Mémoires d’outre-tombe (page 23)
Je partis à la pointe du jour et j’arrivai, vers les deux heures après midi, à Lans-le-Bourg, au pied du Mont-Cenis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds ; une troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de l’âge et à la majesté tombée ; le père et la mère du noble orphelin avaient été tués : on me proposa de me le vendre ; il mourut des mauvais traitements qu’on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer. Je me souvenais alors du pauvre petit Louis XVII ; je pense aujourd’hui à Henri V : quelle rapidité de chute et de malheur !
Ici, l’on commence à gravir le Mont-Cenis et on quitte la petite rivière d’Arche, qui vous conduit au pied de la montagne. De l’autre côté du Mont-Cenis, la Doire vous ouvre l’entrée de l’Italie. Les fleuves sont non-seulement des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes.
Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange émotion me saisit ; j’étais comme cette alouette qui traversait, en même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la plaine, s’abattait parmi des neiges, au lieu de descendre sur des moissons. Les stances que m’inspirèrent ces montagnes en 1822 retracent assez bien les sentiments qui m’agitaient aux mêmes lieux en 1803 :
Alpes, vous n’avez point subi mes destinées !
Le temps ne vous peut rien ;
Vos fronts légèrement ont porté les années
Qui pèsent sur le mien.
Pour la première fois, quand, rempli d’espérance,
Je franchis vos remparts,
Ainsi que l’horizon, un avenir immense
S’ouvrait à mes regards.
L’Italie à mes pieds, et devant moi le monde !
Ce monde, y ai-je réellement pénétré ? Christophe Colomb eut une apparition qui lui montra la terre de ses songes, avant qu’il l’eût découverte ; Vasco de Gama rencontra sur son chemin le géant des tempêtes : lequel de ces deux grands hommes m’a prédit mon avenir ? Ce que j’aurais aimé avant tout eût été une vie glorieuse par un résultat éclatant, et obscure par sa destinée. Savez-vous quelles sont les premières cendres européennes qui reposent en Amérique ? Ce sont celles de Biorn le Scandinave : il mourut en abordant à Winland, et fut enterré par ses compagnons sur un promontoire. Qui sait cela ? Qui connaît celui dont la voile devança le vaisseau du pilote génois au Nouveau Monde ? Biorn dort sur la pointe d’un cap ignoré, et depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des poètes, dans une langue que l’on ne parle plus.
J’avais commencé mes courses dans le sens contraire des autres voyageurs : les vieilles forêts de l’Amérique s’étaient offertes à moi avant les vieilles cités de l’Europe. Je tombais au milieu de celles-ci au moment où elles se rajeunissaient et mouraient à la fois dans une révolution nouvelle. Milan était occupé par nos troupes ; on achevait d’abattre le château, témoin des guerres du moyen âge.
L’armée française s’établissait, comme une colonie militaire, dans les plaines de la Lombardie. Gardés çà et là par leurs camarades en sentinelle, ces étrangers de la Gaule, coiffés d’un bonnet de police, portant un sabre en guise de faucille par-dessus leur veste ronde, avaient l’air de moissonneurs empressés et joyeux. Ils remuaient des pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient, caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui caressent leurs maîtres. Les Italiennes vendaient des fruits sur leurs éventaires au marché de cette foire armée : nos soldats leur faisaient présent de leurs pipes et de leurs briquets, en leur disant comme les anciens barbares, leurs pères, à leurs bien-aimées : « Moi, Fotrad, fils d’Eupert, de la race des Franks, je te donne, à toi, Helgine, mon épouse chérie, en honneur de ta beauté (in honore pulchritudinis tuæ), mon habitation dans le quartier des Pins. »
Nous sommes de singuliers ennemis : on nous trouve d’abord un peu insolents, un peu trop gais, trop remuants ; nous n’avons pas plutôt tourné les talons qu’on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le soldat français se mêle aux occupations de l’habitant chez lequel il est logé ; il tire de l’eau au puits, comme Moïse pour les filles de Madian, chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l’enfant dans ses bras ou l’endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité communiquent la vie à tout ; on s’accoutume à le regarder comme un conscrit de la famille. Le tambour bat-il, le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et quitte la chaumière, à laquelle il ne pensera plus avant qu’il soit entré aux Invalides.
