Mémoires d’outre-tombe (page 165)
Vient ensuite à Rome, du temps d’Olimpia, le cardinal de Retz, qui, dans le conclave, après la mort d’Innocent X, s’enrôla dans l’escadron volant, nom que l’on donnait à dix cardinaux indépendants ; ils portaient avec eux Sacchetti, qui n’était bon qu’à peindre, pour faire passer Alexandre VII, savio col silenzio, et qui, pape, se trouva n’être pas grand’chose.
Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut témoin, et vit l’élection de Benoît XIV, — comme j’ai vu Léon XII le pontife, mort sur son lit abandonné : le cardinal camerlingue avait frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l’usage, avec un petit marteau, en l’appelant par son nom Lorenzo Corsini : « Il ne répondit point, dit de Brosses, et il ajoute : « Voilà ce qui fait que votre fille est muette. » Et voilà comme en ce temps-là on traitait les choses les plus graves : un pape mort que l’on frappe à la tête comme à la porte de l’entendement, en appelant l’homme décédé et muet par son nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose qu’une raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu’aurait dit le léger magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de l’éternité : « Que me veux-tu ? »
Le président de Brosses envoie à son ami l’abbé Courtois une liste des cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d’eux en son honneur :
« Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine.
« Aquaviva d’Aragon, figure noble et un peu épaisse, l’esprit comme la figure.
« Ottoboni, sans mœurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts.
« Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans mœurs, sans décence, sans considération, sans jugement : selon lui, un cardinal est un… habillé de rouge. »
Le reste de la liste est à l’avenant ; le cynisme est ici tout l’esprit.
Une bouffonnerie singulière eut lieu : de Brosses alla dîner avec des Anglais à la porte Saint-Pancrace ; on simula l’élection d’un pape : sir Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen ; on chanta des oremus, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les soldats protestants de l’armée du connétable de Bourbon nommèrent pape, dans l’église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd’hui les Anglais, qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le culte catholique qui leur a permis d’élever un prêche en dehors de la porte du Peuple. Le gouvernement et les mœurs ne souffriraient plus de pareils scandales.
Aussitôt qu’un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose qu’il fait, c’est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant l’obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu’à ce qu’ils aient fait un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le cardinal de Retz, dont l’opinion n’est pas suspecte, après avoir parlé des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces belles paroles :
« On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même respect et la même civilité que l’on observe dans les cabinets des rois ; avec la même politesse qu’on avait dans la cour de Henri III ; avec la même familiarité que l’on voit dans les collèges ; avec la même modestie qui se remarque dans les noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui pourrait être entre des frères parfaitement unis. »
Je suis frappé, en achevant l’épitome d’une immense histoire, de la manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont elle finit : la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique s’éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d’Adam. On ne retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu’au décès du souverain pontife : ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre est délaissé sur sa couche, montre que l’homme était compté pour rien dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend des honneurs au pape expiré ; comme homme, son corps abandonné est jeté à la porte de l’église, où jadis le pécheur faisait pénitence.
DÉPÊCHES À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, 17 février 1829.
« Monsieur le comte
« J’ignore s’il plaira au roi d’envoyer un ambassadeur extraordinaire à Rome ou s’il lui conviendra de m’accréditer auprès du Sacré Collège. Dans ce dernier cas, j’aurai l’honneur de vous faire observer que j’allouai à M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en pareille circonstance, en 1823, une somme qui s’élevait, autant que je m’en puis souvenir, de 40 à 50,000 francs. L’ambassadeur d’Autriche, M. le comte d’Appony, reçut d’abord de sa cour une somme de 36,000 francs pour les premiers besoins, un supplément de 7,200 francs par mois à son traitement ordinaire pendant la durée du conclave, et pour frais de cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n’ai point, monsieur le comte, la prétention de lutter de magnificence avec M. l’ambassadeur d’Autriche, comme le fit M. le duc de Laval ; je ne louerai ni chevaux, ni voitures, ni livrées pour éblouir la populace de Rome ; le roi de France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses ambassadeurs, s’il en veut une : magnificence d’emprunt, c’est misère. J’irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures ordinaires. Reste seulement à savoir si Sa Majesté ne pensera pas que, pendant la durée du conclave, je serai obligé à une représentation à laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien, je soumets simplement une question à votre jugement et à la décision royale.
