Mémoires d’outre-tombe (page 33)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tout en m’occupant à retrancher, augmenter, changer les feuilles du Génie du christianisme la nécessité me forçait de suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes rédigeait alors le Mercure de France : il me proposa d’écrire dans ce journal. Ces combats n’étaient pas sans quelque péril : on ne pouvait arriver à la politique que par la littérature, et la police de Bonaparte entendait à demi-mot. Une circonstance singulière, en m’empêchant de dormir, allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J’avais acheté deux tourterelles ; elles roucoulaient beaucoup : en vain je les enfermais la nuit dans ma petite malle de voyageur ; elles n’en roucoulaient que mieux. Dans un des moments d’insomnie qu’elles me causaient, je m’avisai d’écrire pour le Mercure une lettre à madame de Staël. Cette boutade me fit tout à coup sortir de l’ombre ; ce que n’avaient pu faire mes deux gros volumes sur les Révolutions, quelques pages d’un journal le firent. Ma tête se montrait un peu au-dessus de l’obscurité.

Ce premier succès semblait annoncer celui qui l’allait suivre. Je m’occupais à revoir les épreuves d’Atala (épisode renfermé, ainsi que René, dans le Génie du christianisme) lorsque je m’aperçus que des feuilles me manquaient. La peur me prit : je crus qu’on avait dérobé mon roman, ce qui assurément était une crainte bien peu fondée, car personne ne pensait que je valusse la peine d’être volé. Quoi qu’il en soit, je me déterminai à publier Atala à part, et j’annonçai ma résolution dans une lettre adressée au Journal des Débats et au Publiciste.

Avant de risquer l’ouvrage au grand jour, je le montrai à M. de Fontanes : il en avait déjà lu des fragments en manuscrit à Londres. Quand il fut arrivé au discours du père Aubry, au bord du lit de mort d’Atala, il me dit brusquement d’une voix rude : « Ce n’est pas cela ; c’est mauvais ; refaites cela ! » Je me retirai désolé ; je ne me sentais pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu ; je passai depuis huit heures jusqu’à onze heures du soir dans mon entre-sol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dos de mes mains étendues et ouvertes sur mon papier. J’en voulais à Fontanes ; je m’en voulais ; je n’essayais pas même d’écrire, tant je désespérais de moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m’arriva, adoucie par l’éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais renfermées : l’inspiration me revint ; je traçai de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un mot, tel qu’il est resté et tel qu’il existe aujourd’hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s’écria : « C’est cela ! c’est cela ! je vous l’avais bien dit, que vous feriez mieux ! »

C’est de la publication d’Atala que date le bruit que j’ai fait dans ce monde : je cessai de vivre de moi-même et ma carrière publique commença. Après tant de succès militaires, un succès littéraire paraissait un prodige ; on en était affamé. L’étrangeté de l’ouvrage ajoutait à la surprise de la foule. Atala tombant au milieu de la littérature de l’Empire, de cette école classique, vieille rajeunie dont la seule vue inspirait l’ennui, était une sorte de production d’un genre inconnu. On ne savait si l’on devait la classer parmi les monstruosités ou parmi les beautés ; était-elle Gorgone ou Vénus ? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son sexe et sur sa nature, de même qu’ils firent des rapports sur le Génie du christianisme. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau l’accueillit.

Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville ; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet, pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage : si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.

Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode. La tête me tourna : j’ignorais les jouissances de l’amour-propre, et j’en fus enivré. J’aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour. Cependant, poltron que j’étais, mon effroi égalait ma passion : conscrit, j’allais mal au feu. Ma sauvagerie naturelle, le doute que j’ai toujours eu de mon talent, me rendaient humble au milieu de mes triomphes. Je me dérobais à mon éclat ; je me promenais à l’écart, cherchant à éteindre l’auréole dont ma tête était couronnée. Le soir, mon chapeau rabattu sur mes yeux, de peur qu’on ne reconnût le grand homme, j’allais à l’estaminet lire à la dérobée mon éloge dans quelque petit journal inconnu. Tête à tête avec ma renommée, j’étendais mes courses jusqu’à la pompe à feu de Chaillot, sur ce même chemin où j’avais tant souffert en allant à la cour ; je n’étais pas plus à mon aise avec mes nouveaux honneurs. Quand ma supériorité dînait à trente sous au pays latin, elle avalait de travers, gênée par les regards dont elle se croyait l’objet. Je me contemplais, je me disais : « C’est pourtant toi, créature extraordinaire, qui manges comme un autre homme ! » Il y avait aux Champs-Élysées un café que j’affectionnais à cause de quelques rossignols suspendus en cage au pourtour intérieur de la salle ; madame Rousseau, la maîtresse du lieu, me connaissait de vue sans savoir qui j’étais. On m’apportait vers dix heures du soir une tasse de café, et je cherchais Atala dans les Petites-Affiches, à la voix de mes cinq ou six Philomèles. Hélas ! je vis bientôt mourir la pauvre madame Rousseau ; notre société des rossignols et de l’Indienne qui chantait : « Douce habitude d’aimer, si nécessaire à la vie ! » ne dura qu’un moment.

Si le succès ne pouvait prolonger en moi ce stupide engouement de ma vanité, ni pervertir ma raison, il avait des dangers d’une autre sorte ; ces dangers s’accrurent à l’apparition du Génie du christianisme, et à ma démission pour la mort du duc d’Enghien. Alors vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent aux romans, la foule des chrétiennes, et ces autres nobles enthousiastes dont une action d’honneur fait palpiter le sein. Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses ; car ne sachant ni ce qu’elles veulent, ni ce qu’elles vous veulent, elles mêlent avec séduction votre image à un monde de fables, de rubans et de fleurs. J.-J. Rousseau parle des déclarations qu’il reçut à la publication de la Nouvelle Héloïse et des conquêtes qui lui étaient offertes : je ne sais si l’on m’aurait ainsi livré des empires, mais je sais que j’étais enseveli sous un amas de billets parfumés ; si ces billets n’étaient aujourd’hui des billets de grand’mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d’une longue chevelure. Si je n’ai pas été gâté, il faut que ma nature soit bonne.

Politesse réelle ou curieuse faiblesse, je me laissais quelquefois aller jusqu’à me croire obligé de remercier chez elles les dames inconnues qui m’envoyaient leurs noms avec leurs flatteries : un jour, à un quatrième étage, je trouvai une créature ravissante sous l’aile de sa mère, et chez qui je n’ai pas remis le pied. Une Polonaise m’attendait dans des salons de soie ; mélange de l’odalisque et de la Valkyrie, elle avait l’air d’un perce-neige à blanches fleurs, ou d’une de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n’est pas encore venue ou qu’elle est passée : ce chœur féminin, varié d’âge et de beauté, était mon ancienne sylphide réalisée. Le double effet sur ma vanité et mes sentiments pouvait être d’autant plus redoutable que jusqu’alors, excepté un attachement sérieux, je n’avais été ni recherché, ni distingué de la foule. Toutefois je le dois dire : m’eût-il été facile d’abuser d’une illusion passagère, l’idée d’une volupté advenue par les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité : être aimé à travers le Génie du christianisme, aimé pour l’Extrême-Onction, pour la Fête des Morts ! Je n’aurais jamais été ce honteux tartufe.

J’ai connu un médecin provençal, le docteur Vigaroux ; arrivé à l’âge où chaque plaisir retranche un jour, « il n’avait point, disait-il, de regret du temps ainsi perdu ; sans s’embarrasser s’il donnait le bonheur qu’il recevait, il allait à la mort dont il espérait faire sa dernière délice. » Je fus cependant témoin de ses pauvres larmes lorsqu’il expira ; il ne put me dérober son affliction ; il était trop tard : ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et essuyer ses pleurs. Il n’y a de véritablement malheureux en quittant la terre que l’incrédule : pour l’homme sans foi, l’existence a cela d’affreux qu’elle fait sentir le néant ; si l’on n’était point né, on n’éprouverait pas l’horreur de ne plus être : la vie de l’athée est un effrayant éclair qui ne sert qu’à découvrir un abîme.

Dieu de grandeur et de miséricorde ! vous ne nous avez point jetés sur la terre pour des chagrins peu dignes et pour un misérable bonheur ! Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos destinées sont plus sublimes. Quelles qu’aient été nos erreurs, si nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera, dans cette région où les attachements sont éternels !

Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d’auteur, la plus détestable de toutes, si elle n’en était la plus bête : j’avais cru pouvoir savourer in petto la satisfaction d’être un sublime génie, non en portant, comme aujourd’hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les honnêtes gens, distingué seulement par ma supériorité : inutile espoir ! mon orgueil devait être puni ; la correction me vint des personnes politiques que je fus obligé de connaître : la célébrité est un bénéfice à charge d’âmes.

M. de Fontanes était lié avec madame Bacciochi ; il me présenta à la sœur de Bonaparte, et bientôt au frère du premier consul, Lucien. Celui-ci avait une maison de campagne près de Senlis (le Plessis), où j’étais contraint d’aller dîner ; ce château avait appartenu au cardinal de Bernis. Lucien avait dans son jardin le tombeau de sa première femme, une dame moitié allemande et moitié espagnole, et le souvenir du poète cardinal. La nymphe nourricière d’un ruisseau creusé à la bêche était une mule qui tirait de l’eau d’un puits : c’était là le commencement de tous les fleuves que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On travaillait à ma radiation ; on me nommait déjà, et je me nommais moi-même tout haut Chateaubriand, oubliant qu’il me fallait appeler Lassagne. Des émigrés m’arrivèrent, entre autres MM. de Bonald et Chênedollé. Christian de Lamoignon, mon camarade d’exil à Londres, me conduisit chez madame Récamier : le rideau se baissa subitement entre elle et moi.

La personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour de l’émigration, fut madame la comtesse de Beaumont. Elle demeurait une partie de l’année au château de Passy, près Villeneuve-sur-Yonne, que M. Joubert habitait pendant l’été. Madame de Beaumont revint à Paris et désira me connaître.

Pour faire de ma vie une longue chaîne de regrets, la Providence voulut que la première personne dont je fus accueilli avec bienveillance au début de ma carrière publique fût aussi la première à disparaître. Madame de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes qui ont passé devant moi. Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur des cendres, et ils ont continué de tomber de cercueil en cercueil ; comme le Pandit indien, je récite les prières des morts, jusqu’à ce que les fleurs de mon chapelet soient fanées.

Madame de Beaumont était fille d’Armand-Marc de Saint-Hérem, comte de Montmorin, ambassadeur de France à Madrid, commandant en Bretagne, membre de l’assemblée des Notables en 1787, et chargé du portefeuille des affaires étrangères sous Louis XVI, dont il était fort aimé : il périt sur l’échafaud, où le suivit une partie de sa famille.

Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure, est fort ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. Son visage était amaigri et pâle ; ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté trop d’éclat, si une suavité extraordinaire n’eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s’adoucit en traversant le cristal de l’eau. Son caractère avait une sorte de roideur et d’impatience qui tenait à la force de ses sentiments et au mal intérieur qu’elle éprouvait. Âme élevée, courage grand, elle était née pour le monde d’où son esprit s’était retiré par choix et malheur ; mais quand une voix amie appelait au dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait quelques paroles du ciel. L’extrême faiblesse de madame de Beaumont rendait son expression lente, et cette lenteur touchait ; je n’ai connu cette femme affligée qu’au moment de sa fuite ; elle était déjà frappée de mort, et je me consacrai à ses douleurs. J’avais pris un logement rue Saint-Honoré, à l’hôtel d’Étampes, près de la rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans cette dernière rue un appartement ayant vue sur les jardins du ministère de la justice. Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M. Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires.

Plein de manies et d’originalités, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu’on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme et personne n’était aussi troublé que lui : il se surveillait pour arrêter ces émotions de l’âme qu’il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu’il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d’être ému de leur tristesse ou de leur joie : c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu’il s’ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.

Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie ; Platon à cœur de La Fontaine, il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n’exécute aucun air. » Madame Victorine de Chastenay prétendait qu’il avait l’air d’une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s’en tirait comme elle pouvait : définition charmante et vraie.

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le voulaient faire passer pour un politique profond et dissimulé : c’était tout simplement un poète irascible, franc jusqu’à la colère, un esprit que la contrariété poussait à bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son opinion qu’il ne pouvait prendre celle d’autrui. Les principes littéraires de son ami Joubert n’étaient pas les siens : celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain ; Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était ennemi juré des principes de la composition moderne : transporter sous les yeux du lecteur l’action matérielle, le crime besognant ou le gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités ; il prétendait qu’on ne devait jamais apercevoir l’objet que dans un milieu poétique, comme sous un globe de cristal. La douleur s’épuisant machinalement par les yeux ne lui semblait qu’une sensation du Cirque ou de la Grève ; il ne comprenait le sentiment tragique qu’ennobli par l’admiration, et changé, au moyen de l’art, en une pitié charmante. Je lui citais des vases grecs : dans les arabesques de ces vases, on voit le corps d’Hector traîné au char d’Achille, tandis qu’une petite figure, qui vole en l’air, représente l’ombre de Patrocle, consolée par la vengeance du fils de Thétis. « Eh bien ! Joubert, s’écria Fontanes, que dites-vous de cette métamorphose de la muse ? comme ces Grecs respectaient l’âme ! » Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en contradiction avec lui-même en lui reprochant son indulgence pour moi.

Ces débats, souvent très comiques, étaient à ne point finir : un soir, à onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans l’attique de l’hôtel de madame de Coislin, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre marches pour venir furieux, en frappant du bout de sa canne, achever un argument qu’il avait laissé interrompu : il s’agissait de Picard, qu’il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus de Molière ; il se serait donné de garde d’écrire un seul mot de ce qu’il disait : Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main étaient deux hommes.

C’est M. de Fontanes, j’aime à le redire, qui encouragea mes premiers essais ; c’est lui qui annonça le Génie du Christianisme ; c’est sa muse qui, pleine d’un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s’était précipitée ; il m’apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer ; à mettre, autant qu’il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques.

Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d’or du jardin des Hespérides ; ils ne laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter.

Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours heureux ; l’esprit éprouve un bien-être et se trouve dans une situation harmonieuse où tout charme et rien ne blesse. M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages ; nul, plus que ce maître des vieux jours, n’était convaincu de l’excellence de la maxime : « Hâte-toi lentement. » Que dirait-il donc, aujourd’hui qu’au moral comme au physique, on s’évertue à supprimer le chemin, et que l’on croit ne pouvoir jamais aller assez vite ? M. de Fontanes préférait voyager au gré d’une délicieuse mesure. Vous avez vu ce que j’ai dit de lui quand je le retrouvai à Londres ; les regrets que j’exprimais alors, il me faut les répéter ici : la vie nous oblige sans cesse à pleurer par anticipation ou par souvenir.

M. de Bonald avait l’esprit délié ; on prenait son ingéniosité pour du génie ; il avait rêvé sa politique métaphysique à l’armée de Condé, dans la Forêt-Noire, de même que ces professeurs d’Iéna et de Gœttingue qui marchèrent depuis à la tête de leurs écoliers et se firent tuer pour la liberté de l’Allemagne. Novateur, quoiqu’il eût été mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les anciens comme des enfants en politique et en littérature ; et il prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que le grand maître de l’Université n’était pas encore assez avancé pour entendre cela.

Chênedollé, avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais appris, était si triste, qu’il se surnommait le Corbeau : il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions fait un traité : je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, mes nuées : mais il était convenu qu’il me laisserait mes brises, mes vagues et mes forêts.

Je ne parle maintenant que de mes amis littéraires ; quant à mes amis politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai : des principes et des discours ont creusé entre nous des abîmes !

Madame Hocquart et madame de Vintimille venaient à la réunion de la rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Vintimille, femme d’autrefois, comme il en reste peu, fréquentait le monde et nous rapportait ce qui s’y passait : je lui demandais si l’on bâtissait encore des villes. La peinture des petits scandales qu’ébauchait une piquante raillerie, sans être offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre sûreté. Madame de Vintimille avait été chantée avec sa sœur par M. de La Harpe. Son langage était circonspect, son caractère contenu, son esprit acquis : elle avait vécu avec mesdames de Chevreuse, de Longueville, de La Vallière, de Maintenon, avec madame Geoffrin et madame du Deffant. Elle se mêlait bien à une société dont l’agrément tenait à la variété des esprits et à la combinaison de leurs différentes valeurs.

Madame Hocquart fut fort aimée du frère de madame de Beaumont, lequel s’occupa de la dame de ses pensées jusque sur l’échafaud, comme Aubiac allait à la potence en baisant un manchon de velours ras bleu qui lui restait des bienfaits de Marguerite de Valois. Nulle part désormais ne se rassembleront sous un même toit tant de personnes distinguées appartenant à des rangs divers et à diverses destinées, pouvant causer des choses les plus communes comme des choses les plus élevées : simplicité de discours qui ne venait pas d’indigence, mais de choix. C’est peut-être la dernière société où l’esprit français de l’ancien temps ait paru. Chez les Français nouveaux on ne trouvera plus cette urbanité, fruit de l’éducation et transformée par un long usage en aptitude du caractère. Qu’est-il arrivé à cette société ? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel ! Madame de Beaumont n’est plus, Joubert n’est plus, Chênedollé n’est plus, madame de Vintimille n’est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à Villeneuve M. Joubert ; je me promenais avec lui sur les coteaux de l’Yonne ; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie madame de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environnée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées au-dessus desquelles s’élevait la fumée de l’âtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois et qu’il prenait lorsqu’il allait voir sa voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur.

Depuis la mort de mon cher hôte, j’ai traversé quatre ou cinq fois le Senonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s’y promenait plus ; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m’arriva, j’allais en ambassade à Rome : ah ! s’il eût été à ses foyers, je l’aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont ! Il a plu à Dieu d’ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonique, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : je m’en irai vers lui ; il ne reviendra pas vers moi. (Psalm.)

Le succès d’Atala m’ayant déterminé à recommencer le Génie du Christianisme, dont il y avait déjà deux volumes imprimés, madame de Beaumont me proposa de me donner une chambre à la campagne, dans une maison qu’elle venait de louer à Savigny. Je passai six mois dans sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis.

La maison était située à l’entrée du village, du côté de Paris, près d’un vieux grand chemin qu’on appelle dans le pays le Chemin de Henri IV ; elle était adossée à un coteau de vignes, et avait en face le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par la petite rivière de l’Orge. Sur la gauche s’étendait la plaine de Viry jusqu’aux fontaines de Juvisy. Tout autour de ce pays, on trouve des vallées, où nous allions le soir à la découverte de quelques promenades nouvelles.

Le matin, nous déjeunions ensemble ; après déjeuner, je me retirais à mon travail ; madame de Beaumont avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais. Cette noble femme m’a offert un asile lorsque je n’en avais pas : sans la paix qu’elle m’a donnée, je n’aurais peut-être jamais fini un ouvrage que je n’avais pu achever pendant mes malheurs.

Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l’amitié : nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d’un bassin d’eau vive, placé au milieu d’un gazon dans le potager : madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc ; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse : cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l’écart dans une allée sablée ; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l’exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours promptement écoulés ! C’était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages ; je n’ai jamais si bien peint qu’alors le désert du Nouveau Monde. La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu’elle m’avait appris à les connaître : depuis que je l’ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j’ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu’elle m’avait nommées ; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine ; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu’une femme m’avait laissé dans le ciel pour me souvenir d’elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel miracle l’homme consent-il à faire ce qu’il fait sur cette terre, lui qui doit mourir ?

Un soir, nous vîmes dans notre retraite quelqu’un entrer à la dérobée par une fenêtre et sortir par une autre : c’était M. Laborie ; il se sauvait des serres de Bonaparte. Peu après apparut une de ces âmes en peine qui sont une espèce différente des autres âmes, et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires souffrances de l’espèce humaine : c’était Lucile, ma sœur.

Après mon arrivée en France, j’avais écrit à ma famille pour l’informer de mon retour. Madame la comtesse de Marigny, ma sœur aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d’une trappe de savetier pour répondre à son nom. Madame de Chateaubriand vint à son tour : elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j’ai trouvé auprès d’elle, depuis que nous sommes réunis. Madame la comtesse de Caud, Lucile, se présenta ensuite. M. Joubert et madame de Beaumont se prirent d’un attachement passionné et d’une tendre pitié pour elle. Alors commença entre eux une correspondance qui n’a fini qu’à la mort des deux femmes qui s’étaient penchées l’une vers l’autre, comme deux fleurs de même nature prêtes à se faner. Madame Lucile s’étant arrêtée à Versailles, le 30 septembre 1802, je reçus d’elle ce billet : « Je t’écris pour te prier de remercier de ma part madame de Beaumont de l’invitation qu’elle me fait d’aller à Savigny. Je compte avoir ce plaisir à peu près dans quinze jours, à moins que du côté de madame de Beaumont il ne se trouve quelque empêchement. » Madame de Caud vint à Savigny comme elle l’avait annoncé.

Je vous ai raconté que, dans ma jeunesse, ma sœur, chanoinesse du chapitre de l’Argentière et destinée à celui de Remiremont, avait eu pour M. de Malfilâtre, conseiller au parlement de Bretagne, un attachement qui, renfermé dans son sein, avait augmenté sa mélancolie naturelle. Pendant la Révolution, elle épousa M. le comte de Caud et le perdit après quinze mois de mariage. La mort de madame la comtesse de Farcy, sœur qu’elle aimait tendrement, accrut la tristesse de madame de Caud. Elle s’attacha ensuite à madame de Chateaubriand, ma femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible, car Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable, et madame de Chateaubriand, soumise à ses caprices, se cachait d’elle pour lui rendre les services qu’une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse.

Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau ; elle se croyait en butte à des ennemis secrets : elle donnait à madame de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de fausses adresses pour lui écrire ; elle examinait les cachets, cherchait à découvrir s’ils n’avaient point été rompus ; elle errait de domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes sœurs ni avec ma femme ; elle les avait prises en antipathie, et madame de Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu’on peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d’un attachement si cruel.

Une autre fatalité avait frappé Lucile : M. de Chênedollé, habitant auprès de Vire, l’était allé voir à Fougères ; bientôt il fut question d’un mariage qui manqua. Tout échappait à la fois à ma sœur, et, retombée sur elle-même, elle n’avait pas la force de se porter. Ce spectre plaintif s’assit un moment sur une pierre, dans la solitude riante de Savigny : tant de cœurs l’y avaient reçue avec joie ! ils l’auraient rendue avec tant de bonheur à une douce réalité d’existence ! Mais le cœur de Lucile ne pouvait battre que dans un air fait exprès pour elle et qui n’avait point été respiré. Elle dévorait avec rapidité les jours du monde à part dans lequel le ciel l’avait placée. Pourquoi Dieu avait-il créé un être uniquement pour souffrir ? Quel rapport mystérieux y a-t-il donc entre une nature pâtissante et un principe éternel ?

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