Mémoires d’outre-tombe (page 168)
La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans l’espace qu’occupent des chantiers et des magasins ; on eût aperçu, de l’extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà des quais du Tibre, c’est-à-dire Rome antique et Rome moderne.
Enfin, un bois, création des Français, s’élève aujourd’hui à l’orient du Colisée ; on n’y rencontre jamais personne : quoiqu’il ait grandi, il a l’air d’une broussaille croissant au pied d’une haute ruine.
Pline le jeune écrivait à Maxime :
« On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres, l’agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs fondateurs, la présence de ces dieux ; respectez l’ancienne gloire de cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est vénérable dans les hommes ; faites honneur à leurs antiquités, à leurs exploits fameux, à leurs fables même. N’entreprenez rien sur la dignité, sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays ; que nous n’avons pas imposé des lois à ce peuple après l’avoir vaincu, mais qu’il nous a donné les siennes après l’en avoir prié. C’est à Athènes, c’est à Lacédémone que vous devez commander ; il y aurait de l’inhumanité, de la cruauté, de la barbarie, à leur ôter l’ombre et le nom de liberté qui leur restent. »
Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime, savait-il qu’il rédigeait des instructions pour des peuples alors barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome ?
Je vais bientôt quitter Rome, et j’espère y revenir. Je l’aime de nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle : j’aurai un panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais Caffarelli ; à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre retraite. En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d’errer dans la campagne ; il n’y a pas de petit chemin entre deux haies que je ne connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et des collines environnantes, je découvre l’horizon de la mer vers Ostie ; je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa Madama. Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent qu’une jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres. Quand je sors par la Porta Pia, je vais au pont Lamentano sur le Teverone ; j’admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par Michel-Ange, qui garde le couvent presque abandonné. Les chefs-d’œuvre des grands maîtres ainsi semés dans le désert remplissent l’âme d’une mélancolie profonde. Je me désole qu’on ait réuni les tableaux de Rome dans un musée ; j’aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la chute de l’Aqua Paola, au travers de la rue solitaire delle Fornaci, à chercher la Transfiguration dans le monastère des Récollets de Saint-Pierre in Montorio. Lorsqu’on regarde la place qu’occupait, sur le maître-autel de l’église, l’ornement des funérailles de Raphaël, on a le cœur saisi et attristé.
Au delà du pont Lamentano, des pâturages jaunis s’étendent à gauche jusqu’au Tibre ; la rivière qui baignait les jardins d’Horace y coule inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l’ancienne voie Tiburtine. J’y ai vu cette année arriver la première hirondelle.
J’herborise au tombeau de Cecilia Metella : le réséda ondé et l’anémone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine et du sol. Par la route d’Ostie, je me rends à Saint-Paul, dernièrement la proie d’un incendie ; je me repose sur quelque porphyre calciné, et je regarde les ouvriers qui rebâtissent en silence une nouvelle église ; on m’en avait montré quelque colonne déjà ébauchée à la descente du Simplon : toute l’histoire du christianisme dans l’Occident commence à Saint-Paul-hors-des-Murs.
En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage effroyable ; force machines, multitude d’hommes et de cris ; en Italie, on entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans ce moment même refaire la partie tombée du Colisée ; une demi-douzaine de goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un énorme clocher ; sous lui le fermier de la cure était le maçon.
J’achève souvent le tour des murs de Rome à pied ; en parcourant ce chemin de ronde, je lis l’histoire de la reine de l’univers païen et chrétien écrite dans les constructions, les architectures et les âges divers de ces murs.
Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs ; j’y entends chanter ; je prie : j’aime à prier à genoux ; mon cœur est ainsi plus près de la poussière et du repos sans fin : je me rapproche de la tombe.
Mes fouilles ne sont qu’une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors ? La valeur de l’herbe détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en échange de la statue qu’elle me donnera : nous ne ferons que troquer une image de l’homme contre une image de l’homme.
On n’a point vu Rome quand on n’a point parcouru les rues de ses faubourgs mêlées d’espaces vides, de jardins pleins de ruines, d’enclos plantés d’arbres et de vignes, de cloîtres où s’élèvent des palmiers et des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l’Orient, les autres à des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de l’eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes. Pour apercevoir les mœurs dans leur naïveté, je fais semblant de chercher un appartement à louer ; je frappe à la porte d’une maison retirée ; on me répond : Favorisca. J’entre : je trouve, dans des chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une zitella fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant errer à l’aventure sans se lever.
Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je m’égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de chefs-d’œuvre ! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle sont incrustées des épitaphes et d’anciennes inscriptions : la mort semble née à Rome.
Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m’imagine que les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un malade d’un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes passer durant la nuit de cercueil en cercueil.
