Mémoires d’outre-tombe (page 24)
Madame de Beaumont se trouva d’abord un peu soulagée. La malade elle-même recommença à croire à sa vie. J’avais la satisfaction de penser que, du moins, madame de Beaumont ne me quitterait plus : je comptais la conduire à Naples au printemps, et de là envoyer ma démission au ministre des affaires étrangères. M. d’Agincourt, ce véritable philosophe, vint voir le léger oiseau de passage, qui s’était arrêté à Rome avant de se rendre à la terre inconnue ; M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres, se présenta. Ces renforts d’espérances soutinrent la malade et la bercèrent d’une illusion qu’au fond de l’âme elle n’avait plus. Des lettres cruelles à lire m’arrivaient de tous côtés, m’exprimant des craintes et des espérances. Le 4 d’octobre, Lucile m’écrivait de Rennes :
« J’avais commencé l’autre jour une lettre pour toi ; je viens de la chercher inutilement ; je t’y parlais de madame de Beaumont, et je me plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis quelques mois ! Aussi ces paroles du prophète me reviennent sans cesse à l’esprit : Le Seigneur vous couronnera de maux et vous jettera comme une balle. Mais laissons mes peines et parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les persuader fondées : je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de jeunesse, et presque immatérielle ; rien de funeste ne peut, à son sujet, me tomber dans le cœur. Le ciel, qui connaît nos sentiments pour elle, nous la conservera sans doute. Mon ami, nous ne la perdrons point ; il me semble que j’en ai au-dedans de moi la certitude. Je me plais à penser que, lorsque tu recevras cette lettre, tes soucis seront dissipés. Dis-lui de ma part tout le véritable et tendre intérêt que je prends à elle ; dis-lui que son souvenir est pour moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens ta promesse et ne manque pas de m’en donner le plus possible des nouvelles. Mon Dieu ! quel long espace de temps il va s’écouler avant que je ne reçoive une réponse à cette lettre ! Que l’éloignement est quelque chose de cruel ! D’où vient que tu me parles de ton retour en France ? Tu cherches à me flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s’élève en moi une douce pensée, celle de ton amitié, celle que je suis dans ton souvenir telle qu’il a plu à Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde plus sur la terre de sûr asile pour moi que ton cœur ; je suis étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère, te reverrai-je ? cette idée ne s’offre pas à moi d’une manière bien distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves qu’entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant ! Adieu, félicité sans mélange ! Ô souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures ?
« Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur dans l’instant de la séparation ; chaque jour ajoute au chagrin que je ressens de ton absence, et serais-tu cent ans à Rome que tu ne viendrais pas à bout de ce chagrin. Pour me faire illusion sur ton éloignement, il ne se passe pas de jour où je ne lise quelques feuilles de ton ouvrage : je fais tous mes efforts pour croire t’entendre. L’amitié que j’ai pour toi est bien naturelle : dès notre enfance, tu as été mon défenseur et mon ami ; jamais tu ne m’as coûté une larme, et jamais tu n’as fait un ami sans qu’il soit devenu le mien. Mon aimable frère, le ciel, qui se plaît à se jouer de toutes mes autres félicités, veut que je trouve mon bonheur tout en toi, que je me confie à ton cœur. Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes lettres chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache pas quel espace de temps j’y pourrai rester. Depuis notre dernière séparation, je suis toujours, à l’égard de ma demeure, comme un sable mouvant qui me manque sous les pieds : il est bien vrai que pour quiconque ne me connaît pas, je dois paraître inexplicable ; cependant je ne varie que de forme, car le fond reste constamment le même. »
La voix du cygne qui s’apprêtait à mourir fut transmise par moi au cygne mourant : j’étais l’écho de ces ineffables et derniers concerts !
Une autre lettre, bien différente de celle-ci, mais écrite par une femme dont le rôle a été extraordinaire, madame de Krüdener, montre l’empire que madame de Beaumont, sans aucune force de beauté, de renommée, de puissance ou de richesse, exerçait sur les esprits.
Paris, 24 novembre 1803.
