Mémoires d’outre-tombe (page 20)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Peu de temps avant sa mort, Chateaubriand tint à donner à Henri de France un dernier témoignage de sa fidélité. Par une disposition à part son testament, disposition particulière recommandée à sa famille, et dont un double fut remis au comte de Chambord, il donna à ce dernier le petit nombre de ses livres de choix, quelques-uns annotés, ceux qu’il relisait, disait-il, afin de servir aux loisirs et à l’instruction du prince.

Jusqu’à la fin donc, selon la très juste expression de M. Charles de Lacombe, « la flamme royaliste, entretenue par l’honneur, ne cessa de veiller, sous un apparent scepticisme, dans ce cœur désabusé. »

Et, de même, le chrétien resta fidèle. On a écrit récemment tout un volume sur la Sincérité religieuse de Chateaubriand. C’était peut-être un beau sujet de thèse ; il me semble bien pourtant que la démonstration n’avait pas besoin d’être faite ; on ne démontre pas l’évidence. Je n’ai du reste à parler ici que des dernières années de l’auteur du Génie du Christianisme, de celles qui vont de 1841 à 1848.

Dans une lettre à son ami Hyde de Neuville, du 14 juin 1841, Chateaubriand écrit :

« Je vous admire du fond du cœur ; vous prenez à tout, moi, je ne prends plus à rien ; mon courage n’est pas usé ; mais il est surmonté par le dégoût. Je ne songe plus qu’à mourir en chrétien, et j’espère que le bon Père Seguin, tout vieux qu’il est, aura la force de lever la main pour me blanchir et m’envoyer à Dieu. »

Au mois de mars 1842, parlant de la mort récente de Théodore Jouffroy, un des professeurs du collège royal de Marseille, M. Lafaye, dit à ses élèves : « Jouffroy, le sceptique, a appelé un confesseur, et personne ne peut nommer celui de l’auteur du Génie du Christianisme. » Ces paroles firent quelque bruit, et M. Lafaye, craignant d’être destitué, supplia le baron de Flotte, ami et coreligionnaire de Chateaubriand, d’écrire à ce dernier, pour qu’il intercédât en sa faveur auprès du ministre de l’Instruction publique, M. Villemain. Chateaubriand répondit :

« Grâce à Dieu, Monsieur, je n’ai ni ne peux avoir aucun crédit auprès du Gouvernement actuel. Lorsque j’ai possédé quelque pouvoir politique, je ne me souviens pas de l’avoir jamais employé qu’au profit des personnes qui pouvaient être opprimées. M. Lafaye ne m’a point du tout offensé ; mais, s’il était inquiété à cause de moi, je prierais qu’on le laissât tranquille. Je ne m’occupe plus de ce qui se passe dans la société. Mon rôle est fini, Monsieur. Je suis loin du monde, et on me pardonnera, j’espère, à cause de mon grand âge, d’avoir un confesseur. C’est M. l’abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup de jours, on doit s’accuser de beaucoup de fautes. »

Il observait rigoureusement les lois de l’Église sur l’abstinence et le jeûne, allant même souvent, dans la pratique, au delà de ce que lui permettait sa santé. D’une lettre que Victor de Laprade m’écrivait, le 12 août 1870, j’extrais ce qui suit :

« À ceux qui veulent douter de sa ferme foi chrétienne, vous pouvez raconter ce détail que je tiens d’une dame protestante, qui fut longtemps sa voisine, et qui habite encore la maison où il est mort, rue du Bac, no 120. Mme Mohl était très liée avec Mme de Chateaubriand, qui ne sortait pas et ne voyait presque personne. La femme de ce vrai grand homme gémissait souvent près de sa voisine de la peine qu’elle avait à empêcher son mari de suivre dans leur plus scrupuleuse rigueur les règles du Carême et des autres temps de jeûne et d’abstinence. Chateaubriand avait alors atteint l’âge où l’Église nous en dispense, et sa santé se trouvait fort mal de ces austérités. Il les pratiquait néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes les supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. Ceci n’était pas fait pour le monde et pour la pose, comme on dirait aujourd’hui. Mme de Chateaubriand et sa confidente en étaient seules témoins, et je suis peut-être le seul qui le sache aujourd’hui. Vous qui êtes jeune, gardez et transmettez ce souvenir de l’auteur du Génie du Christianisme.

