Mémoires d’outre-tombe (page 94)
D’anciennes gravures de l’abbé de Périgord représentent un homme fort joli ; M. de Talleyrand, en vieillissant, avait tourné à la tête de mort ; ses yeux étaient ternes, de sorte qu’on avait peine à y lire, ce qui le servait bien ; comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s’en était imprégné, et il l’avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche.
Une grande façon qui tenait à sa naissance, une observation rigoureuse des bienséances, un air froid et dédaigneux, contribuaient à nourrir l’illusion autour du prince de Bénévent. Ses manières exerçaient de l’empire sur les petites gens et sur les hommes de la société nouvelle, lesquels ignoraient la société du vieux temps. Autrefois on rencontrait à tout bout de champ des personnages dont les allures ressemblaient à celles de M. de Talleyrand, et l’on n’y prenait pas garde ; mais presque seul en place au milieu des mœurs démocratiques, il paraissait un phénomène : pour subir le joug de ses formes, il convenait à l’amour-propre de reporter à l’esprit du ministre l’ascendant qu’exerçait son éducation.
Lorsqu’en occupant une place considérable on se trouve mêlé à de prodigieuses révolutions, elles vous donnent une importance de hasard, que le vulgaire prend pour votre mérite personnel ; perdu dans les rayons de Bonaparte, M. de Talleyrand a brillé sous la Restauration de l’éclat emprunté d’une fortune qui n’était pas la sienne. La position accidentelle du prince de Bénévent lui a permis de s’attribuer la puissance d’avoir renversé Napoléon et l’honneur d’avoir rétabli Louis XVIII ; moi-même, comme tous les badauds, n’ai-je pas été assez niais pour donner dans cette fable ! Mieux renseigné, j’ai connu que M. de Talleyrand n’était point un Warwick politique : la force qui abat et relève les trônes manquait à son bras.
De benêts impartiaux disent : « Nous en convenons, c’était un homme bien immoral ; mais quelle habileté ! » Hélas ! non. Il faut perdre encore cette espérance, si consolante pour ses enthousiastes, si désirée pour la mémoire du prince, l’espérance de faire de M. de Talleyrand un démon.
Au delà de certaines négociations vulgaires, au fond desquelles il avait l’habileté de placer en première ligne son intérêt personnel, il ne fallait rien demander à M. de Talleyrand.
M. de Talleyrand soignait quelques habitudes et quelques maximes à l’usage des sycophantes et des mauvais sujets de son intimité. Sa toilette en public, copiée sur celle d’un ministre de Vienne, était le triomphe de sa diplomatie. Il se vantait de n’être jamais pressé ; il disait que le temps est notre ennemi et qu’il le faut tuer : de là il faisait état de ne s’occuper que quelques instants.
Mais comme, en dernier résultat, M. de Talleyrand n’a pu transformer son désœuvrement en chef-d’œuvre, il est probable qu’il se trompait en parlant de la nécessité de se défaire du temps : on ne triomphe du temps qu’en créant des choses immortelles ; par des travaux sans avenir, par des distractions frivoles, on ne le tue pas : on le dépense.
Entré dans le ministère à la recommandation de madame de Staël, qui obtint sa nomination de Chénier, M. de Talleyrand, alors fort dénué, recommença cinq ou six fois sa fortune ; par le million qu’il reçut du Portugal dans l’espoir de la signature d’une paix avec le Directoire, paix qui ne fut jamais signée ; par l’achat des bons de la Belgique à la paix d’Amiens, laquelle il savait, lui, M. de Talleyrand, avant qu’elle fût connue du public ; par l’érection du royaume passager d’Étrurie ; par la sécularisation des propriétés ecclésiastiques d’Allemagne ; par le brocantage de ses opinions au congrès de Vienne. Il n’est pas jusqu’à de vieux papiers de nos archives que le prince n’ait voulu céder à l’Autriche ; dupe cette fois de M. de Metternich, celui-ci renvoya religieusement les originaux, après en avoir fait prendre copie.
Incapable d’écrire seul une phrase, M. de Talleyrand faisait travailler compétemment sous lui : quand, à force de raturer et de changer, son secrétaire parvenait à rédiger les dépêches selon sa convenance, il les copiait de sa main. Je l’ai entendu lire, de ses Mémoires commencés, quelques détails agréables sur sa jeunesse. Comme il variait dans ses goûts, détestant le lendemain ce qu’il avait aimé la veille, si ces mémoires existent entiers, ce dont je doute, et s’il en a conservé les versions opposées, il est probable que le jugement sur le même fait et surtout sur le même homme se contrediront outrageusement. Je ne crois pas au dépôt des manuscrits en Angleterre ; l’ordre prétendu de ne les publier que dans quarante ans d’ici me semble une jonglerie posthume.