À mon passage à Milan, un grand peuple réveillé ouvrait un moment les yeux. L’Italie sortait de son sommeil, et se souvenait de son génie comme d’un rêve divin : utile à notre pays renaissant, elle apportait dans la mesquinerie de notre pauvreté la grandeur de la nature transalpine, nourrie qu’elle était, cette Ausonie, aux chefs-d’œuvre des arts et dans les hautes réminiscences d’une patrie fameuse. L’Autriche est venue ; elle a remis son manteau de plomb sur les Italiens ; elle les a forcés à regagner leur cercueil. Rome est rentrée dans ses ruines, Venise dans sa mer. Venise s’est affaissée en embellissant le ciel de son dernier sourire ; elle s’est couchée charmante dans ses flots, comme un astre qui ne doit plus se lever.
Le général Murat commandait à Milan. J’avais pour lui une lettre de madame Bacciochi. Je passai la journée avec les aides de camp : ils n’étaient pas aussi pauvres que mes camarades devant Thionville. La politesse française reparaissait sous les armes ; elle tenait à prouver qu’elle était toujours du temps de Lautrec.
Je dînai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi, à l’occasion du baptême d’un fils du général Murat. M. de Melzi avait connu mon frère ; les manières du vice-président de la République cisalpine étaient belles ; sa maison ressemblait à celle d’un prince qui l’aurait toujours été : il me traita poliment et froidement ; il me trouva tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes.
J’arrivai à ma destination le 27 juin au soir, avant-veille de la Saint-Pierre : le prince des apôtres m’attendait, comme mon indigent patron me reçut depuis à Jérusalem. J’avais suivi la route de Florence, de Sienne et de Radicofani. Je m’empressai d’aller rendre ma visite à M. Cacault auquel le cardinal Fesch succédait, tandis que je remplaçais M. Artaud.
Le 28 juin, je courus tout le jour : je jetai un premier regard sur le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajane et le château Saint-Ange. Le soir, M. Artaud me mena à un bal dans une maison aux environs de la place Saint-Pierre. On apercevait la girandole de feu de la coupole de Michel-Ange, entre les tourbillons des valses qui roulaient devant les fenêtres ouvertes ; les fusées du feu d’artifice du môle d’Adrien s’épanouissaient à Saint-Onuphre, sur le tombeau du Tasse : le silence, l’abandon et la nuit étaient dans la campagne romaine.
Le lendemain j’assistai à l’office de la Saint-Pierre. Pie VII, pâle, triste et religieux, était le vrai pontife des tribulations. Deux jours après, je fus présenté à Sa Sainteté : elle me fit asseoir auprès d’elle. Un volume du Génie du Christianisme était obligeamment ouvert sur sa table. Le cardinal Consalvi, souple et ferme, d’une résistance douce et polie, était l’ancienne politique romaine vivante, moins la foi du temps et plus la tolérance du siècle.
En parcourant le Vatican, je m’arrêtai à contempler ces escaliers où l’on peut monter à dos de mulet, ces galeries ascendantes repliées les unes sur les autres, ornées de chefs-d’œuvres, le long desquelles les papes d’autrefois passaient avec toute leur pompe, ces Loges que tant d’artistes immortels ont décorées, tant d’hommes illustres admirées, Pétrarque, Tasse, Arioste, Montaigne, Milton, Montesquieu, et puis des reines et des rois, ou puissants ou tombés, enfin un peuple de pèlerins venu des quatre parties de la terre : tout cela maintenant immobile et silencieux ; théâtre dont les gradins abandonnés, ouverts devant la solitude, sont à peine visités par un rayon de soleil.
On m’avait recommandé de me promener au clair de la lune : du haut de la Trinité-du-Mont, les édifices lointains paraissaient comme les ébauches d’un peintre ou comme des côtes effumées vues de la mer, du bord d’un vaisseau. L’astre de la nuit, ce globe que l’on suppose un monde fini, promenait ses pâles déserts au-dessus des déserts de Rome ; il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où ne passait personne, des monastères où l’on n’entend plus la voix des cénobites, des cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que les portiques du Colisée.
