Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 10)
2. Les Juifs font trois questions au père et à la mère de l'aveugle : si c'était là leur fils, s'il avait été aveugle, et comment il avait recouvré la vue? Le père et la mère ne répondent qu'aux deux premières, la troisième ils la laissent sans réponse. Et ce qui contribue merveilleusement à confirmer la vérité du miracle, c'est que nul autre que l'aveugle même qui avait recouvré la vue, et qui était digne de foi, ne l'atteste et ne publie la manière dont Jésus l'a guéri. Comment le père et la mère auraient-ils parlé par faveur et par complaisance, eux qui, par la crainte des Juifs, célèrent quelque chose même de ce qu'ils savaient bien? Car que répondent-ils ? " Nous savons que c'est là notre fils, et qu'il est né aveugle. (20). Mais comment il voit maintenant, et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas; il a de l'âge, qu'il réponde pour lui-même (21) ". Ils donnent leur fils pour digne de foi, et par là ils s'excusent de répondre sur la troisième question. Il n'est ni jeune, ni enfant, disent-ils, il peut rendre témoignage de lui-même. " La crainte que son père et sa mère avaient des Juifs, les firent parler de la sorte (22) ".
Voyez, mes frères, avec quel soin et quelle exactitude l'évangéliste découvre leur sentiment et leur intention. Je vous fais cette remarque à cause de ce que j'ai dit il y a déjà quelque temps, dans un de mes discours, sur cette parole : " Il se fait égal à Dieu ". Je soutins que si ce n'eût été là qu'une simple opinion des Juifs, et non pas le sentiment et la doctrine de Jésus-Christ, l'évangéliste y aurait sans doute ajouté quelque correction, et n'aurait pas manqué de dire que c'était l'opinion des Juifs.
Le père et la mère ayant donc renvoyé les Juifs au témoignage de l'aveugle qui avait recouvré la vue, les Juifs appellent cet homme une seconde fois. Ils ne lui disent pourtant pas ouvertement et impudemment : Nie que Jésus t’a guéri ; mais sous apparence de piété ils veulent le séduire par adresse, s'ils le peuvent. "Rends gloire à Dieu (24) ", lui disent-ils. S'ils avaient dit au père et à la mère : Niez que ce soit là votre fils et qu'il soit né aveugle, ils auraient fait une proposition tout à fait ridicule;. et d'autre part le dire au fils, ç'eût été d'une impudence manifeste : voilà pourquoi ils se gardent de parler de la sorte; mais ils prennent une autre voie, et lui tendent des piéges d'une autre manière. " Rends gloire à Dieu ", c'est-à-dire, avoue que Jésus ne t’a point guéri. " Nous savons que cet homme est un pécheur". Pourquoi ne le lui avez-vous donc pas reproché, lorsqu'il vous disait: "Qui de vous me peut convaincre d'aucun péché ? " (Jean, VIII, 46.) D'où le savez-vous, qu'il est un pécheur? Les Juifs dirent donc à cet homme: " Rends gloire à Dieu ", et il ne leur répondit rien. Jésus l'ayant rencontré, le loua, et ne le reprit pas de n'avoir point rendu gloire à Dieu : mais que lui dit-il? " Croyez-vous au Fils de Dieu? " Par où il nous apprend que c'est là rendre gloire à Dieu. Que si le Fils n'était point égal au Père, " croire au Fils ", ce ne serait point là rendre gloire à Dieu. Mais comme celui qui honore le Fils honore aussi le Père, c'est avec raison que Jésus ne reprend pas l'aveugle.
Tant que les Juifs s'attendirent que le père et la mère se rendraient à leur volonté, et qu'ils nieraient ce qu'ils désiraient, ils ne dirent rien à leur fils. Mais lorsqu'ils virent qu'ils n'avaient rien avancé de ce côté-là, ils se tournèrent de l'autre, et ils dirent à l'aveugle :
Cet homme est un pécheur. " Il leur répondit: " Si c'est un pécheur, je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que j'étais aveugle, et que je vois maintenant (25) ". Est-ce que l'aveugle a craint? Non. Et pourquoi celui qui avait dit : C'est un prophète, dit-il maintenant : " Si c'est un pécheur, je n'en sais rien ". Il ne le pensait pas, non, il ne le croyait pas; mais il répond de la sorte parce qu'il voulait le justifier de tout péché par le témoignage de l'oeuvre même qu'il venait de faire, et non par ses paroles; et leur présenter une justification digne de foi dans le bienfait de sa guérison, qui les condamnait, eux et tous leurs procédés. Car, si après bien des discours, [383] pour avoir dit : Si cet homme n'honorait point Dieu, il ne pourrait pas faire de si grands miracles; il excita si fort leur colère, qu'ils lui répondirent : "
Tu n'es que péché dès le ventre de ta mère, et tu veux nous enseigner? " que n'auraient-ils pas fait, que n'auraient-ils pas dit si dès le commencement il eût parlé en ces termes ?
" Si c'est un pécheur, je n'en sais rien ", c'est-à-dire, maintenant je ne réponds rien là-dessus, et je n'explique pas mon sentiment; ce que je sais fort bien, ce que je puis affirmer, c'est que si c'était un pécheur, il ne ferait pas de tels prodiges. Par ces paroles il écarte tout soupçon et de sa personne et de son témoignage, faisant clairement voir qu'il a purement raconté le fait comme il s'est passé, sans altération, sans y rien ajouter par flatterie ou par complaisance. Comme ils ne pouvaient donc pas empêcher ni anéantir une chose accomplie, ils reviennent encore à l'examen de la manière dont cette guérison s'est faite; et ils se conduisent comme des limiers qui, cherchant la piste d'un gibier bien retranché dans son fort, tournent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Ils reprennent donc les premières réponses, et, tâchant de les ruiner par de fréquentes interrogations, ils disent à l'aveugle "Que t'a-t-il fait? Et comment t'a-t-il ouvert les yeux (26) ? ". Que répond-il? Les ayant vaincus et terrassés; il ne leur parle plus avec douceur. Car tant que cette affaire a eu besoin d'examens et d'informations, il a raconté ta chose avec beaucoup de retenue et de modération : mais après qu'il s'est rendu maître, et qu'il a remporté sur eux une brillante victoire, il les attaque à son tour hardiment et courageusement, et leur répond : " Je vous l'ai déjà dit, et vous ne l'avez point écouté. " Pourquoi voulez-vous l'entendre encore une fois (27)? " L'avez-vous remarquée, cette hardiesse avec laquelle un pauvre mendiant parle aux scribes et aux pharisiens? tant la vérité est forte, le mensonge faible et impuissant. La vérité , d'un homme de la lie du peuple, fait un grand et illustre personnage; le mensonge, au contraire, avilit, et d'un grand fait un homme de rien. Au reste, voici ce que veut dire l'aveugle : Vous ne faites point d'attention à ce que je dis, c'est pourquoi je ne parlerai pas davantage, et je ne répondrai point à vos fréquentes et vaines interrogations, puisque vous ne m'écoutez pas pour apprendre la vérité, mais pour me surprendre dans mes paroles. " Est-ce que vous voulez devenir aussi ses disciples? " Déjà l'aveugle s'associe aux disciples; car ce mot : " Aussi ", marque qu'il est disciple de Jésus-Christ. Il les attaque ensuite, et les malmène vigoureusement.
3. En effet, sachant que rien n'était plus capable de les piquer au vif que cette demande : " Est-ce que vous voulez ", il la leur adresse exprès pour les braver : en quoi cet aveugle montre une âme élevée, ferme et courageuse, qui méprise leur menaçante fureur; il fait éclater par sa confiance la gloire de Jésus-Christ; il fait voir que celui qu'ils accablent ainsi d'outrages est un homme admirable, dont leurs injures ne peuvent ternir la réputation ; et que ces outrages mêmes ne servent qu'à relever sa gloire.
Ils lui dirent: Sois toi-même son disciple; " mais pour nous, nous sommes les disciples " de Moïse (28)". Mais en quoi? Vous parlez sans fondement. Vous n'êtes pas plus les disciples de Moïse que les disciples de Jésus : si vous étiez les disciples de Moïse, vous seriez aussi les disciples de Jésus-Christ.
Voilà pourquoi le Sauveur leur dit auparavant : " Si vous " croyiez à Moïse, vous me croiriez aussi, " parce que c'est de moi qu'il a parlé " (Jean, V, 46); c'est qu'ils avaient toujours ces paroles à la bouche : "Nous savons que Dieu a parlé à Moïse (29) ". Mais qui vous l'a dit? qui vous l'a appris.? Nos pères, répondent-Ils, nous l'ont appris. Mais celui qui ayant dit qu'il est envoyé de Dieu, et qu'il parle des choses du ciel, le confirme par des miracles, n'est-il pas plus digne de foi que vos pères? Et ils ne disaient point : Nous avons ouï Dieu parler à Moïse, mais " nous savons ". Ce que vous savez pour l'avoir ouï dire, ô Juifs, vous le croyez, vous l'assurez, et ce que vous voyez de vos yeux, vous ne le croyez pas si considérable, ni si digne de foi ! Ce que vous dites de Moïse, vous ne l'avez point vu, seulement vous l'avez ouï dire : mais " les oeuvres de Jésus-Christ ", vous ne les connaissez pas pour en avoir entendu parler, mais pour les avoir vues de vos propres yeux.
Que répondit l'aveugle? " C'est ce qui est étonnant, que vous ne sachiez d'où il est (30)", celui qui fait de tels prodiges : il est étonnant qu'un homme qui ne jouit d'aucune dignité parmi vous, qui n'est ni illustre, ni célèbre, [384] puisse faire de si grandes choses : de sorte qu'il est tout à fait visible que c'est un Dieu qui n'a même pas besoin du moindre secours humain. " Or, nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs (31) ". Les Juifs ayant dit auparavant : " Comment un méchant homme pourrait-il faire de tels prodiges (16) ? " L'aveugle s'appuie sur le jugement qu'ils ont porté eux-mêmes, et leur rappelle leurs propres paroles. Cette créance, dit-il, nous est commune et à vous et à moi : elle est juste, demeurez-y. Remarquez bien sa prudence; il a toujours le miracle à la bouche, parce qu'ils ne pouvaient pas le nier; et c'est sur quoi il établit son raisonnement. Observez-vous, mon cher auditeur, qu'au commencement, quand il a dit : " Si c'est un pécheur, je n'en sais rien ", il ne l'a point dit pour marquer un doute réel ? Loin de nous cette pensée ; car il savait fort bien que Jésus n'était pas un pécheur.
Maintenant que le temps est propice et qu'il peut parler librement, voyez de quelle manière il répond : " Or, nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs; mais si quelqu'un l'honore, et qu'il fasse sa volonté, c'est celui-là qu'il exauce ". Par ces paroles, non-seulement il justifie Jésus , et le fait voir exempt de tout péché, mais il prouve encore qu'il est agréable à Dieu, et qu'il fait les couvres de Dieu. Comme les Juifs disaient qu'ils honoraient Dieu, c'est pour cela même qu'il ajoute : " Et fait sa volonté ". Ce n'est pas assez, dit-il, de connaître Dieu, mais il faut faire ce qu'il commande. Ensuite il relève le miracle en disant : " Depuis que le monde est, on n'a jamais ouï dire que personne ait ouvert les yeux à. un aveugle-né (32) ".
Si donc vous avouez que Dieu n'exauce point les pécheurs, Jésus ayant fait un miracle et un tel miracle, que jamais personne n'en a fait de pareil; de votre propre aveu il s'ensuit qu'il est évident et manifeste que Jésus a tout surpassé en vertu, et que sa puissance est plus qu'humaine. Que lui répondirent-ils donc? " Tu n'es que péché dès le ventre de ta mère, et tu veux nous enseigner (34)? " Tant qu'ils avaient pu se flatter que l'aveugle nierait, ils l'avaient regardé comme un homme digne de foi, au point de le faire venir devant eux à deux reprises. Que si, dirai-je, vous ne le croyiez pas digne de foi, pourquoi ce double interrogatoire? Mais cet homme disant hardiment la vérité et sans crainte, au lieu de l'admirer davantage, c'est alors qu'ils le condamnent. Mais que signifient ces paroles : " Tu n'es que péché dès ta naissance? " Qu'ils lui reprochent son ancienne disgrâce, comme s'ils lui disaient : " Tu es tout en péchés dès tes premières années " ; et ils lui font ce reproche comme si c'était pour cela qu'il fût né aveugle : jugement contraire à la raison et tout à fait injuste. Sur quoi, Jésus-Christ voulant le consoler, dit : " Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement, afin que ceux qui ne voient point, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles (39) ".
" Tu es tout en péchés dès ta naissance ". Et qu'avait-il répondu ? Avait-il avancé une opinion qui lui fût propre et particulière ? Ou plutôt n'est-ce pas le sentiment commun qu'il avait produit, en disant : " Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs ". N'a-t-il pas simplement exposé ce que vous avez dit vous-mêmes? " Et ils le chassèrent dehors ". L'avez-vous bien entendu, ce prédicateur de la vérité, et n'avez-vous pas reconnu que sa pauvreté n'a point ébranlé sa philosophie? Remarquez-vous tout ce qu'il a souffert d'injures et d'outrages dès le commencement? Remarquez-vous aussi de quelle manière et avec quelle force il a rendu témoignage à la vérité par ses paroles et par ses actions?
4. Au reste, mes frères, ces choses sont écrites, afin que nous les imitions. Si ce pauvre, si cet aveugle, qui n'avait pas même vu Jésus-Christ, a montré tant de courage et de fermeté aussitôt après sa guérison, et même avant d'avoir ouï la doctrine et les instructions du Sauveur, s'il a résisté à tout un peuple qui ne respirait que le carnage, qui était possédé du démon, à un peuple furieux, et qui ne cherchait qu'à trouver dans ses paroles de quoi condamner Jésus-Christ; s'il ne leur a point cédé et ne s'est point caché, mais au contraire, s'il les a hardiment réfutés et s'il a mieux aimé être chassé hors de la synagogue que de trahir la vérité, à combien plus forte raison, nous qui avons vécu déjà tant d'années dans la foi, nous à qui la foi a fait voir des milliers de miracles et de prodiges, qui avons reçu de plus grands biens que lui, qui avons contemplé des yeux intérieurs de l'âme de profonds mystères, et qui sommes appelés à de si grands honneurs, à combien plus forte raison, dis-je, [385] devons-nous faire paraître toute notre fermeté et tout notre courage contre ceux qui accusent et qui attaquent les chrétiens, et les combattre sans merci.
Nous pourrons, mon cher auditeur, nous pourrons repousser nos adversaires, si nous prenons des fortes et des armes dans les saintes Ecritures, si nous relevons notre confiance en donnant toute notre attention à cette lecture et ne l'écoutant point légèrement et en passant. Si quelqu'un vient assidûment à nos discours et est attentif à ce que nous y enseignons, quand même il ne lirait pas l'Ecriture dans sa maison, néanmoins, dans le seul espace d'un an, il pourra apprendre beaucoup de choses; car nous ne lisons pas aujourd'hui un livre de l’Ecriture et demain un autre , mais nous lisons toujours le même. Cependant, plusieurs sont dans de si malheureuses dispositions, qu'après une si longue lecture, ils ne savent pas même encore le nom des saints livres. Et ce qui est affreux, c'est que ces personnes puissent sans effroi venir écouter la parole de Dieu avec tant de négligence.
Mais si un joueur de luth, si un baladin, ou quelqu'autre histrion convoque la ville à ses représentations, tous accourent vite, tous lui savent gré de les avoir avertis et passent la moitié du jour à cette sorte de spectacle; ici Dieu nous parle par les prophètes et par les apôtres, et nous bâillons, nous nous ennuyons. L'été et dans le fort des chaleurs, nous allons sur la place; l'hiver, la pluie et la boue nous retiennent dans nos maisons. Mais à l'hippodrome, où l'on ne peut se mettre à couvert de la pluie, beaucoup, lors même qu'il pleut à seaux et que le vent pousse la pluie au visage, beaucoup, dis-je, poussent la folie jusqu'à s'y tenir patiemment sur leurs pieds ; pour cela ils bravent le froid, la pluie, la boue, la longueur du chemin; rien n'est capable de les retenir chez eux, ni de les empêcher de courir aux spectacles. Mais ici, où il y a un bon toit, où la chaleur est admirablement tempérée, ils refusent d'y venir; ici, où il s'agit de la grande affaire du salut. Dites-le, je vous prie, cette conduite est-elle supportable? Voilà pourquoi, dans ce qui concerne les spectacles, nous sommes si savants et de si grands maîtres; mais dans les choses nécessaires, nous sommes plus ignorants qu'un enfant. Que si quelqu'un vous appelle cocher ou danseur, vous prenez cela pour une injure, et vous faites cependant tout ce qu'il faut pour vous attirer ce reproche; qu'un homme de cette sorte vous appelle au spectacle, vous ne reculez pas et vous vous adonnez presque à toutes les parties de cet art, dont vous fuyez le nom. Mais la profession et le nom qui vous conviennent, je veux dire la profession et le nom de chrétien, vous ne savez même pas ce que c'est. Est-il une plus grande folie? Je voudrais vous répéter souvent ces vérités, mais je crains de me rendre importun, et cela en pure perte. En effet, je vois non-seulement les jeunes gens, mais encore des vieillards, se livrer à ces folies : spectacle qui me fait rougir, que de voir un homme vénérable par sa vieillesse, aller au théâtre déshonorer ses cheveux blancs et y mener son fils avec lui. Quoi de plus ridicule? Quoi de plus infâme ? Le père enseigne à son fils à braver la bienséance.
5. Mon discours vous pique ? C'est ce que je veux : je veux que mes paroles vous affligent, afin que vous renonciez à ces infâmes pratiques. Mais il est des gens , autrement insensibles et froids, que mes paroles ne sont point capables de faire rougir :.mais qu'il soit question de spectacles , ces mêmes gens sont tout de feu , et ils ne finissent point de parler. Demandez-leur qui est Amos, qui est Abdiras, combien il y a de prophètes , combien d'apôtres? ils ne peuvent même pas ouvrir la bouche; mais si vous les écoutez sur les chevaux, sur les cochers, ils parlent avec plus de gravité qu'un sophiste et un rhéteur; et après tout cela ils osent demander: Eh bien ! quel mal, quel tort cela fait-il ? C'est justement cette ignorance qui me fait gémir.
Dieu vous a donné le temps de cette vie pour le servir, et vous l'employez à des choses vaines et inutiles , et encore vous demandez quelle perte vous faites? Employez-vous inutilement la moindre somme d'argent , vous dites que vous avez fait une perte; passez-vous des journées entières aux spectacles, qui sont les pompes de Satan, vous ne croyez rien faire de déraisonnable, et vous comptez cela pour rien? Vous qui devriez employer toute votre vie à la prière et à l'oraison, vous la passez tout entière dans les clameurs, dans le tumulte, à entendre des paroles déshonnêtes, à voir des combats, à des plaisirs qui ne vous conviennent point, à des illusions , à des occupations inutiles et pernicieuses; et ensuite vous dites à tout le monde: Quelle est la perte que [386] j'ai faite? Et vous ne comprenez pas qu'il n'est rien dont on doive être plus avare que du temps. Votre argent, si vous l'avez dépensé, vous pourrez en regagner. Mais le temps que vous avez perdu, difficilement vous le recouvrerez. Car le temps qui nous est donné en cette vie est bien court: si nous n'en faisons pas un bon usage, que dirons-nous à notre Juge lorsqu'il viendra?