Paresseux et sans étude, nature frivole et cœur dissipé, le prince de Bénévent se glorifiait de ce qui devait humilier son orgueil, de rester debout après la chute des empires. Les esprits du premier ordre qui produisent les révolutions disparaissent ; les esprits du second ordre qui en profitent demeurent. Ces personnages de lendemain et d’industrie assistent au défilé des générations ; ils sont chargés de mettre le visa aux passe-ports, d’homologuer la sentence : M. de Talleyrand était de cette espèce inférieure ; il signait les événements, il ne les faisait pas.
Survivre aux gouvernements, rester quand un pouvoir s’en va, se déclarer en permanence, se vanter de n’appartenir qu’au pays, d’être l’homme des choses et non l’homme des individus, c’est la fatuité de l’égoïsme mal à l’aise, qui s’efforce de cacher son peu d’élévation sous la hauteur des paroles. On compte aujourd’hui beaucoup de caractères de cette équanimité, beaucoup de ces citoyens du sol : toutefois, pour qu’il y ait de la grandeur à vieillir comme l’ermite dans les ruines du Colisée, il les faut garder avec une croix ; M. de Talleyrand avait foulé la sienne aux pieds.
Notre espèce se divise en deux parts inégales : les hommes de la mort et aimés d’elle, troupeau choisi qui renaît ; les hommes de la vie et oubliés d’elle, multitude de néant qui ne renaît plus. L’existence temporaire de ces derniers consiste dans le nom, le crédit, la place, la fortune ; leur bruit, leur autorité, leur puissance s’évanouissent avec leur personne : clos leur salon et leur cercueil, close est leur destinée. Ainsi en est arrivé à M. de Talleyrand ; sa momie avant de descendre dans sa crypte, a été exposée un moment à Londres, comme représentant de la royauté-cadavre qui nous régit.
M. de Talleyrand a trahi tous les gouvernements, et, je le répète, il n’en a élevé ni renversé aucun. Il n’avait point de supériorité réelle, dans l’acception sincère de ces deux mots. Un fretin de prospérités banales, si communes dans la vie aristocratique, ne conduit pas à deux pieds au delà de la fosse. Le mal qui n’opère pas avec une explosion terrible, le mal parcimonieusement employé par l’esclave au profit du maître, n’est que de la turpitude. Le vice, complaisant du crime, entre dans la domesticité. Supposez M. de Talleyrand plébéien, pauvre et obscur, n’ayant avec son immoralité que son esprit incontestable de salon, l’on n’aurait certes jamais entendu parler de lui. Ôtez de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre marié, l’évêque dégradé, que lui reste-t-il ? Sa réputation et ses succès ont tenu à ces trois dépravations.
La comédie par laquelle le prélat a couronné ses quatre-vingt-deux années est une chose pitoyable : d’abord, pour faire preuve de force, il est allé prononcer à l’Institut l’éloge commun d’une pauvre mâchoire allemande dont il se moquait. Malgré tant de spectacles dont nos yeux ont été rassasiés, on a fait la haie pour voir sortir le grand homme ; ensuite il est venu mourir chez lui comme Dioclétien, en se montrant à l’univers. La foule a bayé, à l’heure suprême de ce prince aux trois quarts pourri, une ouverture gangréneuse au côté, la tête retombant sur sa poitrine en dépit du bandeau qui la soutenait, disputant minute à minute sa réconciliation avec le ciel, sa nièce jouant auprès de lui un rôle préparé de loin entre un prêtre abusé et une petite fille trompée ; il a signé de guerre lasse (ou peut-être n’a-t-il pas même signé), quand sa parole allait s’éteindre, le désaveu de sa première adhésion à l’Église constitutionnelle ; mais sans donner aucun signe de repentir, sans remplir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter les immoralités et les scandales de sa vie. Jamais l’orgueil ne s’est montré si misérable, l’admiration si bête, la piété si dupe. Rome, toujours prudente, n’a pas rendu publique, et pour cause, la rétractation.
