Mémoires d’outre-tombe (page 89)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Eh non, vous ne le pouvez pas : vous n’êtes ni une famille divine, ni une famille privée ; vous êtes une famille publique ; vous appartenez à la société. Les erreurs de la royauté n’attaquent pas la royauté seule ; elles sont dommageables à la nation entière : un roi bronche et s’en va ; mais la nation s’en va-t-elle ? Ne ressent-elle aucun mal ? ceux qui sont demeurés attachés à la royauté absente, victimes de leur honneur, ne sont-ils ni interrompus dans leur carrière, ni poursuivis dans leurs proches, ni entravés dans leur liberté, ni menacés dans leur vie ? Encore une fois, la royauté n’est point une propriété privée, c’est un bien commun, indivis, et des tiers sont engagés dans la fortune du trône. Je craignais que, dans les troubles inséparables du malheur, la royauté n’eût point aperçu ces vérités et n’eût rien fait pour y revenir en temps utile.

D’un autre côté, tout en reconnaissant les avantages immenses de la loi salique, je ne me dissimulais pas que la durée de race a quelques graves inconvénients pour les peuples et pour les rois : pour les peuples, parce qu’elle mêle trop leur destinée avec celle des rois ; pour les rois, parce que le pouvoir permanent les enivre ; ils perdent les notions de la terre : tout ce qui n’est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements profonds, est impiété. Le malheur ne leur apprend rien ; l’adversité n’est qu’une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.

Je m’étais heureusement trompé : je n’ai point trouvé Charles X dans ces hautes erreurs qui naissent au faîte de la société ; je l’ai trouvé seulement dans les illusions communes d’un accident inattendu, et qui sont plus explicables. Tout sert à consoler l’amour-propre du frère de Louis XVIII : il voit le monde politique se détruire, et il attribue avec quelque raison cette destruction à son époque, non à sa personne : Louis XVI n’a-t-il pas péri ? la République n’est-elle pas tombée ? Bonaparte n’a-t-il pas été contraint d’abandonner deux fois le théâtre de sa gloire et n’est-il pas allé mourir captif sur un écueil ? Les trônes de l’Europe ne sont-ils pas menacés ? Que pouvait-il donc, lui, Charles X, plus que ces pouvoirs renversés ? Il a voulu se défendre contre des ennemis ; il était averti du danger par sa police et par des symptômes publics : il a pris l’initiative ; il a attaqué pour n’être pas attaqué. Les héros des trois émeutes n’ont-ils pas avoué qu’ils conspiraient, qu’ils avaient joué la comédie pendant quinze ans ? Eh bien ! Charles a pensé qu’il était de son devoir de faire un effort ; il a essayé de sauver la légitimité française et avec elle la légitimité européenne : il a livré la bataille, et il l’a perdue ; il s’est immolé au salut des monarchies ; voilà tout : Napoléon a eu son Waterloo, Charles X ses journées de Juillet.

Ainsi les choses se présentent au monarque infortuné ; il reste immuable, accoté des événements qui calent et assujettissent son esprit. À force d’immobilité, il atteint une certaine grandeur : homme d’imagination, il vous écoute, il ne se fâche point contre vos idées, il a l’air d’y entrer et n’y entre point du tout. Il est des axiomes généraux qu’on met devant soi comme des gabions ; placé derrière ces abris, on tiraille de là sur les intelligences qui marchent.

La méprise de beaucoup est de se persuader, d’après des événements répétés dans l’histoire, que le genre humain est toujours dans sa place primitive ; ils confondent les passions et les idées : les premières sont les mêmes dans tous les siècles, les secondes changent avec la succession des âges. Si les effets matériels de quelques actions sont pareils à diverses époques, les causes qui les ont produits sont différentes.

Charles X se regarde comme un principe, et, en effet, il y a des hommes qui, à force d’avoir vécu dans des idées fixes, de générations en générations semblables, ne sont plus que des monuments. Certains individus, par le laps de temps et par leur prépondérance, deviennent des choses transformées en personnes ; ces individus périssent quand ces choses viennent à périr : Brutus et Caton étaient la république romaine incarnée ; ils ne lui pouvaient survivre, pas plus que le cœur ne peut battre quand le sang se retire.

