Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 9)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. " Impies. " ou " pestilentiels "; la Vulgate dit " de Bélial

", ce qui emporte le même sens.

marquent les oeuvres, et dont l'apôtre dit " Ils font profession de connaître Dieu , mais ils le renoncent par, leurs oeuvres ". Car leur péché n'était pas un péché d'ignorance, mais de méchanceté et de mauvaise volonté. Ce qu'ils savaient fort bien, ils voulaient l'ignorer.

Mais quelle suite y a-t-il en ceci? Pourquoi, pour les réfuter, se sert-il de leurs paroles? Ils disaient . " Nous savons cependant d'où est celui-ci ", et Jésus leur répond : " Vous me connaissez ". Que disaient-ils ? Disaient-ils qu'ils ne le connaissaient pas? Au contraire, ils disaient : " Nous savons ". Mais quand ils disaient qu'ils savaient d'où il était, ils ne voulaient dire autre chose, sinon qu'il était de la terre et le fils d'un charpentier. Mais le divin Sauveur les élevait au ciel, en disant: Vous savez d'où je suis, c'est-à-dire : Je ne suis pas venu d'où vous pensez, mais d'où est celui qui m'a envoyé. En effet, lorsqu'il dit: "

Je ne suis pas venu de moi-même ", il insinue ceci, savoir : qu'ils savaient qu'il était envoyé du Père, quoiqu'ils ne voulussent pas le reconnaître. Jésus-Christ les réfute de deux manières : premièrement, il publie devant tout le monde et crie à haute voix ce qu'ils disaient en secret, afin de les couvrir de confusion ; en second lieu, il découvre et manifeste leur pensée; c'est comme s'il disait : Je ne suis pas une personne vulgaire, je ne suis pas venu sans raison; mais : " Celui qui m'a envoyé est véritable, et vous ne le connaissez point ". Que signifient ces paroles : " Celui qui m'a envoyé, est véritable? " S'il est véritable, il m'a envoyé pour la vérité.

S'il est véritable, il s'ensuit que celui qui a été envoyé est véritable lui-même.

2. Jésus-Christ le prouve encore d'une autre manière , les prenant par leurs propres paroles. Comme ils disaient : " Quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il est " ; par là il leur montre qu'il est le Christ. Car en disant : " Personne ne saura ", ils songeaient à la différence des lieux; et c'est par où il fait voir qu'il est le Christ, puisqu'il est sorti du Père ; et partout il rend témoignage qu'il n'appartient qu'à lui seul de connaître le Père, disant : " Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père, si ce n'est celui qui est né du Père ". (Jean, V, 1, 46.) Ces paroles allumaient leur colère : lorsqu'il leur disait : Vous ne le connaissez point, et qu'il les convainquait qu'ils savaient véritablement [344] qui il était, " qu'il était le Messie et le Fils de Dieu ", mais qu'ils feignaient de ne le point savoir; rien n'était plus propre à les piquer, à les enflammer de colère.

" Ils cherchaient donc les moyens de le prendre ; et " néanmoins " personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue (30) ". Remarquez-vous bien, mes frères, qu'une main invisible les retenait et qu'elle réprimait leur violence. Et pourquoi saint Jean n'a-t-il pas dit que leur fureur s'était apaisée, parce que Jésus-Christ les avait invisiblement retenus, mais seulement que son heure n'était pas encore venue? L'évangéliste a voulu parler d'une manière humaine et plus simple, afin qu'on crût aussi à l'humanité de Jésus-Christ. En effet, comme partout il raconte de lui des choses grandes et élevées, c'est pour cette raison qu'il en mêle aussi de pareilles çà et là. Mais quand le Sauveur dit : " Je suis de lui ", il ne parle pas comme un prophète qui l'est par grâce, il le dit parce qu'il voit le Père et qu'il est avec lui.

" Pour moi, je le connais ", dit-il, " parce que je suis " né " de lui (29) ". Faites-vous bien attention, mes frères, qu'en toute occasion il prouve ce qu'il a déjà dit : " Je ne suis pas venu de moi-même " ; et : " Celui qui a m'a envoyé est véritable? " C'est de peur qu'on ne le croie séparé de Dieu. Et remarquez en même temps l'utilité de ces paroles simples et grossières. En effet, après cela, continue l'évangéliste, plusieurs disaient: " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que n'en fait celui-ci (31) " Quels miracles? Il y en avait trois : celui du vin, celui du paralytique, celui du fils de l’officier ; l'évangéliste n'en rapporte pas davantage : d'où l'on voit manifestement, comme je l'ai souvent fait remarquer, que les évangélistes ont omis bien des choses, et se bornent aux miracles, à propos desquels se déclara la malice des prince. Ils cherchaient donc les moyens de le prendre et de le faire mourir. Qui? Ce n'est pas le peuple qui n'aspirait point au gouvernement et dont le coeur n'était pas empoisonné de l'envie, mais ce sont les prêtres. Car pour le peuple il disait : " Quand le Christ viendra, fera-t-il a plus de miracles? " Néanmoins, ce n'était point là une foi saine et irrépréhensible, mais une foi appropriée à l’intelligence d'une telle multitude. Dire : " Quand le Christ viendra ", ce n'est point là parler comme des gens qui croient que celui-ci est le Christ. Ou il en faut convenir, ou attribuer ce propos à une intervention secourable du peuple, et dire que, lorsque les sénateurs et les princes des prêtres faisaient tous leurs efforts pour faire entendre que Jésus n'était point le Christ, le peuple dit: Supposons que cet homme ne soit point lé Christ, le Christ lui sera-t-il supérieur? Comme je l'ai souvent dit : ce n'est ni la doctrine, ni les sermons, ce sont les miracles qui attirent la populace et là font accourir.

" Les pharisiens entendirent ces discours que le peuple tenait de lui, et les princes " des prêtres avec eux; envoyèrent des archers pour le prendre (31) ". Ne le voyez-vous pas, mes frères, que la violation du sabbat n'était qu'un prétexte? Voilà.

ce qui les irritait le plus: les discours du peuple. Car, à présent qu'ils n'ont rien à blâmer, ni dans ses paroles, ni dans ses oeuvres, toutefois ils veulent s'emparer de lui à cause de ces propos de la foulé. Et comme la crainte d'un soulèvement lés intimide et les retient, ils envoient des archers tenter l'expédition. Quelle violence ! quelle fureur ! ou plutôt, quelle infamie ! Souvent, ils avaient eux-mêmes essayé de le prendre, et comme ils ne l'avaient pu, ils en donnent la commission à des archers, pour assouvir, par un moyen quelconque, leur fureur et leur rage. Et cependant, Jésus avait été assez longtemps à discourir avec eux auprès de la piscine, sans qu'ils eussent fait la même tentative; véritablement ils avaient cherché les moyens de le prendre, mais ils n'avaient point osé mettre la main sur lui. Maintenant qu'ils voient tout le peuple près d'accourir à Jésus-. Christ, ils ne peuvent plus se posséder.

Que répond donc Jésus-Christ? " Je suis encore avec vous un peu de temps (33) ". Il pouvait, d'une. seule parole, dompter et épouvanter ces hommes, et,il leur fait une réponse des plus humbles; c'est comme s'il leur disait: Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir? pourquoi me persécutez-vous? Attendez un peu, et sans que vous ayez besoin de faire tant d'efforts, ni d'user de violence, je me livrerai moi-même entre vos mains. Après quoi, de peur qu'on ne crût qu'en disant : " Je suis encore avec vous un peu de temps ", il parlait de la, mort commune â tous, les hommes, comme, en effet, ils le pensèrent; pour leur ôter cette opinion qu'après sa mort il n'agirait plus, il a ajouté : " Et vous ne pouvez venir [345] où je suis (34) ". Or, s'il avait dû demeurer dans la mort, sûrement ils auraient pu l'y aller joindre, car la mort est un pays où nous allons tous. Ainsi, par ces paroles, Jésus gagnait les plus simples, il retenait dans la crainte et le respect les plus violents et les plus emportés, et ceux qui étaient le plus soigneux de s'instruire, il les excitait à se hâter de venir l'écouter, parce qu'il né devait plus rester ici-bas que peu de temps, et qu'ils n'auraient pas toujours le bonheur d'entendre une si excellente et si admirable doctrine? Le Sauveur n'a pas dit seulement : Je suis ici, mais encore : "Je suis avec vous ", c'est-à-dire, dussiez-vous me persécuter, me tourmenter, je ne cesserai pas un seul moment d'avoir soin de vous et de vous prêcher ce qu'il vous est nécessaire de savoir pour votre salut.

" Et je vais " ensuite " vers Celui qui m'a envoyé ". Ces paroles pouvaient les épouvanter et les inquiéter. Car il leur prédit qu'ils auraient besoin de lui. Vous me chercherez, dit-il, non-seulement vous ne m'oublierez pas, mais encore " vous me chercherez et vous ne me trouverez point ". Et quand les Juifs l'ont-ils cherché ? Saint Luc rapporte que les femmes l'avaient pleuré (Luc, XXIII, 27), et il est probable que beaucoup d'autres, et sur le moment, et lors de la ruine de Jérusalem, souhaitèrent la présence de Jésus-Christ par le souvenir qu'ils avaient de lui et de ses miracles. Au reste, le divin Sauveur dit toutes ces choses pour les attirer et les gagner. En effet, le peu de temps qu'il devait être avec eux, le regret qu'ils auraient de lui, après qu'il s'en serait allé, lorsqu'ils ne pourraient plus le trouver; c'était là de quoi les engager à s'attacher à lui pour profiter de ces derniers moments.

S'il ne devait pas arriver qu'ils regrettassent sa présence, ce qu'il leur disait n'avait rien d'extraordinaire, ni d'intéressant : si, au contraire, ils devaient souhaiter sa présente, sans qu'il leur fût impossible de le retrouver, ce qu'il leur disait n'aurait pas été capable de les troubler et de les inquiéter si fort.

