Mémoires d’outre-tombe (page 164)
Rome, ce 17 février 1829.
Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.
Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe aux mains des trois cardinaux chefs d’ordre, diacre, prêtre et évêque, et au cardinal camerlingue. L’usage est que les ambassadeurs aillent complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux réunis avant l’ouverture du conclave à Saint-Pierre.
Le corps de Sa Sainteté, exposé d’abord dans la chapelle Sixtine, fut porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement à Saint-Pierre ; il y est resté jusqu’au dimanche 15. Alors il a été placé dans le monument qu’occupaient les cendres de Pie VII, et celles-ci ont été descendues dans l’église souterraine.
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, 17 février 1829.
« J’ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de parade, au milieu des chefs-d’œuvre de Michel-Ange : j’ai assisté à la première cérémonie funèbre dans l’église de Saint-Pierre. Quelques vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s’assurèrent de leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé dans le sarcophage de Pie VII.
« On vient de m’apporter le petit chat du pauvre pape ; il est tout gris et fort doux comme son ancien maître. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, 17 février 1829.
« Monsieur le comte,
« J’ai eu l’honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche no 15, les difficultés que j’ai rencontrées pour l’expédition de mes deux courriers du 10 de ce mois. Ces gens-ci en sont encore à l’histoire des Guelfes et des Gibelins, comme si la mort d’un pape, connue une heure plus tôt ou une heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.
« Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du Saint-Esprit : on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.
« Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour d’Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M. le duc de Laval, dans la correspondance qu’il eut avec moi en 1823, a peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d’aujourd’hui. On peut voir le no 5 et son annexe, les nos 34, 55, 70 et 82. Il y a aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes : les intrigues de femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n’est pas non plus de l’intérêt général de la société qu’ils sortent, mais de l’intérêt particulier des individus et des familles qui cherchent dans l’élection du chef de l’Église des places et de l’argent.
« Il y aurait des choses immenses à faire aujourd’hui par le Saint-Siège : la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l’esprit du siècle, et qui se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la papauté ; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles têtes du Sacré Collège ; les cardinaux arrivés au bout de la vie se transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux : assis sur les doubles ruines de Rome, les papes ont l’air de n’être frappés que de la puissance de la mort.
« Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après l’exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu’ils croyaient qu’il allait mourir ; Della Genga s’étant avisé de vivre, ils l’ont détesté cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les couvents des administrateurs capables ; autre sujet de murmure pour les cardinaux. Mais, d’une autre part, ce pape défunt, en avançant les moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu’on ne lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu’on arrêtait, les gens du peuple qu’on forçait de boire debout dans la rue afin d’éviter les coups de couteau au cabaret ; des changements peu heureux dans la perception des impôts, des abus commis par quelques familiers du saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque qui fait perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des folies du carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d’un prince digne des plus vifs regrets : à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de deux hommes que l’on pensait avoir été honorés de sa faveur.
« Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés : le cardinal Capellari, chef de la Propagande, le cardinal Pacca, le cardinal De Gregorio et le cardinal Giustiniani.
« Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé, dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstiné et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c’est lui qui, consulté par Léon XII, n’a rien vu dans les ordonnances du roi qui pût autoriser la réclamation de nos évêques ; c’est encore lui qui a rédigé le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été d’avis de donner l’institution canonique aux évêques des républiques espagnoles : tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modéré. Je tiens ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j’ai eu, vendredi 13, une des conversations que je vous ai annoncées dans ma dépèche no 15.
« Il importe au corps diplomatique, et surtout à l’ambassadeur de France, que le secrétaire d’État à Rome soit un homme de relations faciles et habitué aux affaires de l’Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre qui nous convient sous tous les rapports ; il s’est compromis pour nous avec les zelanti et les congréganistes ; nous devons désirer qu’il soit repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m’a répondu : Avec Capellari. »
« Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d’une manière fidèle dans l’annexe du no 5 de la correspondance déjà citée ; mais le cardinal Pacca est très affaibli par l’âge, et la mémoire, comme celle du cardinal doyen La Somaglia, commence totalement à lui manquer.
« Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rangé au nombre des zelanti, il n’est pas sans modération ; il repousse les jésuites qui ont ici, autant qu’en France, des adversaires et des ennemis. Tout sujet napolitain qu’il est, le cardinal De Gregorio est rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani, l’exécuteur des hautes œuvres de l’Autriche au conclave. Le cardinal est légat à Bologne ; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade : il y a donc quelque chance pour qu’il ne vienne pas à Rome.
« Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine ; il a pour neveu le cardinal Odescalchi, et il aura vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d’un autre côté, il est pauvre et il a des parents pauvres ; Rome craindrait les besoins de cette indigence.
« Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a fait en Espagne, et je le sais plus qu’un autre par les embarras qu’il m’a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l’évêché d’Imola, que le cardinal gouverne actuellement, il n’a pas été plus modéré ; il a fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs : ce n’est pas le pape de notre époque. Au surplus, c’est un homme assez savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux travaux du cabinet qu’aux affaires. Je ne le crois pas poussé par l’Autriche.
« Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée ; souvent un homme change en arrivant au pouvoir ; le zelante cardinal Della Genga a été le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le cardinal Castiglioni, le cardinal Benvenuti, le cardinal Galleffi, le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu’au vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa demi-enfance ou plutôt à cause d’elle, se mettent sur les rangs. Le dernier a même quelque espoir, parce qu’étant évêque et prince d’Ostie, son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places libres.
« On suppose que le conclave sera très long ou très court : il n’y aura pas de combat de système, comme à l’époque du décès de Pie VII : les conclavistes et les anticonclavistes ont totalement disparu : ce qui peut rendre l’élection plus facile. Mais, d’une autre part, il y aura des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain nombre de voix, et comme il ne faut qu’un tiers des voix du conclave, plus une, pour donner l’exclusive qu’il ne faut pas confondre avec le droit d’exclusion, le ballottage entre les candidats se pourra prolonger.
« La France veut-elle exercer le droit d’exclusion qu’elle partage avec l’Autriche et l’Espagne ? L’Autriche l’a exercé dans le précédent conclave contre Severoli, par l’intermédiaire du cardinal Albani. Contre qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit ? Serait-ce contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre le cardinal Giustiniani ? Celui-ci vaudrait-il la peine d’être frappé de ce veto, toujours un peu odieux en ce qu’il entrave l’indépendance de l’élection ?
« À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l’exercice de son droit d’exclusion ? Veut-on que l’ambassadeur de France paraisse armé du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l’élection du conclave, si elle déplaisait à Charles X ? Enfin, le gouvernement a-t-il un choix de prédilection ? Est-ce à tel ou tel cardinal qu’il veut prêter son appui ? Certes, si tous les cardinaux de famille, c’est-à-dire les cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir leurs voix à celles des cardinaux français, si l’on pouvait former un parti des couronnes, nous l’emporterions au conclave ; mais ces réunions sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours des ennemis plutôt que des amis.
« On assure que le primat de Hongrie et l’archevêque de Milan viendront au conclave. L’ambassadeur d’Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape futur. Attendons les instructions de Vienne.
« Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne font rien aujourd’hui à l’élection du souverain pontife et que nous sommes tous d’une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n’est d’ailleurs au pouvoir de personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux étrangers à l’Italie assistent ou n’assistent pas à ce conclave, cela est du plus mince intérêt pour le résultat de l’élection. Si l’on avait des millions à distribuer, il serait encore possible de faire un pape : je n’y vois que ce moyen, et il n’est pas à l’usage de la France.
« Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13 septembre 1823) je lui disais : « Nous demandons que l’on mette sur le trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous désirons seulement qu’il soit assez éclairé et d’un esprit assez conciliant pour qu’il puisse juger la position politique des gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l’Église que pour le trône… Nous voulons un membre du parti italien zelante modéré, capable d’être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur demandons dans notre intérêt, c’est de ne pas chercher à profiter des divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos affaires ecclésiastiques. »
« Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M. le duc de Laval : « Ce qu’il nous importe d’obtenir (supposant un nouveau conclave), c’est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des autres puissances ; c’est que ses principes soient sages et modérés et qu’il soit ami de la France. »
« Aujourd’hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur l’esprit de ces instructions que je donnais comme ministre ?
