Mémoires d’outre-tombe (page 93)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Socrate, sois docile à mes leçons. Remplis-toi de l’enthousiasme poétique : c’est par son charme puissant que tu sauras attacher l’objet que tu aimes ; c’est au son de la lyre que tu l’enchaîneras, en portant jusqu’à son cœur, par son oreille, l’image achevée de la passion. »

Le souffle de la Muse passant sur les femmes romaines sans les inspirer vint animer la nation de Clovis, encore au berceau. La langue d’Oyl eut Marie de France ; la langue d’Oc la dame de Die, laquelle, dans son chastel de Vaucluse, se plaignait d’un ami cruel.

« Voudrois connaître, mon gent et bel ami, pourquoi m’êtes tant cruel et tant sauvage. »

Per que m’etz vos tan fers, ni tan salvatge.

Le moyen âge transmit ces chants à la renaissance. Louise Labé disait :

Oh ! si j’étois en ce beau sein ravie

De celui-là pour lequel vais mourant !

Clémence de Bourges, surnommée la Perle orientale, qui fut enterrée le visage découvert et la tête couronnée de fleurs à cause de sa beauté, les deux Marguerite et Marie Stuart, toutes trois reines, ont exprimé de naïves faiblesses dans un langage naïf.

J’ai eu une tante à peu près de cette époque de notre Parnasse, madame Claude de Chateaubriand ; mais je suis plus embarrassé avec madame Claude qu’avec mademoiselle de Boisteilleul. Madame Claude, se déguisant sous le nom de l’Amant, adresse ses soixante-dix sonnets à sa maîtresse. Lecteurs, pardonnez aux vingt-deux années de ma tante Claude : parcendum teneris. Si ma tante de Boisteilleul était plus discrète, elle avait quinze lustres et demi lorsqu’elle chantait, et le traître Trémigon ne se présentait plus à son ancienne pensée de fauvette que comme un épervier. Quoi qu’il en soit, voici quelques rimes de madame Claude, elles la placent bien parmi les anciennes poètesses :

SONNET LXVI.

Oh ! qu’en l’amour je suis étrangement traité.

Puisque de mes désirs le vrai je n’ose peindre,

Et que je n’ose à toi de ta rigueur me plaindre

Ni demander cela que j’ai tant souhaité !

Mon œil donc meshuy me servira de langue

Pour plus assurément exprimer ma harangue.

Oi, si tu peux, par l’œil ce que par l’œil je dy.

Gentille invention, si l’on pouvait apprendre

De dire par les yeux et par les yeux entendre

Le mot que l’on n’est pas de prononcer hardy !

Lorsque la langue fut fixée, la liberté de sentiment et de pensée se resserra. On ne se souvient guère, sous Louis XIV, que de madame Deshoulières, tour à tour trop vantée et trop dépréciée. L’élégie se prolongea par le chagrin des femmes, sous le règne de Louis XV, jusqu’au règne de Louis XVI, où commencent les grandes élégies du peuple ; l’ancienne école vient mourir à madame de Bourdic, aujourd’hui peu connue, et qui pourtant a laissé sur le Silence une ode remarquable.

La nouvelle école a jeté ses pensées dans un autre moule : madame Tastu marche au milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose ou en vers, les Allart, les Waldor, les Valmore, les Ségalas, les Révoil, les Mercœur, etc., etc. : Castalidum turba. Faut-il regretter qu’à l’exemple des Aonides, elle n’ait point célébré cette passion qui, selon l’antiquité, déride le front du Cocyte, et le fait sourire aux soupirs d’Orphée ? Aux concerts de madame Tastu, l’amour ne redit que des hymnes empruntés à des voix étrangères. Cela rappelle ce que l’on raconte de madame Malibran : lorsqu’elle voulait faire connaître un oiseau dont elle avait oublié le nom, elle en imitait le chant.

George Sand, autrement madame Dudevant, ayant parlé de René dans la Revue des Deux Mondes, je la remerciai ; elle ne me répondit point. Quelque temps après, elle m’envoya Lélia, je ne lui répondis point. Bientôt une courte explication eut lieu entre nous.

« J’ose espérer que vous me pardonnerez de n’avoir pas répondu à la lettre flatteuse que vous avez bien voulu m’écrire, lorsque j’ai parlé de René à l’occasion d’Oberman. Je ne savais comment vous remercier de toutes les expressions bienveillantes que vous aviez employées à l’égard de mes livres.