3. Et encore, s'il avait dû demeurer beaucoup de temps avec eux, peut-être seraient-ils devenus indolents et paresseux. Mais, par ce discours, maintenant il les presse de toutes parts, et il les effraie. Ces paroles : " Je vais vers Celui qui m'a envoyé", leur font connaître qu'il n'a rien à craindre de leurs pièges, et qu'il souffrira la mort volontairement. Jésus-Christ a donc prédit deux choses: et qu'il s'en irait dans peu, et qu'ils ne pourraient le venir trouver : certes, il est au-dessus de l'esprit humain de prédire ainsi sa mort. Ecoutez ce que dit David : " Faites-moi connaître, Seigneur, " quelle est " ma fin, et quel est le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui m'en reste " encore. (Ps. XXXVIII, 5, 6.) C'est là sûrement ce que personne ne sait : au reste, Jésus-Christ confirme l'une des choses par l’autre : " La prédiction qu'ils ne le trouveraient point, par celle de sa mort ". Pour moi, je pense que le Sauveur dit énigmatique ment ceci aux archers, et que ces paroles les regardent, qu'il les leur adresse pour les gagner tout à fait, leur faisant connaître qu'il savait pourquoi ils étaient venus, comme s'il leur disait.: attendez un peu, et après j'irai avec vous. " Les Juifs disaient donc entre eux: où est-ce qu'il ira (35) ? " Cependant des gens qui auraient désiré avec passion qu'il s'en allât, et fait tout ce qu'ils pouvaient pour ne l'avoir plus devant leurs yeux, n'auraient pas dû s'enquérir de ceci, mais dire : nous nous réjouissons que vous vous en alliez : et quand cela arrivera-t-il? Mais ces paroles les inquiètent; voilà pourquoi ils se demandent les uns aux autres, dans la faiblesse de leur esprit: où est-ce qu'il s'en ira? " Ira-t-il vers la dispersion des gentils? " Que signifie cela? " Vers la dispersion des gentils? " C'est ainsi que les Juifs appelaient les gentils, parce qu'ils étaient dispersés partout, et qu'ils se mêlaient librement les uns avec les autres. Dans la suite, les Juifs ont aussi souffert la même confusion et la même ignominie : car ils sont eux-mêmes devenus une dispersion. Autrefois, toute la nation était unie ensemble dans un même lieu, et l'on n'aurait pu trouver un Juif autre part que dans la Palestine : voilà pourquoi les Juifs appelaient les gentils la dispersion : c'était un reproche qu'ils leur faisaient, se glorifiant d'être tous réunis ensemble, et s'en applaudissant extrêmement. Que veulent donc dire ces paroles : " Vous ne pouvez venir où je vais ", et dans un temps auquel les Juifs se mêlaient partout avec les gentils dans le monde entier? Si Jésus-Christ avait voulu désigner les gentils, il n'aurait pas dit : je vais où vous ne pouvez venir. Niais lorsque les Juifs dirent : " Ira-t-il vers la [346] dispersion des gentils? " ils n'ajoutèrent point, pour les perdre et les exterminer, mais pour les instruire : ainsi leur colère était déjà apaisée, et ils avaient pris confiance dans la parole de Jésus. S'ils n'y avaient point cru, ils ne se seraient pas demandé entre eux ce qu'il voulait dire : mais en voilà assez sur ce qui les concerne.

Nous avons à craindre, mes chers frères, qu'elle ne s'applique à nous-mêmes., cette parole : vous ne pouvez venir où je suis, à cause des péchés dont notre vie est chargée.

Car, de ses disciples, Jésus-Christ dit : " Je désire que là où je suis, ils y soient aussi avec moi ". (Matth. XVII, 24.) Mais de nous, j'ai peur qu'il ne dise le contraire, qu'il ne nous dise: " Vous ne pouvez venir où je suis ". Ce qu'il ne nous est pas permis de faire, nous le faisons comment pourrons-nous aller où il est? Dans ce monde, le soldat qui manque de respect au roi, perd le droit de le voir : il est dégradé et condamné au dernier supplice. Si donc nous ravissons le bien d'autrui, si nous nous livrons à l'avarice, si nous commettons l'iniquité, si nous sommes violents et emportés, si nous ne faisons pas l'aumône, nous ne pourrons point aller là où est Jésus-Christ. Mais il nous arrivera la même chose qu'aux vierges folles (Matth. XXV), qui ne purent entrer avec lui aux noces et qui furent obligées de se retirer, leurs lampes s'étant éteintes , c'est-à-dire, l'huile de la charité et des bonnes oeuvres leur ayant manqué. Car le feu de la charité que le Saint-Esprit allume subitement en nous, si nous voulons, nous le rendons plus ardent, et si nous ne voulons pas, nous l'éteignons aussitôt ; mais aussi, dès qu'il sera éteint, il n'y aura plus que des ténèbres dans nos âmes. Comme la lampe qui est allumée répand une grande lumière, de même quand elle vient à s'éteindre, tout n'est que ténèbres. Voilà pourquoi l'Ecriture dit : " N'éteignez pas l'Esprit ". (1 Thess. V,19.) Or, on l'éteint, cet esprit, lorsque l'huile manque, lorsqu'un souffle plus impétueux que le vent vient à l'assaillir; lorsqu'on le comprime et qu'on l'étouffe : car on éteint aussi le feu de cette manière.

Or, on étouffe, on comprime cet esprit, en se livrant aux pensées du siècle; on l'éteint, en s'abandonnant aux passions déréglées. Mais surtout, rien, n'est plus capable de l'éteindre que l'inhumanité , la cruauté, les rapines. Si, à défaut d'huile, nous versons par-dessus de l'eau froide, c'est-à-dire l'avarice qui glace par la tristesse les âmes de ses victimes, comment ensuite pourrons-nous le rallumer? Nous sortirons donc de ce monde, emportant avec nous beaucoup de cendres et une fumée qui nous accusera d'avoir éteint notre lampe. Car où il y a de la fumée, là nécessairement il y a eu du feu, et un feu qu'on vient d'éteindre.

Mais à Dieu ne plaise qui aucun de vous n'entende cette foudroyante parole : " Je ne vous connais point ! " (Matth. XXV, 12.) Et qu'est-ce qui la provoque, cette terrible parole? sinon d'avoir vu le pauvre et de n'avoir pas fait attention à lui? Si nous avons méconnu Jésus-Christ affamé, il ne nous connaîtra pas non plus lui-même, nous qui aurons été sans pitié. Et certes ce sera justice. Car celui qui méprise le pauvre et ne l'assiste pas de ses biens, comment espérerait-il participer à des biens qui ne lui appartiennent pas? C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, faisons tout ce que nous pouvons, mettons tout en oeuvre pour que l'huile ne nous manque pas. Garnissons bien nos lampes, afin d'entrer avec l'époux dans la chambre nuptiale. Je prie Dieu de nous y faire tous entrer, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles éternels! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LI.

LE DERNIER JOUR DE LA FêTE, QUI éTAIT LE PLUS SOLENNEL, JéSUS SE TENANT DEBOUT, DISAIT A HAUTE VOIX : SI QUELQU'UN A SOIF, QU'IL VIENNE A MOI, ET QU'IL BOIVE. — SI QUELQU'UN CROIT EN MOI, IL SORTIRA DES FLEUVES, D'EAU VIVE DE SON VENTRE, COMME DIT L'éCRITURE. (VERSET 37, 38, JUSQU'AU VERS. 44.)

ANALYSE. 347 1. Les auditeurs de la parole de Dieu en doivent avoir une soif ardente.

2. Le Saint-Esprit avait déjà été donné aux saints de l'Ancien Testament; mais les apôtres le reçurent avec une plus grande plénitude.

3. Effets de la malice et de la méchanceté. — On se. perd soi-même, en voulant perdre les autres. — Les Juifs ont voulu détruire la prédication de l'Evangile, et ils ont été eux-mêmes détruits et dispersés. Comment il faut se venger de ses ennemis beau moyen de se venger. — Laisser, à Dieu notre vengeance comme nous voulons que nos domestiques nous laissent la leur. — On guérit le mal non par le mal, mais par le bien.

1. Il faut que ceux qui viennent entendre la parole de Dieu et qui y croient; montrent autant d'ardeur pour elle qu'en ont pour l'eau ceux qui sont pressés d'une soif brûlante : il faut que leur âme soit embrasée de désir et d'amour. C'est ainsi que plus fidèlement et plus sûrement ils la pourront garder dans leur coeur. En effet, ceux qui ont bien soif, avalent avec une extrême avidité le verre d'eau qu'on leur présente, et par là ils étanchent leur soif. Ceux donc qui puisent aux sources de la divine parole, s'ils en sont altérés comme des gens qu'une ardente soif consumé, ne cesseront point de boire qu'ils n'aient tout avalé, tout épuisé. L'Ecriture sainte le dit, qu'il faut toujours avoir soif, que toujours il faut avoir faim : "Bienheureux ceux ", dit-elle, " qui sont affamés et altérés de la justice ". (Matth. V, 6.) Et ici Jésus-Christ : " Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive " ; c'est-à-dire, je ne contrains, je ne force personne à venir à moi ; mais si quelqu'un a bonne volonté, s'il a de la ferveur et une grande affection, c'est celui-là que j'appelle.

Mais pourquoi l'évangéliste marque-t-il ainsi " le dernier jour de la fête ", qui était le plus solennel? Car le premier et le dernier jour étaient les plus solennels, et ceux du milieu de l'octave se passaient en festins et en plaisirs. Pourquoi dit-il donc : " Le dernier jour? " Parce que c'est en ce jour que tout le peuple accourait et s'assemblait. Jésus ne fut pas à la fête le premier jour, et il en dit la raison à ses frères. Il ne prêcha ni le second; ni le troisième, pour ne prêcher pas inutilement, puisqu'en ces jours on s'abandonnait aux plaisirs et à la joie: Mais le dernier jour, auquel chacun se retirait chez soi, il leur donne le viatique du salut ; et il crie à haute voix, soit pour montrer qu'il parle en assurance et en toute liberté, soit pour faire connaître à toute cette assemblée qu'il avait parlé d'un breuvage spirituel; et il ajoute : " Si quelqu'un croit en moi, comme dit l'Ecriture, il sortira des fleuves d'eau vive de son ventre ". Jésus appelle ventre le coeur, de même que le Psalmiste dit : " Et votre loi est gravée au milieu de mon ventre ". (Ps. XXXIX, 11.) Et où est ce que l'Ecriture dit : " Il sortira des fleuves d'eau de son ventre? " Nulle part. Que veut donc dire ceci : " Celui qui croit en moi, comme dit l'Ecriture ? " Il faut ici ponctuer de manière qu'il ne paraisse que ces mots Il sortira des fleuves d'eau de son ventre ", sont de Jésus-Christ même. Car comme [348] plusieurs disaient : " C'est Jésus-Christ ", et " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles? " il montre qu'il faut avoir une foi pure, avoir de lui une juste opinion, et ne point tant croire sur les miracles que sur ce qu'enseignent les Ecritures. En effet, un grand nombre de ceux qui lui voyaient faire des miracles, ne le reconnaissaient pas pour le Christ ; et qu’on ne pouvait manquer de lui objecter : les Ecritures ne disent-elles pas que le Christ viendra de la race de David?

Jésus parlait souvent des Ecritures, pour faire voir qu'il n'en craignait point le témoignage, et qu'il n'en fuyait point la lumière et c'est pour cela qu'il renvoie les Juifs aux Ecritures. Car il avait dit auparavant : " Lisez " avec soin les Ecritures " (Jean, V, 39) ; et encore : " Il est écrit dans les prophètes : ils seront tous enseignés de Dieu ". (Jean, VI, .45.) Et : " Moïse est votre accusateur ". (Jean, V, 45.) Mais ici il dit : " Comme a dit l'Ecriture : il sortira des fleuves de son ventre". Par où il marque l'abondance et la fécondité de la grâce; de même qu'il dit ailleurs: " Une fontaine d'eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle " (Jean, IV, 14), c'est-à-dire; il recevra une abondance de grâces. Ailleurs il avait dit : La vie éternelle; ici il dit : Une eau vive. Le Sauveur appelle eau vive celle qui coule, qui opère toujours. Car lorsque la grâce du Saint-Esprit est entrée dans une âme et y a établi sa demeure, elle coule et se répand avec plus de force et d'abondance qu'aucune autre source; elle ne tarit point et ne cesse jamais de couler. Jésus-Christ donc, pour montrer que jamais cette eau ne tarit, et qu'elle agit d'une manière ineffable, dit une fontaine et des fleuves; non un seul fleuve, mais une infinité de fleuves. Et en cet endroit il s'est servi du mot de rejaillir, pour celui d'inonder.