Je traçai autrefois ce portrait de Charles X :

« Vous l’avez vu depuis dix ans, ce sujet fidèle, ce frère respectueux, ce père tendre, si affligé dans un de ses fils, si consolé par l’autre ! Vous le connaissez, ce Bourbon qui vint le premier après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous et l’Europe, une branche de lis à la main ! Vos yeux s’arrêtent avec amour et complaisance sur ce prince qui, dans la maturité de l’âge, a conservé le charme et la noble élégance de la jeunesse, et qui, maintenant, orné du diadème, n’est encore qu’un Français de plus au milieu de vous ! Vous répétez avec émotion tant de mots heureux échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans la loyauté de son cœur la grâce de bien dire !

« Quel est celui d’entre nous qui ne lui confierait sa vie, sa fortune, son honneur ? Cet homme que nous voudrions tous avoir pour ami, nous l’avons aujourd’hui pour roi. Ah ! tâchons de lui faire oublier les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légèrement sur la tête blanchie de ce chevalier chrétien ! Pieux comme Louis XII, courtois comme François Ier, franc comme Henri IV, qu’il soit heureux de tout le bonheur qui lui a manqué pendant si longues années ! Que le trône, où tant de monarques ont rencontré des tempêtes, soit pour lui un lieu de repos !. »

Ailleurs j’ai célébré encore le même prince : le modèle a seulement vieilli, mais on le reconnaît dans les jeunes touches du portrait : l’âge nous flétrit en nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait le teint et la fleur de notre visage, et cependant on aime malgré soi le visage qui s’est fané en même temps que nos propres traits. J’ai chanté des hymnes à la race de Henri IV ; je les recommencerais de grand cœur, tout en combattant de nouveau les méprises de la légitimité et en m’attirant de nouveau ses disgrâces, si elle était destinée à renaître. La raison en est que la royauté légitime constitutionnelle m’a toujours paru le chemin le plus doux et le plus sûr vers l’entière liberté. J’ai cru et je croirais encore faire l’acte d’un bon citoyen en exagérant même les avantages de cette royauté, afin de lui donner, si cela dépendait de moi, la durée nécessaire à l’accomplissement de la transformation graduelle de la société et des mœurs.

Je rends service à la mémoire de Charles X en opposant la pure et simple vérité à ce qu’on dira de lui dans l’avenir. L’inimitié des partis le représentera comme un homme infidèle à ses serments et violateur des libertés publiques : il n’est rien de tout cela. Il a été de bonne foi en attaquant la charte ; il ne s’est pas cru, et ne devait pas se croire parjure ; il avait la ferme intention de rétablir cette charte après l’avoir sauvée, à sa manière et comme il la comprenait. Charles X est tel que je l’ai peint : doux, quoique sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers, aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la dévotion, la noblesse, l’élégante courtoisie, mais entremêlé de faiblesse, ce qui n’exclut pas le courage passif et la gloire de bien mourir ; incapable de suivre jusqu’au bout une bonne ou une mauvaise résolution ; pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang ; à une époque ordinaire, roi convenable ; à une époque extraordinaire, homme de perdition, non de malheur.

Pour ce qui est du duc de Bordeaux, on voudrait en faire à Hradschin un roi toujours à cheval, toujours donnant de grands coups d’épée. Il faut sans doute qu’il soit brave ; mais c’est une erreur de se figurer qu’en ce temps-ci le droit de conquête serait reconnu, qu’il suffirait d’être Henri IV pour remonter sur le trône. Sans courage, on ne peut régner ; avec le courage seul, on ne règne plus : Bonaparte a tué l’autorité de la victoire.