« Je vous ai envoyé Lélia, et je désire vivement qu’elle obtienne de vous la même protection. Le plus beau privilège d’une gloire universellement acceptée comme la vôtre est d’accueillir et d’encourager à leur début les écrivains inexpérimentés pour lesquels il n’y a pas de succès durable sans votre patronage.

« Agréez l’assurance de ma haute admiration, et croyez-moi, monsieur, un de vos croyants les plus fidèles.

« George Sand. »

À la fin du mois d’octobre, madame Sand me fit passer son nouveau roman, Jacques : j’acceptai le présent.

« 30 octobre 1834.

« Je m’empresse, madame, de vous offrir mes remercîments sincères. Je vais lire Jacques dans la forêt de Fontainebleau ou au bord de la mer. Plus jeune, je serais moins brave ; mais les années me défendront contre la solitude, sans rien ôter à l’admiration passionnée que je professe pour votre talent et que je ne cache à personne. Vous avez, madame, attaché un nouveau prestige à cette ville des songes d’où je partis autrefois pour la Grèce avec tout un monde d’illusions : revenu au point de départ, René a promené dernièrement au Lido ses regrets et ses souvenirs, entre Childe Harold qui s’était retiré, et Lélia prête à paraître.

« Chateaubriand. »

Madame Sand possède un talent de premier ordre ; ses descriptions ont la vérité de celles de Rousseau dans ses Rêveries, et de Bernardin de Saint-Pierre dans ses Études. Son style franc n’est entaché d’aucun des défauts du jour. Lélia, pénible à lire, et qui n’offre pas quelques-unes des scènes délicieuses d’Indiana et de Valentine, est néanmoins un chef-d’œuvre dans son genre : de la nature de l’orgie, il est sans passion, et il trouble comme une passion ; l’âme en est absente, et cependant il pèse sur le cœur ; la dépravation des maximes, l’insulte à la rectitude de la vie, ne sauraient aller plus loin ; mais sur cet abîme l’auteur fait descendre son talent. Dans la vallée de Gomorrhe, la rosée tombe la nuit sur la mer Morte.

Les ouvrages de madame Sand, ses romans, poésie de la matière, sont nés de l’époque. Malgré sa supériorité, il est à craindre que l’auteur n’ait, par le genre même de ses écrits, rétréci le cercle de ses lecteurs. George Sand n’appartiendra jamais à tous les âges. De deux hommes égaux en génie, dont l’un prêche l’ordre et l’autre le désordre, le premier attirera le plus grand nombre d’auditeurs : le genre humain refuse des applaudissements unanimes à ce qui blesse la morale, oreiller sur lequel dort le faible et le juste ; on n’associe guère à tous les souvenirs de sa vie des livres qui ont causé notre première rougeur, et dont on n’a point appris les pages par cœur en descendant du berceau ; des livres qu’on n’a lus qu’à la dérobée, qui n’ont point été nos compagnons avoués et chéris, qui ne se sont mêlés ni à la candeur de nos sentiments, ni à l’intégrité de notre innocence. La Providence a renfermé dans d’étroites limites les succès qui n’ont pas leur source dans le bien, et elle a donné la gloire universelle pour encouragement à la vertu.

Je raisonne ici, je le sais, en homme dont la vue bornée n’embrasse pas le vaste horizon humanitaire, en homme rétrograde, attaché à une morale qui fait rire ; morale caduque du temps jadis, bonne tout au plus pour des esprits sans lumière, dans l’enfance de la société. Il va naître incessamment un Évangile nouveau fort au-dessus des lieux communs de cette sagesse de convention, laquelle arrête les progrès de l’espèce humaine et la réhabilitation de ce pauvre corps, si calomnié par l’âme. Quand les femmes courront les rues ; quand il suffira, pour se marier, d’ouvrir une fenêtre et d’appeler Dieu aux noces comme témoin, prêtre et convive : alors toute pruderie sera détruite ; il y aura des épousailles partout et l’on s’élèvera, de même que les colombes, à la hauteur de la nature. Ma critique du genre des ouvrages de madame Sand n’aurait donc quelque valeur que dans l’ordre vulgaire des choses passées ; ainsi j’espère qu’elle ne s’en offensera pas : l’admiration que je professe pour elle doit lui faire excuser des remarques qui ont leur origine dans l’infélicité de mon âge. Autrefois j’eusse été plus entraîné par les Muses ; ces filles du ciel jadis étaient mes belles maîtresses ; elles me tiennent le soir compagnie au coin du feu, mais elles me quittent vite ; car je me couche de bonne heure, et elles vont veiller au foyer de madame Sand.