Voulez-vous le voir clairement, mes frères, que cette eau se multiplie en une infinité de fleuves? Considérez la sagesse d'Etienne, l'éloquence de Pierre, la force de Paul: considérez que rien n'a pu vaincre ni ralentir leur zèle et leur activité : ni la fureur du peuple, ni la violence des tyrans, ni les piéges des démons, ni la mort à laquelle ils se voyaient tous les jours exposés; et que, semblables à des fleuves impétueux qui se débordent, ils ont tout entraîné avec eux.

" Ce qu'il entendait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui, car le Saint-Esprit n'avait pas encore été donné (39) ". Comment donc les prophètes ont-ils prophétisé et opéré tant de miracles? Car ce n'est point par l'Esprit, mais par la vertu de Jésus, que les apôtres ont chassé les démons, comme il le dit lui-même : " Si c'est par Béelzébuth que je chasse les démons, par qui vos " enfants les chassent-ils? " Jésus-Christ disait donc cela pour déclarer qu'avant qu'il eût été crucifié ils n'avaient pas tous chassé les démons par le Saint-Esprit, mais par sa vertu. C'est quand il envoya ses disciples prêcher l'Evangile, qu'il leur dit : " Recevez le Saint-Esprit". Et encore : " Le Saint-Esprit se répandit sur eux et ils faisaient des miracles ". (Matth. XX, 22.)

2. Au reste, lorsque Jésus-Christ envoya ses disciples, il n'est point écrit qu'il leur donna le, Saint-Esprit, mais il leur donna puissance, disant : " Guérissez les lépreux, chassez les démons, ressuscitez les morts : donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement ". (Matth. X, 1, 8.) Or, tout le monde sait que le Saint-Esprit avait été donné aux prophètes;

mais aussi on ne .doit pas ignorer que cette grâce était donnée par mesure, qu'elle a été ôtée et qu'elle a cessé sur la terre depuis le jour qu'il fut dit: " Votre maison est abandonnée, elle demeurera déserte " (Matth. XXIII, 38)

; et qu'avant ce jour, même le Saint-Esprit commençait déjà à faire plus rarement sentir son opération. Il n'y avait plus de prophètes parmi les Juifs, et s'il s'en trouvait, leur grâce, leur vertu ne s'étendait point jusque sur les choses saintes et salutaires.

Les Juifs donc ayant été privés de la grâce du Saint-Esprit, il est venu un temps auquel elle s'est répandue sur les hommes avec une plus grande effusion, et c'est après le crucifiement du Sauveur qu'elle a commencé de se manifester, non-seulement avec plus d'abondance, mais encore par des dons plus grands et plus excellents. Car le don duquel il est dit : " Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés " (Luc, IX, 55);

et encore : " Aussi vous n'avez point reçu l'esprit de servitude, mais vous avez reçu l'Esprit de l'adoption " (Rom. VIII, 15), était effectivement un don plus merveilleux et plus admirable que ceux que Dieu distribuait dans le Vieux Testament; car les saints de l'ancienne loi recevaient aussi le Saint-Esprit, mais ils ne le communiquaient point aux autres; au lieu que les apôtres en [349] remplissaient tout le monde: comme donc ils devaient un jour recevoir cette grâce, et qu'elle ne leur avait point encore été donnée, voilà pourquoi l'évangéliste dit : " L'Esprit n'était pas encore ". Et sûrement c'est de cette grâce qu'il parle, quand il dit : " Le Saint-Esprit n'était pas encore, à savoir, donné, parce que Jésus n'était pas encore glorifié ", appelant gloire ou glorification la croix du Sauveur. Comme nous étions des ennemis de Dieu, des pécheurs, privés de la grâce du Seigneur, des impies, et que la grâce est un signe de réconciliation; comme aussi ce n'est: ni à ses ennemis, ni à ceux qu'on hait que l'on fait du bien, mais à ses amis, mais à ceux qu'on croit gens de bien, il a donc fallu offrir pour nous auparavant un sacrifice d'expiation ; il a fallu que l'inimitié fût détruite dans la chair et que nous devinssions amis de Dieu avant de recevoir son présent. Et s'il y à eu un sacrifice offert, lorsque la promesse a été faite, à Abraham, il fallait, à plus forte raison, en offrir un sous le régime de grâce; c'est là ce que déclare saint Paul par ces paroles: " Que si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi dévient inutile et la promesse de Dieu sans effet; car la loi produit la colère " (Rom. IV, 14, 15), c'est-à-dire Dieu a promis à Abraham et à sa postérité de lui donner la terre " de Chanaan " ; mais là postérité d'Abraham s'est trouvée indigne de la promesse et n'a pu se rendre agréable à Dieu par ses propres oeuvres. C'est pourquoi la foi, qui est une chose facile, est venue dans le monde afin d'attirer la grâce et afin que les, promesses de Dieu ne fussent pas sans effet; et c'est encore pour cette raison que le même apôtre, parlant de la foi, dit : " Afin que nous soyions héritiers par grâce, et que la promesse demeure ferme ". (Ibid. 16.) Par grâce, attendu que les enfants d'Abraham n'avaient pu l'acquérir ni par leur travail, ni par leurs sueurs. Mais pourquoi Jésus-Christ ayant dit : " Selon l'Ecriture ", n'en a-t-il pas apporté des témoignages? C'est parce que l'esprit des Juifs était prévenu. Car les uns disaient :

" Cet homme est le prophète, celui que nous attendons (40) ". D'autres : " Il séduit le peuple (12) ". D'autres : " Le Christ ne viendra pas de Galilée, mais de la petite ville de Bethléem (41, 42) ". Et d'autres : " Quand le Christ viendra, personne ne saura d'où-il est (27) ". Ainsi leurs opinions étaient partagées, comme il arrive dans les troubles populaires. En effet, ils ne voulaient pas écouter, ne tenaient pas à s'instruire. Voilà pourquoi Jésus ne leur répond rien-, quoiqu'il y en eût qui disent : " Le Christ viendra-t-il de Galilée? ", Mais il loua Nathanaël comme un vrai israélite, quoiqu'il parlât avec plus de force et de dureté, et qu'il dît avec mépris : " Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? " Mais les premiers et ceux qui disaient à Nicodème : " Lisez avec soin les Ecritures, et apprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée (52)

", ne parlaient point pour savoir qui il était, mais pour écarter et détruire l'opinion que répandaient ceux qui disaient :

" Il est le Christ ". En ce qui concerne Nathanaël, c'était l'amour de la vérité et la connaissance des anciennes prophéties qui le faisaient parler comme il fit mais ceux-là n'avaient en vue que de détourner le peuple de la pensée que Jésus était le Christ, voilà pourquoi Jésus ne les instruisit point. Car des gens qui se contredisaient, qui tantôt disaient : " Personne ne saura d'où il est", et tantôt : " Il viendra de Bethléem ", eussent-ils véritablement appris qu'il était le Christ, ils n'auraient sûrement pas manqué de le contester. Que parce qu'il avait demeuré à Nazareth, ils ignorassent qu'il était de Bethléem, je le passe, quoiqu'en cela même-ils ne soient point excusables, puisque Jésus n'était point né à Nazareth; mais sa généalogie, pouvaient-ils de même la méconnaître, pouvaient-ils ignorer qu'il était de la maison et de la famille de David? Comment donc disaient-ils : " Le Christ ne viendra-t-il pas de la race de David? " Voilà précisément par où ils lâchaient d'obscurcir et de cacher sa naissance, et de suborner le peuple parles discours qu'ils semaient.

Mais pourquoi ne vinrent-ils pas dire à Jésus-Christ :

Maître , nous admirons votre doctrine et vos oeuvres, mais puisque vous voulez que nous croyions en vous, conformément à ce qu'enseignent les Ecritures , apprenez-nous pourquoi elles annoncent que le Christ viendra de Bethléem, et pourquoi vous êtes venu de Galilée? Mais ils ne dirent rien de cela, et la malignité dictait seule tous leurs propos. L'évangéliste fait bien voir qu'ils ne cherchaient point à le connaître, ou même qu'ils ne le voulaient point, puisqu'il ajoute incontinent : " Quelques-uns d'entre eux avaient envie de le perdre; mais néanmoins [350] personne ne mit la main sur lui (44) ". Et en effet, si quelque chose était capable de les toucher, c'était au moins cette hardie et insolente entreprise, mais ils n'en furent nullement touchés, comme dit le prophète : " Ils ont été divisés, mais ne furent pas néanmoins touchés de componction ". (Ps. XXXIV, 19.)

3. C'est le propre de la malice de ne vouloir céder à personne, et d'avoir uniquement en vue la perte de celui à qui elle tend des piéges. Mais, que dit l'Ecriture ? " Celui qui creuse la fosse pour son prochain tombera dedans ". (Prov. XXVI, 27.) Et voilà ce qui est alors arrivé aux Juifs. Ils avaient envie de faire mourir Jésus-Christ pour détruire la prédication, pour étouffer l'Evangile dès sa naissance. Ce fut le contraire qui arriva: la prédication fleurit, l'Evangile triomphe par la grâce de Jésus-Christ, et leur république est éteinte, leur état est renversé:

ils sont errants sur la terre, sans patrie, sans liberté , sans culte ; toute leur prospérité leur est ravie: ils vivent dans la servitude et dans la captivité.

Instruits de ces vérités , gardons-nous de tendre des pièges aux autres, persuadés que c'est là aiguiser une épée contre soi-même, et se faire une plus profonde blessure. Mais on vous a offensé, et vous voulez en tirer vengeance? Ne vous vengez point, et par là vous serez vengé : si vous vous vengez, vous ne vous vengerez point. Et ne pensez pas que ce soit là une énigme, c'est une vérité. Comment cela?

Parce que, si vous ne vous vengez point, vous, attirez la colère de Dieu sur celui qui vous a offensé; si , au contraire , vous exercez votre vengeance, il n'en est plus de même: le Seigneur ne vous venge point. Car, " c'est à moi que la vengeance est réservée, et c'est moi qui la ferai , dit le Seigneur ". (Rom. XII,19 ; Deut. XXXII, 43.) En effet, qu'il survienne une querelle entre nos domestiques, nous voulons qu'ils nous en laissent toute la vengeance; mais, s'ils se vengent eux-mêmes, et qu'ensuite ils viennent nous prier de les venger , quelles que soient leurs instances, non-seulement nous ne les vengeons point, mais même nous nous mettons en colère contre eux, et nous leur disons: Déserteur, tu mérites les étrivières ; car ils devaient s'en rapporter entièrement à nous, et nous laisser le soin de les venger. Mais, comme nous leur pouvons dire: Tu t'es vengé toi-même, nous. leur répondons . Retire-toi, et ne viens pas davantage m'importuner. A plus forte raison, Dieu, qui nous, a commandé de nous remettre à lui de toutes choses, nous fer a-t-il cette même réponse. Et quoi 1 n'est-il pas ridicule que nous; qui exigeons de nos serviteurs tant de sagesse et de déférence, nous ne confiions pas au Seigneur ce que nous voulons que nos serviteurs nous confient? Au reste, si je vous dis ceci, mes frères, c'est que je vous vois très-prompts à vous venger.