« J’ai appris avant-hier par M. Michaud, qui est revenu de Lyon, que madame de Beaumont était à Rome et qu’elle était très, très-malade : voilà ce qu’il m’a dit. J’en ai été profondément affligée ; mes nerfs s’en sont ressentis, et j’ai beaucoup pensé à cette femme charmante, que je ne connaissais pas depuis longtemps, mais que j’aimais véritablement. Que de fois j’ai désiré pour elle du bonheur ! Que de fois j’ai souhaité qu’elle pût franchir les Alpes et trouver sous le ciel de l’Italie les douces et profondes émotions que j’y ai ressenties moi-même ! Hélas ! n’aurait-elle atteint ce pays si ravissant que pour n’y connaître que les douleurs et pour y être exposée à des dangers que je redoute ! Je ne saurais vous exprimer combien cette idée m’afflige. Pardon, si j’en ai été si absorbée que je ne vous ai pas encore parlé de vous-même, mon cher Chateaubriand ; vous devez connaître mon sincère attachement pour vous, et, en vous montrant l’intérêt si vrai que m’inspire madame de Beaumont, c’est vous toucher plus que je n’eusse
Philippoteaux del. Leguay sc Imp Vve Sarazin
MADAME DE BEAUMONT
au Colysée
pu le faire en m’occupant de vous. J’ai devant mes yeux ce triste spectacle ; j’ai le secret de la douleur, et mon âme s’arrête toujours avec déchirement devant ces âmes auxquelles la nature donna la puissance de souffrir plus que les autres. J’espérais que madame de Beaumont jouirait du privilège qu’elle reçut, d’être plus heureuse ; j’espérais qu’elle retrouverait un peu de santé avec le soleil d’Italie et le bonheur de votre présence. Ah ! rassurez-moi, parlez-moi ; dites-lui que je l’aime sincèrement, que je fais des vœux pour elle. A-t-elle eu ma lettre écrite en réponse à la sienne à Clermont ? Adressez votre réponse à Michaud : je ne vous demande qu’un mot, car je sais, mon cher Chateaubriand, combien vous êtes sensible et combien vous souffrez. Je la croyais mieux ; je ne lui ai pas écrit ; j’étais accablée d’affaires ; mais je pensais au bonheur qu’elle aurait de vous revoir, et je savais le concevoir. Parlez-moi un peu de votre santé ; croyez à mon amitié, à l’intérêt que je vous ai voué à jamais, et ne m’oubliez pas. « B. Krüdener. »
Le mieux que l’air de Rome avait fait éprouver à madame de Beaumont ne dura pas : les signes d’une destruction immédiate disparurent, il est vrai ; mais il semble que le dernier moment s’arrête toujours pour nous tromper. J’avais essayé deux ou trois fois une promenade en voiture avec la malade ; je m’efforçais de la distraire, en lui faisant remarquer la campagne et le ciel : elle ne prenait plus goût à rien. Un jour, je la menai au Colisée ; c’était un de ces jours d’octobre, tels qu’on n’en voit qu’à Rome. Elle parvint à descendre, et alla s’asseoir sur une pierre, en face d’un des autels placés au pourtour de l’édifice. Elle leva les yeux ; elle les promena lentement sur ces portiques morts eux-mêmes depuis tant d’années, et qui avaient vu tant mourir ; les ruines étaient décorées de ronces et d’ancolies safranées par l’automne et noyées dans la lumière. La femme expirante abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu’à l’arène, ses regards qui quittaient le soleil ; elle les arrêta sur la croix de l’autel, et me dit : « Allons ; j’ai froid. » Je la reconduisis chez elle ; elle se coucha et ne se releva plus.
Je m’étais mis en rapport avec le comte de La Luzerne ; je lui envoyais de Rome, par chaque courrier, le bulletin de la santé de sa belle-sœur. Lorsqu’il avait été chargé par Louis XVI d’une mission diplomatique à Londres, il avait emmené mon frère avec lui : André Chénier faisait partie de cette ambassade.