Un rôle extraordinaire pourrait être conçu par Henri V : je suppose qu’il sente à vingt ans sa position et qu’il se dise : « Je ne puis pas demeurer immobile ; j’ai des devoirs de mon sang à remplir envers le passé, mais suis-je donc forcé de troubler la France à cause de moi seul ? Dois-je peser sur les siècles futurs de tout le poids des siècles finis ? Tranchons la question ; inspirons des regrets à ceux qui ont injustement proscrit mon enfance ; montrons-leur ce que je pouvais être. Il ne dépend que de moi de me dévouer à mon pays en consacrant de nouveau, quelle que soit l’issue du combat, le principe des monarchies héréditaires. »

Alors le fils de saint Louis aborderait la France dans une double idée de gloire et de sacrifice ; il y descendrait avec la ferme résolution d’y rester, une couronne sur le front ou une balle dans le cœur : au dernier cas, son héritage irait à Philippe. La vie triomphante ou la mort sublime de Henri rétablirait la légitimité, dépouillée seulement de ce que ne comprend plus le siècle et de ce qui ne convient plus au temps. Au reste, en supposant le sacrifice de mon jeune prince, il ne le ferait pas pour moi : après Henri V mort sans enfants, je ne reconnaîtrais jamais de monarque en France !

Je me suis laissé aller à des rêves : ce que je suppose relativement au parti qu’aurait à prendre Henri n’est pas possible : en raisonnant de la sorte, je me suis placé en pensée dans un ordre de choses au-dessus de nous ; ordre qui, naturel à une époque d’élévation et de magnanimité, ne paraîtrait aujourd’hui qu’une exaltation de roman ; c’est comme si j’opinais à l’heure qu’il est d’en revenir aux Croisades ; or, nous sommes terre à terre dans la triste réalité d’une nature humaine amoindrie. Telle est la disposition des âmes, que Henri V rencontrerait dans l’apathie de la France au dedans, et dans les royautés au dehors, des obstacles invincibles. Il faudra donc qu’il se soumette, qu’il consente à attendre les événements, à moins qu’il ne se décidât à un rôle qu’on ne manquerait pas de stigmatiser du nom d’aventurier. Il faudra qu’il rentre dans la série des faits médiocres et qu’il voie, sans toutefois s’en laisser accabler, les difficultés qui l’environnent.

Les Bourbons ont tenu après l’Empire, parce qu’ils succédaient à l’arbitraire : se figure-t-on Henri transporté de Prague au Louvre après l’usage de la plus entière liberté ? La nation française n’aime pas au fond cette liberté ; mais elle adore l’égalité ; elle n’admet l’absolu que pour elle et par elle, et sa vanité lui commande de n’obéir qu’à ce qu’elle s’impose. La charte a essayé vainement de faire vivre sous la même loi deux nations devenues étrangères l’une à l’autre, la France ancienne et la France moderne ; comment, quand des préjugés se sont accrus, feriez-vous se comprendre l’une et l’autre France ? Vous ne ramèneriez point les esprits en remettant sous les yeux des vérités incontestables.

À entendre la passion ou l’ignorance, les Bourbons sont les auteurs de tous nos maux ; la réinstallation de la branche aînée serait le rétablissement de la domination du château ; les Bourbons sont les fauteurs et les complices de ces traités oppresseurs dont à bon droit je n’ai jamais cessé de me plaindre : et pourtant rien de plus absurde que toutes ces accusations, où les dates sont également oubliées et les faits grossièrement altérés. La Restauration n’exerça quelque influence dans les actes diplomatiques qu’à l’époque de la première invasion. Il est reconnu qu’on ne voulait point cette restauration, puisqu’on traitait avec Bonaparte à Châtillon ; que, l’eût-il voulu, il demeurait empereur des Français. Sur l’entêtement de son génie et faute de mieux, on prit les Bourbons qui se trouvaient là. Monsieur, lieutenant général du royaume, eut alors une certaine part aux transactions du jour ; on a vu, dans la vie d’Alexandre, ce que le traité de Paris de 1814 nous avait laissé.

En 1815 il ne fut plus question des Bourbons ; ils n’entrèrent en rien dans les contrats spoliateurs de la seconde invasion : ces contrats furent le résultat de la rupture du ban de l’île d’Elbe. À Vienne, les alliés déclarèrent qu’ils ne se réunissaient que contre un seul homme ; qu’ils ne prétendaient imposer ni aucune sorte de maître ni aucune espèce de gouvernement à la France. Alexandre même avait demandé au congrès un roi autre que Louis XVIII. Si celui-ci en venant s’asseoir aux Tuileries ne se fût hâté de voler son trône, il n’aurait jamais régné. Les traités de 1815 furent abominables, précisément parce qu’on refusa d’entendre la voix de la légitimité, et c’est pour les faire brûler, ces traités, que j’avais voulu reconstruire notre puissance en Espagne.