Qu’arriva-t-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure et aux mêmes lieux ? Quels hommes ont ici traversé l’ombre de ces obélisques, après que cette ombre eut cessé de tomber sur les sables d’Égypte ? Non seulement l’ancienne Italie n’est plus, mais l’Italie du moyen âge a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italies est encore marquée dans la ville éternelle : si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et ses chefs-d’œuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et ses débris ; si l’une fait descendre du Capitole ses consuls, l’autre amène du Vatican ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires : assises dans la même poussière, Rome païenne s’enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans ses catacombes.
Le cardinal Fesch avait loué, assez près du Tibre, le palais Lancellotti : j’y ai vu depuis, en 1828, la princesse Lancellotti. On me donna le plus haut étage du palais : en y entrant, une si grande quantité de puces me sautèrent aux jambes, que mon pantalon blanc en était tout noir. L’abbé de Bonnevie et moi, nous fîmes, le mieux que nous pûmes, laver notre demeure. Je me croyais retourné à mes chenils de New-Road : ce souvenir de ma pauvreté ne me déplaisait pas. Établi dans ce cabinet diplomatique, je commençai à délivrer des passe-ports et à m’occuper de fonctions aussi importantes. Mon écriture était un obstacle à mes talents, et le cardinal Fesch haussait les épaules quand il apercevait ma signature. N’ayant presque rien à faire dans ma chambre aérienne, je regardais par-dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes ; une cantatrice future, instruisant sa voix, me poursuivait de son solfège éternel ; heureux quand il passait quelque enterrement pour me désennuyer ! Du haut de ma fenêtre, je vis dans l’abîme de la rue le convoi d’une jeune mère : on la portait, le visage découvert, entre deux rangs de pèlerins blancs ; son nouveau-né, mort aussi et couronné de fleurs, était couché à ses pieds.
Il m’échappa une grande faute : ne doutant de rien, je crus devoir rendre visite aux personnes notables ; j’allai, sans façon, offrir l’hommage de mon respect au roi abdicataire de Sardaigne. Un horrible cancan sortit de cette démarche insolite ; tous les diplomates se boutonnèrent. « Il est perdu ! il est perdu ! » répétaient les caudataires et les attachés, avec la joie que l’on éprouve charitablement aux mésaventures d’un homme, quel qu’il soit. Pas une buse diplomatique qui ne se crût supérieure à moi de toute la hauteur de sa bêtise. On espérait bien que j’allais tomber, quoique je ne fusse rien et que je ne comptasse pour rien : n’importe, c’était quelqu’un qui tombait, cela fait toujours plaisir. Dans ma simplicité, je ne me doutais pas de mon crime, et, comme depuis, je n’aurais pas donné d’une place quelconque un fétu. Les rois, auxquels on croyait que j’attachais une importance si grande, n’avaient à mes yeux que celle du malheur. On écrivit de Rome à Paris mes effroyables sottises : heureusement j’avais affaire à Bonaparte ; ce qui devait me noyer me sauva.
Toutefois, si de prime abord et de plein saut devenir premier secrétaire d’ambassade sous un prince de l’Église, oncle de Napoléon, paraissait être quelque chose, c’était néanmoins comme si j’eusse été expéditionnaire dans une préfecture. Dans les démêlés qui se préparaient, j’aurais pu trouver à m’occuper, mais on ne m’initiait à aucun mystère. Je me pliais parfaitement au contentieux de chancellerie : mais à quoi bon perdre mon temps dans des détails à la portée de tous les commis ?
Après mes longues promenades et mes fréquentations du Tibre, je ne rencontrais en rentrant, pour m’occuper, que les parcimonieuses tracasseries du cardinal, les rodomontades gentilhommières de l’évêque de Châlons, et les incroyables menteries du futur évêque de Maroc. L’abbé Guillon, profitant d’une ressemblance de noms qui sonnaient à l’oreille de la même manière que le sien, prétendait, après s’être échappé miraculeusement du massacre des Carmes, avoir donné l’absolution à madame de Lamballe, à la Force. Il se vantait d’être l’auteur du discours de Robespierre à l’Être suprême. Je pariai, un jour, lui faire dire qu’il était allé en Russie : il n’en convint pas tout à fait, mais il avoua avec modestie qu’il avait passé quelques mois à Saint-Pétersbourg.