Répondez-moi, je vous prie: Si vous. ordonniez à un de vos enfants d'apprendre un certain art, et qu'il perdît son temps ou à la maison ou ailleurs, le maître ne vous avertirait-il pas? ne vous dirait-il pas: Vous avez fait avec moi un marché par écrit, et vous avez fixé un temps; mais si votre fils ne veut pas travailler avec moi et m'écouter , s'il veut au contraire aller perdre le temps de côté et d'autre, comment pourrai-je vous le présenter comme mon disciple ? Nous aussi , nous sommes dans l'obligation de vous dire la même chose; Dieu nous dira : Je vous ai assigné un temps pour apprendre l'art de la piété, pourquoi avez-vous vainement et inutilement consumé ce temps? pourquoi n'avez-vous pas été assidûment écouter votre maître ? pourquoi n'avez-vous pas été attentifs à ses instructions? Que la piété soit un art, n'en doutez point, un prophète vous le déclare : " Venez, mes enfants ", vous dit-il, " écoutez-moi: je vous enseignerai la crainte du Seigneur ". (Ps. XXXIII, 11.) Et encore: " Heureux est l'homme que vous avez a vous-même instruit, Seigneur, et à qui vous c avez enseigné votre loi ! " (Ps. XCIII, 12.) Lors donc que vous aurez inutilement employé le temps, quelle, excuse aurez-vous? Et pourquoi, direz-vous, Dieu a-t-il fixé un temps si court? O folie! ô coeur ingrat ! Quoi ! Dieu a abrégé le temps de votre travail et de vos sueurs, il vous a préparé un repos éternel et immortel, et vous lui en faites un reproche, et vous en êtes fâché !
Mais je ne sais comment nous nous arrêtons si longtemps sur cette matière. Finissons donc ce long discours: car c'est encore une de nos misères qu'un long discours nous ennuie et nous dégoûte, et que la longueur du spectacle, qui commence à midi et ne finit qu'aux flambeaux, ne fatigue personne. Enfin, pour n'être pas toujours à vous faire des reproches, nous vous prions et vous conjurons, mes chers frères, de nous accorder une grâce et à vous et à moi; c'est de laisser là toutes ces choses, pour vous appliquer uniquement aux vérités que nous vous enseignons.
Si vous le faites, si vous nous l'accordez , cette grâce que nous vous demandons avec tant d'instance, ce sera pour moi une source de joie, de plaisir, de gloire. Mais ce sera vous qui, sans parler du gré que vous me saurez, recueillerez toute la récompense si , ayant été attachés au théâtre jusqu'à la fureur, vous vous délivrez de cette maladie, grâce à la crainte de Dieu et à nos instructions; si, ayant brisé vos liens, vous courez à Dieu de toutes vos forcés. Et non-seulement vous en recevrez là-haut ta récompense; mais ici encore vous en sentirez une véritable joie. Car la vertu , a cet avantage, qu'outre ces couronnes immortelles, elle nous procure aussi en ce monde une vie douce et agréable. Obéissons donc à la parole de Dieu, afin d'obtenir ces biens et ceux de la vie future, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire soit agi Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE LIX.
ET ILS LE CHASSèRENT DEHORS. JéSUS APPRIT QU'ILS L'AVAIENT AINSI CHASSé, ET L'AYANT RENCONTRé, IL LUI DIT : CROYEZ-VOUS AU FILS DE DIEU? — IL LUI RéPONDIT : QUI EST-IL, SEIGNEUR, AFIN QUE JE CROIE EN LUI? (VERS. 35, 36, JUSQU'AU VERS. 13 DU CHAP. X.)
ANALYSE. 387
1. Jésus-Christ vient au-devant de l'aveugle-né comme pour le complimenter de sa confession courageuse, il lui accorde une nouvelle grâce.
4. Nous devons demeurer sous la conduite de Jésus-Christ, notre vrai Pasteur; entendre sa voix. — Ce qu'il faut faire pour être sous la garde du Pasteur. — Amour de notre Pasteur : il a donné sa vie pour nous. — Il est tout-puissant, il nous aime, nous nous perdons par notre faute. — Comment on se perd. — Nul ne peut servir Dieu et les richesses. — Leur tyrannie, leur empire est plus cruel qu'aucun autre; c'est le plus dur et le plus horrible de tous les esclavages : description des maux qu'il produit : l'homme qui s'attache aux richesses se dégrade et s'avilit. — Le pauvre est de même condition que nous, il participe à la même naissance spirituelle. — Recommandation de l'aumône.
1. Dieu honore principalement ceux qui , pour la vérité et la confession du nom de Jésus-Christ, souffrent quelque mal ou quelque outrage. Car, comme c'est véritablement conserver ses richesses que de les perdre pour Dieu, et aimer sa vie que de la haïr en ce monde (Jean, XII, 25) ; c'est de même s'amasser un trésor de gloire que d'être ici accablé d'injures. Tel fut le sort de l'aveugle : les Juifs le chassèrent du temple, et le Seigneur du temple le reçut. Il fut chassé d'une assemblée empestée, et il trouva la source du salut : il fut déshonoré par ceux qui déshonorèrent Jésus-Christ, et le Seigneur des anges l'honora : telles sont les récompenses de ceux qui défendent la vérité. Ainsi nous-mêmes, après avoir prodigué ici-bas nos richesses, nous acquérons les biens célestes ; si nous avons donné notre fortune aux pauvres qui sont accablés de misères, nous irons nous reposer dans le ciel ; si nous sommes accablés d'outrages pour le saint nom de Dieu, nous serons honorés ici et là-haut. Jésus rencontra l'aveugle aussitôt qu'on l'eût chassé du temple. L'évangéliste veut dire que Jésus vint exprès pour aller à sa rencontre. Et considérez la récompense qu'il lui donne : il lui octroie le plus grand de tous les biens, car il se fait connaître à lui, qui ne le connaissait point auparavant, et il l'associe à ses disciples.
Pour vous, mes chers frères, je vous prie de remarquer de quelle manière l'évangéliste fait connaître l'empressement de Jésus-Christ et la diligence dont il use ; Jésus ayant dit à l'aveugle : " Croyez-vous au Fils de Dieu? " L'aveugle répond : " Seigneur, qui est-il? " car il ne le connaissait point encore quoiqu'il eût été guéri, parce qu'il était aveugle avant qu'il reçût le bienfait de sa guérison; et qu'après avoir recouvré la vue, il avait été traîné de côté et d'autre par ces furieux. Jésus donc, comme l'Agonothète (1) , reçoit cet athlète qui sort du combat victorieux et triomphant. Et que lui dit-il? "Croyez-vous au Fils de Dieu? " Que veut dire cela? Après avoir si longtemps disputé contre les Juifs, après tant de paroles qu'il a dites pour la défense de la vérité, Jésus lui demande s'il croit; ce n'est pas qu'il
1. L'Agonothète, titre d'un magistrat qu'on choisissait chez les Grecs pour présider aux jeux sacrés : il en faisait la dépense, il déclarait aussi vainqueurs ceux qui l'avaient mérité, et leur distribuait les prix proposés dans ses jeux.
388 l'ignore, mais c'est parce qu'il veut se faire connaître, et montrer combien il estime la foi de cet homme. Un si grand peuple, dit-il, m'a chargé d'injures, je n'en fais point de cas; la seule chose que je désire, c'est que vous croyiez en moi, car un seul homme qui fait la volonté de Dieu, vaut mieux qu'une grande multitude de prévaricateurs (1). " Croyez-vous au Fils de Dieu ? " Jésus l'interroge comme étant lui-même le Fils de Dieu, lui qui est présent à ses yeux, et il commence par lui inspirer le désir de le connaître. Car il ne lui a point dit : Croyez sur-le-champ; mais il l'a interrogé sur sa créance. Que répond-il donc? " Et qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui? " Réponse d'un homme qui souhaite et désire ardemment : il ne connaît pas celui pour qui il a tant parlé, et en cela même il vous fait connaître la grandeur de son amour pour la vérité : la faveur ni l'intérêt ne l'avaient point fait parler, puisqu'il n'avait pas encore vu son bienfaiteur. " Jésus lui dit : Vous l'avez vu, et c'est celui-là même qui parle à vous (37) ". Il ne dit point : c'est moi; usant encore de ménagement, il lui répond . " Vous l'avez vu ". Ces paroles étaient obscures, c'est pourquoi il en ajoute de plus claires, et il dit : " C'est celui-là même qui parle à vous ".
L'aveugle répondit : " Je crois, Seigneur : et, se prosternant " aussitôt, " il l'adora (38) ". Le Sauveur ne lui dit pas non plus : C'est moi qui vous ai guéri, c'est moi qui vous ai dit : allez vous laver dans la piscine de Siloé ; mais passant ces choses sous silence, il lui dit : " Croyez-vous au Fils de Dieu? " Sur quoi l'aveugle se prosterna incontinent et l'adora avec une grande démonstration d'amour et d'affection ce que firent un petit nombre seulement de ceux qu'il avait guéris , comme les lépreux et quelques autres peut-être. Jésus lui découvrit ensuite sa divine puissance; car, afin qu'on ne crût pas que c'étaient là de simples paroles, il y joignit le témoignage des oeuvres. Et comme l'aveugle était encore prosterné à
1. Un seul homme qui fait la volonté de Dieu, vaut mieux qu'une multitude de prévaricateurs. Le saint Docteur fait sans doute allusion à ce passage de l'Ecclésiastique : " Un vaut mieux que mille ", auquel il ajoute en plusieurs endroits où il le cite, le mot : dikaios, unus justus ; un seul homme juste, comme on peut le voir dans la vingt-quatrième et la trente-neuvième homélie sur la Genèse. Nous remarquons que la bible de Complute a suivi la même leçon. Et ce même sens se trouve aussi dans notre Vulgate, qui dit : Un seul enfant qui craint Dieu, vaut mieux que mille qui sont méchants. Melior est unus timens Deum, quam mille filii impii. Loc. cit. (Eccl. XVI, 3, selon les Septante LXX.)
ses pieds pour l'adorer, il ajouta : " Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement , afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles (39) ". Saint Paul dit la même chose : " Que conclurons-nous donc? Que les gentils qui ne cherchaient point la justice, ont embrassé la justice, et une justice qui vient de la foi en Jésus-Christ (1); qu'au contraire, les Israélites qui recherchaient la justice de la loi, ne sont point parvenus à cette justice ". (Rom. IX, 30.)
Quand Jésus-Christ a dit : " Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement", il a affermi l'aveugle dans la foi, et il y a invité ceux qui le suivaient, à savoir : les pharisiens. Et ce mot : " un jugement ", signifie un plus grand supplice; par là il montre que ceux qui le condamnaient étaient eux-mêmes condamnés;
et que ceux qui l'appelaient un pécheur étaient eux-mêmes réprouvés comme tels. De plus, le Sauveur déclare ici qu'il y a deux sortes de vues à recouvrer, et deux aveuglements: l'un sensible, l'autre spirituel. Alors quelques-uns de ceux qui le suivaient lui dirent : " Sommes-nous donc aveugles (40)?" Et comme, dans une autre occasion, ils avaient dit. " Nous n'avons jamais été esclaves de personne " (Jean, VIII, 33); et: " Nous ne sommes pas des enfants bâtards " (Ibid. 41) : maintenant de même ils n'ont d'yeux et d'oreilles que pour les choses sensibles, et telle est la cécité à laquelle ils rougiraient d'être en proie. Après quoi Jésus-Christ, pour leur faire connaître qu'il vaudrait mieux pour eux d'être aveugles que de voir, leur dit : " Si vous étiez et aveugles, vous n'auriez point de péché (41) ". Les Juifs regardant donc comme une ignominie le malheur d'être aveugles, Jésus-Christ rétorque leur discours contre eux, et leur dit: c'est là ce qui vous rendrait moins coupables, et vous ne seriez pas si sévèrement punis. Ainsi le Sauveur écarte toujours les sentiments humains et charnels, et il élève l'âme en lui inspirant des pensées grandes et admirables. Vous dites donc maintenant que vous voyez. Comme Jésus-Christ leur avait dit ailleurs : Vous dites qu'il est votre Dieu; de même il leur dit ici : " Mais maintenant vous dites que vous voyez " ; car dans la vérité vous ne voyez point. Ici Jésus-Christ montre
1. C.-à-d. Ils ont été justifiés par la foi en Jésus-Christ, et non par les oeuvres de la Loi. 389 aux Juifs que ce qu'ils regardaient comme un très-grand sujet de gloire et de louanges, serait la cause du rigoureux supplice auquel ils seraient condamnés. Il console de sa cécité l'aveugle de naissance. Ensuite il parle de leur aveuglement; car, de peur qu'ils ne disent: si nous ne vous suivons pas, si nous ne vous croyons point, ce n'est pas que nous soyons aveugles, mais c'est parce que nous vous avons en horreur comme un séducteur; il ne les entretient que de ce sujet.
2. Et ce n'est pas sans raison que l'évangéliste a marqué que quelques pharisiens, qui étaient avec Jésus , comprirent ces paroles et lui dirent : " Sommes-nous donc aussi aveugles? " C'est pour vous faire ressouvenir que ce sont les mêmes qui s'étaient auparavant retirés de sa suite, et qui avaient jeté des pierres sur lui. Car quelques-uns le suivaient par manière d'acquit; aussi ils le quittaient et se tournaient facilement contre lui. Par où Jésus-Christ prouve-t-il donc qu'il n'est pas un imposteur et un charlatan, mais le pasteur? C'est en opposant les unes aux autres les marques et du pasteur et du charlatan, qu'il leur donne le moyen d'examiner et de connaître la vérité. Et premièrement, il montre ce que c'est qu'un fourbe et un larron, le qualifiant ainsi par les Ecritures mêmes.
" En vérité, en vérité, je vous le dis :
celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie des brebis , mais qui y monte par un autre endroit, est un voleur et un larron ". (Chap. X, 1.) Observez, mes frères, les marques du larron : premièrement, il n'entre pas de jour, ni publiquement; en second lieu, il n'entre pas par l'autorité des Ecritures, car, entrer par les Ecritures , c'est entrer par la porte. Au reste, le Sauveur désigne ici les faux prophètes, les faux pasteurs qui l'avaient précédé, et ceux qui devaient le suivre : l'Antechrist, les faux christs, Judas, Théodas (Act. V, 36), et tous les autres de cette espèce; et c'est avec justice qu'il appelle les Ecritures la porte. Ce sont elles qui nous mènent à Dieu et nous le font connaître : ce sont elles qui font les brebis : ce sont elles qui les gardent et qui ferment l'entrée aux loups. En effet, les Ecritures, comme une porte sûre , empêchent les hérétiques d'entrer, nous garantissent la possession de tout ce que nous tenons à conserver, et nous préservent de toute erreur. Et si nous n'ouvrons pas nous-mêmes cette porte, nos ennemis ne pourront pas facilement nous prendre. Par là nous discernerons et nous connaîtrons ceux qui sont véritablement pasteurs , et ceux qui ne le sont pas. Mais que signifie ce mot : " Dans la bergerie? " il fait allusion aux brebis et à leur garde. Car, celui qui n'entre pas par la sainte Ecriture, mais qui monte par un autre endroit, c'est-à-dire, celui qui se fraye un chemin différent de celui que les Ecritures ont tracé et nous ont ouvert, celui-là, dis-je, est un voleur.
Ne le remarquez-vous pas , mes frères, que Jésus-Christ, en invoquant le témoignage des Ecritures , montre de cette façon son union avec le Père ? C'est pourquoi il disait aux Juifs : " Lisez avec soin les Ecritures " (Jean, V, 39); c'est pourquoi il a pris Moïse à témoin, et aussi tous les prophètes.
" Tous ceux ", dit-il, " qui écoutent les prophètes, viendront à moi ". Et : " Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi ". (Jean, V, 46.) Mais ici il dit ces choses métaphoriquement. Et lorsqu'il a dit : " Qui monte par un autre endroit ", il a désigné les scribes, qui transgressaient la loi, enseignant les opinions des hommes comme la vraie doctrine et les préceptes du Seigneur. Jésus-Christ leur en fait un reproche, en disant : " Nul de vous n'accomplit la loi ". (Jean, VII, 19.) Le divin Sauveur a fort bien dit: " Qui monte ", et non pas qui entre : ce qui marque l'action d'un voleur qui fait ses efforts pour franchir une cloison et ne cesse pas de s'exposer au péril. Voyez-vous ce portrait du voleur? A présent, observez ce qui désigne le pasteur. " Celui qui entre par la porte , est le pasteur des brebis (2). C'est à celui-là que le portier ouvre, et les brebis entendent sa voix : il appelle les brebis par leur nom (3). Et lorsqu'il a fait sortir ses propres brebis, il va devant elles (4) ". Jésus-Christ a fait le portrait et du pasteur et du larron; voyons de quelle sorte il leur applique les paroles qui suivent : " C'est à celui-là ", dit-il, " que le portier ouvre ". Il continue la métaphore pour donner plus de force et d'énergie à ses paroles. Que si vous voulez examiner en particulier chaque terme de la parabole, rien ne nous empêche d'entendre ici Moïse sous ce nom de portier, car c'est à lui que Dieu a confié ses oracles; c'est sa voix que les brebis entendent, " et c'est lui qui appelle ses propres brebis par leur nom ".
390 En effet, comme les scribes et les pharisiens appelaient souvent Jésus un séducteur, et confirmaient le peuple dans cette opinion par leur incrédulité, disant : " Y a-t-il quelqu'un a des sénateurs qui ait cru en lui? " (Jean, VII, 48), il leur fait voir, et leur dit qu'il n'est pas un séducteur parce qu'ils le croient tel, mais que c'est eux-mêmes qu'il faut appeler séducteurs et méchants, parce qu'ils ne l'écoutent pas et ne croient point en lui ; et aussi que, pour cette raison, ils sont justement chassés de la bergerie. S'il est du pasteur d'entrer par la vraie porte , et si c'est par là que Jésus est entré, tous ceux qui le suivent pourront être des brebis; ceux au contraire qui se sont séparés, n'ont pas pour cela fait tort au pasteur, mais ils s'en sont fait à eux-mêmes en se séparant de la société des brebis. Que si ensuite il se dit lui-même la porte, ne vous troublez pas : il se dit lui-même et le pasteur et la brebis, selon les différentes fonctions qu'il s'attribue. Ainsi quand il nous offre à son Père , il se dit la porte ; quand il prend soin de nous, il se dit le pasteur. Et il se dit le pasteur, afin que vous ne croyiez pas que nous offrir à son Père, ce soit là toute son oeuvre.
" Et les brebis entendent sa voix , et il appelle ses propres brebis, et il va devant elles ". Cependant, dans l'usage commun , c'est tout le contraire , les pasteurs suivent les brebis. Mais Jésus-Christ, pour montrer qu'il mènera tous les hommes à la vérité, agit contre la coutume des pasteurs; de même que, quand il a fait sortir ses brebis, il ne les a pas éloignées des loups (Matth. X, 16), mais il les a envoyées au milieu d'eux le soin pastoral chez le divin pasteur est bien différent de ce qu'il est chez nous; il est autrement admirable.
3. Au reste, il me semble que c'est l'aveugle qui est ici désigné, puisque Jésus l'a appelé lorsqu'il était au milieu des Juifs, et que celui-ci a entendu sa voix et l'a reconnu. " Et elles ne suivent point un étranger, parce qu'elles ne connaissent point la voix des étrangers (5) ". En cet endroit Jésus-Christ parle de ceux qui ont suivi Théodas ou Judas (Act. V, 36), dont il est écrit que tous ceux qui ont cru en eux, se sont dissipés,,ou encore des faux christs qui devaient séduire bien des gens dans la suite. Et de peur que les pharisiens ne disent qu'il était un de ces faux christs, il fait voir qu'il est bien différent d'eux. La première différence qu'il apporte consiste en ce que sa doctrine provenait des Ecritures, et que c'est par là qu'il conduisait ses brebis : or, les autres ne faisaient pas de même. La seconde, c'est l'obéissance de ses brebis. Ses brebis n'ont pas seulement cru en lui, lorsqu'il vivait, mais aussi après sa mort; au lieu que les autres brebis se sont incontinent séparées de leurs pasteurs. Nous pouvons en ajouter une encore, qui n'est pas des moins considérables : c'est que ces faux christs, ces faux prophètes agissant en tyrans, faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour exciter le peuple à la révolte : mais Jésus-Christ était si éloigné de cette conduite, qu'il s'enfuit lorsque le peuple voulut le faire roi (Jean, VI, 15); et que quand on vint lui demander s'il était permis de payer le tribut à César, il répondit qu'il fallait le payer (Matth. XXII, 17), et le paya lui-même. (Ibid. XVII, 26.) De plus, il est venu pour le salut de ses brebis, afin qu'elles aient la vie et qu'elles l'aient abondamment (Jean, X, 10) ; mais les autres leur ont même ôté cette vie présente. Ceux-là ont trahi les brebis qui s'étaient confiées à eux, et ont pris la fuite; mais Jésus-Christ est demeuré si ferme, et les a si courageusement défendues, qu'il a donné sa vie pour elles.
