Mémoires d’outre-tombe (page 88)
Après la messe à Prague j’envoyai chercher une calèche ; je pris le chemin tracé dans les anciennes fortifications et par lequel les voitures montent au château. On était occupé à dessiner des jardins sur ces remparts : l’euphonie d’une forêt y remplacera le fracas de la bataille de Prague ; le tout sera très beau dans une quarantaine d’années : Dieu fasse que Henri V ne demeure pas assez longtemps ici pour jouir de l’ombre d’une feuille qui n’est pas encore née !
Devant dîner le lendemain chez le gouverneur, je crus qu’il était poli d’aller voir madame la comtesse de Choteck : je l’aurais trouvée aimable et belle, quand elle ne m’eût pas cité de mémoire des passages de mes écrits.
Je montai à la soirée de madame de Guiche ; j’y rencontrai le général Skrzynecki et sa femme. Il me fit le récit de l’insurrection de la Pologne et du combat d’Ostrolenka.
Quand je me levai pour sortir, le général me demanda la permission de presser ma vénérable main et d’embrasser le patriarche de la liberté de la presse ; sa femme voulut embrasser en moi l’auteur du Génie du Christianisme : la monarchie reçut de grand cœur le baiser fraternel de la République. J’éprouvais une satisfaction d’honnête homme ; j’étais heureux de réveiller, à différents titres, de nobles sympathies dans des cœurs étrangers, d’être tour à tour pressé sur le sein du mari et de la femme par la liberté et la religion.
Lundi 27, au matin, l’opposition vint m’apprendre que je ne verrais point le jeune prince : M. de Damas avait fatigué son élève en le traînant d’église en église aux stations du Jubilé. Cette lassitude servait de prétexte à un congé et motivait une course à la campagne : on me voulait cacher l’enfant.
J’employai la matinée à courir la ville. À cinq heures j’allai dîner chez le comte de Choteck.
La maison du comte de Choteck, bâtie par son père (qui fut aussi grand burgrave de Bohême), présente extérieurement la forme d’une chapelle gothique : rien n’est original aujourd’hui, tout est copie. Du salon, on a une vue sur les jardins ; ils descendent en pente dans une vallée : toujours lumière fade, sol grisâtre, comme dans ces fonds anguleux des montagnes du Nord, où la nature décharnée porte la haire.
Le couvert était mis dans le pleasure-ground, sous des arbres. Nous dînâmes sans chapeau : ma tête, que tant d’orages insultèrent en emportant ma chevelure, était sensible au souffle du vent. Tandis que je m’efforçais d’être présent au repas, je ne pouvais m’empêcher de regarder les oiseaux et les nuages qui volaient au-dessus du festin ; passagers embarqués sur les brises et qui ont des relations secrètes avec mes destinées ; voyageurs, objets de mon envie et dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne sans une sorte d’attendrissement. J’étais plus en société avec ces parasites errants dans le ciel qu’avec les convives assis auprès de moi sur la terre : heureux anachorètes qui pour dapifer aviez un corbeau !
Je ne puis vous parler de la société de Prague, puisque je ne l’ai vue qu’à ce dîner. Il s’y trouvait une femme fort à la mode à Vienne, et fort spirituelle, assurait-on ; elle m’a paru aigre et sotte, quoiqu’elle eût quelque chose de jeune encore, comme ces arbres qui gardent l’été les grappes séchées de la fleur qu’ils ont portée au printemps.
Je ne sais donc des mœurs de ce pays que celles du xvie siècle, racontées par Bassompierre : il aima Anna Esther, âgée de dix-huit ans, veuve depuis six mois. Il passa cinq jours et six nuits déguisé et caché dans une chambre auprès de sa maîtresse. Il joua à la paume dans Hradschin avec Wallenstein. N’étant ni Wallenstein ni Bassompierre, je ne prétendais ni à l’empire ni à l’amour : les Esther modernes veulent des Assuérus qui puissent, tout déguisés qu’ils sont, se débarrasser la nuit de leur domino : on ne dépose pas le masque des années.
Prague, 27 mai 1833.
