Mémoires d’outre-tombe (page 91)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« — Je croyais que vous n’aimiez pas M. de Villèle ?

« — Je me mépriserais si, après la chute du trône, je continuais de nourrir le sentiment de quelque mesquine rivalité. Nos divisions royalistes ont déjà fait trop de mal ; je les abjure de grand cœur et suis prêt à demander pardon à ceux qui m’ont offensé. Je supplie Votre Majesté de croire que ce n’est là ni l’étalage d’une fausse générosité, ni une pierre posée en prévision d’une future fortune. Que pourrais-je demander à Charles X dans l’exil ? Si la Restauration arrivait, ne serais-je pas au fond de ma tombe ? »

Madame me regarda avec affabilité ; elle eut la bonté de me louer par ces seuls mots : « C’est très bien, monsieur de Chateaubriand ! » Elle semblait toujours surprise de trouver un Chateaubriand si différent de celui qu’on lui avait peint.

« Il est une autre personne, madame, qu’on pourrait appeler, repris-je : mon noble ami, M. Lainé. Nous étions trois hommes en France qui ne devions jamais prêter serment à Philippe : moi, M. Lainé et M. Royer-Collard. En dehors du gouvernement et dans des positions diverses, nous aurions formé un triumvirat de quelque valeur. M. Lainé a prêté son serment par faiblesse, M. Royer-Collard par orgueil ; le premier en mourra ; le second en vivra, parce qu’il vit de tout ce qu’il fait, ne pouvant rien faire qui ne soit admirable.

« — Vous avez été content de monsieur le duc de Bordeaux ?

« — Je l’ai trouvé charmant. On assure que Votre Majesté le gâte un peu.

« — Oh ! non, non. Sa santé, en avez-vous été content ?

« — Il m’a semblé se porter à merveille ; il est délicat et un peu pâle.

« — Il a souvent de belles couleurs ; mais il est nerveux. — Monsieur le dauphin est fort estimé dans l’armée, n’est-ce pas ? fort estimé ? on se souvient de lui, n’est-ce pas ? »

Cette brusque question, sans liaison avec ce que nous venions de dire, me dévoila une plaie secrète que les jours de Saint-Cloud et de Rambouillet avaient laissée dans le cœur de la dauphine. Elle ramenait le nom de son mari pour se rassurer ; je courus au devant de la pensée de la princesse et de l’épouse ; j’affirmai, avec raison, que l’armée se souvenait toujours de l’impartialité, des vertus, du courage de son généralissime.

Voyant l’heure de la promenade arriver :

« Votre Majesté n’a plus d’ordres à me donner ? je crains d’être importun.

« — Dites à vos amis combien j’aime la France ; qu’ils sachent bien que je suis Française. Je vous charge particulièrement de dire cela ; vous me ferez plaisir de le dire : je regrette bien la France, je regrette beaucoup la France.

« — Ah ! madame, que vous a donc fait cette France ? vous qui avez tant souffert, comment avez-vous encore le mal du pays ?

« — Non, non, monsieur de Chateaubriand, ne l’oubliez pas, dites-leur bien à tous que je suis Française, que je suis Française. »

Madame me quitta ; je fus obligé de m’arrêter dans l’escalier avant de sortir ; je n’aurais pas osé me montrer dans la rue ; mes pleurs mouillent encore ma paupière en retraçant cette scène.

Rentré à mon auberge, je repris mon habit de voyage. Tandis qu’on apprêtait la voiture, Trogoff bavardait ; il me redisait que madame la dauphine était très contente de moi, qu’elle ne s’en cachait pas, qu’elle le racontait à qui voulait l’entendre. « C’est une chose immense que votre voyage ! » criait Trogoff, tâchant de dominer la voix de ses deux rossignols. « Vous verrez les suites de cela ! » Je ne croyais à aucune suite.

J’avais raison ; on attendait le soir même M. le duc de Bordeaux. Bien que tout le monde connût son arrivée, on m’en avait fait mystère. Je me donnai garde de me montrer instruit du secret.

