Mémoires d’outre-tombe (page 162)
« 2o Les conditions probables de la paix entre l’empereur Nicolas et le sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.
« 3o La Russie peut braver l’union de l’Angleterre et de l’Autriche, union plus formidable en apparence qu’en réalité.
« 4o Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l’empereur Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu’aux ennemis de l’Empereur.
« 5o La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s’alliant avec l’Angleterre et l’Autriche contre la Russie.
« 6o L’indépendance de l’Europe ne serait point menacée par les conquêtes des Russes en Orient. C’est une chose passablement absurde, c’est ne tenir compte d’aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du Bosphore pour imposer leur joug à l’Allemagne et à la France : tout empire s’affaiblit en s’étendant. Quant à l’équilibre des forces, il y a longtemps qu’il est rompu pour la France ; — elle a perdu ses colonies, elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l’Angleterre, la Prusse, la Russie et l’Autriche se sont prodigieusement agrandies.
« 7o Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent nous faire entrer de préférence dans l’alliance russe. Par elle nous pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans l’Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de Saint-James et de Vienne.
« Tel est le résumé de cette Note. Je n’ai pu raisonner qu’hypothétiquement ; j’ignore ce que l’Angleterre, l’Autriche et la Russie proposent ou ont proposé au moment même où j’écris ; il y a peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités inutiles les vérités exposées ici : c’est l’inconvénient des distances et de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position de la France est forte ; que le gouvernement est à même de tirer le plus grand parti des événements s’il se rend bien compte de ce qu’il veut, s’il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage, il joint la vigueur de l’action. Nous avons un roi vénéré, un héritier du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille hommes, la gloire qu’il a recueillie en Espagne ; notre expédition de Morée nous fait jouer un rôle plein d’honneur ; nos institutions politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de prospérité sans exemple en Europe : avec cela on peut marcher tête levée. Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et l’argent !
« Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu ; je n’ai point la présomption de donner mon système comme le meilleur ; je sais qu’il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux, d’insaisissable. S’il est vrai qu’on puisse annoncer assez bien les derniers et généraux résultats d’une révolution, il est également vrai qu’on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se modifient souvent d’une manière inattendue, et qu’en voyant le but, on y arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l’existence. Il est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l’Europe ; mais quand et comment ? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé de ce fléau ? Les obstacles que j’ai signalés à la paix sont-ils insurmontables ? Oui, si l’on s’en tient aux raisonnements analogues ; non, si l’on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à celles qui ont occasionné la prise d’armes.
« Presque rien aujourd’hui ne ressemble à ce qui a été : hors la religion et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes. D’Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux ; mais on ne saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir pour le droit politique de l’Europe au traité de Westphalie. Les peuples se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils les sentaient jadis ; ils ne sont plus affectés des mêmes événements ; ils ne voient plus les objets sous le même point de vue ; la raison chez eux a fait des progrès aux dépens de l’imagination ; le positif l’emporte sur l’exaltation et sur les déterminations passionnées ; une certaine raison règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des cabinets de l’Europe, sont assis des hommes las de révolutions, rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d’aventures ; voilà des motifs d’espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à des mesures conciliatrices.
« La mort de l’impératrice douairière de Russie peut développer des semences de troubles qui n’étaient pas parfaitement étouffées. Cette princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un lien entre ses fils ; elle a passé pour avoir exercé une grande influence sur les transactions qui ont donné la couronne à l’empereur Nicolas. Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.
« L’Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est embarrassée dans les affaires d’Irlande : que l’émancipation des catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son successeur immédiat n’est pas meilleure ; si l’accident prévu arrivait bientôt, il y aurait convocation d’un nouveau Parlement, peut-être changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd’hui en Angleterre ; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette position précaire et critique, il est probable que l’Angleterre désire sincèrement la paix, et qu’elle craint de se précipiter dans les chances d’une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise par des catastrophes intérieures.
« Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître ? Nos places fortes sont-elles réparées ? Avons-nous le matériel nécessaire pour une nombreuse armée ? Cette armée est-elle même au complet du pied de paix ? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de guerre de l’Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous nous opposer efficacement à une troisième invasion ? Les guerres de Napoléon ont divulgué un fatal secret : c’est qu’on peut arriver en quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse ; c’est que Paris ne se défend pas ; c’est que ce même Paris est beaucoup trop près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l’abri que quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir besoin d’un temps quelconque pour nous préparer.
« Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs habitudes même, sont des causes d’actes et de faits rebelles aux calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique : la plus misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans un sens contraire à la vraisemblance des choses ; un esclave peut faire signer à Constantinople une paix que toute l’Europe, conjurée ou à genoux, n’obtiendrait pas.
« Que si donc quelqu’une de ces raisons placées hors de la prévoyance humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations, faudrait-il les repousser si elles n’étaient pas d’accord avec les principes de cette Note ? Non, sans doute : gagner du temps est un grand art quand on n’est pas prêt. On peut savoir ce qu’il y aurait de mieux, et se contenter de ce qu’il y a de moins mauvais ; les vérités politiques, surtout, sont relatives ; l’absolu, en matière d’État, a de graves inconvénients. Il serait heureux pour l’espèce humaine que les Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de l’expédition et l’heure du mahométisme n’est peut-être pas sonnée : la haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit donc empêcher la France d’entrer dans des négociations, en ayant soin de les rapprocher le plus possible de l’esprit dans lequel cette Note est rédigée. C’est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les gouverner selon les vents, en évitant les écueils.
« Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les conditions de la paix à l’exécution du traité d’Akkerman et à l’émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison à la Porte ; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme dans des conditions qu’elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de canon ? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si publiquement exprimées ? Un seul moyen, s’il en est un, se présenterait : proposer un congrès général où l’empereur Nicolas céderait ou aurait l’air de céder au vœu de l’Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès des hommes, c’est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une raison de dégager leur parole et de sortir d’un mauvais pas avec honneur.
« Le plus grand obstacle à ce projet d’un congrès viendrait du succès inattendu des armes ottomanes pendant l’hiver. Que, par la rigueur de la saison, le défaut de vivres, par l’insuffisance des troupes ou par toute autre cause, les Russes soient obligés d’abandonner le siège de Silistrie ; que Varna (ce qui cependant n’est guère probable) retombe entre les mains des Turcs, l’empereur Nicolas se trouverait dans une position qui ne lui permettrait plus d’entendre à aucune proposition, sous peine de descendre au dernier rang des monarques ; alors la guerre se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette Note a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l’Europe n’aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par le cimeterre de Mahmoud serait d’une espèce bien plus formidable que celui dont nous menacerait l’épée de l’empereur Nicolas. Si la fortune assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les mœurs, en eût-il d’ailleurs le dessein. Mahmoud mourra : à qui laissera-t-il l’empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant entre leurs mains, par l’initiation à la tactique moderne, un nouveau moyen de conquête pour le Coran ?
« Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l’Autriche serait obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire, résultat possible de l’humiliation des armes de Nicolas, éclaterait peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait le feu au nord de l’Allemagne. Voilà ce que n’aperçoivent pas des hommes qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les barrières que l’Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout. Si la France et l’Angleterre prenaient un parti digne d’elles, si elles notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l’oreille à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de l’Europe. »
L’existence de ce Mémoire, ayant transpiré dans le monde diplomatique, m’attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je n’ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les positifs : ma guerre d’Espagne était une chose très positive. Le travail incessant de la révolution générale qui s’opère dans la vieille société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu’ils existaient en 1828.
Voulez-vous vous convaincre de l’énorme différence de mérite et de gloire entre un grand écrivain et un grand politique ? Mes travaux de diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l’habileté suprême, c’est-à-dire par le succès. Quiconque pourtant lira jamais ce Mémoire le sautera sans doute à pieds joints, et j’en ferais autant à la place des lecteurs. Eh bien, supposez qu’au lieu de ce petit chef-d’œuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode à la façon d’Homère ou de Virgile, le ciel m’eût-il accordé leur génie, pensez-vous qu’on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou les larmes de Priam dans la tente d’Achille ?
À MADAME RÉCAMIER.
« Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.
« Je suis allé à l’Académie Tibérine, dont j’ai l’honneur d’être membre. J’ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers. Que d’intelligence perdue ! Ce soir j’ai mon grand ricevimento ; j’en suis consterné en vous écrivant. »
« 11 décembre.
« Le grand ricevimento s’est passé à merveille. Madame de Chateaubriand est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute l’Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour quelques jours à ce métier, j’aime mieux le faire aussi bien qu’un autre ambassadeur. Les ennemis n’aiment aucune espèce de succès, même les plus misérables, et c’est les punir que de réussir dans un genre où ils se croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu aujourd’hui : je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons arrêter votre monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de talent, M. Desprez, fera le bas-relief pris d’un tableau du grand peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains françaises.
« Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée. C’est encore une de ces petites filles que j’ai fait sauter sur mes genoux comme Césarine (madame de Barante). Cette pauvre femme est bien changée ; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé son enfance à Lormois. Il me semble que l’enchantement n’est plus chez la voyageuse. Quel isolement ! et pour qui ? Voyez-vous, ce qu’il y a de mieux, c’est d’aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon Moïse descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.
« Samedi, 13.
« Mon dîner à l’Académie s’est passé à merveille. Les jeunes gens étaient satisfaits : un ambassadeur dînait chez eux pour la première fois. Je leur ai annoncé le monument au Poussin : c’était comme si j’honorais déjà leurs cendres. »
« Jeudi, 18 décembre 1828.
« Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et gestes de ma vie, j’aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma tête. Quand me reposerai-je ? Quand cesserai-je de perdre sur les grands chemins les jours qui m’étaient prêtés pour en faire un meilleur usage ? J’ai dépensé sans regarder tant que j’ai été riche ; je croyais le trésor inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de cœur. Mais n’y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre ? Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange ; je ne sais où j’irai, mais partout où vous ne serez pas je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit : « Va-t-en, retire-toi, finis. » Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c’est fait : le tombeau du Poussin restera. Il portera cette inscription : F.-A. de Ch. à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l’honneur de la France. Qu’ai-je maintenant à faire ici ? Rien, surtout après avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l’homme que vous aimez le plus, dites-vous, après moi : le Tasse. »
« Rome, le samedi 3 janvier 1829.
« Je recommence mes souhaits de bonne année : que le ciel vous accorde santé et longue vie ! Ne m’oubliez pas : j’ai espérance, car vous vous souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la mémoire aussi bonne que le cœur. Je disais hier à madame Salvage que je ne connaissais rien dans le monde d’aussi beau et de meilleur que vous.
« J’ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des sujets les plus hauts et les plus graves. C’est un homme très distingué et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d’être en relations avec un souverain pontife ; cela complète ma carrière.
« Voulez-vous savoir exactement ce que je fais ? Je me lève à cinq heures et demie, je déjeune à sept heures ; à huit heures je reviens dans mon cabinet : je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a (les détails pour les établissements français et pour les pauvres français sont assez grands) ; à midi, je vais errer deux ou trois heures parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais une visite obligée avant ou après la promenade ; à cinq heures, je rentre ; je m’habille pour la soirée ; je dîne à six heures ; à sept heures et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la malaria : qu’y fais-je ? Rien : j’écoute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la lune.
« Les Romains sont si accoutumés à ma vie méthodique, que je leur sers à compter les heures. Qu’ils se dépêchent ; j’aurai bientôt achevé le tour du cadran. »
« Rome, jeudi 8 janvier 1829.
« Je suis bien malheureux ; du plus beau temps du monde nous sommes passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C’était pourtant là le seul bon moment de ma journée. J’allais pensant à vous dans ces campagnes désertes ; elles liaient dans mes sentiments l’avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je vais une ou deux fois la semaine à l’endroit où l’Anglaise s’est noyée : qui se souvient aujourd’hui de cette pauvre jeune femme, miss Bathurst ? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à elle. Le Tibre, qui a vu bien d’autres choses ne s’en embarrasse pas du tout. D’ailleurs, ses flots se sont renouvelés : ils sont aussi pâles et aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine d’espérance, de beauté et de vie.
« Me voilà guindé bien haut sans m’en être aperçu. Pardonnez à un pauvre lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une petite historiette de mon dernier mardi. Il y avait à l’ambassade une foule immense : je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de visage, s’est approchée de moi, m’a regardé entre les deux yeux, et m’a dit avec cet accent que vous savez : « Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux ! » Étonné de l’apostrophe et de cette manière d’entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu’elle voulait dire. Elle m’a répondu : « Je veux dire que je vous plains. » En disant cela elle a accroché le bras d’une autre Anglaise, s’est perdue dans la foule, et je ne l’ai pas revue du reste de la soirée. Cette bizarre étrangère n’était ni jeune ni jolie : je lui sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.
« Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.
« J’écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas un mot de réponse de M. de la Bouillerie »
À M. THIERRY.
« Rome, ce 8 janvier 1829.
