Mémoires d’outre-tombe (page 78)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tandis que je lisais la déclaration du grand complot contre la sûreté de l’État, dont moi chétif j’étais prévenu, le capitaine des mouchards dit à ses subordonnés : « Messieurs, faites votre devoir ! » Le devoir de ces messieurs était d’ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme il appert aux termes du susdit mandat.

Après lecture prise de la pièce, m’adressant au respectable chef de ces voleurs d’hommes et de libertés : « Vous savez, monsieur, que je ne reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence que vous me faites ; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je n’ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous suivre : donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir. »

Je m’habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable commissaire : « Monsieur, je suis à vos ordres : allons-nous à pied ? — Non, monsieur, j’ai eu soin de vous amener un fiacre. — Vous avez bien de la bonté, monsieur, partons ; mais souffrez que j’aille dire adieu à madame de Chateaubriand. Me permettez-vous d’entrer seul dans la chambre de ma femme ? — Monsieur, je vous accompagnerai jusqu’à la porte et je vous attendrai. — Très bien, monsieur ; » et nous descendîmes.

Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles ; on avait posé une vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s’ouvre à l’extrémité de mon jardin. Je dis au chef : « Ces précautions-là étaient très inutiles ; je n’ai pas la moindre envie de vous fuir et de m’échapper. » Les messieurs avaient bousculé

Imp. Dumas Vorxet

MADAME LA DUCHESSE DE ST LEU

Garnier frères Éditeurs

mes papiers, mais n’avaient rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention ; ils se parlèrent tout bas et finirent par laisser l’arme sous un tas d’in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix de bois jaune que j’avais apporté de la Terre-Sainte. Cette pantomime m’aurait presque donné envie de rire, mais j’étais cruellement tourmenté pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connaît, connaît aussi la tendresse qu’elle me porte, ses frayeurs, la vivacité de son imagination et le misérable état de sa santé : cette descente de la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit, écoutant tout effrayée, lorsque j’entrai dans sa chambre à une heure si extraordinaire.

« Ah ! bon Dieu ! s’écria-t-elle ; êtes-vous malade ? Ah ! bon Dieu, qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? » et il lui prit un tremblement. Je l’embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis : « Ce n’est rien, on m’envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous. »

Le mouchard était resté à la porte ouverte ; il voyait cette scène, et je lui dis, en allant me remettre entre ses mains : « Vous voyez, monsieur, l’effet de votre visite un peu matinale. » Je traversai la cour avec mes recors ; trois d’entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de l’escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans encombre dans la cour de la préfecture de police.

Le geôlier qui devait me mettre en souricière n’était pas levé, on le réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tandis qu’il s’occupait de son œuvre, je me promenais dans la cour de long en large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me disait amicalement, car il était très honnête : « Monsieur le vicomte, j’ai bien l’honneur de vous remettre ; je vous ai présenté les armes plusieurs fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le roi ; je servais dans les gardes du corps ; mais que voulez-vous ! on a une femme, des enfants ; il faut vivre ! — Vous avez raison, monsieur Léotaud ; combien ça vous rapporte-t-il ? — Ah ! monsieur le vicomte, c’est selon les captures… Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à la guerre. »

Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de la Courtille : ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit. Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en chiffonniers, en joueurs d’orgue ; les autres étaient coiffés de perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d’une autre couleur ; les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches ; les autres traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s’enfonçaient dans une petite cour et bientôt revenaient sous d’autres costumes, sans moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans jambes de bois, sans bras en écharpe : tous ces oiseaux du lever de l’aurore de la police s’envolaient et disparaissaient avec le jour grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et M. Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu’à la porte de l’honnête demeure et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides : « Monsieur le vicomte, j’ai bien l’honneur de vous saluer : au plaisir de vous revoir. » La porte d’entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour m’empêcher de rebrousser chemin, j’arrivai par un étroit escalier au deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte ; le guichetier l’ouvrit : j’entrai après lui dans ma case. Il me demanda si je n’avais besoin de rien : je lui répondis que je déjeunerais dans une heure. Il m’avertit qu’il y avait un café et un restaurateur qui fournissaient aux prisonniers tout ce qu’ils désiraient pour leur argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s’il le pouvait, de l’eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai vingt francs d’avance : il se retira respectueusement, en me promettant de revenir.

