Mémoires d’outre-tombe (page 80)
Le voyageur français en Suisse est touché et attristé ; notre histoire, pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur histoire ; le sang de l’Helvétie a coulé pour nous et par nous ; nous avons porté le fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell ; nous avons engagé dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trône de nos rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août à la porte de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d’une flèche, en couvrant de sa tête affaissée et d’une de ses pattes l’écu de France, dont on ne voit plus qu’une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux victimes, le bouquet d’arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté dans le roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux étrangers le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre bas les armes, le devant d’autel offert par madame la Dauphine à la chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a brodé l’image de l’agneau divin immolé !… Par quel conseil la Providence, après la dernière chute du trône des Bourbons, m’envoie-t-elle chercher un asile auprès de ce monument ? Du moins, je puis le contempler sans rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l’écu de France, comme le lion l’enserre de ses ongles puissants, mais détendus par la mort.
Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire ! Que demande la Suisse ? la liberté ? elle en jouit depuis quatre siècles ; l’égalité ? elle l’a ; la république ? c’est la forme de son gouvernement ; l’allégement des taxes ? elle ne paye presque point d’impôts. Que veut-elle donc ? elle veut changer, c’est la loi des êtres. Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu’il a été, le premier symptôme de sa maladie, c’est la haine du passé et des vertus de ses pères.
Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant, apprenait l’histoire de sa religion et de sa liberté.
J’ai vu les poules d’eau privées ; j’aime mieux les poules d’eau sauvages de l’étang de Combourg.
Dans la ville, le bruit d’un chœur de voix m’a frappé ; il sortait d’une chapelle de la Vierge : entré dans cette chapelle, je me suis cru transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies. C’était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre Bretagne, et j’étais au bord du lac de Lucerne ! Une main renouait ainsi les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s’était perdu dans la chaîne de mes années.
Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi.
Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous : jeune, je serais solitaire ; vieux, je ne suis qu’isolé. Je la peindrais bien encore, la nature ; mais pour qui ? qui se soucierait de mes tableaux ? quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon génie au front dépouillé ? qui répéterait mes chants ? à quelle muse en inspirerais-je ? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts neigeux qui m’environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas fatigués que personne ne voudrait suivre ! Quel malheur de ne me trouver libre d’errer de nouveau qu’à la fin de ma vie !
Deux heures.
Ma barque s’est arrêtée à la cale d’une maison sur la rive droite du lac, avant d’entrer dans le golfe d’Uri. J’ai gravi le verger de cette auberge et suis venu m’asseoir sous deux noyers qui protègent une étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés de ces pâturages dits Alpes dans le pays : il est surmonté d’un roc ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le Mythen et le Haken (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme. Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude indépendance helvétique sur la tête d’un peuple de bergers. Le silence n’est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de deux génisses restées dans l’étable voisine : elle semble me sonner la gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à tout un peuple : un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé Italia, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son nom à la terre des Romains.
Trois heures.
Nous partons ; nous entrons dans le golfe ou le lac d’Uri. Les montagnes s’élèvent et s’assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les trois fontaines où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurèrent la délivrance de leur pays ; voilà, au pied de l’Achsenberg, la chapelle qui signale l’endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa d’un coup de pied au milieu des vagues.
Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé ? Ne seraient-ils que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède ? Les Suisses sont-ils aujourd’hui ce qu’ils étaient à l’époque de la conquête de leur indépendance ? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches où Tell et ses compagnons bondissaient, l’arc à la main, d’abîme en abîme : moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux ?
Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique, à quelques pas de la chapelle de Tell : c’est toujours le même Dieu qui soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les hommes. Comme autrefois, en traversant l’Océan, les lacs de l’Amérique, les mers de la Grèce, de la Syrie, j’écris sur un papier inondé. Les nuages, les flots, les roulements de la foudre s’allient mieux au souvenir de l’antique liberté des Alpes que la voix de cette nature efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein.
Altorf.
Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur la tête de son fils : le trait d’arc était de la distance qui sépare ces deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le Grammairien, et que j’ai citée le premier dans mon Essai sur les révolutions ; ayons foi en la religion et la liberté, les deux seules grandes choses de l’homme : la gloire et la puissance sont éclatantes, non grandes.
Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie que j’ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l’aurore ! Le pin des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu’il voit au-dessous de lui dans les vallées fleuries.
Dix heures du soir.
