Mémoires d’outre-tombe (page 167)
Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j’ai délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre responsabilité comme ministre des affaires étrangères, un passe-port à madame la comtesse de Survilliers, alors à Bruxelles, pour venir à Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j’ai demandé le rappel de ces lois de persécution ; vingt fois j’ai dit à Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la place Vendôme. J’ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que j’ai pu à la famille Bonaparte. C’est ainsi que j’ai compris largement la monarchie légitime : la liberté peut regarder la gloire en face. Ambassadeur à Rome, j’ai autorisé mes secrétaires et mes attachés à paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu ; j’ai renversé la séparation élevée entre des Français qui ont également connu l’adversité. J’ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l’inviter à se joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi ; je lui ai témoigné ma douleur des mesures politiques qu’on avait cru devoir prendre ; je lui ai rappelé le temps où j’avais fait partie de sa mission auprès du Saint-Siège ; et j’ai prié mon ancien ambassadeur d’honorer de sa présence le banquet de son ancien secrétaire d’ambassade. J’en ai reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance :
« Du palais Falconieri, 4 avril 1829.
« Le cardinal Fesch est bien sensible à l’invitation obligeante de M. de Chateaubriand, mais sa position à son retour à Rome lui conseilla d’abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée de toute société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se succédèrent lui prouvèrent qu’un tel parti était indispensable à sa tranquillité ; et les douceurs du moment ne le garantissant point des désagréments de l’avenir, il est obligé de ne point changer de manière de vivre. Le cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d’être convaincu que rien n’égale sa reconnaissance, et que c’est avec bien de la peine qu’il ne se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu’il l’aurait désiré.
« Le très humble, etc.
« Cardinal Fesch. »
La phrase de ce billet : Les douceurs du moment ne le garantissant pas des désagréments de l’avenir, fait allusion à la menace de M. de Blacas, qui avait donné l’ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en bas de ses escaliers, s’il se présentait à l’ambassade de France : M. de Blacas oubliait trop qu’il n’avait pas toujours été si grand seigneur. Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le présent, me rappelle sans cesse mon passé, j’ai agi d’une autre sorte avec M. l’archevêque de Lyon : les petites mésintelligences qui existèrent entre lui et moi à Rome m’obligent à des convenances d’autant plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et lui dans le parti abattu.
De son côté, le prince Jérôme m’a fait l’honneur de réclamer mon intervention, en m’en voyant copie d’une requête qu’il adresse au cardinal secrétaire d’État ; il me dit dans sa lettre :
« L’exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences, pour que cette généreuse France qui l’a vu naître (le prince Jérôme), cette France qui possède toutes ses affections, et qu’il a servie vingt ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement d’abuser de la délicatesse de sa position.
« Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement français et dans le caractère de son noble représentant, n’hésite pas à penser que justice lui soit rendue.
« Il saisit cette occasion, etc.
« Jérôme. »
J’ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle au secrétaire d’État, le cardinal Bernetti ; elle se termine par ces mots :
« Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au soussigné fondés en droit et en raison, il n’a pu refuser l’intervention de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français verra toujours avec peine aggraver par d’ombrageuses mesures la rigueur des lois politiques.
« Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire d’État.
« Chateaubriand. »
J’ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit :
« Rome, 9 mai 1829.
« L’ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que le prince Jérôme de Montfort lui a fait l’honneur de lui envoyer. Il s’empresse de le remercier de la confiance qu’il a bien voulu lui témoigner ; il se fera un devoir d’appuyer, auprès du secrétaire d’État de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse.
« Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent encore placés sous le coup d’une loi politique. Le frère exilé de Napoléon, s’adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir pour témoins les ruines de Rome.
« Le vicomte de Chateaubriand a l’honneur, etc. »
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, 4 mai 1829.
« J’ai eu l’honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous accusant réception de votre dépêche no 25, que le pape m’avait reçu en audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m’a paru jouir d’une très bonne santé. Elle m’a fait asseoir devant elle et m’a gardé à peu près cinq quarts d’heure. L’ambassadeur d’Autriche avait eu avant moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de créance.
« En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez le secrétaire d’État, et, abordant franchement la question avec lui, je lui ai dit : Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent ! Vous êtes Autrichien, vous détestez la France, vous voulez lui jouer de mauvais tours : que dois-je croire de tout cela ? »
« Il a haussé les épaules et m’a répondu : « Vos journaux me font rire ; je ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n’êtes pas convaincu ; mais mettez-moi à l’épreuve et vous verrez si je n’aime pas la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre roi ! » Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est d’une indifférence profonde en matière religieuse ; il n’est pas prêtre ; il a même songé à quitter la pourpre et à se marier ; il n’aime pas les jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu’ils font ; il est paresseux, gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs : l’ennui que lui causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements : ce vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.
