Mémoires d’outre-tombe (page 163)
« — Ceci est une grande chose, m’a dit le pape ; mais je dois attendre le moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s’effacent ; la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes. En Saxe, où j’ai résidé trois ans, j’ai le premier fait établir un hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi par des catholiques. Il s’éleva alors un cri général contre moi parmi les protestants ; aujourd’hui ces mêmes protestants sont les premiers à applaudir à l’établissement et à le doter. Le nombre des catholiques augmente dans la Grande-Bretagne ; il est vrai qu’il s’y mêle beaucoup d’étrangers. »
« Le pape ayant fait un moment de silence, j’en ai profité pour introduire la question des catholiques d’Irlande.
« — Si l’émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique s’accroîtra encore dans la Grande-Bretagne. »
« — C’est vrai d’un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l’autre il y a des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien inconsidérés. O’Connell, d’ailleurs homme de mérite, n’a-t-il pas été dire dans un discours qu’il y avait un concordat proposé entre le Saint-Siège et le gouvernement britannique ? il n’en est rien ; cette assertion, que je ne puis contredire publiquement, m’a fait beaucoup de peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne peuvent qu’attendre. »
« Ce n’était pas là, monsieur le comte, mon opinion : mais s’il m’importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet aussi grave, je n’étais pas appelé à la combattre.
« — Que diront vos journaux ? a repris le pape avec une sorte de gaieté. Ils parlent beaucoup ! Ceux des Pays-Bas encore davantage ; mais on me mande qu’une heure après avoir lu leurs articles, personne n’y pense plus dans votre pays. »
« — C’est la pure vérité, très saint-père : vous voyez comme la Gazette de France m’arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux, sans en excepter le Courrier) ; le souverain pontife me traite pourtant avec une extrême bonté ; j’ai donc lieu de croire que la Gazette ne lui fait pas un grand effet. » Le pape a ri en secouant la tête. « Eh bien ! très saint-père, il en est des autres comme de Votre Sainteté ; si le journal dit vrai, la bonne chose qu’il a dite reste ; s’il dit faux, c’est comme s’il n’avait rien dit du tout. Le pape doit s’attendre à des discours pendant la session : l’extrême droite soutiendra que M. le cardinal Bernetti n’est pas un prêtre, et que ses lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi ; l’extrême gauche déclarera qu’on n’avait pas besoin de prendre les ordres de Rome. La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera hautement l’esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté. »
« Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de trouver quelqu’un instruit du jeu des rouages de notre machine constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les affaires actuelles de l’Orient, j’ai répété quelques nouvelles de journaux, n’étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que vous m’avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le rappel de notre expédition de Morée.
« Le pape n’a point hésité à me répondre ; il m’a paru alarmé de la discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres paroles :
« Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse ? Qui les empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l’Italie ? »
« Je vous l’avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le contre-coup de l’énorme erreur que l’on a commise, je me suis applaudi de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma Note sur les affaires d’Orient, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.
« — Il n’y a, a ajouté le pape, qu’une résolution ferme de la part des puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l’avenir est menacé. La France et l’Angleterre sont encore à temps pour tout arrêter ; mais si une nouvelle campagne s’ouvre, elle peut communiquer le feu à l’Europe, et il sera trop tard pour l’éteindre. »
« — Réflexion d’autant plus juste, ai-je reparti, que si l’Europe se divisait, ce qu’à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient tout en question. »
« Le pape n’a point répondu ; il m’a paru seulement que l’idée de voir les Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout de l’inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug autrichien.
« Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa Sainteté. Je ne sais si l’on a jamais été à même de connaître plus à fond les sentiments intimes d’un pape, si l’on a jamais entendu un prince qui gouverne le monde chrétien s’exprimer avec tant de netteté sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux communs diplomatiques. Ici point d’intermédiaire entre le souverain pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère de candeur, par l’entraînement d’une conversation familière, ne dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.