À six heures du soir, je roulais vers Paris. Quelle que soit l’immensité de l’infortune à Prague, la petitesse de la vie de prince réduite à elle-même est désagréable à avaler ; pour en boire la dernière goutte, il faut avoir brûlé son palais et s’être enivré d’une foi ardente. — Hélas ! nouveau Symmaque, je pleure l’abandon des autels ; je lève les mains vers le Capitole ; j’invoque la majesté de Rome ! mais si le dieu était devenu de bois et que Rome ne se ranimât plus dans sa poussière ?

LIVRE IX

Politique générale du moment. — Louis-Philippe. — M. Thiers. — M. de la Fayette. — Armand Carrel. — De quelques femmes : La Louisianaise. — Madame Tastu. — Madame Sand. — M. de Talleyrand.

Paris, rue d’Enfer, 1837.

Si, passant de la politique de la légitimité à la politique générale, je relis ce que j’ai publié sur cette politique dans les années 1831, 1832 et 1833, mes prévisions ont été assez justes.

Louis-Philippe est un homme d’esprit dont la langue est mise en mouvement par un torrent de lieux communs. Il plaît à l’Europe, qui nous reproche de n’en pas connaître la valeur ; l’Angleterre aime à voir que nous ayons, comme elle, détrôné un roi ; les autres souverains délaissent la légitimité, qu’ils n’ont pas trouvée obéissante. Philippe a dominé les hommes qui se sont approchés de lui ; il s’est joué de ses ministres ; les a pris, renvoyés, repris, renvoyés de nouveau après les avoir compromis, si rien aujourd’hui compromet.

La supériorité de Philippe est réelle, mais elle n’est que relative ; placez-le à une époque où la société aurait encore quelque vie, et ce qu’il y a de médiocre en lui apparaîtra. Deux passions gâtent ses qualités : son amour exclusif de ses enfants, son avidité insatiable d’accroître sa fortune : sur ces deux points il aura sans cesse des éblouissements.

Philippe ne sent pas l’honneur de la France comme le sentaient les aînés des Bourbons ; il n’a pas besoin d’honneur : il ne craint que les soulèvements populaires, comme les craignaient les plus proches de Louis XVI. Il est à l’abri sous le crime de son père ; la haine du bien ne pèse pas sur lui : c’est un complice, non une victime.

Ayant compris la lassitude des temps et la vileté des âmes, Philippe s’est mis à l’aise. Des lois d’intimidation sont venues supprimer les libertés, ainsi que je l’avais annoncé dès l’époque de mon discours d’adieu à la Chambre des pairs, et rien n’a remué ; on a usé de l’arbitraire ; on a égorgé dans la rue Transnonain, mitraillé à Lyon, intenté de nombreux procès de presse ; on a arrêté des citoyens, on les a retenus des mois et des années en prison par mesure préventive, et l’on a applaudi. Le pays usé, qui n’entend plus rien, a tout souffert. Il est à peine un homme qu’on ne puisse opposer à lui-même. D’années en années, de mois en mois, nous avons écrit, dit et fait tout le contraire de ce que nous avions écrit, dit et fait. À force d’avoir à rougir, nous ne rougissons plus ; nos contradictions échappent à notre mémoire, tant elles sont multipliées. Pour en finir, nous prenons le parti d’affirmer que nous n’avons jamais varié, ou que nous n’avons varié que par la transformation progressive de nos idées et par notre compréhension éclairée des temps. Les événements si rapides nous ont si promptement vieillis, que quand on nous rappelle nos gestes d’une époque passée, il nous semble que l’on nous parle d’un autre homme que de nous : et puis, avoir varié, c’est avoir fait comme tout le monde.