Ceux-là ont souffert malgré eux et à contre-coeur;
mais Jésus-Christ n'a rien souffert que librement et volontairement. " Jésus leur dit cette parabole : mais ils ne comprirent point ce qu'il disait (6) ". Pour. quoi donc leur parlait-il d'une manière obscure? C'était polir les rendre plus attentifs. Mais aussitôt après il ôte toute obscurité par ces paroles : " Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il entrera, il sortira, et il trouvera des pâturages " ; c'est-à-dire il vivra en sûreté et en liberté. Jésus-Christ appelle ici pâturages la nourriture des brebis, et la puissance et l'autorité qu'il leur donne c'est-à-dire la brebis demeure dans le bercail, et personne ne pourra l'en faire sortir. Et c'est là aussi ce qui est arrivé aux apôtres, qui entraient et sortaient librement comme maîtres de tout le monde, et personne n'a pu les chasser. " Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des larrons, mais les brebis ne les ont point écoutés (8) ". Jésus. Christ ne parle point là des prophètes, comme le prétendent les hérétiques:
car les brebis les [391] ont écoutés, et c'est par eux qu'ont cru en Jésus-Christ, tous ceux qui ont cru en lui; mais il parle de Théodas, de judas et des autres séditieux. De plus, ces paroles : les brebis ne les ont point écoutés, il les dit à la louange des brebis. Or, jamais il ne loue ceux qui n'ont point écouté les prophètes; au contraire, il les blâme et les reprend fortement : d'où il est évident que c'est de ces séditieux que le Sauveur dit que les brebis ne les ont point écoutés.
" Le voleur ne vient que pour voler, pour égorger et pour perdre (10) ". Comme il arriva dans la sédition de Théodas, où tous furent égorgés et massacrés. " Mais pour moi, à je suis venu, afin que " les brebis " aient la "vie, et qu'elles l'aient plus abondamment ". Qu'est-ce, je vous prie, qu'une vie plus abondante? C'est le royaume des cieux. Mais il ne le dit pas encore, et il se sert du nom de vie, comme désignant une chose qui leur est connue. " Je suis le bon pasteur (11) ". Ici enfin Jésus-Christ parle de sa passion, il fait voir qu'il souffrira pour le salut du monde, et qu'il n'ira point à la mort malgré lui.
Après cela le divin Sauveur apporte encore un moyen de reconnaître le pasteur et le mercenaire. " Car le bon pasteur ", dit-il, " donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire, et celui qui n'est point pasteur et à qui les brebis n'appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit : et le loup vient et les ravit (12) ". Par ces paroles Jésus-Christ montre qu'il est égal à son Père en puissance et- en autorité; car il est lui-même le pasteur, à qui les brebis appartiennent. Ne remarquez-vous pas, mon cher auditeur, que dans les paraboles Jésus-Christ parle d'une manière plus élevée, parce que le discours y est plus enveloppé et plus obscur, et n'y donne pas manifestement prise aux critiques des auditeurs? " Le mercenaire voit venir le loup et il abandonne les brebis; et le loup vient et les ravit ". C'est là ce qu'ont fait les faux christs; mais le vrai Christ a fait tout le contraire; lorsqu'on l'a pris, il a dit : " Laissez aller ceux-ci ", afin que cette parole fût accomplie: " Nul d'eux ne s'est perdu ". (Jean, XVII, 12.) On peut aussi en cet endroit entendre le loup spirituel, à qui Jésus n'a point permis de ravir les brebis. Celui-là n'est pas seulement un loup, mais encore un lion : " Car le démon, notre ennemi, tourne autour de nous comme un lion rugissant". (I Pierre, V, 8.) Il est le serpent et le dragon: " Foulez aux pieds les serpents et les scorpions ". (Luc, X, 19.)
4. C'est pourquoi je vous conjure; mes chers frères, de demeurer sous la conduite du pasteur. Nous y demeurerons, si nous écoutons sa voix, si nous lui obéissons, si nous ne suivons point un étranger. Et quelle est la voix qu'il fait entendre ? " Bienheureux les pauvres d'esprit : bienheureux ceux qui ont le coeur pur : bienheureux ceux qui sont miséricordieux ". (Marc, V, 3, 7, 8.) Si nous observons ces choses nous demeurerons sous la garde du pasteur, et le loup ne pourra point trouver d'entrée dans nous : mais quand même il se jeterait sur nous, ce serait à sa confusion et à sa perte. Car nous avons un pasteur qui nous aune si fort, qu'il a donné sa vie pour nous,. Puis donc que notre pasteur est tout-puissant et nous aime, qu'y a-t-il qui puisse nous en pêcher de faire notre salut? Rien, si nous ne faisons pas nous-mêmes défection. Et en quoi consisterait cette défection? Ecoutez-le, il vous l'apprend : " Vous ne pouvez servir deux maîtres, Dieu et les richesses" . (Matth. VI, 24.) Si donc nous servons Dieu, nous échapperons à la tyrannie des richesses. Rien de plus tyrannique, en effet, que l'amour des richesses : il ne nous laisse aucun plaisir, mais il nous plonge dans les inquiétudes, dans l'envié; il nous fait tomber dans des piéges, il suscite les haines, les calomnies, et mille choses qui sont autant d'obstacles pour la vertu; il nous jette dans l'oisiveté, dans la mollesse, dans l'avarice, dans l'ivrognerie, dans tous ces vices qui changent les hommes libres en esclaves, et lés rendent plus misérables que les esclaves : oui, dis-je, ils les rendent esclaves, non des hommes, mais de la plus terrible de toutes les maladies de l'âme. Celui qui est atteint de cette maladie n'hésite plus à faire mille choses qui déplaisent à Dieu et aux hommes, et il ne craint rien tant que quelqu'un ne le délivre dé son esclavage. O dure servitude ! ô domination diabolique ! En effet, est-il un état plus affreux et plus misérable? Nous sommes accablés d'une infinité de maux et nous en avons de la joie;
nous sommes dans les fers et nous aimons nos chaînes. Logés dans une obscure prison, nous refusons la lumière qu'on nous présente; loin de là, nous cherchons à accumuler nos maux [392] et nous nous réjouissons de notre maladie. C'est pourquoi, nous ne pouvons point recouvrer la liberté et nous sommes de pire condition que ceux qui sont condamnés aux mines, puisque, accablés de travaux et de misères, nous n'en recueillons aucun fruit, et ce qu'il y a encore de plus terrible, c'est que si quelqu'un veut nous tirer de cette cruelle servitude, nous ne le souffrons pas et même nous nous fâchons et nous nous mettons en colère. Nullement différents des fous, ou plutôt encore bien plus misérables qu'eux, nous ne voulons point guérir de notre folie.
Mais, ô homme, est-ce pour cela que vous êtes venu au monde ? Est-ce pour travailler aux mines et amasser de l'or que Dieu vous a fait homme? Non, certes, ce n'est point à cette fin que le Seigneur vous a formé à son image, mais c'est afin que vous vous rendiez agréable à sa divine Majesté, afin que vous acquériez les biens futurs, afin qu'un jour vous soyiez associé aux concerts des anges. Pourquoi vous dégradez-vous d'une si haute dignité et vous laissez-vous tomber dans un avilissement si honteux et si infâme? Celui qui est né du même enfantement que vous, je parle de l'enfantement spirituel, se consume de faim, et vous, vous regorgez de toutes sortes de biens. Votre frère marche tout nu dans les rues, et vous, vous entassez habits sur habits comme une pâture préparée pour les vers; ne serait-il pas beaucoup mieux d'en couvrir le corps des pauvres? De cette sorte, ces habits ne seraient point perdus, vous seriez délivrés de bien des soins, et les pauvres vous procureraient la vie éternelle. Si vous ne voulez pas que vos habits soient dévorés des vers, donnez-les aux pauvres, ils sauront fort bien les secouer et les garantir des vers. Le corps de Jésus-Christ est de plus grand prix et plus sûr que toutes vos armoires. Non seulement il conserve les habits, mais encore il les rend plus magnifiques. Pour peu que votre coffre soit emporté avec tous les vêtements que vous y gardiez, c'est pour vous une perte très-considérable. Mais le dépôt dont je parle, la mort même ne peut l'endommager, ni le ravir. Vous n'avez ici nullement besoin ni de portes, ni de serrures, ni de valets qui veillent, ni d'aucune autre précaution. Ce qui est caché dans le ciel est pleinement à couvert de toutes sortes de dangers ; nulle injustice ne peut approcher de ce lieu. Nous ne cessons point de vous dire ces choses, vous les écoutez et vous n'en profitez pas. En voici la raison : nous avons l'âme basse, rampante et attachée uniquement aux choses terrestres.
Mais, à Dieu ne plaise que je vous condamne tous également, comme si vous étiez tous malades sans espoir de guérison ! Quand même ceux qui s'enivrent de leurs richesses se boucheraient les oreilles pour ne me point entendre, ceux du moins qui passent leur vie dans la pauvreté pourront m'écouter. Et en quoi, dira-t-on, ce que vous prêchez intéresse-t-il les pauvres, qui n'ont, ni or, ni argent, ni coffres pleins d'habits? Mais ils ont du pain et de l'eau froide; ils ont deux oboles, des pieds pour aller visiter les malades; ils ont une langue et la parole pour consoler celui qui est dans l'affliction ; ils ont une maison et un toit pour recevoir l'étranger. Des pauvres, nous n'exigeons pas tant et tant de talents d'or: c'est aux riches que nous demandons cela. Que si ;le Seigneur vient à la porte du pauvre, du mendiant, il n'aura point de honte de recevoir même une petite obole (Marc, XII, 43) ; au contraire, il dira qu'il a plus reçu de lui que de ceux qui lui ont beaucoup donné.
Combien de gens aujourd'hui voudraient avoir été au monde dans le temps que Jésus. Christ, revêtu de notre chair, allait de côté et d'autre sur la terre, pour avoir part à ses entretiens et manger à sa table. Maintenant, oui maintenant, ce désir, il ne tient qu'à nous de le satisfaire nous pouvons l'inviter à notre table, nous pouvons manger avec lui et, avec plus d'avantage et de profit, car plusieurs de ceux qui ont mangé avec lui se sont perdus comme Judas et ceux de sa sorte. Mais quiconque maintenant l'invitera à entrer dans sa maison pour le loger et le faire manger à sa table, sera comblé de bénédictions. "
Venez ", dit-il, " venez, vous qui avez été bénis par mon Père , possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. (Matth. XXV, 34.) Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'ai eu besoin de logement et vous m'avez logé ; j'ai été malade et vous m'avez visité (35) ; j'étais en prison et vous m'êtes venu voir (36) ". Afin donc qu'un jour nous nous entendions dire ces paroles, revêtons celui qui est nu, logeons l'étranger, nourrissons celui qui a faim, donnons à boire à celui qui a soif, visitons celui qui est malade, celui qui est en prison. Voilà, [393] mes frères, le plus sûr moyen de paraître avec confiance devant Jésus-Christ , d'obtenir la rémission de ses péchés, d'acquérir ces biens qui surpassent toutes nos paroles et toute notre intelligence; veuille le ciel nous les départir à tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire et l'empire appartiennent, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE LX.
JE SUIS LE BON PASTEUR, ET JE CONNAIS MES BREBIS, ET MES BREBIS ME CONNAISSENT. — COMME MON PèRE ME CONNAîT, JE CONNAIS MON PèRE : ET JE DONNE MA VIE POUR MES BREBIS. (VERS. 14, 15, JUSQU'AU VERS. 21.)
ANALYSE.
4 et 5. Imiter Jésus-Christ, il est notre modèle : suivre les exemples de douceur et de patience qu'il nous a donnés. — Devoirs de ses disciples : douceur et patience. — La douleur des péchés efface toute autre douleur. — Un coeur contrit n'est occupé que de sa douleur, et n'est susceptible d'aucune passion. — Cette vie est un temps de pleurs et de gémissements. — On rit des vérités que les prédicateurs annoncent. — On pèche, et ors demeure dans son péché, et on tombe dans la fournaise qu'on a soi-même allumée. — Donner à manger et à boire à Jésus-Christ, non pendant quelques jours , triais pendant tout le temps qu'on est en ce monde. — Exemple des vierges folles, exclues des noces. — Faire une bonne provision d'huile, donner largement aux pauvres. — Etre miséricordieux envers le prochain autant qu'on le peut. — Grande miséricorde , donner de son nécessaire. — Ne point faire l'aumône, c'est s'ôter toute espérance de salut : tout fidèle qui croit en bien , quel qu'il soit, a droit de participer à tous nos biens. — Les obligations du chrétien sont aisées et faciles à remplir. — Plus les commandements du Seigneur sont faciles, plus aussi seront grands les supplices à quoi seront condamnés ceux qui ne les servent pas. — Visiter les prisonniers : triste peinture de leur état et de leurs souffrances : rien n'est plus capable d'amollir le coeur et de faire penser aux jugements de Dieu. — Les puissances viennent de Dieu : le Seigneur leur a commis la garde et la sûreté des lois. — La crainte et les châtiments sont nécessaires pour retenir les hommes. — Avantage que l'on retire de la visite des prisonniers : et au contraire dangers que murent ceux qui fréquentent le théâtre. — Celui qui aura suivi en ce monde la bonne philosophie , entendra en l'autre des paroles bien consolantes. — Humanité et charité pour les prisonniers. — N'examiner pas à la rigueur ce que font les autres, mais plutôt ce que nous avons fait nous-mêmes. — Il se trouve quelquefois des gens de bien dans les prisons : Joseph en est un exemple. — Bonté de Jésus-Christ à recevoir les pécheurs : modèle de l'humanité que nous devons avoir pour eux. — Il y a hors des prisons des gens plus méchants et plus grands voleurs que ceux qui y sont enfermés. — Souvent on vole dans le petit, et par le menu , ce qu'on n'oserait pas voler en gros. — Ne pas donner le juste prix d'une marchandise ou la surfaire, c'est voler. — Ne pas s'établir juge des autres , mais de soi. — Ce que Dieu a fait pour nous, lors même que nous étions enfants de colère, nous apprend ce que nous devons faire pour notre prochain. — Il y a plus de mérite et plus de gloire à recevoir chez soi un pauvre et un malheureux , qu'à y recevoir un grand, un homme qui est dans la fortune, pourquoi. — Grandes récompenses pour ceux qui vont consoler les prisonniers.
1. C'est une grande tâche que la garde de l’Eglise, une tâche qui requiert beaucoup de sagesse et un courage tel que celui dont parle Jésus-Christ, tel qu'on donne sa vie pour ses brebis, que jamais on ne les abandonne, qu'on soit ferrite et qu'on résiste courageusement au loup. C'est là en quoi le pasteur diffère du mercenaire.
Celui-ci s'inquiète peu de ses brebis, et n'a de vigilance que pour ses propres intérêts; mais l'autre s'oublie soi-même, et veille uniquement au salut de son troupeau.
Jésus-Christ donc, après avoir caractérisé le pasteur, parle de deux autres sortes de gens qui nuisent au troupeau : du voleur, qui ne [394] cherche qu'à ravir les brebis, qu'à les égorger, et de celui qui ne les perd pas lui-même, mais qui ne repousse pas le voleur et ne le chasse pas. Par celui-là il désigne Théodas; dans la personne de celui-ci il flétrit les docteurs des Juifs, qui ne prenaient aucun intérêt au troupeau qui leur avait été confié : c'est de quoi longtemps auparavant Ezéchiel leur avait fait des reproches, en leur disant : " Malheur aux pasteurs d'Israël ! Ne se paissent-ils pas eux-mêmes? les pasteurs ne paissent-ils pas leurs troupeaux?" (Ezéch. XXXIV, 2.) Mais les pasteurs d'Israël faisaient le contraire, ce qui est d'une extrême méchanceté et la source de tous les autres malheurs. Voilà pourquoi le prophète dit : Ils ne ramènent pas au troupeau les brebis qui se sont égarées; celles qui se sont perdues, ils ne les cherchent pas; ils ne bandent- point les plaies de celles qui se sont blessées; ils ne travaillent point à fortifier et à guérir celles qui sont faibles et malades, parce qu'ils se paissent eux-mêmes, et non leur troupeau (Ezéch. XXXIV, 4).
Saint Paul déclare la même chose en d'autres termes: "
Tous cherchent ", dit-il, " leurs " propres intérêts, et non ceux de Jésus-Christ " (Philip. II, 21); et encore: " Que personne ne cherche sa propre satisfaction, mais le bien des autres ". (I Cor. X, 24.) Jésus-Christ se sépare de ces deux sortes de pasteurs, de ceux qui s'ingèrent dans ce ministère pour la ruine du troupeau, quand il dit : " Pour moi, je suis venu, afin que les brebis aient la vie, et qu'elles l'aient abondamment (10) "; et de ceux qui ne se soucient pas que les loups ravissent les brebis, en ne les abandonnant point, et donnant, au contraire, sa vie pour leur salut. Lorsque les Juifs cherchaient à le faire mourir, il n'a point cessé de prêcher et d'instruire, il n'a point abandonné ses disciples; mais il est demeuré ferme et il a voulu souffrir la mort. C'est pourquoi partout il dit : " Je suis le bon pasteur ".
Ensuite, comme on ne voyait point encore de preuve de ce qu'il avançait (car ce ne fut que quelque temps après que cette parole " Je donne ma vie ", eut son accomplissement, et celle-ci : " Afin qu'elles aient la vie, et " qu'elles l'aient abondamment ", ne devait l'avoir qu'après sa mort) ; que fait-il? Il confirme une des choses par l'autre : en donnant sa- propre vie, il prouve qu'il donne aussi la vie, et c'est là ce que saint Paul nous apprend; car il dit : " Si, lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils, à plus forte raison étant maintenant réconciliés avec lui, nous serons sauvés ". (Rom. V, 10.) Et encore ailleurs : " S'il n'a pas épargné son propre a Fils, mais l'a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donnera-t-il point après nous l'avoir donné?
" (Rom. VIII, 32.)
Mais maintenant, comment les Juifs ne font-ils pas des reproches à Jésus, et ne lui disent-ils pas comme auparavant : " Vous vous rendez témoignage à vous-même ", ainsi " votre témoignage n'est point véritable? " (Jean, VIII, 13.) C'est parce qu'il les avait, souvent obligés de se tire, et que les miracles qu'if avait faits lui donnaient plus de liberté vis-àvis d'eux.
Après cela, ayant dit ci-dessus : " Les brebis entendent sa voix, et le suivent "; de peur que quelqu'un ne demandât : et en quoi cela importe-t-il à ceux qui ne croient point? faites attention à ce qu'il ajoute : " Et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ". L'apôtre l'a aussi déclaré de même : " Dieu, n'a point rejeté son peuple qu'il a connu; dans sa prescience ". (Rom. xi, 2.) Et Moïse: " Le Seigneur connaît ceux qui, sont à lui ". (Nomb. XVI, 5; LXX et 11; Tim. II, 19.) Je parle de ceux, dit Jésus-Christ, que j'ai connus dans ma prescience. Et pour vous empêcher de croire que le degré de connaissance soit égal, observez avec quel soin il corrige, par ce qui suit, la fausse idée qu'on s'en pourrait former: " Je connais mes brebis ", dit-il, " et mes brebis me connaissent " : mais ces connaissances, savoir, la mienne et celle des brebis, ne sont point égales. Et où y a-t-il égalité de connaissance?