Le vrai sage ne doit point se venger, il doit remettre et pardonner les fautes qu'on commet contre lui, et il le devrait, quand même il n'aurait pas à attendre une grande récompense, à savoir, la rémission de ses propres péchés: si vous condamnez le pécheur, si vous le punissez, pourquoi, je vous prie; pourquoi péchez-vous vous-même ? pourquoi tombez-vous dans les fautes que vous punissez chez. les autres? Quelqu'un vous a-t-il fait une injure, ne rendez pas injure pour injure, pour ne pas vous punir vous-même le premier: Quelqu'un vous a-t-il frappé, ne rendez pas coup pour coup, vous n'en retireriez aucun avantage. Quelqu'un .tous a-t-il causé du chagrin, ne rendez pas la pareille, il n'en revient aucune utilité, sinon de devenir semblable à celui qui a fait le mal. Si vous souffrez tout patiemment et avec douceur, peut-être le couvrirez-vous de confusion, peut-être le ferez-vous rougir assez pour qu'il calmé sa colère. Ce n'est point par le mal qu'on guérit le mal; mais c'est par le bien. Il est des païens qui pensent de même et pratiquent cette philosophie. Rougissons donc de céder, en philosophie, à des fous comme sont les païens. Plusieurs d'entre eux; ayant reçu une injure, l'ont courageusement soufferte; plusieurs ne se sont point vengé de la calomnie, plusieurs ont fait . du bien à ceux qui cherchaient à leur faire du mal. Nous devons craindre que, parmi eux, il ne s'en trouve qui, nous surpassent en vertu, et quel pour cela même, nous ne soyions plus sévèrement punis.

En effet, si nous, qui avons reçu le Saint-Esprit, qui attendons un royaume,, qui nous exerçons à la vraie philosophie, qui combattons pour acquérir les célestes récompenses, qui n'avons point, comme ces hommes, un enfer à,craindre , à qui il est ordonné d'être des anges, qui participons aux saints mystères; si nous, dis-je, nous n'atteignons même pas à leur vertu , quelle indulgence obtiendrons-nous? [351] Car si nous sommes obligés de surpasser les Juifs : " Si votre justice " , dit Jésus-Christ, " n'est plus abondante que celle des scribes et des pharisiens , vous n'entrerez point dans le royaume des cieux " (Matth. v, 20) ; à plus forte raison le sommes-nous de surpasser les gentils; si nous devons surpasser les pharisiens , nous sommes tenus bien plus rigoureusement de surpasser les infidèles. Faute d'avoir surpassé les Juifs et les pharisiens, le royaume nous sera fermé. Si nous sommes plus méchants que les païens , comment ce même royaume nous sera-t-il ouvert ?

C'est pourquoi chassons toute aigreur, toute colère, toute fureur. " Il ne m'est pas pénible a de vous écrire les mêmes choses, mais il vous est sûr que je le fasse ". (Philip. III, 1.) Souvent les médecins réitèrent le même remède;

nous, de même, nous ne cesserons point de crier, de vous remémorer les mêmes choses, de vous instruire, de vous exhorter. Les embarras du siècle, une multitude d'affaires vous font oublier tout ce que nous vous prêchons et nous vous enseignons ; et nous avons besoin de recommencer sans cesse. Si nous voulons que nos réunions en ce lieu ne soient pas inutiles, produisons de bons fruits, afin que nous obtenions les biens à venir, par la grâce et la boraté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LII.

LES GARDES RETOURNèRENT DONC VERS LES PRINCES DES PRêTRES ET LES PHARISIENS QUI LUUR DIRENT POURQUOI NE L'AVEZ-VOUS PAS AMENé ? — LES GARDES LEUR RéPONDIRENT : JAMAIS HOMME N'A PARLé COMME CET HOMME-LA. (VERS. 45, 46, JUSQU'AU VERS. 19 DU CHAP. VIII.)

ANALYSE.

4. Blasphémer contre le Fils, c'est aussi blasphémer contre le Père. — Glorifier le Fils comme le Père, il est de même nature on ne peut connaître le Père sans connaître le Fils : s'il n'était pas de même substance, on pourrait connaître le Père sans connaître le Fils. — On ne peut connaître le Père sans connaître le Fils, parce qu'ils sont de même substance. — On connaît l'homme, et on ne connaît pas lange : on connaît la créature, et on ne connaît pas Dieu, parce que les substances sont différentes. — Glorifier le Fils et par la parole et par les oeuvres. — Ce que Dieu demande d'un chrétien. — Laideur et puanteur du péché. — Rien n'est plus honteux, ni plus horrible que la rapine et l’avarice.

1. Rien n'est plus clair, rien n'est plus simple que la vérité, quand on la cherche avec un coeur droit et sincère : mais, s'il y a dans l'âme de la malice, rien n'est alors plus obscur ni plus impénétrable que cette même vérité. En voici un exemple Les scribes et les pharisiens, qui paraissaient les plus sages de tous les hommes, qui étaient toujours avec Jésus-Christ, pour lui tendre des piéges, quoiqu'ils vissent les miracles qu'il faisait, quoiqu'ils lussent les Ecritures, n'en ont retiré aucun fruit, aucun profit, et que dis-je ? ils n'ont fait par, là que se nuire : au contraire, les gardes, privés de tous ces avantages, une seule prédication les a gagnés. Et ceux qui étaient venus prendre Jésus-Christ, ravis [352] d'admiration, furent pris eux-mêmes. Nous ne devons pas seulement admirer leur sagesse pour avoir su se passer- de miracles, et n'avoir eu besoin que de la doctrine seule, de la seule parole de Jésus-Christ pour se convertir (car ils n'ont point dit : Jamais homme n'a fait de si grands miracles, mais bien : " Jamais homme n'a parlé comme cet homme-là " ) :

non-seulement donc leur docilité est digne d'admiration , mais aussi la liberté avec laquelle ils répondent à ceux qui les avaient envoyés, aux pharisiens, à ceux qui persécutaient Jésus, et qui n'oubliaient rien pour assouvir l'envie qu'ils lui portaient.

" Les archers retournèrent ", dit l'évangéliste, " et les pharisiens leur dirent : Pourquoi ne l'avez-vous pas amené ? " Etre retournés, c'est plus que d'être demeurés : s'ils,n'avaient pas été rejoindre les pharisiens, ils se seraient dérobés à leur colère ; mais par leur retour, ils ont maintenant la gloire d'être prédicateurs de la sagesse de Jésus-Christ, et par là se manifeste mieux leur fermeté. Ils ne disent point : nous n'avons pas pu l'amener à cause du peuple qui l'écoute comme un prophète;

mais quelle est leur réponse? " Jamais homme n'a si bien parlé ". Et certes, ils auraient pu alléguer l'autre excuse, mais leur coeur est droit, et ils le montrent. En effet, leur réponse n'est pas seulement un témoignage de leur admiration et de leur étonnement, mais aussi du reproche qu'ils font aux pharisiens de les avoir envoyés prendre et garrotter un homme qu'ils auraient plutôt dû eux-mêmes aller écouter. Cependant ils n'avaient entendu qu'une prédication fort courte. A une âme droite et sincère il ne faut pas de longs discours , la vérité a par elle-même assez de force.

Que répliquèrent donc les pharisiens? Lorsqu'ils auraient dû être touchés de componction, ils accusent au contraire ces gardes de s'être laissés séduire : " êtes-vous donc aussi vous-mêmes séduits (47) ? " Ils les flattent encore et n'usent point de rudes paroles, de peur qu'ils ne les quittent tout à fait, mais toutefois, à travers cette circonspection, on entrevoit leur rage et leur fureur. Les pharisiens auraient dû demander ce qu'avait dit Jésus, et admirer ses réponses, et ils ne le font pas, dans la crainte d'être attirés comme les autres, mais ils répliquent par cet argument absurde : " Pourquoi nul des sénateurs n'a cru en lui (48) ? " Dites-moi : N'est-ce pas là faire plutôt un reproche aux incrédules qu'à Jésus-Christ?

" Car pour cette populace qui ne sait pas la loi, ce sont des gens maudits (49) ". Et voilà pourquoi vous êtes plus condamnables, vous qui êtes demeurés dans l'incrédulité, tandis que la populace croyait. Ces hommes du peuple se conduisaient comme des gens qui savaient la loi. Comment donc sont-ils maudits? C'est vous qui n'observez pas la loi, qui êtes maudits, et non ceux qui l'observent : et- l'incrédulité de ceux qui refusent de croire à Jésus-Christ n'est pas un argument qui puisse être employé contre lui. Ce procédé est très-blâmable; vous-mêmes, vous n'avez pas cru à Dieu, comme dit saint Paul : " Car enfin, si quelques-uns d'entre eux n'ont pas cru, leur infidélité anéantira-t-elle la fidélité de Dieu? Non, certes " . (Rom. III, 3.) Les prophètes aussi vous ont continuellement fait ce reproche, vous disant : "Ecoutez la parole du Seigneur, princes de Sodome " (Isaïe, I, 10); et : " Vos princes n'observent point la loi ". Et derechef : " N'est-ce pas à vous de savoir ce qui est juste ? " (Mich. III, 1.) Et partout ils leur font encore de plus fortes réprimandes.

Quoi donc? Vous êtes infidèles, quelqu'un osera-t-il tirer de là un argument contre Dieu? Loin,de nous ce blasphème, c'est uniquement votre faute : et quel autre témoignage faut-il, pour connaître que vous ne savez point la loi, que votre seule incrédulité? Lors donc qu'ils eurent dit qu'aucun des sénateurs n'avait cru en Jésus, mais ceux-là seulement qui ne savaient point la loi, Nicodème les reprit fort à propos par ces paroles: " Notre loi permet-elle de condamner personne sans l'avoir oui auparavant (51)? " Il fait voir par là qu'ils ne savent et n'observent point la loi. Car si la loi défend de faire mourir personne sans l'avoir ouï auparavant, et si avant d'avoir ouï Jésus, ils cherchaient à le faire mourir, ils étaient des violateurs de la loi :

et comme ils avançaient qu'aucun des sénateurs n'avait cru en lui, l'évangéliste indique exprès que Nicodème était de leur corps, pour faire voir que des sénateurs mêmes avaient cru en lui. Sans doute ils ne l'avaient pas encore témoigné publiquement comme ils l'auraient dû, mais néanmoins ils étaient attachés à Jésus-Christ.

