Mémoires d’outre-tombe (page 19)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il y a des hommes religieux qui se révoltent à la seule supposition de la durée quelconque de l’ordre de choses actuel. « Il est, disent-ils, des réactions inévitables, des réactions morales, enseignantes, magistrales, vengeresses. Si le monarque qui nous initia à la liberté, a payé dans ses qualités le despotisme de Louis XIV et la corruption de Louis XV, peut-on croire que la dette contractée par Égalité à l’échafaud du roi innocent, ne sera pas acquittée ? Égalité, en perdant la vie, n’a rien expié : le pleur du dernier moment ne rachète personne ; larmes de la peur qui ne mouillent que la poitrine, et ne tombent pas sur la conscience. Quoi ! la race d’Orléans pourrait régner au droit des crimes et des vices de ses aïeux ? Où serait donc la Providence ? Jamais plus effroyable tentation n’aurait ébranlé la vertu, accusé la justice éternelle, insulté l’existence de Dieu ! »

J’ai entendu faire ces raisonnements, mais faut-il en conclure que le sceptre du 9 août va tout à l’heure se briser ? En s’élevant dans l’ordre universel, le règne de Louis-Philippe n’est qu’une apparente anomalie, qu’une infraction non réelle aux lois de la morale et de l’équité : elles sont violées ces lois, dans un sens borné et relatif ; elles sont observées dans un sens illimité et général. D’une énormité consentie de Dieu, je tirerais une conséquence plus haute, j’en déduirais la preuve chrétienne de l’abolition de la royauté en France ; c’est cette abolition même et non un châtiment individuel, qui serait l’expiation de la mort de Louis XVI. Nul ne serait admis, après ce juste, à ceindre solidement le diadème : Napoléon l’a vu tomber de son front malgré ses victoires, Charles X malgré sa piété ! Pour achever de discréditer la couronne aux yeux des peuples, il aurait été permis au fils du régicide de se coucher un moment en faux roi dans le lit sanglant du martyr.

Une raison prise dans la catégorie des choses humaines peut encore faire durer quelques instants de plus le gouvernement sophisme, jailli du choc des pavés.

Depuis quarante ans, tous les gouvernements n’ont péri en France que par leur faute : Louis XVI a pu vingt fois sauver sa couronne et sa vie ; la république n’a succombé qu’à l’excès de ses crimes ; Bonaparte pouvait établir sa dynastie, et il s’est jeté en bas du haut de sa gloire ; sans les ordonnances de juillet, le trône légitime serait encore debout. Mais le gouvernement actuel ne paraît pas devoir commettre la faute qui tue ; son pouvoir ne sera jamais suicide ; toute son habileté est exclusivement employée à sa conservation : il est trop intelligent pour mourir d’une sottise, et il n’a pas en lui de quoi se rendre coupable des méprises du génie ou des faiblesses de la vertu.

Mais après tout il faudra s’en aller : qu’est-ce que trois, quatre, six, dix, vingt années dans la vie d’un peuple ? L’ancienne société périt avec la politique chrétienne, dont elle est sortie : à Rome, le règne de l’homme fut substitué à celui de la loi par César ; on passa de la république à l’empire. La révolution se résume aujourd’hui en sens contraire ; la loi détrône l’homme ; on passe de la royauté à la république. L’ère des peuples est revenue : reste à savoir comment elle sera remplie.

Il faudra d’abord que l’Europe se nivelle dans un même système ; on ne peut supposer un gouvernement représentatif en France et des monarchies absolues autour de ce gouvernement. Pour arriver là, il est probable qu’on subira des guerres étrangères, et qu’on traversera à l’intérieur une double anarchie morale et physique.

Quand il ne s’agirait que de la seule propriété, n’y touchera-t-on point ? Restera-t-elle distribuée comme elle l’est ? Une société où des individus ont deux millions de revenu, tandis que d’autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture pour y ramasser des vers (vers qui, vendus aux pêcheurs, sont le seul moyen d’existence de ces familles elles-mêmes autochtones du fumier), une telle société peut-elle demeurer stationnaire sur de tels fondements au milieu du progrès des idées ?

