Mémoires d’outre-tombe (page 92)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Son ovation aux États-Unis l’a singulièrement rehaussé : un peuple, en se levant pour le saluer, l’a couvert de l’éclat de sa reconnaissance. Everett termine par cette apostrophe le discours qu’il prononça en 1824 :

« Sois le bienvenu sur nos rives, ami de nos pères ! Jouis d’un triomphe tel qu’il ne fut jamais le partage d’aucun monarque ou conquérant de la terre. Hélas ! Washington, l’ami de votre jeunesse, celui qui fut plus que l’ami de son pays, gît tranquille dans le sein de la terre qu’il a rendue libre. Il repose dans la paix et dans la gloire sur les rives du Potomac. Vous reverrez les ombrages hospitaliers du Mont-Vernon ; mais celui que vous vénérâtes, vous ne le retrouverez plus sur le seuil de sa porte. À sa place et en son nom, les fils reconnaissants de l’Amérique vous saluent. Soyez trois fois le bienvenu sur nos rives ! Dans quelque direction de ce continent que vous dirigiez vos pas, tout ce qui pourra entendre le son de votre voix vous bénira. »

Dans le nouveau monde, M. de La Fayette a contribué à la formation d’une société nouvelle ; dans le monde ancien, à la destruction d’une vieille société : la liberté l’invoque à Washington, l’anarchie à Paris.

M. de La Fayette n’avait qu’une seule idée, et malheureusement pour lui elle était celle du siècle ; la fixité de cette idée a fait son empire ; elle lui servait d’œillère, elle l’empêchait de regarder à droite et à gauche ; il marchait d’un pas ferme sur une seule ligne ; il s’avançait sans tomber entre les précipices, non parce qu’il les voyait, mais parce qu’il ne les voyait pas ; l’aveuglement lui tenait lieu de génie : tout ce qui est fixe est fatal, et ce qui est fatal est puissant.

Je vois encore M. de La Fayette, à la tête de la garde nationale, passer, en 1790, sur les boulevards pour se rendre au faubourg Saint-Antoine ; le 22 mai 1834, je l’ai vu, couché dans son cercueil, suivre les mêmes boulevards. Parmi le cortège, on remarquait une troupe d’Américains ayant chacun une fleur jaune à la boutonnière. M. de La Fayette avait fait venir des États-Unis une quantité de terre suffisante pour le couvrir dans sa tombe, mais son dessein n’a point été rempli.

Et vous demanderez pour la sainte relique

Quelques urnes de terre au sol de l’Amérique,

Et vous rapporterez ce sublime oreiller,

Afin qu’après la mort, sa dépouille chérie

Puisse du moins avoir six pieds dans sa patrie

De terre libre où sommeiller.

Au moment fatal, oubliant à la fois ses rêves politiques et les romans de sa vie, il a voulu reposer à Picpus auprès de sa femme vertueuse : la mort fait tout rentrer dans l’ordre.

À Picpus sont enterrées des victimes de cette révolution commencée par M. de La Fayette ; là s’élève une chapelle où l’on dit des prières perpétuelles en mémoire de ces victimes. À Picpus j’ai accompagné M. le duc Mathieu de Montmorency, collègue de M. de La Fayette à l’Assemblée constituante ; au fond de la fosse, la corde tourna la bière de ce chrétien sur le côté, comme s’il se fût soulevé sur le flanc pour prier encore.

J’étais dans la foule, à l’entrée de la rue Grange-Batelière, quand le convoi de M. de La Fayette défila : au haut de la montée du boulevard, le corbillard s’arrêta ; je le vis, tout doré d’un rayon fugitif du soleil, briller au-dessus des casques et des armes : puis l’ombre revint et il disparut.

La multitude s’écoula ; des vendeuses de plaisirs crièrent leurs oublies, des vendeurs d’amusettes portèrent çà et là des moulins de papier qui tournaient au même vent dont le souffle avait agité les plumes du char funèbre.

À la séance de la Chambre des députés du 20 mai 1834, le président parla : « Le nom du général La Fayette, dit-il, demeurera célèbre dans notre histoire .  .  .  .  .   En vous exprimant les sentiments de condoléance de la Chambre, j’y joins, monsieur et cher collègue (Georges La Fayette), l’assurance particulière de mon attachement. » Auprès de ces paroles, le rédacteur de la séance met entre parenthèses : (Hilarité).

