Mémoires d’outre-tombe (page 160)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand l’aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs : alors Byron parut aux murs croulants des Césars ; il jeta son imagination désolée sur tant de ruines, comme un manteau de deuil. Rome ! tu avais un nom, il t’en donna un autre ; ce nom te restera ; il t’appela « la Niobé des Nations, privée de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis longtemps dispersée. »

Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J’aurais pu voir Byron à Genève, et je ne l’ai point vu ; j’aurais pu voir Gœthe à Weimar, et je ne l’ai point vu ; mais j’ai vu tomber madame de Staël qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au Capitole avec Corinne : noms impérissables, illustres cendres, qui se sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle.

Ainsi ont marché les changements de mœurs et de personnages, de siècle en siècle, en Italie ; mais la grande transformation a surtout été opérée par notre double occupation de Rome.

La République romaine, établie sous l’influence du Directoire, si ridicule qu’elle ait été avec ses deux consuls et ses licteurs (méchants facchini pris parmi la populace), n’a pas laissé que d’innover heureusement dans les lois civiles ; c’est des préfectures, imaginées par cette République romaine, que Bonaparte a emprunté l’institution de ses préfets.

Nous avons porté à Rome le germe d’une administration qui n’existait pas ; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration des choses religieuses. Ce fameux index, qui fait encore un peu de bruit de ce côté-ci des Alpes, n’en fait aucun à Rome : pour quelques bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience, l’ouvrage défendu. L’index est au nombre de ces usages qui restent comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans les républiques de Rome et d’Athènes, les titres de roi, les noms des grandes familles tenant à la monarchie, n’étaient-ils pas respectueusement conservés ? Il n’y a que les Français qui se fâchent sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l’an de grâce 1000 ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de réminiscence ; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé, nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard vénérable qui raconte à nos foyers ce qu’il a vu : quel mal nous peut-il faire ? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son langage, ses manières, ses habits d’autrefois ; mais il est sans force, et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s’il pouvait mourir, et qui n’a d’autorité que celle de leur poussière ?

Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes : c’est ce qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la transformation de l’esprit national.

Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et de bal on pourrait se croire à Paris. L’Altieri, la Palestrina, la Zagarola, la Del Drago, la Lante, la Lozzano, etc., ne seraient pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain ; pourtant quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois, est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours auprès d’une porte, prête à s’enfuir sur le mont Marius, si on la regarde ; la villa Millini est à elle ; un roman placé dans ce casin abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix.

Mais, quels que soient les changements de mœurs et de personnages de siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont nous autres, mesquins barbares, n’approchons pas. Il reste encore à Rome du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu’on voit des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du Peuple, ou gités dans des palais qu’ils ont divisés en cases et percés de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments d’Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous dans les pyramides.

Aujourd’hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres gens d’affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d’être admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent dans l’épaisseur de l’ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit dans une espèce de gynécée : autour d’une table sont assises trois ou quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur d’une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée derrière des chefs-d’œuvre et que vous avez prise d’abord pour un sabbat. L’espèce des sigisbées est finie, quoiqu’il y ait encore des abbés porte-châles et porte-chaufferettes ; par-ci, par-là, un cardinal s’établit encore à demeure chez une femme comme un canapé.

Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. À présent que la politique et les aventures tragiques d’amour ont cessé de remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur temps dans l’intérieur de leur ménage ? Il serait curieux de pénétrer au fond de ces mœurs nouvelles ; si je reste à Rome, je m’en occuperai.

Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803 ; à cette époque je disais dans une narration qui fut imprimée alors : « Ce lieu est propre à la réflexion et à la rêverie ; je remonte dans ma vie passée ; je sens le poids du présent ; je cherche à pénétrer mon avenir : où serai-je, que ferai-je et que serai-je dans vingt ans d’ici ? »

Vingt ans ! cela me semblait un siècle ; je croyais bien habiter ma tombe avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n’est pas moi qui ai passé, c’est le maître du monde et son empire qui ont fui !

Presque tous les voyageurs anciens et modernes n’ont vu dans la campagne romaine que ce qu’ils appellent son horreur et sa nudité. Montaigne lui-même, à qui certes l’imagination ne manquait pas, dit : « Nous avions loin sur notre main gauche l’Apennin, le prospect du pays malplaisant, bossé, plein de profondes fendasses… le territoire nud, sans arbres, une bonne partie stérile. »

Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi aveugles que Milton.

