Mémoires d’outre-tombe (page 161)
« Ainsi donc, amener le Divan à s’occuper du traité du 6 de juillet, c’est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de l’émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets de l’Europe de l’embarras où ils se trouvent.
« Quelles conditions l’empereur Nicolas mettra-t-il à la paix ?
« Dans son manifeste, il déclare qu’il renonce à des conquêtes, mais il parle d’indemnités pour les frais de la guerre : cela est vague et peut mener loin.
« Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités d’Akkerman et d’Yassy, demandera-t-il : 1o l’indépendance complète des deux principautés ; 2o la liberté du commerce dans la mer Noire, tant pour la nation russe que pour les autres nations ; 3o le remboursement des sommes dépensées dans la dernière campagne ?
« D’innombrables difficultés se présentent à la conclusion d’une paix sur ces bases.
« Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix, l’Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces russes, et s’opposera à cette transaction politique.
« La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d’un prince indépendant de toute grande puissance, ou d’un prince installé sous le protectorat de plusieurs souverains ?
« Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car les principautés, ne cessant pas d’être turques, demeureraient vulnérables aux armes de la Russie.
« La liberté du commerce de la mer Noire, l’ouverture de cette mer à toutes les flottes de l’Europe et de l’Amérique, ébranleraient la puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des vaisseaux de guerre sous Constantinople, c’est, par rapport à la géographie de l’empire ottoman, comme si l’on reconnaissait le droit à des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des murs de Paris.
« Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l’argent pour payer les frais de la campagne ? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai, cédées comme hypothèque de la somme demandée ; des deux armées russes, l’une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l’honneur de Nicolas ; l’autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste, l’Angleterre verrait-elle d’un œil indifférent le soldat moscovite s’avancer sur la route de l’Inde ? N’a-t-elle pas déjà été alarmée, lorsqu’en 1827 il a fait un pas de plus dans l’empire persan ?
« Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité, et de la pertinence des conditions d’une paix entre la Turquie et la Russie ; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés pour vaincre tant d’obstacles ; si une seconde campagne s’ouvrait au printemps, les puissances de l’Europe prendraient-elles parti dans la querelle ? Quel serait le rôle que devrait jouer la France ? C’est ce que je vais examiner dans la seconde partie de cette Note. »
SECONDE PARTIE.
« L’Autriche et l’Angleterre ont des intérêts communs, elles sont naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient d’ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette puissance ; elles s’uniront peut-être dans un cas extrême ; mais elles sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver cette union plus formidable en apparence qu’en réalité.
« L’Autriche n’a rien à demander à l’Angleterre ; celle-ci à son tour n’est bonne à l’Autriche que pour lui fournir de l’argent. Or, l’Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n’a plus d’argent à prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l’Autriche ne saurait, dans l’état actuel de ses finances, mettre en mouvement de nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l’Italie et de se tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La position actuelle des troupes russes leur permettrait d’entrer plus vite à Vienne qu’à Constantinople.
« Que peuvent les Anglais contre la Russie ? Fermer la Baltique, ne plus acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la flotte de l’amiral Heyden dans la Méditerranée, jeter quelques ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes russes en campagne de l’assistance de leurs flottes commerciales et militaires ?
« Supposons tout cela accompli (ce qui d’abord ne se peut faire sans des dépenses considérables, lesquelles n’auraient ni dédommagement ni garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une attaque de l’Autriche et de l’Angleterre contre la Croix en faveur du Croissant augmenterait en Russie la popularité d’une guerre déjà nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l’opinion, les nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils ne trouveront que trop de soldats ; ils auraient plus de chance de succès que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au nord : la pente des populations les incline à s’écouler vers les beaux climats.
« La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande lutte, si l’Autriche et l’Angleterre se déclaraient pour la Turquie ? Il n’y a pas lieu de le croire.
« Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui craint le cabinet de Saint-Pétersbourg ; mais ce parti, qui d’ailleurs commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et surtout des affections domestiques.
« Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont très forts dans la famille de Prusse : le roi Frédéric-Guillaume III aime tendrement sa fille, l’impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand ; les princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très attachés à leur sœur Alexandra ; le prince royal héréditaire ne faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu’il était turcophage.
« En décomposant ainsi les intérêts, on s’aperçoit que la France est dans une admirable position politique : elle peut devenir l’arbitre de ce grand débat ; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais obligée d’en venir à cette extrémité, si ses conseils n’étaient pas écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui obtenaient pas la paix qu’elle désire pour elle et pour les autres ; dans la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses intérêts la porteraient du côté de la Russie.
« Qu’une alliance se forme entre l’Autriche et l’Angleterre contre la Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette alliance ?
« L’Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France ?
« La France est encore, après l’Angleterre, la première puissance maritime de l’Europe ; elle a plus de vaisseaux qu’il ne lui en faut pour détruire, s’il le fallait, les forces navales de la Russie.
« L’Angleterre nous fournirait-elle des subsides ?
« L’Angleterre n’a point d’argent ; la France en a plus qu’elle, et les Français n’ont pas besoin d’être à la solde du Parlement britannique.
« L’Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d’armes ?
« Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.
« L’Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire insulaire ou continental ?
« Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du Grand Turc, la guerre à la Russie ? Essayerons-nous des descentes sur les côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring ? Aurions-nous une autre espérance ? Penserions-nous à nous attacher l’Angleterre afin qu’elle accourût à notre secours si jamais nos affaires intérieures venaient à se brouiller ?
« Dieu nous garde d’une telle prévision et d’une intervention étrangère dans nos affaires domestiques ! L’Angleterre, d’ailleurs, a toujours fait bon marché des rois et de la liberté des peuples ; elle est toujours prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts particuliers. Naguère encore, elle proclamait l’indépendance des colonies espagnoles, en même temps qu’elle refusait de reconnaître celle de la Grèce ; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique, et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur destinés pour les Hellènes ; elle admettait la légitimité des droits de Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand ; vouée tour à tour au despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports les vaisseaux des marchands de la cité.
« Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l’Angleterre et de l’Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien adversaire d’Austerlitz ? il n’est point sur nos frontières. Ferions-nous donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir Vienne ou Constantinople ? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les Turcs contre les Russes ? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et nous les embrasserions aux Dardanelles ? Ce qui manque de sens commun dans les affaires humaines ne réussit pas.
« Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts fussent couronnés d’un plein succès dans cette triple alliance contre nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé, ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors, nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris : eh bien ! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la délivrance du tombeau de Mahomet ? Chevaliers des Turcs, nous reviendrions du Levant avec une pelisse d’honneur ; nous aurions la gloire d’avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour calmer les terreurs de l’Autriche, pour satisfaire aux jalousies de l’Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste et la barbarie attachées à l’empire ottoman. L’Autriche aurait peut-être augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et l’Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges commerciaux, privilèges pour nous d’un faible intérêt si nous y participions, puisque nous n’avons ni le même nombre de navires marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l’atteignait, ne l’atteindrait qu’à nos dépens.
« Mais si l’Angleterre n’a aucun moyen direct de nous être utile, ne saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l’Autriche, en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du Rhin ?
« Non : l’Autriche et l’Angleterre s’opposeront toujours à une pareille concession ; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons ci-après. L’Autriche nous déteste et s’épouvante de nous, encore plus qu’elle ne hait et ne redoute la Russie ; mal pour mal, elle aimerait mieux que cette dernière puissance s’étendît du côté de la Bulgarie que la France du côté de la Bavière.
« Mais l’indépendance de l’Europe serait menacée si les czars faisaient de Constantinople la capitale de leur empire ?