Philippe n’a pas cru, comme la branche restaurée, qu’il était obligé pour régner de dominer dans tous les villages ; il a jugé qu’il lui suffisait d’être maître de Paris ; or, s’il pouvait jamais rendre la capitale ville de guerre, avec un roulement annuel de soixante mille prétoriens, il se croirait en sûreté. L’Europe le laisserait faire, parce qu’il persuaderait aux souverains qu’il agit dans la vue d’étouffer la révolution dans son vieux berceau, déposant pour gage entre les mains des étrangers les libertés, l’indépendance et l’honneur de la France. Philippe est un sergent de ville : l’Europe peut lui cracher au visage ; il s’essuie, remercie et montre sa patente de roi. D’ailleurs, c’est le seul prince que les Français soient à présent capables de supporter. La dégradation du chef élu fait sa force ; nous trouvons momentanément dans sa personne ce qui suffit à nos habitudes de couronne et à notre penchant démocratique ; nous obéissons à un pouvoir que nous croyons avoir le droit d’insulter ; c’est tout ce qu’il nous faut de liberté : nation à genoux, nous souffletons notre maître, rétablissant le privilège à ses pieds, l’égalité sur sa joue. Narquois et rusé, Louis XI de l’âge philosophique, le monarque de notre choix conduit dextrement sa barque sur une boue liquide. La branche aînée des Bourbons est séchée sauf un bouton ; la branche cadette est pourrie. Le chef inauguré à la maison de ville n’a jamais songé qu’à lui : il sacrifie les Français à ce qu’il croit être sa sûreté. Quand on raisonne sur ce qui conviendrait à la grandeur de la patrie, on oublie la nature du souverain ; il est persuadé qu’il périrait par les moyens qui sauveraient la France ; selon lui, ce qui ferait vivre la royauté tuerait le roi. Du reste, nul n’a le droit de le mépriser, car tout le monde est au niveau du même mépris. Mais, quelles que soient les prospérités qu’il rêve en dernier résultat, ou lui, ou ses enfants ne prospéreront pas, parce qu’il délaisse les peuples dont il tient tout. D’un autre côté, les rois légitimes, délaissant les rois légitimes, tomberont : on ne renie pas impunément son principe. Si des révolutions ont été un instant détournées de leur cours, elles n’en viendront pas moins grossir le torrent qui cave l’ancien édifice : personne n’a joué son rôle, personne ne sera sauvé.

Puisque aucun pouvoir parmi nous n’est inviolable, puisque le sceptre héréditaire est tombé quatre fois depuis trente-huit années, puisque le bandeau royal attaché par la victoire s’est dénoué deux fois de la tête de Napoléon, puisque la souveraineté de Juillet a été incessamment assaillie, il faut en conclure que ce n’est pas la république qui est impossible, mais la monarchie.

La France est sous la domination d’une idée hostile au trône : un diadème dont on reconnaît d’abord l’autorité, puis que l’on foule aux pieds, que l’on reprend ensuite pour le fouler aux pieds de nouveau, n’est qu’une inutile tentation et un symbole de désordre. On impose un maître à des hommes qui semblent l’appeler par leurs souvenirs, et qui ne le supportent plus par leurs mœurs ; on l’impose à des générations qui, ayant perdu la mesure et la décence sociale, ne savent qu’insulter la personne royale ou remplacer le respect par la servilité.

Philippe a dans sa personne de quoi ralentir la destinée, il n’a pas de quoi l’arrêter. Le parti démocratique est seul en progrès, parce qu’il marche vers le monde futur. Ceux qui ne veulent pas admettre les causes générales de destruction pour les principes monarchiques attendent en vain l’affranchissement du joug actuel d’un mouvement des Chambres ; elles ne consentiront point à la réforme, parce que la réforme serait leur mort. De son côté, l’opposition devenue industrielle ne portera jamais au roi de sa fabrique la botte à fond, comme elle l’a portée à Charles X ; elle remue afin d’avoir des places, elle se plaint, elle est hargneuse ; mais lorsqu’elle se trouve face à face de Philippe, elle recule, car si elle veut obtenir le maniement des affaires, elle ne veut pas renverser ce qu’elle a créé et ce par quoi elle vit. Deux frayeurs l’arrêtent : la frayeur du retour de la légitimité, la frayeur du règne populaire ; elle se colle à Philippe qu’elle n’aime pas, mais qu’elle considère comme un préservatif. Bourrée d’emplois et d’argent, abdiquant sa volonté, l’opposition obéit à ce qu’elle sait funeste et s’endort dans la boue ; c’est le duvet inventé par l’industrie du siècle ; il n’est pas aussi agréable que l’autre, mais il coûte moins cher.