« Je me laisse aller volontiers à ces racontages de vieux, mais c’est ainsi que les traditions se conservent. J’ai connu tout un monde évanoui. Il n’y a plus guère de gens qui aient vu Chateaubriand de près. Nous ne sommes plus que deux à l’Académie française qui ayons vu le salon de Mme Récamier, M. le duc de Noailles et moi. En dehors de l’Académie, je ne connais plus que Mme Lenormant et Mme Mohl qui aient vécu dans ces illustres intimités. » Dans ses conversations, comme dans ses lettres, Victor de Laprade aimait à faire revivre devant moi ces jours évanouis, ces figures éteintes. Il me redisait la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand. Le grand écrivain arrivait tous les jours chez Mme Récamier à deux heures et demie ; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment, la porte s’ouvrait aux visites ; le bon Ballanche venait le premier ; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé d’allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, et, comme le disait Ballanche, à graviter vers le centre de l’Abbaye-au-Bois.

Tandis que l’auteur d’Antigone et d’Orphée, animé, souriant, jetait souvent la note gaie au milieu des conversations les plus graves et essayait même, parfois, d’aiguiser le calembour, l’auteur de René assistait d’ordinaire aux visites jusqu’à six heures, mais dans un silence presque absolu. Assis à l’un des angles de la cheminée, en face de Mme Récamier, il se tenait appuyé sur sa canne, écoutant tout avec intérêt, répondant quelquefois par une question ironique et découragée.

Parce qu’il a parlé, en maint endroit de ses Mémoires, de la force du courant démocratique, on s’est cru autorisé à faire de lui un transfuge du royalisme, saluant, dans le triomphe de la démocratie, la réalisation de ses suprêmes espérances. C’est tout justement le contraire de la vérité. Que la France allât à la démocratie, il le voyait, il le criait bien haut ; mais, loin de se réjouir de cette révolution nouvelle, de la considérer comme un progrès pour l’humanité, un bonheur pour la France, il voyait dans la démocratie le pire des gouvernements, omnium deterrimum, suivant la forte expression de Bellarmin. Un jour, à l’Abbaye-au-Bois, Laprade qui, en ce temps-là, était un naïf, crut pouvoir confesser devant le grand poète sa foi juvénile dans l’avenir de la démocratie, d’une démocratie chrétienne qui accomplirait toutes les promesses du divin législateur. Chateaubriand accueillit avec son sourire mélancolique ces enthousiastes confidences ; puis, après avoir dit qu’il tenait pour prochaine la chute du trône de Juillet, pour inévitable l’avènement de la démocratie, il se mit à esquisser à grands traits cette société future, fille d’une démocratie sans religion et sans idéal. À mesure qu’il parlait, le chantre de Psyché voyait s’évanouir ses belles chimères. Sa nouvelle Jérusalem tant rêvée s’écroulait au bruit de cette grande parole, comme au son de la trompette les murailles de Jéricho. À la place de la terre promise, une arène tumultueuse, ensanglantée par la lutte des convoitises et des appétits ; et au plus lointain de l’horizon, au terme du voyage, le repos dans la stupidité d’une demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux humains broutaient une herbe épaisse, le front bas et sans jamais regarder le ciel.

