Mémoires d’outre-tombe (page 17)
« Je vois, dit-elle enfin avec colère, que la partie contre moi est fortement liée. Cette lettre de l’empereur est évidemment dictée par le roi. On veut me pousser à bout. On veut pouvoir dire à la France et à mes enfants qu’il n’y a plus de duchesse de Berry, qu’il n’y a plus qu’une étrangère à laquelle n’est dû ni protection ni pitié ! On dresse un pilori et l’on veut que je m’y attache moi-même…
« On me connaît bien mal si l’on me croit capable d’une pareille lâcheté. Ceux qui me tiennent un si haut langage apprécient faussement leur position et la mienne. Ils ignorent tout ce que l’opinion publique peut me donner de force contre eux. Ils l’apprendront, car, puisqu’on veut la guerre, je l’accepte. Je ferai tout imprimer, tout publier. Je prouverai que c’est à moi à imposer des conditions et non pas à moi à en accepter. Je forcerai le roi à respecter mes droits et à me rendre enfin mes enfants. »
La parole de Madame la duchesse de Berry était haute et brève, son geste saccadé ; et sans son extrême agitation, j’aurais pu croire qu’elle répétait un rôle étudié. Je m’attendais à cette vivacité ; j’étais aussi préparé au langage que j’allais avoir à tenir, mais je ne me hâtai pas de répondre.
Étonnée de mon silence :
— Mais enfin, dit-elle, ne trouvez-vous pas que j’ai raison ?
— J’oserai tout vous dire, Madame, parce que les raisons que j’ai d’être absolument sincère justifieront la sévérité de ma parole. Tout ce que Votre Altesse vient de me dire me fait craindre qu’elle ne soit mal informée, mal conseillée ou mal inspirée. Je viens d’écouter Madame avec une grande attention, et je suis obligé de lui dire qu’elle se trompe sur les intentions du roi, mais qu’elle se trompe, malheureusement aussi, sur sa position personnelle.
Le roi ne croit pas, Madame, au mariage de Votre Altesse. Il n’y croit pas parce que vous vous refusez à lui en donner la preuve, et parce que vos amis continuent à protester contre la réalité de ce mariage. Il importe pourtant que la vérité à cet égard soit connue. On en a trop dit ou pas assez dit. La présence de M. le comte Lucchesi auprès de Votre Altesse n’est plus explicable. Tant qu’il en sera ainsi, je ne crains pas de le dire, le roi, ayant avec lui ses petits-enfants, ne peut vous admettre dans l’intérieur de sa famille. Le droit, la justice et la raison, sont du côté de Sa Majesté.
Ici, la duchesse de Berry, dont l’agitation était extrême, ne put se contenir et s’écria :
— Mais, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur que je suis mariée. L’acte de mon mariage, parfaitement en règle, existe. Il est déposé entre des mains sûres, et, certes, je ne l’en retirerai pas pour le remettre entre celles de Charles X et de M. de Metternich.
— Je prie Votre Altesse de remarquer que c’est la première fois qu’elle daigne me parler avec cette confiance. Une telle déclaration, faite à Naples et avec cet accent de vérité, m’eût suffi, j’ose le croire, pour remplir d’une façon entièrement satisfaisante la mission qu’il avait plu à Votre Altesse Royale de me confier. Mais que pouvais-je opposer aux doutes du roi ? Qu’avais-je à lui dire pour rassurer sa conscience ? Rien, Madame, car vous ne m’aviez rien dit. Ma conviction personnelle ne pouvait être d’aucun poids. Vos amis, d’ailleurs, me la reprochaient. Avouer que l’on croyait au mariage de Votre Altesse leur semblait presque une trahison. Je ne pouvais donc rien dire, et j’ai été forcé de laisser le roi dans la plénitude de ses doutes.
Ne croyez pas, Madame, qu’il soit dans l’intérêt de Charles X de flétrir la veuve de son fils et la mère de son petit-fils. Non, il ne se montre jaloux que de votre honneur de veuve et de mère, croyez-le. Le roi a pu désapprouver un mariage fait à son insu, il a pu s’en irriter même ; mais, aujourd’hui, il ne demande qu’à mettre sa conscience en repos et votre honneur à l’abri.