Le seul moment où l’on retrouve l’esprit de la Restauration est au congrès d’Aix-la-Chapelle ; les alliés étaient convenus de nous ravir nos provinces du nord et de l’est : M. de Richelieu intervint. Le tzar, touché de notre malheur, entraîné par son équitable penchant, remit à M. le duc de Richelieu la carte de France, sur laquelle était tracée la ligne fatale. J’ai vu de mes propres yeux cette carte du Styx entre les mains de madame de Montcalm, sœur du noble négociateur.

La France occupée comme elle l’était, nos places fortes ayant garnison étrangère, pouvions-nous résister ? Une fois privés de nos départements militaires, combien de temps aurions-nous gémi sous la conquête ? Eussions-nous eu un souverain d’une famille nouvelle, un prince d’occasion, on ne l’aurait point respecté. Parmi les alliés, les uns cédèrent à l’illusion d’une grande race, les autres crurent que, sous une puissance usée, le royaume perdrait son énergie et cesserait d’être un objet d’inquiétude : Cobbett lui-même en convient dans sa lettre. C’est donc une monstrueuse ingratitude de ne pas voir que, si nous sommes encore de la vieille Gaule, nous le devons au sang que nous avons le plus maudit. Ce sang, qui depuis huit siècles circulait dans les veines mêmes de la France, ce sang qui l’avait faite ce qu’elle est, l’a sauvée encore. Pourquoi s’obstiner à nier éternellement les faits ? On a abusé contre nous de la victoire, comme nous en avions abusé contre l’Europe. Nos soldats étaient allés en Russie ; ils ont ramené sur leurs pas les soldats qui fuyaient devant eux. Après action, réaction, c’est la loi. Cela ne fait rien à la gloire de Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière ; cela ne fait rien à notre gloire nationale, toute couverte de la poussière de l’Europe dont nos drapeaux ont balayé les tours. Il était inutile, dans un dépit d’ailleurs trop juste, d’aller chercher à nos maux une autre cause que la cause véritable. Loin d’être cette cause, les Bourbons de moins dans nos revers, nous étions partagés.

Appréciez maintenant les calomnies dont la Restauration a été l’objet ; qu’on interroge les archives des relations extérieures, on sera convaincu de l’indépendance du langage tenu aux puissances sous le règne de Louis XVIII et de Charles X. Nos souverains avaient le sentiment de la dignité nationale ; ils furent surtout rois à l’étranger, lequel ne voulut jamais avec franchise le rétablissement, et ne vit qu’à regret la résurrection de la monarchie aînée. Le langage diplomatique de la France à l’époque dont je traite est, il faut le dire, particulier à l’aristocratie ; la démocratie, pleine de larges et fécondes vertus, est pourtant arrogante quand elle domine : d’une munificence incomparable lorsqu’il faut d’immenses dévouements, elle échoue aux détails ; elle est rarement élevée, surtout dans les longs malheurs. Une partie de la haine des cours d’Angleterre et d’Autriche contre la légitimité vient de la fermeté du cabinet des Bourbons.

Loin de précipiter cette légitimité, mieux avisé on en eût étayé les ruines ; à l’abri dans l’intérieur, on eût élevé le nouvel édifice, comme on bâtit un vaisseau qui doit braver l’Océan sous un bassin couvert taillé dans le roc : ainsi la liberté anglaise s’est formée au sein de la loi normande. Il ne fallait pas répudier le fantôme monarchique ; ce centenaire du moyen âge, comme Dandolo, avoit les yeux en la tête beaux, et si, n’en véoit goutte ; vieillard qui pouvait guider les jeunes croisés et qui, paré de ses cheveux blancs, imprimait encore vigoureusement sur la neige ses pas ineffaçables.