Mais si l’on touche à la propriété, il en résultera des bouleversements immenses qui ne s’accompliront pas sans effusion de sang ; la loi du sang et du sacrifice est partout : Dieu a livré son fils aux clous de la croix, pour renouveler l’ordre de l’univers. Avant qu’un nouveau droit soit sorti de ce chaos, les astres se seront souvent levés et couchés. Dix-huit cents ans depuis l’ère chrétienne n’ont pas suffi à l’abolition de l’esclavage ; il n’y a encore qu’une très petite partie accomplie de la mission évangélique.

Ces calculs ne vont point à l’impatience des Français : jamais, dans les révolutions qu’ils ont faites, ils n’ont admis l’élément du temps, c’est pourquoi ils sont toujours ébahis des résultats contraires à leurs espérances. Tandis qu’ils bouleversent, le temps arrange ; il met de l’ordre dans le désordre, rejette le fruit vert, détache le fruit mûr, sasse et crible les hommes, les mœurs et les idées.

Quelle sera la société nouvelle ? Je l’ignore. Ses lois me sont inconnues ; je ne la comprends pas plus que les anciens ne comprenaient la société sans esclaves produite par le christianisme. Comment les fortunes se nivelleront-elles, comment le salaire se balancera-t-il avec le travail, comment la femme parviendra-t-elle à l’émancipation légale ? Je n’en sais rien. Jusqu’à présent la société a procédé par agrégation et par famille ; quel aspect offrira-t-elle lorsqu’elle ne sera plus qu’individuelle, ainsi qu’elle tend à le devenir, ainsi qu’on la voit déjà se former aux États-Unis ? Vraisemblablement l’espèce humaine s’agrandira, mais il est à craindre que l’homme ne diminue, que quelques facultés éminentes du génie ne se perdent, que l’imagination, la poésie, les arts, ne meurent dans les trous d’une société-ruche où chaque individu ne sera plus qu’une abeille, une roue dans une machine, un atome dans la matière organisée. Si la religion chrétienne s’éteignait, on arriverait par la liberté à la pétrification sociale où la Chine est arrivée par l’esclavage.

La société moderne a mis dix siècles à se composer ; maintenant elle se décompose. Les générations du moyen-âge étaient vigoureuses, parce qu’elles étaient dans la progression ascendante ; nous, nous sommes débiles, parce que nous sommes dans la progression descendante. Ce monde décroissant ne reprendra de force que quand il aura atteint le dernier degré ; alors il commencera à remonter vers une nouvelle vie. Je vois bien une population qui s’agite, qui proclame sa puissance, qui s’écrie : « Je veux ! je serai ! à moi l’avenir ! je découvre l’univers ! On n’avait rien vu avant moi ; le monde m’attendait ; je suis incomparable. Mes pères étaient des enfants et des idiots. »

Les faits ont-ils répondu à ces magnifiques paroles ? Que d’espérances n’ont point été déçues en talents et en caractères ! Si vous en exceptez une trentaine d’hommes d’un mérite réel, quel troupeau de générations libertines, avortées, sans convictions, sans foi politique et religieuse, se précipitant sur l’argent et les places comme des pauvres sur une distribution gratuite : troupeau qui ne reconnaît point de berger, qui court de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l’expérience des vieux pâtres durcis au vent et au soleil ! Nous ne sommes que des générations de passage, intermédiaires, obscures, vouées à l’oubli, formant la chaîne pour atteindre les mains qui cueilleront l’avenir.   .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Respectant le malheur et me respectant moi même ; respectant ce que j’ai servi, et ce que je continuerai de servir au prix du repos de mes vieux jours, je craindrais de prononcer vivant un mot qui pût blesser des infortunes ou même détruire des chimères. Mais quand je ne serai plus, mes sacrifices donneront à ma tombe le droit de dire la vérité. Mes devoirs seront changés ; l’intérêt de ma patrie l’emportera sur les engagements de l’honneur dont je serai délié. Aux Bourbons appartient ma vie, à mon pays appartient ma mort. Prophète, en quittant le monde, je trace mes prédictions sur mes heures tombantes ; feuilles séchées et légères que le souffle de l’éternité aura bientôt emportées.

