Mémoires d’outre-tombe (page 21)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au retour de l’émigration, il n’y avait si pauvre banni qui ne dessinât les tortillons d’un jardin anglais dans les dix pieds de terre ou de cour qu’il avait retrouvés : moi-même, n’ai-je pas planté jadis la Vallée-aux-Loups ? N’y ai-je pas commencé ces Mémoires ? Ne les ai-je pas continués dans le parc de Montboissier, dont on essayait alors de raviver l’aspect défiguré par l’abandon ? Ne les ai-je pas prolongés dans le parc de Maintenon rétabli tout à l’heure, proie nouvelle pour la démocratie qui revient ? Les châteaux brûlés en 1789 auraient dû avertir le reste des châteaux de demeurer cachés dans leurs décombres : mais les clochers des villages engloutis qui percent les laves du Vésuve n’empêchent pas de replanter sur la surface de ces mêmes laves d’autres églises et d’autres hameaux.

Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J’assistai à sa prise de possession de Fervacques, et j’eus l’honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg. Ce n’était pas une petite affaire que ce voyage : il fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine, enfant, M. Berstœcher, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant qu’allemand, Jenny la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui mangeait les provisions de la route. N’aurait-on pas pu croire que cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais ? et cependant le château n’était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. J’ai vu celle qui affronta l’échafaud d’un si grand courage, je l’ai vue, plus blanche qu’une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l’ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu’elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l’entrée du Valais ; j’ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques : elle se hâtait de se cacher dans une terre qu’elle n’avait possédée qu’un moment, comme sa vie. J’avais lu sur le coin d’une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à l’amant de Gabrielle :

La dame de Fervacques

Mérite de vives attaques.

Le soldat-roi en avait dit autant à bien d’autres : déclarations passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en beautés jusqu’à madame de Custine. Fervacques a été vendu.

Je rencontrai encore la duchesse de Châtillon, laquelle, pendant mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d’Aulnay. Madame Lindsay, que je n’avais cessé de voir, me fit connaître Julie Talma. Madame de Clermont-Tonnerre m’attira chez elle. Nous avions une grand’mère commune, et elle voulait bien m’appeler son cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre, elle se remaria depuis au marquis de Talaru. Elle avait, en prison, converti M. de La Harpe. Ce fut par elle que je connus le peintre Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers servants ; Neveu me mit un moment en rapport avec Saint-Martin.

M. de Saint-Martin avait cru trouver dans Atala certain argot dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à dîner dans une chambre haute qu’il habitait dans les communs du Palais-Bourbon. J’arrivai au rendez-vous à six heures ; le philosophe du ciel était à son poste. À sept heures, un valet discret posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous assîmes et nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin, qui, d’ailleurs, avait de très-belles façons, ne prononçait que de courtes paroles d’oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec des attitudes et des grimaces de peintre ; je ne disais mot.

Au bout d’une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit un autre plat sur la table : les mets se succédèrent ainsi un à un et à de longues distances. M. de Saint-Martin, s’échauffant peu à peu, se mit à parler en façon d’archange ; plus il parlait, plus son langage devenait ténébreux. Neveu m’avait insinué, en me serrant la main, que nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des bruits : depuis six mortelles heures, j’écoutais et je ne découvrais rien. À minuit, l’homme des visions se lève tout à coup : je crus que l’esprit des ténèbres ou l’esprit divin descendait, que les sonnettes allaient faire retentir les mystérieux corridors ; mais M. de Saint-Martin déclara qu’il était épuisé, et que nous reprendrions la conversation une autre fois ; il mit son chapeau et s’en alla. Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer par une visite inattendue : néanmoins, il ne tarda pas à disparaître. Je ne l’ai jamais revu : il courut mourir dans le jardin de M. Lenoir-Laroche, mon voisin d’Aulnay.

Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme : l’abbé Faria, à un dîner chez madame de Custine, se vanta de tuer un serin en le magnétisant : le serin fut le plus fort, et l’abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d’être tué par le serin : chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.

Une autre fois, le célèbre Gall, toujours chez madame de Custine, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j’étais, raccommoder sa science d’une manière dont j’étais honteux pour lui. La forme de la tête peut aider à distinguer le sexe dans les individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions animales ; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en ignorera toujours. Si l’on pouvait rassembler les crânes divers des grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu’on les mît sous les yeux des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont appartenu, ils n’enverraient pas un cerveau à son adresse : l’examen des bosses produirait les méprises les plus comiques.