Que, dans nos craintes prolongées, des préjugés et des hontes vaniteuses nous aveuglent, on le conçoit ; mais la distante postérité reconnaîtra que la Restauration a été, historiquement parlant, une des plus heureuses phases de notre cycle révolutionnaire. Les partis dont la chaleur n’est pas éteinte peuvent s’écrier : « Nous fûmes libres sous l’Empire, esclaves sous la monarchie de la charte ! » Les générations futures, ne s’arrêtant pas à cette contre-vérité, risible si elle n’était un sophisme, diront que les Bourbons rappelés prévinrent le démembrement de la France, qu’ils fondèrent parmi nous le gouvernement représentatif, qu’ils firent prospérer les finances, acquittèrent des dettes qu’ils n’avaient pas contractées, et payèrent religieusement jusqu’à la pension de la sœur de Robespierre. Enfin, pour remplacer nos colonies perdues, ils nous laissèrent, en Afrique, une des plus riches provinces de l’empire romain.

Trois choses demeurent acquises à la légitimité restaurée : elle est entrée dans Cadix ; elle a donné à Navarin l’indépendance à la Grèce ; elle a affranchi la chrétienté en s’emparant d’Alger : entreprises dans lesquelles avaient échoué Bonaparte, la Russie, Charles-Quint et l’Europe. Montrez-moi un pouvoir de quelques jours (et un pouvoir si disputé), lequel ait accompli de telles choses.

Je crois, la main sur la conscience, n’avoir rien exagéré et n’avoir exposé que des faits dans ce que je viens de dire sur la légitimité. Il est certain que les Bourbons ne voudraient ni ne pourraient rétablir une monarchie de château et se cantonner dans une tribu de nobles et de prêtres ; il est certain qu’ils n’ont point été ramenés par les alliés ; ils ont été l’accident, non la cause de nos désastres, cause qui vient évidemment de Napoléon. Mais il est certain aussi que le retour de la troisième race a malheureusement coïncidé avec le succès des armes étrangères. Les Cosaques se sont montrés dans Paris au moment où l’on y revoyait Louis XVIII : alors pour la France humiliée, pour les intérêts particuliers, pour toutes les passions émues, la Restauration et l’invasion sont deux choses identiques ; les Bourbons sont devenus la victime d’une confusion des faits, d’une calomnie changée, comme tant d’autres, en une vérité-mensonge. Hélas ! il est difficile d’échapper à ces calamités que la nature et le temps produisent ; on a beau les combattre, le bon droit n’entraîne pas toujours la victoire. Les Psylles, nation de l’ancienne Afrique, avaient pris les armes contre le vent du Midi ; un tourbillon s’éleva et engloutit ces braves : « Les Nasamoniens, dit Hérodote, s’emparèrent de leur pays abandonné. »

En parlant de la dernière calamité des Bourbons, leur commencement me revient en mémoire : je ne sais quel augure de leur tombe se fit entendre à leur berceau. Henri IV ne se vit pas plutôt maître de Paris qu’il fut saisi d’un pressentiment funeste. Les entreprises d’assassinat qui se renouvelaient, sans alarmer son courage, influaient sur sa gaieté naturelle. À la procession du Saint-Esprit, le 5 janvier 1595, il parut habillé de noir, portant à la lèvre supérieure un emplâtre sur la blessure que Jean Châtel lui avait faite à la bouche en le voulant frapper au cœur. Il avait le visage morne ; madame de Balagni lui en ayant demandé la cause : « Comment, lui répondit-il, pourrois-je être content de voir un peuple si ingrat, qu’encore que j’aie fait et fasse tous les jours ce que je puis pour lui, et pour le salut duquel je voudrois sacrifier mille vies, si Dieu m’en avoit donné autant, me dresser tous les jours de nouveaux attentats, car depuis que je suis ici je n’oy parler d’autre chose ? »

Cependant ce peuple criait : Vive le roi ! « Sire, dit un seigneur de la cour, voyez comme tout votre peuple se réjouit de vous voir. » Henri, secouant la tête : « C’est un peuple. Si mon plus grand ennemi étoit là où je suis, et qu’il le vît passer, il lui en feroit autant qu’à moi et crieroit encore plus haut. »

Un ligueur apercevant le roi affaissé au fond de son carrosse, dit : « Le voilà déjà au cul de la charette. » Ne vous semble-t-il pas que ce ligueur parlait de Louis XVI allant du Temple à l’échafaud ?