Au sortir du dîner, à sept heures, je me rendis chez le roi ; j’y rencontrai les personnes de la veille, excepté M. le duc de Bordeaux, qu’on disait souffrant de ses stations du dimanche. Le roi était à demi couché sur un canapé, et Mademoiselle assise sur une chaise tout contre les genoux de Charles X, qui caressait le bras de sa petite fille en lui faisant des histoires. La jeune princesse écoutait avec attention : quand je parus, elle me regarda avec le sourire d’une personne raisonnable qui m’aurait voulu dire : « Il faut bien que j’amuse mon grand-papa. »
« Chateaubriand, s’écria le roi, je ne vous ai pas vu hier ? — Sire, j’ai été averti trop tard que Votre Majesté m’avait fait l’honneur de me nommer de son dîner : ensuite, c’était le dimanche de la Pentecôte, jour où il ne m’est pas permis de voir Votre Majesté. — Comment cela ? dit le roi. — Sire, ce fut le jour de la Pentecôte, il y a neuf ans, que, me présentant pour vous faire ma cour, on me défendit votre porte. »
Charles X parut ému : « On ne vous chassera pas du château de Prague. — Non, sire, car je ne vois pas ici ces bons serviteurs qui m’éconduisirent au jour de la prospérité. » Le whist commença et la journée finit.
Après la partie, je rendis au duc de Blacas la visite qu’il m’avait faite. « Le roi, me dit-il, m’a prévenu que nous causerions. » Je lui répondis que le roi n’ayant pas jugé à propos de convoquer son conseil devant lequel j’aurais pu développer mes idées sur l’avenir de la France et la majorité du duc de Bordeaux, je n’avais plus rien à dire. « Sa Majesté n’a point de conseil, repartit le duc de Blacas avec un rire chevrotant et des yeux tout contents de lui, il n’a que moi, absolument que moi. »
Le grand-maître de la garde-robe a la plus haute idée de lui-même : maladie Française. À l’entendre, il fait tout, il peut tout ; il a marié la duchesse de Berry ; il dispose des rois ; il mène Metternich par le bout du nez ; il tient Nesselrode au collet ; il règne en Italie ; il a gravé son nom sur un obélisque à Rome ; il a dans sa poche les clefs des conclaves ; les trois derniers papes lui doivent leur exaltation ; il connaît si bien l’opinion, il mesure si bien son ambition à ses forces, qu’en accompagnant madame la duchesse de Berry, il s’était fait donner un diplôme qui le nommait chef du conseil de la régence, premier ministre et ministre des affaires étrangères ! Et voilà comment ces pauvres gens comprennent la France et le siècle.
Cependant M. de Blacas est le plus intelligent et le plus modéré de la bande. En conversation il est raisonnable : il est toujours de votre avis : « Vous pensez cela ! c’est précisément ce que je disais hier. Nous avons absolument les mêmes idées ! » Il gémit de son esclavage ; il est las des affaires, il voudrait habiter un coin de la terre ignoré, pour y mourir en paix loin du monde. Quant à son influence sur Charles X, ne lui en parlez pas ; on croit qu’il domine Charles X : erreur ! il ne peut rien sur le roi ! le roi ne l’écoute pas ; le roi refuse ce matin une chose ; ce soir il accorde cette chose, sans qu’on sache pourquoi il a changé d’avis, etc. Lorsque M. de Blacas vous raconte ces balivernes, il est vrai, parce qu’il ne contrarie jamais le roi ; il n’est pas sincère, parce qu’il n’inspire à Charles X que des volontés d’accord avec les penchants de ce prince.
Au surplus, M. de Blacas a du courage et de l’honneur ; il n’est pas sans générosité ; il est dévoué et fidèle. En se frottant aux hautes aristocraties et en entrant dans la richesse, il a pris de leur allure. Il est très bien né ; il sort d’une maison pauvre, mais antique, connue dans la poésie et dans les armes. Le guindé de ses manières, son aplomb, son rigorisme d’étiquette, conservent à ses maîtres une noblesse qu’on perd trop aisément dans le malheur : du moins, dans le Muséum de Prague, l’inflexibilité de l’armure tient debout un corps qui tomberait. M. de Blacas ne manque pas d’une certaine activité ; il expédie rapidement les affaires communes ; il est ordonné et méthodique. Connaisseur assez éclairé dans quelques branches d’archéologie, amateur des arts sans imagination et libertin à la glace, il ne s’émeut pas même de ses passions : son sang-froid serait une qualité de l’homme d’État, si son sang-froid n’était autre que sa confiance dans son génie, et son génie trahit sa confiance : on sent en lui le grand seigneur avorté, comme on le sent dans son compatriote La Valette, duc d’Épernon.