S’il était vrai que les hautes races des rois refusant de s’éclairer, approchassent du terme de leur puissance, ne serait-il pas mieux dans leur intérêt historique, que par une fin digne de leur grandeur elles se retirassent dans la sainte nuit du passé avec les siècles ? Prolonger sa vie au delà d’une éclatante illustration ne vaut rien ; le monde se lasse de vous et de votre bruit ; il vous en veut d’être toujours là pour l’entendre. Alexandre, César, Napoléon, ont disparu selon les règles de la gloire. Pour mourir beau, il faut mourir jeune ; ne faites pas dire aux enfants du printemps : « Comment ! c’est là cette renommée, cette personne, cette race, à qui le monde battait des mains, dont on aurait payé un cheveu, un sourire, un regard, du sacrifice de la vie ! » Qu’il est triste de voir le vieux Louis XIV, étranger aux générations nouvelles, ne trouver plus auprès de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc de Villeroi ! Ce fut une dernière victoire du grand Condé en radotage, d’avoir, au bord de sa fosse rencontré Bossuet ; l’orateur ranima les eaux muettes de Chantilly ; avec l’enfance du vieillard, il repétrit son adolescence ; il rebrunit les cheveux sur le front du vainqueur de Rocroi, en disant, lui Bossuet, un immortel adieu à ses cheveux blancs. Hommes qui aimez la gloire, soignez votre tombeau ; couchez-vous-y bien ; tâchez d’y faire bonne figure, car vous y resterez.

Le prince de Talleyrand et les Traités de Vienne

L’avenir du monde

Les dernières années de Chateaubriand

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 6

◄ L’avenir du monde

Les dernières années de Chateaubriand

►

VII

LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND.

Le 16 novembre 1841, au lever du jour, Chateaubriand traçait les dernières lignes des Mémoires d’Outre-Tombe :

Il ne me reste plus, écrivait-il, qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité.

Il venait d’entrer dans sa soixante-quatorzième année et il lui restait encore sept ans à vivre.

Au lendemain de la révolution de Juillet, en avril 1831, il avait dit dans l’Avant-Propos de ses Études Historiques :

J’ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j’envisageais le Christianisme sous les rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques. J’ai commencé ma carrière politique avec la Restauration ; je la finis avec la Restauration. Ce n’est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignes de mon existence n’ont point fléchi : si, comme tous les hommes, je n’ai pas été semblable à moi-même, dans des détails, qu’on le pardonne à la fragilité humaine.

Ses dernières années vont nous le montrer conséquent avec lui-même jusqu’à la fin.

Dans les premiers jours d’octobre 1843, il reçut du comte de Chambord une lettre, datée de Magdebourg, le 30 septembre, et qui se terminait ainsi :

…Je serai à Londres dans la première quinzaine de novembre, et je désire bien vivement qu’il vous soit possible de venir m’y rejoindre ; votre présence auprès de moi me sera très utile et expliquera mieux que toute autre chose le but de mon voyage. Je serai heureux et fier de montrer auprès de moi un homme dont le nom est une des gloires de la France, et qui l’a si noblement représentée dans le pays que je vais visiter. — Venez donc, Monsieur le Vicomte, et croyez bien à toute ma reconnaissance et au plaisir que j’aurai à vous parler de vive voix des sentiments de haute estime et d’attachement dont j’aime à vous renouveler ici la bien sincère assurance.

Malade, presque paralysé par la goutte, le vieillard fut ému, jusqu’aux larmes, par l’invitation du jeune prince :

À une pareille lettre, disait-il, on répond en se faisant, s’il le faut, porter dans son cercueil.

Il partit pour l’Angleterre le 22 novembre. Le prince ne devait arriver à Londres que huit jours plus tard, le 29. Le 30, un grand nombre de royalistes français, ayant à leur tête le duc Jacques de Fitz-James, se rendirent chez Chateaubriand pour lui offrir leurs hommages et le remercier d’être venu. Soudain la porte s’ouvre et le comte de Chambord paraît, accompagné de Berryer et du duc de Valmy :

Messieurs, dit-il aux assistants, j’ai appris que vous étiez réunis chez M. de Chateaubriand, et j’ai voulu venir ici vous rendre visite… Je suis si heureux de me trouver au milieu des Français ! J’aime la France, parce que la France est ma patrie, et si jamais mes pensées se sont dirigées vers le trône de mes ancêtres, ce n’a été que dans l’espoir qu’il me serait possible de servir mon pays avec ces principes et ces sentiments si glorieusement proclamés par M. de Chateaubriand, et qui s’honorent encore de tant et de si nobles défenseurs dans votre terre natale.

