Mémoires d’outre-tombe (page 90)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Madame, répondis-je enfin, madame la duchesse de Berry est bien malheureuse, sans doute ; elle m’a chargé de venir remettre ses enfants sous votre protection pendant sa captivité. C’est un grand soulagement de penser que Henri V retrouve dans Votre Majesté une seconde mère. »

Pascal a eu raison de mêler la grandeur et la misère de l’homme : qui pourrait croire que madame la dauphine comptât pour quelque chose ces titres de reine, de Majesté, qui lui étaient si naturels et dont elle avait connu la vanité ? Eh bien ! le mot de Majesté fut pourtant un mot magique ; il rayonna sur le front de la princesse dont il écarta un moment les nuages ; ils revinrent bientôt s’y replacer comme un diadème.

« Oh ! non, non, monsieur de Chateaubriand, me dit la princesse en me regardant et cessant son ouvrage, je ne suis pas reine. — Vous l’êtes, madame, vous l’êtes par les lois du royaume : monseigneur le dauphin n’a pu abdiquer que parce qu’il a été roi. La France vous regarde comme sa reine, et vous serez la mère de Henri V. »

La dauphine ne disputa plus : cette petite faiblesse, en la rendant à la femme, voilait l’éclat de tant de grandeurs diverses, leur donnait une sorte de charme et les mettait plus en rapport avec la condition humaine.

Je lus à haute voix ma lettre de créance, dans laquelle madame la duchesse de Berry m’expliquait son mariage, m’ordonnait de me rendre à Prague, demandait à conserver son titre de princesse française, et mettait ses enfants sous la garde de sa sœur.

La princesse avait repris sa broderie ; elle me dit après la lecture : « Madame la duchesse de Berry a raison de compter sur moi. C’est très bien, monsieur de Chateaubriand, très bien : je plains beaucoup ma belle-sœur, vous le lui direz. »

Cette insistance de madame la dauphine à dire qu’elle plaignait madame la duchesse de Berry, sans aller plus loin, me fit voir combien, au fond, il y avait peu de sympathie entre ces deux âmes. Il me paraissait aussi qu’un mouvement involontaire avait agité le cœur de la sainte. Rivalité de malheur ! La fille de Marie-Antoinette n’avait pourtant rien à craindre dans cette lutte ; la palme lui serait restée.

« Si Madame, repris-je, voulait lire la lettre que madame la duchesse de Berry lui écrit, et celle qu’elle adresse à ses enfants, elle y trouverait peut-être de nouveaux éclaircissements. J’espère que Madame me remettra une lettre à porter à Blaye. »

Les lettres étaient tracées au citron. « Je n’entends rien à cela, dit la princesse, comment allons-nous faire ? » Je proposai le moyen d’un réchaud avec quelques éclisses de bois blanc ; Madame tira la sonnette dont le cordon descendait derrière le sofa. Un valet de chambre vint, reçut les ordres et dressa l’appareil sur le palier, à la porte du salon. Madame se leva et nous allâmes au réchaud. Nous le mîmes sur une petite table adjoignant la rampe de l’escalier. Je pris une des deux lettres et la présentai parallèlement à la flamme. Madame la dauphine me regardait et souriait parce que je ne réussissais pas. Elle me dit : « Donnez, donnez, je vais essayer à mon tour. » Elle passa la lettre au-dessus de la flamme ; la grande écriture ronde de madame la duchesse de Berry parut : même opération pour la seconde lettre. Je félicitai Madame de son succès. Étrange scène : la fille de Louis XVI déchiffrant avec moi, au haut d’un escalier à Carlsbad, les caractères mystérieux que la captive de Blaye envoyait à la captive du Temple !

Nous revînmes nous asseoir dans le salon. La dauphine lut la lettre qui lui était adressée. Madame la duchesse de Berry remerciait sa sœur de la part qu’elle avait prise à son infortune, lui recommandait ses enfants et plaçait particulièrement son fils sous la tutelle des vertus de sa tante. La lettre aux enfants était quelques mots de tendresse. La duchesse de Berry invitait Henri à se rendre digne de la France.

