Mémoires d’outre-tombe (page 25)
Il y a des prières commencées, les unes pour les inquiétudes de l’âme, les autres pour se fortifier contre la prospérité des méchants : je cherchais à ramener à un centre de repos mes pensées errantes hors de moi.
Comme Dieu ne voulait pas finir là ma vie, la réservant à de longues épreuves, les orages qui s’étaient soulevés se calmèrent. Tout à coup, le cardinal ambassadeur changea de manières à mon égard : j’eus une explication avec lui, et déclarai ma résolution de me retirer. Il s’y opposa : il prétendit que ma démission, dans ce moment, aurait l’air d’une disgrâce ; que je réjouirais mes ennemis, que le premier consul prendrait de l’humeur, ce qui m’empêcherait d’être tranquille dans les lieux où je voulais me retirer. Il me proposa d’aller passer quinze jours ou un mois à Naples.
Dans ce moment même, la Russie me faisait sonder pour savoir si j’accepterais la place de gouverneur d’un grand-duc : ce serait tout au plus si j’aurais voulu faire à Henri V le sacrifice des dernières années de ma vie.
Tandis que je flottais entre mille partis, je reçus la nouvelle que le premier consul m’avait nommé ministre dans le Valais. Il s’était d’abord emporté sur des dénonciations ; mais, revenant à sa raison, il comprit que j’étais de cette race qui n’est bonne que sur un premier plan, qu’il ne fallait me mêler à personne, ou bien que l’on ne tirerait jamais parti de moi. Il n’y avait point de place vacante ; il en créa une, et, la choisissant conforme à mon instinct de solitude et d’indépendance, il me plaça dans les Alpes ; il me donna une république catholique, avec un monde de torrents : le Rhône et nos soldats se croiseraient à mes pieds, l’un descendant vers la France, les autres remontant vers l’Italie, le Simplon ouvrant devant moi son audacieux chemin. Le consul devait m’accorder autant de congés que j’en désirerais pour voyager en Italie, et madame Bacciochi me faisait mander par Fontanes que la première grande ambassade disponible m’était réservée. J’obtins donc cette première victoire diplomatique sans m’y attendre, et sans le vouloir : il est vrai qu’à la tête de l’État se trouvait une haute intelligence, qui ne voulait pas abandonner à des intrigues de bureaux une autre intelligence qu’elle sentait trop disposée à se séparer du pouvoir.
Cette remarque est d’autant plus vraie que le cardinal Fesch, à qui je rends dans ces Mémoires une justice sur laquelle peut-être il ne comptait pas, avait envoyé deux dépêches malveillantes à Paris, presque au moment même que ses manières étaient devenues plus obligeantes, après la mort de madame de Beaumont. Sa véritable pensée était-elle dans ses conversations, lorsqu’il me permettait d’aller à Naples, ou dans ses missives diplomatiques ? Conversations et missives sont de la même date, et contradictoires. Il n’eût tenu qu’à moi de mettre M. le cardinal d’accord avec lui-même, en faisant disparaître les traces des rapports qui me concernaient : il m’eût suffi de retirer des cartons, lorsque j’étais ministre des affaires étrangères, les élucubrations de l’ambassadeur : je n’aurais fait que ce qu’a fait M. de Talleyrand au sujet de sa correspondance avec l’empereur. Je n’ai pas cru avoir le droit d’user de ma puissance à mon profit. Si, par hasard, on recherchait ces documents, on les trouverait à leur place. Que cette manière d’agir soit une duperie, je le veux bien ; mais, pour ne pas me faire le mérite d’une vertu que je n’ai pas, il faut qu’on sache que ce respect des correspondances de mes détracteurs tient plus à mon mépris qu’à ma générosité. J’ai vu aussi dans les archives de l’ambassade à Berlin des lettres offensantes de M. le marquis de Bonnay à mon égard : loin de me ménager, je les ferai connaître.
M. le cardinal Fesch ne gardait pas plus de retenue avec le pauvre abbé Guillon (l’évêque du Maroc) : il était signalé comme un agent de la Russie. Bonaparte traitait M. Lainé d’agent de l’Angleterre : c’étaient là de ces commérages dont ce grand homme avait pris la méchante habitude dans des rapports de police. Mais n’y avait-il rien à dire contre M. Fesch lui-même ? Le cardinal de Clermont-Tonnerre était à Rome comme moi, en 1803 ; que n’écrivait-il point de l’oncle de Napoléon ! J’ai les lettres.