Dans mon Père et dans moi, car : " Comme mon Père me connaît, je connais mon Père (15) ". En effet, si le Sauveur n'avait pas voulu prouver cela, pourquoi aurait-il- ajouté ce qui suit immédiatement? Comme il se confond souvent d'ans la foule, de peur qu'on ne pensât qu'il connaissait son Père seulement à la manière d'un homme; il, a ajouté : " Comme mon Père me connaît, je connais mon Père ". Je le connais aussi parfaitement qu'il me connaît lui-même. Voilà pourquoi il disait : " Nul ne connaît qui est le Fils, que le Père; ni qui est le Père, que le Fils" : marquant par là une connaissance [395] qui lui est propre et particulière, et telle que nul autre n'y peut atteindre. " Je donne ma vie ". Jésus-Christ le répète souvent, pour montrer qu'il n'est pas un imposteur, puisque saint Paul, pour faire voir qu'il est un docteur et un maître véritable, et pour confondre les faux prophètes, se prévaut des périls et des supplices qu'il a bravés, en disant : " J'ai plus reçu de coups, je me suis a souvent vu tout près de la mort ". (II Cor. XI, 23.) Jésus-Christ ayant dit : Je suis la lumière, je suis la vie, des insensés l'auraient pu regarder comme un homme vain qui ne parlait que pour s'élever au-dessus des autres; mais en disant: je veux mourir, il ne s'attirait l’envie de personne. C'est ainsi pour cela que les Juifs maintenant ne lui disent pas : " Vous vous rendez témoignage à vous-même ", ainsi " votre témoignage n'est point véritable ". Par cette parole, il montrait son infinie sollicitude, lui qui voulait se livrer à la mort pour ceux mêmes qui le lapidaient.
2. C'est pourquoi le divin Sauveur en vient à parler, fort à propos, des gentils : " J'ai en" tore d'autres brebis ", dit-il, " qui ne sont pas de cette bergerie : il faut aussi que je les amène (16) ". " Il faut " : Jésus-Christ se sert de ce terme, non pour marquer une nécessité, mais pour montrer que ce qu'il promet arrivera infailliblement ; c'est comme s'il disait : Pourquoi vous étonner de ce que ces hommes soient prêts à me suivre, de ce que mes brebis écoutent ma voix? Lorsque vous en verrez d'autres encore me suivre et écouter ma voix, alors il y aura lieu de vous étonner davantage. Mais s'il dit : " Qui ne sont pas de cette bergerie ", ne vous troublez pas : la différence n'est que dans la loi, selon ces mots de saint Paul : " Ce n'est rien d'être circoncis, et ce n'est rien d'être incirconcis ". (I Cor. VII, 19.) " Et il faut que je les amène ". Jésus-Christ déclare que les unes et les autres sont toutes dispersées et mêlées ensemble, n'ayant point de pasteur, parce que le bon pasteur n'est pas encore venu. Après quoi il annonce qu'elles seront toutes unies : " Et il n'y aura a qu'un troupeau ". Cette union, saint Paul l'a aussi marquée, en disant: " Afin de former en soi-même un seul homme nouveau de ces deux peuples ". (Ephés. II, 15.)
" C'est pour cela que mon Père m'aime, parce que je quitte ma vie pour la reprendre (1,7) ". Est-il rien de plus humble que cette parole? c'est à cause de nous, c'est en mourant pour nous que le Seigneur doit se faire aimer. Quoi donc ! dites-moi, mon cher auditeur, auparavant Jésus-Christ n'était-il point aimé? est-ce d'aujourd'hui que son Père commence à l'aimer? avons-nous été le principe et le lien de cet amour? Réfléchissez-vous bien sur la manière dont le Sauveur se proportionne à notre faiblesse? Par ces paroles, que veut-il donc prouver? Comme les Juifs lui faisaient ces reproches : qu'il était étranger au Père et un imposteur, qu'il était venu pour notre malheur et notre ruine, il dit : S'il n'est rien en vous qui ait pu me porter à vous aimer, ceci du moins m'y a engagé; c'est que vous êtes aimés de mon Père comme je le suis moi-même, et que la raison de cet amour, c'est que je meurs pour vous. De plus, il veut nous faire voir qu'il ne va point à la mort malgré lui; car s'il ne mourait pas volontairement et parce qu'il lé veut bien, comment sa mort serait-elle un lien d'amour? Il veut nous montrer encore que c'est là principalement la volonté de son Père. Au reste, si ce que le Sauveur dit ici, il le dît dans le langage d'un homme, ne vous en étonnez pas : nous vous en avons souvent expliqué la raison, et il serait ennuyeux et inutile de la répéter.
" Je quitte ma vie, et je la reprendrai de a nouveau. Et personne ne me la ravit, mais c'est de moi-même que je la quitte; j'ai le a pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre (18) ". Comme les princes des prêtres, et les anciens du peuple avaient souvent tenu conseil pour trouver moyen de le faire mourir (Matth. XXVI, 3, 4), Jésus leur dit : A défaut de mon consentement, vos peines sont inutiles; et il confirme le fait le plus éloigné par le plus prochain, à savoir : la résurrection par sa mort toute volontaire, et c'est là ce qui est étonnant et digne de notre admiration : car ces deux choses sont également nouvelles et extraordinaires. Soyons donc bien attentifs à ce que dit Jésus-Christ :
" J'ai le pouvoir de quitter ma vie ". Et qui ne l'a pas ce pouvoir de quitter sa vie? Chacun peut se tuer; mais ce n'est pas de la sorte qu'il l'entend. Et comment l'entend-il? J'ai tellement le pouvoir de quitter ma vie, que personne ne me la peut ravir malgré moi, et si je ne le veux. Or, il n'en est pas ainsi des hommes. Nous n'avons le [396] pouvoir de quitter la vie qu'en nous tuant nous-mêmes. Mais si nous tombons dans une embuscade et a la merci d'assassins, nous n'avons plus alors le pouvoir de quitter ou de ne pas quitter la vie, mais ces assassins nous tuent marré nous. Il en est tout autrement de Jésus-Christ;
quoiqu'on lui dressât dés embûches, il avait le pouvoir de ne pas quitter la vie.
Le Sauveur donc ayant dit : " Personne ne me la ravit ", a ajouté : " J'ai le pouvoir de quitter ma vie " ; c'est-à-dire, moi seul, je puis la quitter; pouvoir que vous n'avez point : et en effet, plusieurs peuvent nous ôter la vie. Mais il n'a point dit cela au commencement, parce qu'on ne l'aurait pas cru. Maintenant que les faits qui s'étaient passés lui servaient de témoignage et de preuve, comme on lui avait souvent dressé des embûches, vainement et sans pouvoir le rendre, car très-souvent il s'était échappé des mains des Juifs, il pouvait dire désormais : " Personne ne me la ravit ". Or, s'il en est ainsi, il s'ensuit qu'il s'est volontairement livré à la mort; et de là résulte la preuve qu'il a le pouvoir de reprendre la vie lorsqu'il le voudra. En effet, si une telle mort est au-dessus de la nature humaine, ne doutez point du reste : puisqu'il est seul le maître de quitter la vie, il la reprendra en vertu du même pouvoir, quand il le voudra. Remarquez-vous comment, par l'une de ces choses il prouve l'autre ? comment, par la manière dont il meurt, il rend sa résurrection indubitable?
" J'ai reçu ce commandement de mon Père ". Quel commandement? de mourir pour le monde. A-t-il attendu, pour en prendre la résolution, que son Père lui en ait fait le commandement? ne s'y est-il déterminé qu'alors, et a-t-il eu besoin d'apprendre la volonté de son Père? Et quel est l'homme assez fou, assez insensé pour parler de la sorte? Mais comme en disant ci-dessus : " C'est pour cela que mon Père m'aime ", il montre une volonté libre, et il écarte tout soupçon d'antagonisme; ici de même, quand il dit qu'il a reçu le commandement de son Père, il ne veut dire autre chose, sinon que ce qu'il fait est agréable à son Père; afin qu'ensuite les Juifs, après l'avoir fait mourir, ne crussent pas que son Père l'avait abandonné et livré à la mort, et ne lui fissent pas ce reproche qu'ils lui firent en effet : " Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même " (Matth. XXVII, 42); et: "Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ". (Ibid. 40.) Mais c'est justement parce qu'il est le Fils de Dieu qu'il n'en descend pas.
3. Et de peur qu'entendant ces paroles: "J'ai reçu ce commandement de mon Père ", vous ne pensiez que cette oeuvre n'était pas volontaire, et que Jésus mourait marré lui, il a dit auparavant : " Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ", par où il montre que les brebis lui appartiennent, que l'oeuvre qu'il fait est entièrement à lui et qu'il n'a pas besoin de commandement. S'il lui avait fallu un commandement, pour quelle raison aurait-il dit: " C'est de moi-même que je la quitte (18)? " En effet , celui qui quitte la vie de soi. même, n'a pas besoin de commandement. Et même la raison pour laquelle il la quitte, il la déclare. Quelle est-elle? c'est qu'il est Pasteur, et le bon Pasteur. Or, le bon Pasteur n'a pas besoin qu'un autre l'exhorte à donner sa vie pour le salut de ses brebis. Que si, à l'égard des hommes, une pareille exhortation n'est pas nécessaire, à plus forte raison ne l'est-elle point à l'égard d'un Dieu.
C'est pourquoi saint Paul disait de lui : " Il s'est anéanti lui-même ". (Philip. II, 7). Jésus-Christ donc, en cet endroit, par ce mot : " Commandement ", ne veut marquer autre chose que son union parfaite avec le Père. Que s'il s'exprime en des termes si humains et si humbles, il faut s'en prendre à la faiblesse et à la grossièreté de ses auditeurs.
" Ce discours excita donc une division parmi les Juifs (19). Les uns disaient : il est possédé du démon, il a perdu le sens: pourquoi l'écoutez-vous (20) ? " Mais les autres disaient: " Ce ne sont pas là des paroles d'un homme a possédé du démon. Le démon peut-il ouvrir les yeux d'un aveugle (21)
? " Ce que disait le Sauveur étant plus qu'humain , tout extraordinaire et bien au-dessus du langage des hommes, pour cette raison les Juifs le disaient possédé du démon, et ils l'ont déjà quatre fois appelé de ce nom. Ils avaient dit auparavant: " Vous êtes possédé du démon. Qui est-ce qui cherche à vous faire mourir? " (Jean, VII, 20.) Et derechef : " N'avons-nous pas eu raison de dire que vous êtes un samaritain , et que vous êtes possédé du démon? " (Ibid. VIII, 48.) Et ici : " Il est possédé du démon , il a perdu le sens : pourquoi l'écoutez-vous? " Mais ce n'est pas seulement quatre fois, c'est [397] bien souvent que Jésus-Christ a dû s'entendre qualifier de possédé. Ces paroles seules: N'avons-nous pas eu raison de dire que vous êtes possédé du démon ? montrent évidemment que ce n'est pas deux ou trois fois qu'ils l'ont injurié de la sorte, mais fort souvent.
" Les autres disaient ", dit l'évangéliste, " ce ne sont pas là des paroles d'un homme possédé du démon.
Le démon peut-il ouvrir les yeux des aveugles? " Ceux-ci ne pouvaient pas imposer silence aux autres par les paroles mêmes que Jésus-Christ avait dites; ils le font au moyen de ses oeuvres. Sûrement, ses paroles mêmes ne sont pas celles d'un homme possédé du démon;
mais si fous ne voulez pas croire ni obéir à ses paroles, laissez-vous persuader par ses œuvres. Si ses actions ne peuvent provenir d'un homme possédé du démon, et si au contraire elles sont plus qu'humaines, il est visible qu'elles viennent d'une vertu divine. Remarquez-vous la force de cet argument? Car, d'une part il était visible qu'ils ne disaient: " Il est possédé du démon " , que parce que ses paroles étaient au-dessus de l'homme ; et de l'autre Jésus-Christ aussi a fait évidemment connaître, par les œuvres qu'il a faites, qu'il n'était point possédé du démon.
Que répondit donc Jésus-Christ à ces injures? Il ne fit aucune réponse. Auparavant il leur avait répondu :
" Je ne suis point possédé a du démon ". Mais maintenant il ne dit mot: leur ayant donné, par ses oeuvres mêmes, une preuve sensible qu'il n'était point possédé du démon, il garda le silence. Ils n'étaient pas dignes de réponse, puisqu'ils le disaient possédé, pour des œuvres qu'il fallait admirer , et qui devaient les persuader de sa divinité. Mais qu'était-il besoin qu'il les réfutât, quand ils étaient divisés et se réfutaient mutuellement? Il demeurait donc dans le silence , et souffrait tout avec beaucoup de tranquillité, non pour cette raison seulement, mais encore pour nous former à; la douceur et à la patience.
4. Imitons donc Jésus-Christ: car il ne s'est pas borné à garder alors le silence, mais aujourd'hui, si on l'interroge , il répond , et il donne des marques et des signes visibles de sa providence. Des hommes qu'il avait comblés de mille bienfaits , à qui il avait fait du bien, non une ou deux fois, mais plusieurs, l'ont appelé démoniaque et insensé, et non-seulement il ne s'est point vengé, mais encore il n'a point cessé de leur faire du bien. Et que dis-je, de leur faire du bien? Il donne sa vie pour eux , et il prie son Père pour ceux qui l'ont crucifié.
Ces exemples , que nous donne le divin Sauveur, suivons-les donc aussi nous-mêmes, car c'est véritablement être disciple de Jésus-Christ que d'être doux et patient.
Mais par où parviendrons-nous à cette douceur? En repassant souvent nos péchés dans notre mémoire, en les pleurant avec amertume. L'âme qui vit dans cette tristesse, qui est pénétrée de la douleur de ses péchés, ne se met point en colère et ne s'offense de rien. Où est le deuil, là il rie peut y avoir de colère; où est la douleur, là il n'y a nul emportement ; où est la componction de coeur, il n'y a ni dissensions ni querelles. Un coeur triste et affligé n'a point le temps ni la force de s'irriter, mais il jettera de profonds soupirs, il répandra des larmes amères.
Je sais que plusieurs de mes auditeurs rient de ce que je dis; mais moi, je ne cesserai point de déplorer le malheur de ceux qui rient. La vie présente est une vie de pleurs, de larmes et de gémissements. En effet, nous faisons bien des péchés par nos paroles et par nos actions. Or, ceux qui commettent ces péchés tomberont dans l'enfer, dans un fleuve ardent, dans un gouffre plein de feu, et perdront le royaume des cieux: ce qui est le plus grand et le plus terrible de tous les malheurs. Après une telle menace, dites-le-moi , mon cher auditeur, riez-vous encore, pouvez-vous vivre dans les délices, et votre Seigneur étant en colère contre vous, et vous menaçant dans sa fureur, demeurerez-vous dans votre péché? Par cette conduite ne craindrez-vous pas d'attiser vous-même le feu de la fournaise où vous allez être jeté? N'entendez-vous pas la voix de Jésus-Christ, qui vous crie tous les jours : " Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; vous m'avez vu avoir soif, et vous ne m'avez pas donné à boire: Retirez-vous de moi ", allez " au feu a qui avait été préparé pour le diable et pour ses anges? " (Matth. XXV, 42.) Oui, tous les jours Jésus-Christ vous fait cette menace.
Mais je lui ai donné à manger? direz-vous. Quand et combien de fois? Dix ou vingt? Mais cela ne lui suffit pas , vous lui devez donner à manger pendant tout le temps que vous êtes sur la terre.
Car les vierges ont [398] eu de l'huile, mais non pas autant qu'il leur en fallait pour leur salut : elles allumèrent, elles aussi, leurs lampes, et néanmoins elles furent exclues des noces (Matth. XXV), comme de juste , car leurs lampes s'éteignirent avant l'arrivée de l'époux. Voilà pourquoi il nous est nécessaire d'avoir une bonne provision d'huile, et de donner libéralement aux pauvres. Ecoutez ce que dit le prophète : " Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon votre grande miséricorde ". (Ps. L, 1.) Ayons donc autant de pitié de nos frères que notre miséricorde peut s'étendre. Tels nous aurons été envers nos compagnons, tel sera aussi le Seigneur envers nous.
Mais en quoi consiste la grande miséricorde? à donner non-seulement de notre superflu., mais aussi de notre nécessaire. Que si nous ne donnons même pas de notre superflu, quelle espérance nous restera-t-il? Par où, par quels moyens nous délivrerons-nous des maux. qui nous menacent? Où irons-nous, à qui recourrons-nous pour obtenir notre salut? Si les -vierges, après tant de travaux et de sueurs, n'ont trouvé aucune consolation ni protection, où sera notre refuge, lorsque notre Juge nous dira d'une voix menaçante ces terribles paroles : " J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger? " (Matth. XXV, 45.) Vous avez manqué à me rendre ces services, toutes les fois que vous avez manqué à les rendre à l'un de ces plus petits. Le Seigneur ne dit pas cela seulement de ses disciples ou des moines, mais encore de tous les fidèles, quels qu'ils soient. Car tout fidèle, fût-il esclave ou mendiant, dès lors qu'il croit en Dieu, a droit de participer à tous nos biens et à toute notre bienveillance. Si, lorsqu'il est nu ou qu'il a faim, nous le négligeons, nous nous entendrons dire ces foudroyantes paroles : "Retirez-vous, allez au feu ". Et sûrement ce sera justice.
En effet, qu'est-ce que le Seigneur exige de nous de pénible et d'onéreux? ou plutôt est-il rien de plus facile que ce qu'il demande de nous? Il n'a point dit : J'étais malade et vous ne m'avez pas guéri, mais: vous ne m'avez pas visité. Il n'a point dit : J'étais en prison et vous ne m'en avez pas retiré, mais vous ne m'êtes pas venu voir. Plus ces commandements sont faciles, plus seront grands les supplices infligés à ceux qui ne les auront point observés. En effet, je vous prie, est-il rien de plus facile que d'aller voir les prisonniers? Qu'y a-t-il de plus aisé et de plus doux? Quand vous les verrez les uns dans les fers, les autres sordides, avec de grands cheveux épars, couverts de haillons ; d'autres exténués de faim, accourir à vos pieds comme des chiens;
d'autres ayant le dos tout déchiré, d'autres que l'on ramène de la place liés et garrottés; passant le jour à mendier, sans pouvoir gagner même le pain qui leur est nécessaire pour subsister, et le soir contraints par leurs geôliers à des offices si pénibles et si cruels; quand vous verrez tout ce triste spectacle, eussiez-vous le coeur plus dur que les cailloux , vous le quitterez plein d'humanité; quand vous mèneriez une vie molle et voluptueuse, vous deviendrez un parfait philosophe, parce que, dans les calamités d'autrui, vous verrez, vous apprendrez à connaître la misérable condition de la vie humaine. C'est alors que le jour terrible du Seigneur, que les différents supplices qui sont préparés pour les méchants , se présenteront à votre esprit; méditant ensuite sur tous ces objets, vous chasserez de votre coeur la colère, la volupté, l'amour des choses du siècle; et votre âme deviendra plus tranquille que le port le plus calme et le plus assuré. Vous philosopherez, vous raisonnerez sur ce jugement; repassant en vous-même ce que vous aurez vu, vous direz : si parmi les hommes il v a un si grand ordre, des menaces si terribles, des châtiments si affreux, combien plus redoutable encore doit être la justice de Dieu! " Car il n'y a point de puissance qui ne vienne de " Dieu ". (Rom. XIII.) Celui qui a commis aux princes et aux puissances la garde et la sûreté des lois, y veillera sans doute, et les fera lui-même bien mieux observer.
5. Effectivement, si la crainte ne retenait les hommes, tout sans doute , tout tomberait bientôt dans le désordre, puisqu'il en est plusieurs qui se portent au mal, malgré tant de supplices qui les menacent. Si vous philosophez, si vous méditez sur ces choses, vous serez plus disposés et plus prompts à faire l'aumône, vous jouirez d'un grand plaisir, et beaucoup plus grand que si vous veniez du théâtre. Ceux qui en sortent ont le coeur embrasé du feu de la concupiscence : après avoir vu sur la scène, non sans recevoir mille blessures, toutes ces femmes sans moeurs, ils seront plus troublés qu'une mer agitée de la tempête, [399]
tant que les regards de ces prostituées, leurs habillements, leurs paroles, leur manière de marcher, et le reste occuperont leur imagination. Mais ceux qui sortent de ces autres spectacles, n'éprouveront rien de pareil, ou plutôt ils jouiront d'une grande paix et d'une grande tranquillité. La tristesse qu'inspire la vue de ces malheureux qui sont dans les fers, éteint entièrement tous les feux de la concupiscence. Si celui qui sort de la prison vient à rencontrer une femme débauchée, cette rencontre sera sans péril.