Madame la dauphine me dit : « Ma sœur me rend justice, j’ai bien pris part à ses peines. Elle a dû beaucoup souffrir, beaucoup souffrir. Vous lui direz que j’aurai soin de M. le duc de Bordeaux. Je l’aime bien. Comment l’avez-vous trouvé ? Sa santé est bonne, n’est-ce pas ? Il est fort, quoiqu’un peu nerveux. »

Je passai deux heures en tête-à-tête avec Madame, honneur qu’on a rarement obtenu : elle paraissait contente. Ne m’ayant jamais connu que sur des récits ennemis, elle me croyait sans doute un homme violent, bouffi de mon mérite ; elle me savait gré d’avoir figure humaine et d’être un bon garçon. Elle me dit avec cordialité : « Je vais me promener pour le régime des eaux ; nous dînerons à trois heures, vous viendrez si vous n’avez pas besoin de vous coucher. Je veux vous voir tant que cela ne vous fatiguera pas. »

Je ne sais à quoi je devais mon succès ; mais certainement la glace était rompue, la prévention effacée ; ces regards qui s’étaient attachés, au Temple, sur les yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, s’étaient reposés avec bienveillance sur un pauvre serviteur.

Toutefois, si j’étais parvenu à mettre la dauphine à l’aise, je me sentais extrêmement contraint : la peur de dépasser certain niveau m’ôtait jusqu’à cette faculté des choses communes que j’avais auprès de Charles X. Soit que je n’eusse pas le secret de tirer de l’âme de Madame ce qui s’y trouve de sublime ; soit que le respect que j’éprouvais fermât le chemin à la communication de la pensée, je sentais une stérilité désolante qui venait de moi.

À trois heures, j’étais revenu chez madame la dauphine. J’y rencontrai madame la comtesse Esterhazy et sa fille, madame d’Agoult, MM. O’Hégerty fils et de Trogoff ; ils avaient l’honneur de dîner chez la princesse. La comtesse Esterhazy, jadis belle, est encore bien : elle avait été liée à Rome avec M. le duc de Blacas. On assure qu’elle se mêle de politique et qu’elle instruit M. le prince de Metternich de tout ce qu’elle apprend. Quand, au sortir du Temple, Madame fut envoyée à Vienne, elle rencontra la comtesse Esterhazy qui devint sa compagne. Je remarquais qu’elle écoutait attentivement mes paroles ; elle eut le lendemain la naïveté de dire devant moi qu’elle avait passé la nuit à écrire. Elle se disposait à partir pour Prague, une entrevue secrète était fixée dans un lieu convenu avec M. de Blacas ; de là elle se rendait à Vienne. Vieux attachements rajeunis par l’espionnage ! Quelles affaires, et quels plaisirs ! Mademoiselle Esterhazy n’est pas jolie, elle a l’air spirituel et méchant.

La vicomtesse d’Agoult, aujourd’hui dévote, est une personne importante comme on en trouve dans tous les cabinets des princesses. Elle a poussé sa famille tant qu’elle a pu, en s’adressant à tout le monde, particulièrement à moi : j’ai eu le bonheur de placer ses neveux ; elle en avait autant que feu l’archichancelier Cambacérès.

Le dîner fut si mauvais et si exigu que j’en sortis mourant de faim ; il était servi dans le salon même de madame la dauphine, car elle n’avait point de salle à manger. Après le repas, on enleva la table ; Madame revint s’asseoir sur le sofa, reprit son ouvrage, et nous fîmes cercle autour. Trogoff conta des histoires, Madame les aime. Elle s’occupe particulièrement des femmes. Il fut question de la duchesse de Guiche : « Ses tresses ne lui vont pas bien, » dit la dauphine, à mon grand étonnement.

De son sofa, Madame voyait à travers la fenêtre ce qui se passait au dehors : elle nommait les promeneurs et les promeneuses. Arrivèrent deux petits chevaux, avec deux jockeys vêtus à l’écossaise ; Madame cessa de travailler, regarda beaucoup et dit : « C’est madame…… (j’ai oublié le nom) qui va dans la montagne avec ses enfants. » Marie-Thérèse curieuse, sachant les habitudes du voisinage, la princesse des trônes et des échafauds descendue des hauteurs de sa vie au niveau des autres femmes, m’intéressait singulièrement ; je l’observais avec une sorte d’attendrissement philosophique.

À cinq heures, la dauphine s’alla promener en calèche ; à sept, j’étais revenu à la soirée. Même établissement : Madame sur le sofa, les personnes du dîner et cinq ou six jeunes et vieilles buveuses d’eau élargissant le cercle. La dauphine faisait des efforts touchants, mais visibles, pour être gracieuse ; elle adressait un mot à chacun. Elle me parla plusieurs fois, en affectant de me nommer pour me faire connaître ; mais, entre chaque phrase, elle retombait dans une distraction. Son aiguille multipliait ses mouvements, son visage se rapprochait de sa broderie ; j’apercevais la princesse de profil, et je fus frappé d’une ressemblance sinistre : Madame a pris l’air de son père ; quand je voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la chute du glaive.

À huit heures et demie, la soirée finit ; je me couchai accablé de sommeil et de lassitude.