Nonobstant toutes ces choses, une souveraineté de quelques mois, si l’on veut même de quelques années, ne changera pas l’irrévocable avenir. Il n’est presque personne qui n’avoue maintenant la légitimité préférable à l’usurpation, pour la sûreté, la liberté, la propriété, comme pour les relations avec l’étranger, car le principe de notre souveraineté actuelle est hostile au principe des souverainetés européennes. Puisqu’il lui plaisait de recevoir l’investiture du trône du bon plaisir et de la science certaine de la démocratie, Philippe a manqué son point de départ : il aurait dû monter à cheval et galoper jusqu’au Rhin, ou plutôt il aurait dû résister au mouvement qui l’emportait sans condition vers une couronne : des institutions plus durables et plus convenables fussent sorties de cette résistance.

On a dit : « M. le duc d’Orléans n’aurait pu rejeter la couronne sans nous plonger dans des troubles épouvantables, » raisonnement des poltrons, des dupes et des fripons. Sans doute des conflits seraient survenus ; mais ils eussent été suivis du retour prompt à l’ordre. Qu’a donc fait Philippe pour le pays ? Y aurait-il eu plus de sang versé par son refus du sceptre, qu’il n’en a coulé pour l’acceptation de ce même sceptre à Paris, à Lyon, à Anvers, dans la Vendée, sans compter ces flots de sang répandus, à propos de notre monarchie élective, en Pologne, en Italie, en Portugal, en Espagne ? En compensation de ces malheurs, Philippe nous a-t-il donné la liberté ? Nous a-t-il apporté la gloire ? Il a passé son temps à mendier sa légitimation parmi les potentats, à dégrader la France en la faisant la suivante de l’Angleterre, en la livrant en otage ; il a cherché à faire venir le siècle à lui, à le rendre vieux avec sa race, ne voulant pas se rajeunir avec le siècle.

Que ne mariait-il son fils aîné à quelque belle plébéienne de sa patrie ? C’eût été épouser la France : cet hymen du peuple et de la royauté aurait fait repentir les rois ; car ces rois, qui ont déjà abusé de la soumission de Philippe, ne se contenteront pas de ce qu’ils ont obtenu : la puissance populaire qui transparaît à travers notre monarchie municipale les épouvante. Le potentat des barricades, pour être complètement agréable aux potentats absolus, devait surtout détruire la liberté de la presse et abolir nos institutions constitutionnelles. Au fond de l’âme, il les déteste autant qu’eux, mais il a des mesures à garder. Toutes ces lenteurs déplaisent aux autres souverains ; on ne peut leur faire prendre patience qu’en leur sacrifiant tout à l’extérieur : pour nous accoutumer à nous faire au dedans les hommes liges de Philippe, nous commençons par devenir les vassaux de l’Europe.

J’ai dit cent fois et je le répéterai encore, la vieille société se meurt. Pour prendre le moindre intérêt à ce qui existe, je ne suis ni assez bonhomme, ni assez charlatan, ni assez déçu par mes espérances. La France, la plus mûre des nations actuelles, s’en ira vraisemblablement la première. Il est probable que les aînés des Bourbons, auxquels je mourrai attaché, ne trouveraient même pas aujourd’hui un abri durable dans la vieille monarchie. Jamais les successeurs d’un monarque immolé n’ont porté longtemps après lui sa robe déchirée, il y a défiance de part et d’autre : le prince n’ose plus se reposer sur la nation, la nation ne croit plus que la famille rétablie lui puisse pardonner. Un échafaud élevé entre un peuple et un roi les empêche de se voir : il y a des tombes qui ne se referment jamais. La tête de Capet était si haute, que les petits bourreaux furent obligés de l’abattre pour prendre sa couronne, comme les Caraïbes coupaient le palmier afin d’en cueillir le fruit. La tige des Bourbons s’était propagée dans les divers troncs qui, se courbant, prenaient racine et se relevaient provins superbes : cette famille, après avoir été l’orgueil des autres races royales, semble en être devenue la fatalité.