Les médecins que j’avais assemblés de nouveau, après l’essai de la promenade, me déclarèrent qu’un miracle seul pouvait sauver madame de Beaumont. Elle était frappée de l’idée qu’elle ne passerait pas le 2 novembre, jour des Morts ; puis elle se rappela qu’un de ses parents, je ne sais lequel, avait péri le 4 novembre. Je lui disais que son imagination était troublée ; qu’elle reconnaîtrait la fausseté de ses frayeurs ; elle me répondait, pour me consoler : « Oh ! oui, j’irai plus loin ! » Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dérober ; elle me tendit la main, et me dit : « Vous êtes un enfant ; est-ce que vous ne vous y attendiez pas ? »
La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille. Elle me parla d’arrangements de fortune, et me dit, à propos de son testament, que tout était fini ; mais que tout était à faire, et qu’elle aurait désiré seulement avoir deux heures pour s’occuper de cela. Le soir, le médecin m’avertit qu’il se croyait obligé de prévenir la malade qu’il était temps de songer à mettre ordre à sa conscience : j’eus un moment de faiblesse ; la crainte de précipiter, par l’appareil de la mort, le peu d’instants que madame de Beaumont avait encore à vivre, m’accabla. Je m’emportai contre le médecin, puis je le suppliai d’attendre au moins jusqu’au lendemain.
Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j’avais dans le sein. La malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en dehors, tremblant à tous les bruits que j’entendais : quand on entr’ouvrait la porte, j’apercevais la clarté débile d’une veilleuse qui s’éteignait.
Le vendredi 4 novembre, j’entrai, suivi du médecin. Madame de Beaumont s’aperçut de mon trouble, elle me dit : « Pourquoi êtes vous comme cela ? J’ai passé une bonne nuit. » Le médecin affecta alors de me dire tout haut qu’il désirait m’entretenir dans la chambre voisine. Je sortis : quand je rentrai, je ne savais plus si j’existais. Madame de Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je me jetai au bord de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me regarda et me dit d’une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force : « Je ne croyais pas que c’eût été tout à fait aussi prompt : allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l’abbé de Bonnevie. »
L’abbé de Bonnevie, s’étant fait donner des pouvoirs, se rendit chez madame de Beaumont. Elle lui déclara qu’elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion ; mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l’avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence ; qu’elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle ; qu’elle espérait, toutefois, que les maux qu’elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l’autre. Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.
Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux et disant qu’il n’avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme. On envoya chercher le curé, pour administrer les sacrements. Je retournai auprès de madame de Beaumont. En m’apercevant, elle me dit : « Eh bien, êtes-vous content de moi ? » Elle s’attendrit sur ce qu’elle daignait appeler mes bontés pour elle : ah ! si j’avais pu dans ce moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice de tous les miens, avec quelle joie je l’aurais fait ! Les autres amis de madame de Beaumont, qui n’assistaient pas à ce spectacle, n’avaient du moins qu’une fois à pleurer : debout, au chevet de ce lit de douleurs d’où l’homme entend sonner son heure suprême, chaque sourire de la malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s’effaçant. Une idée déplorable vînt me bouleverser : je m’aperçus que madame de Beaumont ne s’était doutée qu’à son dernier soupir de l’attachement véritable que j’avais pour elle : elle ne cessait d’en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu’elle m’était à charge, et elle avait désiré s’en aller pour me débarrasser d’elle.
Le curé arriva à onze heures : la chambre se remplit de cette foule de curieux et d’indifférents qu’on ne peut empêcher de suivre le prêtre à Rome. Madame de Beaumont vit la formidable solennité sans le moindre signe de frayeur. Nous nous mîmes à genoux, et la malade reçut à la fois la communion et l’extrême-onction. Quand tout le monde se fut retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande élévation d’esprit et l’amitié la plus touchante ; elle m’engagea surtout à vivre auprès de madame de Chateaubriand et de M. Joubert ; mais M. Joubert devait-il vivre ?
Elle me pria d’ouvrir la fenêtre, parce qu’elle se sentait oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer.
Entre deux et trois heures de l’après-midi, madame de Beaumont demanda à changer de lit à madame Saint-Germain, vieille femme de chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d’une aussi bonne maîtresse : le médecin s’y opposa dans la crainte que madame de Beaumont n’expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu’elle sentait l’approche de l’agonie. Tout à coup elle rejeta sa couverture, me tendit une main, serra la mienne avec contraction ; ses yeux s’égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes à quelqu’un qu’elle voyait au pied de son lit ; puis, reportant cette main sur sa poitrine, elle disait : « C’est là ! » Consterné, je lui demandai si elle me reconnaissait : l’ébauche d’un sourire parut au milieu de son égarement ; elle me fit une légère affirmation de tête : sa parole n’était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde : une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements ; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh ! moment d’horreur et d’effroi, je le sentis s’arrêter ! nous inclinâmes sur son oreiller la femme arrivée au repos ; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front ; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l’étrangère : le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini.
