Mémoires d’outre-tombe (page 22)
Je revins par le Languedoc et la Gascogne. À Nîmes, les Arènes et la Maison-Carrée n’étaient pas encore dégagées : cette année 1838, je les ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi allé chercher Jean Reboul. Je me défiais de ces ouvriers-poètes, qui ne sont ordinairement ni poètes, ni ouvriers : réparation à M. Reboul. Je l’ai trouvé dans sa boulangerie ; je me suis adressé à lui sans savoir à qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de Cérès. Il a pris mon nom, et m’a dit qu’il allait voir si la personne que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après et s’est fait connaître : il m’a mené dans son magasin ; nous avons circulé dans un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimpés par une espèce d’échelle dans un petit réduit, comme dans la chambre haute d’un moulin à vent. Là, nous nous sommes assis et nous avons causé. J’étais heureux comme dans mon grenier à Londres, et plus heureux que dans mon fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul a tiré d’une commode un manuscrit, et m’a lu des vers énergiques d’un poème qu’il compose sur le Dernier jour. Je l’ai félicité de sa religion et de son talent. Je me rappelais ces belles strophes à un Exilé :
Quelque chose de grand se couve dans le monde.
Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde…
Oh ! ce n’est pas pour rien que, calmant notre deuil,
Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ;
Que quelque temps après, de ses enfants suivie,
Aux yeux de l’univers, la nation ravie
T’éleva dans ses bras sur le bord d’un cercueil !
Il fallut me séparer de mon hôte, non sans souhaiter au poète les jardins d’Horace. J’aurais mieux aimé qu’il rêvât au bord de la Cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broyé par la roue au-dessus de cette cascade. Il est vrai que Sophocle était peut-être un forgeron à Athènes, et que Plaute, à Rome, annonçait Reboul à Nîmes.
Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche Aigues-Mortes, que j’ai visitée en 1838. Cette ville est encore tout entière avec ses tours et son enceinte : elle ressemble à un vaisseau de haut bord échoué sur le sable où l’ont laissée saint Louis, le temps et la mer. Le saint roi avait donné des usages et statuts à la ville d’Aigues-Mortes : « Il veut que la prison soit telle, qu’elle serve non à l’extermination de la personne, mais à sa garde ; que nulle information ne soit faite pour des paroles injurieuses ; que l’adultère même ne soit recherché qu’en certains cas, et que le violateur d’une vierge, volente vel nolente, ne perde ni la vie, ni aucun de ses membres, sed alio modo puniatur. »
À Montpellier, je revis la mer, à qui j’aurais volontiers écrit comme le roi très-chrétien à la Confédération suisse : « Ma fidèle alliée et ma grande amie. » Scaliger aurait voulu faire de Montpellier le nid de sa vieillesse. Elle a reçu son nom de deux vierges saintes, Mons puellarum : de là la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution aristocratique de la France.
De Montpellier à Narbonne, j’eus, chemin faisant, un retour à mon naturel, une attaque de mes songeries. J’aurais oublié cette attaque si, comme certains malades imaginaires, je n’avais enregistré le jour de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride, couvert de digitales, qui me fit oublier le monde : mon regard glissait sur cette mer de tiges empourprées, et n’était arrêté au loin que par la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la nature, hormis le ciel, l’océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis inspiré ; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur que je cueille, un courant d’eau qui se dérobe parmi des joncs, un oiseau qui va s’envolant et se reposant devant moi, m’entraînent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s’attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répétition et leur multitude ? Tout est usé aujourd’hui, même le malheur.
À Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Corneille, chantant cet ouvrage, ajoute sa grandeur à celle de Louis XIV :
La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes,
Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes,
Et faire ainsi couler par un heureux penchant
Les trésors de l’aurore aux rives du couchant.
Mais à des vœux si doux, à des flammes si belles
La nature, attachée à des lois éternelles,
Pour obstacle invincible opposait fièrement
Des monts et des rochers l’affreux enchaînement.
France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent,
La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent.