Ou il y aura ou il n’y aura pas restauration ; s’il y a restauration, M. de Blacas rentre avec les places et les honneurs ; s’il n’y a pas restauration, la fortune du grand-maître de la garde-robe est presque toute hors de France ; Charles X et Louis XIX seront morts ; il sera bien vieux, lui, M. de Blacas : ses enfants resteront les compagnons du prince exilé, d’illustres étrangers dans des cours étrangères. Dieu soit loué de tout !
Ainsi la Révolution, qui a élevé et perdu Bonaparte, aura enrichi M. de Blacas : cela fait compensation. M. de Blacas, avec sa longue figure immobile et décolorée, est l’entrepreneur des pompes funèbres de la monarchie ; il l’a enterrée à Hartwell, il l’a enterrée à Gand, il l’a réenterrée à Édimbourg et il la réenterrera à Prague ou ailleurs, toujours veillant à la dépouille des hauts et puissants défunts, comme ces paysans des côtes qui recueillent les objets naufragés que la mer rejette sur ses bords.
Prague, 28 et 29 mai 1833.
Le mardi 28 mai, la leçon d’histoire à laquelle je devais assister à onze heures n’ayant pas lieu, je me trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville, que j’avais déjà vue et revue en allant et venant.
Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la renaissance. La longue domination des empereurs sur les pays cisalpins a rempli l’Allemagne d’artistes de ces pays ; les villages autrichiens sont des villages de la Lombardie, de la Toscane, ou de la terre ferme de Venise : on se croirait chez un paysan italien, si, dans les fermes à grandes chambres nues, un poêle ne remplaçait le soleil.
La vue dont on jouit des fenêtres du château est agréable : d’un côté, on aperçoit les vergers d’un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu’à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l’autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s’embellit d’une île plantée en amont, et embrasse une île en aval, en quittant le faubourg du Nord. La Moldau se jette dans l’Elbe. Un bateau qui m’aurait pris au pont de Prague m’aurait pu débarquer au Pont-Royal à Paris. Je ne suis pas l’ouvrage des siècles et des rois ; je n’ai ni le poids ni la durée de l’obélisque que le Nil envoie maintenant à la Seine ; pour remorquer ma galère, la ceinture de la Vestale du Tibre suffirait.
Le pont de la Moldau, bâti en bois en 795 par Mnata, fut, à diverses époques, refait en pierre. Tandis que je mesurais ce pont, Charles X cheminait sur le trottoir ; il portait sous le bras un parapluie ; son fils l’accompagnait comme un cicérone de louage. J’avais dit, dans le Conservateur, qu’on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie : je la voyais passer sur le pont de Prague.
Dans les constructions qui composent Hradschin, on voit des salles historiques, des musées que tapissent les portraits restaurés et les armes fourbies des ducs et des rois de Bohême. Non loin des masses informes, se détache sur le ciel un joli bâtiment vêtu d’un des élégants portiques du cinquecinto : cette architecture a l’inconvénient d’être en désaccord avec le climat. Si l’on pouvait du moins, pendant les hivers de Bohême, mettre ces palais italiens en serre chaude avec les palmiers ? J’étais toujours préoccupé de l’idée du froid qu’ils devaient avoir la nuit.
Prague, souvent assiégé, pris et repris, nous est militairement connu par la bataille de son nom et par la retraite où se trouvait Vauvenargues. Les boulevards de la ville sont démolis. Les fossés du château, du côté de la haute plaine, forment une étroite et profonde entaille maintenant plantée de peupliers. À l’époque de la guerre de Trente Ans, ces fossés étaient remplis d’eau. Les protestants, ayant pénétré dans le château le 23 mai 1618, jetèrent par la fenêtre deux seigneurs catholiques avec le secrétaire d’État : les trois plongeurs se sauvèrent. Le secrétaire, en homme bien appris, demanda mille pardons à l’un des deux seigneurs d’être tombé malhonnêtement sur lui. Dans ce mois de mai 1833, on n’a plus la même politesse : je ne sais trop ce que je dirais en pareil cas, moi qui ai cependant été secrétaire d’État.