Le vendredi 14 mai 1610, le roi, revenant des Feuillants avec Bassompierre et le duc de Guise, leur dit : « Vous ne me connoissez pas maintenant, vous autres, et quand vous m’aurez perdu, vous connoitrez alors ce que je valois et la différence qu’il y a de moi aux autres hommes. — Mon Dieu, sire, repartit Bassompierre, ne cesserez-vous jamais de nous troubler, en nous disant que vous mourrez bientôt ? » Et alors le maréchal retrace à Henri sa gloire, sa prospérité, sa bonne santé qui prolongeait sa jeunesse. « Mon ami, lui répondit le roi, il faut quitter tout cela. » Ravaillac était à la porte du Louvre.

Bassompierre se retira et ne vit plus le roi que dans son cabinet.

« Il étoit étendu, dit-il, sur son lit ; et M. de Vic, assis sur le même lit que lui, avoit mis sa croix de l’Ordre sur sa bouche, et lui faisoit souvenir de Dieu. M. le Grand en arrivant se mit à genoux à la ruelle et lui tenoit une main qu’il baisoit, et je m’étois jeté à ses pieds que je tenois embrassés en pleurant amèrement »

Tel est le récit de Bassompierre.

Poursuivi par ces tristes souvenirs, il me semblait que j’avais vu dans les longues salles de Hradschin les derniers Bourbons passer tristes et mélancoliques, comme le premier Bourbon dans la galerie du Louvre ; j’étais venu baiser les pieds de la royauté après sa mort. Qu’elle meure à jamais ou qu’elle ressuscite, elle aura mes derniers serments : le lendemain de sa disparition finale, la république commencera pour moi. Au cas que les Parques, qui doivent éditer mes Mémoires, ne les publient pas incessamment, on saura, quand ils paraîtront, quand on aura tout lu, tout pesé, jusqu’à quel point je me suis trompé dans mes regrets et dans mes conjectures. — Respectant le malheur, respectant ce que j’ai servi et ce que je continuerai de servir au prix du repos de mes derniers jours, je trace mes paroles, vraies ou trompées, sur mes heures tombantes, feuilles séchées et légères que le souffle de l’éternité aura bientôt dispersées.

Si les hautes races approchaient de leur terme (abstraction faite des possibilités de l’avenir et des espérances vivaces qui repoussent sans cesse au fond du cœur de l’homme), ne serait-il pas mieux que, par une fin digne de leur grandeur, elles se retirassent dans la nuit du passé avec les siècles ? Prolonger ses jours au delà d’une éclatante illustration ne vaut rien ; le monde se lasse de vous et de votre bruit ; il vous en veut d’être toujours là : Alexandre, César, Napoléon ont disparu selon les règles de la renommée. Pour mourir beau, il faut mourir jeune ; ne faites pas dire aux enfants du printemps : « Comment ! c’est là ce génie, cette personne, cette race à qui le monde battait des mains, dont on aurait payé un cheveu, un sourire, un regard du sacrifice de la vie ! » Qu’il est triste de voir le vieux Louis XIV ne trouver auprès de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc de Villeroi ! Ce fut une dernière victoire du grand Condé d’avoir, au bord de sa fosse, rencontré Bossuet : l’orateur ranima les eaux muettes de Chantilly ; avec l’enfance du vieillard, il repétrit l’adolescence du jeune homme ; il rebrunit les cheveux sur le front du vainqueur de Rocroi, en disant, lui, Bossuet, un immortel adieu à ses cheveux blancs. Vous qui aimez la gloire, soignez votre tombeau ; couchez-vous-y bien ; tâchez d’y faire bonne figure, car vous y resterez.

Le chemin de Prague à Carlsbad s’allonge dans les ennuyeuses plaines qu’ensanglanta la guerre de Trente Ans. En traversant la nuit ces champs de bataille, je m’humilie devant ce Dieu des armées, qui porte le ciel à son bras comme un bouclier. On aperçoit d’assez loin les monticules boisés au pied desquels se trouvent les eaux. Les beaux esprits des médecins de Carlsbad comparent la route au serpent d’Esculape qui, descendant la colline, vient boire à la coupe d’Hygie.

Du haut de la tour de la ville, Stadtthurm, tour emmitrée d’un clocher, des gardiens sonnent de la trompe, aussitôt qu’ils aperçoivent un voyageur. Je fus salué du son joyeux comme un moribond, et chacun de se dire avec transport dans la vallée : « Voici un arthritique, voici un hypocondriaque, voici un myope ! » Hélas ! j’étais mieux que tout cela, j’étais un incurable.

