Mémoires d’outre-tombe (page 82)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Madame Récamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je vais passer l’hiver à évoquer mes heures évanouies, à les faire comparaître une à une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai bien impartial et si le juge n’aura pas trop d’indulgence pour le coupable. Je passerai l’été prochain dans la patrie de Jean-Jacques. Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rêveur. Et puis, quand l’automne sera revenu, nous irons en Italie : Italiam ! c’est mon éternel refrain.

Genève, octobre 1832.

Le prince Louis-Napoléon m’ayant donné sa brochure intitulée : Rêveries politiques, je lui ai écrit cette lettre :

« Prince,

« J’ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me confier. J’ai mis par écrit, comme vous l’avez désiré, quelques réflexions naturellement nées des vôtres et que j’avais déjà soumises à votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en Écosse, que tant qu’il vivra il ne peut y avoir pour moi d’autre roi de France que lui ; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race de saint Louis, si les mœurs de notre patrie ne lui rendaient pas l’état républicain possible, il n’y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre.

« Je suis, etc., etc.,

« Chateaubriand.

Paris, rue d’Enfer, janvier 1833.

J’avais beaucoup rêvé de cet avenir prochain que je m’étais fait et auquel je croyais toucher. À la tombée du jour, j’allais vaguer dans les détours de l’Arve, du côté de Salève. Un soir, je vis entrer M. Berryer ; il revenait de Lausanne et m’apprit l’arrestation de madame la duchesse de Berry ; il n’en savait pas les détails. Mes projets de repos furent encore une fois renversés. Quand la mère de Henri V avait cru à des succès, elle m’avait donné mon congé ; son malheur déchirait son dernier billet et me rappelait à sa défense. Je partis sur-le-champ de Genève, après avoir écrit aux ministres. Arrivé dans ma rue d’Enfer, j’adressai aux rédacteurs en chef des journaux la circulaire suivante :

« Monsieur,

« Arrivé à Paris le 17 de ce mois, j’écrivis le 18 à M. le ministre de la justice pour m’informer si la lettre que j’avais eu l’honneur de lui envoyer de Genève, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui était parvenue et s’il avait eu la bonté de la faire passer à Madame.

« Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l’autorisation nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la princesse.

« M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu’il avait transmis mes lettres au président du conseil et que c’était à lui qu’il me fallait adresser. J’écrivis en conséquence, le 20, à M. le ministre de la guerre. Je reçois aujourd’hui, 22, sa réponse du 21 : Il regrette d’être dans la nécessité de m’annoncer que le gouvernement n’a pas jugé qu’il y ait lieu d’accéder à mes demandes. Cette décision a mis un terme à mes démarches auprès des autorités.

« Je n’ai jamais eu la prétention, monsieur, de me croire capable de défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l’on m’avait permis de parvenir aux pieds de l’auguste prisonnière, était de lui proposer pour l’occurrence la formation d’un conseil d’hommes plus éclairés que moi. Outre les personnes honorables et distinguées qui se sont déjà présentées, j’aurais pris la liberté d’indiquer au choix de Madame M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de Villèle, etc., etc.

« Maintenant, monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit privé. Mes Mémoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry, enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd’hui captive, reposent auprès du cœur que Louvel rendit plus semblable à celui d’Henri IV. Je n’ai point oublié cet insigne honneur, dont le moment actuel me demande compte et me fait sentir toute la responsabilité.

« Je suis, monsieur, etc., etc.

Chateaubriand. »

Pendant que j’écrivais cette circulaire aux journaux, j’avais trouvé le moyen de faire passer ce billet à madame la duchesse de Berry :

« Paris, ce 23 novembre 1832.

« Madame,

« J’ai eu l’honneur de vous adresser de Genève une première lettre en date du 12 de ce mois. Cette lettre, dans laquelle je vous suppliais de me faire l’honneur de me choisir pour l’un de vos défenseurs, a été imprimée dans les journaux.

« La cause de Votre Altesse Royale peut être traitée individuellement par tous ceux qui, sans y être autorisés, auraient des vérités utiles à faire connaître ; mais si Madame désire qu’on s’en occupe en son propre nom, ce n’est pas un seul homme, mais un conseil d’hommes politiques et de légistes qui doit être chargé de cette haute affaire. Dans ce cas, je demanderais que Madame voulût bien m’adjoindre (avec les personnes dont elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M. de Villèle, M. Lainé, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M. Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland.

