Mémoires d’outre-tombe (page 81)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au surplus, j’ai beau me battre les flancs pour arriver à l’exaltation alpine des écrivains de montagne, j’y perds ma peine.

Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces, raréfier mon sang, désenfumer ma tête fatiguée, me donner une faim insatiable, un repos sans rêves, ne produit point pour moi ces effets. Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tête n’est pas moins lourde au ciel des Alpes qu’à Paris. J’ai autant d’appétit aux Champs-Élysées qu’au Montanvers, je dors aussi bien rue Saint-Dominique qu’au mont Saint-Gothard, et si j’ai des songes dans la délicieuse plaine de Montrouge, c’est qu’il en faut au sommeil.

Au moral, en vain j’escalade les rocs, mon esprit n’en devient pas plus élevé, mon âme plus pure ; j’emporte les soucis de la terre et le faix des turpitudes humaines. Le calme de la région sublunaire d’une marmotte ne se communique point à mes sens éveillés. Misérable que je suis, à travers les brouillards qui roulent à mes pieds, j’aperçois toujours la figure épanouie du monde. Mille toises gravies dans l’espace ne changent rien à ma vue du ciel ; Dieu ne paraît pas plus grand du sommet de la montagne que du fond de la vallée. Si pour devenir un homme robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s’agissait que de planer sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mécréants et d’imbéciles ne se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon ? Il faut certes qu’ils soient bien obstinés à leurs infirmités.

Le paysage n’est créé que par le soleil ; c’est la lumière qui fait le paysage. Une grève de Carthage, une bruyère de la rive de Sorrente, une lisière de cannes desséchées dans la Campagne romaine, sont plus magnifiques, éclairées des feux du couchant ou de l’aurore, que toutes les Alpes de ce côté-ci des Gaules. De ces trous surnommés vallées, où l’on ne voit goutte en plein midi ; de ces hauts paravents à l’ancre appelés montagnes ; de ces torrents salis qui beuglent avec les vaches de leurs bords ; de ces faces violâtres, de ces cous goîtreux, de ces ventres hydropiques : foin !

Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les éloges de leurs admirateurs, ce n’est que quand elles sont enveloppées dans la nuit dont elles épaississent le chaos : leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes lignes, leurs immenses ombres portées, augmentent d’effet à la clarté de la lune. Les astres les découpent et les gravent dans le ciel en pyramides, en cônes, en obélisques, en architecture d’albâtre, tantôt jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances indéterminées, légèrement lavées de bleu ; tantôt les sculptant une à une et les séparant par des traits d’une grande correction. Chaque vallée, chaque réduit avec ses lacs, ses rochers, ses forêts, devient un temple de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous présentent l’image des zones polaires ; en automne, sous un ciel pluvieux, dans leurs différentes nuances de ténèbres, elles ressemblent à des lithographies grises, noires, bistrées : la tempête aussi leur va bien, de même que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui roulent à leurs pieds ou se suspendent à leurs flancs.

Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux méditations, à l’indépendance, à la poésie ? De belles et profondes solitudes mêlées de mer ne reçoivent-elles rien de l’âme, n’ajoutent-elles rien à ses voluptés ? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature sublime ? Un amour intime ne s’augmente-t-il pas de l’amour vague de toutes les beautés des sens et de l’intelligence qui l’environnent, comme des principes semblables s’attirent et se confondent ? Le sentiment de l’infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment borné, ne l’accroît-il pas, ne l’étend-il pas jusqu’aux limites où commence une éternité de vie ?

Je reconnais tout cela ; mais entendons-nous bien : ce ne sont pas les montagnes qui existent telles qu’on les croit voir alors ; ce sont les montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé les lignes, colorié les ciels, les neiges, les pitons, les déclivités, les cascades irisées, l’atmosphère flou, les ombres tendres et légères : le paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu’un pommier isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Beauce ; une fleur de sagette dans un marais ; un petit cours d’eau dans un chemin ; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d’une roche ; un ciel humide, enfumé ; une mésange dans le jardin d’un presbytère ; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d’une grange ou le long d’un cloître ; une chauve-souris même remplaçant l’hirondelle autour d’un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les dernières lueurs du crépuscule ; toutes ces petites choses, rattachées à quelques souvenirs, s’enchanteront des mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c’est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Les glaces de la baie de Baftin peuvent être riantes avec une société selon le cœur, les bords de l’Ohio et du Gange lamentables en l’absence de toute affection. Un poète a dit :

La patrie est aux lieux où l’âme est enchaînée.