Sans doute madame Sand prouvera de la sorte son omnipotence intellectuelle, et pourtant elle plaira moins parce qu’elle sera moins originale ; elle croira augmenter sa puissance en entrant dans la profondeur de ces rêveries sous lesquelles on nous ensevelit nous autres déplorables vulgaires, et elle aura tort ; car elle est fort au-dessus de ce creux, de ce vague, de cet orgueilleux galimatias. En même temps qu’il faut mettre une faculté rare, mais trop flexible, en garde contre des bêtises supérieures, il faut aussi la prévenir que les écrits de fantaisie, les peintures intimes (comme cela se jargonne), sont bornés, que leur source est dans la jeunesse, que chaque instant en tarit quelques gouttes, et qu’au bout d’un certain nombre de productions, on finit par des répétitions affaiblies.

Est-il bien sûr que madame Sand trouvera toujours le même charme à ce qu’elle compose aujourd’hui ? Le mérite et l’entraînement des passions de vingt ans ne se déprécieront-ils point dans son esprit, comme les ouvrages de mes premiers jours sont baissés dans le mien ? Il n’y a que les travaux de la Muse antique qui ne changent point, soutenus qu’ils sont par la noblesse des mœurs, la beauté du langage et la majesté de ces sentiments départis à l’espèce humaine entière. Le quatrième livre de l’Énéide reste à jamais exposé à l’admiration des hommes, parce qu’il est suspendu dans le ciel. La flotte qui apporte le fondateur de l’empire romain ; Didon fondatrice de Carthage se poignardant après avoir annoncé Annibal :

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ;

l’Amour faisant jaillir de son flambeau la rivalité de Rome et de Carthage, mettant le feu avec sa torche au bûcher funèbre dont Énée fugitif aperçoit la flamme sur les vagues, c’est toute autre chose que la promenade d’un rêvasseur dans un bois, ou la disparition d’un libertin qui se noie dans une mare. Madame Sand associera, je l’espère, son talent à des sujets aussi durables que son génie.

Madame Sand ne peut se convertir que par la prédication de ce missionnaire à front chauve et à barbe blanche, appelé le Temps. Une voix moins austère enchaîne maintenant l’oreille captive du poète. Or, je suis persuadé que le talent de madame Sand a quelque racine dans la corruption ; elle deviendrait commune en devenant timorée. Autre chose fût arrivé si elle était toujours demeurée au sanctuaire infréquenté des hommes ; sa puissance d’amour, contenue et cachée sous le bandeau virginal, eût tiré de son sein ces décentes mélodies qui tiennent de la femme et de l’ange. Quoi qu’il en soit, l’audace des doctrines et la volupté des mœurs sont un terrain qui n’avait point encore été défriché par une fille d’Adam, et qui, livré à une culture féminine, a produit une moisson de fleurs inconnues. Laissons madame Sand enfanter de périlleuses merveilles jusqu’à l’approche de l’hiver ; elle ne chantera plus quand la bise sera venue ; en attendant, souffrons que, moins imprévoyante que la cigale, elle fasse provision de gloire pour le temps où il y aura disette de plaisir. La mère de Musarion lui répétait : « Tu n’auras pas toujours seize ans. Chæréas se souviendra-t-il toujours de ses serments, de ses larmes et de ses baisers ? »

Au reste, maintes femmes ont été séduites et comme enlevées par leurs jeunes années ; vers les jours d’automne, ramenées au foyer maternel, elles ont ajouté à leur cithare la corde grave ou plaintive sur laquelle s’exprime la religion ou le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit ; la terre lui est cachée, elle ne découvre plus que le ciel brillant au-dessus de sa tête.

Je n’ai point vu madame Sand habillée en homme ou portant la blouse et le bâton ferré du montagnard : je ne l’ai point vue boire à la coupe des bacchantes et fumer indolemment assise sur un sofa comme une sultane ; singularités naturelles ou affectées qui n’ajouteraient rien pour moi à son charme ou à son génie.