Tout cède. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
À Toulouse, j’aperçus, du pont de la Garonne, la ligne des Pyrénées ; je la devais traverser quatre ans plus tard : les horizons se succèdent comme nos jours. On me proposa de me montrer dans un caveau le corps desséché de la belle Paule : heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Montmorency avait été décapité dans la cour de l’hôtel de ville : cette tête coupée était donc bien importante, puisqu’on en parle encore après tant d’autres têtes abattues ? Je ne sais si dans l’histoire des procès criminels il existe une déposition de témoin qui ait fait mieux reconnaître l’identité d’un homme : « Le feu et la fumée dont il étoit couvert, dit Guitaut, m’empêchèrent de le reconnoître ; mais voyant un homme qui, après avoir rompu six de nos rangs, tuoit encore des soldats au septième, je jugeai que ce ne pouvoit être que M. de Montmorency ; je le sus certainement lorsque je le vis renversé à terre sous son cheval mort. »
L’église abandonnée de Saint-Sernin me frappa par son architecture. Cette église est liée à l’histoire des Albigeois, que le poème, si bien traduit par M. Fauriel, fait revivre :
« Le vaillant jeune comte, la lumière et l’héritier de son père, la croix et le fer, entrent ensemble par l’une des portes. Ni en chambre, ni en étage, il ne resta pas une jeune fille ; les habitants de la ville, grands et petits, regardent tous le comte comme fleur de rosier. »
C’est de l’époque de Simon de Montfort que date la perte de la langue d’Oc : « Simon, se voyant seigneur de tant de terres, les départit entre les gentilshommes, tant françois qu’autres, atque loci leges dedimus ; » disent les huit archevêques et évêques signataires.
J’aurais bien voulu avoir le temps de m’enquérir à Toulouse d’une de mes grandes admirations, de Cujas, écrivant, couché à plat ventre, ses livres épandus autour de lui. Je ne sais si l’on a conservé le souvenir de Suzanne, sa fille, mariée deux fois. La constance n’amusait pas beaucoup Suzanne, elle en faisait peu de cas ; mais elle nourrit l’un de ses maris des infidélités dont mourut l’autre. Cujas fut protégé par la fille de François Ier, Pibrac par la fille de Henri II, deux Marguerites de ce sang des Valois, pur sang des Muses. Pibrac est célèbre par ses quatrains traduits en persan. (J’étais logé peut-être dans l’hôtel du président son père.) « Ce bon monsieur de Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si douces ; son âme étoit si disproportionnée à notre corruption et à nos tempêtes ! » Et Pibrac a fait l’apologie de la Saint-Barthélemy.
Je courais sans pouvoir m’arrêter ; le sort me renvoyait à 1838 pour admirer en détail la cité de Raimond de Saint-Gilles, et pour parler des nouvelles connaissances que j’y ai faites : M. de Lavergne, homme de talent, d’esprit et de raison ; mademoiselle Honorine Gasc, Malibran future. Celle-ci, en ma qualité nouvelle de serviteur de Clémence Isaure, me rappelait ces vers que Chapelle et Bachaumont écrivaient dans l’île d’Ambijoux, près de Toulouse :
Hélas ! que l’on seroit heureux
Dans ce beau lieu digne d’envie,
Si, toujours aimé de Sylvie,
On pouvoit, toujours amoureux,
Avec elle passer sa vie !
Puisse mademoiselle Honorine être en garde contre sa belle voix ! Les talents sont de l’or de Toulouse : ils portent malheur.
Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches Girondins. Toutes les villes que je voyais avaient l’air de belles femmes relevées d’une violente maladie et qui commencent à peine à respirer. À Bordeaux, Louis XIV avait jadis fait abattre le palais des Tutelles, afin de bâtir le Château-Trompette : Spon et les amis de l’antiquité gémirent :
Pourquoi démolit-on ces colonnes des dieux,
Ouvrage des Césars, monument tutélaire ?
On trouvait à peine quelques restes des Arènes. Si l’on donnait un témoignage de regret à tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer.
Je m’embarquai pour Blaye. Je vis ce château alors ignoré, auquel, en 1833, j’adressai ces paroles : « Captive de Blaye ! je me désole de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées ! » Je m’acheminai vers Rochefort, et je me rendis à Nantes, par la Vendée.
Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps et des ruines noircies par les flammes frappaient les regards. Lorsque les Vendéens étaient près d’attaquer l’ennemi, ils s’agenouillaient et recevaient la bénédiction d’un prêtre : la prière prononcée sous les armes n’était point réputée faiblesse, car le Vendéen qui élevait son épée vers le ciel demandait la victoire et non la vie.
La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était remplie de voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils avaient glorifié leur vie dans les guerres vendéennes. Le cœur me palpita, lorsque ayant traversé la Loire à Nantes, j’entrai en Bretagne. Je passai le long des murs de ce collège de Rennes qui vit les dernières années de mon enfance. Je ne pus que rester vingt-quatre heures auprès de ma femme et de mes sœurs, et je regagnai Paris.