Le vendredi, trente-et-un de mai, j’étais debout à cinq heures ; à six, je me rendis au Mühlenbad (bain du moulin) : les buveurs et les buveuses se pressaient autour de la fontaine, se promenaient sous la galerie de bois à colonnes, ou dans le jardin attenant à cette galerie. Madame la dauphine arriva, vêtue d’une mesquine robe de soie grise ; elle portait sur ses épaules un châle usé et sur sa tête un vieux chapeau. Elle avait l’air d’avoir raccommodé ses vêtements, comme sa mère à la Conciergerie. M. O’Hégerty, son écuyer, lui donnait le bras. Elle se mêla à la foule et présenta sa tasse aux femmes qui puisent l’eau de la source. Personne ne faisait attention à madame la comtesse de Marnes. Marie-Thérèse, sa grand’mère, bâtit en 1762 la maison dite du Mühlenbad : elle octroya aussi à Carlsbad les cloches qui devaient appeler sa petite-fille au pied de la croix.

Madame étant entrée dans le jardin, je m’avançai vers elle : elle sembla surprise de cette flatterie de courtisan. Je m’étais rarement levé si matin pour les personnes royales, hors peut-être le 13 février 1820, lorsque j’allai chercher le duc de Berry à l’Opéra. La princesse me permit de faire cinq ou six tours de jardin à ses côtés, causa avec bienveillance, me dit qu’elle me recevrait à deux heures et me donnerait une lettre. Je la quittai par discrétion ; je déjeunai à la hâte, et j’employai le temps qui me restait à parcourir la vallée.

Carlsbad, 1er juin 1833.

Comme Français, je ne trouvais à Carlsbad que des souvenirs pénibles. Cette ville prend son nom de Charles IV, roi de Bohême, qui s’y vint guérir de trois blessures reçues à Crécy, en combattant auprès de son père Jean. Lobkowitz prétend que Jean fut tué par un Écossais ; circonstance ignorée des historiens.

Sed cum Gallorum fines et amica tuetur

Arva, caledonia cuspide fossus obit.

« Tandis qu’il défend les confins des Gaules et les champs amis, il meurt percé d’une lance calédonnienne. »

Le poète n’aurait-il pas mis Caledonia pour la quantité ? En 1346, Édouard était en guerre avec Robert Bruce, et les Écossais étaient alliés de Philippe.

La mort de Jean de Bohême l’Aveugle, à Crécy, est une des aventures les plus héroïques et les plus touchantes de la chevalerie. Jean voulait aller au secours de son fils Charles ; il dit à ses compagnons : « Seigneurs, vous êtes mes amis : je vous requiers que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d’espée ; ils répondirent que volontiers ils le feroient… Le roi de Bohême alla si avant, qu’il férit un coup de son espée, voire plus de quatre, et recombattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie ; et si avant s’y boutèrent sur les Anglois, que tous y demourèrent et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur, et tous leurs chevaux liés ensemble. »

On ne sait guère que Jean de Bohême était enterré à Montargis, dans l’église des Dominicains, et qu’on lisait sur sa tombe ce reste d’une inscription effacée : « Il trépassa à la tête de ses gens, ensemblement les recommandant à Dieu le Père. Priez Dieu pour ce doux roi. »

Puisse ce souvenir d’un Français expier l’ingratitude de la France, lorsqu’aux jours de nos nouvelles calamités nous épouvantâmes le ciel par nos sacrilèges et jetâmes hors de sa tombe un prince mort pour nous aux jours de nos anciens malheurs !

À Carlsbad, les chroniques racontent que Charles IV, fils du roi Jean, étant à la chasse, un de ses chiens s’élançant après un cerf tomba du haut d’une colline dans un bassin d’eau bouillante. Ses hurlements firent accourir les chasseurs, et la source du Sprudel fut découverte. Un pourceau qui s’échauda dans les eaux de Tœplitz les indiqua à des pâtres.

Telles sont les traditions germaniques. J’ai passé à Corinthe ; les débris du temple des courtisanes étaient dispersés sur les cendres de Glycère ; mais la fontaine Pirène, née des pleurs d’une nymphe, coulait encore parmi les lauriers-roses où volait, au temps des Muses, le cheval Pégase. La vague d’un port sans vaisseaux baignait des colonnes tombées, dont le chapiteau trempait dans la mer, comme la tête de jeunes filles noyées étendues sur le sable ; le myrte avait poussé dans leur chevelure et remplaçait la feuille d’acanthe : voilà les traditions de la Grèce.