Est-elle plus inspirée, lorsqu’elle fait monter de sa bouche un nuage de vapeur autour de ses cheveux ? Lélia est-elle échappée du cerveau de sa mère à travers une bouffée brûlante, comme le péché, au dire de Milton, sortit de la tête du bel archange coupable, au milieu d’un tourbillon de fumée ? Je ne sais pas ce qui se passe aux sacrés parvis ; mais, ici-bas, Néméade, Phila, Laïs, la spirituelle Gnathène, Phryné, désespoir du pinceau d’Appelles et du ciseau de Praxitèle, Léena qui fut aimée d’Harmodius, les deux sœurs surnommées Aphyes, parce qu’elles étaient minces et qu’elles avaient de grands yeux, Dorica, de qui le bandeau de cheveux et la robe embaumée furent consacrés au temple de Vénus, toutes ces enchanteresses enfin ne connaissaient que les parfums de l’Arabie. Madame Sand a pour elle, il est vrai, l’autorité des Odalisques et des jeunes Mexicaines qui dansent le cigare aux lèvres.

Que m’a fait la vue de madame Sand, après quelques femmes supérieures et tant de femmes charmantes que j’ai rencontrées, après ces filles de la terre qui disaient avec Sapho, comme madame Sand : « Viens dans nos repas délicieux, mère de l’Amour, remplir du nectar des roses nos coupes ? » En me plaçant tour à tour dans la fiction et la vérité, l’auteur de Valentine a fait sur moi deux impressions fort diverses.

Dans la fiction : je n’en parlerai pas, car je n’en dois plus comprendre la langue. Dans la réalité : homme d’un âge grave ayant les notions de l’honnêteté, attachant comme chrétien le plus haut prix aux vertus timides de la femme, je ne saurais dire à quel point j’étais malheureux de tant de qualités livrées à ces heures prodigues et infidèles qui dépensent et fuient.

Paris, 1838.

Au printemps de cette année 1838, je me suis occupé du Congrès de Vérone, qu’aux termes de mes engagements littéraires j’étais obligé de publier : je vous en ai entretenus en son lieu dans ces Mémoires. Un homme s’en est allé ; ce garde de l’aristocratie escorte en arrière les puissants plébéiens déjà partis.

Quand M. de Talleyrand apparut pour la première fois dans ma carrière politique, j’ai dit quelques mots de lui. Maintenant son existence entière m’est connue par sa dernière heure, selon la belle expression d’un ancien.

J’ai eu des rapports à M. de Talleyrand ; je lui ai été fidèle en homme d’honneur, ainsi qu’on l’a pu remarquer, surtout à propos de la fâcherie de Mons, alors que très gratuitement je me perdis pour lui. Trop simple, j’ai pris part à ce qui lui arrivait de désagréable, je le plaignis lorsque Maubreuil le frappa à la joue. Il fut un temps qu’il me recherchait d’une manière coquette ; il m’écrivait à Gand, comme on l’a vu, que j’étais un homme fort ; quand j’étais logé à l’hôtel de la rue des Capucines, il m’envoya, avec une parfaite galanterie, un cachet des affaires étrangères, talisman gravé sans doute sous sa constellation. C’est peut-être parce que je n’abusai pas de sa générosité qu’il devint mon ennemi sans provocation de ma part, si ce n’est quelques succès que j’obtins et qui n’étaient pas son ouvrage. Ses propos couraient le monde et ne m’offensaient pas, car M. de Talleyrand ne pouvait offenser personne ; mais son intempérance de langage m’a délié, et puisqu’il s’est permis de me juger, il m’a rendu la liberté d’user du même droit à son égard.

La vanité de M. de Talleyrand le pipa ; il prit son rôle pour son génie ; il se crut prophète en se trompant sur tout ; son autorité n’avait aucune valeur en matière d’avenir ; il ne voyait point en avant, il ne voyait qu’en arrière. Dépourvu de la force du coup d’œil et de la lumière de la conscience, il ne découvrait rien comme l’intelligence supérieure, il n’appréciait rien comme la probité. Il tirait bon parti des accidents de la fortune, quand ces accidents, qu’il n’avait jamais prévus, étaient arrivés, mais uniquement pour sa personne. Il ignorait cette ampleur d’ambition, laquelle enveloppe les intérêts de la gloire publique comme le trésor le plus profitable aux intérêts privés. M. de Talleyrand n’appartient donc pas à la classe des êtres propres à devenir une de ces créatures fantastiques auxquelles les opinions ou faussées ou déçues ajoutent incessamment des fantaisies. Néanmoins il est certain que plusieurs sentiments, d’accord par diverses raisons, concourent à former un Talleyrand imaginaire.