J’arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait à ces noms supérieurs au second rang dans le XVIIIe siècle, et qui, formant une arrière-ligne solide dans la société, donnaient à cette société de l’ampleur et de la consistance.
J’avais connu M. de La Harpe en 1789 : comme Flins, il s’était pris d’une belle passion pour ma sœur, madame la comtesse de Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses œuvres sous ses petits bras, tout étonné que sa gloire ne triomphât pas des cœurs les plus rebelles. Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs qui raffolaient de ses insolences ; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l’admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. Il n’a pas manqué sa fin : je le vis mourir chrétien courageux, le goût agrandi par la religion, n’ayant conservé d’orgueil que contre l’impiété, et de haine que contre la langue révolutionnaire.
À mon retour de l’émigration, la religion avait rendu M. de La Harpe favorable à mes ouvrages : la maladie dont il était attaqué ne l’empêchait pas de travailler ; il me récitait des passages d’un poème qu’il composait sur la Révolution ; on y remarquait quelques vers énergiques contre les crimes du temps et contre les honnêtes gens qui les avaient soufferts :
Mais s’ils ont tout osé, vous avez tout permis :
Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme.
Oubliant qu’il était malade, coiffé d’un bonnet blanc, vêtu d’un spencer ouaté, il déclamait à tue-tête ; puis, laissant échapper son cahier, il disait d’une voix qu’on entendait à peine : « Je n’en puis plus : je sens une griffe de fer dans le côté. » Et si, malheureusement, une servante venait à passer, il reprenait sa voix de Stentor et mugissait : « Allez-vous-en ! Fermez la porte ! » Je lui disais un jour : « Vous vivrez pour l’avantage de la religion. — Ah ! oui, me répondit-il, ce serait bien à Dieu ; mais il ne le veut pas, et je mourrai ces jours-ci. » Retombant dans son fauteuil et enfonçant son bonnet sur ses oreilles, il expiait son orgueil par sa résignation et son humilité.
Dans un dîner chez Migneret, je l’avais entendu parler de lui-même avec la plus grande modestie, déclarant qu’il n’avait rien fait de supérieur, mais qu’il croyait que l’art et la langue n’avaient point dégénéré entre ses mains.
M. de La Harpe quitta ce monde le 11 février 1803 : l’auteur des Saisons mourait presque en même temps au milieu de toutes les consolations de la philosophie, comme M. de La Harpe au milieu de toutes les consolations de la religion ; l’un visité des hommes, l’autre visité de Dieu.
M. de La Harpe fut enterré, le 12 février 1803, au
Philippoteaux del. Bodin sc Imp Vve Sarazin
UNE SOIRÉE CHEZ LUCIEN BONAPARTE
cimetière de la barrière de Vaugirard. Le cercueil ayant été déposé au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui le devait bientôt recouvrir, M. de Fontanes prononça un discours. La scène était lugubre : les tourbillons de neige tombaient du ciel et blanchissaient le drap mortuaire que le vent soulevait, pour laisser passer les dernières paroles de l’amitié à l’oreille de la mort. Le cimetière a été détruit et M. de La Harpe exhumé : il n’existait presque plus rien de ses cendres chétives. Marié sous le Directoire, M. de La Harpe n’avait pas été heureux avec sa belle femme ; elle l’avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui accorder aucun droit. Au reste, M. de La Harpe avait, ainsi que toute chose, diminué auprès de la Révolution qui grandissait toujours : les renommées se hâtaient de se retirer devant le représentant de cette Révolution, comme les périls perdaient leur puissance devant lui.
Tandis que nous étions occupés du vivre et du mourir vulgaires, la marche gigantesque du monde s’accomplissait ; l’homme du temps prenait le haut bout dans la race humaine. Au milieu des remuements immenses, précurseurs du déplacement universel, j’étais débarqué à Calais pour concourir à l’action générale, dans la mesure assignée à chaque soldat. J’arrivai, la première année du siècle, au camp où Bonaparte battait le rappel des destinées : il devint bientôt premier consul à vie.
Après l’adoption du Concordat par le Corps législatif en 1802, Lucien, ministre de l’intérieur, donna une fête à son frère ; j’y fus invité, comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. J’étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra : il me frappa agréablement ; je ne l’avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau ; son œil admirable, surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n’avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d’affecté. Le Génie du Christianisme, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid : il n’eût pas été ce qu’il était si la Muse n’eût été là ; la raison accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures, car il les faut capables d’inspiration et d’action : l’une enfante le projet, l’autre l’accomplit.
