Mémoires d’outre-tombe (page 18)
Le manuscrit d’une des nièces de M. le duc de Noailles, et qu’il a bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette jeune femme avait été le témoin. Il m’a permis d’en extraire ces passages :
« Mon oncle, prévoyant que le roi allait venir (à Maintenon) lui demander asile, donna des ordres pour qu’on préparât le château… Nous nous levâmes pour recevoir le roi, et, en attendant son arrivée, j’allai me placer à une fenêtre de la tourelle qui précède le billard, pour observer ce qui se passait dans la cour. La nuit était calme et pure, la lune à demi-voilée éclairait d’une lueur pâle et triste tous les objets, et le silence n’était encore troublé que par le pas des chevaux de deux régiments de cavalerie qui défilaient sur le pont ; après eux défila sur le même pont l’artillerie de la garde, mèche allumée. Le bruit sourd des pièces de canon, l’aspect des noirs caissons, la vue des torches au milieu des ombres de la nuit, serraient horriblement le cœur et présentaient l’image, hélas ! trop vraie, du convoi de la monarchie.
« Bientôt les chevaux et les premières voitures arrivèrent ; ensuite M. le Dauphin et Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry, M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et toute sa suite. En descendant de voiture, le roi paraissait extrêmement accablé ; sa tête était tombée sur sa poitrine, ses traits étaient tirés et son visage décomposé par la douleur. Cette marche presque sépulcrale de quatre heures, au petit pas et au milieu des ténèbres, avait contribué aussi à appesantir ses esprits, et dans ce moment d’ailleurs la couronne ne pesait-elle pas assez sur son front ? Il eut quelque peine à monter l’escalier. Mon oncle le conduisit dans son appartement qui était celui de Mme de Maintenon ; il y resta quelques moments seul avec sa famille, puis chacun des princes se retira dans le sien. Mon oncle et ma tante entrèrent alors chez le roi. Il leur parla avec sa bonté ordinaire, leur dit combien il était malheureux de n’avoir pu faire le bonheur de la France, que ç’avait toujours été son vœu le plus cher. » Tout mon désespoir, ajouta-t-il, est de voir dans quel état je la laisse ; que va-t-il arriver ? le duc d’Orléans lui-même n’est pas sûr d’avoir dans quinze jours sa tête sur ses épaules. Tout Paris est là sur la route marchant contre moi : les commissaires me l’ont assuré. Je ne m’en suis pas entièrement fié à leur rapport ; j’ai appelé Maison quand ils ont été sortis et je lui ai dit : — Je vous demande sur l’honneur de me dire, foi de soldat, si ce qu’ils m’ont dit est vrai ? — Il m’a répondu : ils ne vous ont dit que la moitié de la vérité. »
« Après la retraite du roi, chacun rentra successivement dans sa chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nouveau à la fenêtre à contempler le spectacle que j’avais sous les yeux. Un garde à pied était en faction à la petite porte du grand escalier, un garde du corps était placé sur le balcon extérieur qui communique de la tour carrée à l’emplacement où couchait le roi. Aux premiers rayons de l’aurore, cette figure guerrière se dessinait d’une manière pittoresque sur ces murs brunis par le temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques, comme autrefois peut-être ceux des preux bardés de fer qui les avaient foulées…
« À sept heures et demie, j’allai faire ma toilette chez ma tante, et à neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le duc de Bordeaux s’amusait, avec les enfants de ma tante, à jeter du pain aux poissons, et se roulait avec eux sur des matelas étendus dans la chambre. Rien ne déchirait le cœur comme la vue de ces enfants, riant ainsi aux malheurs qui les frappaient. À dix heures, le roi se rendit à la messe dans la chapelle du château. Ce fut dans cette petite chapelle que l’infortuné monarque fit son sacrifice à Dieu et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.
« En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de régner ; ce fut là qu’il licencia la garde royale et les cent Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce moment il ne donna plus d’ordre et se constitua en quelque sorte prisonnier ; les commissaires réglèrent sa route jusqu’à Cherbourg.
« Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le sinistre cortège se remit en route à dix heures et demie. Le départ fut déchirant : tous les malheurs et la plus noble résignation se peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la douleur. Elle m’adressa quelques mots, puis s’avançant vers les gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes ; ses propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d’une voix émue : « Ce n’est pas ma faute, mes amis, ce n’est pas ma faute. »
« M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi partit le dernier ; il parla quelque temps à mon oncle d’une manière pleine de bonté, et le remercia de l’hospitalité qu’il avait trouvée chez lui ; puis il s’avança vers les troupes et leur fit ses adieux avec cet accent du cœur qui lui appartient : « J’espère, leur dit-il, que nous nous reverrons bientôt. » Un gendarme des chasses se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant, il la donna à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était de faction, et qui lui présentait les armes : « Allons, dit-il, je vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content ; mais vous devez être bien fatigué ! — Ah ! sire, répondit le vieux soldat en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la fatigue n’est rien : encore si nous avions pu sauver Votre Majesté. » Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant le roi : « Que voulez-vous ? » lui dit Sa Majesté. « Sire, » répondit le soldat en portant la main à son bonnet, « je voulais vous voir encore une fois. »
« Le roi profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute cette scène disparut. »
L’AUTEUR DU MANUSCRIT. — MES HÔTES.
Maintenon, septembre 1836.
Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les raconte : ce récit est l’ouvrage de Mme de Chalais-Périgord, née Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd’hui proscrite. La dernière fille de l’ami de Fénelon s’est rencontrée sur le chemin du duc de Bordeaux, et elle s’est hâtée d’aller dire à son père qu’elle avait vu passer le dernier héritier du duc de Bourgogne. La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune ; elle avait d’abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche des plaisirs ; son espérance, comme la colombe après le déluge trouvant la terre souillée, est rentrée dans l’arche de Dieu.
Lorsqu’en 1816, je passai par ici pour aller écrire à Montboissier le onzième livre de la première partie de ces Mémoires, le château de Maintenon était délaissé ; Mme de Chalais n’était pas encore née : depuis elle a étendu et compté sa vie entière sur vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont ainsi composé les printemps d’une multitude de femmes tombées après leur mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon est habité : ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.
M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l’arrête, remplira une brillante carrière, n’avait pas voix délibérative lorsque j’étais à la Chambre des pairs : je ne l’ai point entendu prononcer ces discours où il a plaidé, avec l’autorité de la raison et la puissance de la parole, la cause de la France et celle des royales infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini : il a prêté serment au malheur d’une manière plus utile que moi.
Mme la duchesse de Noailles est nièce de M. le marquis de Mortemart, mon ancien colonel au régiment de Navarre ; elle a une triste et douce ressemblance avec ma sœur Julie.
La Fontaine disait à Mme de Montespan :
Paroles et regards, tout est charme dans vous,
Olympe ; c’est assez qu’à mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d’abri.
Protégez désormais le livre favori
Par qui j’ose espérer une seconde vie.
Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de Mlle de Mortemart, sont venues se perdre les rivalités de Mme de Maintenon et de Mme de Montespan. À la présente heure, qui se trouble la cervelle à propos du cœur d’un souverain ? Ce cœur est glacé depuis cent vingt ans, et, dans le décri et l’abaissement des monarchies, les attachements d’un roi, fût-il Louis XIV, sont-ils des événements ? Sur l’échelle énorme des révolutions modernes, que peut-on mesurer qui ne se contracte en un point imperceptible ? Les générations nouvelles s’embarrassent-elles des intrigues de Versailles, qui n’est plus qu’une crypte ? Que fait à la société transformée la fin des inimitiés du sang de quelques femmes, jadis destinées, sous des berceaux ou dans des palais, à la couche de duvet ou de fleurs ?
Cependant, autour des intérêts généraux de l’histoire, ne serait-il pas des curiosités historiques ? Si quelque Aulu-Gelle, quelque Macrobe, quelque Strobée, quelque Suidas, quelque Athénée du ve ou vie siècle, après m’avoir peint le sac de Rome par Alaric, m’apprenait, par hasard, ce que devint Bérénice quand Titus l’eut renvoyée ; s’il me montrait Antiochus rentré dans cette Césarée, lieux charmants où son cœur… avait adoré celle qui en aimait une autre ; s’il me menait dans un château du Liban, habité par une descendante de la reine de Palestine, en dépit de la destruction de la ville éternelle et de l’invasion des Barbares, il me plairait encore de rencontrer dans l’Orient désert le souvenir de Bérénice.