Mais remarquez, mes frères, avec quelle [353] modération et quelle retenue Nicodème les reprend. Il ne dit point: Vous voulez le faire mourir, et vous le condamnez sans raison comme séducteur. Il ne leur a point parlé en ces termes : il s'est servi de paroles plus douces et plus modérées pour réprimer l'excès de leur violence inconsidérée et sanguinaire. C'est pour cela qu'il invoque la loi en disant : " Sans avoir ouï avec soin et s'être bien informé de ses actions ". Voilà pourquoi il ne faut pas seulement ouïr, mais il faut ouïr avec soin; car c'est là ce que signifient ces paroles : " Et sans s'être informé de ses actions ", c'est-à-dire ce qu'il prétend.

Quelle est son intention, son but, si sa conduite est celle d'un ennemi qui veut renverser la république? Les pharisiens alors, déconcertés parce qu'ils avaient dit que nul des sénateurs ne croyait en Jésus-Christ, répondent faiblement à Nicodème, bien que sans ménagement.

2. Nicodème avait dit : " Notre loi ne condamne personne ". Lui répliquer: " Est-ce que vous êtes aussi galiléen? "

c'était une mauvaise réponse qui n'avait nul rapport à ce qu'il avait dit. Il fallait montrer, ou qu'ils n'avaient pas envoyé prendre Jésus sans jugement, ou qu'il n'était point nécessaire de l'entendre, et ils répondent durement et avec colère : " Lisez avec soin, et apprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée ". Mais, qu'avait dit Nicodème ? Que Jésus était un prophète? Non, il avait dit qu'on ne devait condamner personne à mort, sans avoir auparavant instruit son procès, et les pharisiens lui font cette outrageante réponse, comme s'il eût absolument ignoré les Ecritures ; c'est lui dire, aux termes près : Allez à l'école, allez étudier ; car tel est le sens de ces paroles : " Lisez avec soin, et apprenez ". Que répond donc Jésus-Christ? Comme les pharisiens n'avaient jamais dans la bouche que les noms de galiléen et de prophète, le Sauveur, pour les éloigner absolument de cette fausse pensée et leur faire voir qu'il n'est pas un des prophètes, mais le Seigneur du monde, dit: " Je suis la lumière du monde (12) ". Non de Galilée, non de la Palestine, non de la Judée. Que répliquent les Juifs ? " Vous vous rendez témoignage à vous-même ", ainsi " votre témoignage n'est point véritable (13) ". O folie ! le Sauveur les renvoie toujours aux écritures, et ils disent : " Vous vous rendez témoignage à vous-même ". Mais quel témoignage a-t-il rendu? " Je suis la lumière du monde ". C'est là une grande parole; oui, certes, c'est là une grande parole. Mais ils ne s'en sont pas beaucoup mis en peine, parce qu'il ne se disait pas égal au Père, ni son Fils, ou Dieu, mais seulement qu'il était la lumière. Néanmoins, ils voulaient aussi détruire cette opinion, car c'était là quelque chose de plus grand que de dire : " Celui qui me suit ne " marche point dans les ténèbres (12) ". Le Sauveur parle de la lumière et des ténèbres spirituelles, c'est-à-dire, il ne demeure point dans l'erreur.

Ici Jésus-Christ attire à soi Nicodème et l'encourage, parce qu'il avait librement parlé et dit son sentiment, et il loue les gardes de leur sage conduite. Ce mot " crier ", marque que Jésus à voulu exciter les pharisiens à venir l'écouter.

Et en même temps il insinue qu'ils pensaient à tendre secrètement des pièges et à tromper secrètement, c'est-à-dire, dans lés ténèbres et dans l'erreur, mais qu'ils ne vaincraient et n'éteindraient pas la lumière. Il rappelle à. Nicodème les paroles qu'il avait dites depuis peu : "

Quiconque fait le mal, hait la lumière et ne vient point à la lumière, de peur que ses oeuvres ne soient découvertes". (Jean, III, 20.) Comme les Juifs disaient qu'aucun des sénateurs n'avait cru en lui, Jésus dit : " Quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient point à la lumière ". Par où il leur fait voir que s'ils ne viennent point, ce n'est pas que la lumière soit faible , mais c'est parce que leur volonté est corrompue et mauvaise.

" Les pharisiens lui dirent : Vous vous rendez témoignage à vous-même (13); et Jésus leur répondit : Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est véritable, parce que je sais d'où je viens et où je vais; mais pour vous, vous ne savez point d'où je viens (14) ". Ce que Jésus avait dit auparavant , les Juifs le- lui opposent comme une décision. Que répond donc Jésus-Christ?

Il renverse cette prétendue décision, et leur montre que c'est selon leur opinion qu'il a parlé de la sorte (1), parce qu'ils le prenaient pour un homme, et il leur dit: " Quoique je me rende témoignage à moi-même,

1. Il a parlé de la sorte en saint Jean, chap. V, vers. 31, où le Sauveur, parlant selon l'esprit et l'opinion des Juifs, dit : Si je rends témoignage de moi, mon témoignage n'est pas véritable.

354 mon témoignage est véritable, parce que je " sais d'où je viens ". Que veut dire ceci? Je suis de Dieu, et Dieu, et Fils de Dieu. Dieu est pour soi un témoin digne de foi . pour vous, vous ne connaissez point Dieu, vous faites le mal volontairement; vous savez et vous feignez de ne point savoir; vous parlez selon vos sentiments humains et terrestres, et vous ne voulez rien savoir, rien connaître de plus que ce qui paraît au dehors. " Vous jugez selon la chair (15) ". Comme vivre selon la chair, c'est mal vivre; de même, juger selon sa chair, c'est mal juger. " Je ne juge personne, et si je juge, mon jugement est véritable (16) " ; c'est-à-dire, vous jugez injustement. Mais si nous jugeons injustement, répliquent-ils , pourquoi ne nous reprenez-vous pas? pourquoi ne nous punissez-vous pas? pourquoi ne nous condamnez-vous pas? C'est, dit-il, parce que je ne suis point venu pour cela. Voilà ce que signifie cette parole : " Je ne juge personne. Et si je juge, mon jugement est véritable ". Car si je voulais juger, vous seriez au nombre des condamnés. Mais si je ne dis pas ceci, dit-il, pour vous juger; et si j'ai dit : " Je ne parle pas pour juger ", ce n'est pas que je craigne de ne pouvoir vous confondre, si je vous mettais en jugement, si je jugeais, vous seriez condamnés justement; mais le temps de juger n'est pas encore venu. Jésus-Christ fait aussi entrevoir le jugement futur, quand il dit : " Parce que je ne suis pas seul, mais moi, et mon Père qui m'a envoyé ". Enfin il insinue ici qu'il n'est pas seul à les condamner, mais que son Père les condamne aussi. Plus loin, il exprime encore la même chose d'une manière enveloppée, lorsqu'il tâche de les gagner à son témoignage : " Il est écrit dans votre loi que le témoignage de deux hommes est véritable (17) ".

3. Quoi donc ! diront les hérétiques? Si nous prenons cette parole simplement et dans le sens naturel qu'elle présente, qu'aura Jésus-Christ de plus que le reste des hommes? Car si cette loi est établie parmi les hommes, c'est que nul homme n'est croyable parlant de lui-même. Mais, à l'égard de Dieu, comment pourrait-on admettre cela? Examinons donc en quel sens Jésus-Christ a dit ce mot d'eux s'est-il servi de ce terme pour désigner deux hommes? Si c'était là son intention, pourquoi n'a-t-il pas apporté le témoignage de Jean-Baptiste, et n'a-t-il pas dit : Je me rends témoignage à moi-même ? Jean rend aussi témoignage de moi. Pourquoi ne s'est-il pas servi du témoignage des anges? pourquoi pas de celui des prophètes? Il pouvait produire une infinité d'autres témoignages. Mais Jésus-Christ ne veut pas seulement indiquer deux personnes, mais encore deux personnes de même substance.

" Ils lui disent : Qui est votre Père? Jésus leur répondit : Vous ne connaissez ni moi ni mon Père (19) ". Comme, le sachant, ils feignaient de ne le point savoir, et l'interrogeaient pour le tenter, Jésus ne daigne même pas leur répondre. Dans la suite, il a parlé plus clairement et plus librement, s'autorisant du témoignage de ses oeuvres et de sa doctrine, parce qu'alors le temps du crucifiement et de sa mort était fort proche. " Je sais, " dit-il, " d'où je viens " : cela pouvait ne pas les toucher beaucoup. Mais quand il ajouta : " Où je vais " ; cette parole devait les troubler et les effrayer davantage, comme indiquant qu'il ne devait point demeurer dans la mort. Et pourquoi n'a-t-il pas dit : " Je sais que je suis Dieu, " mais " je sais d'où je viens? " Toujours il mêle les choses basses aux choses sublimes, et encore cache-t-il un peu celles-ci. Après avoir dit : " Je me rends témoignage " à moi-même ", et l'avoir montré, il passe à quelque chose de moins élevé ; c'est comme s'il disait : Je connais celui qui m'a envoyé, et vers qui j'irai. De cette manière, les Juifs, entendant que le Père l'avait envoyé, et qu'il retournerait à lui, ne pouvaient contredire ce qu'il disait. Je n'ai rien dit que de véritable, dit-il, c'est de là que je viens et j'y retourne, je vais au Dieu de vérité. Mais vous, vous ne connaissez point Dieu, voilà pourquoi vous jugez selon la chair. En effet, après avoir vu tant de témoignages et de preuves, vous dites encore : " Il n'est point véritable ". De Moïse vous dites : Il est digne de foi, et lorsqu'il parle des autres, et lorsqu'il parle de soi; mais vous parlez autrement au sujet de Jésus-Christ, c'est là juger charnellement.

" Je ne juge personne (15) ". D'ailleurs il dit aussi : " Le Père ne juge personne"; " pourquoi dit-il : Et si je juge, mon jugement est juste, parce que je ne suis pas seul? " (Jean, V, 22.) Jésus-Christ parle encore selon l'opinion des Juifs. Cela signifie : Mon jugement est le jugement du Père, car le jugement du Père ne [355] saurait être différent du mien, ni le mien de celui du Père.

Mais pourquoi parle-t-il du Père? Les Juifs ne croyaient pas que le Fils fût digne de foi s'il n'avait le témoignage du Père.

Autrement ce qu'il disait serait demeuré sans valeur; car, parmi les hommes, lorsque deux rendent témoignage dans l'affaire d'autrui, alors leur témoignage est réputé véritable;

c'est là, en effet, le témoignage porté par deux personnes.

Mais si quelqu'un se rend témoignage à soi-même, alors il n'y a plus deux témoins.