« J’ai l’honneur, etc. »
« Rome, ce 19 février 1829.
« Monsieur le comte,
« J’ai eu l’honneur d’être présenté hier au Sacré Collège et de prononcer le petit discours dont je vous ai d’avance envoyé copie dans ma dépêche no 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier extraordinaire. J’ai été écouté avec des marques de satisfaction du meilleur augure, et le cardinal doyen, le vénérable Della Somaglia, m’a répondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la France.
« Vous ayant tout mandé dans ma dernière dépêche, je n’ai absolument rien de nouveau à vous dire aujourd’hui, sinon que le cardinal Bussi est arrivé hier de Bénévent ; on attend aujourd’hui les cardinaux Albani, Macchi et Oppizzoni.
Les membres du Sacré Collège s’enfermeront au palais Quirinal lundi soir, 23 de ce mois. Dix jours s’écouleront ensuite pour attendre les cardinaux étrangers, après quoi les opérations sérieuses du conclave commenceront, et, si l’on s’entendait tout d’abord, le pape pourrait être élu dans la première semaine de carême.
« J’attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous m’avez expédié un courrier après l’arrivée de M. de Montebello à Paris. Il est urgent que je reçoive ou l’annonce d’un ambassadeur extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de créance avec les instructions du gouvernement.
« Mes cinq cardinaux français viendront-ils ? Politiquement parlant, leur présence est ici fort peu nécessaire. J’ai écrit à monseigneur le cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas où il se déterminerait à venir.
« J’ai l’honneur, etc.
« P. S. Je joins ici la copie d’une lettre que m’a écrite M. le comte de Funchal. Je n’ai point répondu par écrit à cet ambassadeur, je suis seulement allé causer avec lui. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, lundi 23 février 1829.
« Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de papier et les quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu’ils étaient d’une proportion immense et atteignaient à la corniche de l’église. Le dernier Dies iræ était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d’une tout autre espèce que Rossini. Aujourd’hui nous passons de la tristesse à la joie ; nous chantons le Veni Creator pour l’ouverture du conclave ; puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la fumée sort d’un certain poêle : le jour où il n’y aura pas de fumée, le pape sera nommé, et j’irai vous retrouver ; voilà tout le fond de mon affaire. Le discours du roi d’Angleterre est bien insolent pour la France ! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée ! commence-t-on à le sentir ? Le général Guilleminot m’a écrit une lettre à ce sujet, qui me fait rire ; il n’a pu m’écrire ainsi que parce qu’il me présumait ministre. »
« 25 février.
« La mort est ici ; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de maladie : je l’ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l’épée au côté. Il prêtait sur gages ; mais quels gages ! sur des antiques, sur des tableaux renfermés pèle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n’est pas là le magasin où l’Avare serrait un luth de Bologne garni de toutes ses cordes ou peu s’en faut, la peau d’un lézard de trois pieds, et le lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie.
« On ne voit que des défunts que l’on promène habillés dans les rues ; il en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps ; on commence à se disperser ; on part pour Naples ; on reviendra un moment pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L’année prochaine ce seront d’autres voyageurs, d’autres visages, une autre société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des ruines : les Romains sont comme les débris de leur ville : le monde passe à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles, dans les diverses contrées de l’Europe, ces jeunes Misses retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d’ici, quelqu’une d’entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de l’avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus ? Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu’elle-même reconnaîtrait. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, ce 3 mars 1829.