Il en est de même de la beauté.

En voilà trop à propos de montagnes ; je les aime comme grandes solitudes ; je les aime comme cadre, bordure et lointain d’un beau tableau ; je les aime comme rempart et asile de la liberté ; je les aime comme ajoutant quelque chose de l’infini aux passions de l’âme : équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu’on peut en dire. Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d’optique isolée au milieu des tableaux de mes Mémoires : j’éteindrai la lampe, et Lugano rentrera dans la nuit.

À peine arrivé à Lucerne, j’ai vite couru de nouveau à la cathédrale, à la Hofkirche, bâtie sur l’emplacement d’une chapelle dédiée à saint Nicolas, patron des mariniers : cette chapelle primitive servait aussi de phare ; car, pendant la nuit, on la voyait éclairée d’une manière surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prêchèrent l’Évangile dans la contrée presque déserte de Lucerne ; ils y apportèrent la liberté dont n’a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis revenu à la cathédrale, un homme creusait une fosse ; dans l’église, on achevait un service autour d’un cercueil, et une jeune femme faisait bénir à un autel un bonnet d’enfant ; elle l’a mis, avec une expression visible de joie, dans un panier qu’elle portait à son bras, et s’en est allée chargée de son trésor. Le lendemain, j’ai trouvé la fosse du cimetière refermée, un vase d’eau bénite posé sur la terre fraîche, et du fenouil semé pour les petits oiseaux : ils étaient déjà seuls, auprès de ce mort d’une nuit. J’ai fait quelques courses autour de Lucerne parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont placées au-dessus des portes des fermes, à l’abri des toits prolongés, habitent avec les paysans. J’ai vu la fameuse Clara Wendel aller à la messe derrière ses compagnes de captivité, dans son uniforme de prisonnière. Elle est fort commune ; je lui ai trouvé l’air de toutes ces brutes de France présentes à tant de meurtres, sans pour cela être plus distinguées qu’une bête féroce, malgré ce que veut leur prêter la théorie du crime et de l’admiration des égorgements. Un simple chasseur, armé d’une carabine, conduit ici les galériens aux travaux de la journée et les ramène à leur prison.

J’ai poussé ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu’à une chapelle bâtie sur le chemin : on y monte par un petit portique italien. De ce portique, je voyais un prêtre priant seul à genoux dans l’intérieur de l’oratoire, tandis que j’apercevais au haut des montagnes les dernières lueurs du soleil couchant. En revenant à Lucerne, j’ai entendu dans les cabanes des femmes réciter le chapelet ; la voix des enfants répondait à l’adoration maternelle. Je me suis arrêté, j’ai écouté au travers des entrelacs de vignes ces paroles adressées à Dieu du fond d’une chaumière. La belle, jeune et élégante jeune fille qui me sert à l’Aigle d’or dit aussi très régulièrement son Angelus en fermant les rideaux des croisées de ma chambre. Je lui donne en rentrant quelques fleurs que j’ai cueillies ; elle me dit, en rougissant et se frappant doucement le sein avec sa main : « Per me ? » Je lui réponds : « Pour vous. » Notre conversation finit là.

Lucerne, 26 août 1832.

Madame de Chateaubriand n’est point encore arrivée, je vais faire une course à Constance. Voici M. A. Dumas ; je l’avais déjà aperçu chez David, tandis qu’il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne. C’est chez madame de Colbert, en Beauce, que j’écrivis, il y a près de vingt ans, dans ces Mémoires, l’histoire de ma jeunesse à Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi fugitifs que ma vie.

Le courrier de la malle m’apporte une très belle lettre de M. de Béranger, en réponse à celle que je lui avais écrite en partant de Paris : cette lettre a déjà été imprimée en note, avec une lettre de M. Carrel, dans le Congrès de Vérone.

Genève, septembre 1832.

En allant de Lucerne à Constance, on passe par Zurich et Winterthur. Rien ne m’a plu à Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les arbres d’une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un vieux corbeau et un vieil orme ; j’aime mieux cela que tout le passé historique de Zurich, n’en déplaise même à la bataille de Zurich. Napoléon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amené les Russes à Paris.

Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutôt une longue rue propre. Constance a l’air de n’appartenir à personne ; elle est ouverte à tout le monde. J’y suis entré le 27 août, sans avoir vu un douanier ou un soldat, et sans qu’on m’ait demandé mon passe-port.