Le mariage morganatique de la duchesse de Berry
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IV
MADAME TASTU ET LES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE
Madame A. Tastu, en 1834, avait assisté aux lectures des Mémoires, et elle en a rendu compte à sa manière dans ces Stances pleines de grâce et d’harmonie :
Oui, si dans mes beaux jours, comme aujourd’hui, poète,
Vous m’étiez apparu ; mains jointes devant vous,
Vous alors, à mes yeux, ange, saint ou prophète,
J’aurais courbé la tête
Et fléchi les genoux.
Hélas ! à chaque pas nous sentons sur la route
De ses jeunes respects le cœur se délier ;
L’oreille est moins flexible à la voix qu’elle écoute,
Et le genou sans doute
Moins facile à plier.
Las de voir insulter le nom qu’on déifie,
Las de trouver le mal où l’on cherchait le bien,
Plus tard l’esprit dédaigne et l’âme se défie :
Triste philosophie
Qui prend et ne rend rien !
Dès lors, pauvres esquifs mis à sec sur la grève,
Nous n’avons, engourdis dans un morne sommeil,
Ni vent pour nous bercer, ni flot qui nous soulève ;
Tout a fui comme un rêve
Qu’efface le soleil !
Heureux qui goûte alors l’extase où tu nous plonges,
Belle muse, art plus doux que la réalité ;
Ne trouvant ici-bas de vrai que tes mensonges,
J’ai gardé de mes songes
La foi dans ta beauté.
Oh ! que je crois encor, quand l’humaine pensée,
D’un éternel espoir, éternel monument,
Dans la forme savante habilement pressée
Y reluit, enchâssée
Comme un pur diamant !
Oh ! que j’écoute encor, quand l’aveugle du Tage,
Au branle égal du rhythme, en rêvant entraîné,
Devise en mots si doux de son doux esclavage,
Et chante son servage
Par la voix de René !
Oh ! que j’admire encor, quand la reine et la mère
De nos muses, essaim de sa ruche envolé,
Par la terre et les cieux suit la belle chimère
Du pas des dieux d’Homère
Qu’elle a seule égalé.
Alors mes mains encor se joignent, et ma tête
S’incline pour saisir jusques aux moindres sons,
Et mon genou se ploie à demi, quand je prête,
Enchantée et muette,
L’oreille à vos leçons !
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Le prince de Talleyrand et les Traités de Vienne
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V
LE PRINCE DE TALLEYRAND ET LES TRAITÉS DE VIENNE
M. de Talleyrand n’est pas heureux avec les auteurs de Mémoires. Chateaubriand a trouvé pour le peindre des paroles d’un mépris superbe, telles que Saint-Simon n’en a pas de plus fortes et de plus inoubliables. À son tour, le chancelier Pasquier, sans éclats de voix, sans cris d’indignation, avec le plus grand calme au contraire, et d’un air bonhomme, a desservi de son mieux la mémoire du prince, et, comme Chateaubriand, il a jugé avec une extrême sévérité ses agissements à Vienne en 1815. Chateaubriand et Pasquier avaient certes raison de ne point aimer et de n’estimer point M. de Talleyrand, et ils ont eu raison aussi de ne s’en point cacher. Mais ici, en ce qui est du Congrès de Vienne et du rôle que M. de Talleyrand y a joué, je crois que nos deux auteurs de Mémoires n’ont pas rendu au célèbre diplomate la justice qui lui est due, au moins en cette circonstance.