« Monsieur le comte,
Mon premier courrier étant arrivé à Lyon le 14 du mois dernier à neuf heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le télégraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd’hui au 3 de mars et je suis encore sans instructions et sans réponse officielle. Les journaux ont annoncé le départ de deux ou trois cardinaux. J’avais écrit à Paris à M. le cardinal de Latil, pour mettre à sa disposition le palais de l’ambassade ; je viens de lui écrire encore à divers points de sa route, pour lui renouveler mes offres.
« Je suis fâché d’être obligé de vous dire, monsieur le comte, que je remarque ici de petites intrigues pour éloigner nos cardinaux de l’ambassade, pour les loger là où ils pourraient être placés plus à la portée des influences que l’on espère exercer sur eux.
« En ce qui me concerne, cela m’est fort indifférent. Je rendrai à MM. les cardinaux tous les services qui dépendront de moi. S’ils m’interrogent sur des choses qu’il sera bon de connaître, je leur dirai ce que je sais ; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je leur en ferai part ; mais s’ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux vues du gouvernement de Sa Majesté, si l’on s’apercevait qu’ils ne marchent pas d’accord avec l’ambassadeur du roi, s’ils tenaient un langage contraire au mien, s’ils allaient jusqu’à donner leurs voix dans le conclave à quelque homme exagéré, s’ils étaient même divisés entre eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi que je donnasse à l’instant ma démission que d’offrir ce spectacle public de nos discordes. L’Autriche et l’Espagne ont, par rapport à leur clergé, une conduite qui ne laisse rien à l’intrigue. Tout prêtre, tout cardinal ou évêque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et pour correspondant à Rome que l’ambassadeur même de sa cour ; celui-ci a le droit d’écarter à l’instant de Rome tout ecclésiastique de sa nation qui lui ferait obstacle.
« J’espère, monsieur le comte, qu’aucune division n’aura lieu, que MM. les cardinaux auront l’ordre formel de se soumettre aux instructions que je ne tarderai pas à recevoir de vous ; que je saurai celui d’entre eux qui sera chargé d’exercer l’exclusion, en cas de besoin, et quelles têtes cette exclusion doit frapper.
« Il est bien nécessaire de se tenir en garde ; les derniers scrutins ont annoncé le réveil d’un parti. Ce parti, qui a donné de vingt à vingt et une voix aux cardinaux della Marmora et Pedicini, forme ce qu’on appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrayés veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modéré à la fois. Quoique Autrichien, c’est-à-dire Milanais, il a tenu tête à l’Autriche à Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des cardinaux français pourraient, en se fixant sur l’un ou sur l’autre candidat, décider l’élection. À tort ou à raison, on croit ces cardinaux ennemis du système actuel du gouvernement du roi, et la faction de Sardaigne compte sur eux.
« J’ai l’honneur, etc. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, le 3 mars 1829.
« Vous me surprenez sur l’histoire de ma fouille ; je ne me souvenais pas de vous avoir écrit rien de si bien à ce propos. Je suis, comme vous le pensez, fortement occupé : laissé sans direction et sans instructions, je suis obligé de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous promettre un pape modéré et éclairé. Dieu veuille seulement qu’il soit fait à l’expiration de l’interim du ministère de M. Portalis. »
« 4 mars.
« Hier, mercredi des Cendres, j’étais à genoux seul dans cette église de Santa Croce, appuyée sur les murailles de Rome, près de la porte de Naples. J’entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans l’intérieur de cette solitude : j’aurais voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l’ambition et contempler les vanités de la terre ! Je ne vous parle pas de ma santé, parce que cela est extrêmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me dit que M. de la Ferronnays se guérit ; il fait des courses à cheval, et sa convalescence passe dans le pays pour un miracle : Dieu veuille qu’il en soit ainsi, et qu’il reprenne le portefeuille au bout de l’intérim : que de questions cela trancherait, pour moi ! »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Dimanche, ce 15 mars 1829.