Bonaparte m’aperçut et me reconnut, j’ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait ; les rangs s’ouvraient successivement ; chacun espérait que le consul s’arrêterait à lui ; il avait l’air d’éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m’enfonçais derrière mes voisins ; Bonaparte éleva tout à coup la voix et me dit : « Monsieur de Chateaubriand ! » Je restai seul alors en avant, car la foule se retira et bientôt se reforma en cercle autour des interlocuteurs. Bonaparte m’aborda avec simplicité : sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l’Égypte et des Arabes, comme si j’eusse été de son intimité et comme s’il n’eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. « J’étais toujours frappé, me dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l’Orient et toucher le sable de leur front. Qu’était-ce que cette chose inconnue qu’ils adoraient vers l’Orient ? »
Bonaparte s’interrompit, et passant sans transition à une autre idée : « Le christianisme ! Les idéologues n’ont-ils pas voulu en faire un système d’astronomie ? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit ? Si le christianisme est l’allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à l’infâme. »
Bonaparte incontinent s’éloigna. Comme à Job, dans ma nuit, « un esprit est passé devant moi ; les poils de ma chair se sont hérissés ; il s’est tenu là : je ne connais point son visage et j’ai entendu sa voix comme un petit souffle. »
Mes jours n’ont été qu’une suite de visions ; l’enfer et le ciel se sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tête, sans que j’aie eu le temps de sonder leurs ténèbres ou leurs lumières. J’ai rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l’homme du dernier siècle et l’homme du nouveau, Washington et Napoléon. Je m’entretins un moment avec l’un et l’autre ; tous deux me renvoyèrent à la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un crime.
Je remarquai qu’en circulant dans la foule, Bonaparte me jetait des regards plus profonds que ceux qu’il avait arrêtés sur moi en me parlant. Je le suivais aussi des yeux :
Chi è quel grande che non par che curi
L’ incendio ?
« Quel est ce grand qui n’a cure de l’incendie ? » (Dante.)
À la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour Rome : il avait jugé d’un coup d’œil où et comment je lui pouvais être utile. Peu lui importait que je n’eusse pas été dans les affaires, que j’ignorasse jusqu’au premier mot de la diplomatie pratique ; il croyait que tel esprit sait toujours, et qu’il n’a pas besoin d’apprentissage. C’était un grand découvreur d’hommes ; mais il voulait qu’ils n’eussent de talent que pour lui, à condition encore qu’on parlât peu de ce talent ; jaloux de toute renommée, il la regardait comme une usurpation sur la sienne : il ne devait y avoir que Napoléon dans l’univers.
Fontanes et madame Bacciochi me parlèrent de la satisfaction que le Consul avait eue de ma conversation : je n’avais pas ouvert la bouche ; cela voulait dire que Bonaparte était content de lui. Il me pressèrent de profiter de la fortune. L’idée d’être quelque chose ne m’était jamais venue ; je refusai net. Alors on fit parler une autorité à laquelle il m’était difficile de résister.
L’abbé Émery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint me conjurer, au nom du clergé, d’accepter, pour le bien de la religion, la place de premier secrétaire de l’ambassade que Bonaparte destinait à son oncle, le cardinal Fesch. Il me faisait entendre que l’intelligence du cardinal n’étant pas très remarquable, je me trouverais bientôt le maître des affaires. Un hasard singulier m’avait mis en rapport avec l’abbé Émery : j’avais passé aux États-Unis avec l’abbé Nagot et divers séminaristes, vous le savez. Ce souvenir de mon obscurité, de ma jeunesse, de ma vie de voyageur, qui se réfléchissait dans ma vie publique, me prenait par l’imagination et le cœur. L’abbé Émery, estimé de Bonaparte, était fin par sa nature, par sa robe et par la Révolution ; mais cette triple finesse ne lui servait qu’au profit de son vrai mérite ; ambitieux seulement de faire le bien, il n’agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité d’un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il eût été superflu de violenter l’abbé Émery, car il tenait toujours sa vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu’il ne cédait jamais : sa force était de vous attendre, assis sur sa tombe.
Il échoua dans sa première tentative ; il revint à la charge, et sa patience me détermina. J’acceptai la place qu’il avait mission de me proposer, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au poste où l’on m’appelait : je ne vaux rien du tout en seconde ligne. J’aurais peut-être encore reculé, si l’idée de madame de Beaumont n’était venue mettre un terme à mes scrupules. La fille de M. de Montmorin se mourait ; le climat de l’Italie lui serait, disait-on favorable ; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes : je me sacrifiai à l’espoir de la sauver. Madame de Chateaubriand se prépara à me venir rejoindre ; M. Joubert parlait de l’accompagner, et madame de Beaumont partit pour le Mont-Dore, afin d’achever ensuite sa guérison au bord du Tibre.