« J’ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos Lettres avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce mot était de votre main, j’espérerais pour mon pays que vos yeux se rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti. Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je veux m’appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que je prépare depuis tant d’années sur les deux premières races. Je mettrai à l’abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité ; j’adopterai souvent votre réforme des noms ; enfin j’aurai le bonheur d’être presque toujours de votre avis, en m’écartant, bien malgré moi sans doute, du système proposé par M. Guizot ; mais je ne puis, avec cet ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire de tous les Francs des nobles et des hommes libres, et de tous les Romains-Gaulois des esclaves des Francs. La loi salique et la loi ripuaire ont une foule d’articles fondés sur la différence des conditions entre les Francs : « Si quis ingenuus ingenuum ripuarium extra solum vendiderit, etc., etc. »
« Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous serions assis sur des ruines : là vous m’auriez enseigné l’histoire ; vieux disciple, j’aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de n’avoir plus devant moi assez d’années pour profiter de ses leçons :
Tel est le sort de l’homme : il s’instruit avec l’âge.
Mais que sert d’être sage,
Quand le terme est si près ?
« Ces vers sont d’une ode inédite faite par un homme qui n’est plus, par mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m’avertit, parmi les débris de Rome, de ce que j’ai perdu, du peu de temps qui me reste, et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues autrefois : spem longam.
« Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus dévoué que votre serviteur. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS
« Rome, ce 12 janvier 1829.
« Monsieur le comte,
« J’ai vu le pape le 2 de ce mois ; il a bien voulu me retenir tête à tête pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la conversation que j’ai eue avec sa Sainteté.
« Il a d’abord été question de la France. Le pape a commencé par l’éloge le plus sincère du roi. « Dans aucun temps, m’a-t-il, la famille royale de France n’a offert un ensemble aussi complet de qualités et de vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé : les évêques ont fait leur soumission. »
« — Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à la modération de Votre Sainteté. »
« — J’ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait raisonnable. Le spirituel n’était point compromis par les ordonnances ; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas écrire leur première lettre ; mais après avoir dit non possumus, il leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de leur adhésion : il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très attachés au roi et à la monarchie ; ils ont leur faiblesse comme tous les hommes. »
« Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et très bien.
« Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu’il me témoignait, je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d’État :
« Je l’ai choisi, m’a-t-il dit, parce qu’il a voyagé, qu’il connaît les affaires générales de l’Europe et qu’il m’a semblé avoir la sorte de capacité que demande sa place. Il n’a écrit, relativement à vos deux ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé d’écrire.
« — Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur la situation religieuse de la France ? »
« — Vous me ferez grand plaisir, » m’a répondu le pape.
« Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu m’adresser.
« Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l’origine d’une méprise du clergé : au lieu d’appuyer les institutions nouvelles, ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans des discours. L’impiété, qui ne savait que reprocher à de saints ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme ; elle s’est écriée que le catholicisme était incompatible avec l’établissement des libertés publiques, qu’il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres. Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce qu’ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied des autels ; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré de puissance auquel serait parvenu le clergé, s’il s’était montré à la fois l’ami du roi et de la charte. Je n’ai cessé de prêcher cette politique dans mes écrits et dans mes discours ; mais les passions du moment ne voulaient pas m’entendre et me prenaient pour un ennemi. »
« Le pape m’avait écouté avec la plus grande attention.
« — J’entre dans vos idées, m’a-t-il dit après un moment de silence. Jésus-Christ ne s’est point prononcé sur la forme des gouvernements. Rendez à César ce qui appartient à César veut seulement dire : obéissez aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des républiques comme au sein des monarchies ; elle fait des progrès immenses aux États-Unis ; elle règne seule dans les Amériques espagnoles. »
« Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où la cour de Rome incline fortement à donner l’institution aux évêques nommés par Bolivar.
« Le pape a repris : « Vous voyez quelle est l’affluence des étrangers protestants à Rome : leur présence fait du bien au pays ; mais elle est bonne encore sous un autre rapport : les Anglais arrivent ici avec les plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du clergé, sur l’esclavage du peuple dans ce pays : ils n’y ont pas séjourné deux mois qu’ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu’un évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n’est ni ignorant ni persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme. »
« Encouragé par cette espèce d’effusion du cœur et cherchant à élargir le cercle de la conversation, j’ai dit au souverain pontife : « Votre Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la recomposition de l’unité catholique, à la réconciliation des sectes dissidentes, par de légères concessions sur la discipline ? Les préjugés contre la cour de Rome s’effacent de toutes parts, et, dans un siècle encore ardent, l’œuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz et Bossuet. »