Mémoires d’outre-tombe (page 98)
« Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu’elle aura le droit de me commander, je la supplie d’agréer le projet que j’ai formé d’achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés d’Holy-Rood : le malheur passé, l’antipathie naturelle contre mes principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J’ai vu repousser les plans que j’avais présentés pour la grandeur de ma patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles elle pût exister à l’abri des invasions, pour la soustraire à la honte des traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m’efforçais de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma conduite au jour de l’épreuve. J’ai trop peu d’ambition, trop besoin de repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui imposer ma présence importune. J’ai rempli mes devoirs sans penser un seul moment qu’ils me donnassent droit à la faveur d’une famille auguste : heureux qu’elle m’ait permis d’embrasser ses adversités ! Je ne vois rien au-dessus de cet honneur ; elle ne trouvera pas de serviteur plus zélé que moi ; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles. Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu’il n’y a plus d’hommes nécessaires aujourd’hui : inutile au présent, je vais aller dans la solitude m’occuper du passé. J’espère, madame, vivre encore assez pour ajouter à l’histoire de la Restauration la page glorieuse que promettent à la France vos futures destinées.
« Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale le très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
La lettre fut obligée d’attendre un courrier sûr ; le temps marcha et j’ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum :
« Paris, 12 avril 1832.
« Madame,
« Tout vieillit vite en France ; chaque jour ouvre de nouvelles chances à la politique et commence une série d’événements. Nous en sommes maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J’ai envoyé à M. le préfet de la Seine la somme de 12 000 fr. que la fille proscrite de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés : quel digne usage de sa noble indigence ! Je m’efforcerai, madame, d’être le fidèle interprète de vos sentiments. Je n’ai reçu de ma vie une mission dont je me sentisse plus honoré.
« Je suis avec le plus profond respect, etc. »
Avant de parler de l’affaire des 12 000 fr. pour les cholériques, mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parler du choléra. Dans mon voyage en Orient je n’avais point rencontré la peste, elle est venue me trouver à domicile ; la fortune après laquelle j’avais couru m’attendait assise à ma porte.
À l’époque de la peste d’Athènes, l’an 431 avant notre ère, vingt-deux grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent qu’on avait empoisonné leurs puits ; imagination populaire renouvelée dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de l’Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile, Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est remarquable qu’à propos de la peste d’Athènes, Thucydide ne dit pas un mot d’Hippocrate, de même qu’il ne nomme pas Socrate à propos d’Alcibiade. Cette peste donc attaquait d’abord la tête, descendait dans l’estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes ; si elle sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long serpent, on guérissait. Hippocrate l’appela le mal divin, et Thucydide le feu sacré ; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère céleste.
Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au ve siècle, sous le règne de Justinien : le christianisme avait déjà modifié l’imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité, de même qu’il avait changé la poésie ; les malades croyaient voir errer autour d’eux des spectres et entendre des voix menaçantes.
La peste noire du xive siècle, connue sous le nom de la mort noire, prit naissance à la Chine : on s’imaginait qu’elle courait sous la forme d’une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les quatre cinquièmes des habitants de l’Europe.
En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont Manzoni a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de Boccace.
En 1660 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629 et 1660 se reproduisirent les mêmes symptômes de délire de la peste de Constantinople.
« Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la Syrie la plus terrible calamité. »
Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette, fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner l’air ; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de tonnerre.
Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s’ouvrir et un cadavre tomber ; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des chiens sans maître l’attendaient en bas pour le dévorer. Dans un quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de vieilles hardes mêlées de boue ; d’autres corps restaient debout appuyés contre les murailles, dans l’attitude où ils étaient expirés.
Tout avait fui, même les médecins ; l’évêque, M. de Belsunce, écrivait : « On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus habiles ou de moins peureux. J’ai eu bien de la peine à faire tirer cent cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison. »
Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres : l’apôtre monte sur l’un des tombereaux, s’assied sur un tas de cadavres et ordonne aux forçats de marcher : la mort et la vertu s’en allaient au cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur l’esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses rayons, ne présentaient plus qu’un lac empesté. Sur cette surface de chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.
Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de son clergé, se transporta à l’église des Accoules : monté sur une esplanade d’où l’on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et le monde : quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel ?
