Mémoires d’outre-tombe (page 95)
Je traçai rapidement, au mois d’octobre de l’année précédente, la petite introduction de cette partie de mes Mémoires ; mais je ne pus continuer ce travail, parce que j’en avais un autre sur les bras : il s’agissait de l’ouvrage qui terminait l’édition de mes Œuvres complètes. De ce travail même j’ai été détourné, d’abord par le procès des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l’Auxerrois.
Le procès des ministres et l’émoi de Paris ne m’ont pas fait grand’chose : après le procès de Louis XVI et les insurrections révolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d’insurrection. Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant à Vincennes pendant qu’on prononçait leur sentence, s’acheminèrent par la rue d’Enfer… Du fond de ma retraite j’entendis le roulement de leur voiture. Que d’événements ont passé devant ma porte ! Les défenseurs de ces hommes sont restés au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la chose d’assez haut : l’avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon ami le prince de Polignac m’eût choisi pour son second, de quel œil j’aurais regardé ces parjures s’érigeant en juges d’un parjure ! « Quoi ! leur aurais-je dit, c’est vous qui osez être les juges de mon client, c’est vous qui, tout souillés de vos serments, osez lui faire un crime d’avoir perdu son maître en croyant le servir ; vous, les provocateurs ; vous qui le poussiez à rendre les ordonnances ! Changez de place avec celui que vous prétendez juger : d’accusé il devient accusateur. Si nous avons mérité d’être frappés, ce n’est pas par vous ; si nous sommes coupables, ce n’est pas envers vous, mais envers le peuple : il nous attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre tête. »
Après le procès des ministres est venu le scandale de Saint-Germain-l’Auxerrois. Les royalistes, pleins d’excellentes qualités, mais quelquefois bêtes et souvent taquins, ne calculant jamais la portée de leurs démarches, croyant toujours qu’ils rétabliraient la légitimité en affectant de porter une couleur à leur cravate ou une fleur à leur boutonnière, ont amené des scènes déplorables. Il était évident que le parti révolutionnaire profiterait du service à l’occasion de la mort du duc de Berry pour faire du train ; or, les légitimistes n’étaient pas assez forts pour s’y opposer, et le gouvernement n’était pas assez établi pour maintenir l’ordre ; aussi l’église a-t-elle été pillée. Un apothicaire voltairien et progressif a triomphé intrépidement d’un clocher de l’an 1300 et d’une croix déjà abattue par d’autres Barbares vers la fin du ixe siècle.
Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique éclairée, sont arrivées la dévastation de l’archevêché, la profanation des choses saintes et les processions renouvelées de celles de Lyon. Il y manquait le bourreau et les victimes ; mais il y avait force polichinelles, masques et diverses joies du carnaval. Le cortège burlesquement sacrilège marchait d’un côté de la Seine, tandis que, de l’autre, défilait la garde nationale, qui faisait semblant d’accourir au secours. La rivière séparait l’ordre et l’anarchie. On assure qu’un homme de talent était là comme curieux et qu’il disait, en voyant flotter les chasubles et les livres sur la Seine : « Quel dommage qu’on n’y ait pas jeté l’archevêque ! » Mot profond, car, en effet, un archevêque qu’on noie doit être une chose plaisante ; cela fait faire un si grand pas à la liberté et aux lumières ! Nous, vieux témoins des vieux faits, nous sommes obligés de vous dire que vous n’apercevez là que de pâles et misérables copies. Vous avez encore l’instinct révolutionnaire, mais vous n’en avez plus l’énergie ; vous ne pouvez être criminels qu’en imagination ; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au cœur et la force au bras ; vous verriez encore massacrer, mais vous ne mettriez plus la main à la besogne. Si vous voulez que la révolution de juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n’en soit pas le héros réel, et Mayeux, le personnage idéal !
Paris, fin de mars 1831.