« Les penchants et les vœux du pape sont évidemment pour la France : lorsqu’il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction des zelanti ; aujourd’hui il a cherché sa force dans la modération : c’est ce qu’enseigne toujours l’usage du pouvoir. Par cette raison, il n’est point aimé de la faction cardinaliste qu’il a quittée. N’ayant trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses principaux conseils dans le clergé régulier ; d’où il arrive que les moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui font une espèce d’opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome, avaient tous l’esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre congrégation ; aujourd’hui ils sont infiniment plus raisonnables ; tous, en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est curieux de remarquer que les jésuites ont autant d’ennemis ici qu’en France : ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les chefs d’ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se seraient emparés exclusivement de l’instruction publique à Rome ; les dominicains ont déjoué ce plan. Le pape n’est pas très populaire, parce qu’il administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque, elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des arbres, arrêter des ermites et des mendiants : autre sujet de plainte pour la populace. Léon XII est grand travailleur ; il dort peu et ne mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu’un seul goût, celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d’ailleurs, semble s’affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste enceinte des jardins du Vatican, Les zelanti ont bien de la peine à lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la faiblesse et de l’inconstance dans ses affections.
« Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à saisir : ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n’occupe jamais assez longtemps le trône pour exécuter les plans d’amélioration qu’il peut avoir conçus. Il faudrait qu’un pape eût assez de résolution pour faire tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manière à assurer la majorité à l’élection future d’un jeune pontife. Mais les règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges du palais, l’empire de la coutume et des mœurs, les intérêts du peuple qui reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, l’ambition individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, afin de multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles trop longs à déduire, s’opposent au rajeunissement du Sacré Collège.
« La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l’état actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.
« En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j’ai quelque reproche à me faire dans le récit que j’ai l’honneur de vous transmettre, c’est d’avoir plutôt affaibli qu’exagéré l’expression des paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre ; j’ai écrit la conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n’a fait que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement, était à peine lisible pour moi-même. Vous n’auriez jamais pu la déchiffrer.
« J’ai l’honneur d’être, etc. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, mardi 13 janvier 1829.
« Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du Viviers vous porte ; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres dames de Saint-Denis : elles sont bien abandonnées depuis l’arrivée des grandes dames de la Trinité-du-Mont ; sans être l’ennemi de celles-ci, je me suis rangé avec madame de Ch… du côté du faible. Depuis un mois les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l’ambassadeur et à madame l’ambassadrice : elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune sur l’église ; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l’âge de huit ans jusqu’à quatorze ans, jouant les Machabées. Elles s’étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le plus drôle du monde ; elles tapaient du pied dans les moments énergiques ; il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prêtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu’elle était obligée d’arranger continuellement avec une petite main blanche de treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait apporter de l’ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano dans les entr’actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront ! Le tout a fini par Vivat in æternum, chanté par trois religieuses dans l’église. »
« Rome, le 15 janvier 1829.
« À vous encore ! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en France : je me figurais qu’ils battaient votre petite fenêtre ; je me trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux ; vous me jouiez mon air favori ou celui de Shakespeare ; et j’étais à Rome, loin de vous ! Quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient !
« J’ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère ; jugez comme elle me fait bien la cour : elle est turque enragée ; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation !
« Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m’apprendre à mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri ; je vois les ruines confondues de la République romaine et de l’empire de Tibère ; qu’est-ce aujourd’hui que tout cela dans la même poussière ! Le capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de vanités ? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon impuissance pour la parer de cette triple couronne. »
« Rome, jeudi 5 février 1829.
« Torre Vergata est un bien de moines situé à une lieue à peu près du tombeau de Néron, sur la gauche en venant de Rome, dans l’endroit le plus beau et le plus désert : là est une immense quantité de ruines à fleur de terre recouvertes d’herbe et de chardons. J’y ai commencé une fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J’étais accompagné d’Hyacinthe et de Visconti qui dirige la fouille. Il faisait le plus beau temps du monde. Une douzaine d’hommes armés de bêches et de pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous. Je faisais un seul vœu : c’était que vous fussiez là. Je consentirais volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de ces débris.