Sur les périls et les hontes que préparait à la France le régime démocratique, il avait, en toute rencontre, les paroles les plus énergiques et les plus méprisantes. M. de Marcellus raconte qu’en 1844, un jour qu’ils faisaient quelques pas ensemble dans son jardin de la rue du Bac, Chateaubriand lui dit : « Le fleuve de la monarchie s’est perdu dans le sang à la fin du siècle dernier. Entraînés par les courants de la démocratie, à peine avons-nous fait quelques haltes sur la boue des écueils. Mais le torrent nous submerge et c’en est fait en France de la vraie liberté politique et de la dignité de l’homme. »

Le 16 août 1846, comme il faisait une promenade au Champ de Mars, en voulant descendre de voiture, le pied lui manqua, et il se cassa la clavicule. Cet accident marqua pour lui un nouveau degré de décadence physique ; à partir de cette époque, il ne marcha plus. Lorsqu’il venait à l’Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de Mme Récamier le portaient de sa voiture jusqu’au seuil du salon ; on le plaçait alors sur un fauteuil que l’on roulait jusqu’à l’angle de la cheminée. Ceci se passait en présence de la seule Mme Récamier, et les visiteurs qu’on admettait après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi ; mais, pour le départ, il fallait qu’il s’opérât devant les étrangers présents. Vainement ils semblaient ne s’apercevoir de rien ; ce n’en était pas moins pour le vieillard une cruelle souffrance de laisser voir ses infirmités.

L’heure était proche maintenant où la mort allait fermer ce salon de l’Abbaye-au-Bois, sur lequel descendaient déjà les ombres du soir :

Majores-que cadunt celsis de montibus umbræ.

C’est Mme de Chateaubriand qui fut atteinte la première. Elle s’endormit doucement dans le Seigneur le 9 février 1847 ; Ballanche suivit : le 12 juin 1847, il s’éteignit avec le calme d’un sage et la résignation d’un saint, doux envers la mort comme il l’avait été envers la vie. Mme Récamier, qui n’avait pas quitté son chevet d’agonie, acheva, par les larmes qu’elle y versa, de compromettre sa vue de plus en plus affaiblie. Elle était menacée d’une cécité complète ; c’est à ce moment que Chateaubriand lui offrit de consacrer son amitié en partageant son nom. Elle refusa cet honneur, par suite des plus nobles et des plus délicats scrupules.

Il devait la précéder dans la tombe. Au mois de juin 1848, à l’heure même où le canon de la guerre civile tonnait dans les rues de la capitale, il s’alita pour ne plus se relever. Le dimanche 2 juillet, on lui donna les derniers sacrements. Il reçut le viatique, « non seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais encore avec un profond sentiment de foi et d’humilité. »

Le lendemain, il dicta à son neveu les lignes que voici :

« Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu’il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien. »

« Paris, le 3 juillet 1848.

« Signé pour mon oncle François de Chateaubriand dont la main n’a pu signer et pour me conformer à la volonté qu’il m’a exprimée.

« Geoffroy-Louis de Chateaubriand. »

Quand cette déclaration fut écrite, le malade se la fit répéter ; puis, il voulut la lire lui-même de ses yeux, et alors, tranquille, l’âme en paix, l’auteur du Génie du Christianisme attendit l’heure de paraître devant Dieu. Il rendit le dernier soupir le mardi 4 juillet. Quatre personnes seulement étaient présentes : son directeur, l’abbé Deguerry, curé de Saint-Eustache, son neveu, une sœur de charité et Mme Récamier.

Dans une lettre au Journal des Débats, l’abbé Deguerry — le futur martyr de la Commune — raconta en ces termes les derniers moments du grand écrivain :

« Paris, le 4 juillet 1848.

« Monsieur,

« La France vient de perdre l’un de ses plus nobles enfants.

« M. de Chateaubriand est mort ce matin à huit heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l’a rendu en pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté.

« La mort de Mme de Chateaubriand, arrivée l’année dernière, frappa si fortement M. de Chateaubriand qu’il nous dit à l’instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source ; ce n’est plus qu’une question de quelques mois. » La mort de M. Ballanche, qui ne suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne sembla plus descendre, mais se précipiter au tombeau.