Madame Récamier était arrivée depuis trois jours, pour faire une visite à la reine de Hollande. J’attendais madame de Chateaubriand, venant me rejoindre à Lucerne. Je me proposais d’examiner s’il ne serait pas préférable de se fixer d’abord en Souabe, sauf à descendre ensuite en Italie.

Dans la ville délabrée de Constance, notre auberge était fort gaie ; on y faisait les apprêts d’une noce. Le lendemain de mon arrivée, madame Récamier voulut se mettre à l’abri de la joie de nos hôtes : nous nous embarquâmes sur le lac, et, traversant la nappe d’eau d’où sort le Rhin pour devenir fleuve, nous abordâmes à la grève d’un parc.

Ayant mis pied à terre, nous franchîmes une haie de saules, de l’autre côté de laquelle nous trouvâmes une allée sablée circulant parmi des bosquets d’arbustes, des groupes d’arbres et des tapis de gazon. Un pavillon s’élevait au milieu des jardins, et une élégante villa s’appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l’herbe des veilleuses toujours mélancoliques pour moi à cause des réminiscences de mes divers et nombreux automnes. Nous nous promenâmes au hasard, et puis nous nous assîmes sur un banc au bord de l’eau. Du pavillon des bocages s’élevèrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque, charmés et surpris, nous commencions à les écouter : c’était une scène d’un conte de fée. Les harmonies ne renaissant pas, je lus à madame Récamier ma description du Saint-Gothard ; elle me pria d’écrire quelque chose sur ses tablettes, déjà à demi remplies des détails de la mort de J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernières paroles de l’auteur d’Héloïse : « Ma femme, ouvrez la fenêtre, que je voie encore le soleil, » je traçai ces mots au crayon : Ce que je voulais sur le lac de Lucerne, je l’ai trouvé sur le lac de Constance, le charme et l’intelligence de la beauté. Je ne veux point mourir comme Rousseau ; je veux encore voir longtemps le soleil, si c’est près de vous que je dois achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues dont vous aimez le murmure. — 28 août 1832.

L’azur du lac veillait derrière les feuillages ; à l’horizon du midi, s’amoncelaient les sommets de l’Alpe des Grisons ; une brise passant et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le venir de la vague : nous ne voyions personne ; nous ne savions où nous étions.

En rentrant à Constance, nous avons aperçu madame la duchesse de Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon : ils venaient au-devant de madame Récamier. Sous l’Empire je n’avais point connu la reine de Hollande ; je savais qu’elle s’était montrée généreuse lors de ma démission à la mort du duc d’Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand ; sous la Restauration, ambassadeur à Rome, je n’avais eu avec madame la duchesse de Saint-Leu que des rapports de politesse ; ne pouvant aller moi-même chez elle, j’avais laissé libres les secrétaires et les attachés de lui faire leur cour, et j’avais invité le cardinal Fesch à un dîner diplomatique de cardinaux. Depuis la dernière chute de la Restauration, le hasard m’avait fait échanger quelques lettres avec la reine Hortense et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier monument des grandeurs évanouies ; les voici :

MADAME DE SAINT-LEU, APRÈS AVOIR LU LA DERNIÈRE LETTRE DE M. DE CHATEAUBRIAND.

Arenenberg, ce 15 octobre 1831.

« M. de Chateaubriand a trop de génie pour n’avoir pas compris toute l’étendue de celui de l’empereur Napoléon. Mais à son imagination si brillante il fallait plus que l’admiration : des souvenirs de jeunesse, une illustre fortune, attirèrent son cœur : il y dévoua sa personne et son talent, et, comme le poëte qui prête à tout le sentiment qui l’anime, il revêtit ce qu’il aimait des traits qui devaient enflammer son enthousiasme. L’ingratitude ne le découragea pas, car le malheur était toujours là qui en appelait à lui ; cependant son esprit, sa raison, ses sentiments vraiment français en font malgré lui l’antagoniste de son parti. Il n’aime des anciens temps que l’honneur qui rend fidèle ; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie qui en fait la force, la liberté des consciences et des opinions qui donne un noble essor aux facultés de l’homme, l’aristocratie du mérite qui ouvre une carrière à toutes les intelligences, voilà son domaine plus qu’à tout autre. Il est donc libéral, napoléoniste et même républicain plutôt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses nouvelles illustrations sauraient l’apprécier, tandis qu’il ne sera jamais compris de ceux qu’il a placés dans son cœur si près de la divinité ; et s’il n’a plus qu’à chanter le malheur, fût-il le plus intéressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre siècle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile réel, s’éteindra faute d’aliments assez élevés pour inspirer son beau talent.