Ordinairement ceux qui pleurent peuvent jouir en paix de leurs larmes, d’autres se chargent de veiller aux derniers soins de la religion : comme représentant, pour la France, le cardinal-ministre absent alors, comme le seul ami de la fille de M. de Montmorin, et responsable envers sa famille, je fus obligé de présider à tout : il me fallut désigner le lieu de la sépulture, m’occuper de la profondeur et de la largeur de la fosse, faire délivrer le linceul et donner au menuisier les dimensions du cercueil.
Deux religieux veillèrent auprès de ce cercueil qui devait être porté à Saint-Louis des Français. Un de ces pères était d’Auvergne et né à Montmorin même. Madame de Beaumont avait désiré qu’on l’ensevelît dans une pièce d’étoffe que son frère Auguste, seul échappé à l’échafaud, lui avait envoyée de l’Île-de-France. Cette étoffe n’était point à Rome ; on n’en trouva qu’un morceau qu’elle portait partout. Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. Les ecclésiastiques français étaient convoqués ; la princesse Borghèse prêta le char funèbre de sa famille ; le cardinal Fesch avait laissé l’ordre, en cas d’un accident trop prévu, d’envoyer sa livrée et ses voitures. Le samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d’une grande foule, passa madame de Beaumont par le chemin où nous passons tous. Le dimanche 6 novembre, la messe de l’enterrement fut célébrée. Les funérailles eussent été moins françaises à Paris qu’elles ne le furent à Rome. Cette architecture religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions de notre ancienne patrie ; ces tombeaux où sont inscrits les noms de quelques-unes des races les plus historiques de nos annales ; cette église, sous la protection d’un grand saint, d’un grand roi et d’un grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je désirais que le dernier rejeton d’une famille jadis haut placée trouvât du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que l’amitié ne lui manquât pas comme la fortune.
La population romaine, accoutumée aux étrangers, leur sert de frères et de sœurs. Madame de Beaumont a laissé, sur ce sol hospitalier aux morts, un pieux
Fath del. Weil sculp Imp Vve Sarazin
MARIE JOSEPH CHENIER
Garnier frères Éditeurs
souvenir ; on se la rappelle encore : j’ai vu Léon XII prier à son tombeau. En 1828, je visitai le monument de celle qui fut l’âme d’une société évanouie ; le bruit de mes pas autour de ce monument muet, dans une église solitaire, m’était une admonition. « Je t’aimerai toujours, dit l’épitaphe grecque ; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t’en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis. » Si l’on rapportait à l’échelle des événements publics les calamités d’une vie privée, ces calamités devraient à peine occuper un mot dans des Mémoires. Qui n’a perdu un ami ? qui ne l’a vu mourir ? qui n’aurait à retracer une pareille scène de deuil ? La réflexion est juste, cependant personne ne s’est corrigé de raconter ses propres aventures : sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une famille à terre qui les intéresse et dont ils s’entretiennent mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles. C’est, d’ailleurs, une erreur de croire que les révolutions, les accidents renommés, les catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre nature : nous travaillons tous un à un à la chaîne de l’histoire commune, et c’est de toutes ces existences individuelles que se compose l’univers humain aux yeux de Dieu.
En assemblant des regrets autour des cendres de madame de Beaumont, je ne fais que déposer sur un tombeau les couronnes qui lui étaient destinées.
LETTRE DE M. CHÊNEDOLLÉ.
« Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de toute la part que je prends à votre affliction. Ma douleur n’est pas aussi grande que la vôtre, parce que cela n’est pas possible ; mais je suis bien profondément affligé de cette perte, et elle vient noircir encore cette vie qui, depuis longtemps, n’est plus que de la souffrance pour moi. Ainsi donc passe et s’efface de dessus la terre tout ce qu’il y a de bon, d’aimable et de sensible. Mon pauvre ami, dépêchez-vous de repasser en France ; venez chercher quelques consolations auprès de votre vieux ami. Vous savez si je vous aime : venez.