À sept heures du matin, le 31, j’étais installé à l’Écu d’Or, auberge tenue au bénéfice du comte de Bolzona, très noble homme ruiné. Logeaient dans cet hôtel le comte et madame la comtesse de Cossé (ils m’avaient devancé), et mon compatriote le général de Trogoff, naguère gouverneur du château de Saint-Cloud, ci-devant né à Landivisiau dans le rayon de la lune de Landernau, et, tout trapu qu’il est, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague, pendant la Révolution. Il venait de visiter son seigneur banni, successeur de saint Clodoald, moine en son temps à Saint-Cloud. Trogoff, après son pèlerinage, s’en retournait en Basse-Bretagne. Il emportait un rossignol de Hongrie et un rossignol de Bohême qui ne laissaient dormir personne dans l’hôtel, tant ils se plaignaient de la cruauté de Térée. Trogoff les bourrait de cœur de bœuf râpé, sans pouvoir venir à bout de leur douleur.

Et mœstis late loca questibus implet.

Nous nous embrassâmes comme deux Bretons, Trogoff et moi. Le général, court et carré comme un Celte de la Cornouaille, a de la finesse sous l’apparence de la franchise, et du comique dans la manière de conter. Il plaisait assez à madame la dauphine, et, comme il sait l’allemand, elle se promenait avec lui. Instruite de mon arrivée par madame de Cossé, elle me fit proposer de la voir à neuf heures et demie, ou à midi : à midi j’étais chez elle.

Elle occupait une maison isolée, à l’extrémité du village, sur la rive droite de la Tèple, petite rivière qui se rue de la montagne et traverse Carlsbad dans sa longueur. En montant l’escalier de l’appartement de la princesse, j’étais troublé : j’allais voir, presque pour la première fois, ce modèle parfait des souffrances humaines, cette Antigone de la chrétienté. Je n’avais pas causé dix minutes dans ma vie avec madame la dauphine ; à peine m’avait-elle adressé, dans le cours rapide de ses prospérités, deux ou trois paroles ; elle s’était toujours montrée embarrassée avec moi. Bien que je n’eusse jamais écrit et parlé d’elle qu’avec une admiration profonde, madame la dauphine avait dû nécessairement nourrir à mon égard les préjugés de ce troupeau d’antichambre, au milieu duquel elle vivait : la famille royale végétait isolée dans cette citadelle de la bêtise et de l’envie, qu’assiégeaient, sans pouvoir y pénétrer, les générations nouvelles.

Un domestique m’ouvrit la porte ; j’aperçus madame la dauphine assise au fond d’un salon sur un sofa ; entre deux fenêtres, brodant à la main un morceau de tapisserie. J’entrai si ému que je ne savais pas si je pourrais arriver jusqu’à la princesse.

Elle releva la tête qu’elle tenait baissée tout contre son ouvrage ; comme pour cacher elle-même son émotion, et, m’adressant la parole, elle me dit : « Je suis heureuse de vous voir, monsieur de Chateaubriand ; le roi m’avait mandé votre arrivée. Vous avez passé la nuit ? vous devez être fatigué. »

Je lui présentai respectueusement les lettres de madame la duchesse de Berry ; elle les prit, les posa sur le canapé près d’elle, et me dit : « Asseyez-vous, asseyez-vous. » Puis elle recommença sa broderie avec un mouvement rapide, machinal et convulsif.

Je me taisais ; madame la dauphine gardait le silence : on entendait le piquer de l’aiguille et le tirer de la laine que la princesse passait brusquement dans le canevas, sur lequel je vis tomber quelques pleurs. L’illustre infortunée les essuya dans ses yeux avec le dos de sa main, et, sans relever la tête, elle me dit : « Comment se porte ma sœur ? Elle est bien malheureuse, bien malheureuse. Je la plains beaucoup, je la plains beaucoup. » Ces mots brefs et répétés cherchaient en vain à nouer une conversation dont les expressions manquaient aux deux interlocuteurs. La rougeur des yeux de la dauphine, causée par l’habitude des larmes, lui donnait une beauté qui la faisait ressembler à la Vierge du Spasimo.

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