Mais serait-il plus raisonnable de croire que les descendants de Philippe auraient plus de chances de régner que le jeune héritier de Henri IV ? On a beau combiner diversement les idées politiques, les vérités morales restent immuables. Il est des réactions inévitables, enseignantes, magistrales, vengeresses. Le monarque qui nous initia à la liberté, Louis XVI, a été forcé d’expier dans sa personne le despotisme de Louis XIV et la corruption de Louis XV ; et l’on pourrait admettre que Louis-Philippe, lui ou sa lignée, ne payerait pas la dette de la dépravation de la régence ? Cette dette n’a-t-elle pas été contractée de nouveau par Égalité à l’échafaud de Louis XVI, et Philippe son fils n’a-t-il pas augmenté le contrat paternel, lorsque, tuteur infidèle, il a détrôné son pupille ? Égalité en perdant la vie n’a rien racheté ; les pleurs du dernier soupir ne rachètent personne : ils ne mouillent que la poitrine et ne tombent pas sur la conscience. Si la branche d’Orléans pouvait régner au droit des vices et des crimes de ses aïeux, où serait donc la Providence ? Jamais plus effroyable tentation n’aurait ébranlé l’homme de bien. Ce qui fait notre illusion, c’est que nous mesurons les desseins éternels sur l’échelle de notre courte vie. Nous passons trop promptement pour que la punition de Dieu puisse toujours se placer dans le court moment de notre existence : la punition descend à l’heure venue ; elle ne trouve plus le premier coupable, mais elle trouve sa race qui laisse l’espace pour agir.

En s’élevant dans l’ordre universel, ce règne de Louis-Philippe, quelle que soit sa durée, ne sera qu’une anomalie, qu’une infraction momentanée aux lois permanentes de la justice : elles sont violées, ces lois, dans un sens borné et relatif ; elles sont suivies dans un sens limité et général. D’une énormité en apparence consentie du ciel, il faut tirer une conséquence plus haute ; il faut en déduire la preuve chrétienne de l’abolition même de la royauté. C’est cette abolition, non un châtiment individuel, qui deviendrait l’expiation de la mort de Louis XVI ; nul ne serait admis, après ce juste, à ceindre le diadème, témoin Napoléon le Grand et Charles X le Pieux. Pour achever de rendre la couronne odieuse, il aurait été permis au fils du régicide de se coucher un moment en faux roi dans le lit sanglant du martyr.

Au reste, tous ces raisonnements, si justes qu’ils soient, n’ébranleront jamais ma fidélité à mon jeune roi ; ne dût-il lui rester que moi en France, je serai toujours fier d’avoir été le dernier sujet de celui qui devait être le dernier roi.

La révolution de Juillet a trouvé son roi ; a-t-elle trouvé son représentant ? J’ai peint à différentes époques les hommes qui, depuis 1789 jusqu’à ce jour, ont paru sur la scène. Ces hommes tenaient plus ou moins à l’ancienne race humaine : on avait une échelle de proportion pour les mesurer. On est arrivé à des générations qui n’appartiennent plus au passé ; étudiées au microscope, elles ne semblent pas capables de vie, et pourtant elles se combinent avec des éléments dans lesquels elles se meuvent ; elles trouvent respirable un air qu’on ne saurait respirer. L’avenir inventera peut-être des formules pour calculer les lois d’existence de ces êtres ; mais le présent n’a aucun moyen de les apprécier.

Sans donc pouvoir expliquer l’espèce changée, on remarque çà et là quelques individus que l’on peut saisir, parce que des défauts particuliers ou des qualités distinctes les font sortir de la foule. M. Thiers, par exemple, est le seul homme que la révolution de Juillet ait produit. Il a fondé l’école admirative de la Terreur, école à laquelle il appartient. Si les hommes de la Terreur, ces renieurs et reniés de Dieu, étaient de si grands hommes, l’autorité de leur jugement devrait peser ; mais ces hommes, en se déchirant, déclarent que le parti qu’ils égorgent est un parti de coquins. Voyez ce que madame Roland dit de Condorcet, ce que Barbaroux, principal acteur du 10 août, pense de Marat, ce que Camille Desmoulins écrit contre Saint-Just. Faut-il apprécier Danton d’après l’opinion de Robespierre, ou Robespierre d’après l’opinion de Danton ? Lorsque les conventionnels ont une si pauvre idée les uns des autres, comment, sans manquer au respect qu’on leur doit, avoir une opinion différente de la leur ?