Voilà à quoi se réduit une des vies les plus sérieuses. Que reste-t-il de la mort des plus grands hommes ? Un manteau gris et une croix de paille, comme sur le corps du duc de Guise, assassiné à Blois.

À la portée du crieur public qui vendait pour un sou, aux grilles du château des Tuileries, la nouvelle de la mort de Napoléon, j’ai entendu deux charlatans sonner la fanfare de leur orviétan ; et, dans le Moniteur du 21 janvier 1793, j’ai lu ces paroles au-dessous du récit de l’exécution de Louis XVI :

« Deux heures après l’exécution, rien n’annonçait que celui qui naguère était le chef de la nation venait de subir le supplice des criminels. » À la suite de ces mots venait cette annonce : « Ambroise, opéra-comique. »

Dernier acteur du drame joué depuis cinquante années, M. de La Fayette était demeuré sur la scène ; le chœur final de la tragédie grecque prononce la morale de la pièce : « Apprenez, ô aveugles mortels, à tourner les yeux sur le dernier jour de la vie. » Et moi, spectateur assis dans une salle vide, loges désertées, lumières éteintes, je reste seul de mon temps devant le rideau baissé, avec le silence et la nuit.

Armand Carrel menaçait l’avenir de Philippe comme le général La Fayette poursuivait son passé. Vous savez comment j’ai connu M. Carrel ; depuis 1832 je n’ai cessé d’avoir des rapports avec lui jusqu’au jour où je l’ai suivi au cimetière de Saint-Mandé.

Armand Carrel était triste ; il commençait à craindre que les Français ne fussent pas capables d’un sentiment raisonnable de liberté ; il avait je ne sais quel pressentiment de la brièveté de sa vie : comme une chose sur laquelle il ne comptait pas et à laquelle il n’attachait aucun prix, il était toujours prêt à risquer cette vie sur un coup de dés. S’il eût succombé dans son duel contre le jeune Laborie, à propos de Henri V, sa mort aurait eu du moins une grande cause et un grand théâtre ; vraisemblablement ses funérailles eussent été honorées de jeux sanglants ; il nous a abandonnés pour une misérable querelle qui ne valait pas un cheveu de sa tête.

Il se trouvait dans un de ses accès naturels de mélancolie, lorsqu’il inséra à mon sujet, dans le National, un article auquel je répondis par ce billet :

« Paris, 5 mai 1834.

« Votre article, monsieur, est plein de ce sentiment exquis des situations et des convenances qui vous met au-dessus de tous les écrivains politiques du jour. Je ne vous parle pas de votre rare talent ; vous savez qu’avant d’avoir l’honneur de vous connaître, je lui ai rendu pleine justice. Je ne vous remercie pas de vos éloges ; j’aime à les devoir à ce que je regarde à présent comme une vieille amitié. Vous vous élevez bien haut, monsieur ; vous commencez à vous isoler comme tous les hommes faits pour une grande renommée ; peu à peu la foule, qui ne peut les suivre, les abandonne, et on les voit d’autant mieux qu’ils sont à part.

« Chateaubriand. »

Je cherchai à le consoler par une autre lettre du 31 août 1834, lorsqu’il fut condamné pour délit de presse. Je reçus de lui cette réponse ; elle manifeste les opinions, les regrets et les espérances de l’homme :

À Monsieur le Vicomte de Chateaubriand,

« Monsieur,

« Votre lettre du 31 août ne m’a été remise qu’à mon arrivée à Paris. J’irais vous en remercier, d’abord, si je n’étais forcé de consacrer à quelques préparatifs d’entrée en prison le peu de temps qui pourra m’être laissé par la police informée de mon retour. Oui, monsieur, me voici condamné à six mois de prison par la magistrature, pour un délit imaginaire et en vertu d’une législation également imaginaire, parce que le jury m’a sciemment renvoyé impuni sur l’accusation la plus fondée et après une défense qui, loin d’atténuer mon crime de vérité dite à la personne du roi Louis-Philippe, avait aggravé ce crime en l’érigeant en droit acquis pour toute la presse de l’opposition. Je suis heureux que les difficultés d’une thèse si hardie, par le temps qui court, vous aient paru à peu près surmontées par la défense que vous avez lue et dans laquelle il m’a été si avantageux de pouvoir invoquer l’autorité du livre dans lequel vous instruisiez, il y a dix-huit ans, votre propre parti des principes de la responsabilité constitutionnelle.