« Hortense. »

APRÈS AVOIR LU UNE NOTE SIGNÉE HORTENSE.

« M. de Chateaubriand est extrêmement flatté et on ne peut plus reconnaissant des sentiments de bienveillance exprimés avec tant de grâce dans la première partie de la note : dans la seconde se trouve cachée une séduction de femme et de reine qui pourrait entraîner un amour-propre moins détrompé que celui de M. de Chateaubriand.

« Il y a certainement aujourd’hui de quoi choisir une occasion d’infidélité entre de si hautes et de si nombreuses infortunes ; mais, à l’âge où M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que peu d’années dédaigneraient ses hommages : force lui est de rester attaché à son vieux malheur, tout tenté qu’il pourrait être par de plus jeunes adversités.

« Chateaubriand. »

« Paris, ce 6 novembre 1831.

Arenenberg, le 4 mai 1832.

« Monsieur le vicomte,

« Je viens de lire votre dernière brochure. Que les Bourbons sont heureux d’avoir pour soutien un génie tel que le vôtre ! Vous relevez une cause avec les mêmes armes qui ont servi à l’abattre ; vous trouvez des paroles qui font vibrer tous les cœurs français. Tout ce qui est national trouve de l’écho dans votre âme ; ainsi, quand vous parlez du grand homme qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous inspire, votre génie l’embrasse tout entier, et votre âme alors, s’épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus grandes pensées.

« Moi aussi, monsieur le vicomte, je m’enthousiasme pour tout ce qui fait l’honneur de mon pays ; c’est pourquoi, me laissant aller à mon impulsion, j’ose vous témoigner la sympathie que j’éprouve pour celui qui montre tant de patriotisme et tant d’amour de la liberté. Mais, permettez-moi de vous le dire, vous êtes le seul défenseur redoutable de la vieille royauté ; vous la rendriez nationale, si l’on pouvait croire qu’elle pensât comme vous ; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas de vous déclarer de son parti, mais bien de prouver qu’elle est du vôtre.

« Cependant, monsieur le vicomte, si nous différons d’opinions, au moins sommes-nous d’accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur de la France.

« Agréez, je vous prie, etc., etc.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »

« Paris, 19 mai 1832.

« Monsieur le comte,

« On est toujours mal à l’aise pour répondre à des éloges ; quand celui qui les donne avec autant d’esprit que de convenance est de plus dans une condition sociale à laquelle se rattachent des souvenirs hors de pair, l’embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons dans une sympathie commune ; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi avec mes vieux jours, l’honneur de la France. Il ne manquait plus à l’un et à l’autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le juste-milieu bloqué dans Ancône par les soldats du pape. Ah ! monsieur, où est votre oncle ? À d’autres que vous je dirais : Où est le tuteur des rois et le maître de l’Europe ? En défendant la cause de la légitimité, je ne me fais aucune illusion ; mais je pense que tout homme qui tient à l’estime publique doit rester fidèle à ses serments : lord Falkland, ami de la liberté et ennemi de la cour, se fit tuer à Newbury dans l’armée de Charles Ier. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie libre et heureuse ; vous traversez des ruines parmi lesquelles je resterai, puisque je fais moi-même partie de ces ruines.

« Je m’étais flatté un moment de l’espoir de mettre cet été l’hommage de mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu : la fortune, accoutumée à déjouer mes projets, m’a encore trompé cette fois. J’aurais été heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre ; nous aurions parlé d’une grande gloire et de l’avenir de la France, deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de près.

« Chateaubriand. »

Les Bourbons m’ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celles que je viens de produire ? Se sont-ils jamais doutés que je m’élevais au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton ?

Lorsque, petit garçon, j’errais, compagnon des pâtres, sur les bruyères de Combourg, aurais-je pu croire qu’un temps viendrait où je marcherais entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues, donnant le bras d’un côté à la famille de Saint-Louis, de l’autre à celle de Napoléon ; grandeurs ennemies qui s’appuient également, dans l’infortune qui les rapproche, sur l’homme faible et fidèle, sur l’homme dédaigné de la légitimité ?

Madame Récamier alla s’établir à Wolfsberg, château habité par M. Parquin, dans le voisinage d’Arenenberg, séjour de madame la duchesse de Saint-Leu ; je restai deux jours à Constance. Je vis tout ce qu’on pouvait voir : la halle où est le grenier public que l’on baptise salle du Concile, la prétendue statue de Huss, la place où Jérôme de Prague et Jean Huss furent, dit-on, brûlés ; enfin, toutes les abominations ordinaires de l’histoire et de la société.