La première fois que j’ai vu Rome, c’était à la fin de juin : la saison des chaleurs augmente le délaisser de la cité ; l’étranger fuit, les habitants du pays se renferment chez eux ; on ne rencontre pendant le jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée, où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La terre est nue ; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et les étoiles du firmament ; la terre et le ciel se repeuplent ; Rome ressuscite ; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour des tombeaux, a l’air de la vie et de la promenade des ombres qui redescendent à l’Érèbe aux approches du jour.
Hier j’ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte Angélique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un étroit vallon balustré de cannes. Je n’ai retrouvé que là cette tristesse mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de l’oiseau du printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui précède les brillantes batteries du musicien ailé, n’était pas perçant comme celui de nos rossignols ; il avait quelque chose de voilé comme le sifflement du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées d’un demi-ton ; sa romance à refrain était transposée du majeur au mineur ; il chantait à demi-voix ; il avait l’air de vouloir charmer le sommeil des morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie d’Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d’Ovide, avaient passé ; il n’y restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d’amour était puissant dans ce lieu et à cette heure ; il donnait je ne sais quelle passion d’une seconde vie : selon Socrate, l’amour est le désir de renaître par l’entremise de la beauté ; c’était ce désir que faisait sentir à un jeune homme une jeune fille grecque en lui disant : « S’il ne me restait que le fil de mon collier de perles ; je le partagerais avec toi. »
Si j’ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je continuerai mes Mémoires. Dans un des plus beaux sites de la terre, parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux, chaque matin, en me mettant à l’ouvrage, entre le lit de mort et la tombe du poète, j’invoquerai le génie de la gloire et du malheur.
Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j’errais ainsi à l’aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée une pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe traînante et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne, les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui trouve un faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n’osais en croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer aucune surprise, il me dit : « Mon oncle ! » Je me précipite tout ému et je le serre dans mes bras. D’un geste de la main il arrête derrière lui son troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m’apprit qu’il était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s’énonçait difficilement en français, ne parlant et n’enseignant qu’en italien. Je contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu étranger, vêtu d’une souquenille noire, poudreuse, maître d’école à Rome, et couvrant d’un feutre de cénobite son noble front qui portait si bien le casque.
J’avais vu naître Christian ; quelques jours avant mon émigration, j’assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de Rosanbo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci le tint sur les fonts et lui donna son nom, Christian. L’église Saint-Laurent était déserte et déjà à demi dévastée. La nourrice et moi nous reprîmes l’enfant des mains du curé.
Io piangendo ti presi, e in breve cesta
Fuor ti portai.(Tasso.)
Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et sa grand’mère, madame de Rosanbo, le reçurent avec des pleurs de joie. Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la grand’mère avaient péri sur l’échafaud, et moi, témoin du baptême, j’errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l’apparition subite de mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome. Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie ; il a voué l’autre moitié aux autels : foyers toujours ouverts du père commun des hommes.
Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et jalouse : lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l’Italie ; il y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier : comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune qu’il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois : ainsi Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.
Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian, accompagné d’un frère jésuite, me vint voir à l’ambassade : il avait le maintien triste et l’air sérieux ; jadis il riait toujours. Je lui demandai s’il était heureux ; il me répondit : « J’ai souffert longtemps ; maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien. »
Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel, M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu’il les montre, sans égard aux préjugés de la foule, quand il s’agit de ses devoirs : dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte Table ; on ne s’en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance étaient l’admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu’il a renoncé au service, qu’il secourait secrètement un nombre considérable d’officiers et de soldats ; il a encore des pensionnaires dans les greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour, en France, je m’enquérais de Christian s’il se marierait : « Si je me mariais, répondit-il, j’épouserais une de mes petites parentes, la plus pauvre. »
Christian passe les nuits à prier ; il se livre à des austérités dont ses supérieurs sont effrayés : une plaie qui s’était formée à l’une de ses jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures entières ; jamais l’innocence ne s’est livrée à tant de repentir.
Christian n’est point un homme de ce siècle : il me rappelle ces ducs et ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone ou de Madavalle, et s’y faisaient moines. Je le regarde comme un saint : je l’invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes œuvres, unies à celles de ma mère et de ma sœur Julie, m’obtiendraient grâce auprès du souverain Juge. J’ai aussi du penchant au cloître ; mais, mon heure étant venue, c’est à la Portioncule, sous la protection de mon patron, appelé François parce qu’il parlait français, que j’irais demander une solitude.
Je veux traîner seul mes sandales ; je ne souffrirais pour rien au monde qu’il y eût deux têtes dans mon froc.