J’étais loin de compte lorsqu’en sortant des journées de Juillet je croyais entrer dans une région de paix. La chute des trois souverains m’avait obligé de m’expliquer à la Chambre des pairs. La proscription de ces rois ne me permettait pas de rester muet. D’une autre part, les journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une révolution qui consacrait des principes que j’avais défendus et propagés. Force m’a été de prendre la parole pour les vérités générales et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d’une petite brochure qui se perdra (De la Restauration et de la Monarchie élective) continuera la chaîne de mon récit et celle de l’histoire de mon temps :
« Dépouillé du présent, n’ayant qu’un avenir incertain au delà de ma tombe, il m’importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. Je ne dois pas me taire sur une Restauration à laquelle j’ai pris tant de part, qu’on outrage tous les jours, et que l’on proscrit enfin sous mes yeux. Au moyen âge, dans les temps de calamités, on prenait un religieux, on l’enfermait dans une tour où il jeûnait au pain et à l’eau pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal à ce moine du xiie siècle : à travers la lucarne de ma geôle expiatoire, j’ai prêché mon dernier sermon aux passants. Voici l’épitome de ce sermon ; je l’ai prédit dans mon dernier discours à la tribune de la pairie : La monarchie de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois d’exception ; elle vit par la presse, et la presse la tue ; sans gloire, elle sera dévorée par la liberté ; si elle attaque cette liberté, elle périra. Il ferait beau nous voir, après avoir chassé trois rois avec des barricades pour la liberté de la presse, élever de nouvelles barricades contre cette liberté ! Et pourtant, que faire ? L’action redoublée des tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les écrivains ? Un gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu’avec des lisières. Remettrons-nous la nation au maillot ? Ce terrible nourrisson, qui a sucé le sang dans les bras de la victoire à tant de bivouacs, ne brisera-t-il pas ses langes ? Il n’y avait qu’une vieille souche profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des vents de la liberté de la presse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« À entendre les déclamations de cette heure, il semble que les exilés d’Édimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu’ils ne fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd’hui au présent que le passé : c’est peu de chose ! Comme si les siècles ne se servaient pas de base les uns aux autres, et que le dernier arrivé se pût tenir en l’air ! Notre vanité aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, héritière de mille années, a laissé par sa retraite un vide immense : on le sent partout. Ces individus, si chétifs à nos yeux, ont ébranlé l’Europe dans leur chute. Pour peu que les événements produisent leurs effets naturels, et qu’ils amènent leurs rigoureuses conséquences, Charles X, en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques, grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Nous marchons à une révolution générale. Si la transformation qui s’opère suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison populaire continue son développement progressif, si l’éducation des classes intermédiaires ne souffre point d’interruption, les nations se nivelleront dans une égale liberté ; si cette transformation est arrêtée, les nations se nivelleront dans un égal despotisme. Ce despotisme durera peu, à cause de l’âge avancé des lumières, mais il sera rude, et une longue dissolution sociale le suivra.
« Préoccupé que je suis de ces idées, on voit pourquoi j’ai dû demeurer fidèle, comme individu, à ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des libertés publiques, la voie la moins périlleuse par laquelle on pouvait arriver au complément de ces libertés.
« Ce n’est pas que j’aie la prétention d’être un larmoyant prédicant de politique sentimentale, un rabâcheur de panache blanc et de lieux communs à la Henri IV. En parcourant des yeux l’espace qui sépare la tour du Temple du château d’Édimbourg, je trouverais sans doute autant de calamités entassées qu’il y a de siècles accumulés sur une noble race. Une femme de douleur a surtout été chargée du fardeau le plus lourd comme la plus forte ; il n’y a cœur qui ne se brise à son souvenir : ses souffrances sont montées si haut, qu’elles sont devenues une des grandeurs de la révolution. Mais, enfin, on n’est pas obligé d’être roi. La Providence envoie les afflictions particulières à qui elle veut, toujours brèves, parce que la vie est courte ; et ces afflictions ne sont point comptées dans les destinées générales des peuples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Mais que la proposition qui bannit à jamais la famille déchue du territoire français soit un corollaire de la déchéance de cette famille, ce corollaire n’amène pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain ma place dans les diverses catégories de personnes qui se sont rattachées à l’ordre de choses actuel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à l’Empire en une seule, à la première Restauration, à l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe : je ne suis pas si riche.
« Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à pair ou non parmi des ruines : ils traitent de niais et sot quiconque ne réduit pas la politique à des intérêts privés : je suis un niais et un sot.
« Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se voyaient égorgés, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et tous les propriétaires, s’ils n’avaient trembloté leur serment : ceci est un effet physique que je n’ai pas encore éprouvé ; j’attendrai l’infirmité et, si elle m’arrive, j’aviserai.
« Il y a des grands seigneurs de l’Empire unis à leurs pensions par des liens sacrés et indissolubles, quelle que soit la main dont elles tombent : une pension est à leurs yeux un sacrement ; elle imprime un caractère comme la prêtrise et le mariage ; toute tête pensionnée ne peut cesser de l’être : les pensions étant demeurées à la charge du Trésor, ils sont restés à la charge du même Trésor ; moi, j’ai l’habitude du divorce avec la fortune ; trop vieux pour elle, je l’abandonne de peur qu’elle ne me quitte.
« Il y a de hauts barons du trône et de l’autel qui n’ont point trahi les ordonnances ; non ! mais l’insuffisance des moyens employés pour mettre à exécution ces ordonnances a échauffé leur bile ; indignés qu’on ait failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre : il m’est impossible de partager leur indignation et leur demeure.
« Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour être parjures, qui, cédant à la force, n’en sont pas moins pour le droit ; ils pleurent sur ce pauvre Charles X, qu’ils ont d’abord entraîné à sa perte par leurs conseils, et ensuite mis à mort par leur serment ; mais si jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité : moi, j’ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la vieille monarchie comme le chien du pauvre.
« Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des dispenses d’honneur et des permissions d’infidélité : je n’en ai point.
« J’étais l’homme de la Restauration possible, de la Restauration avec toutes les sortes de libertés. Cette Restauration m’a pris pour un ennemi ; elle s’est perdue : je dois subir son sort. Irai-je attacher quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de robes que les femmes traînent de cours en cours et sur lesquels tout le monde peut marcher ? À la tête des jeunes générations, je serais suspect ; derrière elles, ce n’est pas ma place. Je sens très bien qu’aucune de mes facultés n’a vieilli ; mieux que jamais je comprends mon siècle ; je pénètre plus hardiment dans l’avenir que personne : mais la fatalité a prononcé ; finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l’homme public. »
Enfin, les Études historiques viennent de paraître ; j’en reporte ici l’Avant-propos : c’est une véritable page de mes Mémoires, il contient mon histoire au moment même où j’écris :
AVANT-PROPOS.
« Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu’à cette époque (la chute de l’Empire romain) . . . . . . . . . . . . . . . il y avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles ; eux et moi prenant pour table, dans l’édifice croulant, la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes. »
(Études historiques, tome V bis, page 175.)
« Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les dix-huit mois qui viennent de s’écouler. On n’aura jamais une idée de la violence que je me suis faite ; j’ai été forcé d’abstraire mon esprit dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de moi, pour me livrer puérilement à la composition d’un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes, lorsqu’on a bien de la peine à lire le feuilleton d’une gazette ? J’écrivais l’histoire ancienne, et l’histoire moderne frappait à ma porte ; en vain je lui criais : « Attendez, je vais à vous ; » elle passait au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.
« Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces Études ! on abat la croix, on poursuit les prêtres ; et il est question de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit ; on bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m’a coûté le plus de recherches, de soins et d’années, celui où j’ai peut-être remué le plus d’idées et de faits, paraît lorsqu’il ne peut trouver de lecteurs ; c’est comme si je le jetais dans un puits, où il va s’enfoncer sous l’amas de décombres qui le suivront. Quand une société se compose et se décompose, quand il y va de l’existence de chacun et de tous, quand on n’est pas sûr d’un avenir d’une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin ? Il s’agit bien de Néron, de Constantin, de Julien, des Apôtres, des Martyrs, des Pères de l’Église, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV ; il s’agit bien du naufrage de l’ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne ! N’est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d’esprit, que de s’occuper de lettres dans ce moment ? Il est vrai ; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n’avais pas tant fait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n’aurais pas été obligé de contracter des engagements qui s’achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables pour moi. Aucun auteur n’a été mis à une pareille épreuve ; grâce à Dieu, elle est à son terme : je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse.
« Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consoler ; j’ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j’envisageais le christianisme sous les rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques : j’ai commencé ma carrière politique sous la Restauration, je la finis avec la Restauration. Ce n’est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. »
Paris, mai 1831.
La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n’a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n’ai rien : l’acquéreur de mes œuvres m’a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m’empêchent de trouver quelqu’un qui veuille me prêter.
Quoi qu’il en soit, je vais me rendre à Genève avec la somme qui m’est survenue de la vente de ma dernière brochure (De la Restauration et de la Monarchie élective). Je laisse ma procuration pour vendre la maison où j’écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces incertitudes et ces mouvements, jusqu’à ce que je sois établi quelque part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes Mémoires à l’endroit où je les ai interrompus. Je continuerai donc d’écrire les choses du moment actuel de ma vie ; je ferai connaître ces choses par les lettres qu’il m’arrivera d’écrire sur les chemins ou pendant mes divers séjours ; je lierai les faits intermédiaires par un journal qui remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres.
À MADAME RÉCAMIER.
« Lyon, mercredi 18 mai 1831.
« Me voilà trop loin de vous. Je n’ai jamais fait de voyage si triste : temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée ; et tout cela, pour qui ? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à moins que vous ne veniez à mon secours. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Lyon, vendredi 20 mai.
« J’ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône ; je regardais la ville où vous êtes née, la colline où s’élevait le couvent où vous aviez été choisie comme la plus belle : espérance que vous n’avez point démentie ; et vous n’êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n’est plus, et je quitte la France ! De ces anciens temps un personnage singulier m’a apparu : je vous envoie son billet à cause de l’inattendu et de la surprise. Ce personnage, que je n’avais jamais vu, plante des pins dans les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue Feydeau et à Maison à vendre : comme les rôles changent sur la terre !
« Hyacinthe m’a mandé les regrets et les articles de journaux ; je ne vaux pas tout cela. Vous savez que je le crois sincèrement vingt-trois heures sur vingt-quatre ; la vingt-quatrième est consacrée à la vanité, mais elle ne tient guère et passe vite. Je n’ai voulu voir personne ici ; M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forcé ma porte. »
Billet inclus dans cette lettre.
« Un voisin, votre compatriote, qui n’a d’autre titre auprès de vous qu’une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable caractère, désirerait avoir l’honneur de vous voir et de vous présenter l’hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l’hôtel, ce compatriote, s’appelle Elleviou. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Lyon, dimanche 22 mai.
« Nous partons demain pour Genève où je trouverai d’autres souvenirs de vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j’aurai passé la frontière ? Oui, si vous le voulez, c’est-à-dire si vous y restez. Je ne souhaite pas les événements qui pourraient m’offrir une autre chance de retour ; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de mes espérances. Je vous écrirai mardi, 24, de Genève. Quand reverrai-je votre petite écriture, sœur cadette de la mienne ? »
« Genève, mardi 24 mai.
« Arrivés hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous nous arrangerons d’un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous dire comme je suis triste en m’occupant de ces arrangements. Encore un autre avenir ! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini ! Je compte vous écrire une longue lettre quand je serai un peu en repos ; je crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces années obscures dans lesquelles j’entre le cœur si serré. »
À MADAME RÉCAMIER.
« 9 Juin 1831.
« Vous savez qu’il s’est établi une secte réformée au milieu des protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle église est venu me voir et m’a écrit deux lettres dignes des premiers apôtres. Il veut me convertir à sa foi, et je veux en faire un papiste. Nous joutons comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternité chrétienne et sans nous brûler. Je ne désespère pas de son salut ; il est tout ébranlé de mes arguments pour les papes. Vous n’imaginez pas à quel point d’exaltation il est monté, et sa candeur est admirable. Si vous m’arrivez, accompagnée de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des merveilles. Dans un des journaux de Genève on annonce un ouvrage de controverse protestante. On engage les auteurs à se tenir fermes parce que l’auteur du Génie du Christianisme est là tout près.
