Mémoires d’outre-tombe (page 166)
« Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misères ? Quand ne m’occuperai-je plus que d’achever les mémoires de ma vie et ma vie aussi, comme dernière page de mes Mémoires ? J’en ai bien besoin ; je suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma tête ; je m’amuse à l’appeler un rhumatisme, mais on ne guérit pas de celui-là. Un seul mot me soutient quand je le répète : À bientôt. »
« 3 avril.
« J’oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s’étant très bien conduit dans le conclave, et ayant voté avec nos cardinaux, j’ai franchi le pas et je l’ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de mesure. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, ce 2 avril 1829.
« Monsieur le comte,
« Le cardinal Albani a été nommé secrétaire d’État, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander dans ma première lettre portée à Lyon par le courrier à cheval expédié le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne plaît ni à la faction sarde, ni à la majorité du Sacré Collège, ni même à l’Autriche, parce qu’il est violent, antijésuite, rude dans son abord, et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani se trouve mêlé dans toutes sortes d’entreprises et de spéculations. J’allai hier lui faire ma première visite ; aussitôt qu’il m’aperçut, il s’écria : « Je suis un cochon ! (Il était en effet fort sale.) Vous verrez que je ne suis pas un ennemi. » Je vous rapporte, monsieur le comte, ses propres paroles. Je lui répondis que j’étais bien loin de le regarder comme un ennemi. « À vous autres, reprit-il, il faut de l’eau et non pas du feu : ne connais-je pas votre pays ? n’ai-je pas vécu en France ? (Il parle français comme un Français.) Vous serez content et votre maître aussi. Comment se porte le roi ? Bonjour ! Allons à Saint-Pierre. »
« Il était huit heures du matin ; j’avais déjà vu Sa Sainteté et tout Rome courait à la cérémonie de l’adoration.
« Le cardinal Albani est un homme d’esprit, faux par caractère et franc par humeur ; sa violence déjoue sa ruse ; on peut en tirer parti en flattant son orgueil et satisfaisant son avarice.
« Pie VIII est très savant, surtout en matière de théologie ; il parle français, mais avec moins de facilité et de grâce que Léon XII. Il est attaqué sur le côté droit d’une demi-paralysie et sujet à des mouvements convulsifs : la suprême puissance le guérira. Il sera couronné dimanche prochain, jour de la Passion, 5 avril.
« Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me retenait à Rome est terminée, je vous serai infiniment obligé de m’obtenir de la bienveillance de Sa Majesté un congé de quelques mois. Je ne m’en servirai qu’après avoir remis au pape la lettre par laquelle le roi répondra à celle que Pie VIII lui a écrite ou va lui écrire pour lui annoncer son élévation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi de solliciter de nouveau en faveur de mes deux secrétaires de légation, M. Bellocq et M. de Givré, les grâces que je vous ai demandées pour eux.
« Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu’il s’était acquis, même dans la majorité, m’avaient fait craindre quelque coup imprévu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au chargé d’affaires de l’Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de l’ambassadeur de France ; je profitai donc de l’arrivée de M. le cardinal de Clermont-Tonnerre pour le charger à tout événement de la lettre ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilité. Heureusement il n’a point été dans le cas de faire usage de cette lettre ; il me l’a rendue et j’ai l’honneur de vous l’envoyer.
« J’ai l’honneur, etc., etc. »
À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.
« Rome, ce 28 mars 1829.
« Monseigneur,
« Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux français renfermés au palais de Monte-Cavallo ; étant obligé de tout prévoir pour l’avantage du service du roi et dans l’intérêt de notre pays ; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à Votre Éminence une exclusion éventuelle.
« Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n’en est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée, on pourrait jeter les yeux ; mais il est le cardinal chargé au conclave des instructions de l’Autriche : M. le comte de Lutzow, dans son discours, l’a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France qu’à toute autre.