« Peu d’instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui avait été administré dimanche dernier, embrassait encore la croix avec l’émotion d’une foi vive et d’une ferme confiance. Une des paroles qu’il répétait souvent dans ses dernières années, c’est que les problèmes sociaux, qui tourmentent les nations aujourd’hui, ne sauraient être résolus sans l’Évangile, sans l’âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont maudit l’égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le Sauveur du monde au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son roi en même temps que son Dieu.

« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouillés au pied du lit de M. de Chateaubriand au moment où il expirait. C’est au milieu des prières et des larmes de cette nature que l’auteur du Génie du Christianisme devait remettre son âme entre les mains de Dieu.

« J’ai l’honneur d’être, etc.

« Deguerry,

« Curé de Saint-Eustache. »

Le comte de Chambord écrivit, à l’occasion de cette mort, la lettre suivante :

« Votre lettre, monsieur, est la première qui m’ait apporté la nouvelle de la mort de M. de Chateaubriand. J’avais en lui un ami sincère, un conseiller fidèle, de qui j’étais heureux, dans mon exil, de recevoir les avis et de pénétrer les généreuses pensées. Depuis plusieurs mois, je m’affligeais de voir ce beau génie approcher du terme de sa carrière ; cette perte, si grande, m’est plus pénible encore en ce moment où mon cœur a tant à gémir des douleurs de la patrie.

« Que de malheurs n’ai-je pas à déplorer ! ces luttes affreuses qui viennent d’ensanglanter la capitale, la mort de tant d’hommes honorables et distingués dans la garde nationale et dans l’armée, le martyre de l’archevêque de Paris, la misère du pauvre peuple, la ruine de nos industries, les alarmes de la France entière ! Je prie Dieu d’en abréger le cours.

« Puissent le spectacle de ces calamités et la crainte des maux qui menacent l’avenir, ne point emporter les esprits loin des grands principes de justice et de liberté publique, qu’en ce temps, plus que jamais, les amis des peuples et des rois doivent défendre et maintenir.

« Je vous renouvelle, monsieur, l’assurance de ma bien sincère et constante affection.

« Henri. »

« Le 15 juillet 1848. »

Le samedi 8 juillet, un service funèbre fut célébré dans l’église des Missions-Étrangères, située rue du Bac, tout près de la maison mortuaire ; le corps fut ensuite descendu dans les caveaux de la chapelle, pour être, de là, transporté à Saint-Malo. Le 18 juillet, dans cette dernière ville, eurent lieu les obsèques solennelles. La messe fut célébrée par le curé de Combourg. À l’élévation, par une inspiration touchante, la musique fit entendre la mélodie sur laquelle Chateaubriand a composé ces paroles si connues :

Combien j’ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance !

Après la messe, le cortège s’achemina entre les remparts et la mer vers l’ilôt du Grand-Bé. Deux longues files de prêtres en surplis serpentaient sur la grève. Les bannières des gardes nationales venues des diverses villes de la Bretagne flottaient aux vents ; les casques resplendissaient au soleil. Le canon tonnait par intervalles. Une foule innombrable couvrait les remparts de Saint-Malo, qui s’élèvent si formidables au-dessus des rochers à pic et de la mer. Tous les récifs, tous les écueils étaient chargés de figures humaines, des barques pavoisées de deuil étaient encombrées de spectateurs. Au pied du Grand-Bé, le cercueil fut enlevé par des marins et porté au sommet à travers un coup de vent qui ressemblait à une tempête, suprême caresse de l’Océan à celui qui avait tant aimé le bruit des flots et des vents. Puis soudain il se fit un grand calme, et le cercueil fut pieusement déposé dans le roc qui doit le garder à jamais. Les suprêmes prières de l’Église furent récitées par le curé de Saint-Malo et l’eau bénite fut répandue sur la bière…

La Bretagne et la Religion avaient fait à l’auteur du Génie du Christianisme de magnifiques funérailles. Depuis un demi-siècle, il dort, au bord des vagues, dans son sépulcre de granit, sous une pierre entourée d’une petite grille gothique en fer et surmontée d’une croix. Du reste, point d’inscription, ni nom, ni date. Il l’avait ainsi demandé, dans sa lettre de 1831 au maire de Saint-Malo : « La croix, écrivait-il, dira que l’homme reposant à ses pieds était un chrétien ; cela suffira à ma mémoire. »