Le Rhin, en sortant du lac, s’annonce bien comme un roi ; pourtant il n’a pu défendre Constance, qui a, si je ne me trompe, été saccagée par Attila, assiégée par les Hongrois, les Suédois, et prise deux fois par les Français.

Constance est le Saint-Germain de l’Allemagne ; les vieilles gens de la vieille société s’y sont retirés. Quand je frappais à une porte, m’enquérant d’un appartement pour madame de Chateaubriand, je rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure ; quelque prince de race antique, électeur à demi-solde ; ce qui allait fort bien avec les clochers abandonnés et les couvents déserts de la ville. L’armée de Condé a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble avoir déposé son ambulance dans cette ville. J’eus le malheur de retrouver un vétéran émigré ; il me faisait l’honneur de m’avoir connu autrefois ; il avait plus de jours que de cheveux ; ses paroles ne finissaient point ; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses années.

Le 29 d’août j’allai dîner à Arenenberg.

Arenenberg est situé sur une espèce de promontoire dans une chaîne de collines escarpées. La reine de Hollande, que l’épée avait faite et que l’épée a défaite, a bâti le château, ou, si l’on veut, le pavillon d’Arenenberg. On y jouit d’une vue étendue, mais triste. Cette vue domine le lac inférieur de Constance, qui n’est qu’une expansion du Rhin sur des prairies noyées. De l’autre côté du lac, on aperçoit des bois sombres, restes de la forêt Noire, quelques oiseaux blancs voltigeant sous un ciel gris et poussés par un vent glacé. Là, après avoir été assise sur un trône, après avoir été outrageusement calomniée, la reine Hortense est venue se percher sur un rocher ; en bas est l’île du lac où l’on a, dit-on, retrouvé la tombe de Charles le Gros, et où meurent à présent des serins qui demandent en vain le soleil des Canaries. Madame la duchesse de Saint-Leu était mieux à Rome : elle n’est pas cependant descendue par rapport à sa naissance et à sa première vie : au contraire, elle a monté ; son abaissement n’est que relatif à un accident de sa fortune ; ce ne sont pas là de ces chutes comme celle de madame la Dauphine, tombée de toute la hauteur des siècles.

Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu étaient son fils, madame Salvage, madame ***. En étrangers, il y avait madame Récamier, M. Vieillard et moi. Madame la duchesse de Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de reine et de demoiselle de Beauharnais.

Après le dîner, madame de Saint-Leu s’est mise à son piano avec M. Cottrau, grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant.

Le prince Louis habite un pavillon à part, où j’ai vu des armes, des cartes topographiques et stratégiques ; industries qui faisaient, comme par hasard, penser au sang du conquérant sans le nommer : le prince Louis est un jeune homme studieux, instruit, plein d’honneur et naturellement grave.

Madame la duchesse de Saint-Leu m’a lu quelques fragments de ses mémoires : elle m’a montré un cabinet rempli de dépouilles de Napoléon. Je me suis demandé pourquoi ce vestiaire me laissait froid ; pourquoi ce petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme porté à telle bataille me trouvaient si indifférent : j’étais bien plus troublé en racontant la mort de Napoléon à Sainte-Hélène ! La raison en est que Napoléon est notre contemporain ; nous l’avons tous vu et connu : il vit dans notre souvenir ; mais le héros est encore trop près de sa gloire. Dans mille ans, ce sera autre chose : il n’y a que les siècles qui aient donné le parfum de l’ambre à la sueur d’Alexandre ; attendons : d’un conquérant il ne faut montrer que l’épée.

Retourné à Wolfsberg avec madame Récamier, je partis la nuit : le temps était obscur et pluvieux ; le vent soufflait dans les arbres, et la hulotte lamentait : vraie scène de Germanie.

Madame de Chateaubriand arriva bientôt à Lucerne : L’humidité de la ville l’effraya, et Lugano étant trop cher, nous nous décidâmes à venir à Genève. Nous prîmes notre route par Sempach : le lac garde la mémoire d’une bataille qui assura l’affranchissement des Suisses, à une époque où les nations de ce côté-ci des Alpes avaient perdu leurs libertés. Au delà de Sempach, nous passâmes devant l’abbaye de Saint-Urbain, tombant comme tous les monuments du christianisme. Elle est située dans un lieu triste, à l’orée d’une bruyère qui conduit à des bois : si j’eusse été libre et seul, j’aurais demandé aux moines quelque trou dans leurs murailles, pour y achever mes Mémoires auprès d’une chouette ; puis je serais allé finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil fainéant de Naples ou de Palerme : mais les beaux pays et le printemps sont devenus des injures, des désastres et des regrets.