« Cette dépêche renferme tout. Je n’aurai plus qu’à instruire le roi succinctement des opérations du conclave et des incidents qui pourraient survenir ; il ne s’agira plus que du compte des votes et de la variation des suffrages.
« Les cardinaux favorables aux jésuites sont : Giustiniani, Odescalchi, Pedicini, et Bertazzoli
« Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses circonstances sont : Zurla, De Gregorio, Bernetti, Capellari, Micara.
« On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas, trente-trois ou trente-quatre voix feraient l’élection.
« Le ministre d’Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je soupçonne léger sous l’apparence de la gravité, est fort embarrassé de son rôle. Les instructions de sa cour n’ont rien prévu ; il en écrit dans ce sens au chargé d’affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques.
« J’ai l’honneur, etc.
« P. S. Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d’assurées. Ce choix, s’il réussissait, serait très bon. Benvenuti connaît l’Europe, et a montré de la capacité et de la modération dans divers emplois. »
Puisque le conclave va s’ouvrir, je veux tracer rapidement l’histoire de cette grande loi d’élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans de durée. D’où viennent les papes ? Comment de siècle en siècle ont-ils été élus ?
Au moment où la liberté, l’égalité et la république achevaient d’expirer, vers le temps d’Auguste, naissait à Bethléem le tribun universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l’égalité, de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la croix pour servir de limite à deux mondes, après s’être fait attacher à cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ, c’est la société avec des esclaves, avec l’inégalité des hommes entre eux ; depuis Jésus-Christ jusqu’à nous, c’est la société avec l’égalité des hommes entre eux, l’égalité sociale de l’homme et de la femme, c’est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe de l’esclavage. L’histoire de la société moderne commence au pied et de ce côté-ci de la croix.
Pierre, évêque de Rome, initia la papauté : tribuns-dictateurs successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur puissance temporelle de l’ordre démocratique, de cette nouvelle société de frères qu’était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de jougs et de charrues, né d’une femme selon la chair, et pourtant Dieu et fils de Dieu, comme ses œuvres le prouvent.
Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de l’homme ; chefs de l’opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu’ils étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée : ils n’avaient pour soldat qu’un plébéien, la tête couverte d’un froc et la main armée d’une croix. La papauté, marchant à la tête de la civilisation, s’avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens, dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d’une vérité fondamentale ; il représentait en Europe l’indépendance politique détruite presque partout ; il fut dans le monde gothique le défenseur des franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s’enrôla dans ses milices sous l’habit d’un frère mendiant,
La querelle de l’empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples ; les empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles ; c’étaient précisément le rôle qu’avaient joué les Athéniens et les Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté des rois, lorsqu’ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir, parce qu’ils se détachèrent de leur principe naturel ; et, par une raison opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement aux peuples, parce que les peuples n’ont plus eu besoin d’être remplacés par les moines, leurs représentants.
Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen âge ; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d’un pontife ; ces royaumes mis en interdit ; une nation entière privée de culte par un mot magique ; ces souverains frappés d’anathème, abandonnés non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de leurs proches ; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race mortelle, en attendant leur retranchement de l’éternelle race ; les aliments dont ils avaient goûté, les objets qu’ils avaient touchés passés à travers les flammes ainsi que choses souillées : tout cela n’était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée à la religion et par elle exercée.
La plus vieille loi d’élection du monde est la loi en vertu de laquelle le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte aujourd’hui la tiare : de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu’à des saints qui touchent au Christ ; au premier anneau de la chaîne pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l’Assemblée générale des fidèles ; dès le temps de Tertullien, l’évêque de Rome est nommé l’évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple, concourait à l’élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux caractères, à mesure que la puissance papale s’accrut, elle tenta davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À Rome païenne, de pareils troubles avaient éclaté pour l’élection des tribuns : des deux Gracchus, l’un fut jeté dans le Tibre, l’autre poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La nomination du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante : cent trente-sept personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne, aujourd’hui Sainte-Marie-Majeure.
