Mémoires d’outre-tombe (page 96)
Aux Pâquis, près Genève.
JOURNAL DU 12 JUILLET AU 1er SEPTEMBRE 1831.
Je suis établi aux Pâquis avec madame de Chateaubriand ; j’ai fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève : au-dessus de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé 1 500 000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je passe à pied devant leur demeure, j’admire la Providence qui, dans eux et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je suis bête ! que je suis bête ! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme et de la misère avec moi : voyez où sont parvenus ses commis pour avoir favorisé la conversion des rentes, que j’avais la bonhomie de combattre, et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs ; ils arrivent dans un élégant tilbury, chapeau sur l’oreille, et je suis obligé de me jeter dans un fossé pour que la roue n’emporte pas un pan de ma vieille redingote. J’ai pourtant été pair de France, ministre, ambassadeur, et j’ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres de la chrétienté, y compris le Saint-Esprit et la Toison d’or. Si les commis du sieur César de Lapanouze, millionnaires, voulaient m’acheter ma boîte de rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir.
Pourtant tout n’est pas rose pour MM. B… : ils ne sont pas encore nobles genevois, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas encore à la seconde génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n’est pas montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de Genève ; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent.
Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille ans s’étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages, seraient-elles plus séparées l’une de l’autre qu’elles ne le sont ? Genève appartenait à la France ; Bonaparte brillait dans toute sa gloire, madame de Staël dans toute la sienne ; il n’était pas plus question des Bourbons que s’ils n’eussent jamais existé. Et Bonaparte, et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus ? et moi, je suis encore là !
M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de Constant, vieille fille pleine d’esprit, de vertu et de talent, habitent leur cabane de Souterre au bord du Rhône ; ils sont dominés par une autre maison de campagne jadis à M. de Constant : il l’a vendue à la princesse Belgiojoso, exilée milanaise que j’ai vue passer comme une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la grande-duchesse Hélène.
Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du lac. Le noble pair attendait qu’une tempête s’élevât pour naviguer ; du bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du vent aborder aux prisons féodales de Bonivard : c’était toujours l’acteur et le poète. Je ne suis pas si original ; j’aime aussi les orages ; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n’en fais pas confidence aux bateliers.
J’ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet d’eau de sept à huit pouces de profondeur ; ce ruisselet lave la racine de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles aux ailes bleues. L’homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de silence tout contre sa retentissante maison ? Non, sans doute : eh bien ! l’eau est là ; elle fuit encore ; je ne sais pas son nom ; elle n’en a peut-être pas : les jours de Voltaire se sont écoulés ; seulement sa renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses bords.
On diffère les uns des autres : je suis charmé de cette rigole déserte ; à la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit ; le susurrement d’une vague parmi des cailloux me rend tout heureux ; un insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s’enfonce sous une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me fait rêver. Ce sont là d’intimes misères, inconnues du beau génie qui, près d’ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux princes de la terre et forçait l’Europe à venir l’admirer dans le hameau de Ferney. Mais n’était-ce pas là aussi des misères ? La transition du monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j’aime mieux ma fourmi.
Une chose m’étonne toujours quand je pense à Voltaire : avec un esprit supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au christianisme ; jamais il n’a vu ce que chacun voit : que l’établissement de l’Évangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu’au siècle de Voltaire cette idée n’était venue dans la tête de personne. Les théologiens défendaient le christianisme comme un fait accompli, comme une vérité fondée sur des lois émanées de l’autorité spirituelle et temporelle ; les philosophes l’attaquaient comme un abus venu des prêtres et des rois : on n’allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas que si l’on eût pu présenter tout à coup à Voltaire l’autre côté de la question, son intelligence lucide et prompte n’en eût été frappée : on rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui n’embrasse rien moins que la transformation des peuples, l’introduction de la morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens, un autre ordre d’idées, le changement total de l’humanité. Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant des idées funestes entraîne beaucoup d’esprits d’une moindre étendue dans sa chute : il ressemble à ces anciens despotes de l’Orient sur le tombeau desquels on immolait des esclaves.
Là, à Ferney, où il n’entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus ! Ils dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur temple hypogée : le souffle d’un siècle s’affaiblit par degrés et s’éteint dans le silence éternel, à mesure que l’on commence à entendre la respiration d’un autre siècle.
Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831.