Je ne terminerai pas cet Appendice, sans adresser mes remerciements aux personnes qui ont bien voulu faciliter mes recherches et me prêter leur utile concours : M. Frédéric Saulnier, conseiller à la Cour d’appel de Rennes ; M. l’abbé Pâris-Jallobert ; M. René Kerviler, ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées à Saint-Nazaire-sur-Loire ; le R. P. V. Delaporte ; M. René de Kerallain, à Quimper ; M. F. de Bernhardt, à Londres ; M. le baron Alberto Lumbroso, à Rome. Que tous veuillent bien trouver ici l’expression de ma vive gratitude. Mais je dois des remerciements tout particuliers à M. l’abbé G. Pailhès, archiprêtre de la basilique de Saint-Seurin, à Bordeaux, l’homme de France qui connaît le mieux Chateaubriand et ses entours, l’auteur de ces remarquables ouvrages : Madame de Chateaubriand, d’après ses Mémoires et sa Correspondance (1887), — Madame de Chateaubriand, Lettres inédites à M. Clausel de Coussergues (1888) ; — Chateaubriand, sa femme et ses amis (1896) ; — Du nouveau sur Joubert (1900). Sans l’aide fraternelle, sans les communications, aussi précieuses que désintéressés, de M. Pailhès, il ne m’eût pas été possible de mener à bien ce travail, pour lequel il ne me reste plus qu’à réclamer l’indulgence du lecteur.

L’avenir du monde

Les dernières années de Chateaubriand

AVANT-PROPOS

Paris, 14 avril 1846.

Revu le 28 juillet 1846.

Sicut nubes quasi naves… velut umbra.

Job

Comme il m’est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon âge les jours accordés à l’homme ne sont que des jours de grâce ou plutôt de rigueur, je vais m’expliquer.

Le 4 septembre prochain j’aurai atteint ma soixante-dix-huitième année : il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que je ne regrette pas.

Les Mémoires à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent, dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières.

La triste nécessité qui m’a toujours tenu le pied sur la gorge m’a forcé de vendre mes Mémoires. Personne ne peut savoir ce que j’ai souffert d’avoir été obligé d’hypothéquer ma tombe ; mais je devais ce dernier sacrifice à mes serments et à l’unité de ma conduite. Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces Mémoires comme des confidents dont je ne m’aurais pas voulu séparer ; mon dessein était de les laisser à Mme de Chateaubriand ; elle les eût fait connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais plus que jamais aujourd’hui.

Ah ! si, avant de quitter la terre, j’avais pu trouver quelqu’un d’assez riche, d’assez confiant pour racheter les actions de la Société, et n’étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de mettre l’ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas ! Quelques-uns des actionnaires sont mes amis ; plusieurs sont des personnes obligeantes qui ont cherché à m’être utiles ; mais enfin les actions se seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en première ligne ; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage. Enfin, si j’étais encore maître de ces Mémoires, ou je les garderais en manuscrit ou j’en retarderais l’apparition de cinquante années.

Ces Mémoires ont été composés à différentes dates et en différents pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j’avais sous les yeux, les sentiments qui m’occupaient au moment où se renoue le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les autres : il m’est arrivé que, dans mes instants de prospérité, j’ai eu à parler de mes temps de misère ; dans mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d’expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu’à son couchant, se croisant et se confondant, ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l’on veut, une sorte d’unité indéfinissable ; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau : mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces Mémoires, s’ils sont d’une tête brune ou chenue.

J’ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou déplaira ; il est le fruit des inconstances de mon sort : les tempêtes ne m’ont laissé souvent de table pour écrire que l’écueil de mon naufrage.

On m’a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil ; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre. Si j’ai assez souffert en ce monde pour être dans l’autre une ombre heureuse, un rayon échappé des Champs-Elysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière protectrice : la vie me sied mal ; la mort m’ira peut-être mieux.

