Mémoires d’outre-tombe (page 97)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une improvisation énergique, attaqua la veuve et l’orphelin. Comme ces vers étaient d’un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d’autorité qui ne me permit pas de les laisser passer ; je fis volte-face contre un autre ennemi.

On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du poète ; je vous invite donc à jeter les yeux sur ces vers ; ils sont très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n’a pas été rendue publique : elle paraît pour la première fois dans ces Mémoires. Misérables débats où aboutissent les révolutions ! Voilà à quelle lutte nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en agitant l’univers ! Des pygmées font entendre aujourd’hui leur petit cri parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu’ils ont renversés sur eux.

« Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831.

« Monsieur,

« J’ai reçu ce matin le dernier numéro de la Némésis que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces éloges donnés avec tant d’éclat, de grâce et de charme, j’ai besoin de me rappeler les obstacles qui s’élèvent entre nous. Nous vivons dans deux mondes à part ; nos espérances et nos craintes ne sont pas les mêmes ; vous brûlez ce que j’adore, et je brûle ce que vous adorez. Vous avez grandi, monsieur, au milieu d’une foule d’avortons de Juillet ; mais, de même que toute l’influence que vous supposez à ma prose ne fera pas, selon vous, remonter une race tombée ; de même, selon moi, toute la puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble race : serions-nous ainsi placés l’un et l’autre dans deux impossibilités ?

« Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous pipera ; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m’échappe. Si vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous reproduiriez mes traits sous votre burin : moi, je m’efforcerais de vous faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de son harmonie, chantait mes Martyrs et mon pèlerinage, pourquoi n’achèveriez-vous pas la course ? Entrez dans le lieu saint ; le temps ne m’a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais la sève est restée au cœur : j’ai encore la main assez ferme pour tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.

« Vous affirmez, monsieur, qu’il faudrait un peuple de poètes pour comprendre mes contradictions de royaumes éteints et de jeunes républiques ; n’auriez-vous pas aussi célébré la liberté et trouvé quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l’opprimaient ? Vous citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière ; vous rappelez des faiblesses royales ; mais ces faiblesses ont-elles coûté à la France ce que les débauches des Danton et des Camille Desmoulins lui ont coûté ? Les mœurs de ces Catilina plébéiens se réfléchissaient jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs métaphores à la porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités de Louis XIV et de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au gibet, après avoir déshonoré les filles et les épouses ? Les bains de sang ont-ils rendu l’impudicité d’un révolutionnaire plus chaste que les bains de lait ne rendaient virginale la souillure d’une Poppée ? Quand les regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le sang des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la terreur ?

« La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé, monsieur : le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les vêtements d’une veuve ; ils vous auront semblé dorés : j’ai vu ces vêtements, ils étaient de deuil ; ils ignoraient les fêtes ; l’enfant, dans les entrailles qui le portaient, n’a été bercé que du bruit des larmes ; s’il eût dansé neuf mois dans le sein de sa mère, comme vous le dites, il n’aurait eu donc de joie qu’avant de naître, entre la conception et l’enfantement, entre l’assassinat et la proscription ! La pâleur de redoutable augure que vous avez remarquée sur le visage de Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d’un bal de deux cent soixante-dix nuits. L’antique malédiction a été maintenue pour la fille de Henri IV : in dolore paries filios. Je ne connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées par des adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l’instant même avec les tricoteuses autour de l’échafaud, au son du coutelas, remontant et redescendant, refrain de la danse diabolique.

« Ah ! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences improvisées de votre muse ; ne condamnez pas le premier au ciel, le second à l’enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des lumières, vous donniez asile à la religion, à l’humanité, à l’innocence, vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux que moi sur la vertu tout l’océan de vos fraîches idées, continuez, avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos turpitudes ; renversez les faux monuments d’une révolution qui n’a pas édifié le temple propre à son culte ; labourez leurs ruines avec le soc de votre satire ; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin qu’il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de la patrie.

« Chateaubriand. »

Paris, rue d’Enfer, fin de mars 1832.

Ces voyages et ces combats finirent pour moi l’année 1831 : au commencement de cette année 1832, autre tracasserie.

La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de Suisses, de gardes du corps, d’hommes de tous états nourris par la cour, qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d’enrôler pour un coup de main.

Dans ce formidable complot, il ne manquait pas de personnes graves, pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux encore vifs, la tête blanchie ; ce passé ressemblait à l’honneur ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d’ombre, la famille qu’il n’avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes ; mais, à cette époque de la société, la restauration d’un monument du moyen âge est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est mort : on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.