Resté seul, je fis l’inspection de mon bouge : il était un peu plus long que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers de mes devanciers, et surtout du griffonnage d’une femme qui disait force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la moitié de ma loge ; une planche, supportée par deux tasseaux, placée contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d’armoire au linge, aux bottes et aux souliers des détenus : une chaise et un meuble infâme composaient le reste de l’ameublement.

Mon fidèle gardien m’apporta les serviettes et les cruches d’eau que je lui avais demandées ; je le suppliai d’ôter du lit les draps sales, la couverture de laine jaunie, d’enlever le seau qui me suffoquait et de balayer mon bouge après l’avoir arrosé. Toutes les œuvres du juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe ; je m’inondai des flots de ma cruche, je changeai de linge : madame de Chateaubriand m’avait envoyé un petit paquet ; je rangeai sur la planche au-dessus du lit toutes mes affaires comme dans la cabine d’un vaisseau. Quand cela fut fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table bien lavée et que je recouvris d’une serviette blanche. On vint bientôt chercher les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment enfermé.

Ma loge n’était éclairée que par une fenêtre grillée qui s’ouvrait fort haut ; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage à voleur, je n’apercevais qu’une cour ou plutôt un passage sombre et étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des chauve-souris. J’entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme meurtrier de sa mère et de son obscène ami. Je distinguais ces mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et du repentir : « Ah ! ma mère ! ma pauvre mère ! » Je voyais l’envers de la société, les plaies de l’humanité, les hideuses machines qui font mouvoir ce monde.

Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la presse, qui naguère m’avaient pris pour leur chef et combattaient sous mes ordres ; sans eux, j’aurais quitté la vie sans savoir ce que c’était que la prison, et cette épreuve-là m’aurait manqué. Je reconnais à cette attention délicate le génie, la bonté, la générosité, l’honneur, le courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu’est-ce que cette courte épreuve ? La Tasse a passé des années dans un cachot et je me plaindrais ! Non ; je n’ai pas le fol orgueil de mesurer mes contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des immortelles victimes dont l’histoire a conservé les noms.

Au surplus, je n’étais point du tout malheureux ; le génie de mes grandeurs passées et de ma gloire âgée de trente ans ne m’apparut point ; mais ma muse d’autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint rayonnante m’embrasser par ma fenêtre : elle était charmée de mon gîte et tout inspirée ; elle me retrouvait comme elle m’avait vu dans ma misère à Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête. Qu’allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi ? Une chanson, à l’instar de ce pauvre poète Lovelace qui, dans les geôles des Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son maître ? Non ; la voix d’un prisonnier m’aurait semblé de mauvais augure pour mon petit roi Henri V : c’est du pied de l’autel qu’il faut adresser des hymnes au malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d’un front innocent ; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi, déposée sur le cercueil d’une jeune fille ; je me souvins d’Élisa Frisell, que j’avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy. Je commençai quelques vers élégiaques d’une épitaphe latine ; mais voilà que la quantité d’un mot m’embarrassa ; vite je saute au bas de la table où j’étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d’alentour retentirent ; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes ; il ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil : « Un Gradus ! Un Gradus ! » Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes croyaient que je révélais le nom d’un de mes complices ; ils m’auraient mis volontiers les poucettes ; je m’expliquai ; je donnai de l’argent pour acheter le livre, et on alla demander un Gradus à la police étonnée.

Tandis que l’on s’occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table, et, changeant d’idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes sur la mort d’Élisa ; mais au milieu de mon inspiration, vers trois heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et m’appréhendent au corps sur les rives du Permesse : ils me conduisent chez le juge d’instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en face de ma geôle, de l’autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat et gourmé, m’adresse les questions d’usage sur mes nom, prénoms, âge, demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne reconnaissant point l’autorité politique d’un gouvernement, qui n’avait pour lui ni l’ancien droit héréditaire, ni l’élection du peuple, puisque la France n’avait point été consultée et qu’aucun congrès national n’avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière.

À six heures, on m’apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m’envoya un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours chantonnant :

Il descend le cercueil et les roses sans taches,

ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite :

Il descend le cercueil et les roses sans taches

Qu’un père y déposa, tribut de sa douleur ;

Terre, tu les portas et maintenant tu caches

Jeune fille et jeune fleur.