M. de Talleyrand, appelé de longue date au tribunal d’en haut, était contumace ; la mort le cherchait de la part de Dieu, et elle l’a enfin trouvé. Pour analyser minutieusement une vie aussi gâtée que celle de M. de La Fayette a été saine, il faudrait affronter des dégoûts que je suis incapable de surmonter. Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses de prostituées : les ulcères les ont tellement rongés qu’ils ne peuvent servir à la dissection. La révolution française est une vaste destruction politique, placée au milieu de l’ancien monde ; craignons qu’il ne s’établisse une destruction beaucoup plus funeste, craignons une destruction morale par le côté mauvais de cette révolution. Que deviendrait l’espèce humaine, si l’on s’évertuait à réhabiliter des mœurs justement flétries, si l’on s’efforçait d’offrir à notre enthousiasme d’odieux exemples, de nous présenter les progrès du siècle, l’établissement de la liberté, la profondeur du génie dans des natures abjectes ou des actions atroces ? N’osant préconiser le mal sous son propre nom, on le sophistique : donnez-vous de garde de prendre cette brute pour un esprit de ténèbres, c’est un ange de lumière ! Toute laideur est belle, tout opprobre honorable, toute énormité sublime ; tout vice a son admiration qui l’attend. Nous sommes revenus à cette société matérielle du paganisme où chaque dépravation avait ses autels. Arrière ces éloges lâches, menteurs, criminels, qui faussent la conscience publique, qui débauchent la jeunesse, qui découragent les gens de bien, qui sont un outrage à la vertu et le crachement du soldat romain au visage du Christ !
Paris, 1839.
Étant à Prague en 1833, Charles X me dit : « Ce vieux Talleyrand vit donc encore ? » Et Charles X a quitté la vie deux ans avant M. de Talleyrand ; la mort privée et chrétienne du monarque contraste avec la mort publique de l’évêque apostat, traîné récalcitrant aux pieds de l’incorruptibilité divine.
Le 3 octobre 1836 j’avais écrit à madame la duchesse de Berry la lettre suivante, et j’y ajoutai un post-scriptum le 15 novembre de la même année :
« Madame,
« M. Walsh m’a remis la lettre dont vous avez bien voulu m’honorer. Je serais prêt à obéir au désir de Votre Altesse Royale, si les écrits pouvaient à présent quelque chose ; mais l’opinion est tombée dans une telle apathie que les grands événements la pourraient à peine soulever. Vous m’avez permis, madame, de vous parler avec une franchise que mon dévouement pouvait seul excuser : Votre Altesse Royale le sait, j’ai été opposé à presque tout ce qui s’est fait ; j’ai osé même n’être pas d’avis de son voyage à Prague. Henri V sort maintenant de l’enfance ; il va bientôt entrer dans le monde avec une éducation qui ne lui a rien appris du siècle où nous vivons. Qui sera son guide, qui lui montrera les cours et les hommes ? Qui le fera connaître et comme apparaître de loin à la France ? Questions importantes qui, vraisemblablement et malheureusement, seront résolues dans le sens que l’ont été toutes les autres. Quoi qu’il en soit, le reste de ma vie appartient à mon jeune roi et à son auguste mère. Mes prévisions de l’avenir ne me rendront jamais infidèle à mes devoirs.
« Madame de Chateaubriand demande la permission de mettre ses respects aux pieds de Madame. J’offre au ciel tous mes vœux pour la gloire et la prospérité de la mère de Henri V et je suis avec un profond respect,
« Madame,
« De Votre Altesse Royale le très-humble et
très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
« P.-S. Cette lettre attendait depuis un mois une occasion sûre pour parvenir à Madame. Aujourd’hui même j’apprends la mort de l’auguste aïeul de Henri. Cette triste nouvelle apportera-t-elle quelque changement dans la destinée de Votre Altesse Royale ? Oserai-je prier Madame de me permettre d’entrer dans tous les sentiments de regret qu’elle doit éprouver, et d’offrir le tribut respectueux de ma douleur à monsieur le dauphin et à madame la dauphine ?
« Chateaubriand. »
15 novembre.
Charles X n’est plus.
Soixante ans de malheurs ont paré la victime !
Trente ans d’exil ; la mort à soixante-dix-neuf ans en terre étrangère ! Afin qu’on ne pût douter de la mission de malheur dont le ciel avait chargé ce prince, c’est un fléau qui l’est venu chercher.