« Monsieur le comte,
« J’ai eu l’honneur de vous instruire de l’arrivée successive de MM. les cardinaux français. Trois d’entre eux, MM. de Latil, de la Fare et de Croy, m’ont fait l’honneur de descendre chez moi. Le premier est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard, les deux autres s’y sont renfermés vendredi soir, 13.
« Je leur ai fait part de tout ce que je savais ; je leur ai communiqué des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes convenus qu’ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé, savoir : les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla, Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio ; qu’ils repousseraient les cardinaux de la faction sarde : Pedicini, Giustiniani, Galleffi et Cristaldi.
« J’espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les cardinaux aura le meilleur effet : du moins n’aurai-je rien à me reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes espérances.
« J’ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce Lambruschini. Il ne s’agissait rien moins que de faire lire en plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal de Latil. La majorité du conclave s’est prononcée fortement contre de pareilles machinations ; elle aurait voulu qu’on écrivît au nonce de rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces révélations authentiques, et je vous l’enverrai après la nomination du pape : cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra s’appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche.
« Votre dépêche no 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII. La même chose était déjà arrivée, lorsque j’étais ministre des affaires étrangères, à la mort de Pie VII : heureusement on a toujours les moyens de se défendre contre ces attaques publiques ; il est bien plus difficile d’échapper aux trames ourdies dans l’ombre.
« Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m’ont paru des hommes raisonnables : le seul abbé Coudrin, dont vous m’avez parlé, est un de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer, un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n’ignorez pas qu’il est moine, chef d’ordre, et qu’il a même des bulles d’institution : cela ne s’accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions politiques.
« Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine. Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur présence, il deviendra impossible d’assigner un terme au conclave. De nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue : on s’arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel que Dandini.
« Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre pendant la guerre d’Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs, soit comme chef de l’opposition ; mais rien ne m’a donné autant d’inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les genres d’intrigues. Il faut que j’agisse sur un corps invisible renfermé dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n’ai ni argent à donner, ni places à promettre ; les passions caduques d’une cinquantaine de vieillards ne m’offrent aucune prise sur elles. J’ai à combattre la bêtise dans les uns, l’ignorance du siècle dans les autres ; le fanatisme dans ceux-ci, l’astuce et la duplicité dans ceux-là ; dans presque tous l’ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis séparé par des murs et par des mystères de l’assemblée où fermentent tant d’éléments de division. À chaque instant la scène varie ; tous les quarts d’heure des rapports contradictoires me plongent dans de nouvelles perplexités. Ce n’est pas, monsieur le comte, pour me faire valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir d’excuse dans le cas où l’élection produirait un pape contraire à ce qu’elle semble promettre et à la nature de nos vœux, À la mort de Pie VII, les questions religieuses n’avaient point encore agité l’opinion : ces questions sont venues aujourd’hui se mêler à la politique, et jamais l’élection du chef de l’Église ne pouvait tomber plus mal à propos.
« J’ai l’honneur, etc. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, 17 mars 1829.
« Le roi de Bavière est venu me voir en frac. Nous avons parlé de vous. Ce souverain grec, en portant une couronne, semble savoir ce qu’il a sur la tête, et comprendre qu’on ne cloue pas le temps au passé. Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.