Tycho-Brahé mourut à Prague : voudriez-vous, pour toute sa science, avoir comme lui un faux-nez de cire ou d’argent ? Tycho se consolait en Bohême, ainsi que Charles X, en contemplant le ciel ; l’astronome admirait l’ouvrage, le roi adore l’ouvrier. L’étoile apparue en 1572 (éteinte en 1574), qui passa successivement du blanc éclatant au jaune rouge de Mars et au blanc plombé de Saturne, offrit aux observations de Tycho le spectacle de l’incendie d’un monde. Qu’est-ce que la révolution dont le souffle a poussé le frère de Louis XVI à la tombe du Newton danois, auprès de la destruction d’un globe, accomplie en moins de deux années ? Le général Moreau vint à Prague concerter avec l’empereur de Russie une restauration que lui, Moreau, ne devait pas voir.
Si Prague était au bord de la mer, rien ne serait plus charmant ; aussi Shakespeare frappe la Bohême de sa baguette et en fait un pays maritime :
« Es-tu certain, dit Antigonus à un matelot, dans le Conte d’hiver, que notre vaisseau a touché les déserts de Bohême ? »
Antigonus descend à terre, chargé d’exposer une petite fille à laquelle il adresse ces mots :
« Fleur ! prospère ici… La tempête commence… Tu as bien l’air de devoir être rudement bercée ! »
Shakespeare ne semble-t-il pas avoir raconté d’avance l’histoire de la princesse Louise, de cette jeune fleur, de cette nouvelle Perdita, transportée dans les déserts de la Bohême ?
Prague, 28 et 29 mai 1833.
Confusion, sang, catastrophe, c’est l’histoire de la Bohême ; ses ducs et ses rois, au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères, luttent avec leurs sujets, ou se collettent avec les ducs et les rois de Silésie, de Saxe, de Pologne, de Moravie, de Hongrie, d’Autriche et de Bavière.
Pendant le règne de Venceslas VI, qui mettait à la broche son cuisinier quand il n’avait pas bien rôti un lièvre, s’éleva Jean Huss, lequel, ayant étudié à Oxford, en apporta la doctrine de Wiclef. Les protestants, qui cherchaient partout des ancêtres sans en pouvoir trouver, rapportent que, du haut de son bûcher, Jean chanta, prophétisa la venue de Luther.
« Le monde rempli d’aigreur, dit Bossuet, enfanta Luther et Calvin, qui cantonnent la chrétienté. »
Des luttes chrétiennes et païennes, des hérésies précoces de la Bohême, des importations d’intérêts étrangers et de mœurs étrangères, résulta une confusion favorable au mensonge. La Bohême passa pour le pays des sorciers.
D’anciennes poésies, découvertes en 1817 par M. Hanka, bibliothécaire du musée de Prague, dans les archives de l’église de Kœniginhof, sont célèbres. Un jeune homme que je me plais à citer, fils d’un savant illustre, M. Ampère, a fait connaître l’esprit de ces chants. Célakowsky a répandu des chansons populaires dans l’idiome slave.
Les Polonais trouvent le dialecte bohême efféminé ; c’est la querelle du dorien et de l’ionique. Le Bas-Breton de Vannes traite de barbare le Bas-Breton de Tréguier. Le slave ainsi que le magyar se prêtent à toutes les traductions : ma pauvre Atala a été accoutrée d’une robe de point de Hongrie ; elle porte aussi un doliman arménien et un voile arabe.