C’est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces calamités, on plaça sur la façade de l’hôtel de ville l’inscription suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu’on lit sur un sépulcre :
Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum æmula.
« Paris, rue d’Enfer, mai 1832.
Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s’est propagé dans un espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois mille cinq cents de l’orient à l’occident ; il a désolé quatorze cents villes, moissonné quarante millions d’individus. On a une carte de la marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l’Inde à Paris : c’est aller aussi vite que Bonaparte : celui-ci employa à peu près le même nombre d’années à passer de Cadix à Moscou, et il n’a fait périr que deux ou trois millions d’hommes.
Qu’est-ce que le choléra ? Est-ce un vent mortel ? Sont-ce des insectes que nous avalons et qui nous dévorent ? Qu’est-ce que cette grande mort noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange, nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char ? Si ce fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu’il se fût élargi dans la poésie des mœurs et des croyances populaires, il eût laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l’imprudent voyageur de s’éloigner ; un cordon de troupes cernant la ville et ne laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d’une foule gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d’une agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le glas funèbre, les moines, un crucifix à la main, appelant dans les carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le jugement de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de l’enfer.
Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant, avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte Geneviève ; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées, écoliers de l’Université, desservants des hospices, soldats sans armes ou les piques renversées ; le Miserere chanté par les prêtres se mêlant aux cantiques des jeunes filles et des enfants ; tous, à certains signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de nouvelles plaintes.
Rien de tout cela : le choléra nous est arrivé dans un siècle de philanthropie, d’incrédulité, de journaux, d’administration matérielle. Ce fléau sans imagination n’a rencontré ni vieux cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques ; comme la terreur en 1793, il s’est promené d’un air moqueur, à la clarté du jour, dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les remèdes qu’on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu’il avait faites, où il en était, l’espoir qu’on avait de le voir encore finir, les précautions qu’on devait prendre pour se mettre à l’abri, ce qu’il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient pleines. J’ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur verre : « À ta santé, Morbus ! » Morbus, par reconnaissance, accourait, et ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au choléra, qu’ils appelaient le Nicolas Morbus et le scélérat Morbus. Le choléra avait pourtant sa terreur : un brillant soleil, l’indifférence de la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout, donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte d’épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres ; un vent du nord, sec et froid, vous desséchait ; l’air avait une certaine saveur métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des fourgons du dépôt d’artillerie faisaient le service des cadavres. Dans la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d’un côté, les corbillards allaient et venaient de porte en porte ; ils ne pouvaient suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres : « Corbillard, ici ! » Le cocher répondait qu’il était chargé et ne pouvait servir tout le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez moi le jour de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté par une succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, dans cette procession, le cercueil d’une jeune fille sur lequel était déposée une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.
Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d’ouvriers en chantant la Parisienne, on vit souvent jusqu’à onze heures du soir défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées d’une banne et précédées d’un corbeau, ayant en tête un officier de l’état civil, vêtu d’un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces tabellions manquèrent ; on fut obligé d’en appeler de Saint-Germain, de La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des fiacres servaient au même usage : il n’était pas rare de voir un cabriolet orné d’un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés étaient présentés aux églises ; un prêtre jetait de l’eau bénite sur ces fidèles de l’éternité réunis.
À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été empoisonnés ; à Paris, on accusa les marchands d’empoisonner le vin, les liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L’autorité a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.
Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris ? on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s’attache souvent à un point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce point infesté ; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu’elle avait oublié. Une nuit, je me sentis attaqué : je fus saisi d’un frisson avec des crampes dans les jambes ; je ne voulus pas sonner, de peur d’effrayer madame de Chateaubriand. Je me levai ; je chargeai mon lit de tout ce que je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures, une sueur abondante me tira d’affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut dans cet état de malaise que je fus forcé d’écrire ma brochure sur les 12 000 francs de madame la duchesse de Berry.
Je n’aurais pas été trop fâché de m’en aller emporté sous le bras de ce fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son rocher, à l’entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints d’une contagion générale, venaient à mourir, qu’arriverait-il ? Rien : la terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin d’autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de toute éternité ; elle ne présenterait aucun changement aux habitants des autres planètes ; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumées ; sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient remplacés par des forêts rendues à la souveraineté des lions ; aucun vide ne se manifesterait dans l’univers. Et cependant il y aurait de moins cette intelligence humaine qui sait les astres et s’élève jusqu’à la connaissance de leur auteur. Qu’êtes-vous donc, ô immensité des œuvres de Dieu, où le génie de l’homme, qui équivaut à la nature entière, s’il venait à disparaître, ne ferait pas plus faute que le moindre atome retranché de la création !