Oh ! argent que j’ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forcé d’avouer pourtant ton mérite : source de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer ? Avec toi on est beau, jeune, adoré ; on a considération, honneurs, qualités, vertus. Vous me direz qu’avec de l’argent on n’a que l’apparence de tout cela : qu’importe, si je crois vrai ce qui est faux ? trompez-moi bien et je vous tiens quitte du reste : la vie est-elle autre chose qu’un mensonge ? Quand on n’a point d’argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté ; eh bien ! faute de quelques pistoles, il faut qu’elles restent là en face l’une de l’autre à se bouder, à se maugréer, à s’aigrir l’humeur, à s’avaler la langue d’ennui, à se manger l’âme et le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre : la misère les serre l’une contre l’autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s’embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite ; on ne peut aller chercher un autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd’hui la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes ! ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi ! si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde !
J’aurais bien un moyen d’exister : je pourrais m’adresser aux monarques ; comme j’ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu’ils me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m’asseoir aux banquets des rois, j’aimerais mieux recommencer la diète que je fis autrefois à Londres avec mon pauvre ami Ilingant. Toutefois l’heureux temps des greniers est passé, non que je m’y trouvasse fort bien, mais j’y manquerais d’aise, j’y tiendrais trop de place avec les falbalas de ma renommée ; je n’y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine d’un inconnu qui n’a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n’est plus là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d’une chaise en guise de courtepointe ; Peltier n’est plus là pour nous donner à dîner avec l’argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n’est plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l’indigence en trésor, qui vous amène pour maîtresse sa sœur cadette l’Espérance ; celle-ci aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l’autre a fui pour toujours.
J’avais oublié les détresses de ma première émigration et je m’étais figuré qu’il suffisait de quitter la France pour conserver en paix l’honneur dans l’exil : les alouettes ne tombent toutes rôties qu’à ceux qui moissonnent le champ, non à ceux qui l’ont semé : s’il ne s’agissait que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille ; mais madame de Chateaubriand ? Je n’ai donc pas été plutôt fixé qu’en jetant les yeux sur l’avenir, l’inquiétude m’a pris.
On m’écrivait de Paris qu’on ne trouvait à vendre ma maison, rue d’Enfer, qu’à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les hypothèques dont cet ermitage est grevé ; que cependant quelque chose pourrait s’arranger si j’étais là. D’après ce mot, j’ai fait à Paris une course inutile, car je n’ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur ; mais j’ai revu l’Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La veille de mon retour ici, j’ai dîné au Café de Paris avec MM. Arago, Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus par la meilleure des républiques.
Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831.
Mes Études historiques me mirent en rapport avec M. Carrel, comme elles m’ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J’avais copié, dans la préface de ces Études, un assez long passage de la Guerre de Catalogne, par M. Carrel, et surtout ce paragraphe : « Les choses, dans leurs continuelles et fatales transformations, n’entraînent point avec elles toutes les intelligences ; elles ne domptent point tous les caractères avec une égale facilité ; elles ne prennent pas même soin de tous les intérêts ; c’est ce qu’il faut comprendre, et pardonner quelque chose aux protestations qui s’élèvent en faveur du passé. Quand une époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence qu’il ne se puisse refaire ; mais des débris restés à terre, il en est quelquefois de beaux à contempler. »
À la suite de ces belles paroles, j’ajoutais moi-même ce résumé : « L’homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont aussi les yeux attachés sur des débris. »
M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent du National, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M. Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste : la légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M. Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions dangereuses, où l’on trouve une compensation aux sacrifices qu’on s’impose : il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus : leur public n’est pas encore venu ; après les révolutions, des hommes supérieurs meurent délaissés : leur public s’est retiré.
M. Carrel n’est pas heureux : rien de plus positif que ses idées, rien de plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823, pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités françaises, échappé à mille dangers, l’amour se trouve mêlé aux troubles de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient sa vie ; et cet homme de cœur, toujours prêt au grand jour à se jeter sur la pointe d’une épée, met devant lui des guichets et les ombres de la nuit ; il se promène dans les campagnes silencieuses avec une femme aimée, à cette première aube où la diane l’appelait à l’attaque des tentes de l’ennemi.
Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j’ai droit à votre indulgence : son nom et ses chansons doivent être gravés dans votre mémoire.
M. de Béranger n’est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours. Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà Lisette immortelle.
Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la Tour-d’Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée, dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l’illustre chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales ; je compare ces types si différents : sur les fronts monarchiques on voit quelque chose d’une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée ; sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une nature intellectuelle, haute : le front monarchique a perdu la couronne ; le front populaire l’attend.
Je priais un jour Béranger (qu’il me pardonne s’il me rend aussi familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de ses ouvrages inconnus : « Savez-vous, me dit-il, que j’ai commencé par être votre disciple ? j’étais fou du Génie du Christianisme et j’ai fait des idylles chrétiennes : ce sont des scènes de curé de campagne, des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons. »
M. Augustin Thierry m’a dit que la bataille des Francs dans les Martyrs lui avait donné l’idée d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire : rien ne m’a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au commencement du talent de l’historien Thierry et du poète Béranger.
Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la chanson : « Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l’auteur de tant de poésies gracieuses, il faut dans l’esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l’harmonie dans la tête, ne point trop s’abaisser, et savoir n’être pas trop long. »
Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes ; et quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes. Lorsqu’il en est trahi, il ne tourne point à l’élégie ; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaieté : c’est une figure sérieuse qui sourit ; c’est la philosophie qui prie.
Mon amitié pour Béranger m’a valu bien des étonnements de la part de ce qu’on appelait mon parti ; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m’est inconnu, m’écrivait du fond de sa tourelle : « Réjouissez-vous, monsieur, d’être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. » Très bien, mon brave gentilhomme ! vous êtes poète aussi.
À la fin d’un dîner au Café de Paris, dîner que je donnais à MM. Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger nous chanta l’admirable chanson imprimée :
« Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
Fuir son amour, notre encens et nos soins ?
On y remarquait cette strophe sur les Bourbons :
« Et tu voudrais t’attacher à leur chute !
Connais donc mieux leur folle vanité :
Au rang des maux qu’au ciel même elle impute,
Leur cœur ingrat met ta fidélité. »
À cette chanson, qui est de l’histoire du temps, je répondis de la Suisse par une lettre qu’on voit imprimée en tête de ma brochure sur la proposition Briqueville. Je lui disais : « Du lieu où je vous écris, monsieur, j’aperçois la maison de campagne qu’habita lord Byron et les toits du château de madame de Staël. Où est le barde de Childe-Harold ? où est l’auteur de Corinne ? Ma trop longue vie ressemble à ces voies romaines bordées de monuments funèbres. »
Je retournai à Genève ; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur le bannissement des Bourbons, proposition prise en considération dans la séance des députés du 17 septembre de cette année 1831 : les uns attachent leur vie au succès, les autres au malheur.
Paris, rue d’Enfer, fin de novembre 1831.
De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du même mois ; elle a pour titre : De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier écrit : De la Restauration et de la Monarchie élective.
Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les événements pour lesquels on se passionne à l’heure actuelle de ma vie, les adversaires que je combats, même l’acte du bannissement de Charles X et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose ? c’est là l’inconvénient de tout journal : on y trouve des discussions animées sur des sujets devenus indifférents ; le lecteur voit passer comme des ombres une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom : figurants muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c’est dans ces parties arides des chroniques que l’on recueille les observations et les faits de l’histoire de l’homme et des hommes.
Je mis d’abord au commencement de la brochure le décret proposé successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les cinq partis que l’on avait à prendre après la révolution de Juillet, je dis :
« La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être celle où nous sommes, parce que l’anarchie règne dans la raison, la morale et l’intelligence. L’existence des nations est plus longue que celle des individus : un homme paralytique reste quelquefois étendu sur sa couche plusieurs années avant de disparaître ; une nation infirme demeure longtemps sur son lit avant d’expirer. Ce qu’il fallait à la royauté nouvelle, c’était de l’élan, de la jeunesse, de l’intrépidité, tourner le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de l’avenir.
« De cela elle n’a cure ; elle s’est présentée amaigrie, débiffée par les docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains vides, n’ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette, demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et tremblant devant lui. Ce système pansu ne voit d’ennemis que dans deux oppositions qu’il menace. Pour se soutenir, il s’est composé une phalange des vétérans réengagistes : s’ils portaient autant de chevrons qu’ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la livrée des Montmorency.
« Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d’une monarchie domestique. Les Francs l’avaient placée, cette liberté, dans un camp ; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l’amour de son premier berceau ; comme l’ancienne royauté, elle veut être élevée sur le pavois et ses députés sont soldats. »
De cette argumentation je passe au détail du système suivi dans nos relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne est d’avoir mis un pays militaire comme la France dans un état forcé d’hostilité avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les étrangers ont acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions reprendre en Juillet. Grande leçon ! preuve frappante de la vanité de la gloire militaire et des œuvres des conquérants ! Si l’on faisait une liste des princes qui ont augmenté les possessions de la France, Bonaparte n’y figurerait pas ; Charles X y occuperait une place remarquable !
Passant de raisonnement en raisonnement, j’arrive à Louis-Philippe : « Louis-Philippe est roi, » dis-je, « il porte le sceptre de l’enfant dont il était l’héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce château des Tuileries, au lieu d’une couche innocente, sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu’a trouvé le prince ? un trône vide que lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête d’un autre spectre…
« Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de porter le dernier coup à la famille proscrite ? Si elle était poussée à ces bords par la tempête ; si trop jeune encore, Henri n’avait pas les années requises à l’échafaud, eh bien ! vous, les maîtres, accordez-lui dispense d’âge pour mourir. »
Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers Holy-Rood et j’ajoute : « Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse liberté d’adresser quelques paroles aux hommes de l’exil ? Ils sont rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère : le malheur, séduction dont j’ai peine à me défendre, me semble avoir toujours raison ; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté qu’il ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n’ont plus que moi pour flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m’efforcerai de faire entendre un langage qui, dans un jour d’infortune, pourrait préparer une espérance à ma patrie.
« L’éducation d’un prince doit être en rapport avec la forme du gouvernement et les mœurs de son pays. Or, il n’y a en France ni chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l’oriflamme, ni gentilshommes bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un peuple qui n’est plus le peuple d’autrefois, un peuple qui, changé par les siècles, n’a plus les anciennes habitudes et les antiques mœurs de nos pères. Qu’on déplore ou qu’on glorifie les transformations sociales advenues, il faut prendre la nation telle qu’elle est, les faits tels qu’ils sont, entrer dans l’esprit de son temps, afin d’avoir action sur cet esprit.
« Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de cette main puissante, n’y rentre plus.
« Arrivera sans doute le moment où l’orphelin sortira de ce château des Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l’ombre de la fatalité sur sa jeunesse : le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que l’on sait aujourd’hui. Qu’il devienne le jeune homme le plus éclairé de son temps ; qu’il soit au niveau des sciences de l’époque ; qu’il joigne aux vertus d’un chrétien du siècle de saint Louis les lumières d’un chrétien de notre siècle. Que des voyages l’instruisent des mœurs et des lois ; qu’il ait traversé les mers, comparé les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves ; que simple soldat, s’il en trouve l’occasion à l’étranger, il s’expose aux périls de la guerre, car on n’est point apte à régner sur des Français sans avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce qu’humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le nourrir dans les idées du droit invincible ; loin de le flatter de remonter au rang de ses pères, préparez-le à n’y remonter jamais ; élevez-le pour être homme, non pour être roi : là sont ses meilleures chances.
« C’est assez : quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours d’une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter ? »
M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition, imprima quelques réflexions sur ma brochure ; il me les envoya avec ce billet :
« Monsieur,
« J’ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu’ont fait naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J’obéis à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous : cette France nous invite à nous réunir pour la sauver ; aidez-la de votre génie ; nous manœuvrerons, nous l’aiderons de nos bras. Sur ce terrain, monsieur, n’est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous entendre ? Vous serez le Tyrtée d’un peuple dont nous sommes les soldats, et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère de vos admirateurs.
« Votre très-humble et obéissant serviteur,
« Le comte Armand de Briqueville.
« Paris, 15 novembre 1831. »
Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde lance mort-née.
« Paris, ce 15 novembre 1831.
« Monsieur,
« Votre lettre est digne d’un gentilhomme : pardonnez-moi ce vieux mot, qui va à votre nom, à votre courage, à votre amour de la France. Comme vous, je déteste le joug étranger : s’il s’agissait de défendre mon pays, je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais l’épée du vétéran dans les rangs de vos soldats.
« Je n’ai point encore lu, monsieur, vos réflexions ; mais si l’état de la politique vous conduisait à retirer la proposition qui m’a si étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous, sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l’honneur, de la gloire de notre patrie !
« J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec la considération la plus distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
Paris, rue d’Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831.