« J’avais aussi pensé, madame, qu’on aurait pu appeler à ce conseil quelques hommes d’un grand talent et d’une opinion contraire à la nôtre ; mais peut-être serait-ce les placer dans une fausse position, les obliger à faire un sacrifice d’honneur et de principe, dont les esprits élevés et les consciences droites ne s’arrangent pas.

« Chateaubriand. »

Vieux soldat discipliné, j’accourais donc pour m’aligner dans le rang et marcher sous mes capitaines : réduit par la volonté du pouvoir à un duel, je l’acceptai. Je ne m’attendais guère à venir, de la tombe du mari, combattre auprès de la prison de la veuve.

En supposant que je dusse rester seul, que j’eusse mal compris ce qui convient à la France, je n’en étais pas moins dans la voie de l’honneur. Or, il n’est pas inutile aux hommes qu’un homme s’immole à sa conscience ; il est bon que quelqu’un consente à se perdre pour demeurer ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu’il y a de noble dans notre nature : ces dupes sont les contradicteurs nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le veto de l’opprimé contre le triomphe de la force. On loue les Polonais ; leur dévouement est-il autre chose qu’un sacrifice ? il n’a rien sauvé ; il ne pouvait rien sauver : dans les idées mêmes de mes adversaires, le dévouement sera-t-il stérile pour la race humaine ?

Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie : non, je préfère au parjure la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle ; voilà tout : pour ce qui est de la famille, je ne m’y consacre que dans la persuasion qu’elle était essentiellement utile à la France ; je confonds sa postérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les malheurs de l’une, je déplore les désastres de l’autre : vaincu, je me suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont imposé des intérêts. Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime ; dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l’on fait de sa compagne.

En France, pays de vanité, aussitôt qu’une occasion de faire du bruit se présente, une foule de gens la saisissent : les uns agissent par bon cœur, les autres par la conscience qu’ils ont de leur mérite. J’eus donc beaucoup de concurrents ; ils sollicitèrent, ainsi que moi, de madame la duchesse de Berry, l’honneur de la défendre. Du moins, ma présomption à m’offrir pour champion à la princesse était un peu justifiée par d’anciens services : si je ne jetais pas dans la balance l’épée de Brennus, j’y mettais mon nom : tout peu important qu’il est, il avait déjà remporté quelques victoires pour la monarchie. J’ai ouvert mon Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry par une considération dont je suis vivement frappé ; je l’ai souvent reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore.

« On ne cesse, disais-je, de s’étonner des événements ; toujours on se figure d’atteindre le dernier ; toujours la révolution recommence. Ceux qui, depuis quarante années, marchent pour arriver au terme, gémissent ; ils croyaient s’asseoir quelques heures au bord de leur tombe : vain espoir ! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d’avancer. Que de fois, depuis qu’ils cheminent, la vieille monarchie est tombée à leurs pieds ! à peine échappés à ces écroulements successifs, ils sont obligés d’en traverser de nouveau les décombres et la poussière. Quel siècle verra la fin du mouvement ?

« La Providence a voulu que les générations de passage destinées à des jours immémorés fussent petites, afin que le dommage fût de peu. Aussi voyons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n’est semblable à soi-même et n’embrasse toute sa destinée, qu’aucun événement ne produit ce qu’il contenait et ce qu’il devait produire. Les hommes supérieurs de l’âge qui expire s’éteignent ; auront-ils des successeurs ? Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables. »

De cette observation générale passant aux faits particuliers, j’expose, dans mon argumentation, qu’on pouvait agir avec madame la duchesse de Berry par des mesures arbitraires, en la considérant comme prisonnière de police, de guerre, d’État, ou en demandant aux Chambres un bill d’attainder ; qu’on pouvait la soumettre à la compétence des lois, en lui appliquant la loi d’exception Briqueville, ou la loi commune du code ; qu’on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacrée.

Les ministres soutenaient la première opinion, les hommes de Juillet la seconde, les royalistes la troisième.

Je parcours ces diverses suppositions : je prouve que si madame la duchesse de Berry était descendue en France, elle n’y avait été attirée que parce qu’elle entendait les opinions demander un autre présent, appeler un autre avenir.

Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des journées de Juillet a répudié la gloire et courtisé la honte. Excepté dans quelques cœurs dignes de lui donner asile, la liberté, devenue l’objet de la dérision de ceux qui en faisaient leur cri de ralliement, cette liberté que des bateleurs se renvoient à coups de pied, cette liberté étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d’exception, transformera, par son anéantissement, la révolution de 1830 en une cynique duperie.