D’un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s’entendre avec les carlistes pour se venger d’un ennemi commun, quitte à s’égorger après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de 1793 comme l’œuvre de la liberté, de la victoire et du génie, de jeunes imaginations se sont allumées au feu d’un incendie dont elles ne voyaient que la réverbération lointaine ; elles en sont à la poésie de la terreur : affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l’heure de la liberté. C’est méconnaître à la fois le temps, l’histoire et l’humanité ; c’est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme pour se sauver de ces fanatiques de l’échafaud.

Il fallait de l’argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de Juillet éconduits, ou domestiques sans place : on se cotisa. Des conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher, d’un club à un grenier, l’égalité et la légitimité. On m’informait de ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur chef au moment certain du triomphe : un club républicain me fit demander si j’accepterais la présidence de la République ; je répondis : « Oui, très certainement ; mais après M. de la Fayette ; » ce qui fut trouvé modeste et convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame Récamier ; je me moquais un peu de sa meilleure des républiques ; je lui demandais s’il n’aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d’être le véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il médisait : « Ah ! vous allez recommencer votre querelle. » Je lui faisais convenir qu’il n’y avait pas eu d’homme plus attrapé que lui par son bon ami Philippe.

Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes, arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur l’occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de change qu’il montrait ; et tout de suite instruit que je voulais vendre ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services ; je ne pouvais m’empêcher de rire de ce monsieur (homme d’esprit et de ressource d’ailleurs) qui se croyait obligé de m’acheter pour la légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres un dédain qui l’obligea de faire retraite, et il écrivit à mon secrétaire ce petit billet que j’ai gardé :

« Monsieur,

« Hier au soir j’ai eu l’honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand, qui m’a reçu avec sa bonté habituelle ; néanmoins j’ai cru m’apercevoir qu’il n’avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu’à toute autre chose ; si on lui a fait des cancans, je ne crains pas de mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce qu’on pourrait lui avoir dit ; il connaît trop la méchanceté des intrigants pour me condamner sans vouloir m’entendre. Il y a même des peureux qui en font aussi ; mais il faut espérer que le jour arrivera où l’on verra les gens qui sont véritablement dévoués. Il m’a donc dit qu’il était inutile de me mêler de ses affaires ; j’en suis désolé, car j’aime à croire qu’elles auraient été arrangées selon ses désirs. Je me doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet article, l’a fait changer ; si dans le temps j’avais été moins discret, elle n’aurait pas été à même de me nuire chez votre excellent patron. Enfin, je ne lui en suis pas moins dévoué, vous pouvez l’en assurer de nouveau en lui présentant mes hommages respectueux. J’ose espérer qu’un jour viendra où il pourra me connaître et me juger.

« Agréez, je vous prie, monsieur, etc. »

Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai :

« Mon patron n’a rien du tout de particulier contre la personne qui m’a écrit ; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun service. »

Bientôt après, la catastrophe arriva.

Connaissez-vous la rue des Prouvaires, rue étroite, sale, populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles ? C’est là que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs ; on devait, après boire, s’introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit entre deux rangs de chefs-d’œuvre, aller frapper le monstre usurpant au milieu d’une fête. La conception était romantique ; le xvie siècle était revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près.

Le 1er février, à neuf heures du soir, j’allais me coucher, lorsqu’un homme zélé et l’individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue d’Enfer, pour me dire que tout était prêt, que dans deux heures Louis-Philippe aurait disparu ; ils venaient s’informer s’ils pouvaient me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose était périlleuse, mais que je n’en recueillerais que plus de gloire, et que, comme je convenais à tous les partis, j’étais le seul homme de France en position de jouer un pareil rôle.

C’était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne ! deux heures pour aiguiser le grand sabre de mameluck que j’avais acheté au Caire en 1806 ! Pourtant, je n’éprouvai aucun embarras et je leur dis : « Messieurs, vous savez que je n’ai jamais approuvé cette entreprise, qui me paraît folle. Si j’avais à m’en mêler, j’aurais partagé vos périls et n’aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos dangers. Vous savez que j’aime sérieusement la liberté, et il m’est évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu’ils ne veulent point de liberté, qu’ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de bataille, par établir le règne de l’arbitraire. Ils n’auraient personne, ils ne m’auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets ; leur succès amènerait une complète anarchie, et l’étranger, profitant de nos discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans tout cela. J’admire votre dévouement, mais le mien n’est pas de la même nature. Je vais me coucher ; je vous conseille d’en faire autant, et j’ai bien peur d’apprendre demain matin le malheur de vos amis. »

Le souper eut lieu ; l’hôte du logis, qui ne l’avait préparé qu’avec l’autorisation de la police, savait à quoi s’en tenir. Les mouchards, à table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V ; les sergents de ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent encore une fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des aventuriers royalistes était un savetier de la rue de Seine, décoré de Juillet, qui s’était battu vaillamment dans les trois journées, et qui blessa grièvement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il avait tué des soldats de la garde, pour chasser le même Henri V et les deux vieux rois.