Votre Altesse Royale parle de la force que lui prête l’opinion. Elle semble menacer de sa colère le roi et les puissances. Hélas ! tous ces éclats ne seraient que de nouveaux et grands malheurs. Il est bien douloureux pour moi d’en être réduit à ne faire entendre qu’un langage cruel. Mais il faut que Madame sache enfin toute la vérité, pour se résoudre à un sacrifice nécessaire.
Non ; Madame n’est plus en mesure de dicter des lois ni d’imposer des conditions : elle juge toujours sa position du haut de ce piédestal où l’opinion l’avait placée pendant quelque temps. Sans doute, si Votre Altesse Royale y était demeurée ; si, après l’admiration qu’avaient inspirée son courage, sa constance, son dévouement sublimes, nous n’avions eu à gémir que sur ses revers et sa captivité, non seulement Madame n’aurait rien perdu de son prestige, mais elle serait sortie de Blaye encore grandie. Elle n’aurait pas à dicter de conditions, car elle ne trouverait devant elle que des volontés soumises. Mais, malheureusement pour Madame et pour la France, la déclaration du mois de février a complètement et cruellement changé tout cela.
Croyez-en, Madame, la voix d’un ami qui ne pourra jamais vous donner une plus grande preuve de son dévouement qu’il ne le fait en ce moment, ou plutôt n’écoutez que votre raison. Elle vous fera comprendre pourquoi et combien votre position est changée. Vous reconnaîtrez combien est coupable l’irréflexion de ceux qui vous conseillent la résistance et même la menace. Tout le monde vous plaint, Madame, mais personne ne vous craint plus. La lutte qu’on vous engage à soutenir est désormais trop inégale. Sa prolongation ne peut désormais n’être funeste qu’à vous seule. »
Je voyais, pendant que je parlais, la malheureuse princesse rougir, pâlir ; des larmes coulaient le long de ses joues, mais elle n’essayait pas de m’interrompre. Je pus remplir mon triste devoir jusqu’au bout. Elle me regarda alors avec une indéfinissable expression.
— Si tout ce que vous venez de me dire est vrai, on me trompe et je suis bien malheureuse. Que voulez vous que je fasse ? Puis-je envoyer ce titre original qui, devant les tribunaux, serait ma condamnation ?
— Non, Madame, je suis le premier à dire à Votre Altesse que, dans aucun cas, elle ne doit s’en dessaisir. Seule, la conscience du roi veut être rassurée ; il n’y a, à sa demande, aucun autre mobile. Si le roi pouvait acquérir la certitude du mariage de Votre Altesse, sans qu’elle se dessaisît de l’acte original, sans même qu’elle en donnât une copie, verrait-elle quelque danger, pour elle ou pour ses intérêts, à satisfaire Charles X ?
La princesse cherchait à deviner ma pensée.
— Quel moyen pouvez-vous donc imaginer qui satisfasse le roi, puisqu’il refuse de croire à ma parole ?
— Le roi n’y croit pas, parce que vous ne la lui avez pas donnée.
— Mais je vous répète que je suis mariée. L’acte est à Rome, déposé entre les mains du Pape.
— Eh bien, Madame, si un homme, honoré de votre confiance et de celle du roi, si M. de Montbel se rendait à Rome, vous refuseriez-vous à ce que le dépositaire de votre acte de mariage lui en donnât communication, ou, du moins, lui en certifiât l’existence ?
J’ai la certitude que la déclaration de M. de Montbel serait immédiatement suivie de l’envoi de passeports que Votre Altesse désire si impatiemment.
Madame la duchesse de Berry, enfin vaincue, s’approcha de moi et me dit avec un triste sourire :
— Je ne vois aucun inconvénient à essayer le moyen que vous me proposez, mais vous comprenez que je ne puis décider seule. Le consentement du comte Lucchesi est aussi nécessaire que le mien.
M. le comte Lucchesi était dans un salon voisin avec MM. de Montbel et de Saint-Priest ; je l’appelai. Madame lui répéta elle-même la proposition que je venais de lui faire. Il n’hésita pas à l’accepter.