Au reste, à qui ces contentions, ensevelies depuis quarante ans dans des liasses vermoulues, importent-elles ? Des divers acteurs de cette époque un seul restera, Bonaparte. Nous tous qui prétendons vivre, nous sommes déjà morts : lit-on le nom de l’insecte à la faible lueur qu’il traîne quelquefois après lui en rampant ?
M. le cardinal Fesch m’a retrouvé depuis, ambassadeur auprès de Léon XII ; il m’a donné des preuves d’estime : de mon côté, j’ai tenu à le prévenir et à l’honorer. Il est d’ailleurs naturel que l’on m’ait jugé avec une sévérité que je ne m’épargne pas. Tout cela est archipassé : je ne veux pas même reconnaître l’écriture de ceux qui, en 1803, ont servi de secrétaires officiels ou officieux à M. le cardinal Fesch.
Je partis pour Naples : là commença une année sans madame de Beaumont ; année d’absence, que tant d’autres devaient suivre ! Je n’ai point revu Naples depuis cette époque, bien qu’en 1828 je fusse à la porte de cette même ville, où je me promettais d’aller avec madame de Chateaubriand. Les orangers étaient couverts de leurs fruits, et les myrtes de leurs fleurs. Baïes, les Champs-Élysées et la mer, étaient des enchantements que je ne pouvais plus dire à personne. J’ai peint la baie de Naples dans les Martyrs. Je montai au Vésuve et descendis dans son cratère. Je me pillais : je jouais une scène de René.
À Pompéi, on me montra un squelette enchaîné et des mots latins estropiés, barbouillés par des soldats sur des murs. Je revins à Rome. Canova m’accorda l’entrée de son atelier tandis qu’il travaillait à une statue de nymphe. Ailleurs, les modèles des marbres du tombeau que j’avais commandé étaient déjà d’une grande expression. J’allai prier sur des cendres à Saint-Louis, et je partis pour Paris le 21 janvier 1804, autre jour de malheur.
Voici une prodigieuse misère : trente-cinq ans se sont écoulés depuis la date de ces événements. Mon chagrin ne se flattait-il pas, en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien ? Et pourtant, que j’ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher ! Ainsi va l’homme de défaillance en défaillance. Lorsqu’il est jeune et qu’il mène devant lui sa vie, une ombre d’excuse lui reste ; mais lorsqu’il s’y attelle et qu’il la traîne péniblement derrière lui, comment l’excuser ! L’indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu’une fois : on les profane en les répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous reprochent les nouvelles sociétés où nous sommes engagés ; nos heures s’accusent : notre vie est une perpétuelle rougeur, parce qu’elle est une faute continuelle.
Mon dessein n’étant pas de rester à Paris, je descendis à l’hôtel de France, rue de Beaune, où madame de Chateaubriand vint me rejoindre pour se rendre avec moi dans le Valais. Mon ancienne société, déjà à demi dispersée, avait perdu le lien qui la réunissait.
Bonaparte marchait à l’empire ; son génie s’élevait à mesure que grandissaient les événements : il pouvait, comme la poudre en se dilatant, emporter le monde ; déjà immense, et cependant ne se sentant pas au sommet, ses forces le tourmentaient ; il tâtonnait, il semblait chercher son chemin : quand j’arrivai à Paris, il en était à Pichegru et à Moreau ; par une mesquine envie, il avait consenti à les admettre pour rivaux : Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur était fort supérieur, furent arrêtés.
Ce train vulgaire de conspirations que l’on rencontre dans toutes les affaires de la vie n’avait rien de ma nature, et j’étais aise de m’enfuir aux montagnes.
Le conseil de la ville de Sion m’écrivit. La naïveté de cette dépêche en a fait pour moi un document ; j’entrais dans la politique par la religion : le Génie du Christianisme m’en avait ouvert les portes.
RÉPUBLIQUE DU VALAIS
Sion, 20 février 1804.
le conseil de la ville de sion
À monsieur Chateaubriand, secrétaire de légation de la République française à Rome.
« Monsieur,
« Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris votre nomination à la place de ministre de France près de notre République. Nous nous empressons à vous en témoigner la joie la plus complète que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un précieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre République, et nous nous félicitons de l’honneur de vous posséder dans nos murs : nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un témoignage de ces sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer un logement provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d’effets convenables pour votre usage, autant que la localité et nos circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre vous-même des arrangements à votre convenance.
« Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une preuve de nos dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son envoyé, dont le choix doit plaire particulièrement à un peuple religieux. Nous vous prions de vouloir bien nous prévenir de votre arrivée dans cette ville.
« Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considération.
« Le président du conseil de la ville de Sion,
« De Riedmatten.
« Par le conseil de la ville :
« Le secrétaire du conseil,
« De Torrenté. »
Deux jours avant le 21 mars, je m’habillai pour aller prendre congé de Bonaparte aux Tuileries ; je ne l’avais pas revu depuis le moment où il m’avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait était pleine ; il était accompagné de Murat et d’un premier aide de camp ; il passait presque sans s’arrêter. À mesure qu’il approcha de moi, je fus frappé de l’altération de son visage : ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son air sombre et terrible. L’attrait qui m’avait précédemment poussé vers lui cessa ; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l’éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et s’éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement ? Son aide de camp me remarqua ; quand la foule me couvrait, cet aide de camp essayait de m’entrevoir entre les personnages placés devant moi, et rentraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua près d’un quart d’heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans s’en douter. Je n’ai jamais pu m’expliquer ce qui avait frappé l’aide de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu’il n’avait jamais vu ? Voulait-il, s’il savait qui j’étais, forcer Bonaparte à s’entretenir avec moi ? Quoi qu’il en soit, Napoléon passa dans un autre salon. Satisfait d’avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je me retirai. À la joie que j’ai toujours éprouvée en sortant d’un château, il est évident que je n’étais pas fait pour y entrer.
Retourné à l’hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis : « Il faut qu’il y ait quelque chose d’étrange que nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d’être malade. » M. Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement confondu les dates ; voici sa phrase : « En revenant de chez le premier consul, M. de Chateaubriand déclara à ses amis qu’il avait remarqué chez le premier consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le regard. »
Oui, je le remarquai : une intelligence supérieure n’enfante pas le mal sans douleur, parce que ce n’est pas son fruit naturel, et qu’elle ne devait pas le porter.
Le surlendemain, 21 mars, je me levai de bonne heure, pour un souvenir qui m’était triste et cher. M. de Montmorin avait fait bâtir un hôtel au coin de la rue Plumet, sur le boulevard neuf des Invalides. Dans le jardin de cet hôtel, vendu pendant la Révolution, madame de Beaumont, presque enfant, avait planté un cyprès, et elle s’était plu quelquefois à me le montrer en passant : c’était à ce cyprès, dont je savais seul l’origine et l’histoire, que j’allais faire mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s’élève à peine à la hauteur de la croisée sous laquelle une main qui s’est retirée aimait à le cultiver. Je distingue ce pauvre arbre entre trois ou quatre autres de son espèce ; il semble me connaître et se réjouir quand j’approche ; des souffles mélancoliques inclinent un peu vers moi sa tête jaunie, et il murmure à la fenêtre de la chambre abandonnée : intelligences mystérieuses entre nous, qui cesseront quand l’un ou l’autre sera tombé.
Mon pieux tribut payé, je descendis le boulevard et l’esplanade des Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries, d’où je sortis près du pavillon Marsan, à la grille qui s’ouvre aujourd’hui sur la rue de Rivoli. Là, entre onze heures et midi, j’entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle ; des passants s’arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772 à Chantilly. »
Ce cri tomba sur moi comme la foudre ; il changea ma vie, de même qu’il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi ; je dis à madame de Chateaubriand : « Le duc d’Enghien vient d’être fusillé. » Je m’assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission. Madame de Chateaubriand ne s’y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers : on faisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal ; le lion avait goûté le sang, ce n’était pas le moment de l’irriter.
M. Clausel de Coussergues arriva sur ces entrefaites ; il avait aussi entendu crier l’arrêt. Il me trouva la plume à la main : ma lettre, dont il me fit supprimer, par pitié pour madame de Chateaubriand, des phrases de colère, partit ; elle était au ministre des relations extérieures. Peu importait la rédaction : mon opinion et mon crime étaient dans le fait de ma démission : Bonaparte ne s’y trompa pas. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce qu’elle appelait ma défection ; elle m’envoya chercher et me fit les plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou de peur au premier moment : il me réputait fusillé avec toutes les personnes qui m’étaient attachées. Pendant plusieurs jours, mes amis restèrent dans la crainte de me voir enlever par la police ; ils se présentaient chez moi d’heure en heure, et toujours en frémissant, quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m’embrasser le lendemain de ma démission, disant qu’on était heureux d’avoir un ami tel que moi. Il demeura un temps assez considérable dans une honorable modération, éloigné des places et du pouvoir.
Néanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous emporte à la louange d’une action généreuse, s’arrêta. J’avais accepté, en considération de la religion, une place hors de France, place que m’avait conférée un génie puissant, vainqueur de l’anarchie, un chef sorti du principe populaire, le consul d’une république, et non un roi continuateur d’une monarchie usurpée ; alors, j’étais isolé dans mon sentiment, parce que j’étais conséquent dans ma conduite ; je me retirai quand les conditions auxquelles je pouvais souscrire s’altérèrent ; mais aussitôt que le héros se fut changé en meurtrier, on se précipita dans ses antichambres. Six mois après le 21 mars, on eût pu croire qu’il n’y avait plus qu’une opinion dans la haute société, sauf de méchants quolibets que l’on se permettait à huis clos. Les personnes tombées prétendaient avoir été forcées, et l’on ne forçait, disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une grande importance, et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait d’être forcé à force de sollicitations.
Ceux qui m’avaient le plus applaudi s’éloignèrent ; ma présence leur était un reproche : les gens prudents trouvent de l’imprudence dans ceux qui cèdent à l’honneur. Il y a des temps où l’élévation de l’âme est une véritable infirmité ; personne ne la comprend ; elle passe pour une espèce de borne d’esprit, pour un préjugé, une habitude inintelligente d’éducation, une lubie, un travers qui vous empêche de juger les choses ; imbécillité honorable peut-être, dit-on, mais ilotisme stupide. Quelle capacité peut-on trouver à n’y voir goutte, à rester étranger à la marche du siècle, au mouvement des idées, à la transformation des mœurs, au progrès de la société ? N’est-ce pas une méprise déplorable que d’attacher aux événements une importance qu’ils n’ont pas ? Barricadé dans vos étroits principes, l’esprit aussi court que le jugement, vous êtes comme un homme logé sur le derrière d’une maison, n’ayant vue que sur une petite cour, ne se doutant ni de ce qui se passe dans la rue, ni du bruit qu’on entend au dehors. Voilà où vous réduit un peu d’indépendance, objet de pitié que vous êtes pour la médiocrité : quant aux grands esprits à l’orgueil affectueux et aux yeux sublimes, oculos sublimes, leur dédain miséricordieux vous pardonne, parce qu’ils savent que vous ne pouvez pas entendre. Je me renfonçai donc humblement dans ma carrière littéraire ; pauvre Pindare destiné à chanter dans ma première olympique l’excellence de l’eau, laissant le vin aux heureux.
L’amitié rendit le cœur à M. de Fontanes ; madame Bacciochi plaça sa bienveillance entre la colère de son frère et ma résolution ; M. de Talleyrand, indifférence ou calcul, garda ma démission plusieurs jours avant d’en parler : quand il l’annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu le temps de réfléchir. En recevant de ma part la seule et directe marque de blâme d’un honnête homme qui ne craignait pas de le braver, il ne prononça que ces deux mots : « C’est bon. » Plus tard il dit à sa sœur : « Vous avez eu bien peur pour votre ami ? » Longtemps après, en causant avec M. de Fontanes, il lui avoua que ma démission était une des choses qui l’avait le plus frappé. M. de Talleyrand me fit écrire une lettre de bureau dans laquelle il me reprochait gracieusement d’avoir privé son département de mes talents et de mes services. Je rendis les frais d’établissement, et tout fut fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte je m’étais placé à son niveau, et il était animé contre moi de toute sa forfaiture, comme je l’étais contre lui de toute ma loyauté. Jusqu’à sa chute, il a tenu le glaive suspendu sur ma tête ; il revenait quelquefois à moi par un penchant naturel et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités ; quelquefois j’inclinais vers lui par l’admiration qu’il m’inspirait, par l’idée que j’assistais à une transformation sociale, non à un simple changement de dynastie : mais, antipathiques sous beaucoup de rapports, nos deux natures reparaissaient, et s’il m’eût fait fusiller volontiers, en le tuant, je n’aurais pas senti beaucoup de peine.