Il me prend un remords : j’ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu de moquerie, je m’en repens. Cette moquerie, que je repousse continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance ; car je hais l’esprit satirique comme étant l’esprit le plus petit, le plus commun et le plus facile de tous ; bien entendu que je ne fais pas ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier résultat, un homme d’un grand mérite, d’un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d’une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des deux pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse déclaration de l’auteur du Portrait de M. de Saint-Martin fait par lui-même ? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de Saint-Martin et à l’estime qui s’attachera toujours à sa mémoire. Je vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m’avaient pas trompé : M. de Saint-Martin n’a pas pu être tout à fait frappé de la même manière que moi dans le dîner dont je parle ; mais on voit que je n’avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin ressemble au mien par le fond.

« Le 27 janvier 1803, dit-il, j’ai eu une entrevue avec M. de Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu, à l’École polytechnique. J’aurais beaucoup gagné à le connaître plus tôt : c’est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois trouvé en présence depuis que j’existe, et encore n’ai-je joui de sa conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite qui le rendit muet pour le reste de la séance, et je ne sais quand l’occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin de mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui ai-je besoin, excepté de Dieu ? »

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi : la dignité de sa dernière phrase écrase du poids d’une nature sérieuse ma raillerie inoffensive.

J’avais aperçu M. de Saint-Lambert et madame de Houdetot au Marais, représentant l’un et l’autre les opinions et les libertés d’autrefois, soigneusement empaillées et conservées : c’était le XVIIIe siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l’immoralité parce qu’elle n’a pas cessé d’être et que le temps l’a décorée de rides. À la vérité, deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état ; ils s’ennuient et se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l’âge : c’est la justice de Dieu.

Malheur à qui le ciel accorde de longs jours !

Il devenait difficile de comprendre quelques pages des Confessions, quand on avait vu l’objet des transports de Rousseau : madame de Houdetot avait-elle conservé les lettres que Jean-Jacques lui écrivait, et qu’il dit avoir été plus brûlantes que celles de la Nouvelle Héloïse ? On croit qu’elle en avait fait le sacrifice à Saint-Lambert.

À près de quatre-vingts ans madame de Houdetot s’écriait encore, dans des vers agréables :

Et l’amour me console !

Rien ne pourra me consoler de lui.

Elle ne se couchait point qu’elle n’eût frappé trois fois à terre avec sa pantoufle, en disant à feu l’auteur des Saisons : « Bonsoir, mon ami ! » C’était là à quoi se réduisait, en 1803, la philosophie du XVIIIe siècle.

La société de madame de Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de Rousseau, de Grimm, de madame d’Épinay, m’a rendu la vallée de Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je sois bien aise qu’une relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux, je ne regrette point ces temps. J’ai revu dernièrement, à Sannois, la maison qu’habitait madame de Houdetot ; ce n’est plus qu’une coque vide, réduite aux quatre murailles. Un âtre abandonné intéresse toujours ; mais que disent des foyers où ne s’est assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la religion, et dont les cendres, si elles n’étaient dispersées, reporteraient seulement le souvenir vers des jours qui n’ont su que détruire ?

Une contrefaçon du Génie du Christianisme, à Avignon, m’appela au mois d’octobre 1802 dans le midi de la France. Je ne connaissais que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traversées par moi en quittant mon pays. J’allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui devait me donner un avant-goût de l’Italie et de la Grèce, vers lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J’étais dans une disposition heureuse ; ma réputation me rendait la vie légère : il y a beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renommée, et les yeux se remplissent d’abord avec délices de la lumière qui se lève ; mais que cette lumière s’éteigne, elle vous laisse dans l’obscurité ; si elle dure, l’habitude de la voir vous y rend bientôt insensible.

Lyon me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains que je n’avais point aperçus depuis le jour où je lisais dans l’amphithéâtre de Trèves quelques feuilles d’Atala, tirées de mon havresac. Sur la Saône passaient d’une rive à l’autre des barques entoilées, portant la nuit une lumière ; des femmes les conduisaient ; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait, à chaque coup d’aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs solitaires. Le fils de M. Ballanche, propriétaire, après M. Migneret, du Génie du Christianisme, était devenu mon hôte : il est devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd’hui le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher les regards, comme sur le rayon d’un astre ami dans le ciel ?

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon fut obligé de s’arrêter à Tain, à cause d’une tempête. Je me croyais en Amérique : le Rhône me représentait mes grandes rivières sauvages. J’étais niché dans une petite auberge, au bord des flots ; un conscrit se tenait debout dans un coin du foyer ; il avait le sac sur le dos, et allait rejoindre l’armée d’Italie. J’écrivais sur le soufflet de la cheminée, en face de l’hôtelière, assise en silence devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et le chat de faire du bruit.