« Je me demande souvent avec tristesse à quoi auront servi des écrits tels que les vôtres, monsieur, tels que ceux des hommes les plus éminents de l’opinion à laquelle j’appartiens moi-même, si de cet accord des plus hautes intelligences du pays dans la constante défense des droits de discussion, il n’était pas résulté enfin, pour la masse des esprits en France, un parti désormais pris de vouloir sous tous les régimes, d’exiger de tous les systèmes victorieux, quels qu’ils soient, la liberté de penser, de parler, d’écrire, comme condition première de toute autorité légitimement exercée. N’est-il pas vrai, monsieur, que lorsque vous demandiez, sous le dernier gouvernement, la plus entière liberté de discussion, ce n’était pas pour le service momentané que vos amis politiques en pouvaient tirer dans l’opposition contre des adversaires devenus maîtres du pouvoir par intrigue ? Quelques-uns se servaient ainsi de la presse, qui l’ont bien prouvé depuis ; mais vous, monsieur, vous demandiez la liberté de discussion pour le bien commun, l’arme et la protection générale de toutes les idées vieilles ou jeunes ; c’est là ce qui vous a mérité, monsieur, la reconnaissance et le respect des opinions auxquelles la révolution de Juillet a ouvert une lice nouvelle. C’est pour cela que notre œuvre se rattache à la vôtre, et que, lorsque nous citons vos écrits, c’est moins comme admirateurs du talent incomparable qui les a produits, que comme aspirant à continuer de loin la même tâche, jeunes soldats que nous sommes d’une cause dont vous êtes le vétéran le plus glorieux.

« Ce que vous avez voulu depuis trente ans, monsieur, ce que je voudrais, s’il m’est permis de me nommer après vous, c’est d’assurer aux intérêts qui se partagent notre belle France une loi de combat plus humaine, plus civilisée, plus fraternelle, plus concluante que la guerre civile. Quand donc réussirons-nous à mettre en présence les idées à la place des partis, et les intérêts légitimes et avouables à la place des déguisements, de l’égoïsme et de la cupidité ? Quand verrons-nous s’opérer par la persuasion et par la parole ces inévitables transactions que le duel des partis et l’effusion du sang amènent aussi par épuisement, mais trop tard pour les morts des deux camps, et trop souvent sans profit pour les blessés et les survivants ? Comme vous le dites douloureusement, monsieur, il semble que bien des enseignements aient été perdus et qu’on ne sache plus en France ce qu’il en coûte de se réfugier dans un despotisme qui promet silence et repos. Il n’en faut pas moins continuer de parler, d’écrire, d’imprimer ; il sort quelquefois des ressources bien imprévues de la constance. Aussi, de tant de beaux exemples que vous avez donnés monsieur, celui que j’ai le plus constamment sous les yeux est compris dans un mot : Persévérer.

« Agréez, monsieur, les sentiments d’inaltérable affection avec lesquels je suis heureux de me dire

« Votre plus dévoué serviteur,

« A. Carrel.

« Puteaux, près Neuilly, le 4 octobre 1834. »

M. Carrel fut enfermé à Sainte-Pélagie ; j’allais le voir deux ou trois fois par semaine : je le trouvais debout derrière la grille de sa fenêtre. Il me rappelait son voisin, un jeune lion d’Afrique au Jardin des Plantes : immobile aux barreaux de sa cage, le fils du désert laissait errer son regard vague et triste sur les objets du dehors ; on voyait qu’il ne vivrait pas. Ensuite nous descendions, M. Carrel et moi ; le serviteur de Henri V se promenait avec l’ennemi des rois dans une cour humide, sombre, étroite, encerclée de hauts murs comme un puits. D’autres républicains se promenaient aussi dans cette cour : ces jeunes et ardents révolutionnaires, à moustaches, à barbes, aux cheveux longs, au bonnet teuton ou grec, au visage pâle, aux regards âpres, à l’aspect menaçant, avaient l’air de ces âmes préexistantes au Tartare avant d’être parvenues à la lumière ; ils se disposaient à faire irruption dans la vie. Leur costume agissait sur eux comme l’uniforme sur le soldat, comme la chemise sanglante de Nessus sur Hercule : c’était un monde vengeur caché derrière la société actuelle et qui faisait frémir.