Charles X a retrouvé à son heure suprême le calme, l’égalité d’âme qui lui manquèrent quelquefois pendant sa longue carrière. Quand il apprit le danger qui le menaçait, il se contenta de dire : « Je ne croyais pas que cette maladie tournât si court. » Quand Louis XVI partit pour l’échafaud, l’officier de service refusa de recevoir le testament du condamné parce que le temps lui manquait et qu’il devait, lui officier, conduire le roi au supplice : le roi répondit : « C’est juste. » Si Charles X, dans d’autres jours de péril, eût traité sa vie avec cette indifférence, qu’il se fût épargné de misères ! On conçoit que les Bourbons tiennent à une religion qui les rend si nobles au dernier moment ; Louis IX, attaché à sa postérité, envoie le courage du saint les attendre au bord du cercueil. Cette race sait admirablement mourir : il y a plus de huit cents ans, il est vrai, qu’elle apprend la mort.
Charles X s’est en allé persuadé qu’il ne s’était pas trompé ; s’il a espéré dans la miséricorde divine, c’est en raison du sacrifice qu’il a cru faire de sa couronne à ce qu’il pensait être le devoir de sa conscience et le bien de son peuple ; les convictions sont trop rares pour n’en pas tenir compte. Charles X a pu se rendre ce témoignage que le règne de ses deux frères et le sien n’avaient été ni sans liberté ni sans gloire : sous le roi martyr, l’affranchissement de l’Amérique et l’émancipation de la France ; sous Louis XVIII, le gouvernement représentatif donné à notre patrie, le rétablissement de la royauté opéré en Espagne ; l’indépendance de la Grèce recouvrée à Navarin ; sous Charles X, l’Afrique à nous laissée en compensation du territoire perdu par les conquêtes de la République et de l’Empire : ce sont là des résultats qui demeurent acquis à nos fastes, en dépit des stupides jalousies et des vaines inimitiés ; ces résultats ressortiront davantage à mesure que l’on s’enfoncera dans les abaissements de la royauté de Juillet. Mais il est à craindre que ces ornements de prix ne soient qu’au profit des jours expirés, comme la couronne de fleurs sur la tête d’Homère chassé avec grand respect de la République de Platon. La légitimité semble aujourd’hui n’avoir pas l’intention d’aller plus loin ; elle paraît adopter sa chute.
La mort de Charles X ne pourrait être un événement effectif qu’en mettant un terme à une déplorable contestation de sceptre et en donnant une direction nouvelle à l’éducation de Henri V : or, il est à craindre que la couronne absente soit toujours disputée ; que l’éducation finisse sans avoir été virtuellement changée. Peut-être, en s’épargnant la peine de prendre un parti, on s’endormira dans des habitudes chères à la faiblesse, douces à la vie de famille, commodes à la lassitude, suite de longues souffrances. Le malheur qui se perpétue produit sur l’âme l’effet de la vieillesse sur le corps ; on ne peut plus remuer ; on se couche. Le malheur ressemble encore à l’exécuteur des hautes justices du ciel : il dépouille les condamnés, arrache au roi son sceptre, au militaire son épée ; il ôte le décorum au noble, le cœur au soldat, et les renvoie dégradés dans la foule.
D’un autre côté, on tire de l’extrême jeunesse des raisons d’atermoiements ; quand on a beaucoup de temps à dépenser, on se persuade qu’on peut attendre ; on a des années à jouer devant les événements : « Ils viendront à nous, s’écrie-t-on, sans que nous nous en mettions en peine ; tout mûrira, le jour du trône arrivera de lui-même ; dans vingt ans les préjugés seront effacés. » Ce calcul pourrait avoir quelque justesse, si les générations ne s’écoulaient pas ou ne devenaient pas indifférentes ; mais telle chose peut paraître une nécessité à une époque et n’être pas même sentie à une autre.
Hélas ! avec quelle rapidité les choses s’évanouissent ! où sont les trois frères que j’ai vus successivement régner ? Louis XVIII habite Saint-Denis avec la dépouille mutilée de Louis XVI ; Charles X vient d’être déposé à Goritz, dans une bière fermée à trois clefs.
Les restes de ce roi, en tombant de haut, ont fait tressaillir ses aïeux ; ils se sont retournés dans leur sépulcre ; ils ont dit en se serrant : « Faisons place, voici le dernier d’entre nous. » Bonaparte n’a pas fait autant de bruit en entrant dans la vie éternelle ; les vieux morts ne se sont point réveillés pour l’empereur des morts nouveaux. Ils ne le connaissaient pas. La monarchie française lie le monde ancien au monde moderne. Augustule quitte le diadème en 476. Cinq ans après, en 481, la première race de nos rois, Clovis, règne sur les Gaules.