Dans son esprit matériel, le jacobinisme ne s’aperçoit pas que la Terreur a failli, faute d’être capable de remplir les conditions de sa durée. Elle n’a pu arriver à son but, parce qu’elle n’a pu faire tomber assez de têtes ; il lui en aurait fallu quatre ou cinq cent mille de plus ; or, le temps manque à l’exécution de ces longs massacres ; il ne reste que des crimes inachevés dont on ne saurait cueillir le fruit, le dernier soleil de l’orage n’ayant pas fini de le mûrir.

Le secret des contradictions des hommes du jour est dans la privation du sens moral, dans l’absence d’un principe fixe et dans le culte de la force : quiconque succombe est coupable et sans mérite, du moins sans ce mérite qui s’assimile aux événements. Derrière les phrases libérales des dévots de la Terreur, il ne faut voir que ce qui s’y cache : le succès divinisé. N’adorez la Convention que comme on adore un tyran. La Convention renversée, passez avec votre bagage de libertés au Directoire, puis à Bonaparte, et cela sans vous douter de votre métamorphose, sans que vous pensiez avoir changé. Dramatiste juré, tout en regardant les Girondins comme de pauvres diables parce qu’ils sont vaincus, n’en tirez pas moins de leur mort un tableau fantastique : ce sont de beaux jeunes hommes marchant, couronnés de fleurs, au sacrifice. Les Girondins, faction lâche, qui parlèrent en faveur de Louis XVI et votèrent son exécution, ont fait, il est vrai, merveille à l’échafaud ; mais qui ne donnait pas alors tête baissée sur la mort ? Les femmes se distinguèrent par leur héroïsme ; les jeunes filles de Verdun montèrent à l’autel comme Iphigénie ; les artisans, sur qui l’on se tait prudemment, ces plébéiens dont la Convention fit une moisson si large, bravaient le fer du bourreau aussi résolûment que nos grenadiers le fer de l’ennemi. Contre un prêtre et un noble, la Convention immola des milliers d’ouvriers dans les dernières classes du peuple : c’est ce dont on ne se veut jamais souvenir.

M. Thiers fait-il état de ses principes ? Pas le moins du monde : il a préconisé le massacre, et il prêcherait l’humanité d’une manière tout aussi édifiante ; il se donnait pour fanatique des libertés, et il a opprimé Lyon, fusillé dans la rue Transnonain, et soutenu envers et contre tout les lois de septembre : s’il lit jamais ceci, il le prendra pour un éloge.

Devenu président du conseil et ministre des affaires étrangères, M. Thiers s’extasie aux intrigues diplomatiques de l’école Talleyrand ; il s’expose à se faire prendre pour un turlupin à la suite, faute d’aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux et des grandeurs de l’âme, mais il ne faut pas le dire, avant d’avoir amené le monde subjugué à s’asseoir aux orgies de Grand-Vaux.

Du reste, M. Thiers mêle à des mœurs inférieures un instinct élevé ; tandis que les survivants féodaux, devenus cancres, se sont faits régisseurs de leurs terres, lui, M. Thiers, grand seigneur de renaissance, voyage en nouvel Atticus, achète sur les chemins des objets d’art et ressuscite la prodigalité de l’antique aristocratie : c’est une distinction ; mais s’il sème avec autant de facilité qu’il recueille, il devrait être plus en garde contre la camaraderie de ses anciennes habitudes : la considération est un des ingrédients de la personne publique.

Agité par sa nature de vif-argent, M. Thiers a prétendu aller tuer à Madrid l’anarchie que j’y avais renversée en 1823 : projet d’autant plus hardi que M. Thiers luttait avec les opinions de Louis-Philippe. Il se peut supposer un Bonaparte ; il peut croire que son taille-plume n’est qu’un allongement de l’épée napoléonienne ; il peut se persuader être un grand général, il peut rêver la conquête de l’Europe, par la raison qu’il s’en est constitué le narrateur et qu’il fait très inconsidérément revenir les cendres de Napoléon. J’acquiesce à toutes ces prétentions ; je dirai seulement, quant à l’Espagne, qu’au moment où M. Thiers pensait à l’envahir, ses calculs le trompaient ; il aurait perdu son roi en 1836, et je sauvai le mien en 1823. L’essentiel est donc de faire à point ce qu’on veut faire ; il existe deux forces : la force des hommes et la force des choses ; quand l’une est en opposition à l’autre, rien ne s’accomplit. À l’heure actuelle Mirabeau ne remuerait personne, bien que sa corruption ne lui nuirait point : car présentement nul n’est décrié pour ses vices ; on n’est diffamé que pour ses vertus.