L’orage recommence ; les éclairs s’entortillent aux rochers ; les échos grossissent et prolongent le bruit de la foudre ; les mugissements du Schœchen et de la Reuss accueillent le barde de l’Armorique. Depuis longtemps je ne m’étais trouvé seul et libre ; rien dans la chambre où je suis enfermé : deux couches pour un voyageur qui veille et qui n’a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond de mon âme ! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n’ai parlé le langage des passions avec autant d’énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? as-tu pitié de moi ? Tu le vois, je ne suis changé que de visage ; toujours chimérique, dévoré d’un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j’y entrais quand je te créai dans un moment d’extase et de délire. Voici l’heure où je t’invoquai dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n’es pas contente des grâces que je t’avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante ; ma palette n’est pas épuisée ; j’ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t’asseoir sur mes genoux ; n’aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d’ombre ; qu’ils rembrunissent sous tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent n’assagissent point, est tout aussi folle qu’elle l’était lorsque je te donnai l’être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec ma première solitude ! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages ; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai demain. Viens ! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus.
On frappe à ma porte : ce n’est pas toi ! c’est le guide ! Les chevaux sont arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage.
17 août 1832. (Amsteg.)
D’Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en voit partout ; la Reuss bruyante au milieu. À l’auberge du Cerf, un petit étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit : « Fous fenir l’Altorf ce madin ? allez fite ! » Il me croyait à pied comme lui ; puis, apercevant mon char à bancs : « Oh ! les chefals ! c’être autre chosse. » Si l’étudiant voulait troquir ses jeunes jambes contre mon char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde ! Je m’en irais aux glaciers du Rhône ; je parlerais la langue de Schiller à ma maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique : lui, il cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par l’expérience, s’étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont il serait plus fatigué au bout d’un quart d’heure que du fracas de la Reuss. L’échange n’aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon usage. Mon écolier part ; il me dit en ôtant et remettant son bonnet teuton, avec un petit coup de tête : « Permis ! » Encore une ombre évanouie. L’écolier ignore mon nom ; il m’aura rencontré et ne le saura jamais : je suis dans la joie de cette idée ; j’aspire à l’obscurité avec plus d’ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière : celle-ci m’importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des objets dont je ne puis plus jouir : j’ai hâte de passer le flambeau à mon voisin.
Trois garçonnets tirent à l’arbalète : Guillaume Tell et Gessler sont partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s’il a jamais lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis !
Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d’Amsteg, va et vient en zigzag pendant deux lieues ; tantôt joignant la Reuss, tantôt s’en écartant quand la fissure du torrent s’élargit. Sur les reliefs perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cepées de hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de cheveux blancs ; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de branches et de feuilles ce qu’ils perdent en succulence de fruits. La nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages ; la sève se fait jour malgré la greffe : un caractère énergique brise les liens de la civilisation.
Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change : le fleuve coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue double et triple de pins ; c’est la vallée du Pont d’Espagne à Cauterets. Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les arêtes vives du roc ; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des tempêtes.
Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l’homme dans ce lieu : il faut qu’il mange et qu’il marche ; c’est le résumé de son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions supérieures, ne paraissent point ; d’oiseaux, aucun ; d’aigles, il n’en est plus question : le grand aigle est tombé dans l’océan en passant à Sainte-Hélène ; il n’y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans l’immensité des cieux. L’aiglon royal vient de mourir. On nous avait annoncé d’autres aiglons de Juillet 1830 ; apparemment qu’ils sont descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils n’enlèveront jamais de chamois dans leurs serres ; débilité à la lueur domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France.
Après avoir franchi le pont du Saut du prêtre, et contourné le mamelon du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss ; à l’une et l’autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.
Enfin, on pénètre dans la vallée de Schœllenen, où commence la première rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux mille pieds de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les parois du bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n’offrent plus que leurs flancs et leurs crêtes ardentes et rougies. La Reuss tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un débris de tour témoigne d’un autre temps, comme la nature accuse ici des siècles immémorés. Soutenu en l’air par des murs le long des masses graniteuses, le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent mobile de la Reuss. Çà et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au voyageur un abri contre l’avalanche ; on vire encore quelques pas dans une espèce d’entonnoir tortueux, et tout à coup, à l’une des volutes de la conque, on se trouve face à face du pont du Diable.
Ce pont coupe aujourd’hui l’arcade du nouveau pont plus élevé, bâti derrière et qui le domine ; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus qu’à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu’on vient de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont ; mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n’y a plus de chute d’eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma vie. Même chose m’arrive à l’égard des sociétés et des hommes.
Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon efface, n’ont pas l’effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers, plus hardis et plus naturels, n’évitaient aucune difficulté ; ils ne s’écartaient guère du cours des torrents ; ils montaient et descendaient avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les précipices, passaient sous les avalanches, n’ôtant rien au plaisir de l’imagination et à la joie des périls. L’ancienne route du Saint-Gothard, par exemple, était tout autrement aventureuse que la route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu’en l’abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu’il traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic, pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les habitants d’Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la cascade.
Enfin ce n’étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois les Alpes, c’étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines. C’étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri, des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des aventures étranges : Qui avait bâti le pont du Diable ? Qui avait précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable ? Çà et là s’élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des ermitages, gardant la mémoire d’une invasion, d’une rencontre, d’un miracle ou d’un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue, ses vêtements, ses mœurs, ses usages. On ne trouvait point, il est vrai, dans un désert, une excellente auberge ; on n’y buvait point de vin de Champagne ; on n’y lisait point la gazette ; mais s’il y avait plus de voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société. Que la civilisation est une belle chose ! cette perle, je la laisse au beau premier lapidaire.
Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au bout duquel ils rencontrèrent Masséna.
Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie d’Urnerloch, on gagne la prairie d’Ursern, fermée par des redans comme les sièges de pierres d’une arène. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure ; le contraste est frappant : c’est ainsi qu’après et avant les révolutions la société paraît tranquille ; les hommes et les empires sommeillent à deux pas de l’abîme où ils vont tomber.
Au village d’Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d’un océan de pierre sur lequel l’homme a laissé les ondulations de son chemin.
Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,
Appuyé d’une main sur son urne penchante,
Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.
Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles. Le Rhin ne sort point d’une couche de roseaux : il se lève d’un lit de frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace ; son origine est congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l’Angleterre ; le Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de l’Espagne, de l’Italie et de la Grèce : des neiges stériles forment les réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne.
Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l’un au Tessin, l’autre à la Reuss. La source de la Reuss est moins élevée que la source du Tessin, de sorte qu’en creusant un canal de quelques centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l’on répétait le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait d’étranges métamorphoses dans les contrées au bas des Alpes. Un montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de fertiliser ou de stériliser un pays ; voilà de quoi rabattre l’orgueil de la puissance.
C’est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du Saint-Gothard ; leurs berceaux se touchent ; leurs destinées sont séparées : ils vont chercher des terres différentes et divers soleils ; mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de nourrir leurs enfants désunis.
Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des capucins ; on n’en voit plus que les ruines ; il ne reste de la religion qu’une croix de bois vermoulu avec son christ : Dieu demeure quand les hommes se retirent.
Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et commence un autre monde : les noms germaniques sont remplacés par des noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m’avait amené, en la remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon nouveau guide, le Tessin.
Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l’Italie ; le chemin qui se plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l’ingénieur forcé de le dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d’en haut, ce chemin ressemble à un ruban plié et replié ; vu d’en bas, les murs qui soutiennent les remblais font l’effet des ouvrages d’une forteresse, ou imitent ces digues qu’on élève les unes au-dessus des autres contre l’envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d’une colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la malheureuse Italie.
Samedi, 18 août 1832. (Lugano.)
J’ai passé de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine : je n’ai point vu la terre, j’ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les étoiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes. La lune n’était point d’abord à l’horizon, mais son aube s’épanouit par degrés devant elle, de même que ces gloires dont les peintres du xive siècle entouraient la tête de la Vierge : elle parut enfin, creusée et réduite au quart de son disque, sur la cime dentelée du Furca ; les pointes de son croissant ressemblaient à des ailes ; on eût dit d’une colombe blanche échappée de son nid de rocher : à sa lumière affaiblie et rendue plus mystérieuse, l’astre échancré me révéla le lac Majeur au bout de la Val-Levantine. Deux fois j’avais rencontré ce lac, une fois en me rendant au congrès de Vérone, une autre fois en me rendant en ambassade à Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des prospérités ; je l’entrevoyais à présent la nuit, du bord opposé, sur la route de l’infortune. Entre mes voyages, séparés seulement de quelques années, il y avait de moins une monarchie de quatorze siècles.
Ce n’est pas que j’en veuille le moins du monde à ces révolutions politiques ; en me rendant à la liberté, elles m’ont rendu à ma propre nature. J’ai encore assez de sève pour reproduire la primeur de mes songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la créature imaginaire de mes désirs. Le temps et le monde que j’ai traversés n’ont été pour moi qu’une double solitude où je me suis conservé tel que le ciel m’avait formé. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidité des jours, puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des années à vivre ?