Charlemagne, en associant au trône Louis le Débonnaire, lui dit : « Fils cher à Dieu, mon âge se hâte, ma vieillesse même m’échappe ; le temps de ma mort approche. Le pays des Francs m’a vu naître, Christ m’a accordé cet honneur. Le premier d’entre les Francs, j’ai obtenu le nom de César et transporté à l’empire des Francs l’empire de la race de Romulus. »
Sous Hugues, avec la troisième race, la monarchie élective devient héréditaire. L’hérédité enfante la légitimité, ou la permanence, ou la durée.
C’est entre les fonts baptismaux de Clovis et l’échafaud de Louis XVI qu’il faut placer l’empire chrétien des Français. La même religion était debout aux deux barrières : « Doux Sicambre, incline le col, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré », dit le prêtre qui administrait à Clovis le baptême d’eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » dit le prêtre qui assistait Louis XVI au baptême du sang.
Quand il n’y aurait dans la France que cette ancienne maison de France bâtie par le temps et dont la majesté étonne, nous pourrions, en fait de choses illustres, en remontrer à toutes les nations. Les Capets régnaient lorsque les autres souverains de l’Europe étaient encore sujets. Les vassaux de nos rois sont devenus rois. Ces souverains nous ont transmis leurs noms avec des titres que la postérité a reconnus authentiques ; les uns sont appelés auguste, saint, pieux, grand, courtois, hardi, sage, victorieux, bien-aimé ; les autres père du peuple, père des lettres. « Comme il est écrit par blâme, dit un vieil historien, que tous les bons roys Serviens aisément pourroient tenir en un anneau, les mauvais roys de France y pourroient mieux, tant le nombre en est petit. »
Sous la famille royale, les ténèbres de la barbarie se dissipent, la langue se forme, les lettres et les arts produisent leurs chefs-d’œuvre, nos villes s’embellissent, nos monuments s’élèvent, nos chemins s’ouvrent, nos ports se creusent, nos armées étonnent l’Europe et l’Asie, et nos flottes couvrent les deux mers.
Notre orgueil se met en colère à la seule exposition de ces magnifiques tapisseries du Louvre ; des ombres, des broderies d’ombre nous choquent. Inconnus ce matin, plus inconnus ce soir, nous ne nous en persuadons pas moins que nous effaçons ce qui nous précéda. Et toutefois, chaque minute, en fuyant, nous demande : Qui es-tu ? et nous ne savons que répondre. Charles X, lui, a répondu ; il s’en est allé avec une ère entière du monde ; la poussière de mille générations est mêlée à la sienne ; l’histoire le salue, les siècles s’agenouillent à sa tombe ; tous ont connu sa race ; elle ne leur a point failli, ce sont eux qui y ont manqué.
Roi banni, les hommes ont pu vous proscrire, mais vous ne serez pas chassé du temps, vous dormez votre dur somme dans un monastère, sur la dernière planche jadis destinée à quelque franciscain. Point de hérauts d’armes à vos obsèques, rien qu’une troupe de vieux temps blanchis et chenus ; point de grands pour jeter dans le caveau les marques de leur dignité, ils en ont fait hommage ailleurs. Des âges muets sont assis au coin de votre bière ; une longue procession de jours passés, les yeux fermés, mène en silence le deuil autour de votre cercueil.
À votre côté reposent votre cœur et vos entrailles arrachés de votre sein et de vos flancs, comme on place auprès d’une mère expirée le fruit abortif qui lui coûta la vie. À chaque anniversaire, monarque très chrétien, cénobite après trépas, quelque frère vous récitera les prières du bout de l’an ; vous n’attirerez à votre ci-gît éternel que vos fils bannis avec vous : car même à Trieste le monument de Mesdames est vide ; leurs reliques sacrées ont revu leur patrie et vous avez payé à l’exil, par votre exil, la dette de ces nobles dames.
Eh ! pourquoi ne réunit-on pas aujourd’hui tant de débris dispersés, comme on réunit des antiques exhumés de différentes fouilles ? L’Arc de Triomphe porterait pour couronnement le sarcophage de Napoléon, ou la colonne de bronze élèverait sur des restes immortels des victoires immobiles. Et cependant la pierre taillée par ordre de Sésostris ensevelit dès aujourd’hui l’échafaud de Louis XVI sous le poids des siècles. L’heure viendra que l’obélisque du désert retrouvera, sur la place des meurtres, le silence et la solitude de Luxor.