« Paris, rue d’Enfer, mai 1832.
Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien : on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds, mais elle aurait voulu qu’on eût réparti une somme plus considérable : son approbation arriva le jour même où j’envoyai l’argent aux mairies. Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de l’exilée. Le 14 d’avril, j’envoyai au préfet de la Seine la somme entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l’Hôtel de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l’argent. Trois jours s’écoulèrent ; M. de Bondy me répondit enfin qu’il ne pouvait accepter les douze mille francs, parce que l’on verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison politique contre laquelle la population parisienne protesterait tout entière par son refus. Alors mon secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents, quatre acceptèrent le don de mille francs ; un le refusa. Des sept maires absents, cinq gardèrent le silence ; deux refusèrent. Je fus aussitôt assiégé d’une armée d’indigents : bureaux de bienfaisance et de charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais et Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent, tous réclamèrent une part de bienfait. Si j’avais eu un million, il eût été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire que la population parisienne tout entière protesterait par son refus ; la population de Paris prendra toujours l’argent de tout le monde. L’effarade du gouvernement était à mourir de rire ; on eût dit que ce perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans les hôpitaux une insurrection d’agonisants pour marcher à l’assaut des Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns m’écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième arrondissement : « J’ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille francs qu’elle avait d’abord acceptée et qu’elle m’a renvoyée par l’ordre de M. le préfet de la Seine.
« Paris, ce 22 avril 1832. »
Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet :
« 29 avril 1832.
« Monsieur,
« J’apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte. Vous aurez, pour vous consoler, l’estime publique, le sentiment de votre indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des malheureux.
« J’ai l’honneur, etc., etc. »
Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme : M. Cadet de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans son temps, du temps de la liberté et de l’Empire, une agréable déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de madame de Staël, M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris d’assaut la croix du portail Saint-Germain-l’Auxerrois, et qui, dans une proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants carlistes pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple avait déjà fait bonne justice. L’illustre champion m’a donc écrit la lettre suivante :
« Paris, le 18 avril 1832.
« Monsieur,
« J’étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s’y est présentée : cela vous expliquera le retard qu’a éprouvé ma réponse.
« M. le préfet de la Seine, n’ayant point accepté l’argent que vous êtes chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent suivre les membres du conseil municipal. J’imiterai d’autant plus l’exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus.
« Je ne relèverai qu’en passant le titre d’Altesse Royale donné avec quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l’organe : la belle-fille de Charles X n’est pas plus Altesse Royale en France que son beau-père n’y est roi ! Mais, monsieur, il n’est personne qui ne soit moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié l’emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater la guerre civile. L’aumône qu’elle a la prétention de faire n’est qu’un moyen d’attirer sur elle et sur son parti une attention et une bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire qu’un magistrat, fermement attaché à la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui viennent d’une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens, des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l’humanité et à la patrie.
« Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc.,
« F. Cadet de Gassicourt. »
Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette dame et contre son beau-père est bien fière : quel progrès des lumières et de la philosophie ! quelle indomptable indépendance ! MM. Fleurant et Purgon n’osaient regarder la face des gens qu’à genoux ; lui, M. Cadet, dit comme le Cid :
. . . . . Nous nous levons alors !
Sa liberté est d’autant plus courageuse que ce beau-père (autrement le fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de tout cela ; il méprise également la noblesse du temps et du malheur. C’est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu’il me retranche le de et s’en empare comme d’une conquête faite sur la gentilhommerie. Mais n’y aurait-il point quelques anciennes rivalités, quelques anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet et la maison des Capet ? Henri IV, aïeul de ce beau-père qui n’est pas plus roi que cette dame n’est Altesse Royale, traversait un jour la forêt de Saint-Germain ; huit seigneurs s’y étaient embusqués pour tuer le Béarnais ; ils furent pris, « Un de ces galans, dit l’Estoile, estoit un apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s’étant enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu’il estoit apothicaire. — Comment ! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état d’apothicaire ? Guettez-vous les passans pour… ? » Henri IV était un soldat, la pudeur ne l’embarrassait guère, et il ne reculait pas plus devant un mot que devant l’ennemi.
Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le petit-fils de Henri IV, d’être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le maire du quatrième arrondissement m’avait sans doute écrit dans l’espoir que j’engagerais le fer avec lui ; mais je ne veux rien engager avec M. Cadet : qu’il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon souvenir.
Depuis ces jours où j’avais vu passer les grandes révolutions et les grands révolutionnaires, tout s’était bien racorni. Les hommes qui ont fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu’il reprît racine, se sont adressés à moi ; ils m’ont demandé quelques deniers de la veuve afin d’acheter du pain ; la lettre du Comité des décorés de Juillet est un document utile à noter pour l’instruction de l’avenir.
« Paris, le 20 avril 1832.
Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud,
gérant-secrétaire du Comité,
rue Saint-Nicaise, no 3.
« Monsieur le vicomte,
« Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de vouloir bien les honorer d’un don en faveur des décorés de Juillet. Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de députés.
« Nous vous prions de nous honorer d’un mot de réponse, et si, contre notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour nous faire le renvoi de la présente.
« Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte, d’agréer l’hommage de nos respectueuses salutations.
« Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet :
« Le membre visiteur : Faure.
« Le commissaire spécial : Cyprien-Desmarais.
« Le gérant-secrétaire : Gibert-Arnaud.
« Membre adjoint : Tourel.
Je n’avais garde de perdre l’avantage que me donnait ici sur elle la révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on créerait des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines opinions politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai d’envoyer cent francs à ces messieurs, avec ce billet :
« Paris, ce 22 avril 1832.
« Messieurs,
« Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au secours de quelques pères de famille malheureux. Je m’empresse de vous envoyer la somme de cent francs : je regrette de n’avoir pas un don plus considérable à vous offrir.
« J’ai l’honneur, etc.
« Chateaubriand. »
Le reçu suivant me fut à l’instant envoyé :
« Monsieur le vicomte,
« J’ai l’honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux de Juillet.
« Salut et respect.
« Le gérant-secrétaire du Comité :
Gibert-Arnaud.
« 23 avril. »
Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l’aumône à ceux qui l’ont chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses. Croyez donc à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des invalides de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du lendemain, où un peu d’or fait accourir la multitude, comme les pigeons d’une ferme s’empressent sous la main qui leur jette le grain.
Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m’adressai à la religion ; monseigneur l’archevêque de Paris m’écrivit cette noble lettre :
« Paris, le 26 avril 1832.
« Monsieur le vicomte,
« La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des hommes, indépendante de leurs mouvements : un des principaux caractères qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal, non cogitat malum. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit, sans attribuer au généreux bienfaiteur d’autre motif que celui de bien faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d’autre condition que celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible reconnaissance le don que l’auguste veuve vous a chargé de lui confier pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du fléau qui désole la capitale.
« Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille francs que vous m’avez remis de sa part, dont ma lettre est une nouvelle quittance, mais dont j’aurai l’honneur de vous envoyer l’état de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront été remplies.
« Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de Berry les remercîments d’un pasteur et d’un père qui, chaque jour, offre à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout côté les secours capables d’égaler leurs misères. Son cœur royal a trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu’elle consacre à nos infortunes ; la religion lui assure de plus l’effet des divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui font miséricorde.
« La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze principales paroisses de Paris, auxquels j’ai adressé la lettre dont je joins ici la copie.
« Recevez, monsieur le vicomte, l’assurance, etc.
« Hyacinthe, archevêque de Paris. »
On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance que l’on sent tout d’abord. Ceci contraste avec le tas de lettres anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer. L’orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l’écriture jolie ; elles sont, à proprement parler, littéraires, comme la révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités écrivassières, à l’aise sous l’inviolabilité d’une poltronnerie qui, ne montrant pas son visage, ne peut pas être rendue visible par un soufflet.
ÉCHANTILLONS.
« Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras graisser tes maucassines ? il nous sera facile de te procurer de la graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire leur histoire, il n’en manque pas dans la boue de Paris, son élément.
« Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la pierre qu’il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc. »