Là-dessus, et pour nous délivrer tous, madame la duchesse de Berry est arrivée. La fortune l’a trahie ; un juif l’a vendue ; un ministre l’a achetée. Si l’on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il ne reste plus qu’à la traduire en cour d’assises. Je le suppose ainsi, et j’ai mis en scène le défenseur de la princesse ; puis, après avoir fait parler le défenseur, je m’adresse à l’accusateur :

« Avocat, levez-vous :

« Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, nièce de feu Marie-Antoinette d’Autriche, veuve Capet, est coupable de réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d’un orphelin nommé Henri ; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de l’accusée, détenteur de la couronne d’un pupille, lequel pupille prétend impudemment avoir été roi depuis le jour de l’abdication du ci-devant Charles X, et de l’ex-dauphin, jusqu’au jour de l’élection du roi des Français.

« À l’appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparaître d’abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux n’aime se récuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec l’accusée le descendant du grand traître ; que l’Iscariote en qui Satan était entré, entravit Satanas in Judam, dise combien il a reçu de deniers pour le marché, etc., etc.

« Puis, d’après l’expertise des lieux, il sera prouvé que l’accusée a été pendant six heures à la géhenne de feu dans un espace trop étroit où quatre personnes pouvaient à peine respirer, ce qui a fait dire contumélieusement à la torturée qu’on lui faisait la guerre à la saint Laurent. Or, Caroline-Ferdinande, étant pressée par ses complices contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements, et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à l’âtre embrasé, la commotion se serait étendue au cœur de la délinquante et lui aurait fait vomir des bouillons de sang.

« Puis, en présence de l’image du Christ, on déposera comme pièce de conviction, sur le bureau, la robe brûlée : car il faut qu’il y ait toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas. »

Madame la duchesse de Berry a été mise en liberté par un acte arbitraire du pouvoir et lorsqu’on a cru l’avoir déshonorée. Le tableau que je traçais de la plaidoirie fit sentir à Philippe l’odieux d’un jugement public, et le détermina à une grâce à laquelle il pensait avoir attaché un supplice : les païens, sous le règne de Sévère, jetèrent aux bêtes une jeune femme chrétienne nouvellement délivrée. Ma brochure, dont il ne reste aujourd’hui que des phrases, a eu son résultat historique important.

Je m’attendris encore en copiant l’apostrophe qui termine mon écrit : c’est, j’en conviens, une folle dépense de larmes.

« Illustre captive de Blaye, Madame ! que votre héroïque présence sur une terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que mon indépendance politique m’a acquis le droit de vous dire : Madame, votre fils est mon roi ! Si la Providence m’inflige encore quelques heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l’honneur d’embrasser vos adversités ? Recevrai-je ce loyer de ma foi ? Au moment où vous reviendriez heureuse, j’irais avec joie achever dans la retraite des jours commencés dans l’exil. Hélas ! je me désole de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées ! Mes paroles se perdent inutilement autour des murs de votre prison : le bruit des vents, des flots et des hommes, au pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu’à vous ces derniers accents d’une voix fidèle. »

Paris mars 1833.

Quelques journaux ayant répété la phrase : Madame, votre fils est mon roi, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse ; je me suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n’ai pu décliner la compétence des juges ; je devais essayer de sauver par ma présence les hommes attaqués pour moi ; il y allait de mon honneur de répondre de mes œuvres.

De plus, la veille de mon appel au tribunal, le Moniteur avait donné la déclaration de madame la duchesse de Berry ; si je m’étais absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu’il abandonnait l’infortune et rougissait de la princesse dont il avait célébré l’héroïsme.

Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient : « Faites défaut ; vous serez trop embarrassé avec votre phrase : Madame, votre fils est mon roi. — Je la crierai encore plus haut, » répondis-je. Je me rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal révolutionnaire ; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont la présence, en consolant l’innocence, faisait trembler le juge.

Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux ; elle a contre-balancé un moment l’effet de la déclaration du Moniteur, et maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l’avait placée : on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver l’événement et ne se tenait pas pour battu.

Je n’avais point voulu d’avocat, mais M. Ledru, qui s’était attaché à moi lors de ma détention, a voulu parler : il s’est troublé et m’a fait beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour la Quotidienne, a pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j’ai appelé le jury la pairie universelle, ce qui n’a pas peu contribué à notre acquittement à tous.