M. de La Maisonfort, homme d’esprit qui se cachait, eut recours à moi, et bientôt M. Bertin l’aîné, propriétaire des Débats, m’assista de son amitié dans une circonstance douloureuse. Exilé à l’île d’Elbe par l’homme qui, revenant à son tour de l’île d’Elbe, le poussa à Gand, M. Bertin avait obtenu, en 1803, du républicain M. Briot que j’ai connu, la permission d’achever son ban en Italie. C’est avec lui que je visitai les ruines de Rome et que je vis mourir madame de Beaumont ; deux choses qui ont lié sa vie à la mienne. Critique plein de goût, il m’a donné, ainsi que son frère, d’excellents conseils pour mes ouvrages. Il eût montré un vrai talent de parole, s’il avait été appelé à la tribune. Longtemps légitimiste, ayant subi l’épreuve de la prison du Temple et celle de la déportation à l’île d’Elbe, ses principes sont, au fond, demeurés les mêmes. Je resterai fidèle au compagnon de mes mauvais jours ; toutes les opinions politiques de la terre seraient trop payées par le sacrifice d’une heure d’une sincère amitié : il suffit que je reste invariable dans mes opinions, comme je reste attaché à mes souvenirs.
Vers le milieu de mon séjour à Rome, la princesse Borghèse arriva : j’étais chargé de lui remettre des souliers de Paris. Je lui fus présenté ; elle fit sa toilette devant moi : la jeune et jolie chaussure qu’elle mit à ses pieds ne devait fouler qu’un instant cette vieille terre.
Un malheur me vint enfin occuper : c’est une ressource sur laquelle on peut toujours compter.
Quand je partis de France, nous étions bien aveuglés sur madame de Beaumont : elle pleura beaucoup, et son testament a prouvé qu’elle se croyait condamnée. Cependant ses amis, sans se communiquer leur crainte, cherchaient à se rassurer ; ils croyaient aux miracles des eaux, achevés ensuite par le soleil d’Italie ; ils se quittèrent et prirent des routes diverses : le rendez-vous était Rome.
Des fragments écrits à Paris, au Mont-Dore, à Rome, par madame de Beaumont, et trouvés dans ses papiers, montrent quel était l’état de son âme.
Paris.
« Depuis plusieurs années, ma santé dépérit d’une manière sensible. Des symptômes que je croyais le signal du départ sont survenus sans que je sois encore prête à partir. Les illusions redoublent avec les progrès de la maladie. J’ai vu beaucoup d’exemples de cette singulière faiblesse, et je m’aperçois qu’ils ne me serviront de rien. Déjà je me laisse aller à faire des remèdes aussi ennuyeux qu’insignifiants, et, sans doute, je n’aurai pas plus de force pour me garantir des remèdes cruels dont on ne manque pas de martyriser ceux qui doivent mourir de la poitrine. Comme les autres, je me livrerai à l’espérance ; à l’espérance ! puis-je donc désirer de vivre ? Ma vie passée a été une suite de malheurs, ma vie actuelle est pleine d’agitations et de troubles ; le repos de l’âme m’a fui pour jamais. Ma mort serait un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d’autres, et pour moi le plus grand des biens.
« Ce 21 floréal, 10 mai, anniversaire de la mort de ma mère et de mon frère :
« Je péris la dernière et la plus misérable !
« Oh ! pourquoi n’ai-je pas le courage de mourir ? Cette maladie, que j’avais presque la faiblesse de craindre, s’est arrêtée, et peut-être suis-je condamnée à vivre longtemps : il me semble cependant que je mourrais avec joie :
« Mes jours ne valent pas qu’il m’en coûte un soupir.
