Mémoires d’outre-tombe (page 159)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des fêtes ; ils défendaient les villes et les châteaux ; ils élevaient des églises, des palais et des remparts ; ils donnaient et recevaient de grands coups d’épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms d’un Michel-Ange et de Jules Romain.

Aujourd’hui la scène est bien changée ; les artistes à Rome vivent pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël, dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a dégénéré. Soit ; soyons païens comme les vierges raphaéliques ; que notre talent dégénère et s’affaiblisse comme dans le tableau de la Transfiguration ! Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée n’en est pas moins une erreur ; il s’ensuivrait que la roideur et le mal dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la peinture croyait comme son siècle. C’est sa pensée, non sa peinture, qui est religieuse ; chose si vraie, que l’école espagnole est éminemment pieuse dans ses expressions, bien qu’elle ait les grâces et les mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D’où vient cela ? de ce que les Espagnols sont chrétiens.

Je vais voir travailler séparément les artistes : l’élève sculpteur demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis, où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert ; je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de la campagne romaine. La Brigande de M. Schnetz est devenue la mère qui demande à une madone la guérison de son fils. Léopold Robert, revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu’il n’a fait que coller sur sa toile.

Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d’un pavillon de la villa Médicis. — Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du Tibre ; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.

Horace Vernet s’efforce de changer sa manière ; y réussira-t-il ? Le serpent qu’il enlace à son cou, le costume qu’il affecte, le cigare qu’il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent trop le bivouac.

Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari ? et pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que s’occupe à chasser M. Quecq : c’est un renard, arrière-petit-fils de Goupil-Renart, premier du nom et neveu d’Ysengrin-le-Loup.

Pinelli, entre deux ivresses, m’a promis douze scènes de danses, de jeux et de voleurs. C’est dommage qu’il laisse mourir de faim son grand chien couché à sa porte. — Thorwaldsen et Camuccini sont les deux princes des pauvres artistes de Rome.

Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à pied à Subiaco, Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de l’auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on quelque Michel-Ange au charbonné qu’il aura tracé sur un ouvrage de Raphaël.

Je voudrais être né artiste : la solitude, l’indépendance, le soleil parmi des ruines et des chefs-d’œuvre, me conviendraient. Je n’ai aucun besoin : un morceau de pain, une cruche de l’Aqua Felice, me suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma route ; heureux si j’avais été l’oiseau libre qui chante et fait son nid dans ces buissons !

Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte Pincio, en face d’un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée, dit le Lorrain.

Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du monde. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les ciels de Rome, lors même qu’il peint des vaisseaux et un soleil couchant sur la mer.

Que n’ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour lesquelles je me sens de l’attrait dans les siècles divers ! Mais il m’eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain ont passé au Capitole ; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De Brosses y rencontra le prétendant d’Angleterre ; j’y trouvai en 1803 le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd’hui, en 1828, j’y vois le frère de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux puissances tombées ; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire persécutée et les talents malheureux.

Si j’avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même que j’ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon portrait ; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout) ; chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L’homme est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec le cardinal du Bellay ; il faisait l’office de maître d’hôtel de Son Éminence ; il tranchait et présentait.

Rabelais, changé en frère Jean des Entomeures, n’est pas de l’avis de Montaigne, qui n’a presque point ouï de cloches à Rome et beaucoup moins que dans un village de France ; Rabelais, au contraire, en entend beaucoup dans l’isle Sonnante (Rome), doutant que ce fust Dodone avec ses chaudrons.

Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints, sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France. Montaigne était accoutumé à la vastité sombre de nos cathédrales gothiques ; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire, insensible ou indifférent qu’il paraît être aux arts. En présence de tant de chefs-d’œuvre, aucun nom ne s’offre au souvenir de Montaigne ; sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n’y avait pas encore seize ans.

Au reste, les idées sur les arts, sur l’influence philosophique des génies qui les ont agrandis ou protégés, n’étaient point encore nées. Le temps fait pour les hommes ce que l’espace fait pour les monuments ; on ne juge bien des uns et des autres qu’à distance et au point de la perspective ; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit plus.

L’auteur des Essais ne cherchait dans Rome que la Rome antique : « Les bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu’on voit à cette heure, attachant à ces masures, quoiqu’ils aient de quoi ravir en admiration nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d’y démolir. »

Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l’ancienne Rome, s’il regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du Colisée ?

Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l’an 1581 depuis J.-C, avait remarqué que les Romaines ne portaient point de loup ou de masque comme les Françaises ; elles paraissaient en public couvertes de perles et de pierreries, mais leur ceinture était trop lâche et elles ressemblaient à des femmes enceintes. Les hommes étaient habillés de noir, « et bien qu’ils fussent ducs, comtes et marquis, ils avaient l’apparence un peu vile. »

N’est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes : solutis genibus fractus incessus, « à pas brisés, les genoux fléchissants ? »

Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française enfumée représentant un ours ; c’est là que Michel, seigneur de Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l’hôpital qui servit d’asile à ce pauvre fou, homme formé à l’antique et pure poésie, que Montaigne avait visité dans sa loge à Ferrare, qui lui avait causé encore plus de dépit que de compassion.

Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638, la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties d’Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin des Olives, elle disait à l’hérétique né d’hier : « Que veux-tu à ta vieille mère ? »

Léonora, la Romaine, enchanta Milton. A-t-on jamais remarqué que Léonora se retrouve dans les Mémoires de madame de Motteville, aux concerts du cardinal Mazarin ?

L’ordre des dates amène l’abbé Arnauld à Rome après Milton. Cet abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le nom d’un des personnages, en même temps qu’elle fait revoir les mœurs des courtisanes. Le héros de la fable, le duc de Guise, petit-fils du Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en 1647 : il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M. Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s’avisa de vouloir être le rival du duc de Guise. Mal lui en prit ; on substitua (c’était la nuit dans une chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. « Si les ris furent grands d’un côté, la confusion le fut de l’autre autant qu’on se le peut imaginer, dit Arnauld. L’Adonis, s’étant démêlé avec peine des embrassements de sa déesse, s’enfuit tout nu de cette maison, comme s’il eût le diable à ses trousses. »

Le cardinal de Retz n’apprend rien sur les mœurs romaines. J’aime mieux le petit Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689 : il célèbre ces vignes et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.

Dans la promenade à la Porta Pia, je retrouve presque toutes les personnes nommées par Coulanges : les personnes ? non ! leurs petits-fils et petites-filles.

Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges ; elle lui répond du château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg : « Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin ! Elle convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont l’étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous dites, quoiqu’elle vous ait fait querelle !!! »

Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second voyage, en 1689, il s’était écoulé trente-trois ans : je n’en compte que vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon second voyage en 1828. Si j’avais connu madame de Sévigné, je l’aurais guérie du chagrin de vieillir.

Spon, Misson, Dumont, Addison, suivent successivement Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m’ont guidé sur les débris d’Athènes.

Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d’œuvre que nous admirons étaient disposés à l’époque de son voyage en 1690 : on voyait au Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l’Antinoüs, la Cléopâtre, le Laocoon et le torse supposé d’Hercule. Dumont place dans le jardin du Vatican les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion l’Africain.

Addison voyage en scholar, sa course se résume en citations classiques empreintes de souvenirs anglais ; en passant à Paris il avait offert ses poésies à M. Boileau.

Le père Labat suit l’auteur de Caton : c’est un singulier homme que ce moine parisien de l’ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire, brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en Afrique, il avait l’esprit enclin à la raillerie et le caractère à la liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout.

Le frère prêcheur raconte qu’on lui a donné chez les capucins, à Cadix, des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu’il a vu un saint Joseph habillé à l’espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras, cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe : « Jamais, dit-il, je n’ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu’il n’y avait rien de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m’y connaissais ; mais si je n’avais pas eu l’honneur d’être du cortège de l’officiant, j’aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes heures, qui m’en parurent bien six. »

Plus je descends vers le temps où j’écris, plus les usages de Rome deviennent semblables aux usages d’aujourd’hui.

Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux ; la coutume venait de loin : Properce demande à sa vie pourquoi elle se plaît à orner ses cheveux :

Quid juvat ornato procedere, vita, capillo ?

Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses cheveux : « C’est mon diadème et je l’ai gardé pour toi. » Une chevelure n’était pas la plus grande conquête des Romains ; mais elle en était une des plus durables : on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l’on cherche en vain le front élégant qu’elle couronna. Les tresses parfumées, objet de l’idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des empires ; la mort, qui brise toutes les chaînes, n’a pu rompre ce réseau. Aujourd’hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes du peuple nattent avec une grâce coquette.

Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique à propos d’un champ. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit d’une princesse Borghèse. En 1803, j’ai vu dans le palais Borghèse une autre princesse qui brillait de tout l’éclat de la gloire de son frère : Pauline Bonaparte n’est plus ! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il l’aurait représentée sous la forme d’un de ces amours qui s’appuient sur le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où j’ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée !

De Brosses représente les Anglais à la place d’Espagne à peu près comme nous les voyons aujourd’hui, vivant ensemble, faisant grand bruit, regardant les pauvres humains du haut en bas, et s’en retournant dans leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d’œil sur le Colisée. De Brosses obtint l’honneur de faire sa cour à Jacques III :

« Des deux fils du prétendant, dit-il, l’aîné est âgé d’environ vingt ans, l’autre de quinze. J’entends dire à ceux qui les connaissent à fond que l’aîné vaut beaucoup mieux et qu’il est plus chéri dans son intérieur ; qu’il a de la bonté de cœur et un grand courage ; qu’il sent vivement sa situation, et que, s’il n’en sort pas un jour, ce ne sera pas faute d’intrépidité. On m’a raconté qu’ayant été mené tout jeune au siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On voulut le ramasser : « Non, dit-il, ce n’est pas la peine ; il faudra bien que j’aille le chercher un jour moi-même. »