Voyez-vous bien, mon cher auditeur, que si Jésus-Christ a parlé en ces termes, ça été pour montrer qu'il est consubstantiel à son Père, et que par lui-même ensuite il n'a pas besoin du témoignage d'un autre ; enfin, pour faire voir qu'il n'a rien de moins que le Père? Reconnaissez donc son autorité dans ces paroles : " Or, je me rends témoignage à moi" même, et mon Père qui m'a envoyé me rend " aussi témoignage (18) ". Jésus-Christ n'aurait pas dit cela, s'il était d'une substance inférieure. Ensuite, pour vous convaincre qu'en parlant ainsi il n'a pas eu en vue le nombre " deux ", faites bien attention que sa puissance n'est en rien différente de celle du Père. Un homme rend témoignage lorsque, par lui-même, il est digne de foi et qu'il n'a pas besoin du témoignage d'un autre, et cela, lorsqu'il s'agit d'une affaire qui ne le regarde point et qui lui est étrangère; mais dans sa propre cause il n 'est pas croyable et il a besoin d'un témoignage. Mais c'est tout le contraire pour Jésus-Christ: lors même qu'il se rend témoignage dans sa propre cause et qu'il dit qu'il a le témoignage d'un autre, il se déclare digne de foi, montrant partout son autorité. En effet, pourquoi ayant dit : " Je ne suis pas seul, mais moi et mon Père qui m'a envoyé ", et le témoignage de deux témoins est véritable; n'en est-il pas demeuré là et a-t-il ajouté : " Je me rends témoignage à moi-même? " N'est-ce pas uniquement pour montrer son autorité ? Et il se met le premier : " Je me rends témoignage à moi-même ". Ici Jésus-Christ montre qu'il est égal en dignité à son Père et qu'il ne sert de rien aux Juifs de se glorifier de connaître Dieu le Père, s'ils ne le connaissent pas lui-même; et encore que c'est parce qu'ils ne veulent pas le connaître qu'ils ne le connaissent pas. Jésus leur dit donc qu'on ne peut connaître le Père sans le connaître lui-même, afin de les attirer par là à sa connaissance. Comme ils le négligeaient et cherchaient toujours à connaître directement le Père, il leur dit : " Vous ne pouvez pas connaître le Père sans moi ". C'est pourquoi ceux qui blasphèment contre le Fils, ne blasphèment pas seulement contre le Fils, mais aussi contre le Père.

4. Prenons-y garde, mes chers frères, et glorifions le Fils :

sûrement il n'aurait point parlé de la sorte, s'il n'était de même nature que le Père. Que si, étant d'une autre substance que le Père, il l'avait seulement fait connaître, on pourrait connaître le Père sans connaître le Fils : et réciproquement, en connaissant le Père, on ne connaîtrait pas pour cela le Fils. En effet, celui qui connaît l'homme ne connaît pas nécessairement l'ange. Pourtant, direz-vous, celui qui connaît la créature, connaît aussi Dieu. Non, certes. Car plusieurs, ou plutôt tous les hommes, connaissent la créature, parce qu'ils la voient; mais ils ne connaissent point Dieu pour cela. Glorifions donc le Fils de Dieu, non-seulement en lui rendant la gloire qui lui est due, comme Fils de Dieu, mais encore par nos oeuvres. Car la gloire qu'on rend par les paroles n'est rien, si elle n'est accompagnée de l'hommage qui vient des oeuvres. " Vous ", dit l'apôtre, " qui portez le nom de Juifs, qui vous reposez sur la loi, qui vous faites gloire d'être à Dieu ", prenez garde à ce que vous faites : " Vous instruisez les autres et vous ne vous instruisez pas vous-mêmes : vous vous glorifiez dans la loi, et vous déshonorez Dieu par la violation de la loi? " (Rom. II, 17, 21, 23.) Vous-même, mon cher auditeur, prenez garde que, vous glorifiant d'être dans la foi orthodoxe, vous ne meniez pas une vie conforme à la foi que vous professez; que vous ne déshonoriez Dieu, en le faisant blasphémer. Dieu veut qu'un chrétien soit le docteur de tout l'univers, le levain, la lumière, le sel. Qu'est-ce que la lumière? C'est une vie brillante, qui n'est offusquée d'aucun nuage. La lumière n'est point utile à soi, le sel ou le levain pas davantage; mais ces choses sont utiles à autrui: de même on demande de nous, non-seulement ce qui est dans notre intérêt, mais encore ce qui est dans l'intérêt des autres. Car le sel, s'il ne sale pas, n'est plus sel (Matth. V, 13; Marc, IX, 49); par là nous est encore révélée une autre vérité : c'est que, si nous vivons [356] bien, les autres aussi vivront bien. Ainsi ce n' est que par notre bonne vie, que nous pouvons être utiles aux autres. (Matth. XXV, 11.) Disons adieu aux folies, aux vanités : car telles sont les choses du monde, telles sont les sollicitudes du siècle. Les vierges sont appelées folles, parce qu'elles s'occupaient des folles affaires du siècle : elles amassaient ici, et elles n'envoyaient pas ce qu'elles avaient amassé où il fallait l'envoyer.

Craignons donc que ce qui leur arriva, ne nous arrive aussi, et que nous n'allions avec un habit sale, où tous sont vêtus d'habits éclatants, car rien n'est plus salé, rien n'est plus hideux que le péché. C'est pourquoi le prophète, pour en présenter en sa personne une vive image à nos yeux, criait à haute voix : " Mes plaies ont été remplies de corruption et de pourriture ". (Ps. XXXVII , 5.) Voulez-vous connaître la puanteur du péché? considérez-le après l'avoir commis.

Lorsque la concupiscence ne vous tiendra plus dans ses fers, lorsque le feu ne bouillonnera plus dans vos veines, alors vous verrez ce que c'est que le péché. Lorsque vous serez rentré dans le calme, considérez la colère; considérez l'avarice, lorsque vous aurez éteint en vous cette passion. Rien n'est plus honteux, rien n'est plus horrible que l'avarice et la convoitise. Nous faisons souvent retentir nos chaires de ces vérités, non pour vous chagriner, mais par un désir de produire en vous de grands et d'admirables effets : car peut-être celui qu'une première remontrance n'aura pas corrigé se rendra à une seconde, ou à une troisième.

Fasse le ciel, qu'étant tous délivrés du péché et de tous les maux qui l'accompagnent, nous soyons la bonne odeur de Jésus-Christ ( II Cor. II, 15), à qui soit la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LIII.

JéSUS DIT CES CHOSES ENSEIGNANT DANS LE TEMPLE, AU LIEU OU éTAIT LE TRéSOR : ET PERSONNE NE SE SAISIT DE LUI, PARCE QUE SON HEURE N'éTAIT PAS ENCORE VENUE. (VERS. 20, JUSQU'AU VERS. 30.)

ANALYSE.

3. Pour acquérir le salut, lire les saintes Ecritures avec soin et non en passant : en les méditant on apprend, la vraie doctrine et la manière de bien vivre. — Fréquenter l'Eglise, unir la parole de Dieu ; si d'abord on n'en profite pas, un jour on en profitera. C'est déjà avoir fait quelque progrès que de se reconnaître misérable. — Cérémonies qu'on pratiquait anciennement pour lire la sainte Ecriture. — S'appliquer à l'étude de l'Ecriture sainte, du moins des saints Evangiles : utilité, fruits qu'on en retire.

1. Quelle folie que celle des Juifs ! Ils cherchaient avant la Pâque à prendre Jésus-Christ lorsqu'il était au milieu d'eux, ils ont souvent tenté de mettre leurs sacrilèges mains sur lui, ou de le faire saisir par d'autres : leurs desseins, leurs efforts sont vains et inutiles; et ils n'admirent pas encore sa vertu: et sa puissance ne les étonne, ne les effraie point encore, mais ils persistent dans leurs complots. En effet, qu'ils cherchassent continuellement les moyens de le prendre, c'est ce que l'évangéliste atteste par ces; paroles : " Jésus dit ces choses enseignant dans le temple, au lieu où était le trésor: et personne ne se saisit de lui, [357] parce que son heure n'était pas encore venue ". Il enseignait en maître dans le temple, ce qui devait les exciter davantage : ce qu'il disait les choquait, et ils lui faisaient un crime de ce qu'il se disait égal au Père. Car cette parole: " Le témoignage de deux hommes est véritable ", ne signifie pas autre chose. Cependant, dit l'évangéliste, il enseignait dans le temple et en maître : et personne ne se saisit de lui, parce que son heure n'était pas encore venue, c'est-à-dire le temps opportun où il voulait être crucifié. Voilà pourquoi il n'a point été alors en leur pouvoir de le prendre; mais, s'ils n'ont pu assouvir leur passion, c'est par un effet de la sage dispensation du Sauveur. Déjà depuis longtemps ils voulaient l'arrêter, et ils ne l'ont pu; et ils ne l'auraient jamais pu prendre, s'il ne se fût livré lui-même entre leurs mains.

" Jésus leur dit encore : Je m'en vais et vous me chercherez (21) ". Pourquoi ne cesse-t-il de leur tenir ce langage? Pour toucher leur coeur, et pour les effrayer. Remarquez la frayeur que leur causait cette parole; car voulant le faire mourir pour se délivrer de lui, ils demandent où il va : tant leur paraissaient devoir être grandes les conséquences de cette mort. Il voulait aussi leur apprendre une autre chose, que ce ne serait point par un effet de leur violence qu'il serait crucifié, mais parce que les figures de l'Ancien Testament l'avaient annoncé longtemps auparavant, et par ces paroles il annonce sa résurrection. Ils disaient donc : " Est-ce qu'il se tuera lui-même? " Que leur répond Jésus-Christ? Pour leur ôter ce soupçon et leur faire connaître que c'était là un péché, il dit : " Pour vous autres, vous êtes d'ici-bas (23) ", c'est-à-dire, il n'est pas étonnant que vous ayez ces sortes de pensées, vous qui êtes des hommes charnels, et qui n'êtes nullement capables de rien concevoir de spirituel ; mais moi, je ne ferai rien de semblable : " Je suis d'en-haut ". Pour vous, " vous êtes de ce monde ". Là encore, le Sauveur parle de pensées terrestres et charnelles. Il résulte de là que cette parole: "Je ne suis pas de ce monde ", ne signifie pas qu'il n'a point pris une chair, mais qu'il est exempt de leur malice et de leur méchanceté. En effet, il dit aussi que ses disciples ne sont pas de ce monde (Jean, XV, 19), et toutefois ils avaient une chair. De même donc que saint Paul disant : " Vous n'êtes pas dans la chair " (Rom. VIII, 9), ne veut pas dire que ceux à qui il parle n'ont point de corps: ainsi Jésus-Christ, disant à ses disciples qu'ils ne sont pas du monde, veut seulement rendre témoignage de leur sagesse.