« Il faut expliquer ce que l’on entend par l’indépendance de l’Europe : veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir fait la conquête de la Turquie européenne, s’emparerait de l’Autriche, soumettrait l’Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la France ?
« Et d’abord, tout empire qui s’étend sans mesure perd de sa force ; presque toujours il se divise ; on verrait bientôt deux ou trois Russies ennemies les unes des autres.
« Ensuite l’équilibre de l’Europe existe-t-il pour la France depuis les derniers traités ?
« L’Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu’elle a faites dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la Révolution ; en Europe elle a acquis Malte et les îles Ioniennes ; il n’y a pas jusqu’à son électorat de Hanovre qu’elle n’ait enflé en royaume et agrandi de quelques seigneuries.
« L’Autriche a augmenté ses possessions d’un tiers de la Pologne et des rognures de la Bavière, d’une partie de la Dalmatie et de l’Italie. Elle n’a plus, il est vrai, les Pays-Bas ; mais cette province n’a point été dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire redoutable de l’Angleterre et de la Prusse.
« La Prusse s’est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d’un fragment de la Saxe et des principaux cercles du Rhin ; son poste avancé est sur notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale.
« La Russie a recouvré la Finlande et s’est établie sur les bords de la Vistule.
« Et nous, qu’avons-nous gagné dans tous ces partages ? Nous avons été dépouillés de nos colonies ; notre vieux sol même n’a pas été respecté : Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus de cinquante lieues dans nos frontières ; le petit État de Sardaigne n’a pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l’empire de Napoléon et au royaume de Louis le Grand.
« Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l’Autriche et l’Angleterre contre les victoires de la Russie ? Quand celle-ci s’étendrait vers l’Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en serions-nous en danger ? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis ? L’Angleterre et l’Autriche ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la France ; nous les verrions demain s’allier de grand cœur à la Russie, s’il s’agissait de nous combattre et de nous dépouiller.
« N’oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le prétendu salut de l’Europe, mise en péril par l’ambition supposée de Nicolas, il arriverait probablement que l’Autriche, moins chevaleresque et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg : un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.
« La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs ; elle seule a déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la cause de la Grèce ; l’Angleterre ne perdrait que quelques paroles en trahissant les principes du traité du 6 de juillet ; la France y perdrait honneur, hommes et argent : notre expédition ne serait plus qu’une vraie cacade politique.
« Mais, si nous ne nous unissons pas à l’Autriche et à l’Angleterre, l’empereur Nicolas ira donc à Constantinople ? l’équilibre de l’Europe sera donc rompu ?
« Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou vraies à l’Angleterre et à l’Autriche. Que la première craigne de voir la Russie s’emparer de la traite du Levant et devenir puissance maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous répandions le sang français pour conserver le sceptre de l’Océan aux destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce ? Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de protéger la maison qui s’unit à l’illégitimité et qui réserve peut-être pour des temps de discorde les moyens qu’elle croit avoir de troubler la France ? Bel équilibre pour nous que celui de l’Europe, lorsque toutes les puissances, comme je l’ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et diminué d’un commun accord le poids de la France ! Qu’elles rentrent comme nous dans leurs anciennes limites ; puis nous volerons au secours de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et pour s’incorporer le fruit de nos victoires ; qu’elles souffrent donc aujourd’hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la véritable balance de l’Europe !
« Au surplus, si l’empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la paix à Constantinople, la destruction de l’empire ottoman serait-elle la conséquence rigoureuse de ce fait ? La paix a été signée les armes à la main à Vienne, à Berlin, à Paris ; presque toutes les capitales de l’Europe dans ces derniers temps ont été prises : l’Autriche, la Bavière, la Prusse, l’Espagne ont-elles péri ? Deux fois les Cosaques et les Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre ; le royaume de Henri IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l’honneur de la barbarie cette susceptibilité que nous n’avons pas eue pour l’honneur de la civilisation et pour notre propre patrie ! Que l’orgueil de la Porte soit humilié, et peut-être alors l’obligera-t-on à reconnaître quelques-uns de ces droits de l’humanité qu’elle outrage.