« J’ai mis moi-même la main à l’œuvre ; j’ai découvert des fragments de marbre : les indices sont excellents, j’espère trouver quelque chose qui me dédommagera de l’argent perdu à cette loterie des morts ; j’ai déjà un bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin. Cette fouille va devenir le but de mes promenades ; je vais aller m’asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels hommes appartenaient-ils ? Nous remuons peut-être la poussière la plus illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, tout retombera dans l’oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui s’agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés ? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des malheureux, de belles personnes qu’on aimait et des ambitieux qui voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort court ; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d’être un des membres du conseil d’un petit roi des Gaules, moi, barbare de l’Armorique, voyageur chez des sauvages d’un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès de ces prêtres qu’on jetait aux lions ? Quand j’appelai Léonidas à Lacédémone, il ne me répondit pas : le bruit de mes pas à Torre Vergata n’aura réveillé personne. Et quand je serai à mon tour dans mon tombeau, je n’entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n’y a de bon que la retraite, et de vrai qu’un attachement comme le vôtre. »
« Rome, ce 7 février 1829.
« J’ai reçu une longue lettre du général Guilleminot ; il me fait un récit lamentable de ce qu’il a souffert dans des courses sur les côtes de la Grèce ; et pourtant Guilleminot était ambassadeur ; il avait de grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la misère, ce n’est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet possible.
« J’irai ce matin à ma fouille : hier nous avons trouvé le squelette d’un soldat goth et le bras d’une statue de femme. C’était rencontrer le destructeur avec la ruine qu’il avait faite ; nous avons une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris d’architecture que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour vendre les briques comme on fait ordinairement ; je les laisserai debout, et ils porteront mon nom : ils sont du temps de Domitien. Nous avons une inscription qui nous l’indique : c’est le beau temps des arts romains. »
DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, ce lundi 9 février 1829.
MORT DE LÉON XII.
« Monsieur le comte,
« Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est sujette : sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d’ordonner de fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire d’État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France. J’ai cru, monsieur le comte, qu’il importait au gouvernement du roi d’être prévenu de cet événement probable, afin qu’il pût prendre d’avance les mesures qu’il jugerait nécessaires. En conséquence, j’ai expédié pour Lyon un courrier à cheval. Ce courrier porte une lettre que j’écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche télégraphique qu’il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Sainteté, un nouveau courrier vous portera jusqu’à Paris tous les détails.
« J’ai l’honneur, etc. »
« Huit heures du soir.
« La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal secrétaire d’État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon courrier ne pourra partir qu’après le départ du courrier du Sacré Collège, en cas de mort du pape. J’ai essayé d’envoyer un homme porter mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé d’attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j’espère toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra quelques heures avant qu’elle soit connue des autres gouvernements au delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe. »
« Mardi, 10 février, neuf heures du matin.
« Le pape vient d’expirer : mon courrier part. Dans quelques heures il sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l’ambassade. »
« Rome, ce 10 février 1829.
« Monsieur le comte,
« J’ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures, le courrier extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le comte de Montebello, attaché à l’ambassade, pour vous porter quelques détails nécessaires.
« Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était sujet. Le sang, s’étant porté sur la vessie, occasionna une rétention qu’on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté a été blessée dans l’opération. Quoi qu’il en soit, après quatre jours de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme j’arrivais au Vatican, où un agent de l’ambassade avait passé la nuit. La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de poste avant la mort du pape.
« Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d’État, encore très souffrant d’un violent accès de goutte ; j’eus avec lui un assez long entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je déplorai la perte d’un prince dont les sentiments modérés et la connaissance des affaires de l’Europe étaient si utiles au repos de la chrétienté. « C’est, me répondit le secrétaire d’État, non-seulement un grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l’État romain que vous ne l’imaginez. Le mécontentement et la misère sont grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils s’en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape, et je n’aurai rien à me reprocher. »
« Ce matin j’ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses fonctions de secrétaire d’État : il m’a tenu le langage de la veille. Je lui ai demandé à le rencontrer avant qu’il s’enfermât dans le conclave. Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d’un souverain pontife qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII. J’aurai l’honneur de vous transmettre tous les renseignements que je recueillerai.
« Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti vont réjouir les ennemis des ordonnances ; ils proclameront cet événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire cette pensée sur quelques visages français à Rome.
« Je regrette doublement le pape ; j’avais eu le bonheur de gagner sa confiance : les préjugés que l’on avait pris soin de faire naître contre moi dans son esprit, avant mon arrivée, s’étaient dissipés, et il me faisait l’honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute occasion, l’estime qu’il voulait bien me porter.
« Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d’entrer dans l’explication de quelques faits.
« J’étais ministre des affaires étrangères à l’époque de la mort de Pie VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à propos d’en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le duc de Laval. L’usage est, à la mort d’un pape, d’envoyer un ambassadeur extraordinaire, ou d’accréditer l’ambassadeur résidant par de nouvelles lettres auprès du Sacré Collège. C’est ce dernier parti que je proposai de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu’il croira de meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour l’élection de Léon XII. La France en compte aujourd’hui cinq ; c’est certainement un nombre de voix qui n’est pas à dédaigner dans le conclave. J’attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre disposition.
« J’ai l’honneur, etc., etc. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.
« Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j’ai été obligé d’écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours m’ont épuisé.
« Je regrette le pape ; j’avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant chargé d’une grande mission, il m’est impossible de savoir quel en sera le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.
« Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout cela.
« Imaginez-vous qu’on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu’il fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces tristes idées : « Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours. »
« Jeudi. Rome, 12 février 1829.
« Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans le Globe que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi déclaré. Pourquoi ? Est-ce que je demande sa place ? Il se donne trop de peine ; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités possibles ; mais pourtant, s’il était vrai qu’il voulût la guerre, il me trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l’immortel Mahmoud, et sur l’évacuation de la Morée.
« Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d’esprit en France, mais on manque de tête et de bon sens : deux phrases nous enivrent, on nous mène avec des mots, et, ce qu’il y a de pis, c’est que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n’est-il pas curieux que l’on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre langage, sur l’accord des libertés publiques et de la royauté, et qu’on m’en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage ? Et les hommes qui font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la censure ! Au surplus, je vais voir l’élection du chef de la chrétienté ; ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j’assisterai dans ma vie ; il clora ma carrière.
« Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires commencent. Je vais être obligé d’écrire d’un côté au gouvernement tout ce qui se passe, et de l’autre de remplir les devoirs de ma position nouvelle ; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux funérailles du saint-père, auquel je m’étais attaché parce qu’on l’aimait peu, et d’autant plus qu’ayant craint de trouver en lui un ennemi, j’ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti formel à mes calomniateurs chrétiens. Puis vont me tomber sur la tête les cardinaux de France. J’ai écrit pour faire des représentations au moins sur l’archevêque de Toulouse.
« Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s’exécute ; la fouille réussit ; j’ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une inscription funèbre d’un frère pour une jeune sœur, ce qui m’a attendri.
« À propos d’inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu’il allait bientôt mourir ; il a laissé un écrit où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain : il n’y a que ceux qui ont beaucoup aimé qui aient de pareilles vertus. »
LIVRE XIII
Suite de l’ambassade de Rome. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Conclaves. — Dépêches à M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Le marquis Capponi. — À madame Récamier. — À M. le duc de Blacas. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Lettre à Monseigneur le cardinal de Clermont-Tonnerre. — Dépêche à M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Fête de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. — Mes relations avec la famille Bonaparte. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Pie VII. — À M. le comte Portalis. — À madame Récamier. — Présomption. — Les Français à Rome. — Promenades. — Mon neveu Christian de Chateaubriand. — À madame Récamier. — Retour de Rome à Paris. — Mes projets. — Le roi et ses dispositions. — M. Portails. — M. de Martignac. — Départ pour Rome. — Les Pyrénées. — Aventures. — Ministère Polignac. — Ma consternation. — Je reviens à Paris. — Entrevue avec M. de Polignac. — Je donne ma démission de mon ambassade de Rome.