J’avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de Berry qui me nommait membre d’un gouvernement secret, qu’elle établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante :

« Madame,

« C’est avec la plus profonde reconnaissance que j’ai reçu le témoignage de confiance et d’estime dont vous avez bien voulu m’honorer ; il impose à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité.

« Je parlerai d’abord des prétendues conspirations dont le bruit sera peut-être parvenu jusqu’à Votre Altesse Royale. On affirme qu’elles ont été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes d’entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus ordinaire que d’entendre un Français se vanter publiquement d’être d’un complot ; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et l’heure, à quelque espion qu’il prend pour un confrère ; il dit tout haut, ou plutôt il crie aux passants : « Nous avons quarante mille hommes bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro tant, dans la maison qui fait le coin. » Et puis ce Catilina va danser et rire.

« Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu’elles procèdent par révolutions et non par conspirations ; elles visent à changer les doctrines, les idées et les mœurs, avant de changer les hommes et les choses ; leurs progrès sont lents, mais les résultats certains. La publicité de la pensée détruira l’influence des sociétés secrètes ; c’est l’opinion publique qui maintenant opérera en France ce que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore émancipés.

« Les départements de l’Ouest et du Midi, qu’on a l’air de vouloir pousser à bout par l’arbitraire et la violence, conservent cet esprit de fidélité qui distingua les antiques mœurs ; mais cette moitié de la France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot : c’est une espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme réserve de la légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait jamais avec succès l’offensive. La civilisation a fait trop de progrès pour qu’il éclate une de ces guerres intestines à grands résultats, ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et moins éclairés.

« Ce qui existe en France n’est point une monarchie, c’est une république ; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est plastronnée d’une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter sur le gouvernement même.

« De plus, si la légitimité est une force considérable, l’élection est aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu’elle n’est que fictive, surtout en ce pays où l’on ne vit que de vanité : la passion française, l’égalité, est flattée par l’élection.

« Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès d’arbitraire et d’obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X n’avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi ? Parce que le peuple supporte plus facilement la tyrannie d’un gouvernement qu’il a créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.

« Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes ; l’apathie est grande, l’égoïsme presque général ; on se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu’on a, vivoter en paix. Après une révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui corrompent l’air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus léger intérêt, nous serions bien près d’une restauration ; mais, pour l’avoir, s’il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances diminuent.

« Les résultats des journées de Juillet n’ont tourné ni au profit du peuple, ni à l’honneur de l’armée, ni à l’avantage des lettres, des arts, du commerce et de l’industrie. L’État est devenu la proie des ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage : il est difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu’on appelle ici le juste-milieu ; que Son Altesse Royale se figure une absence complète d’élévation d’âme, de noblesse de cœur, de dignité de caractère ; qu’elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour leurs pensions : rien ne les en détachera ; c’est à la vie et à la mort ; ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à l’oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de Napoléon au drapeau tricolore ; ils ne mourront qu’épuisés de serments à tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent l’indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en entassant les écrivains dans les geôles ; ils entonnent des chants de triomphe en évacuant la Belgique sur l’injonction d’un ministre anglais, et bientôt Ancône sur l’ordre d’un caporal autrichien. Entre les huis de Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l’Europe, ils se prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire.

« Ce que j’ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas décourager Votre Altesse Royale ; mais je voudrais que l’on connût mieux la route qui conduit au trône de Henri V.

« Vous savez ma manière de penser relativement à l’éducation de mon jeune roi : mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que j’ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale : je ne pourrais que me répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes de son siècle ; ces deux mots résument tout mon système. Qu’il soit élevé surtout pour n’être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner que dans dix ans, il peut ne régner jamais : car si la légitimité a les diverses chances de retour que je vais à l’instant déduire, néanmoins l’édifice actuel pourrait crouler sans qu’elle sortît de ses ruines. Vous avez l’âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans les sources populaires ; de même que vous avez le cœur assez grand pour nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois maintenant vous présenter cette autre partie du tableau.

« Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge ; il lui reste plus d’années à parcourir qu’il ne s’en est écoulé depuis le commencement de la Révolution. Or, que n’ont point vu ces dernières années ? Quand la République, l’Empire, la légitimité ont passé, l’amphibie du juste-milieu ne passerait point ! Quoi ! ce serait pour arriver à la misère d’hommes et de choses de ce moment que nous aurions traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de liberté, de gloire ! Quoi ! l’Europe bouleversée, les trônes croulant les uns sur les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive dans le sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour enfanter la quasi-légitimité ! On concevrait une grande République émergeant de ce cataclysme social ; du moins serait-elle habile à hériter des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs, l’admission à tous les emplois, l’égalité de tous devant la loi, l’élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu’un troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer ces principes ? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits ! elles les détestent et ne soupirent qu’après les lois d’exception ; elles voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu’elles ont forgée, comme sous une trappe ; puis on niaiserait béatement avec des canaux, des chemins de fer, des tripotages d’arts, des arrangements de lettres ; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé société modèle. Malheur à toute supériorité, à tout homme de génie ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes, qui s’élèverait un jour dans cet univers d’ennui !