Son âme, comme si elle était devenue indomptable, ne se laissera point prendre à ces sortes de filets, ayant devant les yeux la crainte des jugements de Dieu, qui la préservera du coup mortel des regards de cette malheureuse. Voilà pourquoi celui qui avait éprouvé toutes sortes de voluptés disait : " Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu'à une maison de ris ". (Ecclés. VII, 3.) Celui qui aura pratiqué en ce monde la philosophie que je vous prêche maintenant, s'entendra dire en l'autre les paroles les plus consolantes.
Ne négligeons donc pas, mes chers frères, cette bonne oeuvre. Quand même nous ne pourrions rien porter à manger aux prisonniers, ni soulager leur détresse avec de l'argent, nous pourrons du moins les consoler par nos paroles, relever leur âme abattue, les assister en bien d'autres choses ; soit en parlant pour eux à ceux qui les ont fait mettre en prison ; soit en rendant les geôliers plus doux et plus compatissants; à cela nous ne saurions manquer de faire un bénéfice , petit ou grand. Peut-être vous direz : Il n'y a là ni honnête homme, ni gens de bien; mais ce sont tous des meurtriers , des assassins , des sacrilèges qui ont été fouiller dans les sépulcres, des voleurs, des adultères, des impudiques et des gens coupables de beaucoup de crimes : ah ! ce que vous me répondez-là prouve la nécessité de visiter ces malheureux. Le Seigneur ne nous commande pas d'assister les bons et de punir les méchants, mais d'avoir de l'humanité généralement pour tous, et de répandre sur tous nos charités. En effet, il dit: " Soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ". (Matth. V, 45.)
Ne faites donc pas aux autres de trop rudes réprimandes, et ne soyez pas un juge trop sévère, mais montrez-vous doux et humain. Nous-mêmes, quoique nous ne soyons pas (les adultères, de ceux qui portent des mains sacrilèges sur les sépulcres, ni des voleurs, nous sommes coupables de bien d'autres fautes qui sont dignes de mille supplices : ou nous avons appelé fou notre frère, et par là nous avons mérité le feu de l'enfer (Matth.
V, 28); ou nous avons regardé des femmes avec un mauvais désir, et c'est là un véritable adultère; ou ce qui est le plus grave et le plus énorme de tous les crimes, nous avons participé indignement aux saints mystères, et nous nous sommes rendus coupables du corps et du sang de Jésus-Christ. (I Cor. XI, 27.) N'examinons donc pas à la rigueur ce que font les autres, mais pensons à ce que nous avons fait nous-mêmes; et de cette sorte nous réprimerons cet esprit d'inhumanité et de cruauté, qui nous éloigne des prisons.
Mais en outre, on peut dire que nous trouverons dans les prisons beaucoup de gens de bien, et qui valent mieux quelquefois que tous leurs concitoyens ensemble. La prison où était Joseph renfermait bien des méchants (Gen. XXXIX, 20); néanmoins ce juste avait soin de tous les prisonniers, et il était confondu avec eux, sans que l'on sût qui il était. Bien que son mérite l'égalât à l'Egypte entière, il était pourtant enfermé dans une prison , et personne ne le connaissait. Maintenant aussi il est vraisemblable qu'il y a dans les prisons beaucoup d'hommes vertueux et honnêtes , quoiqu'ils ne soient pas connus de tout le monde; le soin que vous aurez de ceux-ci vous dédommagera pleinement des bons offices que vous rendrez aux autres. Mais quand même il ne s'y trouverait pas un seul homme de bien, une grande récompense ne vous serait pas moins réservée. Certes, votre Seigneur ne parlait pas seulement aux justes, ne rejetait pas les pécheurs; il reçut avec beaucoup de bonté la Chananéenne et l'impure Samaritaine ; il reçut et guérit aussi une autre femme débauchée, ce dont les Juifs lui firent des reproches;
et il souffrit que ses pieds fussent lavés des larmes d'une femme impudique, pour mous apprendre à traiter humainement les pécheurs : car en cela consiste par excellence la charité. Que dites-vous? Des voleurs et des misérables, qui ont porté leurs mains sacrilèges dates les, sépulcres, remplissent la [400] prison?
Mais, je vous prie, les habitants de cette ville sont-ils tous justes? Ne s'y en trouvera-t-il pas plusieurs qui sont plus méchants que ceux qui sont en prison, et qui volent avec plus d'impudence? Ceux-là cherchent au moins les lieux écartés et les ténèbres, attendent la nuit et se cachent pour faire leur coup : mais ceux-ci, quittant le masque, commettent le crime à visage découvert, sont violents, emportés, avares, et ravissent effrontément le bien d'autrui.
Ah ! qu'il est rare de trouver un homme juste et innocent !
6. Que si nous ne ravissons pas de grosses sommes d'argent, ou bien encore tel ou tel nombre d'arpents de terre; ces mêmes vols, nous faisons tout ce que nous pouvons pour les faire adroitement et furtivement dans les petites choses. Lorsque, dans notre commerce, soit en achetant, soit en vendant, nous faisons tous nos efforts et nous employons toutes les ruses et tous les artifices imaginables pour tromper et ne pas donner la juste valeur, ou surfaire le prix, n'est-ce pas là un vol et une rapine? N'est-ce pas là un brigandage? Et ne me venez pas dire que vous n'avez point volé de maisons ni d'esclaves. L'injustice ne se mesure pas sur le prix de la chose qu'on a volée, mais sur la volonté de celui qui vole. La justice et l'injustice ont la même balance et se montrent également dans les grandes et dans les petites choses; et j'appelle un voleur, tant celui qui, coupant la bourse, emporte l'or, que celui qui, en achetant, retient quelque chose du prix convenu ; et je dis abatteur de murailles, non-seulement celui qui passe à travers pour voler quelque chose au dedans, mais encore celui qui, violant le droit, fait tort à son prochain. Ce que nous avons fait, ne l'oublions donc pas, pour nous établir ensuite juge des autres; et lorsque l'occasion se présente d'exercer l'humanité et la charité, n'allons point rechercher le vice et l'injustice, mais ce que nous avons été autrefois ; et par là devenons enfin doux et miséricordieux. En quel état étions-nous donc ? Ecoutez saint Paul, il va nous l'apprendre : " Nous étions aussi nous-mêmes autrefois désobéissants, insensés, égarés " du chemin de la vérité, " asservis à une infinité de passions et de voluptés, dignes d'être haïs, et nous haïssant les uns les autres " (Tit. III, 3) ; et encore : " Par la naissance naturelle, nous étions enfants de colère ". (Ephés.
II, 3.) Mais Dieu nous voyant avec compassion comme des prisonniers qui sont détenus dans une prison et chargés de grosses chaînes, beaucoup plus rudes et plus pesantes que des chaînes de fer, n'a pas rougi de nous venir visiter : il est entré dans notre prison, nous en a tirés, quoique nous fussions dignes de mille supplices; nous a amenés dans son royaume (Col. I, 13) et nous a rendus plus brillants que le ciel ; afin que nous aussi, selon notre pouvoir, nous fassions la même chose pour nos frères. Quand Jésus-Christ dit à ses disciples : " Si je vous ai lavé les pieds, moi qui suis " votre " Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres, car je vous ai donné l'exemple, afin que, pensant à ce que je vous ai fait, vous fassiez aussi de même ". (Jean, XIII, 14.) Il ne nous commande pus seulement de nous laver les pieds mutuellement, mais encore d'imiter toutes les autres choses qu'il a faites pour nous. Celui qui est en prison est un homicide? Ne nous abstenons pas pour cela de faire une bonne action. C'est un misérable qui a fouillé dans les sépulcres, ou un adultère? N'ayons pas pitié du péché, mais de la misère du pécheur. Mais souvent, comme j'ai dit, il se trouvera, dans ce lieu, quelqu'un qui vaudra des milliers d'hommes ; et si vous allez souvent voir les prisonniers, ce gibier-là ne vous échappera point. Comme Abraham, qui recevait généralement tous les étrangers, rencontra des anges; nous, de même, nous rencontrerons de grands hommes, si nous allons souvent dans la prison. Mais s'il m'est permis de vous dire une chose qui vous surprendra et vous étonnera, c'est que celui qui reçoit dans sa maison un grand, un homme considérable, n'est pas digne de si grandes louanges que celui qui y reçoit un malheureux et un misérable, parce que celui-là porte avec soi de quoi se faire bien recevoir, je veux dire sa condition, sa dignité; mais un pauvre misérable, que tout le monde rebute et méprise, n'a qu'un seul port, qu'un seul asile, savoir : la pitié, la compassion de celui qui veut bien le recevoir; de sorte qu'il n'y a pas de charité plus pure que celle-là. Celui qui rend des services à un homme illustre et célèbre, le fait souvent par ostentation;
mais celui qui reçoit un homme abject et méprisable, ne le fait que pour accomplir le commandement du Seigneur.
C'est pourquoi, si nous faisons un festin, il [401] nous est ordonné d'y inviter les boiteux et les aveugles (Luc, XIV, 13) ; si nous faisons l'aumône, il nous est ordonné de la faire aux plus petits et aux plus abjects ; car Jésus-Christ dit : " Autant de fois que vous l'avez fait à l'égard d'un de ces plus petits, c'est à moi-même que vous l'avez fait ". (Matth. XXV, 40.) Puis donc que nous savons qu'il y a dans la prison un trésor caché, entrons-y souvent, établissons-y notre commerce, et l'inclination que nous avons pour le théâtre, tournons-la de ce côté.
Si vous n'avez que votre personne à apporter aux prisonniers, donnez-leur des paroles de consolation. Dieu ne récompense pas seulement celui qui nourrit les prisonniers, mais encore celui qui les va visiter. En effet, si, entrant dans la prison, vous encouragez ces pauvres malheureux , si vous fortifiez leur âme abattue et plongée dans la crainte et dans la tristesse, en leur faisant de bonnes exhortations, en les assistant et leur promettant du secours et vos bons offices, en les instruisant, vous n'en recevrez pas une légère récompense. Plusieurs de ceux qui nagent dans les délices riront peut-être s'ils vous entendent parler de la sorte; mais ces infortunés qui sont dans la misère, touchés et pénétrés de leur état, écouteront vos paroles avec beaucoup de douceur et de modestie; ils vous loueront, ils s'amenderont et deviendront meilleurs. Souvent les Juifs ont ri et se sont moqués de saint Paul en l'entendant prêcher; mais les prisonniers l'écoutaient dans un grand silence. Rien ne dispose mieux l'esprit à la philosophie que la misère, les épreuves, les afflictions.
Faisons donc attention, mes chers frères, à toutes ces choses : considérons tout le bien que nous procurerons à ces pauvres prisonniers et celui que nous nous ferons à nous-mêmes, si nous allons souvent les visiter; si le temps que nous employons mal à propos sur la place publique et à des visites inutiles, nous le leur donnons pour les ramener à leur devoir, les gagner à Jésus-Christ et nous procurer à nous-mêmes une grande joie. Travaillons ainsi pour la gloire de Dieu, nous obtiendrons les biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXI.
OR, ON FAISAIT A JéRUSALEM LA FêTE DE LA DéDICACE, ET C'éTAIT L'HIVER. — ET JéSUS SE PRONRNANT DANS LE TEMPLE, DANS LA GALERIE, DE SALOMON, LES JUIFS S'ASSEMBLèRENT AUTOUR DE LUI ET LUI DIRENT : JUSQUES A QUAND NOUS TIENDREZ-VOUS L'ESPRIT EN SUSPENS ? (VERS. 22, 23, 24, JUSQU'A LA FIN DU CHAP. X.)
ANALYSE. 402
1. Duplicité et incrédulité obstinée des
Juifs. Lorsque Jésus-Christ les instruit par ses paroles, ils lui demandent des oeuvres, et lorsqu'il fait des miracles, ils lui demandent des paroles.
2. La puissance du Père et du Fils est la même. — Les Juifs comprennent que Jésus se dit Dieu, et Jésus les laisse, comme toujours, dans cette pensée. — Jésus affirme donc sa divinité. — Saint Chrysostome revient très-souvent à ce raisonnement.
3 et 4. Jésus, repoussé par les Juifs, se retire au lieu où Jean lui avait rendu témoignage. — Dieu, dans l'ancienne Loi, a séparé son peuple de la société des méchants : il l'a mené dans le désert pour le former et l'instruire dans la voie de ses commandements. — Le Seigneur nous exhorte aussi de fuir le bruit et le tumulte du monde, et de faire nos prières en un lieu retiré. L'âme, qui est exempte des soins du siècle, demeure tranquille comme un vaisseau dans le port: - Devoirs des femmes : elles doivent être plus appliquées à la philosophie que les hommes; pourquoi pouvoir d'une femme pieuse et prudente. — La femme est la compagnie de l'homme : elle sait polir l'homme le plus grossier. — L'homme sage et réglé s'attache tendrement à la femme. — Portrait d'une femme chrétienne. — Quels sont les ornements dont elle se doit parer pour plaire à son mari. — Défigurer le corps, parer l'âme . — Contre le luxe des femmes.
1. Sûrement toute vertu est bonne, mais la douceur et la clémence passant avant toutes les autres , ce sont elles qui montrent que nous sommes hommes, et qui nous distinguent des bêtes; elles qui nous égalent aux anges. Voilà pourquoi Jésus-Christ nous parle souvent de cette vertu,, et nous recommande d'être doux et débonnaires. Il ne nous Y exhorte pas seulement par ses-paroles, mais encore par ses oeuvres et son exemple ; souffrant tantôt des soufflets, tantôt des injures et des complots, puis demeurant et conversant avec ceux mêmes qui le persécutent. En effet, ceux qui l'avaient appelé possédé et samaritain, qui souvent avaient voulu le faire mourir, qui lui avaient jeté des pierres, ceux-là mêmes viennent autour de lui, et lui font cette question : " Etes-vous le Christ? " Et, après tant d'outrages et d'embûches, Jésus-Christ ne les rebute point, il leur répond avec une grande douceur.
Mais le sujet demande que nous reprenions les choses de plus haut. " On faisait à Jérusalem , dit l'évangéliste , la fête de la Dédicace, et c'était l'hiver ". La fête que célébraient les Juifs en ce jour était grande et très-solennelle ; car ils faisaient avec beaucoup de pompe et d'appareil la fête de la construction du Temple, après leur longue captivité de Perse (1). Jésus-Christ était à cette fête. Aux approches de sa mort, il allait souvent dans la Judée. " Les Juifs s'assemblèrent donc autour de lui, et lui dirent : Jusques à quand nous tiendrez-vous l'esprit en,suspens? Si vous êtes le Christ, dites-le nous clairement ". Le Sauveur n'a point dit : Quelle demande me faites-vous ? Vous m'avez souvent appelé possédé, fou , samaritain : vous me croyez contraire à Dieu , et un séducteur, et dernièrement encore vous disiez : " Vous vous rendez témoignage à vous-même, ainsi et votre témoignage n'est point véritable " . (Jean, VIII, 13.) Pourquoi m'interrogez-vous donc et voulez-vous apprendre de moi qui je suis, puisque vous rejetez mon témoignage? Jésus ne dit rien de tout cela,
1. De Perse : saint Chrysostome nomme souvent la Perse pour la Babylonie et l'Assyrie.
403 quoiqu'il connût bien leur mauvaise intention. Et en effet, à juger d'eux par la manière dont ils s'étaient assemblés autour de lui, et avaient dit : "Jusques à quand nous tiendrez-vous l'esprit en suspens? " ils semblaient avoir quelque amour pour lui, et on aurait pu croire qu'un sincère désir de connaître la vérité les portait à lui faire cette demande. Mais ces faiseurs de questions étaient de méchants esprits et des fourbes. Comme il ne leur était pas facile de calomnier les œuvres de Jésus-Christ, ils cherchaient à le surprendre dans ses paroles, ils en détournaient le sens et lui adressaient de fréquentes questions, espérant le réfuter et le confondre par son propre langage; et comme il n'y avait pas moyen de blâmer ses oeuvres, ils cherchaient l'occasion de le censurer sur ses paroles ; c'est pourquoi ils disaient : " Dites-nous ".
Mais ce que vous demandez, il l'a souvent déclaré; il a formellement, dit à la Samaritaine: " C'est moi qui vous parle " (Jean, IV, 26); il a dit à l'aveugle : " Vous l'avez vu; et c'est celui-là même qui vous parle ". (Jean, II, 37.) Il le leur a dit aussi à eux-mêmes, mais en d'autres termes. Et s'ils avaient eu du bon esprit et du sens; s'ils avaient bien voulu examiner la chose, ils auraient reconnu et confessé pour le Christ celui qui; par ses rouvres, leur avait souvent prouvé qu'il l'était. Considérez maintenant leur méchanceté. Quand il prêche et les instruit par ses paroles, ils disent : " Quel miracle faites-vous? " Et lorsque, par ses oeuvres et ses miracles, il découvre et manifeste ce qu'il est, ils lui disent : " Si vous êtes le Christ, dites-le-nous clairement ". Lorsque les oeuvres le crient et le publient, ils demandent des paroles, et lorsque les paroles le leur annoncent, ils demandent des oeuvres; ainsi ils ne sont point d'accord avec eux-mêmes. Mais la suite a bien fait voir, qu'ils ne l'avaient pas interrogé pour s'instruire et connaître la vérité, car ils jettent incontinent des pierres à celui même qu'ils font mine de vouloir croire sur son propre témoignage, si seulement il ouvre la bouche pour se le rendre. C'est donc avec un esprit malin et par une mauvaise intention qu'ils s'assemblent autour de lui et le pressent de se déclarer. La manière aussi dont ils l'interrogent montre une grande animosité : " Dites-nous clairement si vous êtes le Christ ". Mais il leur parlait publiquement dans leurs fêtes solennelles où il se trouvait toujours, et il ne disait. rien en secret; c'est pour cela qu'ils lui disent d'une manière flatteuse : " Jusques à quand nous tiendrez-vous l'esprit en suspens? " pour tâcher de tirer quelque chose de sa bouche, qui leur donne lieu de l'accuser.
Ce n'est pas seulement par là qu'on prouve qu'ils l'interrogeaient malicieusement, non pour s'instruire, mais pour le surprendre dans ses paroles, et avoir de quoi le calomnier. On le prouve encore par bien d'autres endroits. Lorsqu'ils lui envoyèrent faire cette question : " Nous est-il libre de payer le tribut à César, ou de ne le pas payer? " (Matth. XXII, 17.) Lorsqu'ils tinrent lui demander s'il était permis à un homme de répudier sa femme (Matth. XIX, 3) ;
et lorsqu'ils l'interrogèrent sur, la femme qu'on disait avoir eu sept maris (Matth. XXII, 25), ils firent assez connaître qu'ils ne lui avaient fait toutes ces questions que par malice, et dans le dessein de le surprendre et non de s'instruire. Mais alors Jésus les reprit, en leur disant : " Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? " (Matth. XXII, 13.) Faisant connaître qu'il voyait ce qui se passait dans le secret de leur coeur. Mais ici il ne leur dit rien de semblable, pour bous apprendre qu'il ne faut -pas toujours faire des reproches à ceux qui nous tendent des piéges, et qu'il faut souffrir bien des choses avec douceur et avec résignation.