« Il y a quelque chose de consolant à trouver une petite peuplade libre, administrée par les hommes les plus distingués et chez laquelle les idées religieuses sont la base de la liberté et la première occupation de la vie.
« J’ai déjeuné chez M. de Constant auprès de madame Necker, sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction ; nous n’avons parlé que de vous. J’avais reçu votre lettre, et j’ai dit à M. de Sismondi ce que vous écrivez d’aimable pour lui. Vous voyez que je prends de vos leçons.
« Enfin, voici des vers. Vous êtes mon étoile et je vous attends pour aller à cette île enchantée.
« Delphine mariée : ô Muses ! Je vous ai dit dans ma dernière lettre pourquoi je ne pouvais écrire ni sur la pairie, ni sur la guerre : j’attaquerais un corps ignoble dont j’ai fait partie, et je prêcherais l’honneur à qui n’en a plus.
« Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommande à M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernières strophes et le mot de l’énigme est au bas. »
LE NAUFRAGÉ.
Rebut de l’aquilon, échoué sur le sable,
Vieux vaisseau fracassé dont finissait le sort,
Et que, dur charpentier, la mort impitoyable
Allait dépecer dans le port !
Sous les ponts désertés un seul gardien habite :
Autrefois tu l’as vu sur ton gaillard d’avant,
Impatient d’écueils, de tourmente subite,
Siffler pour ameuter le vent.
Tantôt sur ton beaupré, cavalier intrépide,
Il riait quand, plongeant la tête dans les flots,
Tu bondissais ; tantôt du haut du mât rapide,
Il criait : Terre ! aux matelots.
Maintenant retiré dans la carène usée,
Teint hâlé, front chenu, main goudronnée, yeux pers,
Sablier presque vide et boussole brisée
Annoncent l’ermite des mers.
Vous pensiez défaillir amarrés à la rive,
Vieux vaisseau, vieux nocher ! vous vous trompiez tous deux ;
L’ouragan vous saisit et vous traîne en dérive,
Hurlant sur les flots noirs et bleus.
Dès le premier récif votre course bornée
S’arrêtera ; soudain vos flancs s’entr’ouvriront ;
Vous sombrez ! c’en est fait ! et votre ancre écornée
Glisse et laboure en vain le fond.
Ce vaisseau, c’est ma vie, et ce rocher, moi-même :
Je suis sauvé ! mes jours aux mers sont arrachés :
Un astre m’a montré sa lumière que j’aime,
Quand les autres se sont cachés.
Cette étoile du soir qui dissipe l’orage,
Et qui porte si bien le nom de la beauté,
Sur l’abîme calmé conduira mon naufrage
À quelque rivage enchanté.
Jusqu’à mon dernier port, douce et charmante étoile,
Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau ;
Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,
Tu brilleras sur mon tombeau.
À MADAME RÉCAMIER.
« Genève, 18 juin 1831.
« Vous avez reçu toutes mes lettres. J’attends incessamment quelques mots de vous ; je vois bien que je n’aurai rien, mais je suis toujours surpris quand la poste ne m’apporte que les journaux. Personne au monde ne m’écrit que vous ; personne ne se souvient de moi que vous, et c’est un grand charme. J’aime votre lettre solitaire qui ne m’arrive point, comme elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de dépêches et de toutes ces lettres d’attachement, d’admiration et de bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez mon exécutrice testamentaire ; vous vendrez ma pauvre retraite ; le prix vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps admirable : j’aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa splendeur ; du haut du mont Blanc on voit l’Apennin : il me semble que je n’ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout s’arrangera en France.
« Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé par toutes les misères, que d’avoir un gouvernement de couards ; elle l’a, et la jeunesse va s’engloutir dans la doctrine, la littérature et la débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le chapitre des accidents ; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le chemin de la vie, l’accident le plus probable c’est la fin du voyage.
« Je ne travaille point, je ne puis rien faire : je m’ennuie ; c’est ma nature et je suis comme un poisson dans l’eau : si pourtant l’eau était un peu moins profonde, je m’y plairais peut-être mieux. »