Ce que j’écrivais était un article déjà presque fait en descendant le Rhône et relatif à la Législation primitive de M. de Bonald. Je prévoyais ce qui est arrivé depuis : « La littérature française, disais-je, va changer de face ; avec la Révolution vont naître d’autres pensées, d’autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s’efforceront de sortir des anciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l’emporter sur leurs adversaires, parce qu’en s’appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds. »

Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de l’histoire ; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle : « L’auteur de cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de France. Sur deux montagnes opposées s’élèvent deux tours en ruine ; au haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des spectateurs ; mais personne ne s’arrête pour aller où le clocher l’invite. Ainsi, les hommes qui prêchent aujourd’hui morale et religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du siècle entraîne ; le voyageur s’étonne de la grandeur des débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des souvenirs qui s’en élèvent, mais il n’interrompt point sa course, et, au premier détour du fleuve, tout est oublié. »

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m’en offrit : j’achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d’un petit roman nommé Atala. En allant de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j’étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du Génie du Christianisme, au prix raisonnable de neuf francs l’exemplaire, et me fit un grand éloge de l’ouvrage et de l’auteur. Il habitait un bel hôtel entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid : au bout de vingt-quatre heures, je m’ennuyai de suivre la fortune, et je m’arrangeai presque pour rien avec le voleur.

Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche et résolue, qui, dans sa propriété, se battait avec le Rhône, échangeait des coups de fusil avec les riverains et se défendait contre les années.

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte, puisqu’il arracha la France à la conquête. Arrivé auprès de la ville des papes avec les aventuriers que sa gloire entraînait en Espagne, il dit au prévôt envoyé au-devant de lui par le pontife : « Frère, ne me celez pas : dont vient ce trésor ? l’a prins le pape en son trésor ? Et il lui répondit que non, et que le commun d’Avignon l’avoit payé chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, prévost, je vous promets que nous n’en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent cueilli soit rendu à ceux qui l’ont payé, et dites bien au pape qu’il le leur fasse rendre ; car si je savois que le contraire fust, il m’en poiseroit ; et eusse ores passé la mer, si retournerois-je par deçà. Adonc fut Bertrand payé de l’argent du pape, et ses gens de rechief absous, et ladite absolution primière de rechief confirmée. »

Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c’était l’entrée de l’Italie. Les géographies disent : « Le Rhône est au roi, mais la ville d’Avignon est arrosée par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au pape. » Le pape est-il bien sûr de conserver longtemps la propriété du Tibre ? On visitait à Avignon le couvent des Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des Célestins un squelette : c’était celui d’une femme d’une grande beauté qu’il avait aimée.

Dans l’église des Cordeliers se trouvait le sépulcre de madonna Laura : François Ier commanda de l’ouvrir et salua les cendres immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe qu’il fit élever cette épitaphe :

En petit lieu compris vous pouvez voir

Ce qui comprend beaucoup par renommée :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ô gentille âme, estant tant estimée,

Qui te pourra louer qu’en se taisant ?

Car la parole est toujours réprimée,

Quand le sujet surmonte le disant.

On aura beau faire, le père des lettres, l’ami de Benvenuto Cellini, de Léonard de Vinci, du Primatice, le roi à qui nous devons la Diane, sœur de l’Apollon du Belvédère, et la Sainte Famille de Raphaël ; le chantre de Laure, l’admirateur de Pétrarque, a reçu des beaux-arts reconnaissants une vie qui ne périra point.

J’allai à Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyères parfumées et la première olive que portait un jeune olivier :

Chiara fontana, in quel medesmo bosco

Sorgea d’un sasso ; ed acque fresche e dolci

Spargea soavemente mormorando :

Al bel seggio riposto, ombroso e fosco

Ne pastori appressavan, ne bifolci ;

Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.

« Cette claire fontaine, dans ce même bocage, sort d’un rocher ; elle répand, fraîches et douces, ses ondes qui suavement murmurent. À ce beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s’empressent ; mais la nymphe et la muse y vont chantant. »

Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée : « Je m’enquérais, dit-il, d’un lieu caché où je pusse me retirer comme dans un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien solitaire, d’où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les sources : je m’y établis. C’est là que j’ai composé mes poésies en langue vulgaire : vers où j’ai peint les chagrins de ma jeunesse. »

C’est aussi de Vaucluse qu’il entendait, comme on l’entendait encore lorsque j’y passai, le bruit des armes retentissant en Italie ; il s’écriait :

Italia mia. . . .

. . . . . . . . . . . .

O diluvio raccolto

Di che deserti strani

Per inondar i nostri dolci campi !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Non è questo ’l terren ch’ io toccai pria ?

Non è questo ’l mio nido,

Ove audrito fui si dolcemente ?

Non è questa la patria, in ch’ io mi fido,

Madre benigna e pia

Chi copre l’ uno et l’ altro mio parente ?

« Mon Italie !… Ô déluge rassemblé des déserts étrangers pour inonder nos doux champs ! N’est-ce pas là le sol que je touchai d’abord ? n’est-ce pas là le nid où je fus si doucement nourri ? n’est-ce pas là la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse qui couvre l’un et l’autre de mes parents ? »

Plus tard, l’amant de Laure invite Urbain V à se transporter à Rome : « Que répondrez-vous à saint Pierre, » s’écrie-t-il éloquemment, « quand il vous dira : Que se passe-t-il à Rome ? Dans quel état est mon temple, mon tombeau, mon peuple ? Vous ne répondez rien ? D’où venez-vous ? Avez-vous habité les bords du Rhône ? Vous y naquîtes, dites-vous : et moi, n’étais-je pas né en Galilée ? »

Siècle fécond, jeune, sensible, dont l’admiration remuait les entrailles ; siècle qui obéissait à la lyre d’un grand poète, comme à la voix d’un législateur ! C’est à Pétrarque que nous devons le retour du souverain pontife au Vatican ; c’est sa voix qui a fait naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.

De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et l’on me montra la Glacière : la Révolution s’en est prise aux lieux célèbres : les souvenirs du passé sont obligés de pousser au travers et de reverdir sur des ossements. Hélas ! les gémissements des victimes meurent vite après elles ; ils arrivent à peine à quelque écho qui les fait survivre un moment, quand déjà la voix dont ils s’exhalaient est éteinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du Rhône, on entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque ; une canzone solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d’une immortelle mélancolie et de chagrins d’amour d’autrefois.

Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer à Avignon, dans l’église de Saint-Antoine. Il avait écrit la Belle Dame sans mercy, et le baiser de Marguerite d’Écosse l’a fait vivre.

D’Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité par Bossuet : « Je ne t’oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent, que la plupart des nations te doivent céder, et que la Grèce même ne doit pas se comparer à toi ! » (Pro L. Flacco.) Tacite, dans la Vie d’Agricola, loue aussi Marseille, comme mêlant l’urbanité grecque à l’économie des provinces latines. Fille de l’Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée par César, n’est-ce pas réunir assez de gloire ? Je me hâtai de monter à Notre-Dame de la Garde, pour admirer la mer que bordent avec leurs ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l’antiquité. La mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme l’Océan, qui se lève deux fois le jour, est l’abîme auquel a dit Jéhovah : « Tu n’iras pas plus loin. »

Cette année même, 1838, j’ai remonté sur cette cime ; j’ai revu cette mer qui m’est à présent si connue, et au bout de laquelle s’élevèrent la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait ; je suis entré dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de l’armée d’Égypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des matelots de la Bretagne à Notre-Dame de Bon-Secours me revenait en pensée : vous savez quand et comment je vous ai déjà cité cette complainte de mes premiers jours de l’Océan :

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours, etc.

Que d’événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l’Étoile des mers, à laquelle j’avais été voué dans mon enfance ! Lorsque je contemplais ces ex-voto, ces peintures de naufrages suspendues autour de moi, je croyais lire l’histoire de mes jours. Virgile plaque sous les portiques de Carthage le héros troyen, ému à la vue d’un tableau représentant l’incendie de Troie, et le génie du chantre d’Hamlet a profité de l’âme du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d’une forêt chantée par Lucain, je n’ai point reconnu Marseille : dans ses rues droites, longues et larges, je ne pouvais plus m’égarer. Le port était encombré de vaisseaux ; j’y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une nave, conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en Chypre comme Joinville : au rebours des hommes, le temps rajeunit les villes. J’aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des Bérenger, du duc d’Anjou, du roi René, de Guise et d’Épernon, avec les monuments de Louis XIV et les vertus de Belsunce ; les rides me plaisaient sur son front. Peut-être qu’en regrettant les années qu’elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j’ai trouvées. Marseille m’a reçu gracieusement, il est vrai ; mais l’émule d’Athènes est devenu trop jeune pour moi.

Si les Mémoires d’Alfieri eussent été publiés en 1802, je n’aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains du poète. Cet homme rude est arrivé une fois au charme de la rêverie et de l’expression :

« Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à Marseille, était de me baigner presque tous les soirs dans la mer ; j’avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite hors du port, où, en m’asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un rocher, qui empêchait qu’on ne pût me voir du côté de la terre, je n’avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités qu’embellissaient les rayons d’un soleil couchant, je passais, en rêvant, des heures délicieuses ; et là, je serais devenu poète, si j’avais su écrire dans une langue quelconque. »

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