Comme donc il y avait de la folie à demander le témoignage de la parole, là où les œuvres parlaient d'elles-mêmes, et publiaient hautement ce qu'il était; voici de quelle manière leur répond Jésus-Christ, faites-y attention, mon cher auditeur. D'abord, il leur insinue que c'est sans sujet qu'ils lui font cette demande, et non pour s'instruire et connaître la vérité; ensuite il leur montre que par ses œuvres il leur a plus clairement déclaré ce qu'il est, qu'il ne le ferait par ses paroles mêmes. Car il dit : " Je vous l'ai souvent dit, et vous ne me croyez pas. Les oeuvres que je fais au nom de mon Père, rendent témoignage de moi (25)
". Jésus leur fait cette réponse, parce que ceux qui parmi eux étaient les plus doux et les plus modérés, se disaient souvent les uns aux autres : " Car un méchant homme ne peut pas faire de tels prodiges " (Jean, IX, 16) ; et encore : " Le démon ne peut pas ouvrir les yeux des aveugles ". (Jean, X, 21.) Et derechef : " Personne [404] ne saurait faire de si grands miracles, si Dieu n'est avec lui ". (Jean, III, 2.) Et aussi voyant les miracles qu'il faisait , ils disaient: " Ne serait-ce point le Christ? " Mais d'autres disaient : " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que n'en fait celui-ci? " (Jean, VII, 31.) Au reste, ces mêmes Juifs, qui demandaient le témoignage de la parole, ont voulu croire en lui sur celui de ses oeuvres, disant: " Quel miracle faites-vous, afin que, le voyant, nous vous croyions ? "
2. Comme ils faisaient donc semblant alors qu'ils croiraient sur sa parole, eux qui n'avaient point cru à tant et de si grandes oeuvres, Jésus-Christ leur reproche leur malice et leur méchanceté, en disant : " Si vous ne croyez pas à mes oeuvres, comment croirez-vous à mes paroles? " C'est pourquoi la demande que vous me faites est vaine et inutile. " Mais je vous ai déclaré qui je suis ", dit-il, et vous ne me croyez point, parce que vous "n'êtes pas de mes brebis (26) ". Le devoir de pasteur, je l'ai entièrement rempli; mais si vous ne me suivez pas, votre refus ne vient point de ce que je ne suis point le pasteur, mais de ce que vous n'êtes pas de mes brebis. Car " mes brebis, ", dit-il, " entendent ma voix, et me suivent (27) : et je leur donne la vie éternelle (28) " : et elles ne périront jamais, " et nul ne peut les ravir d'entre mes mains, parce que mon Père, qui me les a données, est plus grand que toutes choses, et personne ne les saurait ravir de la main de mon Père (29). Mon Père et moi, nous sommes une même chose (30) ". Remarquez, mes chers frères, cette grande miséricorde de Jésus-Christ : en rejetant ces malheureux, il les exhorte pourtant encore à le suivre. " Vous ne m'écoutez pas ", leur dit-il, " parce que vous n'êtes pas de mes brebis " : mais celles qui me suivent sont de ma bergerie. Et il leur parlait de la sorte, afin qu'ils tâchassent d'être de ses brebis. Ensuite, après, leur avoir exposé le bien et l'avantage qu'il leur en reviendrait, le Sauveur les excite et les anime, pour leur inspirer le désir de le suivre.
Quoi donc ! dira-t-on, si c'est à cause de la puissance du Père que nul ne ravit les brebis, s'ensuit-il que -vous, vous n'ayez pas le pouvoir ou le talent de les garder? Non, certes, ce n'est point là le sens de ces paroles; Jésus-Christ, pour vous apprendre qu'il a dit : " Mon Père qui me les a données" , afin que les Juifs ne l'accusassent pas de nouveau d'être contraire à Dieu; Jésus-Christ, dis-je, après avoir dit : " Nul ne les ravira de mes mains ", continue son discours, faisant connaître et déclarant que sa main et celle de son Père ne sont qu'une seule main. Si cela n'était pas ainsi, il devait dire : Mon Père, qui me les a données, est plus grand que toutes choses, et personne ne peut les ravir d'entre mes mains. Or, il n'a pas dit ainsi, mais : " Et personne ne les saurait ravir de la main de mon Père ". Après quoi, de peur que vous ne pensiez qu'il n'a pas la force de garder lui-même les brebis, et que c'est par la puissance de son Père qu'elles sont en sûreté, il a ajouté: " Mon Père et moi, nous sommes une même " chose "; comme s'il disait : Je n'ai pas dit que personne ne les ravirait à cause de la puissance de mon Père, comme si je n'avais pas moi-même la puissance de les garder. " Car mon Père et moi, nous sommes une même chose ", c'est-à-dire, ici, quant à la puissance. En effet, c'était là de quoi il parlait alors. Or, si la puissance est la même, il est évident que la substance est la même. En vain les Juifs recourent à tous les moyens, complots, exclusions de la synagogue, Jésus-Christ dit que c'est en vain qu'ils ont machiné toutes ces choses; car les brebis sont entre les mains de. son Père, comme dit le prophète: " J'ai représenté sur mes mains, vos murs". (Isaïe, XLIX, 16.) Et pour montrer qu'il n'y a qu'une seule main, Jésus dit tantôt ma maint tantôt la main de mon Père. Lorsque vous entendez parler de main, ne vous figurez rien de sensible, mais entendez qu'il s'agit de la vertu, de la puissance.
Au reste, si personne n'avait ravi les brebis des, mains de Jésus-Christ que parce que le Père lui avait communiqué la puissance de les garder, il aurait été inutile d'ajouter " Mon Père et moi nous sommes une même chose ". Si le Fils était moins grand que le Père, ce serait là une parole vaine et téméraire. Certainement, par ces paroles, Jésus.
Christ ne déclare autre chose que l'égalité de puissance:
les Juifs l'ayant bien compris, le lapidaient pour cela même qu'il se faisait égal à son Père; et Jésus ne dit rien pour leur ôter cette pensée. Cependant, s'il l'avait faussement imaginé, il aurait dû le leur faire connaître et leur dire : Pourquoi me traitez-vous de la sorte ? Je n'ai point dit cela pour m'attribuer [405] une puissance égale à celle de mon Père. Au contraire, lors même qu'ils sont le plus en fureur et le plus animés contre lui, il confirme ce sentiment et le prouve. Il ne se justifie pas d'avoir mal parlé, ni d'avoir dit une chose fausse; au contraire, il les reprend de ce qu'ils n'ont pas de lui la juste opinion qu'ils en doivent avoir. Car, comme ils disaient : " Ce n'est pas pour aucune bonne oeuvre que nous vous lapidons, mais à cause de votre blasphème, et parce qu'étant homme, vous vous faites Dieu (33) " ; Jésus leur repartit, écoutez-le bien : "Si l'Ecriture appelle Dieux ceux à qui la parole de Dieu était adressée (35), pourquoi dites-vous que je blasphème, parce, que j'ai dit que je suis Fils de Dieu (36)?" C'est-à-dire, si l'on ne blâme pas de se dire, Dieux, ceux qui, par grâce, ont reçu ce titre, de quel droit et pour quelle raison me faites-vous un crime de me dire Dieu, à moi qui suis Dieu par ma nature? Mais le Sauveur n'a point parlé ainsi, c'est plus tard qu'il établit ce point, après avoir préalablement modéré et atténué sort langage, en disant . " Moi que mon Père a sanctifié et envoyé " c'est après avoir apaisé leur fureur, qu'il en vient à une affirmation expresse : mais en attendant, afin qu'ils écoutassent et crussent ce qu'il disait, il a parlé plus simplement et plus grossièrement; c'est plus tard qu'il élève leur esprit à des idées plus hautes et plus sublimes, en leur disant : " Si je ne fais pas "les oeuvres de mon Père, ne me croyez pas (31). Mais si je les fais, quand vous ne me voudriez pas croire, croyez à mes oeuvres (38) ". Faites-vous bien attention à la manière dont Jésus-Christ prouve, comme j'ai dit, qu'il n'est en rien moins grand que le Père, et qu'il lui est tout à fait égal? Comme on ne pouvait pas voir sa substance, il démontre et manifeste son égalité de puissance par l'égalité et " l'identité " de ses oeuvres.
3. Mais, je vous prie, que croirons-nous? "Nous croirons ce que dit Jésus-Christ : Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi (38) ". Car, dit-il, je ne suis rien autre chose, sinon ce qu'est le Père, tout en demeurant Fils ; et le Père n'est rien autre chose, sinon ce qu'est le Fils, tout en demeurant Père. Et celui qui me connaît, connaît aussi le Père, et il sait ce qu'est le Fils. Que si la puissance du Fils était moins grande, nous ne connaîtrions par lui le Père que d'une manière trompeuse; car, soit puissance, soit substance, on ne peut pas connaître une chose par une autre. " Les Juifs tâchèrent alors de le prendre, mais il s'échappa de leurs mains (39) , et s'en alla au-delà du Jourdain, au lieu même où Jean d'abord avait baptisé (40). Plusieurs vinrent l'y trouver, et ils disaient : Jean n'a fait aucun miracle (41). Et tout ce que Jean a dit de celui-ci s'est trouvé véritable (42) ". C'est la coutume de Jésus-Christ de se retirer aussitôt après qu'il a dit quelque chose d'élevé et de sublime : cédant à la fureur des Juifs , pour l'apaiser et l'étouffer par son absence. C'est ce qu'il fait encore dans cette occasion.
Mais pourquoi l'évangéliste marque-t-il le lieu où alla Jésus-Christ? C'est afin de vous apprendre qu'il fut en cet endroit pour rappeler aux Juifs là mémoire de ce que Jean avait fait, de ce qu'il avait dit, du témoignage qu'il avait rendu. Ils se souvinrent donc de Jean, aussitôt qu'ils furent arrivés en ce lied; c'est pourquoi ils disent : " Jean n'a fait " aucun miracle ". Autrement, de quoi aurait-il servi de rapporter cette circonstance ? C'est donc parce que le lieu les fit souvenir de Jean-Baptiste et de son témoignage , que l'évangéliste la rapporte. Au reste , il est à remarquer que leur raisonnement est juste et très-vrai. Jean, disent-ils, n'a fait aucun miracle : celui-ci en fait, donc en cela même, se montre visiblement là supériorité de celui-ci, et son excellence au-dessus de l'autre. Si donc nous avons cru celui qui ne faisait aucun miracle , à plus forte raison devons-nous croire celui-ci? Ensuite , comme Jean, qui avait rendu témoignage ; n'avait point fait de miracles, de peur que pour cela seul on ne le regardât comme indigne de rendre témoignage, ils ajoutent : quoique Jean n'ait point fait de miracles, néanmoins tout ce qu'il a dit de Jésus-Christ s'est trouvé véritable. De sorte que ce n'est plus Jésus-Christ qui est jugé digne de foi sur le témoignage de Jean; c'est Jean dont les couvres de Jésus-Christ établissent la véracité. " Il y en eut beaucoup qui crurent en lui (42) ". Plusieurs choses les attiraient : le souvenir des paroles de Jean-Baptiste , de ce qu'il avait dit de Jésus qu'il était plus grand et plus puissant que lui; qu'il était la lumière, la vie, la vérité, et le reste ; comme aussi le souvenir de la voix qui s'était fait entendre du haut du ciel, du Saint-Esprit qui s'était montré [406] en forme de colombe, et qui l'avait fait connaître à tous. A quoi il y avait encore à ajouter l'évidente preuve résultant des miracles, laquelle confirmait tout le reste. S'il faut croire Jean, disaient-ils, à plus forte raison faut-il croire Jésus : si nous avons cru à celui-là, sans qu'il ait fait aucun miracle, nous devons à plus forte raison ajouter foi à celui-ci quia pour lui, outre le témoignage de Jean, la preuve qui résulte des miracles. Ne remarquez-vous pas de quelle utilité leur a été ce lieu, combien il leur a été avantageux de s'être séparé des méchants? Voilà pourquoi Jésus les retire souvent de cette société.
Dans l'ancienne loi, Dieu a de même retiré son peuple de la société dés méchants : il a séparé les Juifs des Egyptiens; il lés a conduits dans le désert pour les former, les instruire de ses lois et de ses préceptes. Il nous exhorte aussi à faire de même, et il nous ordonne de fuir les places publiques, le tumulte et la foule, et à nous enfermer dans notre chambre (Matth. VI, 6), pour y faire tranquillement nos prières. Un vaisseau , qui n'est point agité de la tempête, fait une heureuse navigation, et l'âme qui est exempte de tous soins vit dans la paix et la tranquillité , comme si déjà elle était arrivée au port. Voilà pourquoi les femmes qui gardent généralement la maison devraient être plus appliquées à la philosophie, à la contemplation des choses célestes que les hommes. Voilà pourquoi Jacob, qui demeurait dans sa maison, loin du tumulte, était un homme plus simple qu'Esaü : car ce n'est pas sans intention que l'écriture dit de lui, qu' " il demeurait dans la tente de son père ". (Gen. XXV, 27.)
Mais, direz-vous, il y a aussi dans la maison beaucoup de tumulte. Oui, et la femme, si elle le veut, peut s'y attirer bien des soins et des embarras pour l'homme qui ne quitte guère la place publique et les tribunaux; il est agité de mille préoccupations étrangères, comme un vaisseau en pleine mer, qui est battu des flots et des vents. La femme, au contraire, assise dans sa maison comme dans une école de philosophie, peut recueillir son esprit, s'appliquer et à la prière et à la lecture, et aux autres exercices de la philosophie. Et de même que ceux qui demeurent au désert ne sont troublés par personne, ainsi la femme, qui est toujours enfermée dans sa maison , peut jouir d'un repos continuel. Si quelquefois elle est obligée de sortir et d'aller en ville, elle n'est pas pour cela exposée à des troubles d'esprit : sans doute, soit pour venir à l'église, soit pour aller au bain , il lui est souvent nécessaire de sortir, mais aussi polir l'ordinaire elle est sédentaire et garde la maison. Elle peut s'y 'exercer à l'étude de la sagesse et calmer l'esprit agité de son mari, lorsqu'il revient chez lui; elle peut l'adoucir et dissiper ses inutiles et chagrinantes pensées qui le tourmentent, et le renvoyer ensuite débarrassé des soins et des affaires dont il a fatigué sa tête au dehors, emportant avec lui ce qu'il a appris de bon auprès de sa femme. Rien, en effet, rien sûrement n'a plus de force et de vertu pour régler et conduire l'homme que sa femme, lorsqu'elle est pieuse et prudente, et aussi pour tourner son esprit où elle veut, et comme il lui plaît.
Il aura moins de confiance à ses amis, à des docteurs, et même à des princes, qu'aux' avis, aux conseils de sa femme.
Car l'extrême tendresse qu'un mari a pour sa femme, lui fait toujours recevoir ses exhortations avec plaisir. Je pourrais ici vous produire l'exemple de bien des hommes rudes et indisciplinés, que leurs femmes ont polis et civilisés. La femme est la compagne de l'homme, à table , au lit, dans la procréation des enfants : c'est elle qui est la confidente de ses secrets, de ses démarches, que sais-je encore? attachée en tout 'à son mari, elle lui est aussi unie que l'est le corps à la tête. Elle rendra plus de services à son mari que personne, si elle est honnête et sensée.
4. C'est pourquoi j'exhorte les femmes de s'at. tacher à ce que je viens de dire, et de donner de bons et de salutaires avis à leurs maris; car, si la femme est très-capable d'exciter son mari à la vertu , elle peut de même le porter au vice. C'est une femme qui a perdu Absalon, c'est une femme qui a perdu Ammon; une femme a tâché de perdre Job : c'est la femme de Nabal qui l'a préservé de la mort; une femme a sauvé tout un peuple (1). Débora, Judith , et plusieurs autres, ont parfaitement bien rempli la fonction de général d'armée. Saint Paul dit : " Que savez-vous, ô femme, si vous ne sauverez point votre mari? " ( I Cor. VII , 16.) Et l'écriture nous apprend que dans l'heureux siècle des apôtres, les Perside, les Marie, les Priscille (Rom. XVI) se sont courageusement exposées aux combats apostoliques.
1. Esther, etc.
407 Imitez ces saintes femmes : édifiez et instruisez vos maris, non-seulement par vos paroles, mais encore par vos bons exemples. Et comment l'instruirez-vous, votre mari, par vos oeuvres et vos exemples? Lorsqu'il ne verra en vous ni malice, ni méchanceté, ni curiosité , ni amour pour les ornements et les parures, ni désir, ni goût pour les dépenses superflues, et qu'au contraire vous vous contenterez simplement de ce que. vous avez, alors il vous écoutera avec plaisir, il recevra avec joie vus conseils : mais si vous n'êtes sages qu'en paroles, et si vous faites le contraire de ce que vous dites, alors il vous accusera de bavardage. Mais si vos oeuvres ont d'accord avec vos paroles , si vous instruisez en même temps et par vos paroles et par vos oeuvres (1), votre mari vous écoutera alors avec plaisir, et vous cèdera volontiers : ,lors, par exemple, que vous ne rechercherez point l'or, les pierres précieuses et la magnificence des habits; et qu'au lieu de cela vous vous ferez un trésor de modestie, de tempérance, de douceur et de bonté : lors donc que vous vous présenterez à votre époux ornée de ces vertus, vous serez en droit de les exiger de même de, lui. Car si une femme doit faire quelque chose pour plaire à son mari , c'est son âme qu'elle doit parer, et son corps qu'elle ne ferait ainsi que défigurer. En effet, l'or et les parures ne volts rendront pas si aimable à votre mari, que la tempérance et la douceur, et. d'être prête à donner votre vie pour lui. Voilà ce qui gagne le coeur et toute l'affection d'un époux. Les ajustements superflus lui déplaisent : ils demandent des soins, ils causent de la dépense et de la gêne; mais ce que je viens de dire attache le mari à sa femme, parce qu'une volonté droite et bien disposée, l'amitié, l'attachement ne demandent ni soin, ni dépense; ou plutôt, à proprement parler, c'est là de quoi enrichir une maison. Les parures, on s'en dégoûte par l'habitude : mais les ornements de l'âme répandent tous les jours un nouvel éclat, et allument dans le coeur une flamme plus pure et plus grande.
C'est pourquoi, voulez-vous plaire à votre mari? ornez votre âme de chasteté et de piété, ayez soin du ménage.
Ce sont là les choses qui attachent le plus, et qui ne cessent jamais
1. " Jésus a fait et enseigné " . Voilà l'abrégé de tout l'Evangile : il fait faire avant d'enseigner. Il faut que les oeuvres ne démentent pas les paroles.
d'attacher : la vieillesse ne détruit pas cet ornement, la maladie ne le ternit point. C'est le contraire pour la beauté du corps : le grand âge la flétrit, la maladie la consume, et bien d'autres choses la ruinent. Mais les biens de l'âme surpassent tous ceux du corps. La beauté du corps excite l'envie et la jalousie : la beauté de l'âme n'est sujette à aucune maladie, ni à la vaine gloire. En vous attachant de la sorte à parer votre âme, et non votre corps, vous conduirez plus aisément votre ménage, et vos revenus seront plus abondants, si l'or ;dont vous pourriez charger votre corps et vos membres, vous l'employez à des usages nécessaires, comme à la nourriture de vos esclaves et de vos domestiques, à donner à vos enfants l'éducation que vous leur devez, et à d'autres choses raisonnables.
Que si vous étalez cet or aux yeux de votre mari, tandis que son coeur est dans la peine, quel fruit, quel avantage en retirerez-vous? Non, la douleur ne permet pas que les regards soient charmés. Vous le savez, mon cher auditeur, sûrement vous le savez : qu'on vienne à rencontrer la femme la mieux ajustée et la plus parée, on n'y saurait trouver du plaisir, si le coeur est dans l'affliction et dans la tristesse. Pour se réjouir d'une chose, il faut être gai, il faut avoir le coeur content. Or, si tout l'argent est dépensé à parer le corps de la femme, la gêne régnera dans le ménage, et le mari ne pourra goûter ni joie, ni plaisir.