« Personne n’a plus que moi à se plaindre de la nature : en me refusant tout, elle m’a donné le sentiment de tout ce qui me manque. Il n’y a pas d’instant où je ne sente le poids de la complète médiocrité à laquelle je suis condamnée. Je sais que le contentement de soi et le bonheur sont souvent le prix de cette médiocrité dont je me plains amèrement ; mais en n’y joignant pas le don des illusions la nature en a fait pour moi un supplice. Je ressemble à un être déchu qui ne peut oublier ce qu’il a perdu, qui n’a pas la force de le regagner. Ce défaut absolu d’illusion, et par conséquent d’entraînement, fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me juger et je vois mes amis tels qu’ils sont. Je n’ai de prix que par une extrême bonté qui n’a assez d’activité, ni pour être appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l’impatience de mon caractère m’ôte tout le charme : elle me fait plus souffrir des maux d’autrui qu’elle ne me donne de moyens de les réparer. Cependant je lui dois le peu de véritables jouissances que j’ai eues dans ma vie ; je lui dois surtout de ne pas connaître l’envie, apanage si ordinaire de la médiocrité sentie. »
Mont-Dore.
« J’avais le projet d’entrer sur moi dans quelques détails ; mais l’ennui me fait tomber la plume des mains.
« Tout ce que ma position a d’amer et de pénible se changerait en bonheur, si j’étais sûre de cesser de vivre dans quelques mois.
« Quand j’aurais la force de mettre moi-même à mes chagrins le seul terme qu’ils puissent avoir, je ne l’emploierais pas : ce serait aller contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une blessure trop douloureuse dans l’âme que j’ai jugée digne de m’appuyer dans mes maux.
« Je me supplie en pleurant de prendre un parti aussi rigoureux qu’indispensable. Charlotte Corday prétend qu’il n’y a point de dévouement dont on ne retire plus de jouissance qu’il n’en a coûté de peine à s’y décider ; mais elle allait mourir, et je puis vivre encore longtemps. Que deviendrai-je ? Où me cacher ? Quel tombeau choisir ? Comment empêcher l’espérance d’y pénétrer ? Quelle puissance en murera la porte ?
« M’éloigner en silence, me laisser oublier, m’ensevelir pour jamais, tel est le devoir qui m’est imposé et que j’espère avoir le courage d’accomplir. Si le calice est trop amer, une fois oubliée rien ne me forcera de l’épuiser en entier, et peut-être que tout simplement ma vie ne sera pas aussi longue que je le crains.
« Si j’avais déterminé le lieu de ma retraite, il me semble que je serais plus calme ; mais la difficulté du moment ajoute aux difficultés qui naissent de ma faiblesse, et il faut quelque chose de surnaturel pour agir contre soi avec force, pour se traiter avec autant de rigueur que le pourrait faire un ennemi violent et cruel. »
Rome, ce 28 octobre.
« Depuis dix mois, je n’ai pas cessé de souffrir ; Depuis six, tous les symptômes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degré : il ne me manque plus que les illusions, et peut-être en ai-je ! »
M. Joubert, effrayé de cette envie de mourir qui tourmentait madame de Beaumont, lui adressait ces paroles dans ses Pensées : « Aimez et respectez la vie, sinon pour elle, au moins pour vos amis. En quelque état que soit la vôtre, j’aimerai toujours mieux vous savoir occupée à la filer qu’à la découdre. »
Ma sœur, dans ce moment, écrivait à madame de Beaumont. Je possède cette correspondance, que la mort m’a rendue. L’antique poésie représente je ne sais quelle Néréide comme une fleur flottant sur l’abîme : Lucile était cette fleur. En rapprochant ses lettres des fragments cités plus haut, on est frappé de cette ressemblance de tristesse d’âme, exprimée dans le langage différent de ces anges infortunés. Quand je songe que j’ai vécu dans la société de telles intelligences, je m’étonne de valoir si peu. Ces pages de deux femmes supérieures, disparues de la terre à peu de distance l’une de l’autre, ne tombent pas sous mes yeux, qu’elles ne m’affligent amèrement :
À Lascardais, ce 30 juillet.