« J’ai l’honneur, etc. »
« 10 mai 1829.
Je visite souvent Monte-Cavallo ; la solitude des jardins s’y accroît de la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes amis ; des allées mènent à la Paneterie ; pauvre laiterie, volière ou ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l’enceinte quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent aux différents étages de leurs fenêtres : les unes brodent, les autres peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des cardinaux du dernier conclave ne m’intéressent pas du tout. Lorsqu’on bâtissait Saint-Pierre, que l’on commandait des chefs-d’œuvre à Raphaël, qu’en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife, il y avait quelque chose digne d’attention dans la papauté temporelle. Je verrais volontiers la loge d’un Grégoire VII, d’un Sixte-Quint, comme je chercherais la fosse aux lions dans Babylone ; mais des trous noirs, délaissés d’une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent que ces columbaria de l’ancienne Rome, vide aujourd’hui de leur poussière et d’où s’est envolée une famille de morts.
Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me promener dans les salles du palais : là, tout me parle d’un événement dont on ne retrouve la trace qu’en remontant jusqu’à Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.
Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les souvenirs de Pie VII, dont j’ai raconté l’histoire en parlant de madame de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la mémoire de mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent : rien ne descend pour moi dans la tombe ; tout ce que j’ai connu vit autour de moi : selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous détruit pas ; elle nous rend seulement invisibles.
À M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, le 7 mai 1829.
« Monsieur le comte,
« Je reçois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dépêche no 25. Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des affaires étrangères, n’était pas de celles que je devais attendre après les services que j’avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave, et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à qui on l’adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu de si rares documents ; rien sur la demande que je faisais pour lui ; d’inutiles commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination faite dans le conclave et qu’ainsi personne n’a pu ni prévoir ni prévenir ; nomination sur laquelle je n’ai cessé d’envoyer des éclaircissements. Dans ma dépêche no 34, qui sans doute vous est parvenue à présent, je vous offre encore un moyen très simple de vous débarrasser de ce cardinal, s’il fait si grand’peur à la France, et ce moyen sera déjà à moitié exécuté lorsque vous recevrez cette lettre : demain je prends congé de Sa Sainteté ; je remets l’ambassade à M. Bellocq, comme chargé d’affaires, d’après les instructions de votre dépêche no 24, et je pars pour Paris.
« J’ai l’honneur, etc. »
Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec M. Portalis.
À MADAME RÉCAMIER.
« 14 mai 1829.
« Mon départ est fixé au 16. Des lettres de Vienne arrivées ce matin annoncent que M. de Laval a refusé le ministère des affaires étrangères ; est-ce vrai ? S’il tient à ce premier refus, qu’arrivera-t-il ? Dieu le sait. J’espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me semble que nous sommes tombés en paralysie et que nous n’avons plus que la langue de libre.
« Vous croyez que je m’entendrais avec M. de Laval ; j’en doute. Je suis disposé à ne m’entendre avec personne. J’allais arriver dans les dispositions les plus pacifiques, et ces gens s’avisent de me chercher querelle. Tandis que j’ai eu des chances de ministère, il n’y avait pas assez d’éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches ; le jour où la place a été prise, ou censée prise, on m’annonce sèchement la nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d’une poste à l’autre, il fallait un peu songer à qui on s’adressait, et M. Portalis en aura été averti par un mot de réponse que je lui ai envoyé ces jours derniers. Il est possible qu’il n’ait fait que signer sans lire, comme Carnot signait de confiance des centaines d’exécutions à mort. »
L’ami du grand L’Hôpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du xvie siècle, laquelle bravait l’honnêteté, compare les Français à des guenons qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d’aller en avant qu’elles ne soient parvenues à la plus haute branche, pour y montrer ce qu’elles doivent cacher. Ce qui s’est passé en France depuis 1789 jusqu’à nos jours prouve la justesse de la similitude : chaque homme, en gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier ; on finit par exposer sans honte ses infirmités aux passants. Voilà qu’au bout de mes dépêches je suis saisi du désir de me vanter : les grands hommes qui pullulent à cette heure démontrent qu’il y a duperie à ne pas proclamer soi-même son immortalité.
Avez-vous lu dans les archives des affaires étrangères les correspondances diplomatiques relatives aux événements les plus importants à l’époque de ces correspondances ? — Non.