Lugano est une petite ville d’un aspect italien : portiques comme à Bologne, peuple faisant son ménage dans la rue comme à Naples, architecture de la Renaissance, toits dépassant les murs sans corniches, fenêtres étroites et longues, nues ou ornées d’un chapiteau et percées jusque dans l’architrave. La ville s’adosse à un coteau de vignes que dominent deux plans superposés de montagnes, l’un de pâturages, l’autre de forêts : le lac est à ses pieds.
Il existe, sur le plus haut sommet d’une montagne, à l’est de Lugano, un hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la réputation des Circassiennes. La veille de mon arrivée était la fête de ce hameau ; on était allé en pèlerinage à la beauté : cette tribu sera quelques débris d’une race des barbares du Nord conservée sans mélange au-dessus des populations de la plaine.
Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu’on m’avait indiquées comme me pouvant convenir : j’en ai trouvé une charmante, mais d’un loyer beaucoup trop cher.
Pour mieux voir le lac, je me suis embarqué. Un de mes deux bateliers parlait un jargon franco-italien entrelardé d’anglais. Il me nommait les montagnes et les villages sur les montagnes : San-Salvador, au sommet duquel on découvre le dôme de la cathédrale de Milan ; Castagnola, avec ses oliviers dont les étrangers mettent de petits rameaux à leur boutonnière ; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac ; Saint-Georges, enfaîté de son ermitage : chacun de ces lieux avait son histoire.
L’Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont Caprino un village enclavé dans le territoire du Tessin. En face, de l’autre côté, au pied du San-Salvador, elle possède encore une espèce de promontoire sur lequel il y a une chapelle ; mais elle a prêté gracieusement aux Luganois ce promontoire pour exécuter les criminels et pour y élever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour de cette haute justice, exercée par sa permission sur son territoire, comme d’une preuve de sa suzeraineté sur Lugano. On ne fait plus subir aujourd’hui aux condamnés le supplice de la corde, on leur coupe la tête : Paris a fourni l’instrument, Vienne le théâtre du supplice : présents dignes de deux grandes monarchies.
Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d’azur, au souffle de la brise parfumé de l’ambre des pins, vinrent à passer les barques d’une confrérie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces voyageuses, ne reconnaîtrai-je pas celles que je rencontrai un soir en errant sur l’ancienne voie de Tibur et de la maison d’Horace ? La Lydie du poète n’était point alors avec ces hirondelles de la campagne de Tibur ; mais je savais qu’en ce moment même une autre jeune femme enlevait furtivement une rose déposée dans le jardin abandonné d’une villa du siècle de Raphaël, et ne cherchait que cette fleur sur les ruines de Rome.
Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne réunissant guère leurs bases qu’au niveau du lac, ressemblent à des îles séparées par d’étroits canaux ; elles m’ont rappelé la grâce, la forme et la verdure de l’archipel des Açores. Je consommerais donc l’exil de mes derniers jours sous ces riants portiques où la princesse de Belgiojoso a laissé tomber quelques jours de l’exil de sa jeunesse ? J’achèverais donc mes Mémoires à l’entrée de cette terre classique et historique où Virgile et Le Tasse ont chanté, où tant de révolutions se sont accomplies ? Je remémorerais ma destinée bretonne à la vue de ces montagnes ausoniennes ? Si leur rideau venait à se lever, il me découvrirait les plaines de la Lombardie ; par delà, Rome ; par delà, Naples, la Sicile, la Grèce, la Syrie, l’Égypte, Carthage : bords lointains que j’ai mesurés, moi qui ne possède pas l’espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds ! mais pourtant mourir ici ? finir ici ? — n’est-ce pas ce que je veux, ce que je cherche ? Je n’en sais rien.
Lucerne, 20, 21 et 22 août 1832.
J’ai quitté Lugano sans y coucher ; j’ai repassé le Saint-Gothard, j’ai revu ce que j’avais vu : je n’ai rien trouvé à rectifier à mon esquisse. À Altorf, tout était changé depuis vingt-quatre heures : plus d’orage, plus d’apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu passer la nuit à l’auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route dont les extrémités aboutissent à deux lacs et sont tenues par deux peuples liés d’un même nœud politique, séparés sous tous les autres rapports. J’ai traversé le lac de Lucerne, il avait perdu à mes yeux une partie de son mérite : il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de Rome aux ruines d’Athènes, les champs de la Sicile aux jardins d’Armide.