« J’ai été si charmée, madame, de recevoir enfin une lettre de vous, que je ne me suis pas donné le temps de prendre le plaisir de la lire de suite tout entière : j’en ai interrompu la lecture pour aller apprendre à tous les habitants de ce château que je venais de recevoir de vos nouvelles, sans réfléchir qu’ici ma joie n’importe guère, et que même presque personne ne savait que j’étais en correspondance avec vous. Me voyant environnée de visages froids, je suis remontée dans ma chambre, prenant mon parti d’être seule joyeuse. Je me suis mise à achever de lire votre lettre, et, quoique je l’aie relue plusieurs fois, à vous dire vrai, madame, je ne sais pas tout ce qu’elle contient. La joie que je ressens toujours en voyant cette lettre si désirée nuit à l’attention que je lui dois.
« Vous partez donc, madame ? N’allez pas, rendue au Mont-Dore, oublier votre santé ; donnez-lui tous vos soins, je vous en supplie du meilleur et du plus tendre de mon cœur. Mon frère m’a mandé qu’il espérait vous voir en Italie. Le destin, comme la nature, se plaît à le distinguer de moi d’une manière bien favorable. Au moins, je ne céderai pas à mon frère le bonheur de vous aimer : je le partagerai avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que j’ai le cœur serré et abattu ! Vous ne savez pas combien vos lettres me sont salutaires, comme elles m’inspirent du dédain pour mes maux ! L’idée que je vous occupe, que je vous intéresse, m’élève singulièrement le courage. Écrivez-moi donc, madame, afin que je puisse conserver une idée qui m’est si nécessaire.
« Je n’ai point encore vu M. Chênedollé ; je désire beaucoup son arrivée. Je pourrai lui parler de vous et de M. Joubert ; ce sera pour moi un bien grand plaisir. Souffrez, madame, que je vous recommande encore votre santé, dont le mauvais état m’afflige et m’occupe sans cesse. Comment ne vous aimez-vous pas ? Vous êtes si aimable et si chère à tous : ayez donc la justice de faire beaucoup pour vous.
« Lucile. »
Ce 2 septembre.
« Ce que vous me mandez, madame, de votre santé, m’alarme et m’attriste ; cependant je me rassure en pensant à votre jeunesse, en songeant que, quoique vous soyez fort délicate, vous êtes pleine de vie.
« Je suis désolée que vous soyez dans un pays qui vous déplaît. Je voudrais vous voir environnée d’objets propres à vous distraire et à vous ranimer. J’espère qu’avec le retour de votre santé, vous vous réconcilierez avec l’Auvergne : il n’est guère de lieu qui ne puisse offrir quelque beauté à des yeux tels que les vôtres. J’habite maintenant Rennes : je me trouve assez bien de mon isolement. Je change, comme vous voyez, madame, souvent de demeure ; j’ai bien la mine d’être déplacée sur la terre : effectivement, ce n’est pas d’aujourd’hui que je me regarde comme une de ses productions superflues. Je crois, madame, vous avoir parlé de mes chagrins et de mes agitations. À présent, il n’est plus question de tout cela, je jouis d’une paix intérieure qu’il n’est plus au pouvoir de personne de m’enlever. Quoique parvenue à mon âge, ayant, par circonstance et par goût, mené presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais, madame, nullement le monde : j’ai fait enfin cette maussade connaissance. Heureusement la réflexion est venue à mon secours. Je me suis demandé qu’avait donc ce monde de si formidable et où résidait sa valeur, lui qui ne peut jamais être, dans le mal comme dans le bien, qu’un objet de pitié ! N’est-il pas vrai, madame, que le jugement de l’homme est aussi borné que le reste de son être, aussi mobile et d’une incrédulité égale à son ignorance ? Toutes ces bonnes ou mauvaises raisons m’ont fait jeter avec aisance, derrière moi, la robe bizarre dont je m’étais revêtue : je me suis trouvée pleine de sincérité et de force ; on ne peut plus me troubler. Je travaille de tout mon pouvoir à ressaisir ma vie, à la mettre tout entière sous ma dépendance.
« Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop à plaindre, puisque mon frère, la meilleure partie de moi-même, est dans une situation agréable, qu’il me reste des yeux pour admirer les merveilles de la nature, Dieu pour appui, et pour asile un cœur plein de paix et de doux souvenirs. Si vous avez la bonté, madame, de continuer à m’écrire, cela me sera un grand surcroît de bonheur. »
Le mystère du style, mystère sensible partout, présent nulle part ; la révélation d’une nature douloureusement privilégiée ; l’ingénuité d’une fille qu’on croirait être dans sa première jeunesse, et l’humble simplicité d’un génie qui s’ignore, respirent dans ces lettres, dont je supprime un grand nombre. Madame de Sévigné écrivait-elle à madame de Grignan avec une affection plus reconnaissante que madame de Caud à madame de Beaumont ? Sa tendresse pouvait se mêler de marcher côte à côte avec la sienne. Ma sœur aimait mon amie avec toute la passion du tombeau, car elle sentait qu’elle allait mourir. Lucile n’avait presque point cessé d’habiter près des Rochers ; mais elle était la fille de son siècle et la Sévigné de la solitude.
Une lettre de M. Ballanche, datée du 30 fructidor, m’annonça l’arrivée de madame de Beaumont, venue du Mont-Dore à Lyon et se rendant en Italie. Il me mandait que le malheur que je redoutais n’était point à craindre, et que la santé de la malade paraissait s’améliorer. Madame de Beaumont, parvenue à Milan, y rencontra M. Bertin que des affaires y avaient appelé : il eut la complaisance de se charger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit à Florence où j’étais allé l’attendre. Je fus terrifié à sa vue ; elle n’avait plus que la force de sourire. Après quelques jours de repos, nous nous mîmes en route pour Rome, cheminant au pas pour éviter les cahots. Madame de Beaumont recevait partout des soins empressés : un attrait vous intéressait à cette aimable femme, si délaissée et si souffrante. Dans les auberges, les servantes même se laissaient prendre à cette douce commisération.
Ce que je sentais peut se deviner : on a conduit des amis à la tombe, mais ils étaient muets et un reste d’espérance inexplicable ne venait pas rendre votre douleur plus poignante. Je ne voyais plus le beau pays que nous traversions ; j’avais pris le chemin de Pérouse : que m’importait l’Italie ? J’en trouvais encore le climat trop rude, et si le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des tempêtes.
À Terni, madame de Beaumont parla d’aller voir la cascade ; ayant fait un effort pour s’appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit : « Il faut laisser tomber les flots. » J’avais loué pour elle à Rome une maison solitaire près de la place d’Espagne, sous le mont Pincio ; il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour plantée d’un figuier. J’y déposai la mourante. J’avais eu beaucoup de peine à me procurer cette retraite, car il y a un préjugé à Rome contre les maladies de poitrine, regardées comme contagieuses.
À cette époque de la renaissance de l’ordre social, on recherchait ce qui avait appartenu à l’ancienne monarchie : le pape envoya savoir des nouvelles de la fille de M. de Montmorin ; le cardinal Consalvi et les membres du sacré collège imitèrent Sa Sainteté ; le cardinal Fesch lui-même donna à madame de Beaumont jusqu’à sa mort des marques de déférence et de respect que je n’aurais pas attendues de lui, et qui m’ont fait oublier les misérables divisions des premiers temps de mon séjour à Rome. J’avais écrit à M. Joubert les inquiétudes dont j’étais tourmenté avant l’arrivée de madame de Beaumont : « Notre amie m’écrit du Mont-Dore, lui disais-je, des lettres qui me brisent l’âme : elle dit qu’elle sent qu’il n’y a plus d’huile dans la lampe ; elle parle des derniers battements de son cœur. Pourquoi l’a-t-on laissée seule dans ce voyage ? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit ? Que deviendrons-nous si nous la perdons ? qui nous consolera d’elle ? Nous ne sentons le prix de nos amis qu’au moment où nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d’eux : le ciel nous en punit ; il nous les enlève, et nous sommes épouvantés de la solitude qu’ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher Joubert ; je me sens aujourd’hui mon cœur de vingt ans ; cette Italie m’a rajeuni ; j’aime tout ce qui m’est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément : je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d’une espèce si rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang. Souffrez mes lamentations : je suis sûr que vous êtes aussi malheureux que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de Bretagne. »