Du moins vous avez lu les correspondances imprimées ; vous connaissez les négociations de du Bellay, de d’Ossat, de Du Perron, du président Jeannin, les Mémoires d’État de Villeroy, les Économies royales de Sully ; vous avez lu les Mémoires du cardinal de Richelieu, nombre de lettres de Mazarin, les pièces et les documents relatifs au traité de Westphalie, de la paix de Munster ? Vous connaissez les dépêches de Barillon sur les affaires d’Angleterre ; les négociations pour la succession d’Espagne ne vous sont pas étrangères ; le nom de madame des Ursins ne vous a pas échappé ; le pacte de famille de M. de Choiseul est tombé sous vos yeux ; vous n’ignorez pas Ximenès, Olivarès et Pombal, Hugues Grotius sur la liberté des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern, les négociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius, second fils de Hugues ; enfin la collection des traités diplomatiques a peut-être attiré vos regards ? — Non.
Ainsi, vous n’avez rien lu de ces sempiternelles élucubrations ? Eh bien ! lisez-les ; quand cela sera fait, passez ma guerre d’Espagne dont le succès vous importune, bien qu’elle soit mon premier titre à mon classement d’homme d’État ; prenez mes dépêches de Prusse, d’Angleterre et de Rome, placez-les auprès des autres dépêches que je vous indique : la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont le plus ennuyé ; dites si mon travail et celui de mes prédécesseurs n’est pas tout semblable ; si l’entente des petites choses et du positif n’est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres passés et des défunts ambassadeurs ?
D’abord vous remarquerez que j’ai l’œil à tout ; que je m’occupe de Reschid-Pacha et de M. de Blacas ; que je défends contre tout venant mes privilèges et mes droits d’ambassadeur à Rome ; que je suis cauteleux, faux (éminente qualité !), fin jusque-là que M. de Funchal, dans une position équivoque, m’ayant écrit, je ne lui réponds point ; mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu’il ne puisse montrer une ligne de moi et néanmoins qu’il soit satisfait. Pas un mot imprudent à reprendre dans mes conversations avec les cardinaux Bernetti et Albani, les deux secrétaires d’État ; rien ne m’échappe ; je descends aux plus petits détails ; je rétablis la comptabilité dans les affaires des Français à Rome, d’une manière telle qu’elle subsiste encore sur les bases que je lui ai données. D’un regard d’aigle, j’aperçois que le traité de la Trinité du Mont, entre le Saint-Siège et les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu’aucune des deux parties n’avait eu le droit de le faire. De là, montant plus haut et arrivant à la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l’exclusion à un cardinal, parce qu’un ministre des affaires étrangères me laissait sans instructions et m’exposait à voir nommer pour pape une créature de l’Autriche. Je me procure le journal secret du conclave : chose qu’aucun ambassadeur n’avait jamais pu obtenir ; j’envoie jour par jour la liste nominative des scrutins. Je ne néglige point la famille de Bonaparte ; je ne désespère pas d’amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch à donner sa démission d’archevêque de Lyon. Si un carbonaro remue, je le sais, et je juge du plus ou du moins de vérité de la conspiration ; si un abbé intrigue, je le sais, et je déjoue les plans que l’on avait formés pour éloigner les cardinaux de l’ambassadeur de France. Enfin je découvre qu’un secret important a été déposé par le cardinal Latil dans le sein du grand pénitencier. Êtes-vous content ? Est-ce là un homme qui sait son métier ? Eh bien ! voyez-vous, je brochais cette besogne diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu’il m’en coûtât une idée, de même qu’un niais de paysan de Basse-Normandie fait des chausses en gardant ses moutons : mes moutons à moi étaient mes songes.
Voici maintenant un autre point de vue : si l’on compare mes lettres officielles aux lettres officielles de mes prédécesseurs, on s’apercevra que, dans les miennes, les affaires générales sont traitées autant que les affaires privées ; que je suis entraîné par le caractère des idées de mon siècle dans une région plus élevée de l’esprit humain. Cela se peut observer surtout dans la dépêche où je parle à M. Portalis de l’état de l’Italie, où je montre la méprise des cabinets qui regardent comme des conspirations particulières ce qui n’est que le développement de la civilisation. Le Mémoire sur la guerre de l’Orient expose aussi des vérités d’un ordre politique qui sortent des voies communes. J’ai causé avec deux papes d’autre chose que des intrigues de cabinet ; je les ai obligés de parler avec moi de religion, de liberté, des destinées futures du monde. Mon discours prononcé au guichet du conclave a le même caractère. C’est à des vieillards que j’ai osé dire d’avancer, et de replacer la religion à la tête de la marche de la société.