La mort fait ou défait un grand homme ; elle l’arrête au pas qu’il allait descendre, ou au degré qu’il allait monter : c’est une destinée accomplie ou manquée ; dans le premier cas, on en est à l’examen de ce qu’elle a été ; dans le second, aux conjectures de ce qu’elle aurait pu devenir.
Si j’avais rempli un devoir dans des vues lointaines d’ambition, je me serais trompé. Charles X n’a appris qu’à Prague ce que j’avais fait en 1804 : il revenait de la monarchie. « Chateaubriand, me dit-il, au château de Hradschin, vous aviez servi Bonaparte ? — Oui, sire. — Vous avez donné votre démission à la mort de M. le duc d’Enghien ? — Oui, sire. » Le malheur instruit ou rend la mémoire. Je vous ai raconté qu’un jour, à Londres, réfugié avec M. de Fontanes dans une allée pendant une averse, M. le duc de Bourbon se vint cacher sous le même abri : en France, son vaillant père et lui, qui remerciaient si poliment quiconque écrivait l’oraison funèbre de M. le duc d’Enghien, ne m’ont pas adressé un souvenir : ils ignoraient sans doute aussi ma conduite ; il est vrai que je ne leur en ai jamais parlé.
LIVRE III
Mort du duc d’Enghien. — Année de ma vie 1804. — Le général Hulin. — Le duc de Rovigo. — M. de Talleyrand. — Part de chacun. — Bonaparte, son sophisme et ses remords. — Ce qu’il faut conclure de tout ce récit. — Inimitiés enfantées par la mort du duc d’Enghien. — Un article du Mercure. — Changement dans la vie de Bonaparte. — Abandon de Chantilly.
Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d’octobre une inquiétude qui m’obligerait à changer de climat, si j’avais encore la puissance des ailes et la légèreté des heures : les nuages qui volent à travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet instinct, je suis accouru à Chantilly. J’ai erré sur la pelouse, où de vieux gardes se traînent à l’orée des bois. Quelques corneilles, volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières, m’ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis qui m’accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche : les sites de ces solitudes n’ont été qu’un horizon triste, entr’ouvert un moment du côté de mon passé. Aux jours de René, j’aurais trouvé des mystères de la vie dans le ruisseau de la Thève : il dérobe sa course parmi des prêles et des mousses ; des roseaux le voilent ; il meurt dans ces étangs qu’alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans cesse renouvelée : ces ondes me charmaient quand je portais en moi le désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et que je parais de fleurs.
Revenant le long des haies à peine tracées, la pluie m’a surpris ; je me suis réfugié sous un hêtre : ses dernières feuilles tombaient comme mes années ; sa cime se dépouillait comme ma tête ; il était marqué au tronc d’un cercle rouge, pour être abattu comme moi. Rentré à mon auberge, avec une moisson de plantes d’automne et dans des dispositions peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de M. le duc d’Enghien, à la vue des ruines de Chantilly.
Cette mort, dans le premier moment, glaça d’effroi tous les cœurs ; on appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours qu’on ne voit qu’une fois, le jour de l’exécution de Louis XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient consternés. À l’étranger, si le langage diplomatique étouffa subitement la sensation populaire, elle n’en remua pas moins les entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup pénétra d’outre en outre : Louis XVIII renvoya au roi d’Espagne l’ordre de la Toison-d’Or, dont Bonaparte venait d’être décoré ; le renvoi était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l’âme royale :
« Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l’audace et la fortune ont placé sur un trône qu’il a eu la barbarie de souiller du sang pur d’un Bourbon, le duc d’Enghien. La religion peut m’engager à pardonner à un assassin ; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir mes jours en exil ; mais jamais ni mes contemporains ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps de l’adversité, je me sois montré indigne d’occuper, jusqu’au dernier soupir, le trône de mes ancêtres. »
Il ne faut point oublier un autre nom, qui s’associe au nom du duc d’Enghien : Gustave-Adolphe, le détrôné et le banni, fut le seul des rois alors régnants qui osa élever la voix pour sauver le jeune prince français. Il fit partir de Carlsruhe un aide de camp porteur d’une lettre à Bonaparte ; la lettre arriva trop tard : le dernier des Condé n’existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le cordon de l’Aigle-Noir, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison-d’Or au roi d’Espagne. Gustave déclarait à l’héritier du grand Frédéric que, « d’après les lois de la chevalerie, il ne pouvait pas consentir à être le frère d’armes de l’assassin du duc d’Enghien. » (Bonaparte avait l’Aigle-Noir.) Il y a je ne sais quelle dérision amère dans ces souvenirs presque insensés de chevalerie, éteints partout, excepté au cœur d’un roi malheureux pour un ami assassiné ; nobles sympathies de l’infortune, qui vivent à l’écart sans être comprises, dans un monde ignoré des hommes !