Je demandai alors à faire entrer ces deux autres messieurs. Tout le monde s’assit autour d’une petite table devant laquelle Madame la duchesse de Berry était elle-même assise, et, par son ordre, je rendis compte de l’explication que je venais d’avoir avec elle. En achevant, je m’adressai au comte de Montbel :
— Et maintenant, monsieur, c’est à vous seul, qui connaissez la pensée du roi et qui, pour ainsi dire, le représentez ici, qu’il appartient de juger et de déclarer si le moyen que je propose pourra satisfaire Sa Majesté et faire cesser l’opposition qu’elle met à l’arrivée de Madame à Prague ?
— J’en prends l’engagement formel, s’écria M. de Montbel avec une profonde émotion. Madame, que de reconnaissance nous vous devrons et combien je serai heureux, si je puis avoir un peu contribué à un rapprochement que je désire de toute mon âme !
Je proposai à M. de Montbel de rédiger lui-même, séance tenante, la minute d’une lettre au cardinal-vicaire, qui serait ensuite copiée et signée par Madame et par le comte Lucchesi. Quelques instants suffirent à la rédaction de ce projet qui fut approuvé.
Il fut convenu que la lettre serait écrite dans la journée, et Madame nous invita à nous réunir chez elle le lendemain à midi ; elle ajouta que M. de Montbel pourrait ensuite partir pour Rome, et qu’elle-même quitterait Florence le surlendemain pour aller à Bologne, où M. de Montbel la rejoindrait.
Le lendemain, en effet, nous nous retrouvions à l’heure dite au Poggio Imperiale. Son Altesse nous reçut avec un air de contentement que, pour ma part, je ne lui avais pas encore vu.
« J’ai fait, nous dit-elle, tout ce que vous avez désiré. J’espère que, enfin, on sera content. »
Elle nous montra en même temps sa lettre au cardinal-vicaire ; cette lettre était exactement conforme au modèle donné par M. de Montbel. La signature de Madame et celle du comte Lucchesi se trouvaient au bas, et leur authenticité était certifiée par le grand-duc de Toscane et son ministre Fossombroni. M. de Montbel partit le soir même pour Rome, et moi je quittais Florence le surlendemain.
À une poste de Viterbe, je rencontrai M. de Montbel, qui avait déjà rempli sa mission ; il ne s’était arrêté à Rome qu’une demi-journée. Il n’avait vu que le cardinal-vicaire, qui, après avoir pris les ordres du Pape, s’était empressé, non seulement de lui donner une déclaration écrite du mariage de Madame la duchesse de Berry avec le comte Lucchesi, mais lui en avait montré l’acte parfaitement en règle. M. de Montbel était décidé à voyager sans s’arrêter, convaincu du succès définitif de sa mission…
Chateaubriand et l’hirondelle
Le mariage morganatique de la duchesse de Berry
Fragments inédits des « Mémoires d’Outre-Tombe »
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
Appendice Tome 6
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III
FRAGMENTS INÉDITS DES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE
Au printemps de 1832, au plus fort de l’invasion du choléra, le duc de Noailles fut présenté à Mme Récamier. Il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand. Ce dernier prisait très haut le jugement et le sens politique, la raison et la droiture du jeune pair de France, qui venait de débuter avec éclat à la tribune de la Chambre haute et qui devait-être, dix-sept ans plus tard, son successeur à l’Académie française.
Au mois de septembre 1836, Chateaubriand alla passer quelques jours au château de Maintenon, chez M. de Noailles, et il écrivit un chapitre qu’il destinait à ses Mémoires. Ce chapitre cependant n’y fut pas inséré ; le manuscrit en fut donné par l’auteur à Mme Récamier. Mme Lenormant l’a publié au tome II de ses Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, pages 453 et suivantes, et nous le reproduisons ici comme un complément naturel et nécessaire des Mémoires.
Maintenon, septembre 1836.
INCIDENCES. — JARDINS.
Je reprends la plume au château de Maintenon dont je parcours les jardins à la lumière de l’automne ; peregrinæ gentis amœnum hospitium.