« Au reste, nous voilà au milieu de grands événements : un pape à faire ; que sera-t-il ? L’émancipation des catholiques passera-t-elle ? Une nouvelle campagne en Orient ; de quel côté sera la victoire ? Profiterons-nous de cette position ? Qui conduira nos affaires ? y a-t-il une tête capable d’apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la France et d’en profiter selon les événements ? Je suis persuadé qu’on n’y pense seulement pas à Paris, et qu’entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes ministérielles, on se soucie de l’Europe comme de rien du tout. Il n’y a que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une espèce de tempête sur l’ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l’ancien pavé romain, si bien conservé qu’on croirait qu’il a été posé nouvellement. Horace avait pourtant foulé les pierres que je foulais : où est Horace ? »
Le marquis Capponi, arrivant de Florence, m’apporta des lettres de recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l’une de ces lettres le 21 mars 1829 :
« J’ai reçu vos lettres : les services que je puis rendre ne sont rien, mais je suis tout à vos ordres. Je n’en étais pas à savoir ce que c’était que le marquis Capponi : je vous annonce qu’il est toujours beau ; il a tenu bon contre le temps. Je n’ai point répondu à votre première lettre, toute pleine d’enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la barbarie disciplinée, pour ces esclaves bâtonnés en soldats. Que les femmes soient transportées d’admiration pour les hommes qui en épousent à la fois des centaines, qu’elles prennent cela pour le progrès des lumières et de la civilisation, je le conçois ; mais moi je tiens à mes pauvres Grecs ; je veux leur liberté comme celle de la France ; je veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent notre indépendance, et ce n’est pas avec la triple alliance du pal de Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse d’honneur que notre gloire pourrait obtenir de l’invincible chef des croyants, lequel n’est pas encore sorti des faubourgs de son sérail ; j’aime mieux cette gloire toute nue ; elle est femme et belle : Phidias se serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, le 21 mars 1829.
« Eh bien ! j’ai raison contre vous ! Je suis allé hier, entre deux scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre ; ce sont bien deux orangers qui sont dans le cloître, et point un chêne vert. Je suis tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J’ai couru, presque les yeux fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami ; je l’aime mieux que le grand tombeau qu’on va lui élever. Quelle charmante solitude ! quelle admirable vue ! quel bonheur de reposer là entre les fresques du Dominiquin et celles de Léonard de Vinci ! Je voudrais y être, je n’ai jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans l’intérieur du couvent ? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante, quoique à moitié effacée, d’une madone de Léonard de Vinci ? Avez-vous vu dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de laurier flétrie, un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume et la lettre écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste ? Dans cette lettre d’une petite écriture raturée, mais facile à lire, il parle d’amitié et du vent de la fortune ; celui-là n’avait guère soufflé pour lui et l’amitié lui avait souvent manqué.
« Point de pape encore, nous l’attendons d’heure en heure ; mais si le choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce n’est pas ma faute : il aurait fallu m’écouter un peu davantage et ne pas agir tout juste en sens contraire de ce qu’on paraissait décider. Au reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m’écrire qu’il réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré.
« Vous avez lu mon second discours. Remerciez M. Kératry qui a parlé si obligeamment du premier ; j’espère qu’il sera encore plus content de l’autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la liberté chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le cardinal Castiglioni m’a faite ? Suis-je assez loué en plein conclave ? Vous n’auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie. »
« 24 mars 1829.
« Si j’en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain ; mais je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n’est pas le bonheur politique, la joie d’un triomphe, mais le bonheur d’être libre et de vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une idée fixe et qui croient que le monde n’est occupé que de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s’occupe d’un pape et de mes tribulations ? La légèreté française, les intérêts du moment, les discussions des Chambres, les ambitions émues, ont bien autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m’écrivait aussi ses soucis sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d’Espagne que j’étais, je disais en recevant ses dépêches : Eh ! bon Dieu, il s’agit bien de cela ! M. Portalis doit aujourd’hui me faire subir la peine du talion. Il est vrai de dire cependant que les choses à cette époque n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui : les idées religieuses n’étaient pas mêlées aux idées politiques comme elles le sont dans toute l’Europe ; la querelle n’était pas là ; la nomination d’un pape ne pouvait pas, comme à cette heure, troubler ou calmer les États.
« Depuis la lettre qui m’annonçait la prolongation du congé de M. de La Ferronnays et son départ pour Rome, je n’ai rien appris : je crois pourtant cette nouvelle vraie.
« M. Thierry m’a écrit d’Hyères une lettre touchante ; il dit qu’il se meurt, et pourtant il veut une place à l’Académie des inscriptions et me demande d’écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me donner des sarcophages ; la mort ne peut fournir que ce qu’elle a. Le monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez croire combien le tableau des Bergers d’Arcadie était fait pour un bas-relief et convient à la sculpture. »
« 28 mars.