D’abord, les rois, les cabinets, les anciens ministres étrangers, les ambassadeurs, dupes autrefois de cet homme, et incapables de l’avoir pénétré, tiennent à prouver qu’ils n’ont obéi qu’à une supériorité réelle : ils auraient ôté leur chapeau au marmiton de Bonaparte.

Ensuite, les membres de l’ancienne aristocratie française liés à M. de Talleyrand sont fiers de compter dans leurs rangs un homme qui avait la bonté de les assurer de sa grandeur.

Enfin, les révolutionnaires et les générations immorales, tout en déblatérant contre les noms, ont un penchant secret vers l’aristocratie : ces singuliers néophytes en recherchent volontiers le baptême, et ils pensent apprendre avec elle les belles manières. La double apostasie du prince charme en même temps un autre côté de l’amour-propre des jeunes démocrates : car ils concluent de là que leur cause est la bonne, et qu’un noble et un prêtre sont bien méprisables.

Quoi qu’il en soit de ces empêchements à la lumière, M. de Talleyrand n’est pas de taille à créer une illusion durable ; il n’a pas en lui assez de facultés de croissance pour tourner les mensonges en rehaussements de stature. Il a été vu de trop près ; il ne vivra pas, parce que sa vie ne se rattache ni à une idée nationale restée après lui, ni à une action célèbre, ni à un talent hors de pair, ni à une découverte utile, ni à une conception faisant époque. L’existence par la vertu lui est interdite ; les périls n’ont pas même daigné honorer ses jours ; il a passé le règne de la Terreur hors de son pays, il n’y est rentré que quand le forum s’est transformé en antichambre.

Les monuments diplomatiques prouvent la médiocrité relative de Talleyrand : vous ne pourriez citer un fait de quelque estime qui lui appartienne. Sous Bonaparte, aucune négociation importante n’est de lui ; quand il a été libre d’agir seul, il a laissé échapper les occasions et gâté ce qu’il touchait. Il est bien avéré qu’il a été cause de la mort du duc d’Enghien ; cette tache de sang ne peut s’effacer : loin d’avoir chargé le ministre en rendant compte de la mort du prince, je l’ai beaucoup trop ménagé.

Dans ses affirmations contraires à la vérité, M. de Talleyrand avait une effrayante effronterie. Je n’ai point parlé, dans le Congrès de Vérone, du discours qu’il lut à la Chambre des pairs relativement à l’adresse sur la guerre d’Espagne ; ce discours débutait par ces paroles solennelles :

« Il y a aujourd’hui seize ans qu’appelé par celui qui gouvernait alors le monde, à lui dire mon avis sur la lutte à engager avec le peuple espagnol, j’eus le malheur de lui déplaire en lui dévoilant l’avenir, en lui révélant tous les dangers qui allaient naître en foule d’une agression non moins injuste que téméraire. La disgrâce fut le fruit de ma sincérité. Étrange destinée que celle qui me ramène, après ce long espace de temps, à renouveler auprès du souverain légitime les mêmes efforts, les mêmes conseils ! »

Il y a des absences de mémoire ou des mensonges qui font peur : vous ouvrez les oreilles, vous vous frottez les yeux, ne sachant qui vous trompe ou de la veille ou du sommeil. Lorsque le débitant de ces imperturbables assertions descend de la tribune et va s’asseoir impassible à sa place, vous le suivez du regard, suspendu que vous êtes entre une espèce d’épouvante et une sorte d’admiration ; vous ne savez si cet homme n’a point reçu de la nature une autorité telle qu’il a le pouvoir de refaire ou d’anéantir la vérité.

Je ne répondis point ; il me semblait que l’ombre de Bonaparte allait demander la parole et renouveler le démenti terrible qu’il avait jadis donné à M. de Talleyrand. Des témoins de la scène étaient assis parmi les pairs, entre autres M. le comte de Montesquiou ; le vertueux duc de Doudeauville me l’a racontée, la tenant de la bouche du même M. de Montesquiou, son beau-frère ; M. le comte de Cessac, présent à cette scène, la répète à qui veut l’entendre ; il croyait qu’au sortir du cabinet, le grand électeur serait arrêté. Napoléon s’écriait dans sa colère, interpellant son pâle ministre : « Il vous sied bien de crier contre la guerre d’Espagne, vous qui me l’avez conseillée, vous dont j’ai un monceau de lettres dans lesquelles vous cherchez à me prouver que cette guerre était aussi nécessaire que politique. » Ces lettres ont disparu lors de l’enlèvement des archives aux Tuileries, en 1814.