On voit saint Grégoire élu pape par le clergé, le sénat et le peuple romain. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare : Léon IV fut promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre les Sarrasins, et son ordination différée jusqu’à ce qu’il eût donné des preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques : Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu’il était. Même aujourd’hui (ce qu’en général on ignore) le choix du conclave pourrait tomber sur un laïque, fût-il marié : sa femme entrerait en religion, et lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres.
Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de l’élection papale populaire ; ils l’usurpèrent quelquefois, et ils exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux : un capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l’élection des évêques sa liberté primitive, qui s’accomplit selon un traité du même temps par le consentement unanime du clergé et du peuple.
Ces dangers d’une élection proclamée par les masses populaires ou dictée par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il existait à Rome des prêtres et des diacres appelés cardinaux, soit que leur nom vint de ce qu’ils servaient aux cornes ou coins de l’autel, ad cornua altaris, soit que le mot cardinal dérivât du latin cardo, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à Rome en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et que le clergé et le peuple ratifieraient l’élection. Cent vingt ans après, le concile de Latran enleva la ratification au clergé et au peuple, et rendit l’élection valide à une majorité des deux tiers des voix dans l’assemblée des cardinaux.
Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège électoral, il arriva que la discorde l’introduisit parmi les électeurs, et il n’y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les cardinaux réunis à Viterbe ne purent s’entendre, et le Saint-Siège resta vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent obligés d’enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix. Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l’avenir à un tel abus, établit alors le conclave, CUM CLAVE, sous clef ou avec une clef ; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près de la manière qu’elles existent aujourd’hui : cellules séparées, chambre commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l’une desquelles on vient proclamer l’élection, en démolissant les plâtres dont elle est close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en désuétude : il y était dit que, si après trois jours de clôture le choix du pape n’était pas fait, pendant cinq jours après ces trois jours les cardinaux n’auront plus qu’un seul plat à leur repas, et qu’ensuite ils n’auront plus que du pain, du vin et de l’eau jusqu’à l’élection du souverain pontife.
Aujourd’hui la durée d’un conclave n’est plus limitée et les cardinaux ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence. Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée ; un dapifère suit le convoi l’épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers, les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne s’y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux ? le pauvre qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner est-il chétif ? par une autre infirmité de la nature, l’indigent s’en moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d’abolir cet usage, qui n’est plus dans les mœurs actuelles ; le christianisme est remonté vers sa source ; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le Christ doit seul aujourd’hui présider à ces festins.
Les intrigues des conclaves sont célèbres ; quelques-unes eurent des suites funestes. On vit, pendant le schisme d’Occident, différents papes et antipapes se maudire et s’excommunier du haut des murs en ruine de Rome. Ce schisme parut prêt à s’éteindre, lorsque Pierre de Lune le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon. Alexandre VI acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce. Sixte-Quint n’eut d’intrigue dans le conclave qu’avec ses béquilles, et quand il fut pape son génie n’eut plus besoin de ces appuis. J’ai vu dans une villa de Rome un portrait de la sœur de Sixte-Quint, femme du peuple, que le terrible pontife, dans tout l’orgueil plébéien, se plut à faire peindre. « Les premières armes de notre maison, disait-il à cette sœur, sont des lambeaux (lambels). »
C’était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets portant : Su Magestad no quiere que N. sea Papa ; quiere que N. lo tenga. Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d’Ossat obtinrent néanmoins la réconciliation d’Henri IV avec le Saint-Siège, ce qui fut un grand événement. Les Ambassades de Du Perron sont fort inférieures aux Lettres de d’Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran, avant sa séparation de l’Église, qu’il se soumettrait au jugement du Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d’Henri VIII allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de confiance en Angleterre ; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard d’un courrier a rendu l’Angleterre protestante, et changé la face politique de l’Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des causes plus puissantes : une coupe trop large, vidée à Babylone, fit disparaître Alexandre.