Une autre littérature a fleuri en Bohême, la littérature moderne latine. Le prince de cette littérature, Bohuslas Hassenstein, baron de Lobkowitz, né en 1462, s’embarqua en 1490 à Venise, visita la Grèce, la Syrie, l’Arabie et l’Égypte. Lobkowitz m’a devancé de trois cent vingt-six ans à ces lieux célèbres, et, comme lord Byron, il a chanté son pèlerinage. Avec quelle différence d’esprit, de cœur, de pensées, de mœurs, nous avons, à plus de trois siècles d’intervalle, médité sur les mêmes ruines et sous le même soleil, Lobkowitz, Bohême ; lord Byron, Anglais ; et moi, enfant de France !
À l’époque du voyage de Lobkowitz, d’admirables monuments, depuis renversés, étaient debout. Ce devait être un spectacle étonnant que celui de la barbarie dans toute son énergie, tenant sous ses pieds la civilisation terrassée, les janissaires de Mahomet II ivres d’opium, de victoires et de femmes, le cimeterre à la main, le front festonné du turban sanglant, échelonnés pour l’assaut sur les décombres de l’Égypte et de la Grèce : et moi, j’ai vu la même barbarie, parmi les mêmes ruines, se débattre sous les pieds de la civilisation.
En arpentant la ville et les faubourgs de Prague, les choses que je viens de dire venaient s’appliquer sur ma mémoire, comme les tableaux d’une optique sur une toile. Mais, dans quelque coin que je me trouvasse, j’apercevais Hradschin, et le roi de France appuyé sur les fenêtres de ce château, comme un fantôme dominant toutes ces ombres.
Prague, 29 mai 1833.
Ma revue de Prague étant faite, j’allai, le 29 mai, dîner au château à six heures. Charles X était fort gai. Au sortir de table, en s’asseyant sur le canapé du salon, il me dit : « Chateaubriand, savez-vous que le National, arrivé ce matin, déclare que j’avais le droit de faire mes ordonnances ? — Sire, ai-je répondu, Votre Majesté jette des pierres dans mon jardin. » Le roi, indécis, hésitait ; puis prenant son parti : « J’ai quelque chose sur le cœur : vous m’avez diablement maltraité dans la première partie de votre discours à la Chambre des pairs. » Et tout de suite, le roi, ne me laissant pas le temps de répondre, s’est écrié : « Oh ! la fin ! la fin !… le tombeau vide à Saint-Denis… C’est admirable !… c’est très bien ! très bien… n’en parlons plus. Je n’ai pas voulu garder cela… c’est fini… c’est fini. » Et il s’excusait d’avoir osé hasarder ce peu de mots.
J’ai baisé avec un pieux respect la main royale.
« Que je vous dise, a repris Charles X : j’ai peut-être eu tort de ne pas me défendre à Rambouillet ; j’avais encore de grandes ressources… mais je n’ai pas voulu que le sang coulât pour moi ; je me suis retiré. »
Je n’ai point combattu cette noble excuse ; j’ai répondu :
« Sire, Bonaparte s’est retiré deux fois comme Votre Majesté, afin de ne pas prolonger les maux de la France. » Je mettais ainsi la faiblesse de mon vieux roi à l’abri de la gloire de Napoléon.
Les enfants arrivés, nous nous sommes approchés d’eux. Le roi parla de l’âge de Mademoiselle : « Comment ! petit chiffon, s’écria-t-il, vous avez déjà quatorze ans ! — Oh ! quand j’en aurai quinze ! dit Mademoiselle. — Eh bien ! qu’en ferez-vous ? » dit le roi. Mademoiselle resta court.
Charles X raconta quelque chose : « Je ne m’en souviens pas, dit le duc de Bordeaux. — Je le crois bien, répondit le roi, cela se passait le jour même de votre naissance. — Oh ! répliqua Henri, il y a donc bien longtemps ! » Mademoiselle penchant un peu la tête sur son épaule, levant son visage vers son frère, tandis que ses regards tombaient obliquement sur moi, dit avec une petite mine ironique : « Il y a donc bien longtemps que vous êtes né ? »
Les enfants se retirèrent ; je saluai l’orphelin : je devais partir dans la nuit. Je lui dis adieu en français, en anglais et en allemand. Combien Henri apprendra-t-il de langues pour raconter ses errantes misères, pour demander du pain et un asile à l’étranger ?