M. de Talleyrand déclarait, dans son discours, qu’il avait eu le malheur de déplaire à Bonaparte en lui dévoilant l’avenir, en lui révélant tous les dangers qui allaient naître d’une agression non moins injuste que téméraire. Que M. de Talleyrand se console dans sa tombe, il n’a point eu ce malheur ; il ne doit point ajouter cette calamité à toutes les afflictions de sa vie.

La faute principale de M. de Talleyrand envers la légitimité, c’est d’avoir détourné Louis XVIII du mariage à conclure entre le duc de Berry et une princesse de Russie ; la faute impardonnable de M. de Talleyrand envers la France, c’est d’avoir consenti aux révoltants traités de Vienne.

Il résulte des négociations de M. de Talleyrand que nous sommes demeurés sans frontières : une bataille perdue à Mons ou à Coblentz amènerait en huit jours la cavalerie ennemie sous les murs de Paris. Dans l’ancienne monarchie, non-seulement la France était fermée par un cercle de forteresses, mais elle était défendue sur le Rhin par les États indépendants de l’Allemagne. Il fallait envahir les électorats ou négocier avec eux pour arriver jusqu’à nous. Sur une autre frontière, la Suisse était pays neutre et libre ; il n’avait point de chemins ; nul ne violait son territoire. Les Pyrénées étaient impassables, gardées par les Bourbons d’Espagne. Voilà ce que M. de Talleyrand n’a pas compris ; telles sont les fautes qui le condamneront à jamais comme homme politique : fautes qui nous ont privés en un jour des travaux de Louis XIV et des victoires de Napoléon.

On a prétendu que sa politique avait été supérieure à celle de Napoléon : d’abord, il faut bien se mettre dans l’esprit qu’on est purement et simplement un commis lorsqu’on tient le portefeuille d’un conquérant, qui chaque matin y dépose le bulletin d’une victoire et change la géographie des États. Quand Napoléon se fut enivré, il fit des fautes énormes et frappantes à tous les yeux : M. de Talleyrand les aperçut vraisemblablement comme tout le monde ; mais cela n’indique aucune vision de lynx. Il se compromit d’une manière étrange dans la catastrophe du duc d’Enghien ; il se méprit sur la guerre d’Espagne de 1808, bien qu’il ait voulu plus tard nier ses conseils et reprendre ses paroles.

Cependant un acteur n’est pas prestigieux, s’il est tout à fait dépourvu des moyens qui fascinent le parterre : aussi la vie du prince a-t-elle été une perpétuelle déception. Sachant ce qu’il lui manquait, il se dérobait à quiconque le pouvait connaître : son étude constante était de ne pas se laisser mesurer ; il faisait retraite à propos dans le silence ; il se cachait dans les trois heures muettes qu’il donnait au whist. On s’émerveillait qu’une telle capacité pût descendre aux amusements du vulgaire : qui sait si cette capacité ne partageait pas des empires en arrangeant dans sa main les quatre valets ? Pendant ces moments d’escamotage, il rédigeait intérieurement un mot à effet, dont l’inspiration lui venait d’une brochure du matin ou d’une conversation du soir. S’il vous prenait à l’écart pour vous illustrer de sa conversation, sa principale manière de séduire était de vous accabler d’éloges, de vous appeler l’espérance de l’avenir, de vous prédire des destinées éclatantes, de vous donner une lettre de change de grand homme tirée sur lui et payable à vue ; mais trouvait-il votre foi en lui un peu suspecte, s’apercevait-il que vous n’admiriez pas assez quelques phrases brèves à prétention de profondeur, derrière lesquelles il n’y avait rien, il s’éloignait, de peur de laisser arriver le bout de son esprit. Il aurait bien raconté, n’était que ses plaisanteries tombaient sur un subalterne ou sur un sot dont il s’amusait sans péril, ou sur une victime attachée à sa personne et plastron de ses railleries. Il ne pouvait suivre une conversation sérieuse ; à la troisième ouverture de ses lèvres, ses idées expiraient.

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