Mémoires d’outre-tombe (page 79)
« Monsieur,
« Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant.
« Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour exprimer ce que j’éprouve de reconnaissance ; j’ai eu raison de penser, monsieur, que votre cœur vous suggérerait d’éloquentes instances. Je suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu’il vous dira que je ne suis point ingrat et qu’il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble de bonheur où votre bonté m’a mis.
« Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs,
« Charles Philipon. »
À cette singulière marque de mon crédit, j’ajouterai cet étrange témoignage de ma renommée : un jeune employé des bureaux de M. Gisquet m’adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet lui-même ; car enfin il faut être juste : si un gouvernement lettré m’attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement ; M. Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même des Débats, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe J. Chopin, employé au cabinet :
À MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND,
À LA PRÉFECTURE DE POLICE.
Un jour, admirant ton génie,
J’osai te dédier des vers,
Et, comme un filet d’eau s’épanche aux seins des mers,
Je portai ce tribut au dieu de l’harmonie.
Aujourd’hui l’infortune a passé sur ton front,
Toujours serein dans la tempête.
Le présent fugitif, qu’est-ce pour le poète ?
Ta gloire restera… nos haines passeront.
Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante
A prêté son charme à l’erreur,
Mais ton éloquence entraînante
Fait toujours absoudre ton cœur.
Naguère un roi frappa ta noble indépendance ;
Tu fus grand devant sa rigueur…
Il tombe : banni de la France,
Tu ne vois plus que son malheur !
Ah ! qui pourrait sonder ton dévoument fidèle
Et forcer le torrent à détourner ses eaux ?
Mais lorsqu’un seul parti s’applaudit de ton zèle,
Ta gloire est à nous tous… reprends donc tes pinceaux.
J. Chopin.
employé au cabinet.
Mademoiselle Noémi (je suppose que c’est le prénom de Mademoiselle Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre à la main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre. Qu’il eût été doux d’être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon maître ! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay vint dissiper mon rêve. Je l’aperçus causant avec Mademoiselle Gisquet de cet air qui nous trompe pas, nous autres créateurs de sylphides. Je dégringolai de mes nuages, je fermai ma fenêtre et j’abandonnai l’idée de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l’adversité.
Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le 30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher dans un fiacre ; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que j’étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d’Enfer avec ce je ne sais quoi d’achevé que le malheur donne à la vertu.
Si M. Gisquet allait par l’histoire à la postérité, peut-être y arriverait-il en assez mauvais état ; je désire que ce que je viens d’écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je n’ai eu qu’à me louer de ses attentions et de son obligeance ; sans doute si j’avais été condamné, il ne m’eût pas laissé échapper ; mais, enfin lui et sa famille m’ont traité avec une convenance, un bon goût, un sentiment de ma position, de ce que j’étais et de ce que j’avais été, que n’ont point eus une administration lettrée et des légistes d’autant plus brutaux qu’ils agissaient contre le faible et qu’ils n’avaient pas peur.
De tous les gouvernements qui se sont élevés en France depuis quarante années, celui de Philippe est le seul qui m’ait jeté dans la loge des bandits ; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée même d’un conquérant irrité : Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi cette colère ? Je vais vous le dire : j’ose protester en faveur du droit contre le fait, dans un pays où j’ai demandé la liberté sous l’Empire, la gloire sous la Restauration ; dans un pays où, solitaire, je compte non par frères, sœurs, enfants, joies, plaisirs, mais par tombeaux. Les derniers changements politiques m’ont séparé du reste de mes amis : ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout engraissés de leur déshonneur, auprès de ma pauvreté ; ceux-là ont abandonné leurs foyers exposés aux insultes. Les générations si fort éprises de l’indépendance se sont vendues : communes dans leur conduite, intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs écrits, je n’attends de ces générations que le dédain et je le leur rends ; elles n’ont pas de quoi me comprendre : elles ignorent la foi à la chose jurée, l’amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions, le mépris du succès et de l’or, la félicité des sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur.
Après l’ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le délit dont j’avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer était en prévention à Nantes. Je n’avais pu m’expliquer avec le juge d’instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal. Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon silence, j’écrivis à M. le ministre de la justice la lettre qu’on va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.