On n’a point oublié la mésaventure posthume advenue au prince, lors de la publication de ses Mémoires. Il s’était étendu avec complaisance, en préparant son manuscrit, sur le Congrès de Vienne, qui devait être le clou de son livre. Il avait reproduit in-extenso le texte de ses principales dépêches, convaincu que, le jour où elles paraîtraient, elles seraient une révélation. Elles ne pouvaient manquer d’exciter vivement la curiosité de ses lecteurs, de lui valoir un retour de faveur, d’admiration et de sympathie. Ses Mémoires mirent longtemps à paraître, beaucoup trop longtemps. Lorsqu’enfin ils virent le jour, ils avaient été devancés par la publication de M. Pallain, qui avait édité la Correspondance complète de M. de Talleyrand avec Louis XVIII pendant le Congrès de Vienne. Sans mauvaise intention, bien au contraire, M. Pallain avait coupé l’herbe sous le pied du prince. Quand vinrent les Mémoires, nous connaissions déjà ce qu’ils renfermaient de plus intéressant. Ce qui devait être une révélation se trouvait n’être plus qu’une redite. En vain Talleyrand, ses dépêches à la main, demandait au lecteur de lui accorder un instant d’attention, de lui donner une heure ou deux : le lecteur refusa de l’entendre, et haussant légèrement les épaules, lui dit : « Mon brave homme, que venez-vous faire ici ? on vous a déjà donné ! » Pareille mésaventure, dans une mesure bien moindre, il est vrai, arrive aujourd’hui à M. Pasquier. Lui aussi a inséré dans ses Mémoires quelques-unes des dépêches de Talleyrand, et il croyait bien qu’elles auraient pour le lecteur l’intérêt de l’inédit. Il se trouve maintenant qu’elles ont déjà été publiées deux fois. Les chapitres qu’il a consacrés au Congrès de Vienne n’en demeurent pas moins très intéressants, et, sur plusieurs points très neufs. Seulement, je le répète, ils sont, en ce qui touche Talleyrand d’une sévérité qui va jusqu’à l’injustice.
Il ne faut pas perdre de vue les conditions dans lesquelles s’ouvrait le Congrès au commencement du mois d’octobre 1814. La France était vaincue, écrasée, réduite à n’être plus qu’une puissance de second ordre. L’objet principal du Congrès était de répartir entre les Alliés les territoires conquis par leurs armes ou cédés par le traité de Paris du 30 mai 1814. Or, par l’un des articles de ce traité, la France s’était engagée d’avance à reconnaître le partage qui serait fait par les Alliés, et par les Alliés seuls. Dans les premiers jours de juin 1814, à Londres, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie avaient signé un traité par lequel elles s’engageaient à tenir chacune 75 000 hommes sur pied, jusqu’à ce que la situation de l’Europe fût définitivement fixée. Elles restaient donc, malgré la paix, malgré la signature du traité de Paris, à l’état de coalition contre la France. De plus, à la veille de la réunion du Congrès, les quatre grandes puissances avaient signé entre elles une convention stipulant que, pour ce qui avait rapport aux affaires générales, on ne ferait aucune attention aux réclamations de la France et de l’Espagne. Ce n’est pas tout. Par un protocole du 22 septembre 1814, elles avaient décidé qu’elles tiendraient des conférences à quatre, savoir, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et la Prusse, et que, dans ces conférences, elles feraient la distribution des territoires enlevés à la France ou à ses alliés ; que ce serait seulement après une parfaite et complète entente à ce sujet, qu’elles conféreraient avec les plénipotentiaires de France, de Suède, d’Espagne et de Portugal.
Telle était la situation, lorsque M. de Talleyrand arriva à Vienne, où il semblait bien dès lors que son rôle dut être, non seulement secondaire et effacé, mais nul et humilié. Or, qu’est-il arrivé ? C’est que ce rôle a été considérable, presque prépondérant, à coup sûr glorieux.
Dès le début, M. de Talleyrand obtint que la France ne serait pas tenue à l’écart des délibérations des grandes puissances, qu’elle serait admise à y prendre part sur le pied de l’égalité.
Le roi de Saxe avait encouru le cas de forfaiture posé en 1813 dans les déclarations de la Coalition. Jusqu’au dernier moment, il était resté attaché à la fortune de Napoléon ; si l’armée saxonne s’était séparée de l’Empereur à Leipzick, c’était par un mouvement spontané, indépendant de la volonté de son souverain. L’empereur Alexandre croyait donc les Alliés légitimement autorisés à appliquer au roi de Saxe l’arrêt qu’ils avaient prononcé au commencement de la campagne. Si le tsar était résolu à faire perdre au roi de Saxe ses États, le roi de Prusse était fort disposé à les prendre. La Saxe était, en effet, à la portée et à la convenance de la Prusse. Elle lui donnait en Allemagne une portée et une consistance territoriale qu’elle n’avait jamais eue. Pour l’acquérir, Frédéric-Guillaume était prêt à faire abandon à la Russie de la partie prussienne de l’ancien duché de Varsovie.