Ah ! ne les rends jamais à ce monde profane,

À ce monde de deuil, d’angoisse et de malheur ;

Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane

Jeune fille et jeune fleur.

Tu dors, pauvre Élisa, si légère d’années !

Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.

Vous avez achevé vos fraîches matinées,

Jeune fille et jeune fleur.

Mais ton père, Élisa, sur la tombe s’incline ;

De ton front jusqu’au sien a monté la pâleur.

Vieux chêne !… le temps a fauché sur ta racine

Jeune fille et jeune fleur !

Je commençais à me déshabiller ; un bruit de voix se fit entendre ; ma porte s’ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay, se présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au dépôt ; il m’apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde de Neuville, avaient été arrêtés comme moi, et que, dans l’encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes que la justice croyait devoir interpeller. « Mais, ajouta-t-il, vous allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon appartement ce qui vous conviendra le mieux. »

Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou ; j’en étais déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons que j’avais quittés depuis le jour où M. le préfet de police de Bonaparte m’avait fait venir pour m’inviter à m’éloigner de Paris. M. Gisquet et madame Gisquet m’ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de désigner celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne. J’étais confus de tant de politesse ; j’acceptai une petite pièce écartée qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de toilette à mademoiselle Gisquet ; on me permit de garder mon domestique, qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à l’entrée d’un étroit escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre escalier conduisait au jardin ; mais celui-là me fut interdit, et, chaque soir, on plaçait une sentinelle au bas contre la grille qui sépare le jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n’ai qu’à me louer des soins de mes hôtes ; ils semblaient vouloir expier les douze heures de ma première réclusion.

Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson d’Anacréon sur la toilette d’une jeune Grecque ; je mis la tête à la fenêtre : j’aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un vernis du Japon ; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l’on entrevoyait d’agréables commis de la police, comme de belles nymphes parmi des lilas ; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et un coin du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son du piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu’à moi avec la voix des mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur rapport.

Comme tout change dans ce monde ! Ce petit jardin anglais romantique de la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à charmilles taillées au ciseau, de l’hôtel du premier président de Paris. Cet ancien jardin occupait, en 1580, l’emplacement de ce paquet de maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s’étendait jusqu’au bord de la Seine. Ce fut là qu’après la journée des barricades, le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay : « Il trouva le premier président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s’estonna si peu de sa venue, qu’il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu’elle fut, et estant au bout de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui venoit à lui ; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit : « C’est grand’pitié que le valet chasse le maistre ; au reste, mon âme est à Dieu, mon cœur est à mon roy, et mon corps est entre les mains des méchans ; qu’on en fasse ce qu’on en voudra. » L’Achille de Harlay qui se pourmène aujourd’hui dans ce jardin est M. Vidocq, et le duc de Guise, Coco Lacour ; nous avons changé les grands hommes pour les grands principes. Comme nous sommes libres maintenant ! comme j’étais libre surtout à ma fenêtre, témoin ce bon gendarme en faction au bas de mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s’il m’eût poussé des ailes ! Il n’y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que l’on trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans les prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l’instrument de mort que sur un rosier : à qui peut s’envoler, qu’importent les souffrances de la terre !

Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes deux sœurs Lucile et Julie ; son imagination, restée frappée, ne peut plus supporter l’idée d’une prison. Ma pauvre femme eut une violente attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation de plus que j’eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le juge d’instruction, le sieur Desmortiers, m’arriva accompagné de son greffier.

M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes un M. Hello, écrivain, et par conséquent envieux et irritable, comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant.

Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l’on poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la justice que, s’il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de M. Hello ; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n’a pu en faire un homme d’esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait mal au cœur aujourd’hui.

M. Desmortiers, le juge d’instruction, entra donc dans ma petite chambre ; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un visage contracté et violent.

Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,

Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.

M. Desmortiers était naguère de la congrégation, grand communiant, grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcené juste-milieu. Je priai cet animal de s’asseoir avec toute la politesse de l’ancien régime ; je lui approchai un fauteuil ; je mis devant son greffier une petite table, une plume et de l’encre ; je m’assis en face de M. Desmortiers, et il me lut d’une voix bénigne les petites accusations qui, dûment prouvées, m’auraient tendrement fait couper le cou : après quoi, il passa aux interrogations.

Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l’ordre politique existant, je n’avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous ces procédés judiciaires étaient superflus, qu’on pouvait s’en épargner la peine et passer outre ; que je serais du reste toujours charmé d’avoir l’honneur de recevoir M. Desmortiers.

Je vis que cette manière d’agir mettait en fureur le saint homme, qu’ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la sienne ; à ce ressentiment se mêlait l’orgueil du magistrat qui se croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi ; je ne pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l’ordre social et l’ordre politique. Je me soumettais, lui dis-je, au premier, parce qu’il est de droit naturel ; j’obéissais aux lois civiles, militaires et financières, aux lois de police et d’ordre public ; mais je ne devais obéissance au droit politique qu’autant que ce droit émanait de l’autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la souveraineté du peuple. Je n’étais pas assez niais ou assez faux pour croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que l’ordre politique établi était le résultat d’un arrêt national. Si l’on me faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et délits sociaux, je répondrais à la justice ; mais quand on m’intentait un procès politique, je n’avais rien à répondre à une autorité qui n’avait aucun pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander.

Quinze jours s’écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j’avais appris les fureurs (fureurs qu’il tâchait de communiquer aux juges), m’abordait d’un air confit, me disant : « Vous ne voulez pas me dire votre illustre nom ? » Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable pour moi. « Eh bien ! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre ? il est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n’ai pas prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne m’a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes services. »

Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis, ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens : il ne pouvait plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin vint m’administrer les sacrements ministériels ; une femme enthousiaste accourut de Beauvais afin d’admirer ma gloire ; M. Villemain fit acte de courage ; M. Dubois, M. Ampère, M. Lenormant, mes généreux et savants jeunes amis, ne m’oublièrent pas ; l’avocat des républicains, M. Ch. Ledru, ne me quittait plus : dans l’espoir d’un procès, il grossissait l’affaire, et il eût payé de tous ses honoraires le bonheur de me défendre.

M. Gisquet m’avait offert, comme je vous l’ai dit, tous ses salons ; mais je n’abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du piano. Son père la gronda et prétendit qu’elle avait exécuté sa sonate moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en famille, n’ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant que cette scène toute pastorale se passait dans l’intimité du foyer, des sergents de ville m’amenaient du dehors des confrères à coups de crosse de fusil et de bâton ferré ; quelle paix et quelle harmonie régnaient pourtant au cœur de la police !

J’eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon : condamné pour son talent à quelques mois de détention, il les passait dans une maison de santé à Chaillot ; appelé en témoignage à Paris dans un procès, il profita de l’occasion et ne retourna pas à son gîte ; mais il s’en repentit : dans le lieu où il se tenait caché, il ne pouvait plus voir à l’aise une enfant qu’il aimait ; il regrette sa prison, et, ne sachant comment y rentrer, il m’écrivit la lettre suivante pour me prier de négocier cette affaire avec mon hôte :

« Monsieur,

« Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas Chateaubriand… Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi. J’ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j’étais menacé par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a fallu me priver des embrassements d’une enfant que j’idolâtre, d’une fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c’est la mort ! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne verrai ma pauvre enfant que rarement, s’ils le veulent encore, et à des heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai d’inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours.

« Je m’adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de tout cœur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je ne suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour obtenir de M. le préfet de police qu’il me laisse rentrer dans la maison de santé où l’on m’avait transféré. Je m’engage sur l’honneur à me présenter à la justice toutes les fois que j’en serai requis, et je renonce à me soustraire à quelque tribunal que ce soit, si l’on veut me laisser avec ma pauvre enfant.

« Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d’honneur et que je jure de ne pas m’enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat, quoique les profonds politiques puissent voir là une nouvelle preuve d’alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont les opinions s’accordent si bien.

« Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je saurais que je n’ai plus rien à espérer, et je me verrais pour neuf mois séparé de ma pauvre Emma.

« Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse intervention, ma reconnaissance n’en sera pas moins éternelle, car je ne douterai jamais des pressantes sollicitations que votre cœur va vous suggérer.

« Agréez, monsieur, l’expression de la plus sincère admiration et croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur,

« Ch. Philipon,

« Propriétaire de la Caricature (journal),

« condamné à treize mois de prison. »

« Paris, le 21 juin 1832. »

J’obtins la faveur que M. Philipon demandait : il me remercia par un billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se réduisait à faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par ceux qui l’ont véritablement sentie.

Tous les livres