« En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant sur moi seul toute la responsabilité, de donner l’exclusion à M le cardinal Albani, si d’un côté par une rencontre fortuite, et de l’autre par une combinaison secrète, il venait à obtenir la majorité des suffrages.
« Je suis, etc., etc. »
Cette lettre d’exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui n’y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie : il y a là de quoi faire frémir tous les hommes d’État à domicile, tous les chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux affaires étrangères ; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point de ne pas même songer au cas éventuel d’exclusion, force m’était d’y songer pour lui. Supposez qu’Albani eût été nommé pape par aventure, que serais-je devenu ? J’aurais été à jamais perdu comme homme politique.
Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d’homme politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d’exclusion : ce qui paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées diplomatiques, n’était au fond rien du tout, dans l’ordre actuel de la société. Cette audace me venait, d’un côté, de mon insensibilité pour toute disgrâce, de l’autre, de ma connaissance des opinions de mon temps : le monde tel qu’il est fait aujourd’hui ne donne pas deux sous de la nomination d’un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de l’intérieur d’un conclave.
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
Confidentielle.
« Rome, ce 2 avril 1829.
« Monsieur le comte,
« J’ai l’honneur de vous envoyer aujourd’hui les documents importants que je vous ai annoncés. Ce n’est rien moins que le journal officiel et secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l’original italien ; j’en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec trop de précision les sources où j’ai puisé. S’il transpirait la moindre chose de ces révélations, dont il n’y a peut-être pas un autre exemple, il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs personnes. Cela serait d’autant plus déplorable que ces révélations ne sont point dues à l’intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans l’honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi : car, malgré les précautions que j’ai prises de taire les noms et de retrancher les choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs. J’y ai joint un commentaire, afin d’en faciliter la lecture. Le gouvernement pontifical est dans l’usage de tenir un registre où sont notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions, ses gestes et ses faits ; quel trésor historique si l’on pouvait y fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté ! Il m’a été entr’ouvert un moment pour l’époque actuelle. Le roi verra, par les documents que je vous transmets, ce qu’on n’a jamais vu, l’intérieur d’un conclave ; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas dans l’ombre.
« Le commentaire que j’ai fait du journal me dispensant de toute autre réflexion, il ne me reste plus qu’à vous offrir la nouvelle assurance de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur, etc., etc. »
L’original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux ; je n’ai point gardé copie de la traduction de ce document que j’ai envoyée aux affaires étrangères ; j’ai seulement une copie du commentaire ou des remarques jointes par moi à cette traduction. Mais la même discrétion qui m’a fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète m’oblige de supprimer ici mes propres remarques ; car, quelle que soit l’obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l’absence du document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville éternelle ; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d’ici, ils allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse confidence. Je me contenterai donc de donner un aperçu général du contenu du commentaire, en insistant sur quelques passages qui ont un rapport direct avec les affaires de France.
On voit premièrement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou combien elle était elle-même trompée ; car, pendant qu’elle me faisait dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne.
La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français influerait sur la forme de notre gouvernement. Comment cela ? Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par leurs votes en faveur d’un pape exalté.
Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil avait le secret du roi : tous les efforts de la faction tendaient à faire croire que Charles X et son gouvernement n’étaient pas d’accord.
Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu’il a à faire au conclave une déclaration purement de conscience ; il est renvoyé devant quatre cardinaux-évêques : les actes de cette confession secrète demeurent à la garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la découvrir : le fait est important et curieux.
La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette minorité s’appellent les Pères de la Croix ; ils mettent sur leur porte une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix, ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler en rien de la politique étrangère.
Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d’être remarqué : « Pie VIII, y est-il dit à la conclusion, s’est déterminé à nommer le cardinal Albani secrétaire d’État, afin de satisfaire aussi le cabinet de Vienne. » Le souverain pontife partage les lots entre les deux couronnes ; il se déclare le pape de la France et donne à l’Autriche la secrétairerie d’État.