On compte à Carlsbad huit fontaines ; la plus célèbre est le Sprudel, découverte par le limier. Cette fontaine émerge de la terre entre l’église et la Tèple avec un bruit creux et une vapeur blanche ; elle saute par bonds irréguliers à six ou sept pieds de haut. Les sources de l’Islande sont seules supérieures au Sprudel, mais nul ne vient chercher la santé dans les déserts de l’Hécla, où la vie expire ; où le jour de l’été, sortant du jour, n’a ni couchant ni aurore ; où la nuit de l’hiver, renaissant de la nuit, est sans aube et sans crépuscule.

L’eau du Sprudel cuit les œufs et sert à laver la vaisselle ; ce beau phénomène est entré au service des ménagères de Carlsbad : image du génie qui se dégrade en prêtant sa puissance à des œuvres viles.

M. Alexandre Dumas a fait une traduction libre de l’ode latine de Lobkowitz sur le Sprudel :

Fons heliconianum, etc.

Fontaine consacrée aux hymnes du poète,

Quel est donc le foyer de ta chaleur secrète ?

D’où vient ton lit brûlant et de soufre et de chaux ?

La flamme dont l’Etna n’embrase plus les nues

S’ouvre-t-elle vers toi des routes inconnues,

Ou, voisine du Styx, fait-il bouillir tes eaux ?

Carlsbad est le rendez-vous ordinaire des souverains ; ils devraient bien s’y guérir de la couronne pour eux et pour nous.

On publie une liste quotidienne des visiteurs du Sprudel : sur les anciens rôles on lit les noms des poètes et des hommes de lettres les plus éclairés du Nord, Gurowsky, Dunker, Weisse, Herder, Gœthe ; j’aurais voulu y trouver celui de Schiller, objet de ma préférence. Dans la feuille du jour, parmi les arrivants obscurs, on remarque le nom de la comtesse de Marnes ; il est seulement imprimé en petites capitales.

En 1830, au moment même de la chute de la famille royale à Saint-Cloud, la veuve et les filles de Christophe prenaient les eaux de Carlsbad. LL. MM. haïtiennes sont retirées en Toscane auprès des Majestés napoléoniennes. La plus jeune fille du roi Christophe, très instruite et fort jolie, est morte à Pise : sa beauté d’ébène repose libre sous les portiques du Campo-Santo, loin du champ des cannes et des mangliers à l’ombre desquels elle était née esclave.

On a vu à Carlsbad, en 1826, une Anglaise de Calcutta passée du figuier banian à l’olivier de Bohême, du soleil du Gange à celui de la Tèple ; elle s’éteignait comme un rayon du ciel indien égaré dans le froid et la nuit. Le spectacle des cimetières, dans les lieux consacrés à la santé, est mélancolique : là sommeillent de jeunes femmes étrangères les unes aux autres, sur leurs tombeaux sont gravés le nombre de leurs jours et l’indication de leur patrie : on croit parcourir une serre où l’on cultive des fleurs de tous les climats et dont les noms sont écrits sur une étiquette aux pieds de ces fleurs.

La loi indigène est venue au devant des besoins de la mort exotique ; prévoyant le décès des voyageurs loin de leur pays, elle a permis d’avance les exhumations. J’aurais donc pu dormir dans le cimetière de Saint-André une dizaine d’années, et rien n’aurait entravé les dispositions testamentaires de ces Mémoires. Si madame la dauphine décédait ici, les lois françaises permettraient-elles le retour de ses cendres ? Ce serait un point de controverse entre les sorboniqueurs de la doctrine et les casuistes de proscription.

Les eaux de Carlsbad sont, assure-t-on, bonnes pour le foie et mauvaises pour les dents. Quant au foie, je n’en sais rien, mais il y a beaucoup d’édentés à Carlsbad ; les années plus que les eaux sont peut-être coupables du fait : le temps est un insigne menteur et un grand arracheur de dents.

Ne vous semble-t-il pas que je recommence le chef-d’œuvre d’un inconnu? un mot me mène à un autre ; je m’en vais en Islande et aux Indes.

Voilà les Apennins et voici le Caucase.

Et pourtant je ne suis pas encore sorti de la vallée de la Tèple.

Pour voir d’un coup d’œil la Vallée de la Tèple, je gravis une colline, à travers un bois de pins : les colonnes perpendiculaires de ces arbres formaient un angle aigu avec le sol incliné ; les uns avaient leurs cimes, les deux tiers, la moitié, le quart de leur tronc où les autres avaient leur pied.

J’aimerai toujours les bois : la flore de Carlsbad, dont le souffle avait brodé les gazons sous mes pas, me paraissait charmante ; je retrouvais la laîche digitée, la belladone vulgaire, la salicaire commune, le millepertuis, le muguet vivace, le saule cendré : doux sujets de mes premières anthologies.

Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses réminiscences aux tiges de ces plantes que je reconnais en passant. Vous souvenez-vous de mes études botaniques chez les Siminoles, de mes œnothères, de mes nymphéas dont je parais mes Floridiennes, des guirlandes de clématite dont elles enlaçaient la tortue, de notre sommeil dans l’île au bord du lac, de la pluie de roses du magnolia qui tombait sur nos têtes ? Je n’ose calculer l’âge qu’aurait à présent ma volage fille peinte ; que cueillerais-je aujourd’hui sur son front ? les rides qui sont sur le mien. Elle dort sans doute à l’éternité sous les racines d’une cyprière de l’Alabama ; et moi qui porte en ma mémoire ces souvenirs lointains, ignorés, je vis ! Je suis en Bohême, non pas avec Atala et Céluta, mais auprès de madame la dauphine qui va me donner une lettre pour madame la duchesse de Berry.

À une heure, j’étais aux ordres de madame la dauphine.

« Vous voulez partir aujourd’hui, monsieur de Chateaubriand ?

« — Si Votre Majesté le permet. Je tâcherai de retrouver en France madame de Berry ; autrement je serais obligé de faire le voyage de Sicile, et Son Altesse Royale serait trop longtemps privée de la réponse qu’elle attend,

« — Voilà un billet pour elle. J’ai évité de prononcer votre nom pour ne pas vous compromettre en cas d’événement. Lisez. »

Je lus le billet ; il était tout entier de la main de madame la dauphine : je l’ai copié exactement.

« Carlsbad, ce 31 mai 1833.

« J’ai éprouvé une vraie satisfaction, ma chère sœur, à recevoir enfin directement de vos nouvelles. Je vous plains de toute mon âme. Comptez toujours sur mon intérêt constant pour vous et surtout pour vos chers enfants, qui me seront plus précieux que jamais. Mon existence, tant qu’elle durera, leur sera consacrée. Je n’ai pas encore pu faire vos commissions à notre famille, ma santé ayant exigé que je vinsse ici prendre les eaux. Mais je m’en acquitterai aussitôt mon retour près d’elle, et croyez que nous n’aurons, eux et moi, jamais que les mêmes sentiments sur tout.

« Adieu, ma chère sœur, je vous plains du fond de mon cœur, et vous embrasse tendrement.

« M. T. »

Je fus frappé de la réserve de ce billet : quelques expressions vagues d’attachement couvraient mal la sécheresse du fond. J’en fis la remarque respectueuse, et plaidai de nouveau la cause de l’infortunée prisonnière. Madame me répondit que le roi en déciderait. Elle me promit de s’intéresser à sa sœur ; mais il n’y avait rien de cordial ni dans la voix ni dans le ton de la dauphine ; on y sentait plutôt une irritation contenue. La partie me sembla perdue quant à la personne de ma cliente. Je me rabattis sur Henri V. Je crus devoir à la princesse la sincérité dont j’avais toujours usé à mes risques et périls pour éclairer les Bourbons ; je lui parlai sans détour et sans flatterie de l’éducation de M. le duc de Bordeaux.

« Je sais que Madame a lu avec bienveillance une brochure à la fin de laquelle j’exprimais quelques idées relatives à l’éducation de Henri V. Je crains que les entours de l’enfant ne nuisent à sa cause : MM. de Damas, de Blacas et Latil ne sont pas populaires. »

Madame en convint ; elle abandonna même tout à fait M. de Damas, en disant deux ou trois mots à l’honneur de son courage, de sa probité et de sa religion.

« Au mois de septembre, Henri V sera majeur : Madame ne pense-t-elle pas qu’il serait utile de former auprès de lui un conseil dans lequel on ferait entrer des hommes que la France regarde avec moins de prévention ?

« — Monsieur de Chateaubriand, en multipliant les conseillers, on multiplie les avis : et puis, qui proposeriez-vous au choix du roi ?

« — M. de Villèle. »

Madame, qui brodait, arrêta son aiguille, me regarda avec étonnement, et m’étonna à mon tour par une critique assez judicieuse du caractère et de l’esprit de M. de Villèle. Elle ne le considérait que comme un administrateur habile.

« Madame est trop sévère, lui dis-je : M. de Villèle est un homme d’ordre, de comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les ressources sont infinies ; s’il n’avait eu l’ambition d’occuper la première place, pour laquelle il n’est pas suffisant, c’eût été un ministre à garder éternellement dans le conseil du roi ; on ne le remplacera jamais. Sa présence auprès de Henri V serait du meilleur effet.

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