M. de Talleyrand occupait le ministère des relations extérieures ; il m’expédia ma nomination. Je dînai chez lui : il est demeuré tel dans mon esprit qu’il s’y plaça au premier moment. Au reste, ses belles façons faisaient contraste avec celles des marauds de son entourage ; ses roueries avaient une importance inconcevable : aux yeux d’un brutal guêpier, la corruption des mœurs semblait génie, la légèreté d’esprit profondeur. La Révolution était trop modeste ; elle n’appréciait pas assez sa supériorité : ce n’est pas même chose d’être au-dessus ou au-dessous des crimes.
Je vis les ecclésiastiques attachés au cardinal ; je distinguai le joyeux abbé de Bonnevie : jadis aumônier à l’armée des princes, il s’était trouvé à la retraite de Verdun ; il avait aussi été grand vicaire de l’évêque de Châlons, M. de Clermont-Tonnerre, qui s’embarqua derrière nous pour réclamer une pension du saint-siége, en qualité de Chiaramonte. Mes préparatifs achevés, je me mis en route : je devais devancer à Rome l’oncle de Napoléon.
À Lyon, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus témoin de la Fête-Dieu renaissante : je croyais avoir quelque part à ces bouquets de fleurs, à cette joie du ciel que j’avais rappelée sur la terre.
Je continuai ma route ; un accueil cordial me suivait : mon nom se mêlait au rétablissement des autels. Le plaisir le plus vif que j’aie éprouvé, c’est de m’être senti honoré en France et chez l’étranger des marques d’un intérêt sérieux. Il m’est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m’amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l’amour-propre qui me donnait alors ce plaisir dont je parle ? Qu’importait à ma vanité que d’obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait ? Ce qui me touchait, du moins j’ose le croire, c’était d’avoir produit un peu de bien, consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d’une mère l’espérance d’élever un fils chrétien, c’est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie pure si j’eusse écrit un livre dont les mœurs et la religion auraient eu à gémir ?
La route est assez triste en sortant de Lyon : depuis la Tour-du-Pin jusqu’à Pont-de-Beauvoisin, elle est fraîche et bocagère.
À Chambéry, où l’âme chevaleresque de Bayard se montra si belle, un homme fut accueilli par une femme, et pour prix de l’hospitalité qu’il en reçut il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Tel est le danger des lettres ; le désir de faire du bruit l’emporte sur les sentiments généreux : si Rousseau ne fût jamais devenu écrivain célèbre, il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les faiblesses de la femme qui l’avait nourri ; il se serait sacrifié aux défauts mêmes de son amie ; il l’aurait soulagée dans ses vieux ans, au lieu de se contenter de lui donner une tabatière et de s’enfuir. Ah ! que la voix de l’amitié trahie ne s’élève jamais contre notre tombeau !
Après avoir passé Chambéry, se présente le cours de l’Isère. On rencontre partout dans les vallées des croix sur les chemins et des madones dans le tronc des pins. Les petites églises, environnées d’arbres, font un contraste touchant avec les grandes montagnes. Quand les tourbillons de l’hiver descendent de ces sommets chargés de glaces, le Savoyard se met à l’abri dans son temple champêtre et prie.
Les vallées où l’on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt habillés de forêts.
Aiguebelle semble clore les Alpes ; mais en tournant un rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées attachées au cours de l’Arche.
Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires ; leurs sommets stériles commencent à présenter quelques glaciers : des torrents se précipitent et vont grossir l’Arche qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, on remarque une cascade légère qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules.
Ayant traversé Saint-Jean-de-Maurienne et arrivé vers le coucher du soleil à Saint-Michel, je ne trouvai pas de chevaux : obligé de m’arrêter, j’allai me promener hors du village. L’air devint transparent à la crête des monts ; leur dentelure se traçait avec une netteté extraordinaire, tandis qu’une grande nuit sortant de leur pied s’élevait vers leur cime. La voix du rossignol était en bas, le cri de l’aigle en haut ; l’alizier fleuri dans la vallée, la blanche neige sur la montagne. Un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition populaire, se montrait sur le redan taillé à pic. Là, s’était incorporée au rocher la haine d’un homme, plus puissante que tous les obstacles. La vengeance de l’espèce humaine pesait sur un peuple libre, qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu’avec l’esclavage et le sang du reste du monde.