« J’étais dans la plus grande inquiétude sur vous : il y avait plus de trois mois que je n’avais reçu de vos nouvelles, et trois de mes lettres sont restées sans réponse. Les avez-vous reçues ? Madame de Caud a cessé tout à coup de m’écrire, il y a deux mois. Cela m’a causé une peine mortelle, et cependant je crois n’avoir aucun tort à me reprocher envers elle. Mais, quoi qu’elle fasse, elle ne pourra m’ôter l’amitié tendre et respectueuse que je lui ai vouée pour la vie. Fontanes et Joubert ont aussi cessé de m’écrire ; ainsi, tout ce que j’aimais semble s’être réuni pour m’oublier à la fois. Ne m’oubliez pas, ô vous, mon bon ami, et que sur cette terre de larmes il me reste encore un cœur sur lequel je puisse compter ! Adieu ! je vous embrasse en pleurant. Soyez sûr, mon bon ami, que je sens votre perte comme on doit la sentir. »
23 novembre 1803.
LETTRE DE M. DE FONTANES.
« Je partage tous vos regrets, mon cher ami : je sens la douleur de votre situation. Mourir si jeune et après avoir survécu à toute sa famille ! Mais, du moins, cette intéressante et malheureuse femme n’aura pas manqué des secours et des souvenirs de l’amitié. Sa mémoire vivra dans des cœurs dignes d’elle. J’ai fait passer à M. de la Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le vieux Saint-Germain, domestique de votre amie, s’est chargé de la porter. Ce bon serviteur m’a fait pleurer en me parlant de sa maîtresse. Je lui ai dit qu’il avait un legs de dix mille francs ; mais il ne s’en est pas occupé un seul moment. S’il était possible de parler d’affaires dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu’il était bien naturel de vous donner au moins l’usufruit d’un bien qui doit passer à des collatéraux éloignés et presque inconnus. J’approuve votre conduite ; je connais votre délicatesse ; mais je ne puis avoir pour mon ami le même désintéressement qu’il a pour lui-même. J’avoue que cet oubli m’étonne et m’afflige. Madame de Beaumont sur son lit de mort vous a parlé, avec l’éloquence du dernier adieu, de l’avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir plus de force que la mienne. Mais vous a-t-elle conseillé de renoncer à huit ou dix mille francs d’appointements lorsque votre carrière était débarrassée des premières épines ? Pourriez-vous précipiter, mon cher ami, une démarche aussi importante ? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j’aurai à vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous dirais : Venez tout à l’heure. Mais vos intérêts me sont aussi chers que les miens et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour vous dédommager des avantages que vous perdez volontairement. Je sais que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais à la merci des premiers besoins ; mais je vois là plus de gloire que de fortune. Votre éducation, vos habitudes, veulent un peu de dépense. La renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable science du pot-au-feu est à la tête de toutes les autres quand on veut vivre indépendant et tranquille. J’espère toujours que rien ne vous déterminera à chercher la fortune chez les étrangers. Eh ! mon ami, soyez sûr qu’après les premières caresses ils valent encore moins que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces réflexions, ses derniers moments ont dû être un peu troublés ; mais j’espère qu’au pied de sa tombe vous trouverez des leçons et des lumières supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait : elle vous conseillera bien. Sa mémoire et votre cœur vous guideront sûrement : je ne suis plus en peine si vous les écoutez tous deux. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement. »
M. Necker m’écrivit la seule lettre que j’aie jamais reçue de lui. J’avais été témoin de la joie de la cour lors du renvoi de ce ministre, dont les honnêtes opinions contribuèrent au renversement de la monarchie. Il avait été collègue de M. de Montmorin. M. Necker allait bientôt mourir au lieu d’où sa lettre était datée : n’ayant pas alors auprès de lui madame de Staël, il trouva quelques larmes pour l’amie de sa fille :
LETTRE DE M. NECKER.