On ne retrouve guère que dans le Voyage sur la scène des six derniers livres de l’Énéide, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le Mercure vers la fin de l’année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude, encore sont-ils mêlés d’objurgations : « Quel plaisir de lire Virgile sous le ciel d’Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d’Homère ! dit M. de Bonstetten ; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l’on ne voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et pas un habitant ! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu’une seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la colline. J’y vais, elle était sans porte ; je monte un escalier, j’entre dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid…

« Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si magnifique, maintenant sans cultivateurs. »

Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement à l’enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m’ont suivi ont marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de Tournon, dans ses Études statistiques, entre dans la voie d’admiration que j’ai eu le bonheur d’ouvrir : « La campagne romaine, dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée. »

Je n’ai point à mentionner M. Simond, dont le voyage semble une gageure, et qui s’est amusé à regarder Rome à l’envers. Je me trouvais à Genève lorsqu’il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues.

Nous avons quelques lettres des grands paysagistes ; Poussin et Claude Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume se tait, leur pinceau parle ; l’agro romano était une source mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par une sorte d’avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le mieux vu la lumière de l’Italie.

J’ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq ans, et j’avoue que je l’ai trouvée d’une telle exactitude qu’il me serait impossible d’y retrancher ou d’y ajouter un mot. Une compagnie étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la campagne romaine : ah ! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins anglais sur le Janicule ! si jamais ils devaient enlaidir les friches où le soc de Cincinnatus s’est brisé, sur lesquelles toutes les herbes penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n’y remettre les pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées ; ici la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux ont fermé l’oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir les débris de Tusculum, qu’elles prenaient pour des châteaux d’aristocrates : elles auraient fait de la chaux avec le marbre des sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé ; de plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et qu’elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n’est point par paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines accorde la préférence à la pastorizia sur le maggesi. Le revenu d’un hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même mesure dans un des meilleurs départements de la France : pour se convaincre de cela, il suffit de lire l’ouvrage de monsignor Nicolaï.

Je vous ai dit que j’avais éprouvé d’abord de l’ennui au début de mon second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au soleil : j’étais encore sous l’influence de ma première impression lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain :

« Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome : elle a suspendu en moi le mal du pays que j’ai fort. Ce mal n’est autre chose que mes années qui m’ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n’est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces décombres des siècles, ils ne me servent plus que d’échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé, je vois ce que j’ai perdu et le bout de ce court avenir que j’ai devant moi ; je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n’en trouve aucune ; je m’efforce d’admirer ce que j’admirais, et je n’admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs accablé du sirocco ou percé par la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près que je n’ai pas encore eu le courage de visiter. On s’occupe beaucoup de monuments croulants ; on les appuie ; on les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs ; les femmes que j’avais laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies : que voulez-vous qu’on fasse ici ?

« Aussi je vous assure, monsieur, que je n’aspire qu’à rentrer dans ma rue d’Enfer pour ne plus en sortir. J’ai rempli envers mon pays et mes amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d’État avec M. Bertin de Vaux, je n’aurai plus rien à demander, car vos talents vous auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu, j’espère, à la cessation d’une opposition redoutable ; les libertés publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à mon Infirmerie. Je n’ai qu’à me louer de ce pays ; j’y ai été reçu à merveille ; j’ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort instruit des affaires hors de l’Italie, mais enfin rien ne me plaît plus que l’idée de disparaître entièrement de la scène du monde : il est bon de se faire précéder dans la tombe du silence que l’on y trouvera.

« Je vous remercie d’avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée. Si vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les indiquer : une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors. Hélas ! je n’ai que trop vu ce pauvre M. Thierry ! je vous assure que je suis poursuivi par son souvenir : si jeune, si plein de l’amour de son travail, et s’en aller ! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son esprit s’améliorait et la raison prenait chez lui la place du système : j’espère encore un miracle. J’ai écrit pour lui ; on ne m’a pas même répondu. J’ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes amis ; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que d’admiration, votre plus dévoué serviteur.

« Chateaubriand. » À MADAME RÉCAMIER.

« Rome, samedi 8 novembre 1828.

« M. de La Ferronnays m’apprend la reddition de Varna que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que quand les Russes auraient fait ce qu’ils n’avaient pas fait dans leurs guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l’Europe l’esclavage et la peste ? Voilà comme nous sommes, nous autres Français : un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être quelque pitié ; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.

« Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d’ici ; je n’aspire plus qu’à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J’ai soif d’indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour lesquelles j’ai tant combattu : qu’elles s’emparent donc, mais qu’elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j’aille mourir en paix auprès de vous.

« Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili : la belle solitude ! »

« Rome, ce samedi 15 novembre.

« Il y a eu un premier bal chez Torlonia. J’y ai rencontré tous les Anglais de la terre ; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l’air de figurantes engagées pour danser l’hiver à Paris, à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les mœurs uniformes que la grande société porte partout, sont des choses bien étranges : si j’avais encore la ressource de me sauver dans les déserts de Rome !

« Ce qu’il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des lieux, c’est cette multitude d’insipides Anglaises et de frivoles dandys qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos fêtes, et s’établissent chez vous comme à l’auberge. Cette Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser : tout le jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler, en vous faisant beaucoup d’honneur, les gâteaux et les glaces de vos soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte. »

J’ai parlé dans le Congrès de Vérone de l’existence de mon Mémoire sur l’Orient. Quand je l’envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n’était pas ce qu’il est : en France, la légitimité existait ; en Russie, la Pologne n’avait pas péri ; l’Espagne était encore bourbonienne ; l’Angleterre n’avait pas encore l’honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont donc vieilli dans ce Mémoire : aujourd’hui, ma politique extérieure, sous plusieurs rapports, ne serait plus la même ; douze années ont changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est demeuré. J’ai inséré ce Mémoire en entier, pour venger une fois de plus la Restauration des reproches absurdes qu’on s’obstine à lui adresser, malgré l’évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu’elle choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s’occuper de l’indépendance et de l’honneur de la France : elle s’éleva contre les traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la gloriole de s’étendre jusqu’au bord du Rhin, mais pour chercher sa sûreté ; elle a ri lorsqu’on lui parlait de l’équilibre de l’Europe, équilibre si injustement rompu envers elle ; c’est pourquoi elle désira d’abord se couvrir au midi, puisqu’il avait plu de la désarmer au nord. À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce ; la question d’Orient ne la prit point au dépourvu.

J’ai gardé trois opinions sur l’Orient depuis l’époque où j’écrivis ce Mémoire :

1o Si la Turquie d’Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos frontières et par la possession de quelque point militaire dans l’Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne est une absurdité.

2o Considérer la Turquie, telle qu’elle était au règne de François Ier, comme une puissance utile à notre politique, c’est retrancher trois siècles de l’histoire.

3o Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à manœuvrer ses flottes, ce n’est pas étendre la civilisation en Orient, c’est introduire la barbarie en Occident : des Ibrahim futurs pourront ramener l’avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du siège de Vienne, quand l’Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne, sur laquelle pèse l’ingratitude des rois.

Je dois remarquer que j’ai été le seul, avec Benjamin Constant, à signaler l’imprévoyance des gouvernements chrétiens : un peuple dont l’ordre social est fondé sur l’esclavage et la polygamie est un peuple qu’il faut renvoyer aux steppes des Mongols.

En dernier résultat, la Turquie d’Europe, devenue vassale de la Russie en vertu du traité d’Unkiar Skélessi, n’existe plus : si la question doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être mieux qu’un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un tout de la Grèce. Cela est-il possible ? je l’ignore. Quant à Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l’Égypte, dans l’intérêt de la France, est mieux gardée par lui qu’elle ne le serait par les Anglais.

Mais je m’évertue à démontrer l’honneur de la Restauration ; eh ! qui s’inquiète de ce qu’elle a fait, surtout qui s’en inquiétera dans quelques années ? Autant vaudrait m’échauffer pour les intérêts de Tyr et d’Ecbatane : ce monde passé n’est plus et ne sera plus. Après Alexandre, commença le pouvoir romain ; après César, le christianisme changea le monde ; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle société ; après Napoléon, néant : on ne voit venir ni empire, ni religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne saurait donner la vie que par la morale ; on n’arrive à la création des peuples que par les routes du ciel : les chemins de fer nous conduiront seulement avec plus de rapidité à l’abîme.

Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l’intelligence du Mémoire qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.

LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

« Rome, ce 30 novembre 1828.

« Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous me disiez :

« Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées, toujours si bonnes à connaître en pareille matière. »

« Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d’indulgence ; je ne crois pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint ; je ne fais que vous obéir. »

MÉMOIRE

PREMIÈRE PARTIE.