« Jeune encore, dit le Dante, le soleil d’Assise épousa une femme à qui, comme à la mort, personne n’ouvre la porte du plaisir : cette femme, veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui obscure et méprisée : en vain elle était montée avec le Christ sur la Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles mystérieuses ? François et la Pauvreté : Francesco e Povertà. (Paradiso, cant. xi.)
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, 16 mai 1829.
« Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance qui n’a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. J’éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire ; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome ; maintenant j’ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d’intérêt et de souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j’ai obtenu ici m’a attaché : je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et j’ai tout vaincu ; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en France ? du bruit au lieu de silence, de l’agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le système politique que j’ai adopté est tel que personne n’en voudrait peut-être, et que d’ailleurs on ne me mettrait pas à même de l’exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme j’ai contribué à lui obtenir une grande liberté ; mais me ferait-on table rase ? me dirait-on : « Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête ? » Non ; on est si loin de me dire une pareille chose, que l’on prendrait tout le monde avant moi, et que l’on ne m’admettrait qu’après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu’on croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur. Je vais vous chercher ; ambassadeur ou non, c’est à Rome que je voudrais mourir. En échange d’une petite vie, j’aurais du moins une grande sépulture jusqu’au jour où j’irai remplir mon cénotaphe dans le sable qui m’a vu naître. Adieu ; j’ai déjà fait plusieurs lieues vers vous. »
J’eus un grand plaisir à revoir mes amis : je ne rêvais qu’au bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J’écrivis pour mieux m’assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à Saint-Onuphre. J’achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour les prairies d’Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie avec une joie qui méritait d’être punie. Lorsqu’on a voyagé dans sa jeunesse et qu’on a passé beaucoup d’années hors de son pays, on s’est accoutumé à placer partout sa mort : en traversant les mers de la Grèce, il me semblait que tous ces monuments que j’apercevais sur les promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.
J’allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud : il me demanda quand je retournais à Rome. Il était persuadé que j’avais un bon cœur et une mauvaise tête. Le fait est que j’étais précisément l’inverse de ce que Charles X pensait de moi : j’avais très froide et très bonne tête, et le cœur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.
Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l’égard de son ministère : il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander s’il ne les trouvait pas trop hostiles, il s’écriait : « Non, non, continuez. » Quand M. de Martignac avait parlé : « Eh bien, disait Charles X, avez-vous entendu la Pasta ? » Les opinions libérales de M. Hyde de Neuville lui étaient antipathiques ; il trouvait plus de complaisance dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage : c’est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à Passy, je m’aperçus de ce que j’avais en partie deviné : le garde des sceaux, en faisant semblant de tenir par intérim le ministère des affaires étrangères, mourait d’envie de le conserver, bien qu’il se fût pourvu, à tout événement, de la place de président de la Cour de cassation. Le roi, quand il s’était agi de disposer des affaires étrangères, avait prononcé : « Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas mon ministre ; mais pas à présent. » Le prince de Laval avait refusé ; M. de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans l’espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M. Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.
Plein de mes délices futures de Rome, je m’y laissai aller sans trop sonder l’avenir ; il me convenait assez que M. Portalis gardât l’intérim à l’abri duquel ma position politique restait la même. Il ne me vint pas un seul instant dans l’idée que M. de Polignac pourrait être investi du pouvoir : son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu’au fanatisme, me paraissaient des causes d’une éternelle exclusion. Il avait, il est vrai, souffert pour le roi ; mais il en était largement récompensé par l’amitié de son maître et par la haute ambassade de Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l’opposition de M. de Villèle.
De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté l’excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait : je sentais en eux une capacité implacable qui me laissait de l’inquiétude sur la durée de leur empire. M. de Martignac, d’un talent de parole agréable, avait une voix douce et épuisée comme celle d’un homme à qui les femmes ont donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse ! Pythagore se souvenait d’avoir été une courtisane charmante nommée Alcée. L’ancien secrétaire d’ambassade de l’abbé Sieyès avait aussi une suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l’avais, en 1823, envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante, mais il aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n’avoir pas reçu un emploi qu’il croyait dû à son mérite.
Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La Chambre commit une faute en renversant un ministère qu’elle aurait dû conserver à tout prix. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes ; il était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui était ennemi ; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, pour leur donner une majorité à l’aide de laquelle ils se fussent maintenus et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère fort. En France, on ne sait rien attendre ; on a horreur de tout ce qui a l’apparence du pouvoir, jusqu’à ce qu’on le possède. Au surplus, M. de Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac. Les pieds me brûlaient à Paris ; je ne pouvais m’habituer au ciel gris et triste de la France, ma patrie ; qu’aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma matrie, pour parler grec ? Mais là, du moins, il y a des vents de mer ou des calmes : Tumidis albens fluctibus, ou venti posuere. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin et dans ma maison, rue d’Enfer, les changements et les accroissements nécessaires, afin qu’à ma mort le legs que je voulais faire de cette maison à l’Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui disais : « Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous ne nous quitterons plus. »
Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi, je montai en calèche. J’allais d’abord aux Pyrénées prendre les eaux de Cauterets ; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples, au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le seul de ma vie où j’aie été complètement heureux, où je ne désirais plus rien, où mon existence était remplie, où je n’apercevais jusqu’à ma dernière heure qu’une suite de jours de repos. Je touchais au port ; j’y entrais à pleines voiles comme Palinure : inopina quies.
Tout mon voyage jusqu’aux Pyrénées fut une suite de rêves : je m’arrêtais quand je voulais ; je suivais sur ma route les chroniques du moyen âge que je retrouvais partout ; dans le Berry, je voyais ces petites routes bocagères que l’auteur de Valentine nomme des traînes, et qui me rappelaient ma Bretagne. Richard Cœur-de-Lion avait été tué à Chalus, au pied de cette tour : « Enfant musulman, paix là ! voici le roi Richard ! » À Limoges, j’ôtai mon chapeau par respect pour Molière ; à Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne chantaient plus de différentes voix comme au temps d’Aristote. Je rencontrai là mon vieil ami Clausel de Coussergues ; il portait avec lui quelques-unes des pages de ma vie. À Bergerac, j’aurais pu regarder le nez de Cyrano sans être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes : je le laissai dans sa poussière avec ces dieux que l’homme a faits et qui n’ont pas fait l’homme.
À Auch, j’admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à la belle époque des arts. D’Ossat, mon devancier à la cour du saint-père, était né près d’Auch. Le soleil ressemblait déjà à celui de l’Italie. À Tarbes, j’aurais voulu héberger à l’hôtel de l’Étoile, où Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon, « vaillant homme et sage et beau chevalier, » et où il trouva de « bon foin, de bonnes avoines et de belles rivières ».
Au lever des Pyrénées sur l’horizon, le cœur me battait : du fond de vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains du temps : je revenais de la Palestine et de l’Espagne, lorsque, de l’autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes montagnes. Je suis de l’avis de madame de Motteville ; je pense que c’est dans un de ces châteaux des Pyrénées qu’habitait Urgande la Déconnue. Le passé ressemble à un musée d’antiques ; on y visite les heures écoulées ; chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une église déserte, j’entendis des pas se traînant sur les dalles, comme ceux d’un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n’aperçus personne ; c’était moi qui m’étais révélé à moi.
Plus j’étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d’un gave ; au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux défilés, dont l’un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d’Espagne et aux glaciers. Je me trouvai bien des bains ; j’achevais seul de longues courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai quelques strophes sur les Pyrénées ; je disais :
J’avais vu fuir les mers de Solyme et d’Athènes,
D’Ascalon et du Nil les mouvantes arènes,
Carthage abandonnée et son port blanchissant :
Le vent léger du soir arrondissait ma voile,
Et de Vénus l’étoile
Mêlait sa perle humide à l’or pur du couchant.
Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide,
Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d’Alcide
Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.
De l’antique Hespérie abordant le rivage,
Du noble Abencerage
Le mystère m’ouvrit les palais enchantés.
Comme une jeune abeille aux roses engagée,
Ma Muse revenait de son butin chargée,
Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs ;
Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,
Je contais à sa lance
L’orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.
De l’âge délaissé quand survient la disgrâce,
Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,
Nous font dire du temps en mesurant le cours :
« Alors j’avais un frère, une mère, une amie ;
« Félicité ravie !
« Combien me reste-t-il de parents et de jours ? »
Il me fut impossible d’achever mon ode : j’avais drapé lugubrement mon tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées ; mais toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont la mine heureuse déjouait l’air consterné de leurs vieux confrères.
Voilà qu’en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave ; elle se leva et vint droit à moi : elle savait, par la rumeur du hameau, que j’étais à Cauterets. Il se trouva que l’inconnue était une Occitanienne, qui m’écrivait depuis deux ans sans que je l’eusse jamais vue : la mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea.
J’allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu’elle m’accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre ; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n’ai été si honteux : inspirer une sorte d’attachement à mon âge me semblait une véritable dérision ; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j’en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J’étais loin de me dire ce que disait Montaigne : « L’amour me rendroit la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne… » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l’amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n’avons qu’une chose à faire : c’est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me remettre aux estudes sains et sages par où je pusse me rendre plus aimé, j’ai laissé s’effacer l’impression fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d’une fleur ; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m’a su gré de m’être rendu justice : elle est mariée.