« Ma fille, monsieur, en se mettant en route pour l’Allemagne, m’a prié d’ouvrir les paquets d’un grand volume qui pourraient lui être adressés, afin de juger s’ils valaient la peine de les lui faire parvenir par la poste : c’est le motif qui m’instruit, avant elle, de la mort de madame de Beaumont. Je lui ai envoyé, monsieur, votre lettre à Francfort, d’où elle sera probablement transmise plus loin, et peut-être à Weimar ou à Berlin. Ne soyez donc pas surpris, monsieur, si vous ne recevez pas la réponse de madame de Staël aussitôt que vous avez droit de l’attendre. Vous êtes bien sûr, monsieur, de la douleur qu’éprouvera madame de Staël en apprenant la perte d’une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un profond sentiment. Je m’associe à sa peine, je m’associe à la vôtre, monsieur, et j’ai une part à moi en particulier lorsque je songe au malheureux sort de toute la famille de mon ami M. de Montmorin.
« Je vois, monsieur, que vous êtes sur le point de quitter Rome pour retourner en France : je souhaite que vous preniez votre route par Genève, où je vais passer l’hiver. Je serais très empressé à vous faire les honneurs d’une ville où vous êtes déjà connu de réputation. Mais où ne l’êtes-vous pas, monsieur ? Votre dernier ouvrage, étincelant de beautés incomparables, est entre les mains de tous ceux qui aiment à lire.
« J’ai l’honneur de vous présenter, monsieur, les assurances et l’hommage des sentiments les plus distingués.
« Necker. »
Coppet, le 27 novembre 1803.
LETTRE DE MADAME DE STAËL.
Francfort, ce 3 décembre 1803
« Ah ! mon Dieu, my dear Francis, de quelle douleur je suis saisie en recevant votre lettre ! Déjà hier, cette affreuse nouvelle était tombée sur moi par les gazettes, et votre déchirant récit vient la graver pour jamais en lettres de sang dans mon cœur. Pouvez-vous, pouvez-vous me parler d’opinions différentes sur la religion, sur les prêtres ? Est-ce qu’il y a deux opinions, quand il n’y a qu’un sentiment ? Je n’ai lu votre récit qu’à travers les plus douloureuses larmes. My dear Francis, rappelez-vous le temps où vous vous sentiez le plus d’amitié pour moi ; n’oubliez pas surtout celui où tout mon cœur était attiré vers vous, et dites-vous que ces sentiments, plus tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de mon âme pour vous. J’aimais, j’admirais le caractère de madame de Beaumont : je n’en connais point de plus généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément sensible. Depuis que je suis entrée dans le monde, je n’avais jamais cessé d’avoir des rapports avec elle, et je sentais toujours qu’au milieu même de quelques diversités, je tenais à elle par toutes les racines. Mon cher Francis, donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je vous aime, j’aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dévouée, je serai pour vous une sœur. Plus que jamais je dois respecter vos opinions : Matthieu, qui les a, a été un ange pour moi dans la dernière peine que je viens d’éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les ménager : faites que je vous sois utile ou agréable de quelque manière. Vous a-t-on écrit que j’avais été exilée à quarante lieues de Paris ? J’ai pris ce moment pour faire le tour de l’Allemagne ; mais, au printemps, je serai revenue à Paris même, si mon exil est fini, ou auprès de Paris, ou à Genève. Faites que, de quelque manière, nous nous réunissions. Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon âme entendent la vôtre, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous ressemblons, à travers les différences ? M. de Humboldt m’avait écrit, il y a quelques jours, une lettre où il me parlait de votre
Fath del. Mauduison père sc Imp Vve Sarazin
MADAME DE STAËL
Garnier frères Éditeurs
ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de son mérite et de son opinion. Mais que vais-je vous parler de vos succès, dans un tel moment ? Cependant elle les aimait ces succès, elle y attachait sa gloire. Continuez de rendre illustre celui qu’elle a tant aimé. Adieu, mon cher François. Je vous écrirai de Weimar en Saxe. Répondez-moi là, chez MM. Desport, banquiers. Que dans votre récit il y a des mots déchirants ! Et cette résolution de garder la pauvre Saint-Germain : vous l’amènerez une fois dans ma maison. « Adieu tendrement : douloureusement adieu.
« N. de Staël. »
Cette lettre empressée, affectueusement rapide, écrite par une femme illustre, me causa un redoublement d’attendrissement. Madame de Beaumont aurait été bien heureuse dans ce moment, si le ciel lui eût permis de renaître ! Mais nos attachements, qui se font entendre des morts, n’ont pas le pouvoir de les délivrer : quand Lazare se leva de la tombe, il avait les pieds et les mains liés avec des bandes et le visage enveloppé d’un suaire : or, l’amitié ne saurait dire, comme le Christ à Marthe et à Marie : « Déliez-le, et le laissez aller. »
Ils sont passés aussi mes consolateurs, et ils me demandent pour eux les regrets qu’ils donnaient à une autre.