QUATRIÈME PARTIE
LES DERNIÈRES ANNÉES
1830–1841
LIVRE PREMIER
Introduction. — Procès des ministres. — Saint-Germain-l’Auxerrois. — Pillage de l’Archevêché. — Ma brochure sur la Restauration et la Monarchie élective. — Études historiques. — Lettres et vers à madame Récamier. — Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. — Commis de M. de Lapanouze. — Lord Byron. — Ferney et Voltaire. — Course inutile à Paris. — M. A. Carrel. — M. de Béranger. — Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la branche aînée des Bourbons. — Lettre à l’auteur de la Némésis. — Conspiration de la rue des Prouvaires. — Lettre à Madame la duchesse de Berry. — Incidences. — Pestes. — Le choléra. — Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. — Échantillons. — Convoi du général Lamarque. — Madame la duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vendée.
Infirmerie de Marie-Thérèse.
Paris, octobre 1830.
INTRODUCTION.
Au sortir du fracas des trois journées, je suis tout étonné d’ouvrir dans un calme profond la quatrième partie de cet ouvrage ; il me semble que j’ai doublé le cap des tempêtes, et pénétré dans une région de paix et de silence. Si j’étais mort le 7 août de cette année, les dernières paroles de mon discours à la Chambre des pairs eussent été les dernières lignes de mon histoire ; ma catastrophe, étant celle même d’un passé de douze siècles, aurait grandi ma mémoire. Mon drame eût magnifiquement fini.
Mais je ne suis pas demeuré sous le coup, je n’ai pas été jeté à terre. Pierre de L’Estoile écrivait cette page de son journal le lendemain de l’assassinat de Henri IV :
« Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxième registre de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches, tant publiques que particulières, interrompues souvent depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j’ai souffert, mesmement cette dernière, pour la mort de mon roy.
« Je m’estois proposé de clore mes éphémérides par ce registre ; mais tant d’occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette insigne mutation, que je passe à un autre qui ira aussi avant qu’il plaira à Dieu : et me doute que ce ne sera pas bien long. »
L’Estoile vit mourir le premier Bourbon ; je viens de voir tomber le dernier : ne devrais-je pas clore ici le registre de mes passe-temps mélancholiques et de mes vaines et curieuses recherches. Peut-être ; mais tant d’occurrences nouvelles et curieuses se sont présentées par cette insigne mutation, que je passe à un autre registre.
Comme L’Estoile, je lamente les adversités de la race de saint Louis ; pourtant, je suis obligé de l’avouer, il se mêle à ma douleur un certain contentement intérieur ; je me le reproche, mais je ne puis m’en défendre ; ce contentement est celui de l’esclave dégagé de ses chaînes. Quand je quittai la carrière de soldat et de voyageur, je sentis de la tristesse ; j’éprouve maintenant de la joie, forçat libéré que je suis des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes serments, je n’ai trahi ni la liberté ni le roi, je n’emporte ni richesses ni honneurs ; je m’en vais pauvre comme je suis venu. Heureux de terminer une carrière qui m’était odieuse, je rentre avec amour dans le repos.
Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie ! Venez, rapportez-moi mes Mémoires, cet alter ego dont vous êtes la confidente, l’idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux récits : naufragé, je continuerai de raconter mon naufrage aux pécheurs de la rive. Retourné à mes instincts primitifs, je redeviens libre et voyageur ; j’achève ma course comme je la commençai. Le cercle de mes jours, qui se ferme, me ramène au point du départ. Sur la route, que j’ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vétéran expérimenté, cartouche de congé dans mon shako, chevrons du temps sur le bras, havresac rempli d’années sur le dos. Qui sait ? peut-être retrouverai-je d’étape en étape les rêveries de ma jeunesse ? J’appellerai beaucoup de songes à mon secours, pour me défendre contre cette horde de vérités qui s’engendrent dans les vieux jours, comme des dragons se cachent dans des ruines. Il ne tiendra qu’à moi de renouer les deux bouts de mon existence, de confondre des époques éloignées, de mêler des illusions d’âges divers, puisque le prince que je rencontrai exilé en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre banni en me rendant à ma dernière demeure.