Les instructions données par Louis XVIII au prince de Talleyrand portaient, au contraire, qu’il devrait tout faire pour obtenir le maintien du roi de Saxe sur son trône. Au moment où les Bourbons rentraient en France, au nom du principe de la légitimité, il était naturel qu’ils défendissent dans la personne du roi de Saxe le principe qui les ramenait eux-mêmes. En outre, ce qu’on reprochait au roi de Saxe, c’était sa fidélité à la France. N’était-il pas de l’honneur du roi de France de prendre en main sa cause ? Enfin, il y avait entre la maison de France et la maison de Saxe des alliances de famille.
Malgré les efforts de la Russie et de la Prusse, ce fut la politique française qui triompha. La Saxe ne devint pas prussienne. Le roi de Saxe conserva ses États.
Talleyrand avait également pour instructions d’obtenir l’éviction de Murat du trône de Naples et la reconstitution du royaume des Deux-Siciles en faveur de Ferdinand de Bourbon. L’intérêt de la France était que ce royaume retournât aux mains d’un descendant de Louis XIV, que la Sicile cessât d’être placée sous le protectorat de l’Angleterre. De plus, le devoir du roi très chrétien devait le porter à défendre contre les convoitises de l’Autriche les légations pontificales, encore occupées par les troupes de Murat et que le cabinet de Vienne voulait s’approprier. Sur ce point encore, Louis XVIII et le prince de Talleyrand eurent gain de cause.
Le royaume des Deux-Siciles fut reconstitué, et, comme le roi de Saxe, les Bourbons de Naples remontèrent sur leur trône.
Là ne devait pas se borner l’action de Talleyrand. Le 6 janvier 1815, la France signa avec l’Angleterre et l’Autriche un traité d’alliance offensive et défensive. Les puissances contractantes s’engageaient à agir de concert pour effectuer les arrangements pris dans le traité de Paris, et à se regarder toutes trois comme solidaires si les possessions de l’une d’elles venaient à être attaquées. Si l’une des trois se voyait menacée, les deux autres interviendraient d’abord amicalement ; si cette intervention amicale restait insuffisante, l’apport militaire de chacun des coalisés serait de cent cinquante mille hommes. La paix ne serait conclue que d’un commun accord. Les trois puissances se réservaient d’inviter d’autres États à s’unir à elles. Ce traité devrait être ratifié dans le délai de six semaines ; deux articles supplémentaires portaient ce qui suit : « Les souverains de Bavière, de Wurtemberg et des Pays-Bas seront invités à accéder au traité ci-dessus. Les conventions de ce jour ne devront être communiquées par aucune des puissances signataires sans le consentement de toutes les autres. »
Je sais bien qu’aux yeux de M. Pasquier ce traité est un acte déplorable et, de la part du plénipotentiaire français, une faute, presque un crime. Après les Cent-Jours, il est vrai que le traité du 6 janvier, alors porté à la connaissance d’Alexandre, l’indisposa contre nous. Cela est fâcheux sans doute, mais pour juger équitablement l’acte du 6 janvier 1815, c’est à la date même de sa signature qu’il convient de se reporter.
À cette date, la France est encore saignante de ses blessures. Il semble qu’elle ne compte plus en Europe, qu’elle n’y tient plus d’autre place que celle que les puissances coalisées veulent bien lui mesurer. Et voilà qu’en moins de huit mois elle s’est relevée au point qu’elle exerce sur les affaires de l’Europe une influence considérable. Hier encore, la coalition européenne la menaçait. Aujourd’hui cette coalition n’existe plus ; elle a fait place à une autre, et celle-ci, bien loin d’être dirigée contre la France, est son œuvre, au contraire, et serait au besoin sa sauvegarde. Quand le congrès de Vienne s’est ouvert, il était entendu qu’on tiendrait la France pour une quantité négligeable ; on la ferait asseoir dans le vestibule sur la même banquette que l’Espagne et le Portugal. Le congrès est à peine réuni depuis trois mois, et non seulement la France est au salon sur le pied de l’égalité avec l’Angleterre et la Russie, l’Autriche et la Prusse, mais c’est elle, plus d’une fois, qui conduit le bal et dirige les violons.
De si grands résultats obtenus en si peu de temps et dans une telle situation assurent à Louis XVIII et aussi, il faut bien le dire, à M. de Talleyrand, un impérissable honneur.
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VI
L’AVENIR DU MONDE.