Quand la partie de whist commença, je pris les ordres de Sa Majesté, « Vous allez voir madame la dauphine à Carlsbad, dit Charles X. Bon voyage, mon cher Chateaubriand. Nous entendrons parler de vous dans les journaux. »
J’allai de porte en porte offrir mes derniers hommages aux habitants du château. Je revis la jeune princesse chez madame de Gontaut ; elle me remit pour sa mère une lettre au bas de laquelle se trouvaient quelques lignes de Henri.
Je devais partir le 30 à cinq heures du matin ; le comte de Choteck avait eu la bonté de faire commander les chevaux sur la route : un tripotage me retint jusqu’à midi.
J’étais porteur d’une lettre de crédit de 2 000 francs payable à Prague ; je m’étais présenté chez un gros et petit matou juif qui poussa des cris d’admiration en me voyant. Il appela sa femme à son secours ; elle accourut, ou plutôt elle roula jusqu’à mes pieds ; elle s’assit toute courte, toute grasse, toute noire, en face de moi, avec deux bras comme des ailerons, me regardant de ses yeux ronds : quand le Messie serait entré par la fenêtre, cette Rachel n’aurait pas paru plus réjouie ; je me croyais menacé d’un Alleluia. L’agent de change m’offrit sa fortune, des lettres de crédit pour toute l’étendue de la dispersion Israélite ; il ajouta qu’il m’enverrait mes 2 000 francs à mon hôtel.
La somme n’était point comptée le 29 au soir ; le 30 au matin, lorsque les chevaux étaient déjà attelés, arrive un commis avec un paquet d’assignats, papier de différente origine, qui perd plus ou moins sur la place et qui n’a pas cours hors des États autrichiens. Mon compte était détaillé sur une note qui portait pour solde, bon argent. Je restai ébahi : « Que voulez-vous que je fasse de cela ? dis-je au commis. Comment, avec ce papier, payer la poste et la dépense des auberges ? » Le commis courut chercher des explications. Un autre commis vint et me fit des calculs sans fin. Je renvoyai le second commis ; un troisième me rapporta des écus de Brabant. Je partis, désormais en garde contre la tendresse que je pourrais inspirer aux filles de Jérusalem.
Ma calèche était entourée, sous la porte, des gens de l’hôtel, parmi lesquels se pressait une jolie servante saxonne qui courait à un piano toutes les fois qu’elle attrapait un moment entre deux coups de sonnette : priez Léonarde du Limousin, ou Fanchon de la Picardie, de vous jouer ou de vous chanter sur le piano Tanti palpiti ou la Prière de Moïse !
Prague et route, 29 et 30 mai 1833.
J’étais entré à Prague avec de grandes appréhensions. Je m’étais dit : Pour nous perdre, il suffit souvent à Dieu de nous remettre entre les mains nos destinées ; Dieu fait des miracles en faveur des hommes, mais il leur en abandonne la conduite, sans quoi ce serait lui qui gouvernerait en personne : or, les hommes font avorter les fruits de ces miracles. Le crime n’est pas toujours puni dans ce monde ; les fautes le sont toujours. Le crime est de la nature infinie et générale de l’homme ; le ciel seul en connaît le fond et s’en réserve quelquefois le châtiment. Les fautes d’une nature bornée et accidentelle sont de la compétence de la justice étroite de la terre : c’est pourquoi il serait possible que les dernières fautes de la monarchie fussent rigoureusement punies par les hommes.
Je m’étais dit encore : On a vu des familles royales tomber dans d’irréparables erreurs, en s’infatuant d’une fausse idée de leur nature : tantôt elles se regardent comme des familles divines et exceptionnelles, tantôt comme des familles mortelles et privées ; selon l’occurrence, elles se mettent au-dessus de la loi commune ou dans les limites de cette loi. Violent-elles les constitutions politiques ? elles s’écrient qu’elles en ont le droit, qu’elles sont la source de la loi, qu’elles ne peuvent être jugées par les règles ordinaires. Veulent-elles faire une faute domestique, donner par exemple une éducation dangereuse à l’héritier du trône ? elles répondent aux réclamations : « Un particulier peut agir envers ses enfants comme il lui plaît, et nous ne le pourrions pas ! »