M. Thiers a l’un de ces trois partis à prendre : se déclarer le représentant de l’avenir républicain ; ou se percher sur la monarchie contrefaite de Juillet comme un singe sur le dos d’un chameau, ou ranimer l’ordre impérial. Ce dernier parti serait du goût de M. Thiers ; mais l’Empire sans empereur, est-ce possible ? Il est plus naturel de croire que l’auteur de l’Histoire de la Révolution se laissera absorber par une ambition vulgaire : il voudra demeurer ou rentrer au pouvoir ; afin de garder ou de reprendre sa place, il chantera toutes les palinodies que le moment ou son intérêt sembleront lui demander ; à se dépouiller devant le public, il y a audace, mais M. Thiers est-il assez jeune pour que sa beauté lui serve de voile ?

Deutz et Judas mis à part, je reconnais dans M. Thiers un esprit souple, prompt, fin, malléable, peut-être héritier de l’avenir, comprenant tout, hormis la grandeur qui vient de l’ordre moral ; sans jalousie, sans petitesse et sans préjugé, il se détache sur le fond terne et obscur des médiocrités du temps. Son orgueil excessif n’est pas encore odieux, parce qu’il ne consiste point à mépriser autrui. M. Thiers a des ressources, de la variété, d’heureux dons ; il s’embarrasse peu des différences d’opinion, ne garde point rancune, ne craint pas de se compromettre, rend justice à un homme, non pour sa probité ou pour ce qu’il pense, mais pour ce qu’il vaut ; ce qui ne l’empêcherait pas de nous faire tous étrangler, le cas échéant. M. Thiers n’est pas ce qu’il peut être ; les années le modifieront, à moins que l’enflure de l’amour-propre ne s’y oppose. Si sa cervelle tient bon et qu’il ne soit pas emporté par un coup de tête, les affaires révéleront en lui des supériorités inaperçues. Il doit promptement croître ou décroître ; il y a des chances pour que M. Thiers devienne un grand ministre ou reste un brouillon.

M. Thiers a déjà manqué de résolution quand il tenait entre ses mains le sort du monde : s’il eût donné l’ordre d’attaquer la flotte anglaise, supérieurs en force comme nous l’étions dans la Méditerranée, notre succès était assuré ; les flottes turques et égyptiennes, réunies dans le port d’Alexandrie, seraient venues augmenter notre flotte ; un succès obtenu sur l’Angleterre eût électrisé la France. On aurait trouvé à l’instant 150 000 hommes pour entrer en Bavière et pour se jeter sur quelque point de l’Italie, où rien n’était préparé en prévision d’une attaque. Le monde entier pouvait encore une fois changer de face. Notre agression eût-elle été juste ? C’est une autre affaire ; mais nous aurions pu demander à l’Europe si elle avait agi loyalement envers nous dans des traités où, abusant de la victoire, la Russie et l’Allemagne s’étaient démesurément agrandies, tandis que la France avait été réduite à ses anciennes frontières rognées. Quoi qu’il en soit, M. Thiers n’a pas osé jouer sa dernière carte ; en regardant sa vie, il ne s’est pas trouvé assez appuyé, et cependant c’est parce qu’il ne mettait rien au jeu qu’il aurait pu tout jouer. Nous sommes tombés sous les pieds de l’Europe ; une pareille occasion de nous relever ne se présentera peut-être de longtemps.

En dernier résultat, M. Thiers, pour sauver son système, a réduit la France à un espace de quinze lieues qu’il a fait hérisser de forteresses ; nous verrons bien si l’Europe a raison de rire de cet enfantillage du grand penseur.