« Paris, ce 3 juillet 1832.
« Monsieur le ministre de la justice,
« Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l’intérêt d’un homme trop longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d’honneur.
« M. Berryer fils, interrogé par le juge d’instruction à Nantes le 18 du mois dernier, a répondu : Qu’il avait vu madame la duchesse de Berry ; qu’il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle d’honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l’Ouest.
« M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l’a résumé de la sorte : Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions.
« Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer a dit noblement : Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru devoir appuyer son avis sur l’autorité du leur ; mais qu’il ne les nommerait pas sans qu’ils y eussent consenti.
« Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés par M. Berryer. Non-seulement j’ai approuvé son opinion, mais j’ai rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette première note n’étant pas signée, j’en écrivis une seconde, que je signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l’intrépide mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de discordes ont déchirée.
« Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable coupable, s’il y a coupable, c’est moi. Cette déclaration servira, j’espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes ; elle ne laissera peser que sur ma tête l’inculpation d’un fait, très innocent sans doute, mais dont, en dernier résultat, j’accepte toutes les conséquences.
« J’ai l’honneur d’être, etc.
« Chateaubriand.
« Rue d’Enfer-Saint-Michel, no 84. »
« Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l’intérieur ne crut pas même devoir me faire connaître qu’il avait reçu ma lettre : comme il m’importe beaucoup de savoir le sort de celle que j’ai l’honneur d’écrire aujourd’hui à M. le ministre de la justice, je lui serai infiniment obligé d’ordonner à ses bureaux de m’en accuser réception.
« Ch. »
La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre ; la voici :
« Paris le 3 juillet.
« Monsieur le vicomte,
« La lettre que vous m’avez adressée, contenant des renseignements qui peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au procureur du roi près le tribunal de Nantes afin qu’elle soit jointe aux pièces de l’instruction commencée contre M. Berryer.
« Je suis avec respect, etc.,
« Le garde des sceaux
« Barthe. »
Par cette réponse, M. Barthe se réservait gracieusement une nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains des grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la possibilité d’une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits. Eh ! bon Dieu ! pourquoi me parer d’un danger imaginaire ? Qui s’embarrassait de mon opinion ? qui songeait à toucher à un seul de mes cheveux ? Amés et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police, votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos commissions militaires pour condamner à mort l’auteur des Cancans ; vous m’avez pourtant plongé dans vos geôles ; la peine applicable à mon crime n’était rien moins que la peine capitale. Avec quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la balance de la justice, elle la faisait pencher du côté de l’honneur, de la gloire et de la liberté de ma patrie !
J’étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil ; madame de Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien loin ; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d’abord une dette qui m’attirait des menaces de poursuites et de saisie.
La première année d’une ambassade ruine toujours l’ambassadeur : c’est ce qui m’arriva pour Rome. Je me retirai à l’avènement du ministère Polignac, et je m’en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante mille francs d’emprunt. J’avais frappé à toutes les bourses royalistes ; aucune ne s’ouvrit : on me conseilla de m’adresser à Laffitte. M. Laffitte m’avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance ; mais une trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de mes vieilles dettes, car j’en ai qui ont de la barbe, tant elles sont âgées ; malheureusement, cette barbe est une barbe d’or, dont la coupe annuelle se fait sur mon menton.
M. le duc de Lévis, à son retour d’un voyage en Écosse, m’avait dit, de la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma pension de pair ; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans l’embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d’Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J’avais déjà vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m’apporta vingt mille francs, me disant noblement que ce n’était pas les deux années de pension de pairie que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n’étaient qu’une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je l’acceptai comme un prêt momentané, et j’écrivis au roi la lettre suivante :
« Sire,
« Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie, vous n’avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime ; je pensai que Votre Majesté avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes de ses bontés. Mais les derniers écrits que j’ai publiés m’ont causé des dommages et suscité des persécutions ; j’ai essayé inutilement de vendre le peu de chose que je possède. Je me vois forcé d’accepter, non la pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa royale indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des embarras qui m’empêchent de regagner l’asile où je pourrai vivre de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre à charge, même un moment, à une couronne que j’ai soutenue de tous mes efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.