Le soir, ils se rassemblaient dans la chambre de leur chef Armand Carrel ; ils parlaient de ce qu’il y aurait à exécuter à leur arrivée au pouvoir, et de la nécessité de répandre du sang. Il s’élevait des discussions sur les grands citoyens de la Terreur : les uns, partisans de Marat, étaient athées et matérialistes ; les autres, admirateurs de Robespierre, adoraient ce nouveau Christ. Saint Robespierre n’avait-il pas dit, dans son discours sur l’Être suprême, que la croyance en Dieu donnait la force de braver le malheur, et que l’innocence sur l’échafaud faisait pâlir le tyran sur son char de triomphe ? Jonglerie d’un bourreau qui parle avec attendrissement de Dieu, de malheur, de tyrannie, d’échafaud, afin de persuader aux hommes qu’il ne tue que des coupables, et encore par un effet de vertu ; prévision des malfaiteurs, qui, sentant venir le châtiment, se posent d’avance en Socrate devant le juge, et cherchent à effrayer le glaive en le menaçant de leur innocence !

Le séjour à Sainte-Pélagie fit du mal à M. Carrel : enfermé avec des têtes ardentes, il combattait leurs idées, les gourmandait, les bravait, refusant noblement d’illuminer le 21 janvier ; mais en même temps il s’irritait des souffrances, et sa raison était ébranlée par les sophismes du meurtre qui retentissaient à ses oreilles.

Les mères, les sœurs, les femmes de ces jeunes hommes, les venaient soigner le matin et faire leur ménage. Un jour, passant dans le corridor noir qui conduisait à la chambre de M. Carrel, j’entendis une voix ravissante sortir d’une cabine voisine : une belle femme sans chapeau, les cheveux déroulés, assise au bord d’un grabat, raccommodait le vêtement en lambeaux d’un prisonnier agenouillé, qui semblait moins le captif de Philippe que de la femme aux pieds de laquelle il était enchaîné.

Délivré de sa captivité, M. Carrel venait me voir à son tour. Quelques jours avant son heure fatale, il était venu m’apporter le numéro du National dans lequel il s’était donné la peine d’insérer un article relatif à mes Essais sur la littérature anglaise, et où il avait cité avec trop d’éloges les pages qui terminent ces Essais. Depuis sa mort, on m’a remis cet article écrit tout entier de sa main, et que je conserve comme un gage de son amitié. Depuis sa mort ! quels mots je viens de tracer sans m’en rendre compte !

Bien que supplément obligé aux lois qui ne connaissent pas des offenses faites à l’honneur, le duel est affreux, surtout lorsqu’il détruit une vie pleine d’espérances et qu’il prive la société d’un de ces hommes rares qui ne viennent qu’après le travail d’un siècle, dans la chaîne de certaines idées et de certains événements. Carrel tomba dans le bois qui vit tomber le duc d’Enghien : l’ombre du petit-fils du grand Condé servit de témoin au plébéien illustre et l’emmena avec elle. Ce bois fatal m’a fait pleurer deux fois : du moins je ne me reproche point d’avoir, dans ces deux catastrophes, manqué à ce que je devais à mes sympathies et à ma douleur.

M. Carrel, qui, dans ses autres rencontres, n’avait jamais songé à la mort, y pensa avant celle-ci : il employa la nuit à écrire ses dernières volontés, comme s’il eût été averti du résultat du combat. À huit heures du matin, le 22 juillet 1836, il se rendit, vif et léger, sous ces ombrages où le chevreuil joue à la même heure.

Placé à la distance mesurée, il marche rapidement, tire sans s’effacer, comme c’était sa coutume ; il semblait qu’il n’y eût jamais assez de péril pour lui. Blessé à mort et soutenu sur les bras de ses amis, comme il passait devant son adversaire lui-même blessé, il lui dit : « Souffrez-vous beaucoup, monsieur ? » Armand Carrel était aussi doux qu’intrépide.