Lecteurs, attendez que j’aie terminé mes vanteries pour arriver ensuite au but, à la manière du philosophe Platon faisant sa randonnée autour de son idée. Je suis devenu le vieux Sidrac, l’âge m’allonge le chemin. Je poursuis : je serai long encore. Plusieurs écrivains de nos jours ont la manie de dédaigner leur talent littéraire pour suivre leur talent politique, l’estimant fort au-dessus du premier. Grâce à Dieu, l’instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la politique, par la raison même que j’ai été heureux à ce lansquenet. Pour être un homme supérieur en affaires, il n’est pas question d’acquérir des qualités, il ne s’agit que d’en perdre. Je me reconnais effrontément l’aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur l’obstacle qui s’oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne vient pas de la muse ; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce défaut, il est impossible d’arriver à rien d’achevé dans la vie pratique.
L’indifférence, j’en conviens, est une qualité des hommes d’État, mais des hommes d’État sans conscience. Il faut savoir regarder d’un œil sec tout événement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au néant, à l’égard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu’au milieu des révolutions on sache trouver sa fortune particulière. Car à ces esprits transcendants l’accident, bon ou mauvais, est obligé de rapporter quelque chose ; il doit financer à raison d’un trône, d’un cercueil, d’un serment, d’un outrage ; le tarif est marqué par les Mionnet des catastrophes et des affronts : je ne suis pas connaisseur en cette numismatique. Malheureusement mon insouciance est double ; je ne suis pas plus échauffé pour ma personne que pour le fait. Le mépris du monde venait à saint Paul ermite de sa foi religieuse ; le dédain de la société me vient de mon incrédulité politique. Cette incrédulité me porterait haut dans une sphère d’action, si, plus soigneux de mon sot individu, je savais en même temps l’humilier et le vêtir. J’ai beau faire, je reste un benêt d’honnête homme, naïvement hébété et tout nu, ne sachant ni ramper, ni prendre.
D’Andilly, parlant de lui, semble avoir peint un côté de mon caractère : « Je n’ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j’en avais trop, ne pouvant souffrir cette dépendance qui resserre dans des bornes si étroites les effets de l’inclination que Dieu m’a donnée pour des choses grandes, glorieuses à l’État et qui peuvent procurer la félicité des peuples, sans qu’il m’ait été possible d’envisager en tout cela mes intérêts particuliers. Je n’étais propre que pour un roi qui aurait régné par lui-même et qui n’aurait eu d’autre désir que de rendre sa gloire immortelle. » Dans ce cas, je n’étais pas propre aux rois du jour.
Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets détours de mes mérites, que je vous ai fait sentir tout ce qu’il y a de rare dans mes dépêches, comme un de mes confrères de l’Institut qui chante incessamment sa renommée et qui enseigne aux hommes à l’admirer, maintenant je vous dirai où j’en veux venir par mes vanteries : en montrant ce qu’ils peuvent faire dans les emplois, je veux défendre les gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de bureaux.
Il ne faut pas que ceux-ci s’avisent de se croire au-dessus d’hommes dont le plus petit les surpasse de toute la tête ; quand on sait tant de choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire des âneries. Vous parlez de faits, reconnaissez donc les faits : la plupart des grands écrivains de l’antiquité, du moyen âge, de l’Angleterre moderne, ont été de grands hommes d’État, quand ils ont daigné descendre jusqu’aux affaires. « Je ne voulus pas leur donner à entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et leurs dépêches me paraissaient et étaient certainement pour moi moins importantes que mes tragédies ou même celles des autres : mais il est impossible de ramener cette espèce de gens-là : ils ne peuvent et ne doivent pas se convertir. »
Qui fut jamais plus littéraire en France que L’Hôpital, survivancier d’Horace, que d’Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu, cette forte tête, lequel, non content de dicter des traités de controverse, de rédiger des mémoires et des histoires, inventait incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et Boisrobert, accouchait, à la sueur de son front, de l’Académie et de la Grande Pastorale ? Est-ce parce qu’il était méchant écrivain qu’il fut grand ministre ? Mais la question n’est pas du plus ou du moins de talent ; elle est de la passion de l’encre et du papier : or jamais M. de l’Empyrée ne montra plus d’ardeur, ne fit plus de frais que le cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-là que la mise en scène de sa tragi-comédie de Mirame lui coûta deux cent mille écus ! Si dans un personnage à la fois politique et littéraire la médiocrité du poète fait la supériorité de l’homme d’État, il faudrait en conclure que la faiblesse de l’homme d’État résulterait de la force du poète : cependant le génie des lettres a-t-il détruit le génie politique de Solon, élégiaque égal à Simonide, de Périclès dérobant aux Muses l’éloquence avec laquelle il subjuguait les Athéniens ; de Thucydide et de Démosthène, qui portèrent si haut la gloire de l’écrivain et de l’orateur, tout en consacrant leurs jours à la guerre et à la place publique ? A-t-il détruit le génie de Xénophon, qui opérait la retraite des dix-mille, tout en rêvant la Cyropédie ; des deux Scipions, l’un l’ami de Lélius, l’autre associé à la renommée de Térence : de Cicéron, roi des lettres comme il était père de la patrie ; de César enfin, auteur d’ouvrages de grammaire, d’astronomie, de religion, de littérature, de César, rival d’Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragédie, de Démosthène dans l’éloquence, et dont les Commentaires sont le désespoir des historiens ?
Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien évidemment le premier de tous parce qu’il n’exclut aucune autre faculté, sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique : à quoi bon en effet une haute intelligence ? cela ne sert à quoi que ce soit. Les sots de France, espèce particulière et toute nationale, n’accordent rien aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de France.
Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme même de génie, des aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu’un esprit commun des choses communes. Si vous dépassez d’une ligne les conceptions vulgaires, mille imbéciles s’écrient : « Vous vous perdez dans les nues », ravis qu’ils se sentent d’habiter en bas, où ils s’entêtent à penser. Ces pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite ; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer ? à l’oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.
La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire, fut infâme et spoliatrice ; la seconde, sous l’Empire, fut inique : mais, une fois accomplie, l’ordre régna.
La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions, l’occupation de la citadelle d’Ancône, cent tableaux et statues, cent manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir le buste de Brutus et celui de Marc-Aurèle : tant de gens en France s’appelaient alors Brutus ! il était tout simple qu’ils désirassent posséder la pieuse image de leur père putatif ; mais Marc-Aurèle, de qui était-il parent ? Attila, pour s’éloigner de Rome, ne demanda qu’un certain nombre de livres de poivre et de soie : de notre temps, elle s’est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d’œuvre pour servir de rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus.
Les Français de l’Empire eurent à réparer les ravages qu’avaient faits à Rome les Français de la République ; ils devaient aussi une expiation à ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince français : c’était à Bonaparte qu’il convenait de mettre de l’ordre dans des ruines qu’un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a décrit le bouleversement. Le plan que suivit l’administration française pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël avait proposé à Léon X : elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple de Jupiter tonnant ; elle mit à nu le portique du temple de la Concorde ; elle découvrit le pavé de la voie sacrée ; elle fit disparaître les constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré ; elle enleva les terres qui recouvraient l’emmarchement du Colisée, vida l’intérieur de l’arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains de Titus.
Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré ; on répara le Panthéon, les Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et le tombeau de Cecilia Metella.
Les travaux d’entretien pour les édifices modernes furent également suivis : Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n’existe plus, vit restaurer sa toiture ; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre ; des paratonnerres mirent à l’abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On marqua l’emplacement de deux cimetières à l’est et à l’ouest de la ville, et celui de l’est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé.
Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et des marbres romains : désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant de l’habiter, voulut y faire disparaître les traces de l’enlèvement du pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d’abattre la partie de la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne : les événements firent évanouir ces songes gigantesques en détruisant d’énormes réalités.
Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais depuis Ripetta jusqu’à Ripa grande : ces quais auraient été plantés ; les quatre îlots de maisons entre le château Saint-Ange et la place Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu’on eût aperçue du pied du château Saint-Ange.
Les Français font partout des promenades : j’ai vu au Caire un grand carré qu’ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels portaient des noms empruntés aux cafés de Paris : à Rome, mes compatriotes ont créé le Pincio ; on y monte par une rampe. En descendant cette rampe, je vis, l’autre jour, passer une voiture dans laquelle était une femme encore de quelque jeunesse : à ses cheveux blonds, au galbe mal ébauché de sa taille, à l’inélégance de sa beauté, je l’ai prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie ; c’était madame Guiccioli : rien ne s’arrangeait moins avec le souvenir de lord Byron. Qu’importe ? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las lorsqu’il prit le parti de mourir) n’en ira pas moins, conduite par la Muse, se placer dans l’Élysée en augmentant les divinités de la tombe.