« On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m’apprête à tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence :
« Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement pendant l’hiver ; si le reste de l’Europe croit devoir au printemps se mêler de la querelle ; si des alliances diverses sont proposées ; si la France est absolument obligée de choisir entre ces alliances ; si les événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts doivent la décider à s’unir de préférence à la Russie ; combinaison d’autant plus sûre qu’il serait facile, par l’offre de certains avantages, d’y faire entrer la Prusse.
« Il y a sympathie entre la Russie et la France ; la dernière a presque civilisé la première dans les classes élevées de la société ; elle lui a donné sa langue et ses mœurs. Placées aux deux extrémités de l’Europe, la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières ; elles n’ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer ; elles n’ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie (les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l’allié du cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps de guerre, l’union des deux cabinets dictera des lois au monde.
« J’ai fait voir assez que l’alliance de la France avec l’Angleterre et l’Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L’alliance de la Russie, au contraire, nous mettrait à même d’obtenir des établissements dans l’Archipel et de reculer nos frontières jusqu’aux bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas :
« Vos ennemis nous sollicitent ; nous préférons la paix à la guerre, nous désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont pas placées de manière à s’agrandir du côté de l’Orient recevront ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l’a dit) à ce que la France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres puissances s’y refusent, nous ne souffrirons pas qu’elles interviennent dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes conditions que nous venons d’exprimer. »
« Voilà ce qu’on peut dire à Nicolas. Jamais l’Autriche, jamais l’Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre alliance avec elles ; or, c’est pourtant là que tôt ou tard la France doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.
« Une guerre avec l’Autriche et avec l’Angleterre a des espérances nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d’abord des moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s’unir à nous et à la Russie ; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis. Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant les Alpes soulèveraient toute l’Italie.
« Quant aux hostilités avec l’Angleterre, si elles devaient jamais commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers ; ordonnez de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages, multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne l’avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis, qui ne se compose pourtant aujourd’hui que de neuf frégates et de onze vaisseaux ?
« Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation, l’espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l’empire ottoman : mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation : est-ce parce qu’il a essayé, à l’aide de quelques renégats français, de quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes fanatiques à des exercices réguliers ? Et depuis quand l’apprentissage machinal des armes est-il la civilisation ? C’est une faute énorme, c’est presqu’un crime d’avoir initié les Turcs dans la science de notre tactique : il faut baptiser les soldats qu’on discipline, à moins qu’on ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.
« L’imprévoyance est grande : l’Autriche, qui s’applaudit de l’organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la peine de sa joie : si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins ; Vienne cette fois n’échapperait pas au grand vizir. Le reste de l’Europe, qui croit n’avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus en sûreté ? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie soit une puissance militaire régulière, qu’elle entre dans le droit commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense ces hommes d’avoir une idée : quelles seraient les conséquences de ces volontés réalisées ? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte quelconque, d’attaquer un gouvernement chrétien, une flotte constantinopolitaine bien manœuvrée, augmentée de la flotte du pacha d’Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques, déclarerait les côtes de l’Espagne ou de l’Italie en état de blocus, débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie : continuez de discipliner des hordes de Turcs, d’Albanais, de Nègres et d’Arabes, et avant vingt ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre. Appellerez-vous alors l’Europe à une croisade contre des infidèles armés de la peste, de l’esclavage et du Coran ? il sera trop tard.
« Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au succès des armes de l’empereur Nicolas.
« Quant aux intérêts particuliers de la France, j’ai suffisamment prouvé qu’ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu’ils pouvaient être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance soutient aujourd’hui en Orient. »
RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.
« Je me résume :
« 1o La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n’étant pas faite entre la Turquie et la Russie ; les chances de la guerre dans les défilés du Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des plénipotentiaires occupés de l’émancipation de la Grèce.