Cette scène remua profondément Chateaubriand. Le jour même il écrit à Mme Récamier :

Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie : le prince a daigné parler de moi, au milieu d’une foule de Français, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous raconterais cela ; mais je suis là à pleurer comme une bête. — Protégez-moi de toutes vos prières.

Le comte de Chambord lui avait fait réserver un appartement dans son propre hôtel, à Belgrave-Square. Chaque matin, Chateaubriand voyait le petit-fils de Louis XIV entrer dans sa chambre, s’asseoir familièrement sur son lit, s’entretenir longuement avec lui des intérêts, des libertés, de l’avenir de la France. Dans la journée, le prince venait le prendre pour l’emmener dans sa voiture, afin de ne perdre presque aucune heure de son séjour.

Quand Chateaubriand fut à la veille de partir, Henri de France lui adressa la lettre suivante :

Londres, le 4 décembre 1843.

Monsieur le vicomte de Chateaubriand, au moment où je vais avoir le chagrin de me séparer de vous, je veux vous parler encore de toute ma reconnaissance pour la visite que vous êtes venu me faire sur la terre étrangère, et vous dire tout le plaisir que j’ai éprouvé à vous revoir et à vous entretenir des grands intérêts de l’avenir. En me trouvant avec vous en parfaite communion d’opinions et de sentiments, je suis heureux de voir que la ligne de conduite que j’ai adoptée dans l’exil, et la position que j’ai prise sont, en tous points, conformes aux conseils que j’ai voulu demander à votre longue expérience et à vos lumières. Je marcherai donc avec encore plus de confiance et de fermeté dans la voie que je me suis tracée.

Plus heureux que moi, vous allez revoir notre chère patrie ; dites à la France tout ce qu’il y a dans mon cœur d’amour pour elle. J’aime à prendre pour mon interprète cette voix si chère à la France, et qui a si glorieusement défendu, dans tous les temps, les principes monarchiques et les libertés nationales.

Je vous renouvelle, Monsieur le vicomte, l’assurance de ma sincère amitié.

Henri.

Chateaubriand répondit au comte de Chambord :

Londres, le 5 décembre 1843.

Monseigneur,

Les marques de votre estime me consoleraient de toutes les disgrâces ; mais, exprimées comme elles le sont, c’est plus que de la bienveillance pour moi, c’est un autre monde qu’elles découvrent, c’est un autre univers qui apparaît à la France.

Je salue avec des larmes de joie l’avenir que vous annoncez. Vous, innocent de tout, à qui l’on ne peut rien opposer que d’être descendu de la race de Saint Louis, seriez-vous donc le seul malheureux parmi la jeunesse qui tourne les yeux vers vous ?

Vous me dites que, plus heureux que vous, je vais revoir la France : plus heureux que vous ! C’est le seul reproche que vous trouviez à adresser à votre patrie. Non, prince, je ne puis jamais être heureux tant que le bonheur vous manque. J’ai peu de temps à vivre, et c’est ma consolation. J’ose vous demander, après moi, un souvenir pour votre vieux serviteur.

Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, le très humble et très obéissant serviteur.

Chateaubriand.

De retour à Paris, Chateaubriand mit la dernière main à l’ouvrage qui devait clore sa carrière littéraire, la Vie de Rancé. Il ajouta au manuscrit, sur son pèlerinage à Belgrave-Square, des pages dignes de son talent, presque égales aux plus belles pages des Mémoires. Après une description du château de Chambord, dans le voisinage duquel l’abbé de Rancé possédait un prieuré, la pensée du grand écrivain se reporte vers le prince qu’il vient de visiter à Londres, et il continue en ces termes :

Cet orphelin vient de m’appeler à Londres, j’ai obéi à la lettre close du malheur. Henri m’a donné l’hospitalité dans une terre qui fuit sous ses pas. J’ai revu cette ville, témoin de mes rapides grandeurs, et de mes misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence, d’où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis les jours où je rêvais René dans Kensington jusqu’à ces dernières heures ! Le vieux banni s’est trouvé chargé de montrer à l’orphelin une ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître.

Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassadeur à Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et avec M. Croker, que de changements n’ai-je pas vus dans ces lieux, depuis George III, qui m’honorait de sa familiarité, jusqu’à cette Charlotte que vous verrez dans mes Mémoires ! Que sont devenus mes frères en bannissement ?… Sur cette terre, où l’on ne nous apercevait pas, nous avions cependant nos fêtes et surtout notre jeunesse. Des adolescentes, qui commençaient la vie par l’adversité, apportaient le fruit semainier de leur labeur afin de s’éjouir à quelques danses de la patrie ; des attachements se formaient ; nous priions dans des chapelles que je viens de revoir et qui n’ont point changé. Nous faisions entendre nos pleurs le 21 janvier, tout émus que nous étions d’une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre village. Nous allions aussi, le long de la Tamise, voir entrer au port des vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons de campagne de Richmond, nous, si pauvres, nous, privés du toit paternel ! Toutes ces choses étaient de véritables félicités. Reviendrez-vous, félicités de ma misère ? Ah ! ressuscitez, compagnons de mon exil, camarades de ma couche de paille, me voici revenu ! Rendons-nous encore dans les petits jardins d’une taverne dédaignée pour boire de mauvais thé en parlant de notre pays : mais je n’aperçois personne ; je suis resté seul…

… Je n’étais pas, dans mon dernier voyage à Londres, reçu dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés, mais par l’héritier des siècles. Cet héritier se plaisait à me donner l’hospitalité dans les lieux où je l’avais si longtemps attendu. Il se cachait derrière moi comme le soleil derrière des ruines. Le paravent déchiré, qui me servait d’abri, me semblait plus magnifique que les lambris de Versailles. Henri était mon dernier garde-malade : voilà les revenants-bons du malheur. Quand l’orphelin entrait, j’essayais de me lever ; je ne pouvais lui prouver autrement ma reconnaissance. À mon âge, on n’a plus que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées ses misères ; tout dépouillé qu’il est, il n’est pas sans autorité : chaque matin, je voyais une Anglaise passer le long de ma fenêtre ; elle s’arrêtait, elle fondait en larmes aussitôt qu’elle avait aperçu le jeune Bourbon ; quel roi sur le trône aurait eu la puissance de faire couler de pareilles larmes ! Tels sont les sujets inconnus que donne le malheur.

La Vie de Rancé parut au mois de mai 1844. Chateaubriand avait dédié son livre à la mémoire de l’abbé Seguin, vieux prêtre, son directeur, mort l’année précédente à l’âge de quatre-vingt-quinze ans : « C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit l’histoire de l’abbé de Rancé. »

L’ouvrage venait à peine de paraître quand le duc d’Angoulême mourut à Goritz, le 3 juin 1844. L’auteur du Congrès de Vérone écrivit, à cette occasion, la lettre suivante, adressée à M. le vicomte de Baulny :

Monsieur le Vicomte,

Je viens de lire dans la France la lettre que vous aviez bien voulu me faire connaître, et qui devançait les sentiments si noblement exprimés dans la Gazette de France et dans la Quotidienne. Je me félicite que ma famille ait contracté avec la vôtre une alliance qui m’est honorable et chère. J’aurais moi même essayé de faire entendre encore ma voix, si elle méritait d’être entendue : j’aurais redit encore ce que je pense du libérateur de l’Espagne, de l’homme qui a rendu à l’existence les derniers soldats de Napoléon. M. le duc d’Angoulême aimait et protégeait mon neveu, dont la fille a épousé votre frère. Christian, mon second neveu, fort aimé aussi de l’auguste prince, est allé à Dieu. Ainsi, tout disparaît pour moi ! Lorsque je jette les yeux en arrière, je n’aperçois plus qu’une femme qui pleure ; et quelle femme ! Marie-Thérèse domine toutes les ruines. Cependant, cette famille qui, durant neuf siècles, a commandé au monde, trouverait à peine aujourd’hui un vieux serviteur pour lui élever, au bord des flots, un bûcher avec les débris d’un naufrage ! Marie-Thérèse ensevelit sa douleur dans le sein de Dieu, afin que cette douleur soit éternelle. J’ai dit que cette douleur était une des grandeurs de la France ; me suis-je trompé ? Dans les déserts de la Bohême je voyais, la nuit, à la fenêtre d’une tour, une lumière isolée qui annonçait le nouvel exil de M. le duc d’Angoulême. Hélas ! cette lumière vient de disparaître ! Le vertueux prince est allé chercher dans le ciel sa vraie patrie. Là, les révolutions ne l’atteindront plus. Il nous tendra la main pour monter jusqu’à lui, et, sous la protection de sa vie sans tache, nous trouverons grâce auprès du Père des miséricordes.