« Je suis, avec le plus profond respect, etc.
« Chateaubriand. »
Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m’avança de son côté une même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels, je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d’honneur m’arrêtait : madame la duchesse de Berry était sur le sol français ; que deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls pouvaient m’appeler ? Un billet de la princesse, qui m’arriva du fond de la Vendée, acheva de me rendre libre.
« J’allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce gouvernement provisoire que j’ai cru devoir former, lorsque j’ignorais quand et même si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez consenti à faire partie. Il n’a pas existé de fait, puisqu’il ne s’est jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour me faire parvenir un avis que je n’ai pu suivre. Je ne leur en sais pas du tout mauvais gré. Vous avez jugé d’après le rapport que vous ont fait de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour connaître mieux que moi les effets d’une fatale influence à laquelle je n’ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût été près de moi, son cœur noble et généreux s’y fût également refusé. Je n’en compte donc pas moins sur les bons services individuels et même les conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire, et dont le choix m’avait été dicté par leur zèle éclairé et leur dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais beaucoup si je pouvais vous approcher de moi ; mais vous avez des armes qui touchent de loin, et j’espère que vous ne cesserez pas de combattre pour Henri V.
« Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié.
« M. C. R. »
Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point aux conseils que j’avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer avait été le porteur ; elle en paraissait même un peu blessée, bien qu’elle reconnût qu’une fatale influence l’avait égarée.
Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd’hui, 7 août, n’ayant plus rien à faire qu’à partir, j’ai écrit ma lettre d’adieu à M. de Béranger, qui m’avait visité dans ma prison.
« Paris, 7 août 1832.
« À M. de Béranger.
« Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre souvenir ; le temps m’a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le plaisir de vous voir et de vous embrasser. J’ignore mon avenir : y a-t-il aujourd’hui un avenir clair pour personne ? Nous ne sommes pas dans un temps de révolution, mais de transformation sociale : or les transformations s’accomplissent lentement, et les générations qui se trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures et misérables. Si l’Europe (ce qui pourrait bien être) est à l’âge de la décrépitude, c’est une autre affaire : elle ne produira rien, et s’éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de mœurs et de doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau.
« J’ai rempli, monsieur, tous mes engagements : je suis revenu à votre voix ; j’ai défendu ce que j’étais venu défendre ; j’ai subi le choléra : je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en menacez ; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des hommes. Faites encore sourire et pleurer la France : car il arrive, par un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les paroles sont gaies et la musique plaintive.
« Je me recommande à votre amitié et à votre muse.
« Chateaubriand. »
Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra à Lucerne.
Bâle, 12 août 1832.
Beaucoup d’hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue : je ne puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d’un asile pour achever mes Mémoires, je chemine de nouveau traînant à ma suite un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes confidentielles, lettres de ministres et de rois ; c’est l’histoire portée en croupe par le roman.
J’ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le préfet. Lorsque autrefois, à Paris, il m’envoya son Histoire de la conquête des Normands, je l’allai remercier. Je trouvai un jeune homme dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés ; il était presque aveugle ; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui exprimai mon admiration sincère : ce fut alors qu’il me répondit que son ouvrage était le mien, et que c’était en lisant la bataille des Francs dans les Martyrs, qu’il avait conçu l’idée d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire. Quand je pris congé de lui, alors il s’efforça de me suivre et il se traîna jusqu’à la porte en s’appuyant contre le mur : je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur.
À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X, maintenant faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.
J’ai passé la frontière sans accident avec mon fatras : voyons si, au revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du soleil de l’Italie, besoin de mes opinions et de mes années.
À l’entrée de Bâle, j’ai rencontré un vieux Suisse, douanier ; il m’a fait faire bedit garandaine d’in guart d’hire ; on a descendu mon bagage dans une cave ; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait le bruit d’un métier à bas ; il s’est élevé une fumée de vinaigre, et, purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m’a relâché.