Ces Mémoires ont été l’objet de ma prédilection : saint Bonaventure obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort ; je n’espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à l’heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus, quand l’Éternité m’aura de deux mains bouché les oreilles, dans la poudreuse famille des sourds, je n’entendrai plus personne.

Si telle partie de ce travail m’a plus attaché que telle autre, c’est ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j’ai eu à réveiller un monde qui n’était connu que de moi ; je n’ai rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et le silence ; de toutes les personnes que j’ai connues, combien en existe-t-il aujourd’hui ?

Les habitants de Saint-Malo s’adressèrent à moi le 25 août 1828, par l’entremise de leur maire, au sujet d’un bassin à flot qu’ils désiraient établir. Je m’empressai de répondre, sollicitant, en échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre, pour mon tombeau, sur le Grand-Bé. Cela souffrit des difficultés à cause de l’opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27 octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius. Il me disait : « Le lieu de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée triste se mêle pourtant à ce soin. Ah ! puisse le monument rester longtemps vide ! mais l’honneur et la gloire survivent à tout ce qui passe sur la terre. » Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de M. Hovius : il n’y a de trop que le mot gloire.

Je reposerai donc au bord de la mer que j’ai tant aimée. Si je décède hors de France, je souhaite que mon corps ne soit rapporté dans ma patrie qu’après cinquante ans révolus d’une première inhumation. Qu’on sauve mes restes d’une sacrilège autopsie ; qu’on s’épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un cadavre courant la poste me fait horreur ; des os blanchis et légers se transportent facilement : ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.

LIVRE II

Années de ma vie 1802 et 1803. — Châteaux. — Mme de Custine. — M. de Saint-Martin. — Mmes d’Houdetot et Saint-Lambert. — Voyage dans le midi de la France, 1802. — Années de ma vie 1802 et 1803. — M. de la Harpe. — Sa mort. — Années de ma vie 1802 et 1803. — Entrevue avec Bonaparte. — Année de ma vie 1803. — Je suis nommé premier secrétaire d’ambassade à Rome. — Année de ma vie 1803. — Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. — Du mont Cenis à Rome. — Milan et Rome. — Palais du cardinal Fesch. — Mes occupations. — Année de ma vie 1803. — Manuscrit de Mme de Beaumont. — Lettres de Mme de Caud. — Arrivée de Mme de Beaumont à Rome. — Lettres de ma sœur. — Lettre de Mme de Krüdener. — Mort de Mme de Beaumont. — Funérailles. — Année de ma vie 1803. — Lettres de M. Chênedollé, de M. de Fontanes, de M. Necker et Mme de Staël. — Années de ma vie 1803 et 1804. — Première idée de mes Mémoires. — Je suis nommé ministre de France dans le Valais. — Départ de Rome. — Année de ma vie 1804. — République du Valais. — Visite au château des Tuileries. — Hôtel de Montmorin. — J’entends crier la mort du duc d’Enghien. — Je donne ma démission.

Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu’elle cessa d’être à moi. J’avais une foule de connaissance en dehors de ma société habituelle. J’étais appelé dans les châteaux que l’on rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais, échu à madame de La Briche, excellente femme dont le bonheur n’a jamais pu se débarrasser. Je me souviens que mon immortalité allait rue Saint-Dominique-d’Enfer prendre une place pour le Marais dans une méchante voiture de louage, où je rencontrais madame de Vintimille et madame de Fezensac. À Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites chambres au second étage. Son père, tué révolutionnairement, était remplacé, dans un grand salon délabré, par un tableau dans lequel Matthieu Molé était représenté arrêtant une émeute avec son bonnet carré : tableau qui faisait sentir la différence des temps. Une superbe patte d’oie de tilleuls avait été coupée ; mais une des trois avenues existait encore dans la magnificence de son vieux ombrage ; on l’a mêlée depuis à de nouvelles plantations : nous en sommes aux peupliers.

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