" Je vous ai donc dit que si vous ne croyez pas ce que je suis, vous mourrez dans vos péchés (24) "; car si Jésus-Christ est venu pour ôter le péché du monde, et si le péché ne peut être effacé que par le baptême, nécessairement il faut que celui qui ne croit pas ait le vieil homme. En effet, celui qui ne veut pas le tuer et l'ensevelir par la foi, mourra avec lui, et avec lui ira recevoir la peine de ses péchés. Voilà pourquoi le Seigneur disait : " Celui qui ne croit pas, est déjà condamné " (Jean, III, 18), non-seulement parce qu'il ne croit pas, mais aussi parce qu'il va en l'autre monde avec ses premiers péchés. " Ils lui dirent : Et qui êtes-vous donc (25) ? " O l'étrange folie ! Après un si long temps, après avoir vu tant de miracles et entendu sa doctrine, ils lui font cette question : " Et qui êtes-vous? " Que leur répond donc Jésus-Christ? " Je suis le principe de toutes choses, moi qui vous parle " ; c'est-à-dire, vous êtes indignes d'entendre ma parole, bien loin d'apprendre qui je suis : car jamais vous ne me parlez que pour me tenter, et vous ne faites nulle attention à ce que je vous dis : et c'est pour cela que maintenant j'ai bien des reproches à vous faire. Voilà, en effet, ce que signifient ces paroles : " J'ai beaucoup de choses à dire de vous, et à condamner en vous (26) ". Non seulement à reprendre, mais encore à punir. Mais celui qui m'a envoyé, je veux dire mon Père, ne le veut pas: " Car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils pour juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui ". (Jean, III, 17.) Si c'est donc là pourquoi Dieu m'a envoyé, et si Dieu est véritable, j'ai raison de ne juger personne maintenant, mais je m'attache à enseigner ce qui est nécessaire au salut, et non à faire des réprimandes. Au reste, Jésus-Christ dit cela, afin que les Juifs ne croient pas que lui, qui entend de si grandes choses, il manque de la force nécessaire pour les punir, ou qu'il ignore leurs pensées et leurs dérisions.

" Et ils ne comprirent pas qu'il parlait de son Père (27) ".

O folie ! ô aveuglement ! Jésus ne cessait de parler de son Père, et ils [358] ne s'en apercevaient point ! Après quoi, n'ayant pu les attirer ni par un grand nombre de miracles, ni par sa doctrine et ses instructions, il les entretient enfin de son crucifiement et leur dit: " Quand vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme ", dit-il, " alors vous connaîtrez qui je suis, et que je ne parle point de moi-même, et que mon Père, qui m'a envoyé, est avec moi et ne m'a point laissé seul ". Jésus-Christ fait voir par là que c'est avec justice qu'il a dit : " Je suis le principe de toutes choses, moi-même qui vous parle ".

2. Tant les Juifs étaient peu attentifs à ce que leur disait Jésus-Christ. " Lorsque vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme " alors, dit-il, vous pensez me faire périr, vous débarrasser de moi: mais moi, je vous dis que c'est principalement alors que vous connaîtrez " qui je suis "; vous le connaîtrez par les prodiges et les miracles que je ferai, par ma résurrection, par votre ruine. En effet, toutes ces choses étaient bien propres à faire éclater la puissance du Seigneur. Il n'a point dit : Vous connaîtrez alors qui je suis; mais il dit Lorsque vous verrez que la mort n'aura point eu d'empire sur moi, qu'elle n'aura produit en moi nul changement, ni aucune altération, alors vous connaîtrez qui je suis, savoir, que je suis le Christ, Fils de Dieu, qui gouverne et. conduit tout; et qui ne suis pas contraire au Père. Voilà pourquoi il a ajouté : " Et je ne dis rien de moi-même ". Vous connaîtrez, en effet, ces deux vérités, et ma puissance, et mon union avec mon Père. Car ce mot : " Je ne dis rien de moi-même ", montre l'égalité et l'unité de substance, et qu'il ne dit rien contre la volonté de son Père. Quand votre culte sera changé et aboli, et qu'il ne vous sera plus permis d'adorer le Père selon votre ancienne coutume (1), alors vous connaîtrez, qu'irrité contre ceux qui ne m'ont point écouté, il prend ma défense et me venge lui-même.

C'est comme s'il disait : Si j'étais opposé et contraire à Dieu, il n'aurait pas conçu une si grande colère contre vous. Isaïe le déclare aussi : " Il livrera les, impies pour sa sépulture " (Isaïe, Luc, 9); et David: " Il leur parlera alors dans sa colère " (Ps. III, 5) ; et le Seigneur lui-même : " Le temps s'approche que votre maison demeurera déserte " (Match. XXIII, 38) ; écoutez de plus la parabole : " Que

1. C. à. d. Par des sacrifices et vos cérémonies légales.

fera le Seigneur de la vigne à ces vignerons? " Il fera périr misérablement ces méchants ". (Matth. XXI, 40.) Ne remarquez-vous pas que partout il parle de même, attendu qu'ils ne le croyaient point encore?

Que si le Seigneur doit les faire périr, comme véritablement il le fera (car il dit : " Ceux qui ne veulent point m'avoir pour roi, qu'on les amène ici, et qu'on les tue en ma présence). "

(Luc. XIX, 27) ; pourquoi cette oeuvre, ne se l’attribue-t-il pas à lui-même, mais au Père? C'est pour s'accommoder à la portée des Juifs, et aussi pour honorer son Père. Voilà pourquoi il n'a point dit : Je laisse votre maison déserte, mais " votre maison demeurera déserte ", parlant impersonnellement. Mais, avoir dit : " Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, et tu ne l'as pas voulu " (Luc, XIII, 34) ; et ajouter ensuite : " Elle demeurera "; c'est montrer assez qu'il est l'auteur de la désolation. Puisque, dit-il, mes bienfaits, ma sollicitude, ne vous ont pas déterminés à croire en. moi, les supplices vous feront connaître qui je suis.

" Et mon Père est avec moi ". De peur qu'ils ne. crussent que cette parole : " Celui qui m'a envoyé ", marquait qu'il était moins grand que le Père, il ajoute : " Il est avec moi ". Car l'un de ces termes se rapporte à l'incarnation, l'autre à la divinité. " Et il ne m'a point laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable ". Jésus-Christ descend encore à un langage plus humain, combattant sans relâche ce que disaient les Juifs, qu'iil n'était point envoyé de Dieu, qu'il ne gardait pas le sabbat; il dit : " Je fais toua jours ce qui lui est agréable ". Par où il insinue que là violation du sabbat est agréable au Père. De même, lorsqu'on le menait à la croix, il dit: " Croyez-vous que je ne puisse pas prier mon Père? " (Matth. XXVI, 53.) Et toutefois, par cette seule parole: " Qui cherchez-vous ? " (Jean, XVIII, 4, 6), il les renversa tous par terre. Pourquoi donc né dit-il pas : Ne, croyez-vous pas que je puisse vous faire périr, quand il l'a prouvé par des faits? Il se proportionne à leur portée. Car il avait grand soin de montrer qu'il ne faisait rien de contraire à son Père. De même ici il parle à la manière des hommes et dans le même sens qu'il a dit : "

Il ne m'a point laissé seul " ; il dit ici : " Je fais ce qui lui est agréable ".

" Lorsqu'il disait ces choses, plusieurs [359] crurent en lui (30) ". Lorsque le Sauveur s'est abaissé et qu'il a parlé d'une manière simple et grossière, alors plusieurs ont cru en lui. Après cela, me demanderez-vous encore pourquoi Jésus s'abaisse ainsi à parler d'une manière simple et grossière? Mais l'évangéliste vous en a. manifestement fait connaître la raison par ces paroles : " Lorsqu'il disait ces choses, plusieurs crurent en lui ". Les faits mêmes semblent crier par sa bouche : Ne vous troublez pas, vous qui m'écoutez, si vous entendez des paroles basses et grossières; des hommes qui, après avoir entendu une si grande et si sublime doctrine, n'ont point été persuadés que celui qui l'enseignait était envoyé du Père, ne pouvaient guère être amenés à la foi par des choses- grossières.

Et ceci est la justification de ce que le Sauveur pourra dire dans la suite de bas et de grossier.

Les Juifs crurent donc, non pas comme il aurait fallu, mais selon leur portée, grâce à cette simplicité de langage qui charmait et reposait leur esprit. En effet, que leur foi n'était point parfaite, l'évangéliste le fait voir après, en rapportant les outrages qu'ils firent à Jésus-Christ;

et pourtant c'étaient les mêmes Juifs qui avaient cru; il le déclare ouvertement par ces paroles : " Jésus dit donc aux Juifs qui croyaient en lui : Si vous persévérez dans la créance de ma parole (31) " ; montrant qu'ils n'avaient point encore compris sa doctrine, et que seulement ils écoutaient ce qu'ils disaient; c'est pourquoi il parle avec plus de force, car il s'était d'abord contenté de dire simplement : " Vous me chercherez "; mais maintenant il ajoute : " Vous mourrez dans votre péché ".

Et il leur fait connaître comment cela arrive : Quand vous serez morts, dit-il, dans votre péché, vous ne pourrez pas me prier, ni me demander grâce. " Ce que je dis dans le monde ". Par ces paroles, il déclare aux Juifs qu'il va passer vers les gentils. Mais comme ils n'avaient pas compris que c'était de son Père qu'il leur avait parlé auparavant, il leur en parla encore; et l'évangéliste montre la cause pour laquelle le Sauveur s'est servi d'expressions basses et grossières.

3. Si donc nous lisons avec beaucoup de soin et d'attention les saintes Ecritures, et non pas légèrement et en passant, nous pourrons acquérir le salut; si nous les étudions et les méditons assidûment, nous apprendrons la vraie doctrine et la manière de bien vivre. Qu'on soit dur et violent, qu'on ait une âme molle, qu'on soit lâche, qu'autrefois on n'ait nullement profité de cette lecture, maintenant, du moins, on en profitera et on en retirera quelque utilité, fût-elle imperceptible. En effet, si quelqu'un entre dans la boutique d'un parfumeur et s'y arrête un peu, même malgré lui, il sentira bon, il répandra une douce et agréable odeur; à plus forte raison la répandra-t-il, cette bonne odeur, celui qui fréquente l'Eglise. Car, comme de la paresse naît la paresse, de même du travail naît la force et la vigueur de l'âme. Encore que vous soyez chargé d'une multitude de péchés, que vous soyez impur, ne vous éloignez pas pour cela de nos saintes assemblées.

Et de quoi, direz-vous, me servira-t-il d'y assister, si je ne profite pas de ce qu'on y enseigne? Ah ! si vous vous reconnaissez pécheur, si vous vous édites misérable, ce n'est point là un petit profit, ce n'est point là une crainte mal placée, ce n'est point là une frayeur inutile : si seulement vous gémissez de ne pratiquer point ce que vous avez entendu, un jour viendra que vous le pratiquerez. Car il est impossible que celui qui s'entretient avec Dieu et l'écoute, n'en retire pas quelque profit. Au moment de prendre le divin livre des Ecritures, nous nous recueillons et nous lavons nos mains. Ne voyez-vous pas combien de précautions avant même de commencer cette respectable lecture ? Si nous la continuons avec soin et avec attention, nous en rapporterons de grands fruits. En effet, si cette lecture ne nous inspirait de pieuses dispositions, nous ne nous laverions pas les mains; les femmes, qui ont la tête découverte, ne la couvriraient pas aussitôt de leur voile, en signe de recueillement intérieur; les hommes, dont la tête est couverte, ne la découvriraient pas. Voyez-vous que la posture extérieure est un témoignage de la piété qu'on a dans le coeur ? Ensuite, assis pour écouter, on pousse des gémissements, on condamne sa vie passée.