Et voilà comment, entraîné par ma plume, j’ai consacré plus de pages à un homme incertain d’avenir que je n’en ai donné à des personnages dont la mémoire est assurée. C’est un malheur du trop long vivre : je suis arrivé à une époque de stérilité où la France ne voit plus courir que des générations maigres : Lupa carca nella sua magrezza. Ces mémoires diminuent d’intérêt avec les jours survenus, diminuent de ce qu’ils pouvaient emprunter de la grandeur des événements ; ils se termineront, j’en ai peur, comme les filles d’Achéloüs. L’empire romain, magnifiquement annoncé par Tite-Live, se resserre et s’éteint obscur dans les récits de Cassiodore. Vous étiez plus heureux, Thucydide et Plutarque, Salluste et Tacite, quand vous racontiez les partis qui divisaient Athènes et Rome ! Vous étiez certains du moins de les animer, non seulement par votre génie, mais encore par l’éclat de la langue grecque et la gravité de la langue latine ! Que pourrions-nous raconter de notre société finissante, nous autres Welches, dans notre jargon confiné à d’étroites et barbares limites ? Si ces dernières pages reproduisaient nos rebâchages de tribune, ces éternelles définitions de nos droits, nos pugilats de porte-feuilles, seraient-elles, dans cinquante ans d’ici, autre chose que les inintelligibles colonnes d’une vieille gazette ? Sur mille et une conjectures, une seule se trouverait-elle vraie ? Qui prévoirait les étranges bonds et écarts de la mobilité de l’esprit français ? Qui pourrait comprendre comment ses exécrations et ses engouements, ses malédictions et ses bénédictions se transmuent sans raison apparente ? Qui saurait deviner et expliquer comment il adore et déteste tour à tour, comment il dérive d’un système politique, comment, la liberté à la bouche et le servage au cœur, il croit le matin à une vérité et est persuadé le soir d’une vérité contraire ? Jetez-nous quelques grains de poussière ; abeilles de Virgile, nous cesserons notre mêlée pour nous envoler ailleurs.

Si par hasard il se remue encore quelque chose de grand ici-bas, notre patrie demeurera couchée. D’une société qui se décompose, les flancs sont inféconds ; les crimes mêmes qu’elle engendre sont des crimes mort-nés, atteints qu’ils sont de la stérilité de leur principe. L’époque où nous entrons est le chemin de halage par lequel des générations fatalement condamnées tirent l’ancien monde vers un monde inconnu.

En cette année 1834, M. de La Fayette vient de mourir. J’aurais jadis été injuste en parlant de lui ; je l’aurais représenté comme une espèce de niais à double visage et à deux renommées ; héros de l’autre côté de l’Atlantique, Gille de ce côté-ci. Il a fallu plus de quarante années pour que l’on reconnût dans M. de La Fayette des qualités qu’on s’était obstiné à lui refuser. À la tribune, il s’exprimait facilement et du ton d’un homme de bonne compagnie. Aucune souillure n’est attachée à sa vie ; il était affable, obligeant et généreux. Sous l’Empire, il fut noble et vécut à part ; sous la Restauration, il ne garda pas autant de dignité ; il s’abaissa jusqu’à se laisser nommer le vénérable des ventes du carbonarisme, et le chef des petites conspirations ; heureux qu’il fut de se soustraire à Béfort à la justice, comme un aventurier vulgaire. Dans les commencements de la Révolution, il ne se mêla point aux égorgeurs ; il les combattit à main armée, et voulut sauver Louis XVI ; mais, tout en abhorrant les massacres, tout obligé qu’il fut de les fuir, il trouva des louanges pour des scènes où l’on portait quelques têtes au bout des piques.

M. de La Fayette s’est élevé parce qu’il a vécu : il y a une renommée échappée spontanément des talents, et dont la mort augmente l’éclat en arrêtant les talents dans la jeunesse ; il y a une autre renommée, produit de l’âge, fille tardive du temps ; non grande par elle-même, elle l’est par les révolutions au milieu desquelles le hasard l’a placée. Le porteur de cette renommée, à force d’être, se mêle à tout ; son nom devient l’enseigne ou le drapeau de tout : M. de La Fayette sera éternellement la garde nationale. Par un effet extraordinaire, le résultat de ses actions était souvent en contradiction avec ses pensées ; royaliste, il renversa en 1789 une royauté de huit siècles ; républicain, il créa en 1830 la royauté des barricades : il s’en est allé donnant à Philippe la couronne qu’il avait enlevée à Louis XVI. Pétri avec les événements, quand les alluvions de nos malheurs se seront consolidées, on retrouvera son image incrustée dans la pâte révolutionnaire.

Tous les livres