« À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l’ignorance presque totale où je me trouve de l’état des négociations, je ne puis guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j’ai depuis longtemps un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j’ai pour ainsi dire été le premier à réclamer l’émancipation de la Grèce, je soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.

« Il n’était point encore question du traité du 6 juillet lorsque je publiai ma Note sur la Grèce. Cette Note renfermait le germe du traité : je proposais aux cinq grandes puissances de l’Europe d’adresser une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas d’un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu’elles reconnaissaient l’indépendance du gouvernement grec, et qu’elles recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.

« Cette Note fut lue dans les divers cabinets. La place que j’avais occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque importance à mon opinion : ce qu’il y a de singulier, c’est que le prince de Metternich se montra moins opposé à l’esprit de ma Note que M. Canning.

« Le dernier, avec lequel j’avais eu des liaisons assez intimes, était plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu’homme d’État. Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux de la France. Quand l’opposition parlementaire blessait ou exaltait son amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait en sarcasmes ou en vanteries. C’est ainsi qu’après la guerre d’Espagne il rejeta la demande d’intervention que j’avais arrachée avec tant de peine au cabinet de Madrid, pour l’arrangement des affaires d’outre-mer : la raison secrète en était qu’il n’avait pas fait lui-même cette demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si toutefois il en avait un), l’Angleterre, représentée dans un congrès général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et resterait toujours libre d’agir séparément. C’est encore ainsi que lui, M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l’opposition lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu’il voulait pouvoir dire au Parlement que l’armée anglaise occupait Lisbonne comme l’armée française occupait Cadix. Enfin, c’est ainsi qu’il a signé le traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l’opinion de son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S’il accéda à ce traité, ce fut uniquement parce qu’il eut peur de nous voir prendre avec la Russie l’initiative de la question et recueillir seuls la gloire d’une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce traité même ; cependant il était clair que le texte de l’acte n’enchaînait point l’empereur Nicolas, ne l’obligeait point à renoncer à une guerre particulière avec la Turquie.

« Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où rien n’est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.

« Dans ma Note sur la Grèce, je supposais l’adhésion des cinq grandes puissances ; l’Autriche et la Prusse s’étant tenues à l’écart, leur neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour ou contre l’une des parties belligérantes.

« Il ne s’agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses telles qu’elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés, c’est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu’ils sont accomplis. Examinons donc ces faits.

« Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées entre nos mains. Voilà pour ce qui nous concerne.

« Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées ; les Russes s’empareront pendant l’hiver de Silistrie et de quelques autres forteresses ; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du printemps, tout s’ébranlera pour une campagne décisive ; en Asie le général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de l’Euphrate et menace la route d’Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la Russie.

« L’empereur Nicolas eût-il mieux fait d’entreprendre une campagne d’hiver en Europe ? Je le pense, s’il en avait la possibilité. En marchant sur Constantinople, il aurait tranché le nœud gordien, il aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques ; on se range du côté des succès ; le moyen d’avoir des alliés, c’est de vaincre.

« Quant à la Turquie, il m’est démontré qu’elle nous eût déclaré la guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon sens aujourd’hui d’entamer des négociations avec l’Angleterre et la France pour se débarrasser au moins de l’une et de l’autre ? L’Autriche lui conseillerait volontiers ce parti ; mais il est bien difficile de prévoir quelle sera la conduite d’une race d’hommes qui n’ont point les idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux comme des tyrans, la colère n’est jamais chez eux tempérée que par la peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince supérieur aux derniers sultans ; il a surtout le courage politique ; mais a-t-il le courage personnel ? Il se contente de passer des revues dans les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de n’aller pas même jusqu’à Andrinople. La populace de Constantinople serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son maître.

« Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse ; quand il n’y aurait à régler que les limites de la Grèce, c’est à n’en pas finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent ? Combien d’îles seront-elles rendues à la liberté ? Samos, qui a si vaillamment défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée ? Allons plus loin, supposons les conférences établies : paralyseront-elles les armées de l’empereur Nicolas ? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des trois puissances alliées négocieront dans l’Archipel, chaque pas des troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l’état de la question. Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences ; si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s’agirait bien de l’indépendance de la Morée ! Les Hellènes n’auraient besoin ni de protecteurs ni de négociateurs.

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