Si vous voulez plaire au vôtre, étudiez-vous à lui donner de la satisfaction, et vous lui en donnerez si vous retranchez la superfluité des parures, si vous rejetez tous les vains ajustements. Ces choses semblent faire quelque plaisir les premiers jours des noces; niais peu de temps après elles deviennent fades et insipides. Et en effet, si le ciel qui est si beau, si le soleil qui est si brillant, que vous n'oseriez lui comparer aucun corps, nous ne les admirons pas autant que nous le devrions par la coutume où nous sommes de les voir, comment pourrions-nous longtemps admirer un corps paré de beaux vêtements? Je dis ceci, parce que 1e désire que vous vous pariez de ces vrais ornements que saint Paul vous prescrit : " Non avec des ornements d'or ", dit-il, " ni des perles, ni des habits somptueux; mais avec de bonnes oeuvres, comme le doivent des femmes qui font profession de piété ". (1 Tim. II, 9, 10.)
408 Mais vous voulez plaire aux hommes, et vous attirer leurs regards et leurs compliments? Ah ! certes, ce n'est point là le désir d'une femme chaste ! mais encore, si vous voulez, vous vous en ferez aimer par là, et ils seront les panégyristes de votre chasteté.
Nul homme sensé, nul homme qui sait sainement juger des choses, n'aimera et ne louera une femme éprise de la parure, mais seulement les débauchés et ceux qui vivent dans la mollesse : ou plutôt ceux-ci même ne la loueront point; au contraire, ils médiront d'elles, tandis que leurs regards céderont à l'attrait du faste impudique étalé sur sa personne. Mais la femme chaste et modeste, ceux-là, ceux-ci, tous l'estimeront et la loueront, parce qu'elle ne leur est point un sujet de chute et de scandale, et qu'elle leur donne, au contraire, une leçon de sagesse et de piété : les hommes en feront tous de grands éloges, et Dieu lui donnera une grande récompense. Etudions-nous à parer nos âmes de ces précieux ornements, afin que nous vivions ici en paix et en liberté, et que nous acquérions un jour les biens futurs, que je vous souhaite à tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXII.
IL Y AVAIT UN HOMME MALADE, NOMMé LAZARE, QUI éTAIT DU
BOURG DE BéTHANIE, OU DEMEURAIT MARIE, ET MARTHE, SA SOEUR. — CETTE MARIE éTAIT CELLE QUI RéPANDIT SUR LE SEIGNEUR UNE HUILE DE PARFUM. (CHAP. XI, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 29.)
ANALYSE. 1. Difficulté proposée sur Marie, sueur de Lazare. — Jésus-Christ déclare une fois de plus que sa gloire est la même que celle de son Père.
2. C'est la crainte qui fit dire à saint Thomas cette parole
: Allons aussi mourir avec lui. — Jésus se rend à Béthanie pour ressusciter Lazare.
3. Je suis la résurrection et la vie. — Jésus-Christ a attendu que Lazare sentît mauvais pour le ressusciter, pourquoi ? 4 et 5. Immodestie des femmes dans le deuil et dans la calamité. — Scandale qu'elles donnent aux païens. — Tort qu'elles font à la religion par leurs excès. — Discours des païens : beaux exemples de philosophie et de modération qu'ils ont donnés. — On fait par respect humain ce qu'on ne ferait point par la crainte de Dieu. — L'affliction qu'on a pour les morts doit être modérée : pleurer plutôt sur soi que sur les morts. — Les pleurs ne sont pas défendus. — Aumônes, oblations, prières pour les morts. — Comment on doit les honorer. — Maux que produisent la tristesse et les pleurs immodérés. — Il est permis de pleurer les morts, mais non avec excès.
1. Plusieurs, quand ils voient des hommes agréables à
Dieu, tomber dans quelque affliction, comme la maladie, la pauvreté, ou quelque autre pareil accident, se troublent, ne sachant point que c'est là l'état qui convient le plus aux amis du Seigneur. Lazare était un des amis de Jésus-Christ, et il était malade.
Ses soeurs envoyèrent à Jésus, et lui firent dire : " Celui que vous aimez est malade ".
Mais reprenons notre texte plus haut: " Il y avait ", dit l'évangéliste, " un homme malade, nommé Lazare, qui était du bourg de Béthanie ". Ce n'est pas sans sujet qu'il a marqué le lieu d'où était Lazare ; c'est pour une raison qu'il nous découvrira dans la suite. [409] Mais en attendant, expliquons ce qui se présente ici. Il nous a utilement nommé ses sueurs: et de Marie, qui s'est rendue illustre et célèbre par une belle action, il a dit: " Cette Marie était celle qui répandit sur le Seigneur " une huile de parfum ".
Quelques-uns font ici une question : ils demandent pourquoi Jésus-Christ permit que cette femme répandît ce parfum. C'est pourquoi il faut d'abord vous avertir que celle-ci n'est point la femme de mauvaise vie dont parle saint Matthieu, ni celle dont parle saint tue, mais une autre, et une femme vertueuse: celles-là étaient des pécheresses, mais celle-ci est une honnête femme, et une femme attentive et appliquée à ses devoirs: Car elle eut grand soin de bien recevoir Jésus-Christ. L'évangéliste rapporte que ces deux sueurs aimaient aussi Jésus-Christ : et cependant il laissa mourir Lazare. Pourquoi, comme le centenier et l'officier, ne quittèrent-elles pas leur frère malade, pour aller elles-mêmes chercher le Sauveur, au lieu de se borner à lui envoyer quelqu'un? C'est qu'elles avaient en lui une grande confiance, et qu'elles étaient fort liées avec lui.
De plus , c'étaient des femmes délicates, de peu de santé, et accablées de leur affliction. Elles firent voir dans la suite que ce n'était point par mépris qu'elles en avaient usé de la sorte. Au reste, il est évident que Marie, soeur de Lazare, n'est point la femme de mauvaise vie dont ailleurs il est fait mention. Mais, direz-vous, cette femme débauchée; pourquoi Jésus-Christ la reçut-il? Pour la convertir, pour lui remettre ses péchés, pour montrer son humanité, pour vous apprendre qu'il n'est point de maladie due sa bonté ne guérisse, point de péché qui surpasse sa miséricorde. Ne vous arrêtez donc pas seulement à ce que Jésus l'a reçue, mais considérez aussi de quelle manière il l'a convertie. Et pourquoi l'évangéliste raconte-t-il cette histoire, ou plutôt que veut-il nous apprendre par ces paroles : "Or, Jésus aimait Marthe, et sa soeur, et Lazare (5) ? " Il veut que nous ne nous indignions pas , ou que nous ne nous chagrinions pas, lorsque nous voyons des gens de bien et les amis de Dieu tomber dans des maladies. " Celui que vous aimez est malade (3) ". Ils voulaient toucher Jésus-Christ de compassion, le regardant encore comme un homme, ce que la suite de leur discours fait bien voir : " Si vous eussiez été ici, il ne serait pas mort " ; et ils ne dirent pas : Lazare est malade, mais : " Celui que vous aimez est malade ". Que leur répondit donc Jésus-Christ? " Cette maladie ne va point à la mort, mais elle n'est que pour la gloire de Dieu; et afin que le Fils de Dieu en soit glorifié (4) ". Remarquez que Jésus-Christ déclare encore que sa gloire est la même que celle du Père ; car ayant dit : " La gloire de Dieu ", il a ajouté : " Afin que le Fils de Dieu en soit glorifié ".
" Cette maladie ne va point à la mort ". Comme il devait demeurer encore deux jours au lieu où il était, il renvoya ceux qu'on lui avait envoyés pour porter cette réponse aux deux sueurs.
Sur quoi il y a lieu de s'étonner qu'elles ne se soient point offensées, ni scandalisées de voir mourir leur frère, après que Jésus avait répondu que sa maladie n'allait point à la mort : de voir arriver le contraire de et qu'avait dit l'auteur de la vie. Mais, sans se troubler, elles allèrent au-devant de Jésus, et ne crurent pas qu'il leur eût fait dire une chose fausse. Au reste, cette particule : " Afin que ", ne marque point la cause de la maladie, mais l'effet qu'elle devait produire : elle avait une autre origine, mais Jésus-Christ s'en servit pour la gloire de Dieu.
"Et ayant dit ces choses, il demeura encore deux jours au lieu où il était (6) ". Pourquoi y demeura-t-il? Afin que Lazare mourût et fût enseveli, et qu'on ne dît pas : Lazare n'était point encore mort, lorsque Jésus l'a ressuscité : il était seulement assoupi, ou il était tombé en défaillance : il n'était pas mort. Jésus demeura donc assez longtemps pour que, le corps de Lazare s'étant corrompu, ils eussent lieu de dire : " Il sent déjà mauvais (7) ". Et il dit ensuite à ses disciples : " Allons en Judée (39) ". Pourquoi le Sauveur, qui n'avait jamais prévenu de ce qu'il allait faire, prévient-il ici ses disciples? C'est parce qu'il les voyait dans une grande consternation : il leur annonce ce qu'il va faire, dupeur que, dans la crainte où ils étaient, ils ne fussent tout troublés de ce départ inattendu.
Mais que répondirent les disciples? " Il n'y a qu'un moment que les Juifs vous voulaient lapider, et vous retournez chez eux (8)?". Ils craignaient effectivement pour leur Maître, mais beaucoup plus pour eux-mêmes, étant encore bien imparfaits. C'est pourquoi, Thomas tout tremblant de peur, dit : " Allons-y [410] aussi, nous, pour mourir avec lui (16) ", car il était plus faible et plus incrédule que les autres apôtres. Mais faites attention à la manière dont Jésus-Christ les fortifie par ces paroles : " N'y a-t-il pas douze heures au jour (9) ? " Il fit cette réponse, ou pour montrer que celui qui ne se sent coupable d'aucun péché, ne doit rien craindre; mais que celui qui a fait le mal, sera puni (de sorte que nous n'avons rien à craindre, nous qui n'avons rien fait qui mérite la mort); ou bien voici ce qu'a voulu dire Jésus-Christ : Celui qui voit la lumière de ce monde est en sûreté: or, s'il est en sûreté, celui qui est avec moi, s'il ne me quitte, pas, l'est beaucoup plus. Il les rassura par ces paroles, et leur fit connaître la raison pour laquelle il fallait faire ce voyage. Et leur ayant ensuite déclaré qu'ils n'iraient point à Jérusalem, Mais à Béthanie, il dit : " Notre ami Lazare dort, mais je m'en vais l'éveiller (11) " ; c'est-à-dire, je ne vais point disputer et combattre une seconde fois avec les Juifs, mais je vais éveiller notre ami. " Ses disciples lui répondirent: Seigneur, s'il dort, il sera guéri (12) ". Ils avaient leur intention en lui faisant cette réponse, c'était de le dissuader d'y aller. Vous dites, répondirent-ils, qu'il, dort? Rien ne vous oblige donc d'aller là. Toutefois Jésus-Christ n'avait dit : " Notre ami ", que pour faire voir la nécessité de ce voyage.
2. Mais comme ils montraient peu de bonne volonté, il leur dit enfin: " Lazare est mort (4) ". Le Sauveur avait donc dit d'abord par modestie, et pour qu'il ne parût ni faste, ni ostentation dans ce qu'il allait faire : " Notre ami Lazare dort ", mais comme ils ne le comprenaient pas, il ajoute : " Lazare est mort, et je me réjouis à cause de vous (15) ". Pourquoi à cause de vous? Parce qu'en étant éloigné, je vous l'ai prédit : ainsi, lorsque je le ressusciterai, vous ne pourrez nullement douter de la vérité du miracle. Le remarquez-vous, mes frères, combien les disciples étaient encore faibles et imparfaits, et comment ils n'avaient pas de la vertu et de la puissance de leur Maître cette juste opinion qu'ils en devaient avoir? Tel est l'effet que produisait en eux la crainte qui avait troublé leur esprit. Jésus, après avoir dit : " Lazare dort ", avait ajouté : " Je m'en vais l'éveiller " ; mais lorsqu'il eut dit : " Lazare est mort ", il n'a point alors ajouté : Je m'en vais le ressusciter, parce qu'il ne voulait pas annoncer d'avance par ses paroles ce qu'il allait opérer, et ce qu'il ne devait faire voir que par l'action même : ainsi le Sauveur nous apprend continuellement qu'il faut fuir la vaine gloire, et ne rien promettre témérairement. Que s'il promit à la prière du centenier, car il dit : "
J'irai, et je le guérirai " (Matth. VIII, 7) : il le fit pour montrer la foi de cet homme.
Mais si quelqu'un dit: Pourquoi les disciples pensaient-ils que c'était là un sommeil, pourquoi ne connurent-ils pas que Lazare était mort, lorsque Jésus disait : J'irai, et je le guérirai; en effet, il y avait de la folie de croire que leur Maître ferait quinze stades pour aller éveiller Lazare? je répondrai qu'ils crurent que c'était là une énigme, une parabole, comme bien d'autres choses qu'il disait. Les disciples craignaient donc la violence des Juifs, et Thomas la craignait plus que tous les autres, c'est pourquoi il dit : " Allons aussi mourir avec lui (16) ". Quelques-uns ont dit qu'il avait véritablement souhaité de mourir, mais ils se sont trompés : c'est sûrement la crainte qui faisait parler Thomas de la sorte. Jésus néanmoins ne le reprit pas, car il tolérait encore sa faiblesse. D'ailleurs, Thomas devint dans la suite invincible et le plus fort des apôtres. Et, ce qui est digne d'admiration, cet homme, que nous avons vu si faible avant la croix, avant la mort et la résurrection de son Maître, nous le voyons, après, le plus ardent de tous : tant est grande la vertu de Jésus-Christ ! Car celui-là même qui n'osait pas aller à Béthanie avec son Maître, a parcouru dans la suite presque tout le monde, quoique Jésus-Christ ne fût point présent, et a demeuré parmi des peuples barbares et sanguinaires, qui n'en voulaient qu'à sa vie.
Mais si Béthanie n'était éloignée que de quinze stades, qui font deux milles , comment, lorsque Jésus y arriva, y avait-il déjà quatre jours que Lazare était mort?
L'envoyé l'était venu avertir la veille du jour même que Lazare mourut; mais le Sauveur demeura deux jours où il était : ainsi il n'arriva à Béthanie que le quatrième jour.
S'il attendit qu'on vînt l'appeler, et ne partit point qu'on ne le fût venu chercher, ce fut de peur qu'il ne s'élevât quelque soupçon sur le miracle. Et celles qui étaient aimées ne vinrent point elles-mêmes, mais se contentèrent d'envoyer.
411 " Et comme Béthanie n'était éloignée de Jérusalem que d'environ quinze stades (18) ", cela marque que plusieurs personnes de Jérusalem devaient être venues à Béthanie ; et, en effet, l'évangéliste ajoute incontinent que quantité de Juifs étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler (19). Comment les Juifs allèrent-ils consoler celles que Jésus-Christ aimait, ayant résolu ensemble que quiconque reconnaîtrait Jésus pour être le Christ , serait chassé de la synagogue?
Ils furent visiter Marthe et Marie, ou à cause de leur grande affliction , ou parce qu'ils les honoraient comme des personnes respectables pour leur qualité, ou peut-être ce sont ici ces Juifs qui n'étaient pas méchants ; car plusieurs d'entre eux crurent en Jésus-Christ. Au reste, l'évangéliste rapporte ces choses pour confirmer la mort de Lazare. Pourquoi enfin Marthe fut-elle seule au-devant de Jésus-Christ, sans se faire accompagner de sa soeur? Elle voulut voir Jésus en particulier et apprendre ensuite à sa soeur ce qu'il aurait dit. Mais aussitôt que le Sauveur lui eût donné une bonne espérance, elle fut prendre Marie, qui accourut promptement, malgré l'affliction où elle était.
Remarquez-vous la grandeur de son amour? C'est d'elle que Jésus a dit : " Marie a choisi " la meilleure part qui ne lui sera point ôtée ". (Luc, X, 42.) Comment donc, direz-vous, Marthe paraît-elle maintenant avoir plus d'empressement et d'ardeur? Ce n'est pas pour cela que Marthe eut plus d'ardeur, mais c'est que marie n'avait point appris l'arrivée de Jésus. Marthe était ta plus faible, puisqu'ayant ouï tout ce que le Sauveur lui avait dit de consolant sur la mort de son frère, elle répond pourtant encore : " Il sent déjà mauvais, car il y a quatre jours qu'il est là ". Mais Marie, quoiqu'elle n'eût point encore appris ce que Jésus avait répondu à sa soeur, ne dit rien de semblable, mais elle crut aussitôt, et dit : " Seigneur, si vous eussiez été ici , mon frère e ne serait pas mort ".
3. Considérez quelle sagesse font paraître ces femmes, malgré la,faiblesse d'esprit naturelle à leur sexe. A la vue de Jésus-Christ, elles ne se répandent pas aussitôt en pleurs, en cris, en gémissements, comme nous avons coutume de faire, lorsqu'étant dans le deuil et dans l'affliction , nous voyons arriver quelqu'un de notre connaissance : celles-ci, au contraire, aussitôt qu'elles voient leur Maître, elles lui rendent hommage. Véritablement, elles croyaient toutes les deux en Jésus-Christ, mais non comme il fallait y croire. Car elles ne le connaissaient pas encore parfaitement ; elles ne le connaissaient pas comme Dieu; elles ne savaient pas qu'il agissait par sa propre puissance et par son autorité : le Sauveur leur apprit l'une et l'autre chose. Qu'elles ignoraient que Jésus était Dieu, et qu'il agissait par son autorité et sa propre puissance; ces paroles : " Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez (22) " , qu'elles ajoutent à celles-ci : " Si vous eussiez été ici, notre frère ne serait pas mort ", le font manifestement voir. Elles lui parlent comme d'un homme d'une grande vertu, comme d'un homme illustre et célèbre.
Mais voyez ce que leur répond Jésus-Christ " Votre frère ressuscitera (23) "; par là il réfute, il rejette ces paroles: " Tout ce que vous demanderez ". Il n'a point dit : Je demanderai, mais quoi? " Votre frère ressuscitera ". S'il eût dit : O femme ! regardez-vous encore la terre? Je n'ai nullement besoin d'un secours étranger, je fais tout par moi-même, ces paroles auraient fait de la peine à cette femme , elles l'auraient offensée.
Mais en disant: " Votre frère ressuscitera", le Sauveur tient un milieu , et par les paroles qui suivent il a insinué ce que je viens de dire. Marthe ayant dit : " Je sais qu'il ressuscitera en la résurrection " qui se fera " au dernier jour (24) ", Jésus-Christ lui découvre plus clairement son pouvoir par sa réponse : " Je " suis la résurrection et la vie (25) " ; lui montrant qu'il n'a nullement besoin du secours d'autrui, puisqu'il est lui-même la vie. S'il avait besoin de l'assistance d'un autre, comment serait-il lui-même la résurrection et la vie? A la vérité, il ne l'a pas si clairement expliqué, mais néanmoins il en a assez dit pour le faire entendre. Et encore, Marthe avant répondu : " Tout ce que vous demanderez ", etc. Jésus lui explique : " Celui qui croit en moi, quand il serait mort, vivra " faisant connaître que c'est lui qui distribue tous les biens, et que c'est à lui qu'il faut s'adresser pour les obtenir.
" Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point à jamais (26) ". Considérez de quelle manière le Sauveur élève l'esprit de Marthe; car son oeuvre n'était pas limitée à la seule résurrection de Lazare. Il fallait aussi 412 que cette femme et ceux qui se trouvaient là présents avec elle connussent ce mystère c'est pour cela qu'avant de ressusciter Lazare il fait un discours. Que si Jésus-Christ est la résurrection et la vie, sa puissance n'est point circonscrite dans un lieu : partout et en quelque endroit qu'il soit, il peut ressusciter, il peut donner la vie. Encore, si ces femmes avaient dit, comme le centenier : "Dites une parole, et mon serviteur sera guéri " (Matth. VIII, 8); sans doute le Sauveur aurait aussitôt ressuscité leur frère. Mais comme elles l'avaient envoyé chercher et prié de venir, il vint en effet, mais pour les tirer de la basse opinion qu'elles avaient de lui : et il se rendit au lieu où on avait mis Lazare ; mais en même temps qu'il condescend à leur faiblesse, il fait voir qu'il peut guérir et ressusciter, quoique absent et très-éloigné; voilà pourquoi il diffère, il retarde l'exécution du miracle. Une grâce obtenue sur-le-champ fût demeurée ensevelie dans le silence : il fallait que la corruption du cadavre fît des progrès.