Le 22, j’appris trop tard l’accident ; le 23 au matin, je me rendis à Saint-Mandé : les amis de M. Carrel étaient dans la plus extrême inquiétude. Je voulais entrer, mais le chirurgien me fit observer que ma présence pourrait causer au malade une trop vive émotion et faire évanouir la faible lueur d’espérance qu’on avait encore. Je me retirai consterné. Le lendemain 24, lorsque je me disposais à retourner à Saint-Mandé, Hyacinthe, que j’avais envoyé devant moi vint m’apprendre que l’infortuné jeune homme avait expiré à cinq heures et demie, après avoir éprouvé des douleurs atroces : la vie dans toute sa force avait livré un combat désespéré à la mort.

Les funérailles eurent lieu le mardi 26. Le père et le frère de M. Carrel étaient arrivés de Rouen. Je les trouvai renfermés dans une petite chambre avec trois ou quatre des plus intimes compagnons de l’homme dont nous déplorions la perte. Ils m’embrassèrent, et le père de M. Carrel me dit : « Armand aurait été chrétien comme son père, sa mère, ses frères et sœurs : l’aiguille n’avait plus que quelques heures à parcourir pour arriver au même point du cadran. » Je regretterai éternellement de n’avoir pu voir Carrel sur son lit de mort : je n’aurais pas désespéré, au moment suprême, de faire parcourir à l’aiguille l’espace au delà duquel elle se fut arrêtée sur l’heure du chrétien.

Armand Carrel n’était pas aussi antireligieux qu’on l’a supposé : il avait des doutes ; quand de la ferme incrédulité on passe à l’indécision, on est bien près d’arriver à la certitude. Peu de jours avant sa mort, il disait : « Je donnerais toute cette vie pour croire à l’autre. » En rendant compte du suicide de M. Sautelet, il avait écrit cette page énergique :

« J’ai pu conduire par la pensée ma vie jusqu’à cet instant, rapide comme l’éclair, où la vue des objets, le mouvement, la voix, le sentiment m’échapperont et où les dernières forces de mon esprit se réuniront pour former l’idée : je meurs ; mais la minute, la seconde qui suivra immédiatement, j’ai toujours eu pour elle une indéfinissable horreur ; mon imagination s’est toujours refusée à en deviner quelque chose. Les profondeurs de l’enfer sont mille fois moins effrayantes à mesurer que cette universelle incertitude :

To die, to sleep,

To sleep ! perchance to dream !

« J’ai vu chez tous les hommes, quelle que fût la force de leurs caractères ou de leurs croyances, cette même impossibilité d’aller au delà de leur dernière impression terrestre, et la tête s’y perdre, comme si, en arrivant à ce terme, on se trouvait suspendu au dessus d’un précipice de dix mille pieds. On chasse cette effrayante vue pour aller se battre en duel, livrer l’assaut à une redoute ou affronter une mer orageuse ; on semble même faire fi de la vie ; on se trouve un visage assuré, content, serein ; mais c’est que l’imagination montre le succès plutôt que la mort ; c’est que l’esprit s’exerce bien moins sur les dangers que sur les moyens d’en sortir. »

Ces paroles sont remarquables dans la bouche d’un homme qui devait mourir en duel.

En 1800, lorsque je rentrai en France, j’ignorais que sur le rivage où je débarquais il me naissait un ami. J’ai vu, en 1836, descendre cet ami au tombeau sans ces consolations religieuses dont je rapportais le souvenir dans ma patrie la première année du siècle.

Je suivis le cercueil depuis la maison mortuaire jusqu’au lieu de la sépulture ; je marchais auprès du père de M. Carrel et donnais le bras à M. Arago : M. Arago a mesuré le ciel que j’ai chanté.

Arrivé à la porte du petit cimetière champêtre, le convoi s’arrêta ; des discours furent prononcés. L’absence de la croix m’apprenait que le signe de mon affliction devait rester renfermé au fond de mon âme.

Il y avait six ans qu’aux journées de Juillet, passant devant la colonnade du Louvre, près d’une fosse ouverte, j’y rencontrai des jeunes gens qui me rapportèrent au Luxembourg, où j’allais protester en faveur d’une royauté qu’ils venaient d’abattre ; après six ans, je revenais, à l’anniversaire des fêtes de Juillet, m’associer aux regrets de ces jeunes républicains, comme ils s’étaient associés à ma fidélité. Étrange destinée ! Armand Carrel a rendu le dernier soupir chez un officier de la garde royale qui n’a point prêté serment à Philippe ; royaliste et chrétien, j’ai eu l’honneur de porter un coin du voile qui recouvre de nobles cendres, mais qui ne les cachera point.