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, mercredi 8 avril 1829.
« J’ai donné aujourd’hui même à dîner à tout le conclave. Demain je reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j’ai un bal pour la clôture de la session ; et puis je me prépare à aller vous voir ; jugez de mon anxiété : au moment où je vous écris, je n’ai point encore de nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et pourtant le pape est déjà couronné ; Léon XII est oublié ; j’ai repris les affaires avec le nouveau secrétaire d’État Albani ; tout marche comme s’il n’était rien arrivé, et j’ignore si vous savez même à Paris qu’il y a un nouveau pontife ! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est belle ! La Sabine à l’horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à genoux sous la main d’un vieillard : le pape est le seul prince qui bénisse ses sujets.
« J’en étais là de ma lettre lorsqu’un courrier qui m’arrive de Gênes m’apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche, qui répond à celle que j’avais fait passer, m’apprend que le 4 avril, à onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche télégraphique de Rome à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du cardinal Castiglioni, et que le roi est fort content.
« La rapidité de ces communications est prodigieuse ; mon courrier est parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du soir, j’ai reçu la réponse de Paris. »
« 11 avril 1829.
« Nous voilà au 11 avril : dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze jours mon congé et puis vous voir ! Tout disparaît dans cette espérance ; je ne suis plus triste ; je ne songe plus aux ministres ni à la politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout ce que vous m’avez dit. Que n’êtes-vous ici pour entendre avec moi les beaux chants de douleur ! Nous irions nous promener dans les déserts de la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunir avec l’année : je suis du nombre. »
« Mercredi saint, 15 avril.
« Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et entendu chanter le Miserere. Je me souvenais que vous m’aviez parlé de cette cérémonie et j’en étais à cause de cela cent fois plus touché.
« Le jour s’affaiblissait ; les ombres envahissaient lentement les fresques de la chapelle et l’on n’apercevait plus que quelques grands traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints, laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche, image assez naturelle de la vie que l’Écriture compare à une petite vapeur. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné au même autel où quelques jours avant j’avais vu son prédécesseur ; l’admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux Lamentations du prophète, s’élevait par intervalles dans le silence et la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d’un Dieu mourant pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept collines était là avec tous ses souvenirs ; mais, au lieu de ces pontifes puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques, un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des princes de l’Église sans éclat, annonçaient la fin d’une puissance qui civilisa le monde moderne. Les chefs-d’œuvre des arts disparaissaient avec elle, s’effaçaient sur les murs et sur les voûtes du Vatican, palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de l’unité de l’Église, assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la communauté des fidèles. Une double tristesse s’emparait du cœur. Rome chrétienne, en commémorant l’agonie de Jésus-Christ, avait l’air de célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que Jérémie adressait à l’ancienne. C’est une belle chose que Rome pour tout oublier, mépriser tout et mourir. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, ce 16 avril 1829.
« Monsieur le comte,
« Les choses se développent ici comme j’avais eu l’honneur de vous le faire pressentir ; les paroles et les actions du nouveau souverain pontife sont parfaitement d’accord avec le système pacificateur suivi par Léon XII : Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur ; il s’exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l’esprit. Le nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l’ordre de se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain.
« Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de l’expier : les protestations qu’il me fait de son dévouement à la France blessent l’ambassadeur d’Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous les rapports religieux, nous n’avons rien à craindre du cardinal Albani ; fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par son propre fanatisme, ni par l’opinion modérée de son souverain.
« Quant aux rapports politiques, ce n’est pas avec une intrigue de police et une correspondance chiffrée que l’on escamotera aujourd’hui l’Italie : laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l’Europe et déclarer la guerre à la France : or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817 ; on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de Metternich ; qu’il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend laisser son énorme fortune ; qu’il trame avec ce prince un petit complot contre l’héritier de la couronne de Sardaigne ; tout cela est vrai, tout cela aurait été dangereux à l’époque où des gouvernements secrets et absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure dépêche : mais aujourd’hui, avec des gouvernements publics, avec la liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue dans les diverses classes de la société, on est à l’abri des tours de gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut pas se dissimuler qu’un chargé d’affaires d’Autriche, secrétaire d’État à Rome, a des inconvénients ; il y a même certaines notes (par exemple celles qui seraient relatives à la puissance impériale en Italie) qu’on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani.