Rien de remarquable n’a signalé ce procès dans la terrible chambre qui avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton ; il n’y a eu d’amusant que l’argumentation de M. Persil : voulant démontrer ma culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure : Il est difficile d’écraser ce qui s’aplatit sous les pieds, et il s’écriait : « Sentez-vous, messieurs, tout ce qu’il y a de méprisant dans ce paragraphe, il est difficile d’écraser ce qui s’aplatit sous les pieds ? » et il faisait le mouvement d’un homme qui écrase sous ses pieds quelque chose. Il recommençait triomphant : les rires de l’auditoire recommençaient. Ce brave homme ne s’apercevait ni du contentement de l’auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il était en trépignant dans sa robe noire comme s’il eût dansé, en même temps que son visage était pâle d’inspiration et ses yeux hagards d’éloquence.

Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent non coupable, des applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens qui avaient pris pour entrer des robes d’avocats : M. Carrel était là.

La foule grossit à ma sortie ; il y eut une rixe dans la cour du palais entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à grand’peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en criant : Vive Chateaubriand !

Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif ; déclarer qu’il n’était pas coupable de dire à la duchesse de Berry : Madame, votre fils est mon roi, c’était condamner la révolution de Juillet ; mais aujourd’hui cet arrêt ne signifie rien, parce qu’il n’y a en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre heures tout est changé ; je serais condamné demain pour le fait sur lequel j’ai été acquitté aujourd’hui.

Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M. Chevet, l’un des membres de la pairie universelle.

Il avait été plus aisé à l’honnête citoyen de trouver dans sa conscience un arrêt en ma faveur qu’il ne m’eût été facile de trouver dans ma poche l’argent nécessaire pour joindre au bonheur de l’acquittement le plaisir de faire chez mon juge un bon dîner : M. Chevet a prononcé avec plus d’équité sur la légitimité, l’usurpation et sur l’auteur du Génie du christianisme que beaucoup de publicistes et de censeurs.

Paris, avril 1833.

Le Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry m’a valu dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les lettres me sont arrivées de toutes parts. J’ai reçu du nord et du midi de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de signatures. Elles demandent toutes, en s’en référant à ma brochure, la mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la police ; j’ai reçu une coupe de vermeil avec cette inscription : À Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne). Une ville du Midi m’a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces mots : Madame, votre fils est mon roi ! et plusieurs journaux les ont adoptés pour épigraphe ; on les a gravés sur des colliers et sur des bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l’usurpation une vérité que personne n’osait dire, et, chose étrange ! je crois moins au retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent républicain.

Au reste, je n’entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui donne le parti royaliste ; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce mot, comme sur celui de légitimité : mais il y a véritablement usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui dépouille le pupille et proscrit l’orphelin. Toutes ces grandes phrases « qu’il fallait sauver la patrie » sont des prétextes que fournit à l’ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de votre vertu ! Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la grandeur de Rome ?

J’ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité ; la première, pendant quelques heures, m’a plu, mais cet amour de renommée a passé vite. Quant à la popularité, elle m’a trouvé indifférent, parce que, dans la Révolution, j’ai trop vu d’hommes entourés de ces masses qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans l’égoût. Démocrate par nature, aristocrate par mœurs, je ferais très volontiers l’abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que j’eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j’ai été extrêmement sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en triomphe à la Chambre des pairs ; c’est qu’ils ne m’y portaient pas pour être leur chef et parce que je pensais comme eux ; ils rendaient seulement justice à un ennemi : ils reconnaissaient en moi un homme de liberté et d’honneur ; cette générosité me touchait. Mais cette autre popularité que je viens d’acquérir dans mon propre parti ne m’a pas causé d’émotion ; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de glacé : nous désirons le même roi ; à cela près, la plupart de nos vœux sont opposés.

LIVRE III

Infirmerie de Marie-Thérèse. — Lettre de Madame la duchesse de Berry, de la citadelle de Blaye. — Départ de Paris. — Calèche de M. de Talleyrand. — Bâle. — Journal de Paris à Prague, du 14 au 24 mai 1833, écrit au crayon dans la voiture, à l’encre dans les auberges. — Bords du Rhin. — Saut du Rhin. — Moskirch. — Orage. — Le Danube. — Ulm. — Blenheim. — Louis XIV. — Forêt hercynienne. — Les Barbares. — Sources du Danube. — Ratisbonne. — Fabrique d’empereurs. — Diminution de la vie sociale à mesure qu’on s’éloigne de la France. — Sentiments religieux des Allemands. — Arrivée à Waldmünchen. — Douane autrichienne. — L’entrée en Bohême refusée. — Séjour à Waldmünchen. — Lettres au comte de Choteck. — Inquiétudes. — Le viatique. — Chapelle. — Ma chambre d’auberge. — Description de Waldmünchen. — Lettre du comte de Choteck. — La paysanne. — Départ de Waldmünchen. — Douane autrichienne. — Entrée en Bohême. — Forêt de pins. — Conversation avec la lune. — Pilsen. — Grands chemins du nord. — Vue de Prague.