Dans son manuscrit de 1834, Chateaubriand avait placé ici de très éloquentes pages, qu’il autorisa la Revue des Deux-Mondes à publier dans sa livraison du 15 avril 1834, où elles parurent sous ce titre : Avenir du monde. Elles sont parmi les plus belles du grand écrivain, et elles doivent être ici reproduites en entier, l’auteur leur ayant fait subir, dans sa rédaction dernière, de considérables modifications.
L’Europe court à la démocratie. La France est-elle autre chose qu’une république entravée d’un directeur ? Les peuples grandis sont hors de page : les princes en ont eu la garde-noble ; aujourd’hui les nations, arrivées à leur majorité, prétendent n’avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu’à notre temps, les rois ont été appelés ; les nations semblent l’être à leur tour. Les courtes et petites exceptions des républiques grecque, carthaginoise, romaine, n’altèrent pas le fait politique général de l’antiquité, à savoir l’état monarchique normal de la société entière sur le globe. Maintenant la société quitte la monarchie, du moins la monarchie telle qu’on l’a connue jusqu’ici.
Les symptômes de la transformation sociale abondent. En vain on s’efforce de reconstituer un parti pour le gouvernement absolu d’un seul : les principes élémentaires de ce gouvernement ne se retrouvent point ; les hommes sont aussi changés que les principes. Bien que les faits aient quelquefois l’air de se combattre, ils n’en concourent pas moins au même résultat, comme, dans une machine, des roues qui tournent en sens opposé, produisent une action commune.
Les souverains se soumettant graduellement à des libertés nécessaires, descendant sans violence et sans secousse de leur piédestal, pouvaient transmettre à leurs fils, dans une période plus ou moins étendue, leur sceptre héréditaire réduit à des proportions mesurées par la loi. La France eût mieux agi pour son bonheur et son indépendance, en gardant un enfant qui n’aurait pu faire des journées de juillet une honteuse déception ; mais personne n’a compris l’événement. Les rois s’entêtent à garder ce qu’ils ne sauraient retenir ; au lieu de glisser doucement sur le plan incliné, ils s’exposent à tomber dans le gouffre ; au lieu de mourir de sa belle mort, pleine d’honneurs et de jours, la monarchie court risque d’être écorchée vive : un tragique mausolée ne renferme à Venise que la peau d’un illustre chef.
Les pays les moins préparés aux institutions libérales, tels que le Portugal et l’Espagne, sont poussés à des mouvements constitutionnels. Dans ces pays, les idées dépassent les hommes. La France et l’Angleterre, comme deux énormes béliers, frappent à coups redoublés les remparts croulants de l’ancienne société. Les doctrines les plus hardies sur la propriété, l’égalité, la liberté, sont proclamées soir et matin à la face des monarques qui tremblent derrière une triple haie de soldats suspects. Le déluge de la démocratie les gagne ; ils montent d’étage en étage, du rez-de-chaussée au comble de leurs palais, d’où ils se jetteront à la nage dans le flot qui les engloutira.
La découverte de l’imprimerie a changé les conditions sociales : la presse, machine qu’on ne peut plus briser, continuera à détruire l’ancien monde, jusqu’à ce qu’elle en ait formé un nouveau : c’est une voix calculée pour le forum général des peuples. L’imprimerie n’est que la Parole écrite, première de toutes les puissances : la Parole a créé l’univers ; malheureusement le Verbe dans l’homme participe de l’infirmité humaine ; il mêlera le mal au bien, tant que notre nature déchue n’aura pas recouvré sa pureté originelle.
Ainsi, la transformation, amenée par l’âge du monde, aura lieu. Tout est calculé dans ce dessein ; rien n’est possible maintenant hors la mort naturelle de la société, d’où sortira la renaissance. C’est impiété de lutter contre l’ange de Dieu, de croire que nous arrêterons la Providence. Aperçue de cette hauteur, la révolution française n’est plus qu’un point de la révolution générale ; toutes les impatiences cessent, tous les axiomes de l’ancienne politique deviennent inapplicables.
Louis-Philippe a mûri d’un demi-siècle le fruit démocratique. La couche bourgeoise où s’est implanté le philippisme, moins labourée par la révolution que la couche militaire et la couche populaire, fournit encore quelque suc à la végétation du gouvernement du 7 août, mais elle sera tôt épuisée.