« Il n’y a qu’une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât de végéter : ce serait que l’état actuel de la société fût l’état naturel de cette société même à l’époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit ; si, entre le gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d’infirmité et de faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale, comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à l’âge du radotage national, et si la République immédiate est impossible, c’est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint Louis : « Point ne me chaut d’attendre. » Les belles heures de la vie vous ont été données en compensation de vos malheurs, et l’avenir vous rendra autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours.

« La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice de votre cause et l’innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne sont pas contre le bon droit. »

Après avoir détaillé les raisons d’espérance que je ne nourrissais guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la princesse, je continue :

« Voilà, madame, l’état précaire de la quasi-légitimité à l’intérieur ; à l’extérieur, sa position n’est pas plus assurée. Si le gouvernement de Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les transactions antécédentes, qu’une autre constitution nationale amenait un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux ; s’il avait eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été enlevée, tant était vif l’assentiment des peuples, tant était grande la stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe ; elle s’est traînée sur le ventre ; elle a abandonné les nations soulevées pour elle et par elle ; elle les a rendues adverses, de clientes qu’elles étaient ; elle a éteint l’enthousiasme guerrier, elle a changé en un pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l’équilibre des forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille patrie. Par faillance de cœur et défaut de génie, Louis-Philippe a reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution, traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont eux-mêmes violés,

« Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le temps de se reconnaître et de former leurs armées. Et comme l’existence d’une monarchie démocratique est incompatible avec l’existence des monarchies continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses dépêches, les démonstrations d’amitié, les hostilités, dis-je, pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses pourront imposer la guerre.

« Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l’étranger ; vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver sous le patronage d’une coalition européenne : c’est de vous-même, c’est de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu’on raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri V ; innocent de tout, il a pour lui l’élection des siècles et ses infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d’une tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d’un berceau : car alors il n’est plus le souvenir d’une chose passée, d’une créature misérable, mais qui a cessé de souffrir ; il est une pénible réalité ; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie ; il menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n’a pas mérité ses rigueurs.

« Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante. Vous, baignée du sang de votre mari, avez porté dans votre sein le fils que la politique appela l’enfant de l’Europe et la religion l’enfant du miracle. Quelle influence n’exercez-vous pas sur l’opinion, quand on vous voit garder seule, à l’orphelin exilé, la pesante couronne que Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids de laquelle se sont dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur pour qu’il leur fût permis de rejeter ce nouveau fardeau ! Votre image se présente à notre souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le trône, semblent occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun préjugé ; il plaint vos peines, il admire votre courage ; il garde la mémoire de vos jours de deuil ; il vous sait gré de vous être mêlée plus tard à ses plaisirs, d’avoir partagé ses goûts et ses fêtes ; il trouve un charme à la vivacité de cette Française étrangère, venue d’un pays cher à notre gloire par les journées de Fornoue, de Marignan, d’Arcole et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice née sous ce beau ciel de l’Italie, qui lui inspira l’amour des arts, et qui fit d’une fille de Henri IV une fille de François Ier.

« La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et n’a point encore vu une femme au timon de l’État. Dieu veut peut-être que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte, inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par une jeune princesse ; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et plus légères. »

Rappelant enfin à Madame qu’elle a bien voulu songer à moi pour faire partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre :

« À Lisbonne s’élève un magnifique monument sur lequel on lit cette épitaphe : Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté. Mon mausolée sera modeste, et je n’y reposerai pas malgré moi.

« Vous connaissez, madame, l’ordre d’idées dans lequel j’aperçois la possibilité d’une restauration ; les autres combinaisons seraient au-dessus de la portée de mon esprit ; je confesserais mon insuffisance. C’est ostensiblement, et en me proclamant l’homme de votre aveu, de votre confiance, que je trouverais quelque force ; mais, ministre plénipotentiaire de nuit, chargé d’affaires accrédité auprès des ténèbres, c’est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de la nouvelle France, j’inscrirais en grosses lettres sur ma porte : Légation de l’ancienne France. Il en arriverait ce qu’il plairait à Dieu ; mais je n’entendrais rien aux dévouements secrets ; je ne sais me rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.

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