Paris, rue d’Enfer, 9 mai 1833.

J’ai amené la série des derniers faits jusqu’à ce jour ; pourrai-je reprendre enfin mon travail ? Ce travail consiste dans les diverses parties de ces Mémoires non encore achevées, et j’aurai quelque difficulté à m’y remettre ex abrupto, car j’ai la tête préoccupée des choses du moment ; je ne suis pas dans les dispositions convenables pour recueillir mon passé dans le calme où il dort, tout agité qu’il fut quand il était à l’état de vie. J’ai pris la plume pour écrire ; sur quoi et à propos de quoi, je l’ignore.

En parcourant du regard le journal dans lequel, depuis six mois, je me rends compte de ce que je fais et de ce qui m’arrive, je vois que la plupart des pages sont datées de la rue d’Enfer.

Le pavillon que j’habite près de la barrière pouvait monter à une soixantaine de mille francs ; mais, à l’époque de la hausse des terrains, je l’achetai beaucoup plus cher, et je ne l’ai pu jamais payer : il s’agissait de sauver l’Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de madame de Chateaubriand et contiguë au pavillon ; une compagnie d’entrepreneurs se proposait d’établir un café et des montagnes russes dans le sus-dit pavillon, bruit qui ne va guère avec l’agonie.

Ne suis-je pas heureux de mes sacrifices ? sans doute ; on est toujours heureux de secourir les malheureux ; je partagerais volontiers aux nécessiteux le peu que je possède ; mais je ne sais si cette disposition s’élève chez moi jusqu’à la vertu. Je suis bon comme un condamné qui prodigue ce qui ne lui servira plus dans une heure. À Londres, le patient qu’on va pendre vend sa peau pour boire : je ne vends pas la mienne, je la donne aux fossoyeurs.

Une fois la maison achetée, ce que j’avais de mieux à faire était de l’habiter ; je l’ai arrangée telle qu’elle est. Des fenêtres du salon on aperçoit d’abord ce que les Anglais appellent pleasure-ground, avant scène formée d’un gazon et de massifs d’arbustes. Au delà de ce pourpris, par-dessus un mur d’appui que surmonte une barrière blanche losangée, est un champ variant de cultures et consacré à la nourriture des bestiaux de l’Infirmerie. Au delà de ce champ vient un autre terrain séparé du champ par un autre mur d’appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et de rosiers du Bengale ; cette marche de mon État consiste en un bouquet de bois, un préau et une allée de peupliers. Ce recoin est extrêmement solitaire, il ne me rit point comme le recoin d’Horace, angulus ridet. Tout au contraire, j’y ai quelquefois pleuré. Le proverbe dit : Il faut que jeunesse se passe. L’arrière-saison a aussi quelque frasque à passer :

Les pleurs et la pitié,

Sorte d’amour ayant ses charmes.

(La Fontaine.)

Mes arbres sont de mille sortes. J’ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides : ils font les cornes à leur maître de peu de durée, brevem dominum. Un mail, double allée de marronniers, conduit du jardin supérieur au jardin inférieur ; le long du champ intermédiaire, la déclivité du sol est rapide.

Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la Vallée aux Loups en mémoire des lieux que j’ai parcourus : qui se plaît au souvenir conserve des espérances. Mais lorsqu’on n’a ni enfants, ni jeunesse, ni patrie, quel attachement peut-on porter à des arbres dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne sont plus les chiffres mystérieux employés au calcul des époques d’illusion ? En vain on me dit : « Vous rajeunissez », croit-on me faire prendre pour ma dent de lait ma dent de sagesse ? encore celle-ci ne m’est venue que pour manger un pain amer sous la royauté du 7 août. Au reste mes arbres ne s’informent guère s’ils servent de calendrier à mes plaisirs ou d’extraits mortuaires à mes ans ; ils croissent chaque jour, du jour que je décrois : ils se marient à ceux de l’enclos des Enfants trouvés et du boulevard d’Enfer qui m’enveloppent. Je n’aperçois pas une maison ; à deux cent lieues de Paris je serais moins séparé du monde. J’entends bêler les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés. Ah ! si j’avais été comme eux dans les bras de saint Vincent de Paul ! né d’une faiblesse, obscur et inconnu comme eux, je serais aujourd’hui quelque ouvrier sans nom, n’ayant rien à démêler avec les hommes, ne sachant ni pourquoi ni comment j’étais venu à la vie, ni comment ni pourquoi j’en dois sortir.

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