En arrivant à Berne, on nous apprit qu’il y avait une grande révolution dans la ville : j’avais beau regarder, les rues étaient désertes, le silence régnait, la terrible révolution s’accomplissait sans parler, à la paisible fumée d’une pipe au fond de quelque estaminet.

Madame Récamier ne tarda pas à nous rejoindre à Genève.

Genève, fin de septembre 1832.

J’ai commencé à me remettre sérieusement au travail : j’écris le matin et je me promène le soir. Je suis allé hier visiter Coppet. Le château était fermé ; on m’en a ouvert les portes ; j’ai erré dans les appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie ; madame Récamier a revu la chambre qu’elle avait habitée ; des jours écoulés ont remonté devant elle : c’était comme une répétition de la scène que j’ai peinte dans René : « Je parcourus les appartements sonores où l’on n’entendait que le bruit de mes pas… Partout les salles étaient détendues, et l’araignée filait sa toile dans les couches abandonnées… Qu’ils sont doux, mais qu’ils sont rapides les moments que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l’aile de leurs vieux parents ! La famille de l’homme n’est que d’un jour ; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À peine le fils connaît-il le père, le père le fils, le frère la sœur, la sœur le frère ! Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n’en est pas ainsi des enfants des hommes ! »

Je me rappelais aussi ce que j’ai dit, dans ces Mémoires, de ma dernière visite à Combourg, en partant pour l’Amérique. Deux mondes divers, mais liés par une secrète sympathie, nous occupaient, madame Récamier et moi. Hélas ! ces mondes isolés, chacun de nous les porte en soi ; car où sont les personnes qui ont vécu assez longtemps les unes près des autres pour n’avoir pas des souvenirs séparés ? Du château, nous sommes entrés dans le parc ; le premier automne commençait à rougir et à détacher quelques feuilles ; le vent s’abattait par degrés et laissait ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les allées qu’elle avait coutume de parcourir avec madame de Staël, madame Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un taillis mêlé d’arbres plus grands, et environné d’un mur humide et dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des plaines que les chasseurs appellent des remises : c’est là que la mort a poussé sa proie et renfermé ses victimes.

Un sépulcre avait été bâti d’avance dans ce bois pour y recevoir M. Necker, madame Necker et madame de Staël : quand celle-ci est arrivée au rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L’enfant d’Auguste de Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a été placé sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont gravées ces paroles tirées de l’Écriture : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant dans le ciel ? Je ne suis point entré dans le bois ; madame Récamier a seule obtenu la permission d’y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d’enceinte, je tournais le dos à la France et j’avais les yeux attachés, tantôt sur la cime du Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève : les nuages d’or couvraient l’horizon derrière la ligne sombre du Jura ; on eût dit d’une gloire qui s’élevait au-dessus d’un long cercueil. J’apercevais, de l’autre côté du lac, la maison de lord Byron, dont le faîte était touché d’un rayon du couchant ; Rousseau n’était plus là pour admirer ce spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s’en était jamais soucié. C’était au pied du tombeau de madame de Staël que tant d’illustres absents sur le même rivage se présentaient à ma mémoire : ils semblaient venir chercher l’ombre leur égale pour s’envoler au ciel avec elle et lui faire cortège pendant la nuit. Dans ce moment, madame Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est que d’être véritablement aimé.

Cette vesprée même, lendemain du jour de mes dévotions aux morts de Coppet, fatigué des bords du lac, je suis allé chercher, toujours avec madame Récamier, des promenades moins fréquentées. Nous avons découvert, en aval du Rhône, une gorge resserrée où le fleuve coule bouillonnant au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises rocheuses coupées de prairies. Une de ces prairies s’étend au pied d’une colline, sur laquelle, parmi un bouquet d’ormes, est plantée une maison.

Nous avons remonté et descendu plusieurs fois en causant cette bande étroite de gazon qui sépare le fleuve bruyant du silencieux coteau : combien est-il de personnes qu’on puisse ennuyer de ce que l’on a été et mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours ? Nous avons parlé de ces temps, toujours pénibles et toujours regrettés, où les passions font le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j’écris cette page à minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu’à travers ma fenêtre je vois briller quelques étoiles sur les Alpes.

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