Au printemps de 1845, Chateaubriand voulut revoir une dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai et passa quelques jours auprès du comte de Chambord. En le voyant partir dans l’état de faiblesse où le réduisaient les infirmités, ses amis de Paris s’étaient fort inquiétés du voyage. Il le supporta beaucoup mieux qu’on ne l’avait espéré. Le prince le décida à prolonger un peu son séjour.

J’allais partir, écrit-il (Venise, juin 1845) ; les embrassements et les prières du jeune prince me retiennent. Mes jours sont à lui, et quand il ne demande qu’un sacrifice de vingt-quatre heures, où sont mes droits pour le refuser ?

Si les fêtes de l’exil sont rares, la famille royale de France en connut cependant quelques-unes. Le 11 novembre 1845 on célébra, à Froshdorf, le mariage de S. A. R. Mademoiselle avec M. le prince héréditaire de Lucques, comme elle de race royale, comme elle issu de la Maison de Bourbon. C’était cette princesse Louise, sœur du duc de Bordeaux, que Chateaubriand avait vue à Prague au mois de mai 1833, et dont il avait alors tracé ce portrait :

Mademoiselle rappelle un peu son père : ses cheveux sont blonds ; ses yeux bleus ont une expression fine… Toute sa personne est un mélange de l’enfant, de la jeune fille et de la princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquetterie naïve mêlée d’art ; on ne sait si on doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclaration ou lui parler avec respect comme à une reine. La princesse Louise joint aux talents d’agréments beaucoup d’instruction…

À la première annonce du mariage, les royalistes bretons décidèrent d’offrir à la princesse un cadeau, produit de l’industrie locale. Ils prièrent Chateaubriand de le porter à Froshdorf et de le remettre en leur nom. « Je dois, dit-il à leur délégué, M. Thibault de la Guichardière, je dois une visite de noces à Louise de France ; je serai charmé de lui offrir un beau tissu de notre Bretagne. »

Il écrivait à ce sujet, le 9 septembre 1845, à sa sœur, la comtesse de Marigny, qui demeurait à Dinan :

J’ai reçu ta lettre, chère sœur ; il va sans dire que je joins mon nom à celui de tous les Bretons qui veulent faire un présent à la princesse. Tu peux donc me regarder comme un souscripteur et pour la somme qu’il te plaira fixer… Mais observe bien que je veux être confondu dans la foule, n’ambitionnant aucune autre distinction que celle de mon empressement et de mon zèle.

Le 15 du même mois, nouvelle lettre à sa sœur :

Si je suis spécialement chargé par un certain nombre de Bretons d’aller porter leur hommage, voilà tout ce qu’il me faut. J’irai à mes propres frais. Je connais la jeune princesse ; elle me recevra bien partout où elle sera. J’aimerais mieux qu’elle se trouvât déjà en Italie. S’il faut en croire les journaux, elle est déjà à Venise, mais peu importe le lieu… Tu peux m’engager pour 100 francs ; encore une fois, le chiffre ne signifie rien ; il suffit que l’on sache que j’ai été chargé de porter une souscription bretonne à la fille du duc de Berry ; le choix est tout… Ton canton est plus qu’il ne faut pour m’autoriser à me rendre auprès de Madame la Princesse de Lucques dont le frère, d’ailleurs, m’a invité à aller le saluer au printemps prochain.

Tous les livres