Mais cette femme, d'où pouvait-elle savoir que Jésus ressusciterait son frère? Elle lui avait ouï dire bien des choses sur la résurrection ; mais c'est depuis peu qu'elle désirait en voir l'effet. Remarquez-le, elle a encore des sentiments bien bas et bien terrestres. Jésus lui ayant dit : " Je suis la résurrection et la vie ", elle ne répondit pas : Ressuscitez mon frère; mais que répond-elle? " Je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu ". Que lui réplique donc Jésus-Christ? " Quiconque croit en moi, quand il serait mort, vivra" c'est-à-dire, s'il est mort de la mort du corps. " Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point (26) " ; savoir, de la mort de l'âme. Puis donc que je suis la résurrection, si votre frère est maintenant mort, n'en soyez point inquiète, ne vous troublez point, mais croyez " en moi ". Car la mort du corps n'est point une mort. Par ces discours le Sauveur console Marthe de la mort de son frère : il lui donne aussi une bonne espérance, et en lui promettant que son frère ressuscitera, et en disant hautement : " Je suis la résurrection ", et encore, en assurant que si, après être ressuscité, il meurt une seconde fois, il n'en souffrira aucun dommage. C'est pourquoi la mort d'ici-bas n'est point à craindre; en d'autres termes, votre frère n'est point mort, et vous aussi vous ne mourrez point : " Croyez-vous cela? Elle répondit : je crois que vous êtes le Christ, " le Fils de Dieu, qui êtes venu en ce monde ". Il paraît bien que cette femme n'a pas compris ce que lui disait Jésus-Christ. A la vérité, elle sentit que c'était quelque chose de grand, mais elle ne comprit pas tout : c'est pour cela qu'interrogée sur une chose, elle répond sur une autre : mais cependant elle eut cet avantage, que son affliction se dissipa entièrement. Telle est en effet la vertu de la parole de Jésus-Christ. Ainsi l'une dés sueurs avait pris les devants, l'autre la suivit. L'amour dont elles étaient animées pour leur Maître ne leur permettait pas de ressentir vivement leur infortune : l'influence de la grâce communiquait la sagesse au coeur même de ces femmes.
4. Mais aujourd'hui, entre autres défauts, les femmes sont possédées d'étranges maladies dans le deuil et dans les calamités elles font une vaine montre de leur affliction, elles découvrent leurs bras, elles s'arrachent les cheveux, elles se déchirent les joues; les unes par douleur, les autres par ostentation : d'autres découvrent leurs bras par impudicité en présence des hommes. O femme, que faites-vous? Vous vous dépouillez honteusement au milieu de la place publique, vous qui êtes un membre de Jésus-Christ;
sur la place publique, dis-je, et devant des hommes? Vous arrachez vos cheveux, vous déchirez vos vêtements, vous jetez de grands cris, vous imitez les danses des Ménades (1), et vous ne croyez pas offenser Dieu? Quelle extravagance et quelle folie ! Les païens n'en riront-ils pas? Ne diront-ils pas que notre religion, que notre doctrine n'est qu'un conte et qu'une fable? Oui, sans doute; ils diront : il n'y a point de résurrection; mais les dogmes chrétiens sont ridicules, ils ne sont que mensonges et qu'illusions. Car parmi eux les femmes, comme s'il ne restait plus rien après cette vie, ne font nulle attention à leurs Ecritures : leurs Ecritures et tout ce qu'ils enseignent ne sont que de pures fictions, comme le prouve la conduite de ces femmes. En effet, si elles croyaient que celui qui est mort, n'est point véritablement mort, mais qu'il est passé à une meilleure vie, elles ne pleureraient pas comme s'il n'était plus; elles ne s'affligeraient point tant, elles ne prononceraient pas de ces sortes de paroles, qui
1. Ménade, bacchante, femme en fureur qui, chez les païens, célébrait les fêtes de Bacchus. On appelle aussi Ménade, une femme emportée et furieuse, qui ne garde aucune mesure, etc. 413 sont une visible démonstration de leur incrédulité : je ne te verrai plus, je ne te retrouverai plus. Tout n'est que fables et illusions parmi les chrétiens. Que si la résurrection, qui est le fondement et le gage de tous les biens qu'ils espèrent, n'obtient nulle créance parmi eux, à bien plus forte raison ne croiront-ils point à leurs autres dogmes?
Non, les gentils ne sont pas si faibles, ni si lâches : plusieurs d'entre eux ont donné des preuves de sagesse. Une femme païenne, apprenant que son fils était mort au combat, fit aussitôt cette demande : En quel état est notre patrie, où en sont nos affaires? Un de leurs philosophes, qui avait sur la tête une couronne de fleurs, reçoit la nouvelle qu'un de ses fils était mort pour la patrie; alors il ôte sa couronne, il demande lequel (car il en avait deux); l'ayant appris, il la remet sur-le-champ. Beaucoup de païens ont donné leurs fils et leurs filles pour être offerts en sacrifices à leurs dieux. Les femmes de Sparte exhortaient ainsi leurs enfants : Ou rapportez vos boucliers du combat, ou qu'on vous rapporte morts sur vos boucliers. Certes, j'ai honte de voir les gentils philosopher si bien et montrer tant de sagesse, tandis que nous nous conduisons si honteusement. Ceux qui n'ont aucune idée de la résurrection, se conduisent comme s'ils en avaient une vraie connaissance ; et nous qui en sommes parfaitement instruits, nous vivons comme si nous n'en avions point entendu parler. Plusieurs font, par respect humain, ce qu'ils ne feraient pas pour Dieu même. Car les femmes qui sont au-dessus des autres par leurs richesses, n'arrachent point leurs cheveux, elles ne découvrent pas leurs bras, et en cela même elles sont très-blâmables, non de ne pas découvrir leurs bras, mais de ne le faire que par crainte de se déshonorer et non par esprit de piété.
Le respect humain les retient, les empêche de se livrer à leur affliction, et la crainte de Dieu n'est point capable d'arrêter leurs larmes et de réprimer leurs douleurs? Une pareille conduite n'est-elle pas des plus condamnables?
Il faudrait donc que ce que font les femmes riches, parce qu'elles sont riches, les femmes pauvres le fissent de même par la crainte de Dieu. Aujourd'hui tout est renversé, on fait tout le contraire de ce qu'on devrait : celles-là sont retenues par vaine gloire; celles-ci par faiblesse manquent à la pudeur. Fatale absurdité ! Nous faisons tout pour les hommes, tout pour la terre, mais ce n'est rien encore : on tient des discours ridicules, insensés. A la vérité, le Seigneur dit : " Bienheureux ceux qui pleurent " (Matth. V, 5), mais il parle de ceux qui pleurent leurs péchés, et la douleur du péché ne fait pleurer personne; nul ne se met en peine de la perte de son âme. Il ne nous est pas commandé de pleurer ceux qui sont morts, et nous les pleurons.
Quoi donc ! direz-vous, il ne sera pas permis de pleurer la mort d'un homme? Ce n'est point là ce que je défends: je blâme ces coups, ces meurtrissures, ces pleurs excessifs et immodérés. Je ne suis ni dur ni inhumain; je sais la faiblesse de la nature, et les regrets que laisse après elle une longue intimité. Nous ne saurions nous empêcher de pleurer; Jésus-Christ lui-même l'a fait voir, il a pleuré Lazare. Faites de même; pleurez, mais doucement, mais modestement, mais avec la crainte de Dieu. Si vous pleurez de cette sorte, vous ne pleurez pas comme ne croyant point à la résurrection, mais comme ne pouvant supporter la séparation.
5. En effet, ceux qui vont faire un long voyage, nous les accompagnons de nos larmes, mais nous ne pleurons pas comme si nous désespérions de les revoir. Vous de même répandez des larmes sur ce mort, comme si vous l'envoyiez faire un voyage devant vous (1). Ce n'est point un commandement que je vous fais, je ne parle ainsi que pour m'accommoder à votre faiblesse. Si celui qui est mort était un pécheur, s'il a souvent offensé Dieu, sûrement il faut le pleurer, ou plutôt nous ne devons pas seulement pleurer sur lui, ce qui ne lui sert de rien, mais nous devons faire ce qui lui peut être utile et le secourir: par exemple, des aumônes, des oblations, et encore se féliciter de ce qu'il n'aura plus l'occasion de pécher ; mais si c'était un juste, il faut s'en réjouir, parce qu'il est arrivé au port; qu'il n'a plus rien à craindre, ni nul risque à courir. S'il est jeune, il faut encore se réjouir de le voir si promptement délivré des maux et des calamités de cette vie; s'il est vieux, c'est pour nous un sujet de joie et de consolation, qu'il ait si longtemps joui de ce qu'on regarde comme un bien très-désirable (2). Mais pour
1. Ceux qui meurent, dit Grégoire de Nazianze, ne font que prendre les devants. (Orat. XIX.)
2 C.-à-d. de cette vie présente.
414 vous, vous passez sur toutes ces considérations; vous appelez vos servantes, vous les excitez à pleurer, comme pour honorer davantage le mort, et c'est là une honte et une extrême infamie. L'honneur que vous lui devez rendre ne consiste pas à verser des larmes, à pousser des gémissements et des cris, mais à chanter des hymnes et des }psaumes; mais à mener vous-mêmes une vie très-pure et très-sainte. Le juste qui est sorti de ce monde, encore que personne n'assiste à ses funérailles, demeurera avec les anges; mais le pécheur qui est mort dans son péché, eût-il toute la ville à son convoi , n'en tirera aucun profit.
Voulez-vous honorer les morts? faites tout autrement que vous n'avez accoutumé de faire; répandez des aumônes, faites de bonnes oeuvres, des oblations, offrez le saint sacrifice de nos autels (1). A quoi bon tant de pleurs? J'ai appris encore une chose bien triste : c'est que par ces torrents de larmes beaucoup de femmes cherchent à s'attirer des amants, comptant sur ce grand deuil et la violente douleur qu'elles font éclater pour se procurer la réputation d'aimer passionnément leurs maris. O invention diabolique ! O artifice de Satan ! Jusques à quand serons-nous terre et cendre, et jusques à quand serons-nous chair et sang? Levons les yeux au ciel, ayons des sentiments spirituels. Quels reproches, quelles remontrances ferons-nous encore aux gentils ? Comment oserons-nous leur enseigner la résurrection, leur parler des vertus chrétiennes? Y a-t-il de la sûreté dans une vie si dérangée Ignorez-vous que la tristesse cause la mort? La douleur aveuglant l'esprit, non-seulement ne permet pas de voir les choses comme il faut, mais elle produit de grands maux. Par
1. C.-à-d. par les mains des ministres de l'Eglise.
ces excès, nous offensons Dieu et nous ne faisons aucun bien ni aux morts ni à nous-mêmes; mais, par la modération, nous nous rendons agréables à Dieu, et les hommes nous comblent de louanges. bi nous ne nous laissons point abattre par la douleur, nous sommes promptement délivrés de-ce qui nous en reste par le Seigneur. Mais si nous nous y abandonnons, il nous laisse en quelque sorte en son pouvoir. Si nous rendons grâces au Seigneur, nous ne perdrons point courage.
Et comment, direz-vous, celui qui a perdu son fils, ou sa fille, ou sa femme, peut-il s'empêcher de pleurer? Je ne dis point qu'il ne faut pas pleurer, mais je dis qu'il ne faut pas pleurer avec excès. En effet , si nous pensons que c'est Dieu qui a pris celui que nous avons perdu, et que notre mari, notre fils, était né mortel, nous nous consolerons bientôt. Que ceux-là donc s'affligent, qui désirent une chose qui est au-dessus de la nature. L'homme est né pour mourir, pourquoi vous affliger de ce qui arrive par l'ordre de la nature ? Vous plaignez-vous de manger pour vous conserver !a vie? Voulez-vous vivre sans manger? Faites de même à l'égard de la mort : vous êtes né mortel (Héb. IX, 27), ne demandez point à être immortel ici-bas. Il est arrêté que les hommes meurent une fois. Ainsi donc ne vous attristez point, ne vous tourmentez point, mais souffrez une loi qui est fixe et invariable pour tous les hommes. Pleurons nos péchés, voilà un deuil salutaire, voilà un acte de vraie philosophie. Ne cessons donc jamais de les pleurera afin qu'en l'autre vie nous puissions jouir de la joie et du repos éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXIII.
CAR JéSUS N'éTAIT PAS ENCORE ENTRé DANS LE BOURG : MAIS IL éTAIT AU MêME LIEU OU MARTHE L'AVAIT RENCONTRé. — CEPENDANT LES JUIFS QUI éTAIENT AVEC MARIE, ET LE RESTE. VERS. 30, 31, JUSQU'AU VERS. 40.)
ANALYSE. 415
2. Jésus devant la tombe ouverte et le cadavre déjà corrompu de Lazare. 3 et 4. La foi est un grand bien et la source de beaucoup de biens. — Preuve incontestable de la résurrection de Jésus-Christ. — Après sa mort, ses disciples ont fait en son nom de plus grands miracles que lui : Jésus ressuscité ne s'est pas fait voir à tous, pourquoi. — Quelle est la foi qui est un grand bien ? — S'y attacher : en suivre les lumières. — Les philosophes n'ont rien pu comprendre, rien connaître, rien persuader. — De simples pécheurs ont tout compris, tout persuadé, pourquoi. — Les apôtres beaucoup au-dessus des philosophes. — Erreurs particulières des Anoméens. — La chasteté appelée sainteté. —Contre les adultères : ils seront exclus du royaume de Dieu, ils tomberont dans l'enfer. — Crime de l'adultère : il se fait plus de tort qu'il n'en fait à sa femme. — Le mari fidèle ne perd point la sainteté pour demeurer avec la femme infidèle : il la perd, s'il se joint à la femme prostituée. — L'adultère, qui cherche à commettre son crime, vit aussi misérablement que ces malheureux qui sont condamnés au supplice.
1. La philosophie est un grand bien. Je parle de la nôtre, car, pour les doctrines des gentils, ce ne sont que des paroles et des fables, et encore des fables qui n'ont rien de philosophique. En effet, parmi eux tout se fait par gloire et par vanité. La philosophie est donc un grand bien, puisque dans cette vie même elle nous récompense.
Par exemple, celui qui méprise les richesses, sent déjà, dès à présent, toute l'utilité de ce mépris, il est exempt de tous soins superflus et inutiles. Celui qui foule aux pieds la gloire, reçoit dès ici-bas sa récompense, puisqu'il n'est esclave de personne; puisqu'il jouit de la véritable liberté. Celui qui désire les biens du ciel, reçoit en ce monde sa récompense, puisqu'il ne fait aucun cas des choses présentes, et que facilement il surmonte toutes les peines et les afflictions de cette vie.
Voici donc une femme philosophe qui a reçu ici la récompense de sa philosophie. Elle est plongée dans sa douleur, elle est trempée de ses larmes et environnée d'un grand monde qui était venu la consoler, et elle n'attend pas que le Maître arrive chez elle, elle n'a point d'égard à sa dignité; le deuil, une violente affliction ne sont point capables de la retenir. Et toutefois c'est une des faiblesses des femmes qui pleurent de se faire un point d'honneur de leur deuil devant ceux qui les voient pleurer. Il en est tout autrement de Marie; elle n'a pas plus tôt appris l'arrivée du Maître, qu'elle court au-devant de lui. Or Jésus n'était pas encore entré dans le bourg, car il marchait lentement, afin qu'on ne crût pas qu'il s'empressait d'aller faire le miracle, et qu'on sût qu'il n'était venu que parce qu'on l'en avait prié. Et c'est là ce que veut insinuer l'évangéliste, quand il dit que Marie se leva aussitôt, ou bien il veut nous apprendre qu'elle accourut ainsi pour prévenir l'arrivée du Maître et ne lui pas donner la peine de venir chez elle. Au reste, elle ne vint pas seule, mais accompagnée des Juifs qui étaient dans sa maison. Marthe fit donc preuve d'une grande prudence en appelant tout bas sa sueur, pour ne pas troubler la compagnie, et en s'abstenant de dire pourquoi elle l'appelait, car si les Juifs l'avaient su, plusieurs d'entre eux se seraient retirés. Mais, croyant qu'elle allait au sépulcre [416] pour pleurer, ils la suivirent tous, et peut-être même cela servit à confirmer la mort de Lazare.
" Et elle se jeta à ses pieds (32) ". Marie était plus fervente que sa sueur; elle ne craignit pas cette foule de peuple qui l'accompagnait, ni le soupçon qu'avaient formé les Juifs sur le pouvoir de Jésus, car plusieurs de ses ennemis disaient : " Ne pouvait-il pas empêcher qu'il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle-né ? " Mais le Maître est présent, c'en est assez pour chasser tous les raisonnements humains : elle n'est attentive qu'à l'honorer et à lui donner publiquement des marques de son amour. Et que dit-elle ? " Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ". Que répond Jésus-Christ?
Il ne lui parle point encore, il ne lui dit même pas ce qu'il avait dit à sa sueur, car il y avait là un grand peuple, et ce n'était point le temps de parler de ces choses. Mais il s'accommode au temps et aux personnes, il s'abaisse, et faisant connaître qu'il a une nature humaine , il pleure un peu, et cependant il diffère d'opérer le miracle. Comme le miracle qu'il fallait faire était grand, et tel que rarement il en avait fait de semblables; comme aussi en le voyant plusieurs allaient croire en lui, de peur que s'il l'eût fait en l'absence du peuple, on n'y crût point, et qu'on n'en retirât aucun profit, le divin Sauveur attire beaucoup de témoins, se proportionnant en cela à la faiblesse de notre nature, pour ne pas perdre cette proie. Et il montre ce qu'il a d'humain, il pleure, il se trouble; en effet, l'affection humaine a coutume d'exciter des larmes. Ensuite, Jésus sentant son âme s'attendrir et les larmes lui venir aux yeux, car ces mots : " Il frémit en son esprit ", marquent ces mouvements intérieurs, il les retint et calma le trouble qui paraissait au dehors, et alors il dit : " Où l'avez-vous mis (34) ? " pour ne pas faire cette demande en pleurant. Mais pourquoi demande-t-il? Parce qu'il ne voulait pas aller au devant de leurs sollicitations, mais au contraire les attendre et les écouter, afin qu'ensuite le miracle fût exempt de tout soupçon. " Ils lui répondirent: Seigneur, venez et voyez. Alors Jésus pleura (35) ".
Remarquez-vous, mes frères, que Jésus n'a encore donné aucun signe de la résurrection qu'il voulait faire, et qu'il semble aller au tombeau, non pour, ressusciter Lazare, mais pour le pleurer? Les Juifs nous le font eux-mêmes connaître par ce qu'ils disent : " Voyez comme il l'aimait (36) ; mais il y en eut " aussi " quelques-uns qui dirent : Ne pouvait-il pas empêcher qu'il ne mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle-né (37)?" Ces Juifs étaient dans le deuil et dans l'affliction, et ils n'avaient point encore réprimé la malice de leur coeur ! Mais, ô Juifs, Jésus-Christ va faire une oeuvre beaucoup plus merveilleuse, car il est bien plus grand et plus admirable de rappeler un mort a la vie, que d'empêcher un homme vivant de mourir et de chasser la mort qui le presse. Ce qui devait donc leur faire admirer sa vertu et sa puissance, est cause qu'ils le calomnient. Mais néanmoins ils. confessent que Jésus-Christ a ouvert les yeux à un aveugle : et au lieu de l'admirer pour ce prodige, ils s'en servent, au contraire, pour lui reprocher de n'avoir pas fait encore cet autre miracle. Ce n'est point seulement en cela que se manifeste leur perversité et la corruption de leur coeur ; c'est encore en ceci qu'avant même que Jésus fût arrivé, et avant qu'il eût rien fait, sans attendre l'événement, sans savoir ce qu'il fera, ils lui adressent des reproches. Ne voyez-vous pas quelle était leur prévention?