Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 11)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Jésus vint donc au sépulcre, et de nouveau il réprime son attendrissement. Pourquoi et dans quel dessein l'évangéliste répète-t-il expressément plusieurs fois que Jésus avait pleuré, et qu'il avait frémi? C'est pour nous apprendre qu'il s'était véritablement revêtu de notre nature.

Comme saint Jean avait beaucoup plus parlé de Jésus-Christ, et en avait dit de plus grandes choses que tous les autres évangélistes, il a fait plusieurs fois remarquer en lui les faiblesses humaines, les infirmités de la nature corporelle. Saint Jean, dans l'histoire de la passion, n'entre pas dans les mêmes détails que les autres évangélistes : il ne dit pas que Jésus fut triste, qu'il tomba en agonie, mais il rapporte, au contraire, qu'il renversa par terre ceux qui étaient venus pour le prendre : ce qu'il a donc omis en cet endroit, il le supplée ici, en racontant qu'il pleura, qu'il se troubla, qu'il frémit. En effet, lorsque saint Jean parle de la mort de Jésus-Christ, il se sert de, ces termes : " J'ai le pouvoir de quitter la vie " (Jean, X, 13); rien ici qui se ressente de la faiblesse de notre nature. Mais les autres évangélistes, voulant prouver et faire connaître la vérité de l'incarnation, se sont particulièrement attachés à rapporter tout ce qu'il y a eu d'humain dans la passion du Sauveur : saint Matthieu prouve son incarnation, son humanité par l'agonie, par le trouble, par la sueur : et ici saint Jean, par la tristesse, par les larmes. Si Jésus-Christ n'eût pas été de notre nature, il ne se serait pas senti plusieurs fois ému, troublé, dans la tristesse, dans la douleur.

Mais que répond Jésus aux reproches que lui font les Juifs?

Il ne se justifie point sur leur accusation - et qu'était-il besoin de réfuter par des paroles ceux que dans un moment il allait plus sûrement, et avec moins de peine, convaincre de calomnie par ses œuvres ? " Mais il leur dit : Otez la pierre (39) ". Pourquoi, avant d'arriver au tombeau, Jésus n'appela-t-il pas Lazare, et ne lui commanda-t-il pas de se lever et d'en sortir? Ou même, pourquoi ne le ressuscita-t-il pas, lorsque la pierre était encore sur le tombeau? Celui qui, par sa veule parole, pouvait donner à un mort la vie et le mouvement, pouvait bien aussi, à plus forte raison, par cette même parole, ôter la pierre de son tombeau ; celui qui, par sa parole, fit marcher, un homme qui avait les pieds et les mains liés de bandes , pouvait aussi beaucoup plus facilement, par la même vertu, remuer une pierre? Même absent et éloigné il pouvait faire toutes ces choses , pourquoi donc ne les a-t-il lias faites? Il ne les a pas faites, afin de rendre les Juifs témoins du miracle : il ne les a pas faites, de peur qu'ils ne dissent ce qu'ils avaient dit de l'aveugle : " C'est lui, ce n'est pas lui ". Car ces mains liées et leur propre présence auprès du sépulcre, suffisaient pour établir que celui qui ressuscitait était Lazare lui-même.

C'est pourquoi, si les Juifs n'étaient pas venus au sépulcre, ils auraient cru voir ou un fantôme, ou un autre homme, et non Lazare lui-même. Mais maintenant qu'ils sont venus, qu'ils ont eux-mêmes ôté la pierre, que par l'ordre de Jésus ils ont délié les bandes dont Lazare était lié, que ces amis qui l'ont tiré du tombeau, l'ont reconnu à ces bandes, que ses sueurs ont été présentes, qu'une d'elles a dit : " Il sent déjà mauvais, car il y a déjà quatre jours qu'il est là (39) " ; maintenant, dis-je, toutes ces choses sont plus que suffisantes pour les forcer, malgré eux, à rendre témoignage du miracle. Voilà pourquoi Jésus leur commande d'ôter la pierre, par où il leur fait voir qu'il va ressusciter Lazare : voilà aussi pourquoi il demande: " Où l'avez-vous mis? " Il le demande, afin que ceux qui avaient dit : " Venez et voyez " ; et qui avaient conduit Jésus au sépulcre, ne puissent pas dire que c'est un autre qui a été ressuscité :

il le demande, afin que la voix et les mains rendent témoignage; la voix, en disant : " Venez et " voyez "; les mains, en ôtant la pierre et en déliant les bandes. Il le demande, afin que la vue et l'ouïe portent aussi leur témoignage celle-ci pour avoir entendu la voix, l'autre pour avoir vu Lazare sortir du tombeau; et encore : l'odorat est un témoin, il a senti la mauvaise odeur : " Il sent déjà mauvais ", a-t-on dit, " car il y a quatre jours qu'il est là ".

J'ai donc eu raison de dire que Marthe n'avait pas compris cette parole de Jésus-Christ " Quand il serait mort, il vivra ". Faites attention à ce qu'elle répond maintenant : elle parle comme s'il était impossible de faire cette résurrection, parce qu'il y a longtemps que le corps, est dans le tombeau. C'était en effet une chose bien surprenante que de ressusciter un cadavre enterré depuis quatre jours et corrompu. Mais observons ici que Jésus, quand il a parlé à ses disciples, a dit : " Afin que le Fils de Dieu soit glorifié ", parlant de lui-même, mais qu'à la femme il dit : " Vous verrez la gloire de Dieu ", parlant du Père. Remarquez-vous, mes frères, que la différence des auditeurs est la cause de cette différence que vous voyez dans le langage? Jésus, adressant la parole à Marthe, liai rappelle ce qu'il lui a dit; comme s'il la reprenait de l'avoir oublié; ou bien, ne voulant pas jeter dans le trouble et dans la frayeur ceux qui étaient présents, il lui dit doucement : " Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu (40) ? "

3. La foi est donc un grand bien : oui, certes, la foi est un grand bien et la source de beaucoup de biens : c'est par elle que les hommes peuvent faire les œuvres de Dieu en son nom. " Si vous avez la foi ", dit Jésus-Christ, " vous direz à cette montagne : Transporte-toi d'ici, et elle se transportera " (Marc, XVII, 19); et encore : " Celui qui croit en moi, fera lui-même les oeuvres que je fais, et en fera encore de plus grandes ". (Jean XIV, 12.) Quelles sont ces plus grandes œuvres ? Celles [418] que les disciples ont faites dans la suite. L'ombre de Pierre a rendu la vie à un mort. Et c'est par là que la puissance de Jésus-Christ éclatait davantage. Car i1 n'était ni si admirable, ni sil étonnant, qu'étant en vie, il fît des miracles, que de voir ses disciples, après sa mort, en faite de plus grands en son nom; c'était là en effet une preuve incontestable de sa résurrection. Si Jésus ressuscité s'était fait voir à vous; on n'aurait pas si bien cru à sa résurrection, on aurait pu dire : c'est un fantôme. Mais celui qui, après sa mort, voyait son nom seul opérer de beaucoup plus grands miracles que lorsqu'il vivait et demeurait parmi l'es hommes, ne pouvait refuser de croire, s'il n'était complètement fou.

La foi est donc un grand bien; mais c'est la foi qui part d'un coeur fervent, plein, d'amour et d'ardeur. La foi nous fait philosophes et montre que nous le sommes ; elle nous découvre la bassesse de la nature humaine, et, rejetant tous les vains raisonnements, elle s'élève aux choses du ciel et les, contemple, ou plutôt; ce que la sagesse humaine ne peut comprendre, elle le comprend aisément et le met en pratique. Attachons-nous y donc, à cette foi, et ne confions point notre salut à des raisonnements: Dites-moi, je vous, prie, pourquoi les gentils n'ont rien, pu comprendre? N'étaient-ils pas remplis de toutes les connaissances de la sagesse humaine? Pourquoi n'ont-ils pas pu surpasser des pêcheurs, des faiseurs de tentes, des hommes sans intelligence? N'est-ce pas parce qu'ils s'appuyaient uniquement sur leurs propres lumières, parce qu'ils voulaient tout tirer de leur, faible raison; et, qu'au contraire ceux-ci laissaient tout à là foi, et ne voulaient être, éclairés que de sa lumière? Voilà pourquoi-les . apôtres ont de beaucoup surpassé les Platon, les Pythagore, et tant d'autres rêveurs voilà pourquoi ils ont surpassé les astrologues, les mathématiciens, les géomètres, les arithméticiens et tous les autres savants, de quelque science qu'ils fussent ornés, de toute la distance, qui existe entre des philosophes dignes de ce nom et des hommes privés du sens commun: Remarquez, en effet, que les apôtres ont enseigné que l'âme est immortelle, et que non-seulement ils en ont fait connaître l'immortalité, mais encore qu'ils l'ont persuadée. Mais

1. Que nous sommes philosophes, c'est-à-dire, que nous sommes véritablement chrétiens : Que nous suivons les, principes et les lumières de l'Evangile, de la sagesse, de la droite raison, etc. les philosophes n'ont pas connu d'abord ce que c'est que l'âme, et après qu'ils en eurent découvert l'existence et l'eurent distinguée, du corps, ils se sont divisés entre eux; les uns disant qu'elle est incorporelle, les autres qu'elle est corporelle, et qu'elle se dissout et périt avec le corps : les philosophes ont dit encore que le ciel est animé, et qu'il est un Dieu ; -mais les pêcheurs ont enseigné que Dieu a créé le ciel, et l'ont persuadé aux hommes. Au reste, que les gentils donnent, tout su raisonnement, il n'est rien en cela qui nous doive surprendre; maïs que ceux qui paraissent faire profession de la foi, ne soient au fond que des hommes animaux, c'est ce qui est .véritablement digne de nos larmes. Voilà pourquoi ils sont également tombés dans l'erreur; les uns soutiennent, qu'ils connaissent Dieu aussi bien qu'il se connaît lui-même; ce que les païens mêmes n'ont jamais osé dire les autres, que Dieu ne peut engendrer ni produire sans passion; n'attribuant à Dieu rien de plus qu'aux hommes : d'autres enseignent que les bonnes moeurs, qu'une conduite irréprochable, ne servent à rien; mais le temps ne me permet pas de réfuter ces extravagances.

4. Jésus-Christ et saint Paul déclarent, et ont très-grand soin de faire entendre que la foi, quelque sainte et orthodoxe qu'elle soit, n'est d'aucune utilité, si la vie est impure. Jésus-Christ le déclare, par ces paroles : " Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas tous dans le royaume des cieux ". (Matth. 21.) Et encore : "Plusieurs me diront en ce jour-la : Seigneur, Seigneur, n'avons nous pas prophétisé en votre nom ? Et alors je leur dirai hautement : Je ne vous ai jamais connus : Retirez-vous de moi, vous qui, faites des œuvres d’iniquité ". (Ibid. 22, 23.) Car ceux qui ne veillent point sur eux-mêmes, tombent facilement dans le péché, quand bien même ils auraient, une foi pure et saine. Et saint Paul le marque dans son Epître aux Hébreux, par cet avis qu'il leur donne : " Tâchez ", dit-il, " d'avoir la .paix avec tout le monde ", et de vivre dans "la sainteté, sans laquelle, nul ne verra Dieu". (Héb. XII,14.) L'apôtre appelle sainteté la chasteté, voulant que chacun se contente de sa femme, et qu'il n'en aille point chercher d'autre. Celui qui ne se contente pas de sa femme, ne peut se [419] sauver; il se perd, quand bien même il ferait une infinité de bonnes oeuvres, parce qu'il est impossible que le fornicateur entre dans le royaume des cieux; et, que dis-je, le fornicateur t ce n'est plus là une fornication, mais c'est un adultère. Comme la femme qui est liée avec un homme, si elle en connaît un autre, commet un adultère : de même l'homme qui est lié avec une femme, s'il s'approche d'une autre , est adultère. Or, l’adultère ne sera point héritier du royaume des cieux, mais il tombera dans l'enfer. Ecoulez ce que dit Jésus-Christ : " Il tombera là où lever qui les ronge ne meurt point, et où le feu ne s'éteint point ". (Marc, IX, 45.)

En effet, point de pardon pour celui qui, ayant la consolation d'avoir une femme, assouvit sa concupiscence sur une autre; car c’est véritablement là du libertinage. Que si bien des fidèles, afin de se livrer au jeûne et à l'oraison, s'abstiennent de leur femme (I Cor.

VII, 5), celui qui, ne se contentant pas de la sienne, en prend une autre, quel feu ne se prépare-t-il pas? S'il n'est point permis à celui qui a renvoyé et répudié sa femme, de s'approcher d'une autre (Matth. V, 32) " (car c'est là un adultère) ", quel crime me commet pas celui qui, gardant sa femme, en prend, une autre? Ne négligez donc rien, tous tant que vous êtes, pour bannir, ce vice de votre âme, arrachez-le jusqu'à la racine: Celui qui tombe dans un tel désordre, se fait plus de tort qu'il n'en fait à sa femme. Ce péché est si grand et si indigne dé pardon, que Dieu punit la femme qui se sépare de son mari malgré lui, quoiqu'il soit idolâtre; et qu'au contraire il ne punit point celle qui se sépare d'un mari adultère. Voyez-vous bien toute l'énormité de ce mal? Saint Paul dit: " Si une femme fidèle a un mari qui soit infidèle, et qu'il consente ode demeurer avec elle, qu'elle ne se sépare point d'avec lui ". (I Cor. VII, 13.) Mais Jésus-Christ parle autrement de la femme adultère; et qu'en dit-il? " Quiconque aura quitté sa femme, si ce n'est en cas d'adultère, la fait devenir adultère ".

(Matth. V, 32.) Si le mariage de deux corps n'en fait qu'un seul (Matth. XIX, 5), de là il s'ensuit que celui qui se joint à une prostituée, est un même corps avec elle. (I Cor. VI, 16.) Comment donc une femme vertueuse et modeste, qui est un membre de Jésus-Christ, permettra-t-elle à un mari adultère de s'approcher d'elle? Comment s'unira-t-elle à un membre de prostituée? Observez, mes frères, combien ceci est étonnant : la femme fidèle qui demeure avec un mari infidèle ne devient point impure, car l'apôtre dit : " Le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle ".

(I Cor. VII, 44.) Il ne parle pas de même de la femme prostituée , mais il dit : " Arracherai-je donc à Jésus-Christ ses propres membres, pour les faire devenir les membres d'une prostituée? " (I Cor. VI, 15.) En effet, qu'un mari infidèle habite avec la femme fidèle , la sainteté demeure et ne se perd point; mais la cohabitation avec l'adultère la détruit : donc, l'adultère est un très-grand mal, et un mal qui procure un supplice éternel. Dans cette vie même il vous attire des maux sans nombre, il vous fait mener une vie misérable, qui ne diffère point de celle de ces malheureux qui sont condamnés au supplice, lorsque, pour commettre le crime, vous tentez d'entrer furtivement dans une maison étrangère, et que, hommes libres ou esclaves, tout le monde vous est suspect. C'est pourquoi je vous conjure, mes frères, l'appliquer tous vos soins à vous délivrer de cette affreuse maladie. Si vous ne le faites pas, n'ayez point la témérité d'entrer dans le temple du Seigneur. Il ne faut pas que les brebis galeuses et malades se mêlent parmi celles qui sont saines et vigoureuses, mais il faut qu'elles soient séparées du troupeau jusqu'à' leur guérison. Nous sommes les membres de Jésus-Christ, ne devenons point les membres, d'une prostituée. Ce lieu n'est point une maison de prostitution, c'est l'Eglise : si vous êtes les membres d'une prostituée, n'y venez point pour ne pas déshonorer le lieu saint. Quand même il n'y aurait point d'enfer, point de supplice : après ce mutuel consentement que vous vous êtes solennellement donné, après que le flambeau nuptial a été allumé, après que vous avez contracté un légitime mariage, vécu ensemble, donné le jour à des enfants, comment oserez-vous vous joindre à une autre femme? comment n'avez-vous pas horreur de ce crime, comment n'en rougissez-vous pas? Ignorez-vous que ceux .qui, après la mort de leur femme, en épousent une, autre, sont blâmés de bien des gens, quoiqu'il n'y ait ni peine ni punition attachée aux secondes noces? Et vous, du vivant de votre femme,, vous en prenez une autre : quelle n'est pas votre incontinence ! Apprenez ce [420] que dit l'Ecriture des libertins de cette espèce : " Le ver qui les ronge ne mourra point, et le feu qui les brûle ne s'éteindra point ". (Marc, IX, 45.) Que ces menaces vous remplissent d'effroi, craignez ce lieu de tourments. La volupté que vous ressentez maintenant n'est pas aussi grande que sera grand le supplice auquel vous serez condamnés. Mais Dieu vous garde de vous exposer à un pareil malheur ! que plutôt il nous fasse la miséricorde d'embrasser la piété et la sainteté, afin que nous puissions voir Jésus-Christ, et jouir des biens qu'il nous a promis. Fasse le ciel que nous les obtenions tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, et au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXIV.

MAIS JéSUS, LEVANT LES YEUX EN HAUT, DIT CES PAROLES : MON PèRE, JE VOUS RENDS GRACES DE CE QUE VOUS M'AVEZ EXAUCé. — POUR MOI, JE SAVAIS QUE VOUS M'EXAUCEZ TOUJOURS : MAIS JE DIS CECI POUR CE PEUPLE QUI M'ENVIRONNE, ETC. (VERS. 41, 42, JUSQU'AU VERS. 48.)

ANALYSE. 1. C'est par condescendance pour la faiblesse de ses auditeurs et pour mieux ménager leur salut que Jésus-Christ ne parle pas toujours en Dieu. — Le saint Docteur prouve, contre les Anoméens et les Ariens, que le Père et le Fils sont de même substance.

2. Les paroles que Jésus-Christ adresse à son Père avant que de ressusciter Lazare, bien qu'appropriées à la faiblesse des assistants, prouvent cependant son égalité avec le Père.

3. L'orateur continue de faire ressortir l'autorité avec laquelle Jésus-Christ opère ses miracles. — Dépit des pharisiens à la nouvelle de la résurrection de Lazare. — Ils forment le dessein de faire mourir l'Auteur de la vie.

4. Contre l'envie : description des maux qu'elle produit. — Pleurer ceux qui ne profitent pas des bons conseils : pleurer plutôt le mal que se font les méchants, que celui qu'ils nous font. — Répandre non des larmes humaines, mais des larmes prises des Ecritures : pleurer comme les prophètes ont pleuré. — Qui sont ceux qu'on doit véritablement pleurer.

1. Ce que j'ai souvent dit, je le dirai maintenant encore: Jésus-Christ n'a point tant en vue sa dignité que notre salut, et il ne s'attache point à dire quelque chose de grand et d'élevé, mais ce qui peut nous attirer à lui. Voilà pourquoi il dit peu de choses relevées et sublimes, encore les dit-il d'une manière un peu obscure : et souvent il mêle dans son discours des choses basses et grossières. La raison pour laquelle il use souvent de telles expressions, la voici: c'est parce qu'elles gagnaient et attiraient plus ses auditeurs. Il ne parle pas toujours de même, de peur de faire tort à ceux qui devaient croire dans la suite ; mais souvent aussi il emploie ce langage, pour ne pas offenser ceux qui étaient présents à ses discours. Car ceux qui se sont défaits de ces bas sentiments où les tenaient leurs préjugés n'ont besoin que de la lumière d'un seul dogme sublime pour tout comprendre; mais ceux dont l'esprit n'avait point cessé de ramper à terre, ne se seraient sûrement point approchés de Jésus, s'ils n'avaient fréquemment écouté des discours simples et grossiers. Et néanmoins, après avoir entendu tant et de si grandes choses, au lieu de lui rester fidèles, ils le lapident, ils le persécutent, ils cherchent à le faire mourir et l'appellent blasphémateur. Se prétend-il égal à Dieu? ils disent: " Il blasphème" (Marc, II, 7); quand il dit: " Vos péchés vous [421] seront remis ", ils l'appellent possédé du démon (Matth. IX, 2) ; et de même, lorsqu'il dit: Celui qui écoute ma parole ne mourra point; quand il parle en ces termes: " Mon Père est en moi, et moi dans mon Père " (Jean, X, 28), ils le délaissent; ils se choquent et s'offensent encore lorsqu'il dit " qu'il est descendu du ciel ". (Id. VI, 38.) Si donc les Juifs ne pouvaient souffrir ces paroles , quoique le Sauveur les eût rarement dans sa bouche , certainement ils auraient eu bien de la peine à l'écouter, s'il leur eût toujours dit des choses élevées et sublimes.

Lors donc que Jésus-Christ use de ces expressions: " Je dis ce que mon Père m'a enseigné " (Jean, VIII, 28) ; et: " Je ne suis pas venu de moi-même " (Id. VII, 28) : alors les Juifs croient, comme le déclare ouvertement l'évangéliste, en disant:

" Lorsque Jésus disait " ces choses, plusieurs crurent en lui ". (Jean, VIII, 30.) Or, si les paroles basses et grossières attiraient à la foi ; si, au contraire, celles qui étaient sublimes et relevées en éloignaient; ne serait-il pas d'une extrême folie de ne pas croire que Jésus ne se servait de ces expressions basses que pour s'accommoder à la portée de ses auditeurs ? Et cela est si vrai , qu'en une autre occasion le Sauveur , qui voulait dire quelque chose de grand, garda le silence, et qu'en expliquant la raison , il dit : " Afin que nous ne les scandalisions point, allez-vous-en à la mer, et jetez votre ligne ". (Matth. XVII, 26.) Voilà ce qu'il fait encore ici ; car, après avoir dit : " Je savais que vous m'exaucez toujours " , il a ajouté: " Mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croyent ". Est-ce de notre fonds, est-ce en vertu d'une conjecture purement humaine , que nous parlions tout à l'heure? Ainsi, quand celui qui ne veut pas se persuader, sur la foi des textes, que les Juifs s'offensaient de paroles élevées, entend ensuite Jésus-Christ dire lui-même qu'il s'est servi d'expressions basses et grossières afin de ne les pas scandaliser (Jean , XII , 28) , peut-il en douter encore, peut-il penser que Jésus parlait ainsi naturellement, et non par condescendance? C'est encore pour cette même raison qu'une voix s'étant fait entendre du ciel , Jésus dit : " Ce n'est pas pour moi que cette voix est venue, mais pour vous ". (Ibid. 30.) Mais il est permis à un grand de dire modestement de soi bien des choses, et, au contraire, on ne supportera pas qu'un homme du commun et de basse naissance dise de soi rien de grand et d'élevé. Revenons à ces sortes d'expressions basses et grossières;

le Sauveur s'en est servi, non par nécessité, mais par une sage condescendance,afin de se proportionner à la pontée et à la faiblesse de ses auditeurs, ou plutôt afin de les porter à l'humilité, de leur faire connaître qu'il s'est véritablement revêtu de la chair, de leur apprendre qu'il ne faut jamais rien dire de grand sur son propre compte; et encore parce qu'ils le regardaient comme contraire à Dieu, qu'ils pensaient qu'il détruisait la loi, enfin parce qu'ils étaient animés d'envie et de jalousie contre lui, et qu'ils le haïssaient, attendu qu'il se disait égal à Dieu : mais un homme vulgaire ne peut avoir aucune juste raison de parler de soi en de grands termes, et, s'il l'ose faire, on ne doit l'imputer qu'à son insolence, à son impudence, et à une effronterie impardonnable.

Pourquoi donc Jésus-Christ, qui est engendré de cette ineffable et incomparable substance " du Père ", parle-t-il de soi si modestement et si humblement? C'est, et pour les raisons que nous venons de dire, et pour qu'on ne le crût pas non engendré. Il semble même que saint Paul ait eu cette crainte, et que c'est pour cela qu'ayant dit : " Tout lui est assujetti ", il a aussitôt ajouté : " Il en faut excepter celui qui lui a assujetti toutes choses ". (I Cor. XV, 27.) En effet, ce serait une impiété de concevoir seulement une telle pensée : si Jésus-Christ était moins grand que le Père, et d'une autre substance, n'aurait-il pas fait toutes choses, pour qu'on ne le crût pas égal et de la même substance; mais nous voyons maintenant qu'il fait tout le contraire, puisqu'il dit : " Si je ne fais pas les couvres de mon Père, ne me croyez pas ". (Jean X, 37.) Et encore, lorsqu'il dit : " Mon Père est en moi, et moi dans mon Père " (Ibid. 38), il nous insinue et nous déclare qu'il est égal au Père. Or, il aurait fallu que Jésus-Christ combattît avec force et détruisît cette opinion d'égalité, s'il avait été moins grand que le Père, et qu'il ne dît point: " Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi " ; et : " Nous sommes une même chose "; ou : " Celui qui me voit, voit " mon " Père ". (Jean, XIV, 9.) Car quand il parlait de la vertu qui était en lui, il disait : " Mon Père et moi, nous sommes [422] une même chose ". (Id. X, 30.) Quand il ,parlait de son pouvoir, il disait: " Car comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît " (id. V, 21) : ce qu'il n'aurait pu faire, s'il eût été d'une autre substance. Et quand il l'aurait pu faire, il n'aurait pas dû le dire, de peur que les Juifs ne soupçonnassent et ne crussent que c'était une seule et même substance. Si, de peur qu'ils ne pensent et ne soupçonnent qu'il est contraire à Dieu, il dit même souvent des choses qui sont au-dessous de lui, et qui ne conviennent point à sa nature, à plus forte raison aurait-il dû le faire alors, et dans ces occasions. Mais à présent ces paroles qu'il dit : " Afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père " (Jean, V, 23) ; et: " Les oeuvres que le Père fait, je les fais aussi comme lui " (Ibid. 19) ; et encore : Qu'il est la résurrection, et la vie, et la lumière du monde, sont des paroles qui le montrent égal au Père, et qui confirment le soupçon .et l'opinion des Juifs. Ne volez-vous pas de quelle manière il se justifie, quand on l'accuse de détruire la loi, et comment, au contraire, l'opinion de l'égalité avec le Père, non-seulement il ne la combat point et ne la détruit pas, mais la confirme? Ainsi,.lorsque les Juifs lui disaient : " Vous blasphémez, parce que vous vous faites Dieu", il prouve et il établit par l'égalité de ses couvres qu'il est Dieu.

2. Eh quoi ! qu'ai-je dit? Le Fils s'est servi d'expressions basses et grossières; mais le Père, qui n'a point pris notre chair, s'en est servi lui-même. Il a permis qu'on lui fit dire bien des choses basses, pour le salut de ceux qui les entendraient. Cette parole : " Adam, où êtes vous? " (Gen. III, 9.) Et celles-ci : "

Pour voir si leurs oeuvres égalent le cri qui est venu jusqu'à moi " (Id. XVIII, 21) ; et : " Je connais maintenant que vous craignez Dieu " (Id. XXII, 12) ; et encore : " Pour voir s'ils écouteront et s'ils comprendront " (Ezéch. III, 11); et derechef : " Qui leur donnera un tel esprit?" (Deut. V, 29.) Et : " Entre tous les dieux, il n'y en a point, Seigneur, qui vous soit semblable ". (Ps. LXXXV, 7.) Et plusieurs autres que vous pouvez ramasser dans l'Ancien Testament, vous les trouverez toutes, sans doute, indignes de la majesté de Dieu. .Et encore le Seigneur, parlant d'Achab, dit : " Qui séduira Achab? " Et aussi que Dieu fasse comparaison de soi avec les dieux des gentils, et se préfère toujours à eux; toutes ces choses, toutes ces comparaisons et ces expressions sont indignes de Dieu; mais par une autre raison elles sont dignes de lui. Et voici cette raison : Dieu est si bon et si miséricordieux, que pour notre salut il méprise les paroles qui conviennent à sa dignité. Qu'un Dieu se soit fait homme, qu'il ait pris la forme de serviteur, qu'il parle dans des termes si bas, qu'il soit pauvrement vêtu, tout cela, à n'envisager que sa majesté, est indigne de lui; mais si l'on considère les richesses ineffables de sa bonté, toutes ces choses sont dignes de lui.

Voici une autre raison, qui a porté encore Jésus-Christ à user de ces expressions basses et grossières. Quelle est-elle? C'est que, à la vérité, les Juifs connaissaient et confessaient bien le Père, mais qu'ils ne le connaissaient pas lui-même. Voilà pourquoi il cite souvent le témoignage du Père qui était universellement connu, et il s'en autorise, comme s'il n'eût point été lui-même digne de foi, non par insuffisance, mais pour condescendre à l'imbécillité et à la faiblesse de ses auditeurs. Voilà pourquoi il prie, et il dit : " Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé ". (Jean, V, 21.) Car s'il donne la vie à qui il lui plaît, et s'il la donne de même que le Père, pourquoi prie-t-il? Mais il est temps de reprendre notre sujet. Ils ôtèrent donc la pierre du tombeau, où le mort était enseveli. " Et Jésus levant les yeux " en haut, dit ces paroles : Mon Père, je vous " rends grâces de ce que vous m'avez exaucé. " Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours : mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé ". Interrogeons maintenant un de ces hérétiques que vous connaissez bien, demandons-lui si Jésus-Christ a ressuscité ce mort pour en avoir obtenu la grâce par ses prières? Il répondra : Oui. Mais si cela est, lui répliquerons-nous, comment donc a-t-il opéré les autres miracles sans prier auparavant; comme lorsqu'il dit: "Sors de cet enfant, je te le commande " (Marc, II, 24); et : " Je le veux, soyez guéri " (Marc, I, 41); et : " Emportez votre lit " (Jean, V, 8); et : " Vos péchés vous seront remis " (Matth. IX, 2).; et lorsque, parlant à la mer, il dit "Tais-toi, calme-toi?" (Marc, IV,11, 39.) Si [423] Jésus-Christ opère par la vertu des prières, qu'a-t-il de plus que les apôtres? Mais les apôtres eux-mêmes ne faisaient pas tons les miracles par la prière, souvent ils se servaient du nom de Jésus sans faire aucune autre prière. Or, si le seul nom de Jésus a eu tant de vertu et de puissance, comment peut-on dire qu'il ait eu lui-même besoin de prier? S'il avait été dans cette nécessité, certainement son nom n'aurait point eu un si grand pouvoir. Lorsqu'il a formé l'homme, de quelles prières a-t-il eu besoin? Dans cette création ne voit-on pas une grande et parfaite égalité entre le Père et 1e Fils? " Faisons l'homme ", dit-il. Or, qu'y aurait-il de plus faible que Jésus-Christ, s'il avait été dans la nécessité de prier?

Mais examinons quelle est cette prière qu'il fait: " Mou Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé ". Qui a jamais prié de cette manière? Il commence par dire : " Je vous rends grâces ", faisant voir qu'il n'a point besoin de prier. " Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours ". Jésus-Christ a dit cela, non pour marquer qu'il ne pouvait pas lui seul faire le miracle, mais pour faire connaître que la volonté du Père et la sienne ne sont qu'une seule et même volonté. Pourquoi a-t-il usé de cette forme de prière? Ne m'écoutez point, écoutez-le lui-même, il va ,vous l'apprendre : C'est, dit-il, " pour ce euple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé ". Le Sauveur n'a point dit : Afin qu'ils connaissent que je suis moins grand que vous, que j'ai besoin de la grâce d'en-haut, et que je ne puis opérer le miracle, sans faire précéder la prière, mais " que c'est vous qui m'avez envoyé ". Car cette prière signifie tout cela, si on la prend dans le sens simple et naturel qu'elle exprime. Jésus n'a point dit : Vous, m'avez envoyé faible et impuissant, tel qu'un serviteur qui ne peut rien faire de lui-même : mais sans faire mention d'aucune de ces choses, de peur toutefois que vous n'en soupçonniez quelqu'une, il produit la véritable raison qu'il a eu de prier. C'est, dit-il, afin qu'ils ne me croient pas contraire à Dieu, qu'ils ne disent pas : Il n'est point envoyé de Dieu; afin de leur faire voir que l'oeuvre que je fais est conforme à votre volonté; c'est comme s'il disait : Si j'étais contraire à Dieu, je n'aurais pu opérer ce miracle. Au reste : " Vous m'avez écouté ", c'est une de ces paroles que l'on dit entre amis et égaux. "Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours "; c'est-à-dire, pour accomplir nia volonté, je n'ai pas besoin de prier, mais je le dis afin de les persuader que dans, vous et dans, moi il n'y a qu'une seule volonté. Pourquoi donc priez-vous? C'est par considération pour ceux qui sont faibles et grossiers.

" Ayant dit ces choses, il cria à haute voix (43) ". Pourquoi n'a-t-il pas dit : Au nom de mon Père, sortez ? Pourquoi n'a-t-il pas dit : Mon Père, ressuscitez-le? Mais il omet toutes ces choses, et lors même, qu'il prend la posture d'un homme qui prie, il montre sa puissance par l'oeuvre même, qu'il fait. Il était de la sagesse du divin Sauveur de faire connaître son, humilité par ses paroles, et sa puissance par ses oeuvres En un mot, comme les Juifs ne lui pouvaient faire aucun autre reproche , que de n'être point envoyé de Dieu, comme aussi ils se servaient de cette accusation pour abuser et. tromper le peuplé; Jésus-Christ leur prouve très-clairement par ses paroles qu'il est envoyé de Dieu, et de la manière que le demandait leur faiblesse. Il pouvait leur montrer d'une autre façon, et sans déroger, cette conformité de volontés : mais le peuple n'aurait pu atteindre à cette considération, elle était au-dessus de sa portée.

Jésus a dit : " Lazare, sortez dehors ". Et c'est là l'accomplissement de ce qu'il avait dit " L'heure vient, où les morts entendront la voix, du Fils de Dieu; et que ceux qui l'entendront, vivront ". (Jean, V, 25.) Car, afin que vous ne croyiez pas qu'il a reçu d'un autre la vertu et la puissance de ressusciter les morts, il vous a prédit auparavant qu'il les ressusciterait, et maintenant il le prouve par le fait. Il n'a point dit : Levez-vous; mais : " Sortez dehors ", parlant au mort comme s'il était vivant.

3. Est-il rien d'égal à cette puissance? S'il n'a pas fait ce miracle par sa propre vertu, qu'a-t-il au-dessus des apôtres qui disent " Pourquoi avez-vous les yeux sur nous, comme si nous avions fait marcher ce boiteux par notre puissance, ou par notre piété? " (Act. III, 12.) Si Jésus n'a pas fait le miracle par sa propre vertu, pourquoi, après l'avoir fait, n'a-t-il pas dit ce que les apôtres disaient d'eux-mêmes? Si ce n'est point par sa propre vertu que Jésus a fait cette oeuvre, sûrement les apôtres ont mieux pratiqué la vraie philosophie ou l'humilité que Jésus-Christ même, [424] puisqu'ils ont rejeté et fui la gloire. Et encore en une autre occasion les apôtres disent: " Mes amis, que voulez-vous faire? Nous ne sommes que des hommes non plus que vous".(Act. XIV, 14.) N'est-ce pas parce qu'ils ne faisaient rien par eux-mêmes, que pour le persuader de même au peuple, les apôtres ont dit toutes ces choses? et Jésus-Christ, s'il avait eu ce sentiment de soi, n'aurait-il pas parlé de même, n'aurait-il pas, comme eux, détourné cette opinion et fait connaître au peuple son erreur, j'entends, s'il n'avait pas opéré par sa propre autorité ? Et qui oserait dire le contraire? Cependant il parle tout autrement, il dit : " Je dis ceci pour le peuple qui m'environne, afin qu'ils croient " : donc, s'ils avaient cru il n'eût point été besoin de prières. Mais s'il n'était pas indigne de lui de prier, pourquoi en rejette-t-il la cause sur eux? pourquoi n'a-t-il pas dit : Afin qu'ils croient que je ne suis point égal à vous?

Il fallait, en effet, qu'il en vînt là pour détruire cette opinion.

Lorsque les Juifs ont seulement eu la pensée qu'il détruisait la loi, Jésus-Christ, avant même qu'ils en parlent, leur découvre leur pensée et le sentiment de leur coeur, et leur dit : " Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi " (Matth. V,17); mais au sujet de l'égalité il fait tout le contraire, il en confirme l'opinion. Et qu'était-il besoin de détours et de paroles ambiguës et énigmatiques? Il lui suffisait de dire : Je ne suis point égal à Dieu, et de résoudre la question. Quoi donc? N'a-t-il pas dit, repartirez-vous : a Je ne fais point ma " volonté? " Mais ce que vous alléguez là, il l'a dit par une sorte de déguisement, et à cause de la faiblesse dé ses auditeurs, et aussi pour la même raison qu'il a prié. Mais que veulent dire ces paroles : " De ce que vous m'avez exaucé? " Elles signifient : Il n'y a rien de contraire entre vous et moi. Comme donc ce mot : " Vous m'avez exaucé ", ne signifie pas qu'il n'eut point le pouvoir d'opérer la résurrection de Lazare (car, si telle en était la signification, il n'y aurait pas seulement eu en lui une impuissance, mais encore une ignorance, puisqu'avant sa prière il n'aurait pas su si Dieu devait l'exaucer; mais s'il l'ignorait, comment a-t-il pu dire : " Je vais le ressusciter? " (Jean, XI, 11.) Et il n'a point dit : Je vais prier mon père de le ressusciter); comme, dis-je, cette parole : " Vous m'avez exaucé ", est une marque, non de faiblesse et d'impuissance, mais de concorde et d'union; de même celle-ci : " Vous m'exaucez toujours ", n'a point d'autre signification. Et c'est là ce qu'il faut dire, ou que Jésus-Christ a dit ces choses pour répondre à l'opinion des Juifs. Or, s'il n'y avait en Jésus-Christ ni ignorance ni impuissance, il est visible qu'il ne s'est servi de ces expressions basses qu'afin que par l'hyperbole même vous croyiez, et vous soyiez forcé d'avouer qu'en disant ces choses, Jésus-Christ n'a point parlé selon sa nature et sa dignité, mais pour s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs.

Que répliquent donc les ennemis de la vérité? Que ces paroles: " Vous m'avez exaucé", Jésus-Christ ne les a point dites pour se proportionner à la faiblesse de ses auditeurs, mais pour faire connaître son excellence et sa supériorité sur les autres créatures. Mais ce n'était point là montrer cette supériorité, cette excellence, c'était, au contraire, agir d'une manière très-basse, et faire voir qu'il n'avait rien de plus que les autres hommes. Car prier, cela n'est point d'un Dieu, ni de celui qui est assis sur le même trône. Et ne voyez-vous pas que Jésus n'en vient là et ne s'abaisse jusqu'à ce point qu'à cause de leur incrédulité?

Reconnaissez du moins que le fait même est la preuve et une parfaite démonstration de son autorité. Jésus a appelé le mort, et le mort est sorti du tombeau, ayant les pieds et les mains liés de bandes. Mais de peur qu'on ne prît cela pour une illusion, et qu'on ne regardât Lazare comme un fantôme (en effet, sortir d'un tombeau, ayant les mains et les pieds liés, ce n'était pas une chose moins étonnante que de ressusciter), il ordonna de le délier, afin que ceux qui le touchaient et s'approchaient de lui, vissent qu'il était véritablement Lazare. Et il dit:

" Laissez-le aller (44) ".

Ne remarquez-vous pas en cela, mes frères, combien Jésus est éloigné du faste? il n'amène point Lazare avec lui, il ne lui ordonne pas de le suivre, il use d'une très-grande modestie, afin qu'on ne l'accuse pas de vanité et d'ostentation. Les uns se contentèrent d'admirer ce miracle, les autres furent rapporter aux pharisiens (46) ce que Jésus venait de faire. A cette nouvelle, quelle est la contenance, quelle est la conduite des pharisiens? Ne croiriez-vous pas qu'ils sont ravis d'admiration et frappés d'étonnement? Non, ils en sont bien éloignés. ils s'assemblent, et pourquoi? Pour [425] délibérer sur les moyens de faire mourir ce Jésus qui vient de ressusciter un mort. O folie ! ils croient pouvoir ôter la vie au vainqueur de la mort, et ils disent entre eux : " Que faisons-nous? Cet homme fait plusieurs miracles (47) ". Jésus, celui dont la divinité leur est prouvée par tant de preuves et de témoignages, ils l'appellent encore un homme ! " Que faisons-nous ? " Croire en lui, l'honorer, l'adorer et ne plus le regarder comme un homme, voilà ce que vous avez à faire. " Si nous le laissons faire, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre maison ". Quel est leur but et leur dessein ? Ils veulent émouvoir le peuple, ils se prétendent en danger d'être soupçonnés de complicité avec un usurpateur.

Si les Romains apprennent que le peuple suit cet homme, ils nous soupçonneront de rébellion, ils viendront, ils ruineront notre ville.

Pourquoi, je vous prie? La doctrine que Jésus enseigne tend-elle au soulèvement ? N'a-t-il pas ordonné de payer le tribut à César ? (Matth. XXII, 21.) Quand on a voulu le faire roi, ne s'est-il pas enfui ? (Jean, VI,15.) Ne vit-il pas d'une manière simple, sans faste, sans maison, sans aucun étalage? Sûrement, ce n'est point la crainte qui les faisait parler de la sorte, c'est l'envie, c'est la jalousie. Mais il leur arriva ce à quoi ils ne s'attendaient point; les Romains ruinèrent et leur ville et leur nation, parce qu'ils avaient fait mourir Jésus-Christ; aussi bien les oeuvres de Jésus-Christ étaient-elles hors de tout soupçon.

En effet, celui qui guérit les malades, qui enseigne la manière de bien vivre, et qui ordonne d'être soumis et obéissant aux puissances, n'est point un homme qui aspire à la tyrannie; au contraire, c'est un homme qui en détourne. Mais notre conjecture n'est point vaine, disent-ils : elle est fondée sur ce qui s'est passé auparavant; mais ceux a qui vous faites allusion avaient semé parmi le peuple cet esprit de révolte: Jésus en était bien éloigné.

Ne voyez-vous pas, mes frères, que tous ces discours étaient faux et artificieux ? Car en quoi Jésus-Christ pouvait-il y donner lieu? Marchait-il accompagné de gardes? Avait-il des chariots à sa suite ? Ne fréquentait-il pas les lieux solitaires et retirés? Mais les Juifs, pour ne paraître point parler de la sorte par une malignité de coeur, répandent mille bruits fâcheux : toute la ville est exposée à un grand péril, on dresse des embûches à la république tout est à craindre,. Non, ce n'est point là ce qui doit vous jeter dans la servitude : d'autres causes bien différentes vous l'attireront, cette captivité que vous craignez, de même qu'elles vous ont autrefois attiré celle que vous avez soufferte en Babylone, et sous Antiochus. Ce . ne sont pas les gens de bien qui se sont trouvés parmi vous, ni ceux qui ont honoré et servi Dieu, qui vous ont livrés à vos ennemis, mais ce sont les méchants ; mais c'est la colère de Dieu que vous avez irrité contre vous ; mais c'est votre envie qui est la source de toutes vos calamités; l'envie, cette ténébreuse passion, qui, ayant une fois aveuglé l'esprit, ne lui permet pas de voir le bien, ni de se porter à rien d'honnête. Jésus-Christ ne vous a-t-il pas appris à être doux ? (Matth. XI, 29.) Ne vous a-t-il pas dit que si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, vous lui présentiez encore l'autre? (Id. V, 39.) Ne vous a-t-il pas enseigné à supporter les injures et à montrer plus de fermeté et de courage à souffrir le mal que les autres en ont à le faire? Est-ce là la doctrine d'un homme qui aspire à la tyrannie? Ne doit-on pas plutôt dire que ce sont là et les oeuvres et la doctrine de celui qui la fuit, de celui qui la chasse et l'éloigne?

4. Mais, comme je l'ai dit, c'est une chose bien funeste et bien insidieuse que la jalousie. C'est elle qui a couvert la terre d'une infinité de maux : c'est cette malheureuse passion qui remplit les tribunaux de criminels. L'amour de la gloire et des richesses, l'ambition, l'orgueil et la superbe, sortent de cette source empestée. C'est l'envie qui infecte les chemins de scélérats et de voleurs; et la merde pirates ; c'est elle qui remplit le monde de meurtres et d'assassinats. C'est elle qui déchire le genre humain. Elle est la mère de tous les malheurs que vous voyez. Ce poison s'est répandu jusque dans l'Eglise, et depuis longtemps il lui cause des maux innombrables. Cette maladie a tout renversé, elle a corrompu la justice. Car " les présents ", dit l'Ecriture, " aveuglent les yeux des sages (1) : de même qu'un mors dans la bouche, ils empêcheront les corrections ". (Eccli. XX, 31, LXX.) Des personnes libres, l'envie fait des esclaves. Tous

1. Ne recevez point de présents, dit Moïse, parce qu'ils aveuglent les yeux des plus clairvoyants, et qu'ils renversent les paroles cite justes mêmes.

426 les jours nous vous en parlons,. et nous ne gagnons rien sur vous: Nous, devenons pires que les bêtes féroces, noue ravissons lesbiens du pupille et de l'orphelin, nous dépouillons les veuves, nous maltraitons les pauvres. Nous. ajoutons crimes à crimes. " Malheur à moi ", disait le prophète, " parce qu'il n'y a plus de pieux , de miséricordieux sur la terre ". (Mich. VII, 2.)

C'est à nous maintenant à gémir : mais ce que je dis là, il faudrait le répéter tous les jours. Nous n'avançons rien par. nos prières; nous ne gagnons rien par nos conseils et nos exhortations. Il ne nous reste plus qu'à pleurer : qu'il sorte de nos paupières des ruisseaux de larmes. Jésus-Christ a fait de même; voyant que la ville de Jérusalem ne profitait point de ses avertissements et de ses instructions; il pleura sur son aveuglement.. (Luc, XIX, 41.) Les prophètes font de même : faisons-en autant nous-mêmes aujourd'hui : c'est maintenant un temps de larmes, de pleurs, de gémissements. Disons-nous aussi, c'est le moment : " Cherchez avec soin, et faites venir les femmes qui pleurent les morts : envoyez à celles qui sont les plus habiles, et qu'elles se hâtent de pleurer sur nous avec des cris lamentables ". (Jérém.

IX, 17.) Par là, peut-être, pourrons-nous guérir de leur maladie ceux qui bâtissent de magnifiques maisons, ceux qui acquièrent des terres, de l'argent par des rapines.

C'est maintenant te temps de pleurer: pleurez, avec moi, vous qu'on a dépouillés; vous à qui on a fait tant d'injustices , joignez vos larmes aux miennes. Mais ne pleurons pas sur nous, pleurons sur les coupables eux-mêmes, ils ne vous ont point fait de mal, ils s'en sont fait à eux-mêmes. Vous, pour le tort qu'on vous a fait, vous avez en dédommagement le royaume des cieux: eux, pour 1e gain qu'ils ont fait , ils ont l'enfer. Voilà pourquoi il vaut mieux subir le mal que de le faire. Pleurons-les, non par des larmes humaines , mais par des larmes prises des saintes Ecritures, et de la manière, que les prophètes ont pleuré; pleurons amèrement avec Isaïe, et disons: " Malheur à ceux qui joignent maison à maison, et qui ajoutent terres à terres , pour enlever quelque chose à leur prochain. Serez-vous donc les seuls qui habiterez sur la terre?

" Ces maisons sont vastes et embellies, et il ne se trouvera pas un seul homme qui y habite". (Isaïe, V, 8, 70) Pleurons avec Nahum, et disons avec lui : " Malheur à celui qui élève sa maison en-haut (1) !" Ou plutôt pleurons sur eux; comme Jésus-Christ a pleuré sur les Juifs, et disons : " Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre récompense et votre consolation " dans ce monde ! (Luc VI, 24.)

De même , je vous en conjure, mes frères, ne cessons point de verser des larmes: et si ce n'est pas manquer aux lois de la retenue, frappons-nous la poitrine, en voyant la;lâcheté et la paresse de nos frères: Ne pleurons plus les morts , mais pleurons ce ravisseur du bien d'autrui, cet avare, cet insatiable amateur des richesses. Pourquoi pleurons-nous les morts? C'est vainement, c'est sans fruit que nous les pleurons. Pleurons sur ceux qui peuvent changer et profiter de nos larmes. Mais, lorsque nous pleurons, peut-être rient-ils de nos larmes? Eh ! n'est-ce pas un nouveau sujet de pleurs, que de les voir rire de ce qui devrait leur arracher des larmes? S'ils se laissaient toucher de nos pleurs, c'est alors qu'il nous faudrait cesser de pleurer, parce qu'alors ils tendraient à leur amendement. Mais, tant qu'ils restent dans l'endurcissement , continuons de pleurer, non sur les riches, mais sur ceux qui aiment l'argent, sur les avares; les spoliateurs. La possession des richesses n'est point un crime, puisque nous en pouvons faire un bon usage, en les appliquant aux besoins des pauvres , mais l'avarice est un mal qui nous prépare des supplices éternels. Pleurons donc: peut-être nos larmes produiront-elles quelques conversions. ou si ceux gui sont tombés dans le précipice de l'avarice ne s'en tirent point, d'autres peut-être prendront garde de n'y pas tomber. Fasse le ciel que ces malades se délivrent de leur infirmité , et qu'aucun de nous n'y tombe, afin que nous puissions tous obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Je n'ai point trouvé ce passage dans Nahum , ni dans les Septante, ni dans la Vulgate. Nahum dit : " Malheur, à toi, ville de sang, qui est toute pleine de fourberie! " Je lis dans Habacuc quelque chose de plus approchant : " Malheur à celui qui ravit sans cesse, ce qui ne lui appartient point ! " Et " Malheur à celui qui bâtit une ville du sang des hommes, et qui la fonda sur l’iniquité ! "

Bravo à http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm pour l'édition numérique originale des oeuvres complètes de Saint Jean Chrysostome - vous pouvez féliciter le père Dominique qui a accompli ce travail admirable par un email à portier@abbaye-saint-benoit.ch pour commander leur cd-rom envoyez 11 Euros à l'ordre de Monastère saint Benoit de Port-Valais Chapelle Notre-Dame du Vorbourg CH-2800 Delémont (JU)

telechargement_gratuit_des_livres_de_saint_jean_chrysostome

Saint Jean Chrysostome

Commentaire sur l'Evangile selon Saint Jean

.COMMENTAIRE SUR

L'éVANGILE SELON SAINT JEAN.

Saint Jean Chrysostome — OEUVRES COMPLèTES — TRADUITES POUR LA PREMIèRE FOIS EN FRANçAIS SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN

Licencié ès-lettres, professeur de rhétorique au collège de l’Immaculée-Conception de Saint-Dizier, Bar-Le-Duc,

93 à 556,

COMMENTAIRE SUR * L'éVANGILE SELON SAINT JEAN. * HOMéLIE LXV. * MAIS L'UN D'EUX, NOMMé CAïPHE, QUI éTAIT LE GRAND PRêTRE DE CETTE ANNéE-Là, LEUR DIT : VOUS N'Y ENTENDEZ RIEN. — ET VOUS NE CONSIDéREZ PAS QU'IL VOUS EST AVANTAGEUX QU'UN SEUL HOMME MEURE POUR LE PEUPLE, ETC. (VERS. 49, 50, JUSQU'AU VERS. 9 DU CHAP. XII.) * HOMéLIE LXVI. * UNE GRANDE MULTITUDE DE JUIFS AYANT SU QU'IL éTAIT Là, Y VINRENT, NON-SEULEMENT POUR JéSUS, MAIS AUSSI POUR VOIR LAZARE , QU'IL AVAIT RESSUSCITé D'ENTRE LES * MORTS. (VERS. 9, JUSQU'AU VERS. 24.) * HOMéLIE LXVII. * CELUI QUI AIME SA VIE, LA PERDRA; MAIS CELUI QUI HAIT SA VIE EN CE MONDE, LA CONSERVE POUR LA VIE éTERNELLE. — SI QUELQU'UN ME SERT, QU'IL ME SUIVE. (VERS. 26, 26, JUSQU'AU VERS. 34.) * HOMéLIE LXVIII. * LE PEUPLE LUI RéPONDIT : NOUS AVONS APPRIS DE LA LOI, QUE LE CHRIST DOIT DEMEURER éTERNELLEMENT. COMMENT DONC DITES-VOUS QU'IL FAUT QUE LE FILS * DE L'HOMME SOIT éLEVé EN HAUT? QUI EST CE FILS DE L'HOMME? (VERS. 34, JUSQU'AU VERS. 42.) * HOMéLIE LXIX. * PLUSIEURS NéANMOINS DES SéNATEURS MêMES CRURENT EN * LUI, MAIS A CAUSE DES PHARISIENS ILS N'OSAIENT LE RECONNAîTRE PUBLIQUEMENT, DE CRAINTE D'êTRE CHASSéS DE LA SYNAGOGUE. CAR ILS ONT PLUS AIMé LA GLOIRE DES HOMMES QUE LA GLOIRE DE DIEU. (VERS. 42, 43, JUSQU'A LA FlN DU CHAPITRE XII.) * HOMéLIE LXX. * AVANT LA FêTE DE PAQUES, JéSUS, SACHANT QUE SON HEURE éTAIT VENUE DE PASSER DE CE MONDE A SON PèRE, COMME IL AVAIT AIMé LES SIENS QUI éTAIENT DANS LE MONDE, IL LES AIMA JUSQU'à LA FIN. (CHAP. XIII, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 12.) * HOMéLIE LXXI. * ET JéSUS REPRIT SES VêTEMENTS : ET S'éTANT REMIS A TABLE, IL LEUR DIT : SAVEZ-VOUS CE QUE JE VIENS DE VOUS TAIRE? (VERS. 12, JUSQU'AU VERSET 19.) * HOMéLIE LXXII. * EN VéRITé, EN VéRITé; JE VOUS LE DIS : QUICONQUE REçOIT CELUI QUE J'AURAI ENVOYé, ME REçOIT MOI-MêME : ET QUI ME REçOIT REçOIT * CELUI QUI M'A ENVOYé. (VERS. 20, JUSQU'AU VERS. 35.) * HOMéLIE LXXIII. * SIMON PIERRE LUI DIT : SEIGNEUR, OU ALLEZ-VOUS? JéSUS LUI RéPONDIT : VOUS NE POUVEZ MAINTENANT ME SUIVRE OU JE VAIS, MAIS VOUS ME SUIVREZ APRèS. (VERS. 36, JUSQU'AU VERS. 7 DU CHAP. XIV.) * HOMéLIE LXXIV. * PHILIPPE LUI DIT : SEIGNEUR, MONTREZ-NOUS VOTRE PèRE, ET IL NOUS SUFFIT. — JéSUS LUI RéPONDIT : PHILIPPE, IL Y A SI LONGTEMPS QUE JE SUIS AVEC VOUS, ET VOUS NE AIE CONNAISSEZ PAS ENCORE? CELUI QUI ME VOIT, * VOIT MON PèRE. (VERS. 8, 9, JUSQU'AU VERS. 14.) * HOMéLIE LXXV. * SI VOUS M'AIMEZ, GARDEZ MES COMMANDEMENTS. — ET JE PRIERAI MON PèRE, ET IL DONNERA UN AUTRE CONSOLATEUR, AFIN QU'IL DEMEURE éTERNELLEMENT AVEC VOUS, L'ESPRIT DE VéRITé. — QUE LE MONDE NE PEUT RECEVOIR, PARCE QU'IL NE LE VOIT POINT. (VERS. 15, 16, 17, JUSQU'AU VERSET 30.) * HOMéLIE LXXVI. * JE SUIS LA VRAIE VIGNE, VOUS êTES LES BRANCHES, ET MON PèRE EST LE VIGNERON. (CHAP. XV, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 10). * HOMéLIE LXXVII. * JE VOUS DIS CES CHOSES, AFIN QUE MA JOIE DEMEURE EN VOUS, ET QUE * VOTRE JOIE SOIT PLEINE ET PARFAITE.— LE COMMANDEMENT QUE JE VOUS DONNE, EST DE VOUS AIMER LES UNS LES AUTRES, COMME JE VOUS AI AIMéS. (VERS. 11, 12, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XVI.) * HOMéLIE LXXVIII. * JE NE VOUS AI PAS DIT CES CHOSES DèS LE COMMENCEMENT, PARCE QUE J'éTAIS AVEC VOUS; MAIS MAINTENANT JE M'EN VAIS A CELUI QUI M'A ENVOYé, ET AUCUN DE VOUS NE DEMANDE OU JE VAIS. — MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DIT CES CHOSES, VOTRE CŒUR A éTé REMPLI DE TRISTESSE. (VERS. 5, 6, JUSQU'AU VERS. 15.) * HOMéLIE LXXIX. * ENCORE UN PEU DE TEMPS , ET VOUS NE ME VERREZ PLUS ; ET ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET VOUS ME VERREZ. — SUR CELA, QUELQUES-UNS DE SES DISCIPLES SE DIRENT LES UNS AUX AUTRES : QUE VEUT-IL DIRE PAR LA : ENCORE UN PEU DE TEMPS? ET LE RESTE. (VERS. 16, 47, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE XVI.) * HOMéLIE LXXX. * JéSUS AYANT DIT CES CHOSES , LEVA LES YEUX AU CIEL, ET DIT : MON PèRE , L'HEURE EST VENUE, GLORIFIEZ VOTRE FILS, AFIN QUE VOTRE FILS VOUS GLORIFIE. (CHAP. XVII, VERS. 7 , JUSQU'AU VERS. 5.) * HOMéLIE LXXXI. * J'Al FAIT CONNAîTRE VOTRE NOM AUX HOMMES QUE VOUS M'AVEZ DONNéS, EN LES SéPARANT DU MONDE. ILS éTAIENT A VOUS, ET VOUS ME LES AVEZ DONNéS, ET ILS ONT GARDé VOTRE PAROLE. (VERS. 6, JUSQU'AU VERS. 13.) * HOMéLIE LXXXII. * JE LEUR AI DONNé VOTRE PAROLE, ET LE MONDE LES A HAïS, PARCE QU'ILS NE SONT POINT DU MONDE COMME JE NE SUIS POINT MOI-MêME DU MONDE. (VERS. 14. JUSQU'à LA FIN DU CHAP.) * HOMéLIE LXXXIII. * JéSUS AYANT DIT CES CHOSES, S'EN ALLA AVEC SES DISCIPLES AU DELà DU TORRENT DE CéDRON, OU IL Y AVAIT UN JARDIN, DANS LEQUEL IL ENTRA, LUI ET SES DISCIPLES. (CHAP. XVIII, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 36.) * HOMéLIE LXXXIV. * C'EST POUR CELA QUE JE SUIS Né, ET QUE JE SUIS VENU DANS LE MONDE, AFIN DE RENDRE TéMOIGNAGE A LA VéRITé : QUICONQUE APPARTIENT A LA VéRITé, éCOUTE MA VOIX. (VERS. 37, JUSQU'AU VERS. 15 DU CHAP. XIX.) * HOMéLIE LXXXV. * ALORS DONC PILATE LE LEUR ABANDONNA POUR êTRE. CRUCIFIé. — AINSI ILS PRIRENT JéSUS, ET L'EMMENèRENT. — ET PORTANT SA * CROIX, IL VINT AU LIEU APPELé DU CALVAIRE, QUI SE NOMME EN HéBREU GOLGOTHA : OU ILS LE CRUCIFIèRENT. (VERS. 16, 17, 18, JUSQU'AU VERS.

9 DU CHAP. XIX.) *

HOMéLIE LXXXVI. * CES DISCIPLES S'EN RETOURNèRENT DONC CHEZ EUX. — MAIS MARIE SE TINT DEHORS, PLEURANT PRèS DU SéPULCRE. (VERS. 10, 11, JUSQU'AU VERS. 23.) * HOMéLIE LXXXVII. * OR, THOMAS, L'UN DES DOUZE APôTRES, APPELé DIDYME, N'éTAIT PAS AVEC EUX, LORSQUE JéSUS VINT. — LES AUTRES DISCIPLES LUI DIRENT DONC : NOUS AVONS VU LE SEIGNEUR. MAIS IL LEUR DIT : SI JE NE VOIS, JE NE CROIRAI POINT, ETC. VERS. 24, 25, JUSQU'AU VERS. 15, DU CHAP. XXI.) * HOMéLIE LXXXVIII. * APRèS DONC QU'ILS EURENT DîNé, JéSUS DIT à SIMON PIERRE : SIMON, FILS DE JEAN, N'AIMEZ-VOUS PLUS QUE NE FONT CEUX-CI ? IL LUI RéPONDIT: OUI, SEIGNEUR, TOUS SAVEZ QUE JE VOUS AIME. (VERS. 15, JUSQU'à LA FIN.) * FIN DU COMMENTAIRE SUR L'éVANGILE DE SAINT JEAN. * AVERTISSEMENT. * Origine et progrès de l'hérésie des Ariens et des Anoméens. * Preuves et arguments des Anoméens. — Réponses et réfutations de saint Chrysostome. *

HOMéLIE LXV.

MAIS L'UN D'EUX, NOMMé CAïPHE, QUI éTAIT LE GRAND PRêTRE DE CETTE ANNéE-Là, LEUR DIT : VOUS N'Y ENTENDEZ RIEN. — ET VOUS NE CONSIDéREZ PAS QU'IL VOUS EST AVANTAGEUX QU'UN SEUL HOMME MEURE POUR LE PEUPLE, ETC. (VERS. 49, 50, JUSQU'AU VERS. 9 DU CHAP. XII.)

ANALYSE. 427

2. Jésus-Christ fuit d'une manière humaine. — Jésus chez Lazare. 3. Quel mal c'est que l'avarice. — Description des maux qu'elle cause à ceux qui en sont infectés. — L'avarice est une idolâtrie, en quoi et comment? — Quel est son empire ?

1. " Les nations se sont elles-mêmes engagées dans la fosse qu'elles m'avaient creusée. " Leur pied a été pris dans le même piége ",qu'ils avaient tendu en secret ". (Ps.

Ix, 15 , 16.) Voilà, mes frères, voilà ce qui est arrivé aux Juifs. Ils disaient : Il faut faire mourir Jésus, de peur que; les Romains ne viennent et ne ruinent notre ville et notre nation. Ils l'ont fait mourir, et aussitôt ces calamités sont tombées sur eux: et ce qu'ils avaient,fait pour les éviter est justement ce qui lés leur a attirées. Mais ce Jésus qu'ils ont immolé à leur crainte et à leur fureur, vit dans le ciel , et ceux qui ont assouvi leur haine et leur passion, ont été précipités dans -l'enfer ; tout autre, cependant, avait été leur pensée. Depuis ce jour., dit l'évangéliste, les Juifs cherchaient à faire mourir Jésus; car ils disaient: " Les Romains viendront et ruineront notre nation. Mais l'un d'eux, nommé Caïphe, qui était le grand prêtre de cette année-là , leur dit: Vous n'y entendez rien ". Celui-ci était plus impudent que les autres; les autres doutaient, et proposant leurs avis, disaient: " Que faisons-nous? " Maïs celui-ci jette le masque , il ne ménage rien: il s'écrie effrontément: " Vous n'y entendez rien , et vous ne considérez pas qu'il vous est avantageux. qu'un seul homme pleure et que toute la nation ne périsse point. Or, il ne disait pas ceci de lui-même mais, étant grand prêtre cette, année-là, il prophétisa (51) ".

Voyez-vous, mes frères, combien est grande la puissance sacerdotale ? Caïphe , pour avoir été élevé par le sort au pontificat, encore qu'il en fût indigne, prophétisa sans savoir ce qu'il disait. La grâce se servit seulement de sa bouche; mais elle ne toucha point à son coeur impur. Plusieurs autres ont aussi prédit ce qui devait arriver, quoiqu'ils fussent des indignes, comme Nabuchodonosor, Pharaon , Balaam, là raison, pour tous, en est évidente.

Mais voici ce que veut dire ce pontife : vous demeurez tranquillement assis sur vos siéges, vous traitez bien mollement une affaire de cette conséquence; vous ne pensez pas que, quand ii s'agit du salut commun de tout un peuple, là vie d'un seul homme. n'est à compter pour rien. Remarquez combien est grande la vertu de l'Esprit-Saint. D'un esprit impur', d'un méchant, il a pu tirer les paroles d'une prophétie admirable. Au reste , l'évangéliste appelle les nations enfants de Dieu, sur ce qui devait arriver, comme Jésus-Christ le prédit lui-même, en disant : " Et j'ai encore d'autres brebis " (Jean X, 16), les appelant de ce nom, parce qu'un jour elles deviendraient ses brebis. Que signifient ces paroles : " Etant le grand prêtre de cette année-là ? " Parmi bien d'autres coutumes corrompues, les [428] Juifs avaient encore introduit celle-ci : le sacerdoce n'était plus à vie, il était seulement annuel. Par là les dignités étaient devenues vénales; et néanmoins, dans cette corruption même où ils étaient tombés, le Saint-Esprit les assistait encore. Mais lorsqu'ils eurent mis la main sur Jésus-Christ, alors ce divin Esprit les abandonna,, et se transporta sur les apôtres. Le voile du temple, qui se déchira en deux (Matth. XXVII, 51), fut une marque de cet abandon. Jésus-Christ a aussi fait entendre sa voix, en disant : " Le temps s'approche que votre maison demeurera déserte ". (Id. XXIII, 38.) Et Josèphe, qui est venu quelque temps après, rapporte, dans son histoire, que les anges qui demeuraient avec eux leur avaient déclaré que s'ils ne changeaient de vie et ne devenaient meilleurs, ils se retireraient. Tant que la vigne a subsisté, toutes choses se sont passées parmi eux selon qu'elles avaient coutume de se passer; mais quand ils eurent tué l'héritier, il n'en a plus été de même, ils ont tous péri; et Dieu ôtant en quelque sorte à ce fils ingrat, c'est-à-dire, aux Juifs, la robe brillante dont il l'avait revêtu, il l'a donnée à de bons serviteurs, aux gentils qui se sont convertis à la foi, et les Juifs, il les a laissés seuls et dans la nudité.

Au reste, ce n'était pas une chose peu merveilleuse et peu étonnante que ce fût un ennemi qui prophétisât un événement si considérable et si prodigieux. Une pareille prédiction était capable d'attirer et de gagner le peuple ; en effet, il arriva tout le contraire de ce que désirait lé pontife. Car, par cela même que Jésus-Christ est mort, les fidèles, ceux qui ont cru en lui, ont été délivrés du supplice auquel ils étaient condamnés. Que veulent dire ces paroles : "Pour rassembler et réunir ceux qui sont proches, et ceux qui sont éloignés (52) ? " Il les a tous réunis en un seul corps : celui qui est à Rome regarde les Indiens comme ses membres. Quoi de comparable à une pareille réunion? et le chef de tous est Jésus-Christ. " Ils ne songèrent plus, depuis ce jour-là, qu'à trouver le moyen de le faire mourir (53)

". Auparavant ils cherchaient, car l'évangéliste dit: " Les Juifs donc cherchaient à le faire mourir ". (Jean, VII, 11.) Et Jésus-Christ leur dit : " Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir? " (Ibid. 20. ) Mais alors ils cherchaient seulement (Id. V, 18) ; et maintenant leur résolution est prise, et ils ont mis la main ,à l'oeuvre. " C'est pourquoi Jésus ne se montrait plus en public parmi les Juifs (54) ". Ici encore Jésus pourvoit à sa sûreté d'une manière humaine, et souvent il fait de même.

2. J'ai déjà dit le sujet pour lequel Jésus-Christ s'est souvent enfui et s'est éloigné de ses ennemis. Maintenant il se retire à Ephrem, près du désert, et s'y tient avec ses disciples. Mais quel pensez-vous, mon cher auditeur, que fut le trouble dés disciples, voyant leur Maître s'enfuir de la sorte, et pourvoir à sa sûreté d'une manière humaine?

Personne alors ne l'accompagna ; comme la Pâque était proche, tous les Juifs accouraient en foule à Jérusalem. Ainsi, lorsque tous étaient dans la joie, en fêtes et en réjouissances;

alors les disciples se cachaient et se voyaient en péril; mais néanmoins. ils demeuraient fermement attachés à leur Maître; pendant que les Juifs célébraient la Pâque et la scénopégie, ils restaient cachés dans la Galilée. Mais aussi c'est alors qu'était seuls avec leur Maître, et obligés de fuir et de se cacher, ils avaient l'avantage de lui marquer tout leur attachement et leur amour. C'est pourquoi saint Luc rapporte que Jésus leur dit : " j'ai demeuré avec vous dans les tentations (1) " (Luc, XXII, 28) ; voulant leur faire connaître que c'était sa grâce qui les fortifiait et les rendait si fermes.

" Car plusieurs de ce quartier-là allèrent à Jérusalem pour se purifier. Et les princes des prêtres et les pharisiens avaient donné ordre de le prendre (55, 56) ". Belle manière de se purifier avec une volonté délibérée de faire mourir Jésus, et de tremper les mains dans son sang ! " Et ils disaient " Que vous en semble-t-il ? viendra-t-il à la fête? " (Ibid.) Au grand jour de Pâques, ils tendaient des pièges à Jésus : d'un temps de fête et de joie, ils faisaient un temps de meurtre et de carnage ; c'est comme s'ils avaient dit : La fête l'appelle ici, il faut qu'il vienne tomber dans nos piéges. O quelle impiété ! Lorsqu'il fallait donner des marques d'une plus grande piété, et délivrer les plus grands criminels, alors même ils tâchent de prendre l'innocent. Mais de plus, ayant tenté

1. On lit autrement ce passage, et dans le texte grec et dans le latin. Saint Chrysostome l'a apparemment lu de même dans son manuscrit, ou bien il l'a voulu accommoder à son sujet. Nos deux textes, le grec, et le latin disent : " C'est vous qui rites toujours demeurés fermes avec moi dans mes tentations ".

429 d’autres fois de le prendre, non-seulement ils ne l'avaient pu, mais encore ils s'étaient fait moquer d'eux. S'il s'est souvent échappé de leurs mains, lorsqu'ils croyaient le tenir; s'il les a empêchés de le faire mourir, et les a laissés en doute et en suspens, c'était afin de lés amener au repentir .et à la componction, en leur faisant ainsi connaître sa vertu et sa puissance; afin qu'ils sussent, quand ils l’auraient pris, que ce n'était point par leur propre force qu'ils le tenaient; mais parce qu'il avait bien voulu se livrer volontairement à eux. En effet, il leur fut alors impossible de le prendre, quoiqu'il fût à Béthanie, proche de Jérusalem; et lors même qu'ils l'eurent pris, il les renversa tous et les fit tomber par terre. (Jean, XVIII, 6.)

" Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, qu'il avait ressuscité d'entre les morts. (Chap. XII, 1.) Et il mangea chez eux, Marthe servait et Lazare mangeait avec lui (1) (2) ". Que Lazare, beaucoup de jours après sa résurrection, fût en vie et mangeât, c'était là un signe et un témoignage bien sûr d'une véritable résurrection. Du texte qui précède il résulte clairement que le repas avait lieu dans la maison de. Marthe; Lazare et ses sueurs accueillent Jésus comme des personnes qui l'aiment et en sont aimées. Quelques-uns disent pourtant que le souper fut préparé dans une autre maison; Marie ne servait point, uniquement occupée à écouter Jésus-Christ. Encore ici, elle montre des dispositions plus spirituelles. Elle s'abstient .de servir, comme si elle n'était qu'invitée. Elle réserve pour Jésus-Christ seul son service et ses hommages, et ne se comporte point envers lui comme envers un homme, mais comme envers Dieu (3). Voilà pourquoi elle répandit des parfums sur ses pieds et elle les essuya de ses cheveux ; ce qui faisait visiblement voir qu'elle n'avait pas la même opinion de Jésus-Christ que les autres.

Mais Judas, par un feint scrupule de piété, lui en fit des reproches. Que répondit donc Jésus-Christ ? " Marie a fait une bonne oeuvre ", lorsqu'elle a répandu des parfums sur mon corps, " elle l'a fait pour m'ensevelir (2) (7)". Pourquoi Jésus ne reprit-il pas son disciple

1. Autrement : Lazare était un de ceux qui furent à table avec lui.

2. Le mot : entaphtasmos, que je lis dans mon texte; ou le verbe tenphiazien, qui est dans de Nouveau Testament grec, signifient préparer un corps pour l'ensevelir : " Marie a fait cette action pour prévenir ma sépulture ", pour préparer mon corps à la sépulture, pour lui rendre les derniers devoirs : ou encore, pour faire mes funérailles. 429 d’avoir désapprouvé l’action de cette femme, et ne dit-il point, comme l'évangéliste, qu'il l'avait blâmée pour voler l'argent? C'est parce qu'il voulut lui inspirer de la honte par sa patience. Mais Jésus connut Judas pour un traître, c'est de quoi on ne peut douter, puisqu'il l'avait déjà repris bien des fois, en disant: Tous ne croient pas, et " un de vous autres est un démon ". (Jean, VI, 71.) Jésus fit donc connaître qu'il savait que Judas était un traître, mais il ne le réprimanda pas ouvertement; il l'épargne et le traite avec douceur, parce qu'il voulait le détourner de son dessein. Mais pourquoi un autre évangéliste rapporte-t-il que tous les disciples avaient parlé de même?

Il est vrai, les disciples et celui-ci se choquèrent tous de cette action, mais non point dans une même pensée.

Que si, quelqu'un demande pourquoi Jésus-Christ confia la bourse des pauvres à un voleur, et en commit la dispensation à un avare, nous répondrons que Dieu seul connaît les choses secrètes. Mais de plus, s'il m'est permis de dire mon sentiment et de hasarder une conjecture, le répondrai que le Sauveur en usait de la sorte pour ôter à Judas tout sujet d'excuse. En effet, il ne pouvait même pas prétexter que c'était l'amour de l'argent qui le poussait à trahir son Maître, puisqu'ayant la bourse en sa disposition, il lui était aisé de satisfaire sa malheureuse cupidité ; mais il fallait qu'il confessât que son extrême méchanceté le portait à commettre ce crime, et c'est pour l'arrêter et le corriger que Jésus-Christ usait de tant d'indulgence à son égard. C'est encore pour cette raison qu'il ne le reprenait pas de ses larcins, quoiqu'il ne les ignorât point, et qu'il lui laissait les moyens d'assouvir sa misérable passion, pour lui ôter toute excuse.

" Laissez-la faire. ", dit Jésus, " elle a répandu ce parfum pour m'embaumer", elle prévient ma sépulture de quelques jours. Le Sauveur, parlant ainsi de sa sépulture, avertit et reprend de nouveau le traître de son dessein. Mais cet avertissement ne le toucha point, cette parole n'amollit pas son coeur, quoiqu'elle fût pourtant capable d'inspirer de la compassion et de la pitié; car Jésus semblait dire: Je vous suis à charge et incommode, mais patientez un 430 peu et je vais m'en aller. Car, c'est ce qu’il a en en vue lorsqu'il a dit: "Vous ne m'avez pas pour toujours". Mais rien de tout cela n'a pu fléchir cet homme féroce, ni arrêter sa fureur; encore que Jésus eût dit et fait bien d'autres choses, qu'il, eût lavé ses pieds dans cette nuit et qu'il l'eût fait asseoir à sa table, ce qui aurait pu amollir le coeur même dès plus grands voleurs, et qu'il eût dit bien des paroles capables d'attendrir une pierre même; et de plus, ce ne fut pas longtemps avant sa mort que le Sauveur fit et dit toutes ces choses,mais le jour même qu'il allait mourir, de peur que le temps ne les lui fît oublier. Cependant ce traître résiste à tout et se rend inutiles tores les bienfaits du Seigneur.

3. C'est que l'avarice est un horrible; oui, un horrible fléau

: elle ferme les yeux, elle bouche les oreilles de celui qui en est possédé et le rend plus cruel que les bêtes féroces : elle ne lui permet d'avoir nulle attention nulle considération pour quoi que ce soit, ni pour la conscience, ni pour l'amitié, ni pour la société, ni pour son propre salut; elle le détache de tout pour l'asservir au joug pesant de sa propre autorité: Et ce, qu'il y a de pire clans cet esclavage , c'est qu'elle persuade à ceux dont elle fait ses esclaves qu'ils sont ses obligés; c'est qu'on s'y complaît d'autant plus qu'on est plus asservi. Voilà par où l'avarice devient une maladie incurable : voilà par où cette bête sauvage est si difficile à prendre et à apprivoiser. Par elle, Giézi, de disciple et de prophète, devint lépreux ; elle perdit Ananie, elle fit un traître de Judas. L'avarice a corrompu les princes des prêtres et les sénateurs, leur a fait recevoir des présents, et les a mis au rang des voleurs : elle a engendré une multitude de maux, inondé les chemins de sang, rempli les villes de pleurs et de gémissements : c'est elle qui souille les repas et y introduit tés mets défendras. Voilà pourquoi saint Paul appelle l'avarice une idolâtrie (Ephés. V, 5) :

et encore, par cette qualification, il n'en a point détourné les hommes.

Mais pourquoi l'apôtre appelle-t-il l'avarice une idolâtrie?

C'est parce que bien des riches n'osent se servir de leurs richesses, qu'ils les gardent précieusement et les remettent à leurs neveux et à leurs héritiers sans y avoir, touché , qu'ils n'osent même pas y toucher-, comme à dés offrandes faites à Dieu. Et s'ils sont quelquefois obligés de s'en servir, ils le font avec réserve et avec respect, comme s'ils touchaient à des choses sacrées auxquelles il né leur serait point permis de toucher. Mais encore comme un idolâtre garde et honore son idole, vous de même vous enfermez votre or sous de bonnes portes et de fortes serrures; votre coffre; vous vous en faites un temple, vous vous en faites un autel où vous déposez: votre trésor et le mettez dans des vases d'or. Vous n'adorez pas l'idole comme lui, mais vous lui prodiguez les mêmes soins. Un homme ainsi préoccupé de la passion d'avarice, donnera plutôt ses yeux et sa vie que , son idole. Voilà ce que font les avares qui sont passionnés pour ;l'or.

Mais, direz-vous, je n'adore point l'or. La gentil non plus n'adore point l'idole, mais le démon qui demeure en elle. Vous, de même, vous n'adorez pas votre or; mais le démon qui, par vos yeux avidement fixés sur l'or et par votre cupidité, est entré dans votre âme, vous l'adorez. Car l'amour des richesses est pire. que le démon : c'est un dieu à qui plusieurs obéissent avec plus de zèle que les gentils n'obéissent à leurs idoles. Ceux-ci n'obéissent pas aux leurs en bien des. choses, mais les autres leur sont soumis en tout, et font aveuglément tout ce qu'elles leur prescrivent.

Que commande l'avarice? Soyez,, dit-elle, ennemi de tout le monde, oubliiez les devoirs de la nature , négligez le service de Dieu vous-même, sacrifiez-vous à moi : et ils lui obéissent en tout. On immole aux idoles des boeufs et des moutons; mais l'avarice veut un autre sacrifice ; elle dit : immolez-moi votre âme, et l'avare lui immole son âme. Ne voyez. vous pas quels autels on élève à l’avarice, quels sacrifices elle reçoit ? Les avares ne seront point héritiers du royaume de Dieu (I Cor. VI, 70); et ils ne craignent et ils ne tremblent point. Mais toutefois cette passion est la plus faible de toutes : elle n'est point nés avec nous, elle ne nous est point naturelle : si elle venait de la nature, elle aurait établi son règne dès le commencement du monde. Or, au commencement il n'y avait point d'or, personne n'aimait l'or.

Mais voulez-vous savoir d'où naît cette passion? comment elle a crû, comment elle s'est étendue ? Le mal s'est propagé parce que les hommes ont porté envie aux riches qui avaient vécu avant eux, et le spectacle de la [431] prospérité d'autrui a stimulé jusqu'à l'indifférence. Voyant que d'autres ont eu de magnifiques maisons, de vastes domaines; des troupes de valets, des vases d'argent, des armoires pleines d'habits, on n'épargne rien pour les surpasser; de sorte que les premiers venus irritent la cupidité des seconds, et ainsi de suite. Mais, si les premiers avaient voulu vivre dans la modération et dans la frugalité, ils n'auraient pas servi de maîtres et de modèles à ceux qui . sont venus après eux. Toutefois, ceux qui les suivent, et qui imitent leur luxe, ne sont pas pour cela excusables, ils ont d'autres modèles; il se trouvé encore des gens qui méprisent les richesses.

Et qui est-ce qui, les méprise ? direz-vous. Effectivement, ce qui est le plus fâcheux, c'est que ce vice a tant de force et d'empire qu'il semble invincible : on croit que tout est soumis à ses lois, et qu'il n'est personne qui suie la vertu contraire, je veux dire la modération, la tempérance. Je pourrais néanmoins en compter plusieurs, et dans les villes et sur les montagnes : mais de quoi cela vous servirait-il? Vous ne changeriez point, vous n'en deviendriez pas meilleurs. De plus je ne me suis pas proposé de traiter aujourd'hui cette matière, et je ne dis pas qu'il faille répandre ses richesses et s'en dépouiller. Je le voudrais pourtant bien, mais parce que cela paraît trop difficile, je ne vous y obligerai pas. Seulement je vous exhorte à ne point désirer le bien d'autrui, et à faire part aux pauvres des biens, que vous possédez.

Au reste, quand nous voudrons faire cette recherche, nous trouverons bien des gens qui ce contentent de ce qu’ils ont, qui ont soin de leur bien, et qui vivent d'un honnête travail. Pourquoi ne les imitons-nous pas, et ne suivons-nous pas leur exemple? Rappelons dans notre mémoire ceux qui ont été avant nous. Leurs terres, leurs héritages, ne subsistent-ils pas, seuls monuments qui rappellent encore leurs noms? Voilà, disons-nous, les bains d'un tel , voilà sa maison.

de campagne, son lieu de plaisance : aussitôt que nous voyons ces objets, ne poussons-nous pas quelques gémissements en nous représentant les soins et lés peines qu'il s'est données, les rapines et les vols,dont il s'est rendu coupable? Mais cet homme à disparu d'ici-bas; d'autres à qui il n'aurait jamais pensé , et peut-être même ses ennemis ; jouissent de ses biens pendant qu'il souffre les plus cruels tourments: Un même sort nous attend : nous mourrons indubitablement, et nous aurons tous une même fin. Dites-moi, je vous prie, ces riches auxquels vous pensez maintenant; lorsqu'ils étaient sur la .terré:, quelles- haines ne se sont-ils pas attirées, quelles dépenses n'ont-ils pas faites, combien de, querelles et d'inimitiés n'ont-ils pas essuyées? Et quel fruit leur en revient-il? Un supplice éternel, nul espoir de consolation, des reproches de tout le monde, non-seulement pendant leur vie, mais maintenant encore après leur mort.

Enfin, lorsque vous voyez dans les maisons les portraits de ces hommes opulents, quels sont, vos sentiments et vos pensées? Admirons-nous, ou plutôt ne versons-nous pas des larmes ? Le prophète, a bien eu raison de le dire : " C'est en vain que se trouble et s'inquiète tout homme qui vit (Ps. XXXVIII, 9) " sur la terre : car le soin des choses de ce monde est véritablement. un trouble et une . inquiétude vaine et inutile, mais il en sera tout autrement dans les demeures et les tabernacles éternels. Ici l'un a travaillé, et l'autre jouit du fruit de son travail : mais là-haut chacun jouira de ses peines et de ses travaux, et en recevra une ample récompensé. Faisons donc tous nos efforts, et n'épargnons rien pour acquérir cet héritage : préparons-nous-y des maisons; afin que nous nous reposions avec Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartient la gloire, et au l'ère et du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXVI.

UNE GRANDE MULTITUDE DE JUIFS AYANT SU QU'IL éTAIT Là, Y VINRENT, NON-SEULEMENT POUR JéSUS, MAIS AUSSI POUR VOIR LAZARE , QU'IL AVAIT RESSUSCITé D'ENTRE LES MORTS. (VERS. 9, JUSQU'AU VERS. 24.)

ANALYSE. 432 1. Les pharisiens ont la pensée de faire mourir Lazare. — Jésus, entrant à Jérusalem monté sur un ânon , réalise une prophétie et préfigure la conversion des gentils. — Ignorance des disciples avant la mort de Jésus-Christ.

3. Ceux qui ne croient point à la résurrection des corps, sont sans excuse. — Preuves de la résurrection. — Celui qui a tiré toutes choses du néant, peut, à plus forte raison, ressusciter le corps. — La résurrection est nécessaire pour rendre à chacun selon ses mérites.- Pourquoi n'y aurait-il pas une résurrection des corps? — Tout en prouve la nécessité. — Si la résurrection consiste dans la purification de l'âme, dans la rémission des péchés, dans l'impeccabilité, pourquoi Jésus-Christ est-il ressuscité? — Ne pas s'exposer au combat avec les hérétiques , si l'on ne s'est bien muni des armes que fournissent les saintes Ecritures. — Moeurs et coutumes des philosophes païens : leurs dogmes. — Un philosophe païen a écrit un livre sur la matière contre les chrétiens.

1. Comme les richesses ont coutume de perdre les hommes sans qu'ils y pensent, les dignités de même compromettent leur salut celles-là les rendent avares, celles-ci insolents. Chez les Juifs du moins, vous voyez le peuple obéissant et soumis à la foi, et les sénateurs rebelles et corrompus. Que le peuple crût en Jésus-Christ , c'est de quoi les évangélistes rendent témoignage à tout moment : " Plusieurs du peuple ", disent-ils, " crurent en lui ". Les incrédules étaient des sénateurs. Aussi ce n'est pas le peuple, mais ce sont eux qui disent : " Y a-t-il quelqu'un des sénateurs qui ait cru en lui? " (Jean, VII , 48, 49:) Et que disent-ils encore? Pour cette populace qui ne connaît point Dieu, ce sont des gens maudits. Ceux qui croient, ils les appellent gens maudits, mais eux, qui veulent faire mourir Jésus-Christ, ils se disent prudents et sages. Ici encore, plusieurs du peuple qui avaient vu le miracle de la résurrection de Lazare, crurent en Jésus-Christ. Quant aux sénateurs, non-seulement ils ne se contentaient pas des maux qu'ils commettaient tous les jours, mais ils cherchaient aussi à faire mourir Lazare. Qu'à cause des Romains que vous craignez, ô Juifs, vous cherchiez à faire mourir Jésus-Christ qui ne gardait pas le sabbat, qui se faisait égal à Dieu, cela se conçoit encore : mais dans Lazare, que trouvez-vous à reprendre, pour vouloir le faire mourir? Quoi! est-ce un crime a lui imputer que d'avoir reçu un bienfait? Ne voyez-vous pas que ces âmes sanguinaires ne respirent que le carnage ? Jésus avait fait beaucoup de prodiges et de miracles, il avait guéri le paralytique, il avait rendu la vue à l'aveugle-né; mais aucun de ces miracles ne les avait tant mis hors d'eux-mêmes, et transportés d'une si grande fureur que cette résurrection. En effet, elle était par sa nature beaucoup plus admirable, et Jésus l'avait opérée après plusieurs autres; disons-le encore : il était bien étonnant de voir parler et marcher un homme mort depuis quatre jours. En vérité, en un jour solennel commettre des meurtres, répandre le sang humain, n'était-ce, pas là une belle manière de célébrer la fête et d'en remplir les obligations? De plus, ils accusaient Jésus-Christ d'avoir violé le sabbat, et sous ce prétexte ils excitaient le peuple contre lui; mais ici, qu'ont-ils à dire? Ils ne peuvent objecter aucun crime à Lazare, mais Jésus l'a ressuscité; cela leur suffit pour méditer sa mort. Du moins, dans cette [433] résurrection, ils ne pouvaient pas alléguer que Jésus avait été contraire à son Père , la prière qu'il avait faite les en empêchait. Ils n'ont donc plus ici ce sujet d'accusation qu'ils faisaient tant et si souvent valoir; mais le miracle éclate et fait grand bruit, c'est là une assez forte raison pour qu'ils se portent au meurtre : et ils auraient fait de même à l'égard de l'aveugle, s'ils n'avaient eu à reprendre la violation du sabbat. D'ailleurs , c'était un homme de rien , ils se contentèrent de le chasser du temple : mais Lazare était d'une famille distinguée , comme cela se voit par cette quantité de juifs qui étaient allés consoler ses soeurs, et le miracle de sa résurrection avait été fait aux yeux de tout le monde et d'une manière étonnante. Voilà pourquoi ils accouraient tous en foule.

Ce qui les piquait et les irritait, c'est que la fête étant proche, tous quittassent la ville pour courir à Béthanie.

Ils cherchèrent donc à le faire mourir, et ils ne croyaient faire aucun mal, tant ils étaient sanguinaires.

Voilà pourquoi la loi commence par ces paroles : " Vous ne tuerez point (Exod. XX, 13), et néanmoins c'est de quoi le prophète les accuse. " Leurs mains ", dit-il, " sont pleines de sang ". (Isaïe, I, 15.) Comment donc Jésus, qui ne se montrait plus en public parmi les Juifs (Jean, XI, 54) et s'était retiré dans le désert, entre-t-il encore dans la ville avec assurance? Ayant apaisé leur colère par sa fuite , maintenant qu'ils sont tranquilles, il va les trouver. De plus, le peuple qui marchait devant et après lui , pouvait leur inspirer de la crainte : car rien ne l'avait tant touché et plus attiré auprès de Jésus, que la merveilleuse résurrection de Lazare. Enfin un autre évangéliste rapporte "qu'ils étendirent leurs vêtements sous ses pieds (Luc, XIX, 36), et que toute la ville fut émue " (Matth. XXI, 10), de le voir entrer dans Jérusalem avec tant d'éclat et de pompe. Au reste, le Sauveur agissait de la sorte pour prédire une chose et en accomplir une autre et la même action fut le commencement d'une prédiction et la réalisation d'une autre. Ces paroles:

" Réjouissez-vous , voici votre roi qui vient à vous plein de douceur " (Isaïe, LXII, 11; Zach. IX, 9), sont l'accomplissement d'une prophétie; mais le fait d'être monté sur un ânon (Matth. XXI, 5), figurait et prédisait une chose qui devait arriver; savoir, que Jésus-Christ se soumettrait les gentils qui étaient une nation immonde.

Mais sur quoi les autres évangélistes rapportent-ils que Jésus avait envoyé ses disciples et leur avait dit : " Déliez l'ânesse et l'ânon " (Matth. XXI, 2 ; Marc, XI, 5) ; lorsque saint Jean ne dit rien de semblable, qu'il dit seulement: " qu'ayant trouvé un ânon, il monta dessus (14) ? " Il est à croire que l'un et l'autre arriva, et que les disciples amenant l'ânesse après l'avoir déliée, Jésus trouva un ânon sur lequel il monta. Ils prirent des branches de palmiers et d'oliviers, et ils étendirent leurs vêtements pour faire voir qu'ils avaient une plus grande et plus haute opinion de lui que d'un prophète. Et ils criaient : " Hosanna ! " Salut et gloire ! " Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (13) ! " Faites-vous bien attention que ce qui chagrinait surtout les chefs et les sénateurs, c'était de voir tout le peuple persuadé que Jésus n'était point contraire à Dieu? Et d'autre part, ce qui divisait le plus le peuple, c'était d'entendre dire à Jésus qu'il venait au nom de son Père.

Que signifient ces paroles : " Réjouissez-vous beaucoup, fille de Sion (15) ? " C'est que pour l'ordinaire tous leurs rois étaient méchants et ambitieux, et les livraient à leurs ennemis, ruinaient le peupla et le mettaient sous le joug de la servitude. " Ayez confiance ", dit le prophète, celui-ci n'est pas de même, il est doux et débonnaire : vous le voyez bien, puisqu'il monte simplement sur une ânesse. Jésus n'entre point dans Jérusalem accompagné d'une armée, mais simplement monté sur une ânesse. " Ses disciples ne savaient pas (1) que ces choses avaient été écrites de lui (16) ". Remarquez-vous que les disciples ont ignoré bien des choses, parce que Jésus-Christ ne les leur avait pas encore découvertes? Lorsqu'il dit : " Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois jours " (Jean, II,19), les disciples ne comprirent point alors ce que cela voulait dire. Et un autre évangéliste rapporte que ce discours leur était caché (Luc, XVIII, 34), et qu'ils ne comprenaient point que Jésus devait ressusciter d'entre les morts. Mais il était juste que ces choses leur fussent cachées; c'est pourquoi saint Matthieu dit, qu'entendant parler de la passion du Sauveur et de tout ce qui lui

1. " Ne savaient pas ", ce sont les paroles de mon texte; pour dire selon le texte du Nouveau Testament, il faudrait : " Ils ne firent point d'abord attention : ils ne conçurent pas d'abord ".

devait arriver, ils en étaient Tristes et extrêmement affligés (Matth. XVII, 32); ce qui venait de l'ignorance où ils étaient de sa résurrection. Au reste, c'était avec raison que leur Maître ne leur révélait pas encore ces sublimes vérités, parce qu'elles étaient au-dessus de leur portée et de leur intelligence. Mais l'histoire de cette ânesse, pourquoi leur était-elle cachée? Parce qu'elle renfermait aussi un grand mystère.

2. Pour vous, mon cher auditeur, admirez cette philosophie, cet esprit de force et de sagesse, que fait paraître ici l'évangéliste, en ne rougissant point d'avouer l'ignorance des disciples. Véritablement ils savaient que toutes ces choses étaient écrites; mais qu'elles étaient écrites de Jésus, ils l'ignoraient.

Il n’y a nul doute que s'ils avaient su qu'étant roi, il devait souffrir tant d'outrages, être trahi et livré à ses ennemis, ils en auraient été choqués et scandalisés : mais alors même ils n'auraient pas aisément compris de quel royaume Jésus était roi. Un évangéliste confesse que les disciples avaient cru que Jésus parlait du royaume de ce monde. (Matth. XX, 21.)

" Or, le peuple rendait témoignage que Jésus avait ressuscité Lazare (17) ". Un si grand nombre de Juifs ne seraient pas aussi promptement accourus au-devant de lui, s'il n'avait cru au miracle. " De sorte que les pharisiens leur dirent : voyez-vous que vous ne gagnez rien ? Voilà tout le monde qui court à lui (19) ". Il me semble que ce sont ceux qui avaient l'esprit sain et de bons sentiments, et qui n'osaient pas se déclarer publiquement, qui dirent ces paroles, et que, par ce qui se passait, ils réfutaient ceux qui étaient contraires à Jésus, leur faisant voir que c'était en vain et inutilement qu'ils tentaient et s'efforçaient de le décrier. Au reste, ils appellent ici monde cette multitude de peuple qui suivait Jésus. C'est la coutume de l'Ecriture d'appeler monde et les créatures, et ceux qui vivent dans l'iniquité ; elle l'entend dans le premier sens lorsqu'elle dit : " Qui fait marcher le monde dans un si grand ordre ", (Isaïe, XL, 26.) Et dans le second, quand elle dit : " Le monde ne vous hait point, mais pour moi il me hait ". (Jean, VI, 7.) Il faut savoir exactement ces choses, de peur que les hérétiques,

1. " Leur ", aux sénateurs. Le texte grec et celui de mon auteur l'insinue ainsi. Notre Vulgate dit : " Les pharisiens dirent entre eux : Vous voyez que nous ne gagnons rien ".

abusant de la signification des noms, ne s'en servent pour soutenir leurs erreurs.

" Or il y eut quelques gentils de ceux qui étaient venus pour adorer au jour de la fête (20) ", Ces païens étaient venus à la fête pour se faire prosélytes, et étonnés de la grande réputation de Jésus, disaient: " Nous voudrions bien voir Jésus (21) ". Philippe, alors, s'approche d'André, qui marchait devant, et lui apprend ce que demandaient ces gentils; mais il le fait avec beaucoup de circonspection et ne veut rien prendre sur lui, parce qu'il avait entendu dire à son Maître: " N'allez point vers les gentils ". (Matth. XX, 5.) Et c'est pour cela que, la chose une fois communiquée à André, André et Philippe en informèrent ensemble Jésus.

Mais que leur répondit-il? " L'heure est venue que le Fils de l'homme doit être glorifié (23). Si le grain de froment ne meurt après qu'on l'a jeté en terre, il demeure seul (24)

". Que signifie cela: " L'heure est venue ? " Jésus avait dit à ses disciples: " N'allez point vers les gentils ", et il leur avait fait cette défense pour ôter aux Juifs tout sujet d'obstination.

Mais, comme ils demeuraient et dans leur obstination et dans leur incrédulité, et qu'au contraire les gentils voulaient venir et s'approcher de lui, le temps, dit Jésus, est enfin venu qu'il faut que je me livre à la mort, puisque toutes choses sont accomplies. Si nous nous arrêtions à attendre toujours ces opiniâtres , et si nous refusions de recevoir ceux-ci, qui demandent de venir à nous, nous ferions une action indigne de notre bonté et de notre providence.

Comme donc Jésus, après sa passion, devait envoyer ses disciples vers les Gentils , les voyant déjà s'approcher eux-mêmes et venir à lui, il dit : Le temps est venu pour moi d'aller à la croix et de me livrer à la mort. Il n'avait pas permis auparavant à ses disciples d'aller vers les gentils, parce qu'il voulait que sa croix leur servît de témoignage.

Avant que les Juifs l'eussent repoussé, avant qu'ils l'eussent attaché à la croix , il n'a point dit: " Allez et instruisez tous les peuples " , mais : " N'allez point vers les gentils ". (Matth. XXVIII,19.) Et : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues " (Id. XV, 24) ; et: " Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens " . (Ibid. 26.) Les Juifs haïssant donc Jésus, et le [435] haïssant jusqu'à se porter à le faire mourir, il eût été inutile de les attendre plus longtemps, eux qui le repoussaient avec tant d'opiniâtreté lorsqu'il se présentait à eux. En effet, ils le rejetèrent hautement, en disant: " Nous n’avons point d'autre roi que César ". (Jean, XIX,15.) Alors enfin le Sauveur les abandonna, parce qu'ils l'avaient abandonné les premiers. Voilà pourquoi il dit: " Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, et tu ne l'as pas voulu? " (Matth. XXIII, 37.)

Que signifient ces paroles: " Si le grain de froment ne meurt après qu'on l'a jeté en terre ? " Le Sauveur parle de sa croix, de sa mort. Afin que ses disciples ne se troublassent point, voyant et pensant qu'on avait fait mourir leur Maître, lors même que les gentils venaient à lui, il leur dit: C'est ma mort même qui les attire et les fait plus promptement venir à moi. C'est ma mort qui va répandre ma prédication et mon évangile. Ensuite, comme il ne les persuadait pas aussi bien par les paroles que par les exemples, il recourt à une image de ce qui se passe dans la nature : Le froment, dit-il, s'il meurt, porte plus de fruit; or, si cela arrive pour les semences, à plus forte raison la même chose arrivera-t-elle pour moi.

Mais les disciples ne comprirent pas ces paroles. C'est pourquoi l'évangéliste répète souvent que les disciples n'avaient point compris ce que Jésus avait dit, afin d'excuser leur fuite au temps de la passion. Saint Paul, parlant de la résurrection des corps, produit le même exemple de la mort et de la résurrection des semences.

3. Quelle excuse auront donc ceux qui ne croient point à la résurrection, puisque nous pouvons tous les jours lavoir et la contempler dans les semences, dans les plantes et même dans la propagation de notre espèce ? Il faut premièrement que la semence se corrompe et pourrisse en terre, pour qu'ensuite elle s'élève et produise du fruit.

Mais, en général, quand Dieu fait quelque chose, on n'a nullement besoin de la raison humaine, elle doit se taire; et en effet, comment le Seigneur nous a-t-il tirès du néant ? C'est aux chrétiens que je parle maintenant, aux chrétiens qui font profession de croire aux écritures. Mais je veux bien emprunter au raisonnement humain une autre preuve de la résurrection. Parmi les hommes il y y en a de bons, il y en a de méchants ; combien de ceux qui sont méchants ont vécu dans la prospérité jusqu'à l'extrême vieillesse ; et au contraire, combien de justes ont passé leur vie dans la misère et dans l'affliction ? Quand donc et en quel temps chacun recevra-t-il ce qui lui revient selon son mérite , selon ses oeuvres (1) ? Cela est bon, dit-on, mais il n'y a point de résurrection des corps. Répondre de la sorte, ce n'est point écouter saint Paul, qui dit : " Il faut que ce corps corruptible soit revêtu de l'incorruptibilité ". (I Cor. XV, 53.) L'apôtre ne le dit pas de l'âme, car l'âme ne se corrompt point et ne meurt point, et la résurrection n'est que pour ce qui est mort : or le corps seul meurt et se corrompt.

Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y ait une résurrection des corps ? Est-ce que Dieu n'a pas le pouvoir de les ressusciter? Mais n'y aurait-il pas une folie extrême à le nier? Mais, direz-vous, cette résurrection ne convient point? Et pourquoi ne convient-il pas que ce corps corruptible, qui a essuyé tant de peines et de travaux, pendant sa vie, qui enfin a souffert la mort, participe un jour aux couronnes et aux récompenses de l'âme ? Si cela n'était pas juste, Dieu ne l'aurait pas créé au commencement, et Jésus-Christ n'aurait pas pris une chair. Or, qu'il en ait pris une et qu'il l'ait ressuscitée, ces paroles le prouvent visiblement : " Portez ici vos doigts ", dit-il à Thomas, " voyez et considérez qu'un esprit n'a ni chair ni os ". (Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 27.) Pourquoi Jésus a-t-il ressuscité Lazare, s'il était mieux de ressusciter sans corps? Pourquoi opère-t-il cette résurrection comme un miracle et un bienfait? Pourquoi enfin nous a-t-il donné les moyens de nous nourrir? (Marc, V, 43.) Ne vous laissez donc pas séduire par les hérétiques, mes chers enfants; il y a une résurrection, il y a un jugement. Ce sont là des vérités que refusent d'avouer ceux qui ne veulent. point rendre compte de leurs oeuvres. Il faut que. notre résurrection soit semblable à celle de Jésus-Christ (I Cor. XV, 20), car il est les prémices et le premier-né des morts. (Col. I, 18.)

Que si la résurrection consiste dans la purification de l'âme, dans la délivrance du péché, Jésus-Christ n'ayant point commis de péché, pourquoi est-il ressuscité?

Et si lui-même a

1. Nous devons tous comparaître devant le Tribunal de Jésus-Christ, dit saint Paul, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites, pendant qu'il était revêtu de son corps.

436 péché, comment avons-nous été délivrés de la malédiction? (Gal. III, 13.) Comment dit-il " Le prince de ce monde va venir, et il n'a rien en moi " (Jean, XIV, 30) qui lui appartienne (1)? car voilà ce qui marque son impeccabilité. Ainsi donc, selon ces hérétiques, ou Jésus-Christ n'a point ressuscité, ou, pour qu'il ait ressuscité, il faut qu'il ait péché avant sa résurrection ; mais il a ressuscité et il n'a commis aucun péché; c'est donc une vérité constante que Jésus-Christ est ressuscité, et la mauvaise doctrine de ces hérétiques n'est qu'un fruit de leur vanité.

Evitons donc ces hommes empestés, car " les mauvais entretiens gâtent les bonnes moeurs (2) ". (I Cor. XV, 33.) Ce ne sont point là les dogmes des apôtres. Marcion et Valentin, voilà les inventeurs de ces nouveautés impies. Fuyons donc ces erreurs, mes bien-aimés, la bonne vie ne sert de rien sans la bonne doctrine, comme la bonne doctrine est inutile sans la bonne vie. Les gentils ont inventé et semé les premiers ces erreurs; les hérétiques les ayant reçues des philosophes païens, les ont accrues et répandues, soutenant également avec eux que la matière est incréée, et bien d'autres semblables extravagances. Comme donc ayant enseigné que la matière était incréée, ils en ont conclu qu'il n'y avait point de créateur; de même, voyant la mort et la corruption des corps, ils ont dit qu'il n'y avait point de résurrection.

Mais nous, mes frères, nous qui connaissons l'immense et souveraine puissance de Dieu, n'écoutons point leurs rêveries; gardons-nous de leurs entretiens, c'est pour vous que je le dis. Car pour moi je ne refuserai point d'entrer en lice avec eux. Mais un homme nu et sans armes, encore qu'il soit en soi plus fort que ceux qui l'attaquent , sera facilement vaincu et terrassé. Si vous faisiez votre étude et votre méditation des saintes Ecritures, si vous vous prépariez tous les jours au combat, je n'aurais garde de vous détourner de combattre contre eux; au contraire, je vous conseillerais de leur livrer bataille, parce que la vérité est forte et puissante. Mais comme vous ne savez pas vous servir des Ecritures, je crains

2. Selon la plupart des auteurs, ces paroles sont de Ménandre, quoique Socrate l'historien et Nicéphore les donnent à Euripide. Saint Paul a quelquefois cité les auteurs profanes. Saint Cyprien a dit de même : . Les mauvais entretiens corrompent les bonnes inclinations ". (De Testim. LIII, chap. XCV.)

le combat, je crains que, vous trouvant sans armes et sans défense, ils ne vous renversent. Rien, en effet, rien n'est plus faible que ceux qui sont dénués du secours de l'Esprit-Saint.

Que si ces faux sages affectent de faire paraître au dehors de la sagesse et de la gravité, vous ne devez point vous en étonner, mais plutôt vous devez rire de les voir suivre des docteurs fous et insensés; car leurs docteurs n'ont rien su penser de grand, de raisonnable, ni sur Dieu ni sur la créature; ce que chez nous la moindre femme sait, Pythagore l'a parfaitement ignoré (1). Mais ces philosophes débitent fastueusement que l'âme est changée en arbrisseau, en poisson, en chair. Ne leur prêtez point l'oreille, je vous prie, et serait-ce raisonnable ? Ils sont ici de grands personnages, ils laissent croître leurs cheveux, les frisent, les ajustent et se parent d'un manteau ; voilà en quoi consiste toute leur philosophie. Si vous les regardez de près, ils ne sont que cendre et que poussière, il n'y a rien de sain chez eux, mais " leur gosier est comme un sépulcre ouvert " (Ps. V, 11); en eux tout est ordure et corruption, et leurs dogmes, tels qu'un bois pourri , fourmillent de vers. Le premier de leurs philosophes a enseigné que Dieu était l'eau, celui qui est venu après lui a dit que c'était le feu, un autre que c'était l'air, et tous n'ont eu de Dieu que des idées corporelles. N'admirez donc pas, je vous prie, ces docteurs qui n'ont pas pu s'élever à la connaissance d'un Dieu incorporel. Que si dans la suite ils en ont eu quelque connaissance, ils la doivent aux entretiens qu'ils ont eus dans l'Egypte avec les nôtres. Mais, pour ne pas causer ici trop de désordre, finissons ce discours. Si nous voulions bien nous donner la peine de vous exposer leur doctrine, ce qu'ils ont dit de Dieu, de la matière, de l'âme et du corps, vous ne pourriez vous empêcher d'éclater de rire. D'ailleurs ils ne méritent pas qu'on les réfute, car ils se détruisent réciproquement eux-mêmes.

Le philosophe qui a écrit contre nous un livre sur la matière, se réfute lui-même. Ainsi donc, pour ne pas occuper inutilement votre temps , et ne nous pas embarquer dans un discours sales fin , laissons toutes ces choses, et disons qu'il faut s'appliquer à la lecture de l'Ecriture sainte, au lieu de se jeter dans des disputes de paroles dont on ne retire aucun

1. Savoir: que l'âme est spirituelle et immortelle.

437 fruit. C'est l'avis que saint Paul donne à Timothée, à ce cher disciple qui était plein de sagesse, et qui avait reçu lé don des miracles. Suivons donc le conseil du grand apôtre , fuyons, rejetons toutes ces fables et ces puérilités (I Tim. IV, 7, VI, 20; II Tim. II, 23); mettons la main à l'oeuvre : je veux dire, exerçons-nous aux oeuvres de charité envers nos frères, à l'hospitalité, et attachons-nous de toutes nos forces à faire l'aumône, afin que nous puissions acquérir les biens que Dieu nous a promis, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXVII.

CELUI QUI AIME SA VIE, LA PERDRA; MAIS CELUI QUI HAIT SA VIE EN CE MONDE, LA CONSERVE POUR LA VIE éTERNELLE. — SI QUELQU'UN ME SERT, QU'IL ME SUIVE. (VERS. 26, 26, JUSQU'AU VERS. 34.)

ANALYSE. 1. Qui est celui qui, aimant sa vie, la perdra ? — Pourquoi Jésus-Christ se troubla.

3. Jésus prédit sa résurrection et sa victoire.

— Glorifier Dieu : lui rendre gloire, et par la foi et par la bonne vie. — Dieu n'est point tant déshonoré par les païens que par les mauvais chrétiens. — Les péchés qui tendent à la ruine publique, sont ceux-là mêmes qui font le plus blasphémer contre Dieu ; des avares, et de ceux qui ravissent le bien d'autrui.

1. La vie présente est agréable et douce, elle est remplie de plaisirs et de voluptés ; non pour tous, mais seulement pour ceux-là qui s'y attachent et y fixent leur pensée. Que si, au contraire, on regarde le ciel et les biens qui y sont préparés, bientôt on la méprisera et l'on n'en fera aucun cas. On admire un beau corps, jusqu'à ce qu'il s'en présente un plus beau et plus admirable : alors, ce qui nous avait d'abord saisis et jetés dans l'admiration, nous le méprisons. Si donc nous voulons contempler la beauté divine et la figure du céleste royaume, nous romprons aussitôt les liens qui nous tiennent attachés aux choses de ce monde. Car c'est une chaîne que l'amour des choses terrestres. Jésus-Christ, voulant nous le faire entendre, nous dit : " Celui qui aime sa vie la perdra; mais celui qui hait sa vie en ce monde, la conserve pour la vie a éternelle. Si quelqu'un me sert, qu'il me suive : Et où je serai, là sera aussi mon serviteur ". On dirait que ce sont là, des énigmes, mais il n'en est rien ; au contraire, ces paroles sont pleines de lumière et de sagesse.

Mais qui est-ce qui, aimant sa vie, la perdra? C'est celui qui cherche à satisfaire ses coupables désirs, celui qui donne à la vie plus qu'il n'est permis. Voilà pourquoi l'Ecriture nous donne cet avis. " Ne vous laissez point aller à vos mauvais désirs " (Eccl. XVIII, 30); c'est par là que vous perdrez la vie : une pareille conduite écarte du chemin qui mène à la vertu.

Mais, au contraire, celui qui hait sa vie en ce monde, la conserve. Qui est-ce qui hait sa vie ? Celui qui résiste aux mauvais conseils qu'elle lui donne. Et Jésus-Christ n'a point dit : Celui qui ne cède pas, mais celui qui hait. Comme, en effet, nous ne pouvons ni écouter volontiers, ni voir tranquillement les personnes qui nous sont odieuses ; de même aussi il faut avoir un extrême [438] éloignement pour la vie, lorsqu'elle nous suggère des choses contraires à la volonté de Dieu. Jésus-Christ parlait alors de la mort à ses disciples, c'est-à-dire de sa mort; et il prévoyait bien que cette nouvelle les jetterait dans la tristesse; c'est pourquoi il parle avec cette force Pourquoi parler, dit-il, de là résignation que vous devez montrer au sujet de ma mort? Si vous-mêmes vous ne mourez pas, vous n'avez aucun avantage à espérer. Remarquez, mes chers frères, de quelle manière le Sauveur mêle les paroles de consolation avec celles qui pouvaient paraître un peu dures. Il aurait été effectivement dur et fâcheux pour l'homme, qui aime si fort la vie, de s'entendre dire qu'il fallait mourir. Et pourquoi en irais je chercher des exemples dans les siècles passés ; puisqu'aujourd'hui même nous trouvons tant de gens qui souffrent volontiers toutes choses pour jouir de cette vie; encore qu'ils croient à un avenir, à une autre vie plus heureuse? Voient-ils quelque édifice, quelque machine ingénieuse, ils disent, avec des larmes aux yeux: combien l'homme invente-t-il de choses pour mourir bientôt et être réduit en cendres ! Tant cette vie excite de passion.

Jésus-Christ donc, pour briser tous ces liens, dit : " Celui qui hait sa vie en ce monde, la conserve pour l'autre ". Et ce qui suit fait visiblement connaître qu'il ne l'a dit que pour instruire ses disciples et dissiper leur crainte; écoutez-le : " Que celui qui me sert me suive ". Parlant de sa mort il montre qu'il exige de ses disciples qu'ils le suivent par leurs oeuvres, en mourant aussi eux-mêmes; car un serviteur doit suivre partout le maître qu'il sert. Considérez en quel temps le Sauveur dit ces choses : il les dit, non quand ils étaient dans la persécution , mais lorsqu'ils étaient tranquilles et en paix, lorsqu'ils se croyaient en sûreté. " Et qu'il se charge de sa croix, et me suive " (Matth. XVI, 24); c'est-à-dire, soyez toujours prêts aux périls, à la mort et à quitter la vie. Ensuite leur ayant fait envisager des choses dures et fâcheuses, il les relève par la promesse de la récompense. Quelle est cette récompense? C'est qu'on le suit, c'est qu'on est avec lui ; par où il leur fait connaître que la mort sera suivie de la résurrection, car, dit-il : " Où je serai, là sera aussi mon serviteur ". Où est Jésus-Christ? Dans le ciel.

Elevons-y donc nos coeurs et nos esprits avant même la résurrection. "Si quelqu'un me sert, mon Père l'aimera ". Pourquoi n'a-t-il pas dit : Je l'aimerai ? Parce que les disciples n'avaient pas encore de lui la juste opinion qu'ils en devaient avoir, et qu'ils en avaient une plus grande du Père. Ils ne savaient pas encore que, leur Maître ressusciterait, comment auraient-ils eu de lui une grande opinion ? C'est pourquoi il dit aux enfants de Zébédée : " Ce n'est point à moi à donner (1), mais ce sera ceux à qui il a été préparé par mon Père " (Marc, X, 40) ; mais cependant c'est lui qui juge. Jésus-Christ déclare ici qu'il est le Fils légitime du Père : car le Père les recevra comme les serviteurs de son vrai et légitime Fils. " Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Mon Père, délivrez-moi de cette heure (27) ". Mais ce n'est point là le langage de celui qui veut persuader qu'il. faut aller volontiers à la mort? Tel est, au contraire, le `.sens de ces paroles. Le Sauveur, afin qu'on ne dît pas qu'étant exempt des douleurs humaines, il lui était facile de philosopher sur la mort, et qu'il y exhortait, les autres, n'ayant rien à souffrir lui-même , fait voir ici que quoiqu'il la craignît, il ne la refusait pourtant point, parce qu'elle nous devait être très-utile et très-avantageuse.

En un mot, ces paroles appartiennent à lai chair qu'il a prise, et non à sa divinité. Voilà -pourquoi il dit : " Maintenant mon âme est troublée". S'il n'en était pas ainsi, quelle suite y aurait-il entre ces paroles et les suivantes . "Mon Père, délivrez-moi de cette heure? " Le divin Sauveur est si troublé, qu'il demande à son Père de le délivrer de la mort, s'il peut l'éviter.

2. Ces paroles marquent la faiblesse de la nature humaine. Mais je ne puis rien alléguer, veut-il dire, pour demander à être délivré de la mort : " Car c'est pour cela que je suis venu en cette heure "; c'est comme s'il disait : quels que puissent être notre trouble et notre abattement, ne fuyons pas la mort encore que je sois ainsi troublé, je dis qu'il ne faut point fuir la mort. Il faut souffrir ce qui nous arrive; mais, mon " Père, glorifiez votre nom (28) ". Quoique le trouble où je suis m'ait fait prononcer ces paroles, je dis le contraire: "Glorifiez votre nom "; c'est-à-dire, menez-moi à la croix : ce qui montre une

1. " Ce n'est point à moi à donner ", le mot " à vous ", n'est ni dans saint Chrysostome, ni dans le grec. 439 faiblesse humaine, et l'infirmité de la nature qui ne veut point mourir, et fait voir que Jésus n'était pas exempt des sentiments humains. Comme on n'impute pas à crime d'avoir faim, ou d'avoir envie de dormir, de même aussi ce n'en est pas un de désirer la vie présente. Or, Jésus-Christ était exempt de tout péché, mais non des instincts naturels; autrement son corps n'aurait pas été un vrai corps. Par ces paroles, le divin Sauveur nous a encore appris une autre chose. Et quoi? Que s'il nous arrive d'être dans l'affliction et dans la crainte, nous ne devons pas pour cela nous laisser abattre, et changer de résolution. Mon " Père, glorifiez votre nom ". Jésus-Christ fait voir qu'il meurt pour la vérité, ce qu'il appelle la gloire de Dieu, et cela est arrivé après sa mort. Car après sa mort tout le monde devait se convertir, connaître le nom de Dieu, l'adorer et le servir, et non-seulement le nom du Père, mais encore le nom du Fils. Mais le Sauveur ne le dit pas ouvertement: " Au même temps on entendit une voix du ciel " qui dit : " Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore ". Quand l'a-t-il glorifié? Auparavant (1) : Et je le glorifierai encore après qu'il aura été crucifié. " Ce n'est pas pour moi que cette voix est venue, mais pour vous (30) ". Mais " le peuple qui était là cru que c'était un coup de tonnerre, ou que c'était un ange qui lui avait parlé (29) ". Et sur quoi le crurent-ils? La voix n'était-elle pas claire et intelligible? Elle l'était, mais elle s'effaça aussitôt de leur mémoire, parce qu'ils étaient grossiers, charnels, lâches et engourdis. Les uns n'en retinrent que le son, les autres savaient bien que les paroles que la voix fit entendre, étaient articulées, mais ils ne savaient pas de même ce qu'elle avait dit. Que dit donc Jésus-Christ? " Ce n'est pas pour moi que la voix est venue, mais pour vous ". Pourquoi le dit-il? Parce qu'ils disaient souvent qu'il n'était pas envoyé de Dieu. Il ne se peut point que celui que Dieu glorifie ne soit pas envoyé de Dieu, dont il fait glorifier le nom. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit :

Cette voix s'est fait entendre : " Ce n'est pas pour " moi qu'elle est venue, mais pour vous ". Ce n'est pas pour m'apprendre quelque chose

1. Auparavant : Dans son baptême, le Père fit entendre cette voix du ciel : C'est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toute mon affection.

que j'ignorasse auparavant, car je connais parfaitement mon Père : mais c'est pour vous qu'elle est venue. Comme ils disaient que c'était un ange qui liai avait parlé, ou que c'était un coup de tonnerre qui s'était fait entendre, et qu'ils n'y faisaient pas plus d'attention, Jésus-Christ leur dit : C'est pour vous que cette voix est venue du ciel, afin de vous exciter à demander ce qu'elle a dit. Mais ils sont si stupides et si étourdis, que, quoiqu'on leur apprenne que ce qu'a dit la voix les regarde, ils ne demandent point encore ce que c'est. Cette voix pouvait ne point paraître bien distincte à des gens qui ignoraient pour qui elle se faisait, entendre, et ce qu'elle annonçait. Voilà donc pourquoi Jésus-Christ leur dit : C'est pour vous que cette voix est venues ale remarquez-vous pas, mes frères, que c'est pour eux, que c'est à cause de leur faiblesse, que, se font ces choses basses et grossières, et non pour le Fils, qui n'avait nullement besoin de ce secours?

" C'est maintenant que le monde va être jugé : c'est maintenant que le prince de ce monde va être chassé dans l'enfer (31)

": Ces paroles, comment s'accordent-elles avec celles-ci : " Je l'ai glorifié, et je le glorifierai?" Parfaitement; et elles sont tout à fait d'accord. Comme le Père a dit : " Je le glorifierai ", le Fils fait connaître de quelle sorte de gloire le Père le glorifiera. Et quelle est cette gloire? Le prince de ce monde va être chassé dehors. Que veut dire ceci : c'est maintenant que le monde va être jugé? C'est comme s'il disait : Le jugement et la vengeance vont arriver comment? Le diable, qui est le prince du monde, a fait mourir le premier homme, qu'il a trouvé coupable de péché; car c'est par le péché que la mort est entrée dans le monde (Rom. V, 12). En moi il n'a trouvé aucun péché. Pourquoi s'est-il donc jeté sur moi, et m'a-t-il livré à la mort ? pourquoi est-il entré dans l'âme de Judas pour me faire mourir? Ne venez pas maintenant me dire que Dieu a -dispensé ces choses de cette manière:

car une telle dispensation ne saurait provenir que. de -sa sagesse, et non du diable. Mais cependant examinons la conduite de cet esprit malin. Comment le monde sera-t-il jugé en moi? On fera comparaître en jugement ce malin esprit comme devant un tribunal, et on lui dira : Que tu aies fait mourir tous les hommes, on te le passe; c'est parce que tu les as trouvés [440] coupables de péché; mais Jésus-Christ, pourquoi l'as-tu fait mourir? N'est-ce pas tout à fait injustement? Tout le monde sera donc vengé en Jésus-Christ.

Pour vous rendre ceci plus clair et plus sensible, je me servirai d'un exemple. Supposons un cruel tyran qui accable de mille maux et fasse mourir tous ceux qui tombent entre ses mains : si, attaquant un roi ou le fils d'un roi, il l'a fait mourir injustement, son supplice pourra venger aussi tous les autres qu'il a fait mourir. Supposons encore un créancier, qui exige impitoyablement de ses débiteurs ce qu'ils lui doivent, qui les frappe et les jette en prison, et qu'ensuite avec la même insolence 'il fasse emprisonner un homme qui ne lui doit rien. Alors il sera puni des mauvais traitements qu'il a fait subir aux autres; car celui-là le fera mourir.

3. Il en arrive de même à l'égard de Dieu. Le diable sera puni de ce qu'il a fait contre vous, par ce qu'il a osé faire contre Jésus-Christ. Faites bien attention aux paroles du Sauveur, et vous comprendrez que c'est là ce qu'il veut dire par ces paroles : " C'est maintenant que le prince de ce monde sera chassé dans l'enfer (1) ", par ma mort. " Et pour moi, quand j'aurai été élevé, j'attirerai tous les hommes (2) à moi (32) ", c'est-à-dire, les gentils aussi. Et de peur que quelqu'un ne dît : Si le prince de ce monde a la victoire sur vous, comment sera-t-il chassé dans l'enfer? Jésus prévient cette objection, et dit : Il ne me vaincra point; car comment vaincrait-il celui qui attire les autres? Et il ne parle point là de la résurrection, mais de ce qui est plus grand que la résurrection : " J'attirerai tous les hommes à moi ". Si le Sauveur eût dit : Je ressusciterai, il n'aurait pas fait connaître que tous croiront en lui. Mais en disant : Tous croiront, il déclare l'un et l'autre, et il assure qu'il ressuscitera. S'il était demeuré dans la mort, et s'il n'eût été qu'un homme, personne n'aurait cru en lui. "J'attirerai tous les hommes à moi ". Pourquoi Jésus-Christ dit-il donc que le Père attire? Parce que le Fils attirant, le Père attire aussi. Je les attirerai, dit-il, parce qu'ils sont tellement arrêtés par le tyran, qu'ils ne peuvent venir d'eux-mêmes, ni s'échapper des mains

1. " Dans l'enfer ". C'est ce que porte mon texte.

2. " Tous les hommes ". Le texte grec et mon auteur lisent de même. La Vulgate dit . " Tout ".

de celui qui les retient. En un autre endroit le Seigneur appelle cela un pillage : " Personne ", dit-il, " ne peut piller les armes du fort, si auparavant il ne lie le fort, pour pouvoir ensuite piller ce qu'il possède ". (Matth. XI, 29.) Et par ces expressions il marque sa violence. Ce qu'il appelle donc là " piller ", ici il l'appelle " attirer ".

Instruits de ces vérités, réveillons-nous, sortons de notre engourdissement , glorifions Dieu, non-seulement par la foi, mais encore par la bonne vie. Autrement ce ne serait point lui rendre gloire, mais blasphémer contre lui. Le saint nom de Dieu n'est point tant blasphémé par la perversité d'un gentil que par la corruption d'un chrétien. C'est pourquoi je vous en conjure, mes chers frères, faisons tout notre possible pour que Dieu soit infiniment glorifié. Car il dit : Malheur à ce serviteur par qui le nom de Dieu est blasphémé ! Or, quand Dieu dit : Malheur, il déclare que celui contre qui il prononce cette parole, sera condamné aux tourments et aux supplices les plus rigoureux. Mais aux contraire : Bienheureux est celui par qui son nom est honoré! Ne vivons donc pas comme si nous étions encore dans les ténèbres, mais fuyons toutes sortes de péchés, et surtout ceux qui tendent à la perte commune : car c'est par ceux-là principalement que Dieu est blasphémé.

En effet, quel pardon obtiendrons-nous, si le Seigneur nous ayant fait un précepte de donner de notre propre bien aux autres, nous ravissons le bien d'autrui? Quelle espérance de salut aurons-nous? Vous serez puni, si vous ne donnez point à manger à celui qui a faim;

si vous allez jusqu'à dépouiller celui qui est vêtu, quel pardon obtiendrez-vous? Nous ne cesserons point de vous répéter souvent ces vérités; peut-être que ceux qui ne les écoutent pas aujourd'hui, les écouteront demain; ceux qui n'y sont point attentifs aujourd'hui, demain pourront y faire attention. Que s'il se trouve parmi vous quelqu'un d'incorrigible, du moins, il n'y aura pas de notre faute, et nous ne serons point responsable, puisque nous aurons rempli notre ministère. Fasse le ciel, et que nous ne soyions pas remplis de confusion au sujet de nos paroles, et que vous ne soyiez pas couverts de honte, mais que nous puissions tous paraître avec confiance devant le tribunal de Jésus-Christ, de telle sorte que nous puissions nous-mêmes nous glorifier de [441] vous, et recevoir une consolation de nos peines ; je veux dire, vous voir glorifiés et couronnés par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartient la gloire, et au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXVIII.

LE PEUPLE LUI RéPONDIT : NOUS AVONS APPRIS DE LA LOI, QUE LE CHRIST DOIT DEMEURER éTERNELLEMENT. COMMENT DONC DITES-VOUS QU'IL FAUT QUE LE FILS DE L'HOMME SOIT éLEVé EN HAUT? QUI EST CE FILS DE L'HOMME? (VERS. 34, JUSQU'AU VERS. 42.)

ANALYSE. 1. La mort n'empêche point Jésus-Christ de demeurer éternellement.

3. Faire tous ses efforts pour ne se point séparer de Dieu :

s'appliquer pour cela à toutes sortes de bonnes oeuvres. — Douceur, charité envers le prochain. — Tâcher d'adoucir les plaies qu'on ne peut guérir.

1. Le mensonge est faible et facile à démasquer, quand bien même il se couvre au dehors de mille couleurs. Comme ceux qui crépissent des murs ruineux, ne les rendent pas pour cela plus solides ; de même les menteurs sont aisément confondus. Voilà précisément ce qui arrive ici aux Juifs. Jésus-Christ leur disant : " Quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai a tous les hommes à moi"; ils répondent "Nous avons appris de la loi que le Christ demeure éternellement. Comment donc dites-vous qu'il faut que le Fils de l'homme soit élevé en haut ? Qui est ce Fils de l'homme? " Donc ils savaient que le Christ était immortel, et que sa vie n'aurait point de fin; donc ils comprenaient ce que disait Jésus-Christ. En effet, on trouve en mille endroits des Ecritures et la passion et la résurrection. Isaïe les met ensemble: " Il a été mené à la mort ", dit-il, " comme une brebis qu'on va a égorger " (Luc, 7), et tout le reste. David les joint dans le second psaume, et souvent aussi dans les autres. Le patriarche de même, lorsqu'il dit : " En se couchant, il s'est reposé comme un lion", et il a ajouté: " Il est comme un jeune lion; qui osera le réveiller? " (Gen. XLIX, 9.) Par où il marque en même temps la passion et la résurrection. Mais ils n'avouent et ne confessent que le Christ doit demeurer éternellement, que dans la fausse confiance qu'ils ont, de lui imposer silence, et de faire manifestement voir qu'il n'est pas le Christ.

Et remarquez, mes frères, avec quelle malignité ils font cet aveu. Ils n'ont pas dit : Nous avons appris que le Christ ne doit point souffrir, ne doit point être crucifié, mais qu'il doit demeurer éternellement. Mais cette prédiction même n'était point contraire au Christ; la passion, en effet, n'a point été un obstacle à l'immortalité. Par là, on peut voir que les Juifs comprenaient bien des choses en apparence douteuses, et qu'ils les ont volontairement altérées et corrompues. Comme le Sauveur avait auparavant parlé de sa mort, lui entendant dire ici qu'il devait être élevé, ils jetèrent adroitement ces paroles de défiance. Ensuite ils ajoutent : " Qui est ce Fils de [442] l'homme? " Et cela malicieusement. Ne croyez pas, disent-ils, que ce soit de vous que nous voulions parler, et ne dites pas que nous vous contredisons par animosité : nous ne savons pas de qui vous parlez, mais nous nous croyons bien fondés à vous représenter ce que la loi nous a appris. Que leur répond donc Jésus-Christ? Il les réfute, et leur fait voir que sa passion, que sa mort n'empêche pas qu'il ne demeure éternellement.

" La lumière ", dit-il, " est encore avec vous pour un peu de temps (35) ", montrant par ces paroles que sa mort n'est: qu'une translation; car la lumière du soleil ne s'éteint point, et si elle se retire pour un peu de temps, elle reparaît de nouveau. " Marchez pendant que vous avez la lumière " Quel temps cela marque-t-il? Est-ce toute la vie présente? est-ce le temps qui devait s'écouler jusqu'à sa mort? Je crois que c'est l'un et l'autre. Car, par sa bonté ineffable, plusieurs, même après sa mort, ont cru en lui. Au reste, le divin Sauveur leur dit ces choses pour lest exciter à croire, comme il l'a déjà fait auparavant, en disant:

" Je suis encore avec vous un a peu de temps ". (Jean, VII, 3.) " Celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va ". Combien de peines se donnent maintenant les Juifs sans savoir ce qu'ils font ! de même que s'ils marchaient dans les ténèbres, ils croient suivre le droit chemin, pendant qu'ils vont à l'opposé : ils gardent le sabbat et la loi, et les observances des viandes, et ils ne savent où ils vont. Voilà pourquoi Jésus leur disait : " Marchez dans la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière (36) " ; c'est-à-dire, mes enfants. Saint Jean dit, au commencement de son évangile : les enfants " ne sont point nés du sang ni de la volonté de la chair, mais de Dieu même" (Jean, I, 3); c'est-à-dire, de mon Père. Mais ici il est marqué que c'est le Fils qui les engendre, pour vous apprendre que l'oeuvre du Père et celle du Fils sont la même; oeuvre et une seule opération. " Jésus parla de la sorte, et, se retirant, il se cacha d'eux ". Pour quelle raison se cacha-t-il alors? Ils ne jetèrent point de pierres sur lui, ils ne blasphémèrent point, comme ils l'avaient fait auparavant. Pourquoi donc se cacha-t-il ? Voyant ce qu'il y avait de plus secret dans leurs coeurs, il savait qu'ils s'irritaient contre lui, quoiqu'ils ne dissent mot : il savait qu'ils étaient en fureur et qu'ils ne respiraient que le meurtre : et il n'attendit point qu'ils éclatassent au dehors, mais il se cacha pour apaiser leur envie par son absence. Faites attention au grand soin qu'a l'évangéliste de l'insinuer, en ajoutant aussitôt : " Mais quoi qu'il eût fait tant de miracles devant eux, ils ne croyaient point en lui (37) ". Quel est ce grand nombre de miracles? Ceux dont l'évangéliste n'a point parlé, comme on le voit par ce qui suit. Car s'étant d'abord retiré, il revient auprès d'eux, et leur parle avec douceur en ces termes : " Celui qui croit en moi, ne a croit pas en moi, mais en celui qui m'a envoyé ". (Jean, XII, 44) Observez ce que fait. 1e, Sauveur : il commence à s'insinuer dans leur esprit par des- expressions grossières, s'appuyant dû Père : après il relève encore son discours, et lorsqu'il les voit s'animer et s'irriter, il se retire; puis il reparaît de nouveau, et recommençant dans un langage encore approprié à leur faiblesse.

Et où Jésus-Christ fait-il cela? Disons plutôt :

où ne le fait-il pas? Ecoutez ce qu'il dit au commencement : " Je juge selon ce que j'entends ". (Jean, V, 30.) Après quoi, parlant, d'une manière plus élevée, il dit : " Car, comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Ibid. 21.) Ensuite, se rabaissant encore, il dit: " Pour moi, je ne vous " juge point, un autre me fera justice ". (Jean, VIII, 15, 50.) Et il se retire derechef, et après, se faisant voir à eux en Galilée : " Travaillez ", pour avoir, leur dit-il, " non la nourriture qui périt ". (Id. VI, 27.) Et après avoir parlé de soi d'une manière grande et élevée, avoir dit qu'il est descendu du ciel (Ibid. 41), qu'il donne la vie éternelle (Id. X, 28), il se retire encore. A la fête, dite des Tabernacles, il fait la même chose. (Id. VII, 2.)

2. Faites-y attention, mes frères : vous verrez que le Sauveur varie continuellement ses discours et ses instructions par des expressions tantôt humaines, tantôt sublimes; et que tantôt il se retire et se cache, tantôt il reparaît et se fait voir publiquement : il en usa de même en cette occasion. " Mais quoiqu'il eût fait tant de miracles devant eux, ils ne croyaient point en lui ", dit l'évangéliste. " Afin que cette parole du prophète Isaïe fût accomplie: Seigneur, dit-il, qui a cru à la parole qu'il a entendue de nous, et à qui le bras du [443] Seigneur a-t-il été révélé (38) ? " Et encore "Ils ne purent croire ", dit l'évangéliste, " parce qu'Isaïe a dit : Vous écouterez de vos oreilles, et vous n'entendrez point. Isaïe a dit ces choses lorsqu'il a vu sa gloire , et qu'il a parlé de lui (41) ". Remarquez encore ici, comme nous vous l'avons fait observer ailleurs, que ces mots: " Parce que " , et : " Il a dit ", ne sont pas des particules causales, mais qu'ils marquent seulement l'événement, ou ce qui est arrivé. Car ce n'est pas parce qu'Isaïe l'a prédit, que les Juifs n'ont point cru, mais comme il devait arriver qu'ils ne croiraient point, Isaïe l'a prédit. Pourquoi donc l'évangéliste, ne s'explique-t-il pas de cette manière et laisse-t-il entendre que l'incrédulité des Juifs vient de la prédiction qui en a été faite, et non pas de la prédiction de l'incrédulité? pourquoi s'exprime-t-il même dans la suite en des termes plus expressifs, et dit-il : " C'est pour cela qu'il ne pouvaient croire, parce qu'Isaïe a dit?" C'est parce qu'il veut, par plusieurs exemples , faire parfaitement connaître la vérité de l'Ecriture et montrer que les choses qu'elle a prédites ne sont point arrivées d'une autre manière qu'il ne les a rapportées.

Afin qu'on ne dît pas : Pourquoi Jésus-Christ est-il venu ? Est-ce qu'il ne savait pas que les Juifs ne croiraient point? il apporte le témoignage des prophètes, qui ont prédit leur incrédulité.

Mais si Jésus-Christ est venu, c'est afin que les Juifs n'eussent aucune excuse de leur péché.

Le prophète n'a prédit ces choses que parce quelles devaient infailliblement s'accomplir, et il ne les aurait point prédites, si l'accomplissement n'en eût été sûr et infaillible.

Or, ces choses devaient sûrement arriver, parce que les Juifs étaient incorrigibles. Ce mot : " Ils n'ont pas pu", signifie: ils n'ont pas voulu. Et n'en soyez pas surpris, car Jésus-Christ dit encore dans un autre endroit : " Qui peut comprendre ceci, le comprenne ". (Matth. XIX,12.) Il a coutume de mettre ainsi souvent le pouvoir pour la volonté. Et encore : " Le monde ne peut vous haïr ; mais pour moi, il me hait ". (Jean, VII, 7.)

Et même parmi nous, cette coutume où l'on est de dire :

je ne puis aimer un tel; cet homme ne peut devenir bon, ne marque que la force et l'empire qu'a sur nous la volonté. Et encore : que dit le prophète ? " Si un Ethiopien peut changer sa peau , et un léopard la variété de ses couleurs, ce peuple aussi pourra faire le bien, lui qui n'a appris qu'à faire le mal ". (Jérém.

XIII, 23.) Ce n'est pas qu'ils ne pussent point embrasser la vertu et faire le bien, mais c'est parce qu'ils ne le voulaient point , que le prophète dit qu'ils ne le pouvaient pas. Au reste, l'évangéliste, veut dire ici que le prophète ne pouvait point mentir; ce n'est pas à dire qu'il leur fût impossible de croire. Il pouvait arriver que, quoiqu'ils crussent, le prophète fût véritable : car s'ils eussent dû croire, alors il n'aurait pas prédit qu'ils ne croiraient point. Pourquoi donc, direz-vous, ne s'est-il pas expliqué en ces termes? Parce que l'Ecriture a certaines façons de parler qui lui sont propres, et c'est à quoi il faut avoir égard. Enfin Isaïe a dit ces choses, lorsqu'il a vu sa gloire. La gloire de qui ? Du Père.

Pourquoi saint Jean parle-t-il du Fils, et saint- Paul du Saint-Esprit? Ce n'est pas pour confondre les personnes, mais c'est pour montrer que leur dignité est égale et la même. Ce qui est au Père , est au Fils , et ce qui est au Fils, est au Père. (Jean, XVII , 10.) Cependant Dieu a dit bien des choses par ses anges, et néanmoins personne ne dit : Comme- a dit l'ange; mais bien : Dieu a dit; parce que ce que Dieu a dit par ses anges, appartient à Dieu , et que ce qui est à Dieu n'appartient pas de même aux anges. Mais l'apôtre dit que les paroles qu'il prononce sont du Saint-Esprit.

" Isaïe a parlé de lui ". Qu'a-t-il dit? " Je suis le Seigneur assis sur un trône sublime ", etc. (Isaïe, VI, 1.) II appelle donc ici cette vision une gloire : il a dit qu'il a vu de la fumée, qu'il a entendu de profonds mystères, qu'il a vu des séraphins sortir du trône, des éclairs que ces puissances mêmes ne pouvaient fixement regarder. " Et il a parlé de lui ". Qu'a-t-il dit? Qu'il a entendu une voix qui disait : " Qui enverrai-je, et qui ira? " Me voici, dis-je alors, envoyez-moi. Le Seigneur me dit: Vous écouterez de vos oreilles, et vous n'entendrez point, et voyant, vous verrez, et vous ne discernerez point. Car le Seigneur a. aveuglé ses yeux et endurci son coeur, de peur que ses yeux ne voient, et que son coeur ne comprenne ". (Ibid. 8, 9, 10.) Il se présente ici une difficulté apparente , qui pourtant, si l'on y fait bien attention, n'en est point une. Car, ainsi que le soleil,.s'il fait fermer les yeux à ceux qui les ont [444] faibles, ne les leur fait pas fermer par sa propre nature, mais parce qu'ils les ont faibles; de même Dieu ne rend pas sourds ceux qui n'écoutent point sa parole. C'est ainsi, c'est en ce sens qu'il est dit que le Seigneur a endurci le coeur de Pharaon, et cela arrive également à ces esprits indociles et rebelles qui résistent à la parole de Dieu. Au reste, c'est là une façon de parler de l'Ecriture, comme celles-ci : " Dieu les a livrés à un sens dépravé (Rom. 1, 28) " ; et ces paroles : " Le Seigneur votre Dieu a distribué aux nations " (Deut. IV, 19; LXX) : c'est-à-dire, a permis, a laissé. L'Ecriture, en cet endroit, ne fait point agir Dieu, mais elle marque que c'est par leur méchanceté que les nations ont fait le mal. Car, lorsque nous sommes abandonnés de Dieu, nous sommes livrés au diable; étant livrés au diable, nous sommes accablés de toutes sortes de maux. C'est donc pour remplir l'auditeur d'effroi, que l'Ecriture dit : " Le Seigneur a endurci ", et : " il a livré ".

En effet, que non-seulement Dieu ne livre point, mais encore qu'il n'abandonne point, si nous ne voulons nous-mêmes être abandonnés, en voici la preuve; écoutez ce qu'il dit : " Ne sont-ce pas vos péchés qui font une séparation entre vous et moi?

" (Is. LIX, 2.) Et encore : " Ceux qui s'éloignent de vous périront ". (Ps. LXXII, 26.) Osée dit : " Vous avez oublié la loi de votre Dieu, et je vous oublierai aussi " . (Osée, IV, 6.) Et Jésus-Christ dit lui-même dans son Evangile : " Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, et tu ne l'as pas voulu ! " (Luc, XIII, 34.) Isaïe dit encore : " Je suis venu, et je n'ai trouvé personne; j'ai appelé, et personne ne m'a a entendu ". (Isaïe, L, 2.) L'Ecriture dit ces choses, pour nous montrer que c'est nous-mêmes qui sommes les premiers auteurs et de notre abandon et de notre perte. Dieu non-seulement ne veut point nous abandonner, mais encore il ne veut pas nous punir; et quand il punit, il ne faut point s'en prendre à sa volonté : " Je ne veux point la mort du pécheur, dit le Seigneur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive ". (Ezéch. XVIII, 32.) Jésus-Christ a versé des larmes sur la ruine de Jérusalem, de même que nous pleurons nos amis.

3. Ces vérités nous sont parfaitement connues, mes frères:

faisons donc tous nos efforts pour ne nous point séparer de Dieu. Appliquons-nous à prendre soin de nos âmes, à exercer la charité fraternelle, et ne déchirons point nos membres: car déchirer ses membres , c'est l'action d'un furieux et d'un fou. Au contraire , ayons-en d'autant plus de soin que nous les voyons dans un état plus triste et plus fâcheux. Souvent, en effet, nous voyons des personnes attaquées de maladies douloureuses et incurables; mais alors nous ne cessons point d'appliquer des remèdes à leurs maux. Et qu'y a-t-il de pire que d'avoir la goutte aux mains et aux pieds? Coupons-nous pour cela ces membres? Non certes: mais il n'est rien que nous ne fassions pour soulager du moins la douleur, si nous ne pouvons guérir le mal. Conduisons-nous de même à l'égard de nos frères dans les maladies spirituelles : sont-ils possédés d'une passion dangereuse, donnons-leur tous nos soins, et ne nous lassons pas : portons les fardeaux les uns des autres; c'est ainsi que nous accomplirons la loi de Jésus-Christ (Gal. VI, 2), et que les biens qui nous sont promis, nous les obtiendrons, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire appartient, et au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit il.

HOMéLIE LXIX.

PLUSIEURS NéANMOINS DES SéNATEURS MêMES CRURENT EN LUI, MAIS A CAUSE DES PHARISIENS ILS N'OSAIENT LE RECONNAîTRE PUBLIQUEMENT, DE CRAINTE D'êTRE CHASSéS DE LA SYNAGOGUE. CAR ILS ONT PLUS AIMé LA GLOIRE DES HOMMES QUE LA GLOIRE DE DIEU. (VERS. 42, 43, JUSQU'A LA FlN DU CHAPITRE XII.)

ANALYSE. 445

2. Lorsque Jésus-Christ dit : Je ne suis pas venu de moi-même, il ne détruit pas sa puissance, mais il montre seulement qu'il n'est pas contraire à son Père.

3. Fuir la vaine gloire, son poison se répand partout : ses excès. — Contre le luxe des femmes, s'attacher à orner plutôt l'âme que le corps. — Recommandation de l'aumône. — Les femmes doivent quitter leur luxe, pour pouvoir exhorter avec grâce leurs maris à faire l’aumône.

1. Sans doute nous devons pareillement fuir toutes les passions qui corrompent l'âme; mais, par-dessus tout, celles qui donnent en outre naissance à une foule d'autres péchés comme l'avarice qui, étant par elle-même une grande maladie, devient encore plus dangereuse, en ce qu'elle est la racine et la mère de tous les maux (1).Telle est aussi la vaine gloire. En voici un exemple: Les Juifs, dont nous parlons maintenant, se sont égarés de la foi par cette passion de la gloire. Notre évangéliste dit:

" Plusieurs des sénateurs mêmes crurent "en lui; mais, à cause des pharisiens, ils n'osaient le reconnaître publiquement, de crainte d'être chassés de la synagogue ". C'est là le reproche que leur avait déjà fait Jésus-Christ, en leur disant: " Comment pouvez-vous croire , vous qui recherchez la gloire que vous vous donnez les uns les autres, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul ? " (Jean , V, 44.) Ils n'étaient donc pas des sénateurs et des princes , mais des esclaves plongés dans la plus affreuse servitude. Au reste , cette crainte fut dissipée dans la suite. Et nous ne trouvons pas, qu'au temps des apôtres, ils aient été possédés de cette maladie: car alors on vit croire en Jésus-Christ et les princes et les prêtres. La grâce du Saint-Esprit descendant en eux, les rendit plus fermes et plus forts que le diamant.

Comme donc la crainte était ce qui les empêchait de croire, Jésus-Christ leur dit: " Celui qui croit en moi ne croit pas en moi , mais en celui qui m'a envoyé (44) " . Et c'est comme s'il disait: Pourquoi craignez-vous de croire en moi? La foi passe par moi pour aller à Dieu, comme aussi l'incrédulité. Observez que Jésus-Christ déclare que sa substance est en tout la même que la substance de son Père. Le Sauveur n'a point dit: Celui qui croit en moi , de peur qu'on ne crût qu'il avait en vue seulement ses paroles, et disait une chose également vraie des hommes. Car celui qui croit aux apôtres ne croit point à eux, mais à Dieu. Afin donc de vous faire connaître qu'il parle ici de la foi en sa substance, il ne dit point Celui qui croit à mes paroles, mais celui qui croit en moi. Pourquoi, direz-vous, n'affirme-t-il jamais la réciproque : celui qui croit au Père ne croit point au Père, mais en moi? Parce qu'ils auraient reparti : Nous croyons au Père et nous ne croyons point en vous,

1. La passion pour le bien, dit saint Paul, est la racine de tous les maux, et quelques-uns en étant possédés, se sont égarés de la foi, et se sont embarrassés en une infinité d'afflictions et de peines. (I Tim. VI, 10.)

446 car ils étaient encore trop faibles et trop grossiers. Mais, lorsqu'il adressait la parole à ses disciples, il disait : " Vous croyez en Dieu , croyez aussi en moi ". (Jean, XIV, 1.) Il instruisait autrement ceux-là, parce qu'ils étaient trop faibles et trop grossiers pour entendre ces paroles. Jésus-Christ fait donc voir gaie ceux qui ne croient point en lui ne peuvent point croire au Père. Et afin que vous ne pensiez pas qu'il dit cela comme s'il parlait d'un homme , il ajoute: " Celui qui me voit, voit celui qui m'a envoyé (45) ".

Quoi donc? est-ce que Dieu a un corps? Nullement. Jésus-Christ parle ici de la vision spirituelle, et par là il manifeste la consubstantialité. Que veut. dire ceci : " Celui qui croit en moi? " C'est de même que si quelqu'un disait : Celui qui prend de l'eau d'un fleuve, ne l'ôte pas du fleuve, mais de la source. Disons mieux : cette comparaison est trop faible pour expliquer une chose si grande et si relevée. " Je suis venu dans le monde, moi qui suis la lumière(46) ". Comme le Père est appelé de ce nom de Père, et dans l'ancienne loi et dans la nouvelle, et qu'il se le donne lui-même, saint Paul ayant appris de là à connaître le Fils, l'appelle la splendeur. Jésus-Christ, par ces paroles, fait certainement voir qu'il est dans une grande union avec le Père, ou plutôt qu'il n'y a aucune différence entre le Père et lui; car il dit que la foi qu'on a en lui, on ne l'a point en lui, mais qu'elle va et passe jusqu'à son Père. Au reste, il s'est appelé la lumière, parce qu'il délivre de l'erreur, et qu'il dissipe les ténèbres spirituelles. " Que si quelqu'un ne m'écoute pas, je ne le " juge point; car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde ". Jésus-Christ a dit : " Je ne suis pas venu pour juger le monde (47) ", afin qu'ils ne crussent pas que c'était par faiblesse et par impuissance qu'il laissait impunis ceux qui le méprisaient.

2. Ensuite, de peur qu'ayant appris que celui qui croit sera sauvé, et que celui qui ne croit pas n'est point puni (1), ils n'en devinssent plus nonchalants et plus lâches, voyez combien est redoutable le tribunal dont le Seigneur les menace, en ajoutant : " Celui qui e me méprise et qui ne reçoit point mes paroles d’un juge (48) ". Si le Père ne juge personne, et si vous n'êtes pas venu pour juger le monde, qui le jugera? " La parole que j'ai annoncée sera elle-même le juge qui le jugera ". Comme les Juifs disaient : Il n'est point envoyé de Dieu, Jésus leur parle de la sorte, pour leur faire entendre qu'au dernier jour ils ne tiendront pas ce même langage. Les paroles mêmes, leur dit-il, que je vous annonce maintenant, tiendront lieu d'accusateurs, elles vous convaincront et vous ôteront tout moyen d'excuse et de justification.

" La parole que je vous ai annoncée " quelle parole? " Que je ne suis pas venu de moi-même, que mon Père qui m'a envoyé est celui qui m'a prescrit par son commandement ce que je dois dire, et comment je dois parler: (49) ", et tontes les autres choses. Jésus-Christ ne leur a donc parlé en ces termes, qu'afin qu'ils n'eussent aucun sujet d'excuse. Si cela n'était pas ainsi, qu'aurait-il de plus qu'Isaïe? Car Isaïe dit la même chose : " Le Seigneur m'a donné une langue bien instruite, pour savoir quand il faut parler (19 ". (L. 4; LXX.) Qu'aurait-il de plus que Jérémie, qui n'était inspiré et ne recevait ce qu'il devait dire qu'au moment que Dieu l'envoyait? Qu'aurait-il de plus qu'Ezéchiel? car ce prophète n'annonça la parole de Dieu aux enfants d'Israël qu'après qu'il eût mangé le livre. (Ezéch. III, 1.) Et encore, si cela n'était pas ainsi, il se trouverait que les Juifs, qui devaient écouter ses paroles, auraient été eux-mêmes la cause de la connaissance et de la science qu'avait Jésus-Christ. Si le Père ne lui a prescrit par son commandement ce qu'il devait dire, qu'en l'envoyant, vous direz aussitôt que Jésus-Christ ne savait rien, avant que le Père l'envoyât. Et quoi de plus impie qu'un pareil sentiment, que de prendre ces paroles à la lettre, au sens que leur donnent les hérétiques, et de ne pas reconnaître la raison pour

1. " N'est point puni " Je lis ici avec Savil : où koladzetai, non puniri, n'est point puni, et je m'écarte un peu de mon texte, parce qu'en lisant sans la négation où, il n'y a ni suite ni sens dans ce que dit ici saint Chrysostome : 1 Il n'y a point de suite, parce que kolazetai est puni . , ne peut se lier avec ces paroles qui précèdent immédiatement : Je ne suis pas venu pour juger le monde ". — 2 Il n'y a ni sens ni raison, parce que si ceux qui ne croient pas sont punis., ce n'est pas sûrement là de quoi devenir plus paresseux et plus lâches et encore la menace d'un jugement redoutable, et le verset suivant deviennent fort inutiles. Mais en admettant la négation, le sens est clair et naturel. Il faut donc la recevoir comme en conviendront facilement ceux qui voudront bien jeter les yeux sur cet endroit de mon texte, etc.

2. C'est ainsi que lisent les Septante, et par conséquent aussi saint Chrysostome. La Vulgate dit : " Le Seigneur m'a donné une langue savante, afin que je puisse soutenir par la parole celui qui est abattu ", etc.

447 laquelle le divin Sauveur s'est servi de ces expressions basses et populaires; à savoir, pour s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs?

Mais saint Paul dit que ses disciples mêmes comprennent "quelle est la volonté de Dieu", et reconnaissent "ce qui est bon, ce qui est agréable à ses yeux, et ce qui est parfait" (Rom. XII, 2); et le Fils de Dieu ne l'aura pas connu, jusqu'à ce qu'il ait reçu du Père le commandement de ce qu'il devait dire? Et comment cela se peut-il? Ne voyez-vous pas que Jésus-Christ ne dit des choses si basses que pour attirer les Juifs, et pour imposer silence à ceux qui devaient venir après eux? Le Sauveur parle donc ainsi d'une manière humaine, pour mettre, par cette façon même de parler, ceux qui l'entendent dans la nécessité d'en rejeter le sens littéral, sachant bien que ce n'est point sa nature qui le fait parler ainsi, mais uniquement la nécessité de se proportionner à la portée et à la faiblesse de ses auditeurs : " Je sais que son commandement est la vie éternelle; ce que je dis donc, je le dis selon que mon Père me l'a ordonné (50) ".

Faites-vous attention, mon cher auditeur, à la bassesse et à la grossièreté de ces paroles ; car celui qui reçoit un commandement n'est point maître de soi-même, et cependant il dit: " Comme le Père ressuscite les morts et leur c rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît". (Jean, V, 21.) Est-ce donc qu'il ale pouvoir de ressusciter ceux qu'il lui plaît, et qu'il n'a pas le pouvoir de dire ce qu'il veut?

Au reste; voici ce que Jésus-Christ veut dire par ces paroles : Il n'est pas naturel que le Père dise une chose et moi une autre : " Et je sais que son commandement est la vie éternelle". Il parle à ceux qui l'appelaient un séducteur, et qui disaient qu'il était venu pour les perdre. Mais quand il dit : " Je ne juge point ", il fait voir qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur perte. Et il leur déclare presque qu'il les va quitter, et qu'il ne demeurera plus avec eux. Je ne vous ai rien dit comme de moi-même, mais je vous ai toujours parlé comme de la part de mon Père; s'il descend à des choses basses et grossières, et s'il termine par là son discours, c'est pour arriver à dire : Jusqu'à la fin je vous ai enseigné cette parole; quelle parole ? " Ce que je vous dis, je vous le dis selon que mon Père me l'a ordonné ". Si j'étais contraire à Dieu, certainement je vous aurais parlé un autre langage, je vous aurais dit qu'il n'y a rien dans mes paroles qui plaise à Dieu, pour m'en rapporter la gloire; mais je rapporte si bien et si véritablement toutes choses à mon Père, que je ne m'attribue rien en propre. Pourquoi donc ne me croyez-vous pas, moi qui vous dis que j'ai reçu de mon Père ce commandement, moi qui m'attache avec tant de force à détruire la fausse opinion. que vous avez de notre antagonisme ? Et comme il est impossible que ceux qui ont reçu un ordre fassent ou disent autre chose que ce que leur a prescrit celui qui les a envoyés, pour exécuter ponctuellement le commandement qu'il leur a fait; moi de même je ne puis rien faire ou dire autre chose que ce que veut mon Père. " Car ce que je fais, il le fait aussi parce qu'il est avec moi, et mon Père ne m'a point laissé seul ". (Jean, VIII, 29.)

Ne voyez-vous pas que le Fils déclare sans cesse qu'il est immédiatement uni à son Père ? Quand il dit : " Je ne suis pas venu de moi" même ", il ne détruit point sa puissance, mais il montre seulement qu'il n'est pas contraire à son Père. Si les hommes sont maîtres de soi, à plus forte raison le Fils unique l'est de lui-même. Ce que dit saint Paul prouve manifestement que cela est véritable, écoutez-le : " Il s'est anéanti lui-même ", et: " Il s'est livré pour nous ". (Philip. II, 7.) Mais enfin, comme je l'ai dit, la vaine gloire est une passion forte et dangereuse, sûrement elle l'est; car c'est elle qui a été cause que les uns n'ont point cru, et que les autres ont mal cru, et ont trouvé un prétexte d'impiété dans ce que le Sauveur avait dit à cause d'eux par pure bonté.

3. Fuyons donc la vaine gloire : c'est un monstre qui prend toutes sortes de formes et de figures, qui répand son poison partout, sur les richesses, sur les délices, sur la beauté du corps. C'est elle qui nous fait franchir les bornes du nécessaire. De là ce luxe dans les habits, cette multitude de valets; de là ce grand mépris du nécessaire, dans nos maisons, dans nos meubles, dans nos tables ; partout le faste règne. Voulez-vous jouir de la gloire? Faites l'aumône; alors les anges vous applaudiront, alors vous serez agréables à Dieu. Mais maintenant nous n'avons pour admirateurs que les ouvriers qui travaillent en or, en soie, en laine. Et vous, femmes, ce ne sont point des couronnes que vous emportez, mais des outrages et des malédictions. Cet argent que vous prodiguez à orner votre corps, [448] si vous le distribuiez aux pauvres, quelles louanges, quels applaudissements ne vous attireriez-vous pas? Vous serez applaudies et louées lorsque vous donnerez aux autres ; mais tant que vous garderez tout pour vous, vous serez dans le mépris. Votre trésor n'est point en sûreté chez vous : mettez-le entre les mains des pauvres, alors il sera à couvert et en toute sûreté. Pourquoi parez-vous votre corps, tandis que votre âme est toute souillée? Pourquoi n'avez-vous pas autant de soin de votre âme que de votre corps, quand vous devriez en avoir un plus grand soin, ou tout au moins, mes chers frères, un soin pareil ?

Dites-moi, je vous prie, si quelqu'un vous demande ce que vous aimeriez mieux, ou que votre corps fût vigoureux, beau et bien fait et simplement couvert d'étoffes communes et de bas prix, ou qu'il fût estropié , malsain, mais couvert d'étoffes d'or. Ne répondrez-vous pas que vous préféreriez au faste des habits un corps sain, bien fait et bien proportionné? Quoi ! pour votre corps vous feriez ce choix et pour votre âme vous ne le ferez pas? Quoi ! votre âme est laide, noire, hideuse, et vous croyez vous embellir, vous relever et vous illustrer par des ornements d'or ? Quelle folie !

Attachez-vous à orner votre intérieur; ces colliers, faites-en un meilleur usage ; qu'ils servent à parer votre âme. Les parures que vous mettez sur votre corps ne lui servent de rien, ni pour la santé, ni pour la beauté : s'il est noir, elles ne le blanchiront pas; s'il est laid, elles ne le rendront pas beau. Mais si vous en revêtez votre âme, de noire qu'elle était, elle deviendra aussitôt blanche; de laide et hideuse, vous la rendrez belle et agréable. Ce n'est point moi qui vous le dis , c'est le Seigneur: " Quand vos péchés seraient comme l'écarlate ", vous dit-il, " je les rendrai blancs comme la neige " (Isaïe, I, 18) ; et encore : " Donnez l'aumône et toutes choses vous seront pures ". (Luc, XI, 41.)

Si vous êtes dans ces bonnes dispositions, vous ne vous rendrez pas belle vous seule, mais encore vous rendrez beau votre mari. Quand vous quitterez le luxe, il n'aura pas de grandes dépenses à faire : alors il perdra cette envie qu'il avait d'amasser, et il sera plus porté à faire l'aumône, et vous pourrez avec confiance lui conseiller de faire ce qui convient. Mais à présent, vous n'en avez pas le pouvoir. Auriez-vous l'assurance et la hardiesse d'exhorter vos maris à faire l'aumône, vous qui consumez la plus grande partie de vos richesses à orner votre corps ? Quittez ce faste, cessez de porter des habits enrichis d'or, et alors vous pourrez hardiment parler de l'aumône à vos maris. Et quand vous ne gagneriez rien, vous aurez du moins la consolation d'avoir entièrement fait de votre côté ce que vous deviez.

Mais, que dis-je? Il est impossible que vous ne les touchiez pas, lorsque vous les prêcherez d'exemple : " Car, que savez-vous, ô femme, si vous ne sauverez point votre mari? " (I Cor. VII, 16.) Comme, si vous continuez à vivre de la sorte, vous aurez à rendre compte à Dieu, et pour vous et pour lui ; de même, si vous renoncez à ce vain appareil, vous obtiendrez une double couronne, vous serez couronnée et comblée de gloire avec votre mari, pendant des siècles infinis, et vous jouirez des biens éternels, que je vous souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXX.

AVANT LA FêTE DE PAQUES, JéSUS, SACHANT QUE SON HEURE éTAIT VENUE DE PASSER DE CE MONDE A SON PèRE, COMME IL AVAIT AIMé LES SIENS QUI éTAIENT DANS LE MONDE, IL LES AIMA JUSQU'à LA FIN. (CHAP. XIII, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 12.)

ANALYSE 449

2. Saint Chrysostome a cru que Jésus-Christ lava les pieds de

Judas les premiers. — Le lavement des pieds était une admirable leçon d'humilité donnée par le Seigneur à ses apôtres.

Tous les livres