Beaucoup de rois, de princes, de ministres, d’hommes qui se croyaient puissants, ont défilé devant moi : je n’ai pas daigné ôter mon chapeau à leur cercueil ou consacrer un mot à leur mémoire. J’ai trouvé plus à étudier et à peindre dans les rangs intermédiaires de la société que dans ceux qui font porter leur livrée ; une casaque brochée d’or ne vaut pas le morceau de flanelle que la balle avait enfoncé dans le ventre de Carrel.

Carrel, qui se souvient de vous ? les médiocres et les poltrons que votre mort a délivrés de votre supériorité et de leur frayeur, et moi qui n’étais pas de vos doctrines. Qui pense à vous ? Qui se souvient de vous ? Je vous félicite d’avoir d’un seul pas achevé un voyage dont le trajet prolongé devient si dégoûtant et si désert, d’avoir rapproché le terme de votre marche à la portée d’un pistolet, distance qui vous a paru trop grande encore et que vous avez réduite en courant à la longueur d’une épée.

J’envie ceux qui sont partis avant moi : comme les soldats de César à Brindes, du haut des rochers du rivage je jette ma vue sur la haute mer et je regarde vers l’Épire si je ne vois point revenir les vaisseaux qui ont passé les premières légions, pour m’enlever à mon tour.

Après avoir relu ceci en 1839, j’ajouterai qu’ayant visité, en 1837, la sépulture de M. Carrel, je la trouvai fort négligée, mais je vis une croix de bois noir qu’avait plantée auprès du mort sa sœur Nathalie. Je payai à Vaudran le fossoyeur, dix-huit francs qui restaient dus pour des treillages ; je lui recommandai d’avoir soin de la fosse, d’y semer du gazon et d’y entretenir des fleurs. À chaque changement de saison, je me rends à Saint-Mandé pour m’acquitter de ma redevance et m’assurer que mes intentions ont été fidèlement remplies.

Prêt à terminer mes recueils et faisant la revue autour de moi, j’aperçois des femmes que j’ai involontairement oubliées ; anges groupés au bas de mon tableau, elles sont appuyées sur la bordure pour regarder la fin de ma vie.

J’ai rencontré jadis des femmes différemment connues ou célèbres. Les femmes ont aujourd’hui changé de manière : valent-elles mieux, valent-elles moins ? Il est tout simple que j’incline au passé ; mais le passé est environné d’une vapeur à travers laquelle les objets prennent une teinte agréable et souvent trompeuse. Ma jeunesse, vers laquelle je ne puis retourner, me fait l’effet de ma grand’mère ; je m’en souviens à peine et je serais charmé de la revoir.

Une Louisianaise m’est arrivée du Méchascebé : j’ai cru voir la vierge des dernières amours. Célestine m’a écrit plusieurs lettres : elles pourraient être datées de la Lune des fleurs ; elle m’a montré des fragments de mémoires qu’elle a composés dans les savanes de l’Alabama. Quelque temps après, Célestine m’écrivit qu’elle était occupée d’une toilette pour sa présentation à la cour de Philippe : je repris ma peau d’ours. Célestine s’est changée en crocodile du puits des Florides : que le ciel lui fasse paix et amour, autant que ces choses-là durent !

Il y a des personnes qui, s’interposant entre vous et le passé, empêchent vos souvenirs d’arriver jusqu’à votre mémoire ; il en est d’autres qui se mêlent tout d’abord à ce que vous avez été. Madame Tastu produit ce dernier effet. Sa façon de dire est naturelle ; elle a laissé le jargon gaulois à ceux qui croient se rajeunir en se cachant dans les casaques de nos aïeux. Favorinus disait à un Romain qui affectait le latin des douze Tables : « Vous voulez converser avec la mère d’Évandre. »

Puisque je viens de toucher à l’antiquité, je dirai quelques mots des femmes de ses peuples en redescendant l’échelle jusqu’à notre temps. Les femmes grecques ont quelquefois célébré la philosophie ; le plus souvent elles ont suivi une autre divinité : Sapho est demeurée l’immortelle sibylle de Gnide ; on ne sait plus guère ce qu’a fait Corinne après avoir vaincu Pindare ; Aspasie avait enseigné Vénus à Socrate :

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