« M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre aujourd’hui au conclave ; c’est le siècle des merveilles. J’ai auprès de moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier ; messieurs du Constitutionnel dînent à ma table auprès de messieurs de la Quotidienne. Voilà l’avantage d’être sincère ; je laisse chacun penser ce qu’il veut, pourvu qu’on m’accorde la même liberté ; je tâche seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme de raison, meilleure que les autres. C’est à cette sincérité que j’attribue le penchant qu’ont les opinions les plus divergentes à se rapprocher de moi. J’exerce envers elles le droit d’asile : on ne peut les saisir sous mon toit. »
À M. LE DUC DE BLACAS.
« Rome, 24 mars 1829.
« Je suis bien fâché, monsieur le duc, qu’une phrase de ma lettre ait pu vous causer quelque inquiétude. Je n’ai point du tout à me plaindre d’un homme de sens et d’esprit (M. Fuscaldo), qui ne m’a dit que des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, disons-nous autre chose ? Quant au cardinal dont vous me faites l’honneur de me parler, le gouvernement français n’a désigné particulièrement personne ; il s’en est entièrement rapporté à ce que je lui ai mandé. Sept ou huit cardinaux modérés et pacifiques, qui semblent attirer également les vœux de toutes les cours, sont les candidats entre lesquels nous désirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n’avons pas la prétention d’imposer un choix à la majorité du conclave, nous repoussons de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre cardinaux fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorité.
« Je n’ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer cette lettre ; je la mets donc tout simplement à la poste, parce qu’elle ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut.
« J’ai l’honneur, etc. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, le 31 mars 1829.
« M. de Montebello est arrivé et m’a apporté votre lettre avec une lettre de M. Bertin et de M. Villemain.
« Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides ; j’en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d’une résurrection et pourtant ils n’attendent qu’une mort plus profonde. Ce n’est pas la vie, c’est le néant qui a rendu ces tombes désertes.
« Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre pendant une tempête. Vous ne sauriez vous figurer ce que c’était que le bruit du vent au milieu du ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple des chrétiens, qui écrase la vieille Rome. »
« 31 mars, au soir.
« Victoire ! j’ai un des papes que j’avais mis sur ma liste : c’est Castiglioni, le cardinal même que je portais à la papauté en 1823, lorsque j’étais ministre, celui qui m’a répondu dernièrement au conclave en me donnant force louanges. Castiglioni est modéré et dévoué à la France : c’est un triomphe complet. Le conclave, avant de se séparer, a ordonné d’écrire au nonce à Paris, pour lui dire d’exprimer au roi la satisfaction que le Sacré Collège a éprouvée de ma conduite. J’ai déjà expédié cette nouvelle à Paris par le télégraphe. Le préfet du Rhône est l’intermédiaire de cette correspondance aérienne, et ce préfet est M. de Brosses, fils de ce comte de Brosses, le léger voyageur à Rome, souvent cité dans les notes que je rassemble en vous écrivant. Le courrier qui vous porte cette lettre porte ma dépêche à M. Portalis.
« Je n’ai plus deux jours de suite de bonne santé ; cela me fait enrager, car je n’ai cœur à rien au milieu de mes souffrances. J’attends pourtant avec quelque impatience ce qui résultera à Paris de la nomination de mon pape, ce qu’on dira, ce qu’on fera, ce que je deviendrai. Le plus sûr, c’est le congé demandé. J’ai vu par les journaux la grande querelle du Constitionnel sur mon discours ; il accuse le Messager de ne l’avoir pas imprimé, et nous avons à Rome des Messagers du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le discours. N’est ce pas singulier ? Il paraît clair qu’il y a eu deux éditions, l’une pour Rome et l’autre pour Paris. Pauvres gens ! je pense au mécompte d’un autre journal ; il assure que le conclave aura été très mécontent de ce discours : qu’aura-t-il dit quand il aura vu les éloges que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape ?