Mémoires d’outre-tombe (page 72)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Une scène étrange, qui s’était déjà répétée pour d’autres que moi, faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m’admettre à Trèves, où l’armée des princes était parvenue : « J’étais un de ces hommes qui attendent l’événement pour se décider ; il y avait trois ans que j’aurais dû être au cantonnement ; j’arrivais quand la victoire était assurée. On n’avait pas besoin de moi ; on n’avait que trop de ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie désertaient ; l’artillerie même passait en masse, et, si cela continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là. »

Prodigieuse illusion des partis !

Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand : il me prit sous sa protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir ; je m’expliquai : je dis que j’arrivais de l’Amérique pour avoir l’honneur de servir avec mes camarades ; que la campagne était ouverte, non commencée, de sorte que j’étais encore à temps pour le premier feu ; qu’au surplus, je me retirerais si on l’exigeait, mais après avoir obtenu raison d’une insulte non méritée. L’affaire s’arrangea : comme j’étais bon enfant, les rangs s’ouvrirent pour me recevoir et je n’eus plus que l’embarras du choix.

L’armée des princes était composée de gentilshommes, classés par provinces et servant en qualité de simples soldats : la noblesse remontait à son origine et à l’origine de la monarchie, au moment même où cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard retourne à l’enfance. Il y avait en outre des brigades d’officiers émigrés de divers régiments, également redevenus soldats : de ce nombre étaient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de m’enrôler avec La Martinière, dût-il encore être amoureux ; mais le patriotisme armoricain l’emporta. Je m’engageai dans la septième compagnie bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac. La noblesse de ma province avait fourni sept compagnies ; on en comptait une huitième de jeunes gens du tiers état : l’uniforme gris de fer de cette dernière compagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de roi avec retroussis à l’hermine. Des hommes attachés à la même cause et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs inégalités politiques par des signalements odieux : les vrais héros étaient les soldats plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice.

Dénombrement de notre petite armée :

Infanterie de soldats nobles et d’officiers ; quatre compagnies de déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils provenaient ; une compagnie d’artillerie ; quelques officiers du génie, avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres (l’artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause de la Révolution, en firent le succès au dehors). Une très-belle cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres du vieux comte de Montmorin, d’officiers de la marine de Brest, de Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L’émigration générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans cette faiblesse dont Louis XVI l’avait retirée. Jamais, depuis Duquesne et Tourville, nos escadres ne s’étaient montrées avec plus de gloire. Mes camarades étaient dans la joie : moi j’avais les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l’Océan, qui ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les Anglais et délivrèrent l’Amérique. Au lieu d’aller chercher des continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La Pérouse s’enfonçaient dans les boues de l’Allemagne. Ils montaient le cheval consacré à Neptune ; mais ils avaient changé d’élément, et la terre n’était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête le pavillon déchiré de la Belle-Poule, sainte relique du drapeau blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l’honneur, mais d’où était tombée la victoire.

Nous avions des tentes ; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils, de manufacture allemande, armes de rebut, d’une pesanteur effrayante, nous cassaient l’épaule, et souvent n’étaient pas en état de tirer. J’ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne s’abattait pas.

Nous demeurâmes deux jours à Trèves. Ce me fut un grand plaisir de voir des ruines romaines, après avoir vu les ruines sans nom de l’Ohio, de visiter cette ville si souvent saccagée, dont Salvien disait : « Fugitifs de Trèves, vous voulez des spectacles, vous redemandez aux empereurs les jeux du cirque : pour quel état, je vous prie, pour quel peuple, pour quelle ville ? » Theatra igitur quœritis, circum a principibus postulatis ? cui, quæso, statui, cui populo, cui civitati ?

Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous voulions rétablir les monuments de saint Louis ?

Je m’asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines ; je tirais de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique ; j’en déposais les pages séparées sur l’herbe autour de moi ; je relisais et corrigeais une description de forêt, un passage d’Atala, dans les décombres d’un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la France. Puis, je serrais mon trésor dont le poids, mêlé à celui de mes chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille clissée et de mon petit Homère, me faisait cracher le sang.

J’essayais de fourrer Atala avec mes inutiles cartouches dans ma giberne ; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les feuilles qui débordaient des deux côtés du couvercle de cuir. La Providence vint à mon secours : une nuit, ayant couché dans un grenier à foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil ; on avait laissé les paperasses. Je bénis Dieu : cet accident, en assurant ma gloire, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient entre mes deux épaules m’auraient rendu poitrinaire. « Combien ai-je de chemises ? disait Henri IV à son valet de chambre. — Une douzaine, sire, encore y en a-t-il de déchirées. — Et de mouchoirs, est-ce pas huit que j’ai ? — Il n’y en a pour cette heure que cinq. » Le Béarnais gagna la bataille d’Ivry sans chemises ; je n’ai pu rendre son royaume à ses enfants en perdant les miennes.

L’ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq à six lieues par jour. Le temps était affreux ; nous cheminions au milieu de la pluie et de la fange, en chantant : Ô Richard ! ô mon roi ! Pauvre Jacques ! Arrivés à l’endroit du campement, n’ayant ni fourgons ni vivres, nous allions avec des ânes, qui suivaient la colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les fermes et les villages. Nous payions très-scrupuleusement : je subis néanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser, deux poires dans le jardin d’un château. Un grand clocher, une grande rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais voisins.

Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions sans cesse obligés de battre la toile afin d’en élargir les fils et d’empêcher l’eau de la traverser. Nous étions dix soldats par tente ; chacun à son tour était chargé du soin de la cuisine : celui-ci allait à la viande, celui-là au pain, celui-là au bois, celui-là à la paille. Je faisais la soupe à merveille ; j’en recevais de grands compliments, surtout quand je mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de Bretagne. J’avais appris chez les Iroquois à braver la fumée de sorte que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et mouillées. Cette vie de soldat est très amusante ; je me croyais encore parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages ; ils me les payaient en beaux contes ; nous mentions tous comme un caporal au cabaret avec un conscrit qui paye l’écot.

Une chose me fatiguait, c’était de laver mon linge ; il le fallait, et souvent : car les obligeants voleurs ne m’avaient laissé qu’une chemise empruntée à mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi. Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord d’un ruisseau, la tête en bas et les reins en l’air, il me prenait des étourdissements ; le mouvement des bras me causait une douleur insupportable à la poitrine. J’étais obligé de m’asseoir parmi les prêles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je m’amusais à voir couler l’eau paisible. Lope de Vega fait laver le bandeau de l’Amour par une bergère ; cette bergère m’eût été bien utile pour un petit turban de toile de bouleau que j’avais reçu de mes Floridiennes.

Une armée est ordinairement composée de soldats à peu près du même âge, de la même taille, de la même force. Bien différente était la nôtre, assemblage confus d’hommes faits, de vieillards, d’enfants descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard, auvergnat, gascon, provençal, languedocien. Un père servait avec ses fils, un beau-père avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frère avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière-ban, tout ridicule qu’il paraissait, avait quelque chose d’honorable et de touchant, parce qu’il était animé de convictions sincères ; il offrait le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernière représentation d’un monde qui passait. J’ai vu de vieux gentilshommes, à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le dos, fusil en bandoulière, se traînant avec un bâton et soutenus sous le bras par un de leurs fils, j’ai vu M. de Boishue, le père de mon camarade massacré aux États de Rennes auprès de moi, marcher seul et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de sa baïonnette, de peur de les user ; j’ai vu de jeunes blessés couchés sous un arbre, et un aumônier en redingote et en étole, à genoux à leur chevet, les envoyant à saint Louis dont ils s’étaient efforcés de défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les décrets achevaient de la dépouiller et jetaient nos femmes et nos mères dans les cachots.

Les vieillards d’autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d’aujourd’hui : si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d’eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l’étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu’il a connu. Il est d’une race différente de l’espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.

Et pourtant, France du XIXe siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour et l’on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus ; ne les reniez pas, vous êtes sortie de leur sang. S’ils n’eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n’auriez pas puisé dans cette fidélité native l’énergie qui a fait votre gloire dans les mœurs nouvelles ; ce n’est, entre les deux Frances, qu’une transformation de vertu.

Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant et riche. À l’état-major, on ne voyait que fourgons remplis de comestibles ; on n’apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp. Rien ne représentait mieux la cour et la province, la monarchie expirante à Versailles et la monarchie mourante dans les bruyères de Du Guesclin. Les aides de camp nous étaient devenus odieux ; quand il y avait quelque affaire devant Thionville, nous criions : « En avant, les aides de camp ! » comme les patriotes criaient : « En avant, les officiers ! »

J’éprouvai un saisissement de cœur lorsque arrivés par un jour sombre en vue des bois qui bordaient l’horizon, on nous dit que ces bois étaient en France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un effet que je ne puis rendre : j’eus comme une espèce de révélation de l’avenir, d’autant que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, ni relativement à la cause qu’ils soutenaient, ni pour le triomphe dont ils se berçaient ; j’étais là, comme Falkland dans l’armée de Charles Ier. Il n’y avait pas un chevalier de la Manche, malade, écloppé, coiffé d’un bonnet de nuit sous son castor à trois cornes, qui ne se crût très-fermement capable de mettre en fuite, à lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce respectable et plaisant orgueil, source de prodiges à une autre époque, ne m’avait pas atteint : je ne me sentais pas aussi convaincu de la force de mon invincible bras.

Nous surgîmes invaincus à Thionville, le 1er septembre ; car, chemin faisant, nous ne rencontrâmes personne. La cavalerie campa à droite, l’infanterie à gauche du grand chemin qui conduisait à la ville du côté de l’Allemagne. De l’assiette du camp on ne découvrait pas la forteresse ; mais à six cents pas en avant, on arrivait à la crête d’une colline d’où l’œil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps autrichien du prince de Waldeck, et la gauche de la même infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge et de Royal-Allemand. Nous nous retranchâmes sur le front par un fossé, le long duquel étaient rangés les faisceaux d’armes. Les huit compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et au-dessous de nous s’alignait la compagnie des officiers de Navarre, mes camarades.

Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés, Monsieur et le comte d’Artois arrivèrent ; ils firent la

reconnaissance de la place, qu’on somma en vain, quoique Wimpfen la semblât vouloir rendre. Comme le grand Condé, nous n’avions pas gagné la bataille de Rocroi, ainsi nous ne pûmes nous emparer de Thionville ; mais nous ne fûmes pas battus sous ses murs, comme Feuquières. On se logea sur la voie publique, dans la tête d’un village servant de faubourg à la ville, en dehors de l’ouvrage à cornes qui défendait le pont de la Moselle. On se fusilla de maison en maison ; notre poste se maintint en possession de celles qu’il avait prises. Je n’assistai point à cette première affaire ; Armand, mon cousin, s’y trouva et s’y comporta bien. Pendant qu’on se battait dans ce village, ma compagnie était commandée pour une batterie à établir au bord d’un bois qui coiffait le sommet d’une colline. Sur la déclivité de cette colline, des vignes descendaient

Philippoteaux del. [illisible] Imp Vve Sarazin

Mr DE CHATEAUBRIAND

à l’armée de Condé

Garnier frères Éditeurs

jusqu’à la plaine adhérente aux fortifications extérieures de Thionville. L’ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier gazonné, destiné à nos canons ; nous filâmes un boyau parallèle, à ciel ouvert, pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous servaient de sacs. Le feu d’une lunette s’ouvrit sur nous ; il nous incommodait d’autant plus, que nous ne pouvions riposter : deux pièces de huit et un obusier à la Cohorn, qui n’avait pas la portée, étaient toute notre artillerie. Le premier obus que nous lançâmes tomba en dehors des glacis ; il excita les huées de la garnison. Peu de jours après, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent hommes d’infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent, toutes les vingt-quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés se disposèrent à l’attaquer ; on remarquait avec le télescope du mouvement sur les remparts. À l’entrée de la nuit, on vit une colonne sortir par une poterne et gagner la lunette à l’abri du chemin couvert. Ma compagnie fut commandée de renfort.

À la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagèrent l’action dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville ; puis, tournant à gauche, ils vinrent à travers les vignes prendre notre batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbutée et nous découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu ; nous marchâmes la baïonnette en avant. Les assaillants se retirèrent je ne sais pourquoi ; s’ils eussent tenu, ils nous enlevaient.

Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts, entre autres le chevalier de La Baronnais, capitaine d’une des compagnies bretonnes. Je lui portai malheur : la balle qui lui ôta la vie fit ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d’une telle roideur, qu’elle lui perça les deux tempes ; sa cervelle me sauta au visage. Inutile et noble victime d’une cause perdue ! Quand le maréchal d’Aubeterre tint les États de Bretagne, il passa chez M. de La Baronnais le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de Saint-Malo ; le maréchal, qui l’avait supplié de n’inviter personne, aperçut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda amicalement son hôte. « Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je n’ai à dîner que mes enfants. » M. de La Baronnais avait vingt-deux garçons et une fille, tous de la même mère. La Révolution a fauché, avant la maturité, cette riche moisson du père de famille.

Le corps autrichien de Waldeck commença d’opérer. L’attaque devint plus vive de notre côté. C’était un beau spectacle la nuit : des pots-à-feu illuminaient les ouvrages de la place, couverts de soldats ; des lueurs subites frappaient les nuages ou le zénith bleu lorsqu’on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en l’air, décrivaient une parabole de lumière. Dans les intervalles des détonations, on entendait des roulements de tambour, des éclats de musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de Thionville et à nos postes ; malheureusement, ils criaient en français dans les deux camps : « Sentinelles, prenez garde à vous ! »

Si les combats avaient lieu à l’aube, il arrivait que l’hymne de l’alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante silencieusement par les embrasures. Le chant de l’oiseau, en rappelant les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d’un courant d’eau qui baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace, agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur offrir des bouquets au patron d’une paroisse voisine, dont l’image demeurait dans une futaie, en face d’une fontaine. Le curé était aveugle ; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les bonnes œuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n’aurait pu déposer la sainte hostie sur les lèvres des communiants. Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la lumière !

Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le Silentiaire, Dominique l’Encuirassé, Jacques l’Intercis, Paul le Simple, Basle l’Ermite, et tant d’autres, n’étaient point étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées. Le jour même de la bataille de Bouvines, des voleurs s’introduisirent, à Auxerre, dans un couvent sous l’invocation de saint Germain, et dérobèrent les vases sacrés. Le sacristain se présente devant la châsse du bienheureux évêque, et lui dit en gémissant : « Germain, où étais-tu lorsque ces brigands ont osé violer ton sanctuaire ? » Une voix sortant de la châsse répondit : « J’étais auprès de Cisoing, non loin du pont de Bouvines ; avec d’autres saints, j’aidais les Français et leur roi, à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours :

« Cui fuit auxilio victoria præstita nostro. »

Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions jusqu’aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le village du grand chemin trans-Moselle était sans cesse pris et repris. Je me trouvai deux fois à ces assauts. Les patriotes nous traitaient d’ennemis de la liberté, d’aristocrates, de satellites de Capet ; nous les appelions brigands, coupe-têtes, traîtres et révolutionnaires. On s’arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des combattants devenus témoins impartiaux ; singulier caractère français que les passions mêmes ne peuvent étouffer !

Un jour, j’étais de patrouille dans une vigne, j’avais à vingt pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de son fusil sur les ceps, comme pour débusquer un lièvre, puis il regardait vivement autour de lui, dans l’espoir de voir partir un patriote ; chacun était là avec ses mœurs.

Un autre jour, j’allai visiter le camp autrichien : entre ce camp et celui de la cavalerie de la marine, se déployait le rideau d’un bois contre lequel la place dirigeait mal à propos son feu ; la ville tirait trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l’étions, ce qui explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je traversais ce bois, j’aperçois quelque chose qui remuait dans les herbes ; je m’approche : un homme étendu de tout son long, le nez en terre, ne présentait qu’un large dos. Je le crus blessé : je le pris par le chignon du cou, et lui soulevai à demi la tête. Il ouvre des yeux effarés, se redresse un peu en s’appuyant sur ses mains ; j’éclate de rire : c’était mon cousin Moreau ! Je ne l’avais pas vu depuis notre visite à Mme de Chastenay.

Couché sur le ventre à la descente d’une bombe, il lui avait été impossible de se relever. J’eus toutes les peines du monde à le mettre debout ; sa bedaine était triplée. Il m’apprit qu’il servait dans les vivres et qu’il allait proposer des bœufs au prince de Waldeck. Au reste, il portait un chapelet ; Hugues Métel parle d’un loup qui résolut d’embrasser l’état monastique ; mais, n’ayant pu s’habituer au maigre, il se fit chanoine.

En rentrant au camp, un officier du génie passa près de moi, menant son cheval par la bride : un boulet atteint la bête à l’endroit le plus étroit de l’encolure et la coupe net ; la tête et le cou restent pendus à la main du cavalier qu’ils entraînent à terre de leur poids. J’avais vu une bombe tomber au milieu d’un cercle d’officiers de marine qui mangeaient assis en rond : la gamelle disparut ; les officiers culbutés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de vaisseau : « Feu de tribord, feu de bâbord, feu partout ! feu dans ma perruque ! »

Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville : en 1558, François de Guise mit le siège devant cette place. Le maréchal Strozzi y fut tué parlant dans la tranchée audit sieur de Guise qui lui tenoit lors la main sur l’épaule.

Il s’était formé derrière notre camp une espèce de marché. Les paysans avaient amené des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurèrent sur les voitures : les chevaux dételés mangeaient attachés à un bout des charrettes, tandis qu’on buvait à l’autre bout. Des fouées brillaient çà et là. On faisait frire des saucisses dans des poêlons, bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des galettes anisées, des pains de seigle d’un sou, des gâteaux de maïs, des pommes vertes, des œufs rouges et blancs, des pipes et du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de gros drap, marchandées par les passants. Des villageoises, à califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en uniforme. Des cantinières allaient criant en allemand et en français. Des groupes se tenaient debout, d’autres assis à des tables de sapin plantées de travers sur un sol raboteux. On s’abritait à l’aventure sous une toile d’emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt, comme à Pâques fleuries. Je crois aussi qu’il y avait des noces dans les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes auraient pu facilement, à l’exemple de Majorien, enlever le chariot de la mariée : Rapit esseda victor, nubentemque nurum, (Sidoine Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scène était extrêmement gaie la nuit, entre les feux qui l’éclairaient à terre et les étoiles qui brillaient au-dessus.

Quand je n’étais ni de garde aux batteries ni de service à la tente, j’aimais à souper à la foire. Là recommençaient les histoires du camp ; mais, animées de rogomme et de chère-lie, elles étaient beaucoup plus belles.

Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s’est perdu pour moi dans celui de Dinarzade que nous lui avions donné, était célèbre par ses contes ; il eût été plus correct de dire Sheherazade, mais nous n’y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions : c’était à qui l’aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée, moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l’angle extérieur, voix creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de poète militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard sérieux, ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le témoin obligé de tous les duels et l’amoureux de toutes les dames de comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu’il disait et n’interrompait sa narration que pour boire à même d’une bouteille, rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.

Une nuit qu’il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d’un tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient en l’air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait ; un morceau de serpillière, tendu du bout des brancards à deux poteaux, nous servait de toit. — Dinarzade, son épée de guingois à la façon de Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d’un cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes qui formaient le chœur accompagnait le récit des marques de sa surprise, de son approbation ou de son improbation.

« Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert, qui vivait au temps du roi Jean ? » Et chacun de répondre : « Oui, oui. » Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.

« Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous l’avez vu, était fort beau : quand le vent rebroussait ses cheveux roux sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d’un turban vert. »

L’assemblée : « Bravo ! »

« Par une soirée de mai, il sonna du cor au pont-levis d’un château de Picardie, ou d’Auvergne, n’importe. Dans ce château demeurait la Dame des grandes compagnies. Elle reçut bien le chevalier, le fit désarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui à une table magnifique ; mais elle ne mangea point, et les pages-servants étaient muets. »

L’assemblée : « Oh ! oh ! »

« La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la femme du major ; d’ailleurs beaucoup de physionomie et l’air coquet. Lorsqu’elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on ne savait plus où l’on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et le chevalier amoureux de la dame, bien qu’il en eût peur. »

Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut recharger son brûle-gueule ; on le força de continuer :

« Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le château ; mais, avant de partir, il requiert de la châtelaine l’explication de plusieurs choses étranges ; il lui faisait en même temps une offre loyale de mariage, si toutefois elle n’était pas sorcière. »

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