De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses vaillantes apertises, Charles-Édouard, qui portait le nom de comte d’Albany, perdit son père ; il épousa la princesse de Stolberg-Gœdern, et s’établit en Toscane. Est-il vrai qu’il visita secrètement Londres en 1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu’il assista au couronnement de George III, et qu’il dit à quelqu’un qui l’avait reconnu dans la foule : « L’homme qui est l’objet de toute cette pompe est celui que j’envie le moins ? »

L’union du prétendant ne fut pas heureuse ; la comtesse d’Albany se sépara de lui et fixa son séjour à Rome : ce fut là qu’un autre voyageur, Bonstetten, la rencontra ; le gentilhomme bernois, dans sa vieillesse, me faisait entendre à Genève qu’il avait des lettres de la première jeunesse de la comtesse d’Albany.

Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l’aima pour la vie : « Douze ans après, dit-il, au moment où j’écris toutes ces pauvretés, à cet âge déplorable où il n’y a plus d’illusions, je sens que je l’aime tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme qu’elle ne doit pas à elle-même, l’éclat de sa passagère beauté. Mon cœur s’élève, devient meilleur et s’adoucit par elle, et j’oserais dire la même chose du sien, que je soutiens et fortifie. »

J’ai connu madame d’Albany à Florence ; l’âge avait apparemment produit chez elle un effet opposé à celui qu’il produit ordinairement : le temps ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de sa race sur le front qu’il a marqué : la comtesse d’Albany, d’une taille épaisse, d’un visage sans expression, avait l’air commun. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles ressembleraient à madame d’Albany à l’âge où je l’ai rencontrée. Je suis fâché que ce cœur, fortifié et soutenu par Alfieri, ait eu besoin d’un autre appui. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur Rome à M. de Fontanes :

« Savez-vous que je n’ai vu qu’une seule fois le comte Alfieri dans ma vie, et devineriez-vous comment ? Je l’ai vu mettre dans sa bière : on me dit qu’il n’était presque pas changé ; sa physionomie me parut noble et grave ; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité ; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable. »

Rien n’est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l’on a écrit dans sa jeunesse : tout ce qui était au présent se trouve au passé.

J’aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d’York, cet Henri IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la faiblesse d’accepter une pension de George III : la veuve de Charles Ier en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a mis cent dix-neuf ans à s’éteindre, après avoir perdu le trône qu’elle n’a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l’exil l’ombre d’une couronne : ils avaient de l’intelligence et du courage ; que leur a-t-il manqué ? la main de Dieu.

Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome ; ils n’étaient qu’un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite colonne brisée, élevée au milieu d’une grande voirie de ruines. Leur race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort : elle vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait Louis XVI, dont l’aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles Ier, et Charles X est mort dans l’exil à l’âge du cardinal d’York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre !

Le voyage de Lalande en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu’il y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome antique. « J’aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne saurait les lire avec plus de plaisir qu’en foulant la terre qui les portait, en se promenant sur les collines qu’ils décrivent, en voyant couler les fleuves qu’ils ont chantés. » Ce n’est pas trop mal pour un astronome qui mangeait des araignées.

Duclos, à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque fine : « Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez vraie de leurs mœurs. L’arlequin, valet et personnage principal des comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de manger, et qui part d’un besoin habituel. Nos valets de comédie sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas misère. »

L’admiration déclamatoire de Dupaty n’offre pas de compensation pour l’aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence de Rome ; on s’aperçoit par un reflet que l’éloquence du style descriptif est née sous le souffle de Rousseau, spiraculum vitæ. Dupaty touche à cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental, l’obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire. Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse : il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses souverains successifs. « Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi qui se meurt. »

À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit : « Il ne reste qu’un rayon du jour qui meurt sur le front d’une Vénus. » Les poètes de maintenant diraient-ils mieux ? Il prend congé de Tivoli : « Adieu, vallon ! je suis un étranger ; je n’habite point votre belle Italie. Je ne vous reverrai jamais ; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes enfants viendront vous visiter un jour : soyez-leur aussi charmant que vous l’avez été à leur père. » Quelques-uns des enfants de l’érudit et du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du jour mourir sur le front de la Vénus genitrix de Dupaty.

À peine Dupaty avait quitté l’Italie que Gœthe vint le remplacer. Le président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Gœthe ? Et néanmoins le nom de Gœthe vit sur cette terre où celui de Dupaty s’est évanoui. Ce n’est pas que j’aime le puissant génie de l’Allemagne ; j’ai peu de sympathie pour le poète de la matière ; je sens Schiller, j’entends Gœthe. Qu’il y ait de grandes beautés dans l’enthousiasme que Gœthe éprouve à Rome pour Jupiter, d’excellents critiques le jugent ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l’Olympe. Je cherche en vain l’auteur de Werther le long des rives du Tibre ; je ne le retrouve que dans cette phrase : « Ma vie actuelle est comme un rêve de jeunesse ; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître que celui-ci est vain comme tant d’autres l’ont été. »

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