J’ai dit dans l’Itinéraire, en parlant des cigognes d’Athènes : « Du haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont vu au-dessous d’elles changer la race des mortels : tandis que des générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père. »
Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j’y laissai il y a six ans ; mais l’hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid n’est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n’est pas le soleil du Céphise, le concile n’est pas l’aréopage. Érasme n’est pas Périclès ; pourtant c’est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, le Bâle romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu’aux portes de cette ville, et trois monarques ennemis la traversèrent en 1813 pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par Napoléon. Allons voir les danses de la mort de Holbein ; elles nous rendront compte des vanités humaines.
La danse de la mort (si toutefois ce n’était pas même alors une véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des Innocents : elle nous venait de l’Angleterre. La représentation du spectacle fut fixée dans des tableaux ; on les vit exposés dans les cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à Bâle ces joies de la tombe.
Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par la mort, qui n’épargne pas ses propres folies : il n’est resté à Bâle, du travail d’Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et déposées à la bibliothèque de l’Université. Un dessin colorié a conservé l’ensemble de l’ouvrage.
Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d’une vive expression : pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes, cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles, magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la Mort ; pas un ne l’accepte de bonne grâce.
La Mort est variée à l’infini, mais toujours bouffonne à l’instar de la vie, qui n’est qu’une sérieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois qu’elle accoste ; elle joue de la mandoline derrière l’os de son dos, comme le musicien qu’elle entraîne. Elle n’est pas toujours chauve ; des brins de cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un miroir. La Mort a dans son bissac des tours d’un écolier narquois ; elle coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et l’aveugle est à deux pas d’une fosse ouverte ; ailleurs, la Mort, en petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d’un Pasquin. Holbein a pu prendre l’idée de cette formidable gaieté dans la nature même : entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent ricaner, parce qu’elles découvrent les dents ; c’est le rire. De quoi ricanent-elles ? du néant ou de la vie ?
La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m’ont plu. En parcourant ces derniers, remplis d’inscriptions funèbres, j’ai lu les noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques ; on voit moins ce qu’il a réformé que ce qu’il a détruit. Ces pédants secs qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n’ont pu élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu ? Comment aurait-il été en rapport avec les mœurs ? Les hommes n’étaient point faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin ; ils étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint Louis avec le génie gothique ; le petit nombre ne croyait à rien, le grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n’a-t-il pour temples que des salles d’écoles, ou pour églises que les cathédrales qu’il a dévastées : il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle, mais ils ne venaient pas réformer un ancien culte ; ils venaient établir une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.
Lucerne, 14 août 1832.
Le chemin de Bâle à Lucerne par l’Argovie offre une suite de vallées, dont quelques-unes ressemblent à la vallée d’Argelès, moins le ciel espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées, étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes derrière les autres et en s’enfonçant dans la perspective, aux neiges voisines du Saint-Gothard. Si l’on supprimait le Righi et le Pilate, et si l’on ne conservait que les collines surfacées d’herbages et de lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on reproduirait un lac d’Italie.
Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée sont comme les loges d’où l’on peut jouir de ce spectacle. Les monuments de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui s’échappent des tombes ; de distance en distance, il y a des bénitiers dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des cendres regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j’ai fait descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit : Hodie mihi, cras tibi ; une autre : Fuit homo ; une autre : Siste, viator ; abi, viator. Et j’attends demain, et j’aurai été homme ; et voyageur je m’arrête ; et voyageur je m’en vais. Appuyé à l’une des arcades du cloître, j’ai regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume Tell et de ses compagnons : théâtre de la liberté helvétique, si bien chanté et décrit par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient dans l’immense tableau la présence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les cendres les plus ignorées.
En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que j’y venais chercher : que dirai-je donc aujourd’hui ? que dirai-je demain, et demain encore ? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis toujours !
Lucerne, 15 août 1832.
Les capucins sont allés ce matin, selon l’usage le jour de l’Assomption, bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la protection de laquelle naquit l’indépendance suisse : cette indépendance dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la bénédiction des philosophes et des bourreaux ? Elle n’a pas quarante années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d’un capucin qui bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la République, de l’Empire, de la Restauration et de l’usurpation de Juillet.