Hélas ! nous avions passé à travers trop de despotismes différents, nos caractères, domptés par une suite de maux et d’oppressions, n’avaient plus assez d’énergie pour qu’à propos de la mort du jeune Condé notre douleur portât longtemps le crêpe : peu à peu les larmes se tarirent ; la peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le premier consul venait d’échapper ; elle pleurait de reconnaissance d’avoir été sauvée par une si sainte immolation. Néron, sous la dictée de Sénèque, écrivit au sénat une lettre apologétique du meurtre d’Agrippine ; les sénateurs, transportés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime qui n’avait pas craint de s’arracher le cœur par un parricide tant salutaire ! La société retourna vite à ses plaisirs ; elle avait frayeur de son deuil : après la Terreur, les victimes épargnées dansaient, s’efforçaient de paraître heureuses, et, craignant d’être soupçonnées coupables de mémoire, elles avaient la même gaieté qu’en allant à l’échafaud.
Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que l’on arrêta le duc d’Enghien ; Bonaparte s’était fait rendre compte du nombre des Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d’Angoulême était à Varsovie avec Louis XVIII ; le comte d’Artois et le duc de Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus jeune des Condé était à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son petit-fils contre une arrestation possible, par un billet à lui adressé de Londres et que l’on conserve. Bonaparte appela auprès de lui les deux consuls ses collègues : il fit d’abord d’amers reproches à M. Réal de l’avoir laissé ignorer ce qu’on projetait contre lui. Il écouta patiemment les objections : ce fut Cambacérès qui s’exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l’en remercia et passa outre. C’est ce que j’ai vu dans les Mémoires de Cambacérès, qu’un de ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m’a permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas ; elle va où le génie l’envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres de Bonaparte, il fallait violer le territoire de l’Allemagne, et le territoire fut immédiatement violé. Le duc d’Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de Thumery et quelques autres émigrés de peu de renom : cela aurait dû avertir de la méprise. Le duc d’Enghien est conduit à Strasbourg. Le commencement de la catastrophe de Vincennes nous a été raconté par le prince même : il a laissé un petit journal de route d’Ettenheim à Strasbourg : le héros de la tragédie vient sur l’avant-scène prononcer ce prologue :
journal du duc d’enghien.
« Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par un détachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total, deux cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du matin). À cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés, cachetés. Conduit dans une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu’au Rhin. Embarqué pour Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu’à Pfortsheim. Déjeuné à l’auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal des logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé à Strasbourg, chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie. Transféré une demi-heure après, dans un fiacre, à la citadelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dimanche 18, on vient m’enlever à une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de m’habiller. J’embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Charlot m’a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l’Église. Le lieutenant Petermann y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le siège, deux gendarmes en dedans, l’autre en dehors. »
Ici le naufragé, prêt à s’engloutir, interrompt son journal de bord.
Arrivée vers les quatre heures du soir à l’une des barrières de la capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu d’entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s’arrêta au château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse, on l’y enferme et il s’endort. À mesure que le prince approchait de Paris, Bonaparte affectait un calme qui n’était pas naturel. Le 18 mars, il partit pour la Malmaison ; c’était le dimanche des Rameaux. Madame Bonaparte, qui, comme toute sa famille, était instruite de l’arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui répondit : « Tu n’entends rien à la politique. » Le colonel Savary était devenu un des habitués de Bonaparte. Pourquoi ? parce qu’il avait vu le premier consul pleurer à Marengo. Les hommes à part doivent se défier de leurs larmes, qui les mettent sous le joug des hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles un témoin peut se rendre maître des résolutions d’un grand homme.
On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée sur-le-champ.
Je crois à cette version, bien que je ne puisse l’attester, puisque ces ordres manquent. Madame de Rémusat, qui, dans la soirée du 20 mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul, l’entendit murmurer quelques vers sur la clémence d’Auguste ; elle crut que Bonaparte revenait à lui et que le prince était sauvé. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary reparut à la Malmaison, madame Bonaparte devina tout le malheur. Le premier consul s’était enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis le vent souffla, et tout fut fini.