En passant devant les côtes de la Grèce, je me demandais autrefois ce qu’étaient devenus les quatre arpents du jardin d’Alcinoüs, ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers et ornés de deux fontaines ? Le potager du bonhomme Laërte à Ithaque n’avait plus ses vingt-deux poiriers, lorsque je naviguai devant cette île, et l’on ne me sut dire si Zante était toujours la patrie de la fleur d’hyacinthe. L’enclos d’Académus, à Athènes, m’offrit quelques souches d’oliviers, comme le jardin des douleurs à Jérusalem. Je n’ai point erré dans les jardins de Babylone, mais Plutarque nous apprend qu’ils existaient encore du temps d’Alexandre. Carthage m’a présenté l’aspect d’un parc semé des vestiges des palais de Didon. À Grenade, au travers des portiques de l’Alhambra, mes regards ne se pouvaient détacher des bocages ou la romance espagnole a placé les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à Jérusalem, le roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jardins d’Urie ; moi, je n’y ai vu passer qu’une fille d’Ève : pauvre Abigaïl, qui ne m’inspirera jamais les magnifiques psaumes de la pénitence.
Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans les jardins du Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge, offrait l’emblème de Rome païenne abattue ; un lapin étique était livré en proie à l’oiseau du Capitole, qui avait dévoré le monde. Des moines m’ont montré à Tusculum et à Tibur les vergers en friche de Cicéron et d’Horace. Je suis allé à la chasse aux canards sauvages dans le Laurentinum de Pline ; les vagues y venaient mourir au pied du mur de la salle à manger, où, par trois fenêtres on découvrait comme trois mers, quasi tria maria.
À Rome même, couché parmi les anémones sauvages de Bel Respiro, entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se déroulait au loin la chaîne de la Sabine ; Albe enchantait mes yeux de sa montagne d’azur, dont les hautes dentelures étaient frangées de l’or des derniers rayons du soleil : spectacle plus admirable encore, lorsque je venais à songer que Virgile l’avait contemplé comme moi, et que je le revoyais, du milieu des débris de la cité des Césars, par dessus le pampre du tombeau des Scipions.
Beaux parcs et beaux jardins, qui dans votre clôture
Avez toujours des fleurs et des ombrages verts,
Non sans quelque démon qui défend aux hivers
D’en effacer jamais l’agréable peinture.
CHÂTEAU ET PARC DE MAINTENON. — LES AQUEDUCS. — RACINE. — Mme DE MAINTENON. — LOUIS XIV. — CHARLES X.
Si de ces Hespérides de la poésie et de l’histoire je descends aux jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et mourir ? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, rasés au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versailles que l’on prétend rendre à leurs fêtes ! J’ai aussi planté des jardins ; ma petite rigole, passage des pluies d’hiver, était à mes yeux les étangs du Prædium rusticum.
Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entouré de fossés remplis des eaux de l’Eure, présente à gauche une tour carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du château. Sur cette voûte, s’élève un amas de tourillons ; de ceux-ci part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes d’architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert seulement sur le parc.
Les sept ou huit tours de différentes grosseur, hauteur et forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la fenêtre d’une église, placée en dehors, du côté du village.
La façade du château du côté du village est du temps de la Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d’une petite ville d’autrefois, ou d’une abbaye fortifiée, avec ses flèches, ses clochers, groupés à l’aventure.
Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand aqueduc, ouvrage de Louis XIV ; on le croirait un travail des Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont nouvellement établi qui tient de l’architecture du Rialto. Ainsi l’ancienne Rome, le cinque cento de l’Italie, se trouvent associés au xvie siècle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de Médicis, de la duchesse d’Étampes et de François Ier s’élèvent à travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon, tout cela dominé et complété par la catastrophe récente de Charles X.
Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de Louis XII. Marot, dans son Cimetière, prétend que Cottereau avait été trop honnête homme pour un financier. Une des filles de Cottereau porta la terre de Maintenon dans la maison d’Angennes. En 1675, cette terre fut achetée par Françoise d’Aubigné, qui devint Mme de Maintenon. Maintenon est tombé en 1698, dans la famille de Noailles, par le mariage d’une nièce de la femme de Louis XIV avec Adrien Maurice, duc de Noailles.
Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers le milieu, le premier rang des arcades de l’aqueduc traverse le lit de l’Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de sorte qu’à Maintenon une branche de l’Eure eût coulé dans les airs au-dessus de l’Eure. Dans les airs est le mot : car les premières arcades, telles qu’elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de hauteur et elles devaient être surmontées de deux autres rangs d’arcades.
Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de Maintenon ; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne connais que l’Aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse et la solidité de celui-ci ; mais il est plus court et plus bas. Si l’on se figure une trentaine d’arcs de triomphe enchaînés latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la hauteur et par l’ouverture à l’arc de triomphe de l’Étoile, on aura une idée de l’aqueduc de Maintenon, mais encore faudra-t-il se souvenir qu’on ne voit là qu’un tiers de la perpendiculaire et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée au chemin des eaux.
Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de rochers ; ils sont couverts d’arbres autour desquels des corneilles de la grosseur d’une colombe voltigent : elles passent et repassent sous les cintres de l’aqueduc, comme de petites fées noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.
À l’aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant qu’imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable que ce conduit gigantesque n’ait pas été achevé : l’eau transportée à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perpétuelles ; de là on aurait pu l’amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour les travaux à Maintenon en 1686 ait vu périr un grand nombre de soldats ; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, étonné par ces cris d’économie avec lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de patience, le plus grand monument de la terre appartiendrait aujourd’hui à la France.
Quoiqu’on en dise la renommée d’un peuple accroît la puissance de ce peuple, et n’est pas une chose vaine. Quant aux millions, leur valeur fut restée représentée à gros intérêts dans un édifice aussi utile qu’admirable ; quant aux soldats, ils seraient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour la patrie.
C’est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenais tout à l’heure, que Racine, après le triomphe de la Phèdre de Pradon, soupira ses derniers cantiques :
Pour trouver un bien facile
Qui nous vient d’être arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Notre âme en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière
Qui nous montrait la carrière
De la bienheureuse paix !
Mme de Maintenon, parvenue au faîte des grandeurs, écrivait à son frère : « Je n’en puis plus, je voudrais être morte. » Elle écrivait à Mme de La Maisonfort : « Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse… j’ai été jeune et jolie ; j’ai goûté des plaisirs… et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux. » Mme de Maintenon s’écriait : « Quel supplice d’avoir à amuser un homme qui n’est plus amusable ! » On a fait un crime à la fille d’un simple gentilhomme, à la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV, qui l’avait élevée jusqu’à son lit ; moi, j’y trouve l’accent d’une nature supérieure, au-dessus de la haute fortune à laquelle elle était parvenue. J’aurais seulement préféré que Mme de Maintenon n’eût pas quitté Louis XIV mourant, surtout après avoir entendu ces tendres et graves paroles : « Je ne regrette que vous ; je ne vous ai pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d’estime et d’amitié que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous ; l’unique chose qui me fâche, c’est de vous quitter. »
Les dernières années de ce monarque furent une expiation offerte aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa famille, c’est de cette fenêtre qu’il promenait ses yeux sur ce jardin. Il les fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà abandonné depuis vingt ans ; grandes ruines, images des ruines du grand roi, elles semblaient lui prédire le tarissement de sa race et attendre son arrière petit-fils. Le temps où Le Nôtre dessinait pour Mme de La Vallière les jardins de Versailles n’était plus ; ils étaient aussi passés, plus d’un siècle auparavant, les jours d’Olivier de Serres, lequel disait à Henri IV, projetant des jardins pour Gabrielle : « On peut cultiver les cannes du sucre, afin qu’accouplées avec l’oranger et ses compagnons, le jardin soit parfaitement anobli et rendu du tout magnifique. »
Dans l’absorption de ces rêves qui donnent quelquefois la seconde vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur immédiat hâtant la chute des portiques de la vallée de l’Eure, pour y prendre les matériaux des mesquins pavillons de ses ignobles maîtresses. Après Louis XV, il aurait pu voir encore une autre ombre s’agenouiller, incliner sa tête et la poser en silence sur le fronton de l’aqueduc, comme sur un échafaud élevé dans le ciel. Enfin, qui sait si, par ces pressentiments attachés aux races royales, Louis XIV n’aurait pas une nuit, dans ce château de Maintenon, entendu frapper à sa porte : « Qui va là ? — Charles X, votre petit-fils. »
Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de Mme de Maintenon traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr.
MANUSCRIT. — PASSAGE DE CHARLES X À MAINTENON.
Maintenon, septembre 1836.
Mon hôte m’a raconté la demi-nuit que Charles X, banni, passa au château de Maintenon. La monarchie des Capets finissait par une scène de château du moyen âge ; les rois du passé avaient remonté dans leurs siècles pour mourir. Les dieux, comme au temps de César, nous promettent une grande mutation et un grand changement de l’état des choses qui sont à présent, en un autre tout contraire (Plutarque).