« Personne n’a encore pu pénétrer le secret d’une nomination qui déplaît à tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts étrangers à la politique ? On assure que le cardinal Albani offre dans ce moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le gouvernement de Rome a besoin ; d’autres prétendent que cette somme serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n’avait trouvé d’autre moyen d’arranger les choses que de rendre vacante la légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la satisfaction des couronnes de France et d’Autriche ne serait qu’une raison apparente, à l’aide de laquelle il chercherait à masquer à ses propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la durée du ministère d’Albani. Aussitôt qu’il entrera en relation avec les ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts.
« Quant à la position de l’Italie, monsieur le comte, il faut lire avec précaution ce qu’on vous en mandera de Rome ou d’ailleurs. Il est malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tombé au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu de ses gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes de la peur, n’offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté. Mais on prend pour des conspirations ce qui n’est que le malaise de tous, le produit du siècle, la lutte de l’ancienne société avec la nouvelle, le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre l’énergie des jeunes générations ; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas : le grand spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le joug, excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait durer ; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l’Europe gothique. La douane d’une frontière ne peut désormais séparer la liberté de l’esclavage ; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d’un ruisseau pour des principes réputés sacrés de l’autre côté de ce même ruisseau. C’est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce sens, qu’il y a conspiration en Italie ; c’est dans ce sens encore que l’Italie est française. Le jour où elle entrera en jouissance des droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive du temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne sont point quelques pauvres diables de carbonari, excités par des manœuvres de police et pendus sans miséricorde, qui soulèveront ce pays. On donne aux gouvernements les idées les plus fausses du véritable état des choses ; on les empêche de faire ce qu’ils devraient faire pour leur sûreté, en leur montrant toujours comme les conspirations particulières d’une poignée de Jacobins ce qui est l’effet d’une cause permanente et générale.
« Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l’Italie : chacun de ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque maladie locale : le Piémont est livré à une faction fanatique ; le Milanais est dévoré par les Autrichiens ; les domaines du saint-père sont ruinés par la mauvaise administration des finances ; l’impôt s’élève à près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent de son revenu ; les douanes ne rapportent presque rien ; la contrebande est générale ; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de Bologne.
« Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du gouvernement n’est sauvée que par la lâcheté des populations.
« C’est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l’agonie de l’Italie. Bonaparte n’a pas eu le temps de faire revivre cette vertu dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d’une vie oisive et le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens du midi le désir de s’agiter pour être mieux. Les antipathies nées des divisions territoriales ajoutent aux difficultés d’un mouvement intérieur ; mais si quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en deçà des Alpes accordait une charte à ses sujets, une révolution aurait lieu, parce que tout est mûr pour cette révolution. Plus heureux que nous et instruits par notre expérience, les peuples économiseraient les crimes et les malheurs dont nous avons été prodigues.
« Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je vous ai demandé : peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter l’Italie, j’ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles.
« J’ai l’honneur, etc., etc. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, ce 16 avril 1829.
« Monsieur le comte,
« MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome : ils m’ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet ; je vous serai donc infiniment obligé de m’instruire le plus tôt possible de la décision du roi.
« Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu m’allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu’aucun cardinal ne logerait chez moi : or, M. de Clermont-Tonnerre s’y est établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d’un secrétaire ecclésiastique, d’un secrétaire laïque, d’un valet de chambre, de deux domestiques et d’un cuisinier français, enfin d’un maître de chambre romain, d’un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d’un cocher, et de toute cette maison italienne qu’un cardinal est obligé d’avoir ici. M. l’archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher, ne dîne point à ma table ; il faut deux ou trois services à différentes heures, des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici : il partira, et les mémoires me resteront ; il me faudra acquitter non-seulement ceux du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc., mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et du tailleur qui a confectionné les manteaux, les soutanes, les rabats, l’ajustement complet du cardinal et de ses abbés.
« Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave, dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène, du prince Paul de Wurtemberg et du roi de Bavière, vous trouverez sans doute que les trente mille francs que vous m’avez accordés seront de beaucoup dépassés. La première année de l’établissement d’un ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour pour qu’un agent diplomatique ait trouvé le moyen d’acquitter les dettes qu’il a contractées d’abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères ; si j’avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas : rien ne m’est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d’argent dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d’entrer, bien malgré moi.
« Agréez, monsieur le comte, etc. »
J’avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, bien qu’enfant d’un autre désert, je n’avais pas trop mal traversé ces nouvelles solitudes ; mais je ne m’étais pas douté de ce que pouvaient être des fêtes à Rome : elles ont quelque chose de la poésie antique qui place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins sont déjà une parure et où j’ai reçu la grande-duchesse Hélène, l’encadrement du tableau est magnifique : d’un côté, la villa Borghèse avec la maison de Raphaël ; de l’autre, la villa de Monte-Mario et les coteaux qui bordent le Tibre ; au-dessous du spectateur, Rome entière comme un vieux nid d’aigle abandonné. Au milieu des bosquets se pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés venues de Naples, de Florence et de Milan : la princesse Hélène semblait leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la tente du festin, et s’est enfui avec des lambeaux de toile et de guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a balayé sur cette rive. L’ambassade était consternée ; je sentais je ne sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or d’un jour et mes joies d’une heure. Le mal a été promptement réparé. Au lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l’élégant palais : l’harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés battaient leurs visages et leurs cheveux, le sartarello qui continuait dans la bourrasque, l’improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon qui s’envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler les tempêtes accoutumées de ma vie.
Quel prestige pour tout homme qui n’eût pas compté son monceau d’années, et qui eût demandé des illusions au monde et à l’orage ! J’ai bien de la peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois passer devant moi ces femmes du printemps qui s’enfoncent parmi les fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives : on dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui vont-elles ? Les unes cherchent ce qu’elles ont déjà aimé, les autres ce qu’elles n’aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui servent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques ; elles iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la musique de Rossini, qui se répète et s’affaiblit d’orchestre en orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j’entendais dans les savanes des Florides, le gémissement que j’ai ouï dans le temple d’Érechtée à Athènes ? Est-ce la plainte lointaine des aquilons qui me berçaient sur l’Océan ? Ma sylphide serait-elle cachée sous la forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes ? Non : ma dryade est restée unie au saule des prairies où je causais avec elle de l’autre côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats de la société attachée à mes pas vers la fin de ma course ; et pourtant il y a dans cette féerie une sorte d’enivrement qui me monte à la tête : je ne m’en débarrasse qu’en allant rafraîchir mon front à la place solitaire de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits spectacles de la terre s’abîment, et je ne trouve d’égal au brusque changement de la scène que les anciennes tristesses de mes premiers jours.
Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d’une de ces calomnies qu’on lui jette sans cesse à la tête.
La France n’a pas agi seule dans le bannissement des membres de la famille impériale ; elle n’a fait qu’obéir à la dure nécessité imposée par la force des armes ; ce sont les alliés qui ont provoqué ce bannissement : des conventions diplomatiques, des traités formels prononcent l’exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu’aux lieux qu’ils doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des cinq puissances de délivrer seul un passe-port aux parents de Napoléon ; le visa des quatre autres ministres ou ambassadeurs des quatre autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon épouvantait les alliés, lors même qu’il ne coulait pas dans ses propres veines !