J’étais déterminé à quitter cette carrière des affaires où des malheurs personnels étaient venus se mêler à la médiocrité du travail et à d’intimes tracasseries politiques. On n’a pas su ce que c’est que la désolation du cœur, quand on n’est point demeuré seul à errer dans les lieux naguère habités d’une personne qui avait agréé votre vie : on la cherche et on ne la trouve plus ; elle vous parle, vous sourit, vous accompagne ; tout ce qu’elle a porté ou touché reproduit son image ; il n’y a entre elle et vous qu’un rideau transparent, mais si lourd que vous ne pouvez le lever. Le souvenir du premier ami qui vous a laissé sur la route est cruel ; car, si vos jours se sont prolongés, vous avez nécessairement fait d’autres pertes : ces morts qui se sont suivies se rattachent à la première, et vous pleurez à la fois dans une seule personne toutes celles que vous avez successivement perdues.
Tandis que je prenais des arrangements prolongés par l’éloignement de la France, je restais abandonné sur les ruines de Rome. À ma première promenade, les aspects me semblaient changés, je ne reconnaissais ni les arbres, ni les monuments, ni le ciel ; je m’égarais au milieu des campagnes, le long des cascades, des aqueducs, comme autrefois sous les berceaux des bois du Nouveau Monde. Je rentrais dans la ville éternelle, qui joignait actuellement à tant d’existences passées une vie éteinte de plus. À force de parcourir les solitudes du Tibre, elles se gravèrent si bien dans ma mémoire, que je les reproduisis assez correctement dans ma Lettre à M. de Fontanes : « Si l’étranger est malheureux, disais-je ; s’il a mêlé les cendres qu’il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du tombeau de Cecilia Metella au cercueil d’une femme infortunée ! »
C’est aussi à Rome que je conçus pour la première fois l’idée d’écrire les Mémoires de ma vie ; j’en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots : « Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu’un homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800. »
Dans une lettre à M. Joubert, j’esquissais ainsi mon plan :
« Mon seul bonheur est d’attraper quelques heures, pendant lesquelles je m’occupe d’un ouvrage qui peut seul apporter de l’adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera ; ce n’est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille ; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l’avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n’entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d’homme et, j’ose le dire, à l’élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n’est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n’est pas qu’au fond j’aie rien à cacher ; je n’ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m’a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés ; mais j’ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur ; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l’on retrouve partout ? On ne manque pas d’exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. »
Dans ce plan que je me traçais, j’oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil : ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage.
J’avais été comme un heureux esclave : accoutumé à mettre sa liberté au cep, il ne sait plus que faire de son loisir quand ses entraves sont brisées. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se placer devant moi, et je ne pouvais plus en détacher mes yeux : la religion seule me fixait par sa gravité et par les réflexions d’un ordre supérieur qu’elle me suggérait.
Cependant, en m’occupant de la pensée d’écrire mes Mémoires, je sentis le prix que les grands attachaient à la valeur de leur nom : il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des souvenirs qu’on peut laisser en passant. Peut-être, parmi les grands hommes de l’antiquité, cette idée d’une vie immortelle chez la race humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalité de l’âme, demeurée pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se rapporte qu’à nous, il faut convenir néanmoins que c’est un beau privilège attaché à l’amitié du génie, de donner une existence impérissable à tout ce qu’il a aimé.
J’entrepris un commentaire de quelques livres de la Bible, en commençant par la Genèse. Sur ce verset : Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal ; donc, maintenant, il ne faut pas qu’il porte la main au fruit de vie, qu’il le prenne, qu’il en mange et qu’il vive éternellement ; je remarquai l’ironie formidable du Créateur : Voici qu’Adam est devenu semblable à l’un de nous, etc. Il ne faut pas que l’homme porte la main au fruit de vie. Pourquoi ? Parce qu’il a goûté au fruit de la science et qu’il connaît le bien et le mal ; il est maintenant accablé de maux ; donc, il ne faut pas qu’il vive éternellemen :t quelle bonté de Dieu que la mort !