Appliquons-nous donc, mon cher auditeur, à la lecture de l'Ecriture sainte , du moins lisons avec soin les saints évangiles. A peine aurez-vous ouvert ce livre, que vous y verrez le nom de Jésus-Christ, et que vous l'entendrez parler : " Quant à la naissance de Jésus-Christ, elle arriva de cette sorte : " Marie, sa mère, étant fiancée à Joseph, se trouva [360] grosse, ayant conçu dans son sein " par l'opération " du Saint-Esprit, avant qu'ils eussent été ensemble ". (Matth. I, 18.) Or, celui qui entend ces paroles est tout à coup épris de l'amour de la virginité, il admire ce merveilleux enfantement, il s'élève au-dessus de la terre, il la quitte. Ce n'est point déjà une chose de médiocre importance, que le Saint-Esprit n'ait pas dédaigné de remplir une vierge de sa grâce, et un ange de lui parler et s'entretenir avec elle; toutefois ce n'est encore là que ce que l'on voit au commencement. Mais si vous continuez votre lecture jusqu'à la fin, bientôt vous rejetterez toutes les choses du siècle, vous rirez de tout ce qui est terrestre ; si vous êtes riche, vous ne ferez point de cas des richesses, quand vous aurez appris que cette femme d'un charpentier, logée dans une pauvre maison, est la mère du Seigneur; si vous êtes pauvre, vous ne rougirez point de votre pauvreté , lorsque vous apprendrez que le Créateur du monde n'a point rougi d'habiter une humble chaumière.

Si vous méditez ces choses, mon cher frère, vous ne volerez point, vous ne serez point avare, vous n'envahirez pas le bien d'autrui, mais plutôt, vous aimerez la pauvreté et vous mépriserez les richesses; par là, vous éloignerez de vous toutes sortes de maux et de vices. Et encore, lorsque vous verrez Jésus couché , dans une crèche, vous n'aurez plus envie de donner à votre fils un habit tissu d'or, ni à votre femme un lit orné d'argent; et, une fois libre de ces vaines préoccupations, vous ne vous livrerez plus à l'avarice et aux rapines qu'elles provoquent. Il vous en reviendra encore bien d’autres avantages que nous ne saurions présentement détailler, mais que connaîtront ceux qui feront cette expérience. C'est pourquoi je vous exhorte, mes frères, à faire emplette des saints livres, à en étudier le sens et à le graver dans votre mémoire. Les Juifs, pour les avoir négligés, reçurent l'ord~e de les porter attachés à leurs mains.

(Deut. VI.) Pour nous, nous ne les portons pas ans nos mains, mais nous les laissons dans nos demeures, au lieu de les graver dans nos coeurs, comme nous le devrions; car c'est de cette manière, qu'après avoir lavé nos souillures, nous obtiendrons les biens à venir, que je vous souhaite, par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LIV.

JéSUS DISAIT DONC AUX JUIFS QUI AVAIENT CRU EN LUI : SI VOUS PERSéVéREZ DANS MA DOCTRINE, VOUS SEREZ VéRITABLEMENT MES DISCIPLES. — ET VOUS CONNAîTREZ LA VéRITé, ET LA VéRITé VOUS RENDRA LIBRES. (VERS. 31, 32, JUSQU'AU VERS. 47.)

ANALYSE. 361 1. Jésus-Christ promet aux Juifs que sa doctrine, s'ils la gardent, les délivrera de la servitude du péché, et eux, toujours attachés au sens terrestre et charnel, répondent qu'étant fils d'Abraham, ils ne sont les esclaves de personne.

2. Si vous aviez Abraham pour père, vous ne chercheriez pas à me faire mourir, leur dit Jésus-Christ. 3. N'étant pas les enfants d'Abraham, les Juifs sont encore moins les enfants de Dieu; le diable, voilà leur père.

4. Pour entendre et connaître la vérité, il faut mener une vie pure et sainte. — Emporter, non les biens périssables , mais le royaume des cieux. — Celui qui ne connaît pas les petits maux , ne connaîtra pas les plus grands. — Ce qu'on fait quand on veut emporter quelque chose. — Appliquer tous. ses soins et son travail à emporter le royaume des cieux. — Comment on l'emporte.

1. Nous avons besoin d'une grande patience, mes chers frères;

cette vertu se forme et croît en nous, lorsque la parole de Dieu a jeté ses racines dans nos coeurs: et, de même que le vent, avec toute sa violence et son impétuosité, ne peut arracher un chêne que de profondes racines tiennent fortement lié à la terre , ainsi personne ne pourra renverser une âme que la crainte a étroitement attachée à Dieu. Car, être cloué, c'est bien plus fort que d'être enraciné. C'est là ce que le prophète demandait au Seigneur: " Percez mes chairs par votre crainte ". (Ps. CXVIII, 120.) Ainsi vous-même percez-vous, et attachez-vous aussi fortement à Dieu qu'un corps le serait à un autre par un clou profondément enfoncé. Ceux qui sont liés de la sorte, à peine peut-on les séparer; mais ceux qui ne le sont pas de même, sont aisément surpris et renversés.

Voilà ce qui est alors arrivé aux Juifs. Après avoir entendu la parole et avoir cru, ils furent encore renversés. Jésus-Christ, voulant donc rendre leur foi plus solide, plus ferme , plus profonde, laboure leur âme, pour ainsi dire, de reproches plus acérés; car, puisqu'ils avaient reçu la foi , leur devoir était d'écouter et de souffrir patiemment les réprimandes ; mais tout d'abord ils prirent feu et s'emportèrent. Maintenant, quelle est la marche suivie par Jésus-Christ? Il commence par cette exhortation : " Si vous persévérez dans ma doctrine , vous serez véritablement mes disciples, et la vérité vous rendra libres " ; comme s'il disait : Je dois faire une profonde incision, mais ne vous en troublez pas: ou plutôt, par ces paroles , il rabaisse leur orgueil. De quoi , je vous prie, la vérité les rendra-t-elle libres? De leurs péchés.

Et que répondirent ces insolents? " Nous sommes de la race d'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne (33) " .

Ils perdirent d'abord l'esprit, parce qu'ils désiraient avidement les choses terrestres.

Ce mot: " Si vous persévérez dans ma doctrine " , découvre leur pensée et ce qu'ils méditaient dans le coeur, et montre que celui qui parlait de la sorte savait que véritablement ils avaient cru , mais qu'ils n'avaient point persévéré dans la foi : et encore il leur fait espérer quelque chose de grand, savoir, qu'ils seront ses disciples. Comme, depuis peu, plusieurs s'étaient retirés, Jésus, par allusion à ce départ, dit : " Si vous persévérez " ; en effet, ces gens-là aussi avaient ouï sa doctrine, ils avaient cru, et ils s'étaient retirés, parce qu'ils n'avaient pas persévéré.

" Car plusieurs de ses disciples ", dit l'évangéliste, "

se retirèrent de sa suite, et n'allaient plus avec lui ". (Jean, VI, 67.)

362 " Vous connaîtrez la vérité ", c'est-à-dire, vous me connaîtrez moi-même, car " je suis la vérité ". (Jean, XIV, 6; I Cor. X, 11.) Toute l'histoire juive n'a été qu'une figure; vous apprendrez de moi la vérité, qui vous délivrera de vos péchés. Comme il disait à ceux-là : " Vous mourrez dans vos péchés "; il a dit de même à ceux-ci : " La vérité vous rendra libres de vos péchés". Jésus ne leur a point dit:

Je vous délivrerai de la servitude, mais il le leur a laissé à penser. Que répondirent-ils donc? " Nous sommes de la race d'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne. " Mais s'ils avaient à se choquer, c'était sans doute de ce qu'il avait dit auparavant : " Vous connaîtrez la vérité " ; et ils auraient dû répondre: Quoi donc? Est-ce que nous ignorons la vérité? la loi et nos connaissances sont donc fausses? Mais ce n'est point là de quoi ils se mettaient en peine; la perte des biens de la terre était seule capable de les toucher et de les affliger, et c'était de cette perte et de la servitude terrestre qu'ils voulaient parler. Il est aujourd'hui bien des gens encore, oui certes, il en est beaucoup qui rougissent de la privation de choses indifférentes et de cette servitude, et qui n'ont pas honte de même d'être esclaves du péché ; qui aimeraient mieux être mille fois appelés esclaves du péché, que de l'être une seule fois de la servitude des hommes. Tels étaient ces Juifs . ils ne connaissaient point d'autre servitude, voilà pourquoi ils disaient : Quoi ! vous avez appelé esclaves ceux qui sont de la race d'Abraham, des hommes nobles à qui pour cela même vous ne deviez pas donner le nom d'esclaves qui les déshonore ? Nous n'avons jamais , disent-ils, été esclaves de personne. Tel est l'orgueil, telle est la vanité des Juifs : " Nous sommes de la race d'Abraham : nous sommes Israélites ". Jamais ils ne parlent de leurs actions. C'est pourquoi Jean-Baptiste leur criait : " N'allez pas dire : Nous avons Abraham pour père ". (Matth. III, 9.) Mais pourquoi Jésus-Christ ne les reprend-il pas de leur insolente réponse? En effet, ils ont été esclaves des Egyptiens, des Babyloniens, et de plusieurs autres. C'est parce qu'il ne leur avait point dit cela pour entrer en dispute avec eux, mais pour les sauver, pour leur faire du bien : voilà ce qu'il avait uniquement en vue. Sûrement il aurait pu leur reprocher une servitude de quarante ans, une autre de soixante-dix, et d'autres sous les juges, tantôt de vingt, tantôt de deux, tantôt de sept ans; il pouvait leur dire qu'ils n'avaient jamais cessé d'être dans l'esclavage. Mais le Sauveur a voulu leur faire voir, non qu'ils étaient esclaves des hommes, mais qu'ils étaient esclaves du péché, ce qui est la plus dure et la plus misérable de toutes les servitudes, une servitude dont Dieu seul peut délivrer l'homme. Car Dieu seul a le pouvoir de remettre les péchés : ils le reconnaissaient et le confessaient, et c'est à quoi il les amène par ces paroles : " Quiconque commet le péché est esclave du péché (34) ", leur montrant qu'il parle de la liberté à l'égard de ce genre de servitude.

" Or l'esclave ne demeure pas toujours en la maison, mais le Fils y demeure toujours (36) ". Leur rappelant ainsi les premiers temps; insensiblement il fait tomber la loi. Il ne voulait pas qu'ils vinssent dire Nous avons les sacrifices que Moïse a ordonnés; ils peuvent nous délivrer de nos péchés; voilà pourquoi il. ajoute ces choses : autrement quelle liaison y aurait-il dans ses paroles? " Parce que tous ont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu, étant justifiés gratuitement par sa grâce (Rom. III, 23, 24) ", et les prêtres eux-mêmes. C'est pourquoi saint Paul dit du pontife : " C'est ce qui l'oblige à offrir le sacrifice de l'expiation des péchés, aussi bien pour lui-même que pour le peuple, étant lui-même environné de faiblesse ". (Héb.

V, 3.) Et c'est là ce que fait entendre Jésus-Christ, en disant : " L'esclave ne demeure pas en la maison ". Au reste, par ces paroles, le Seigneur déclare encore qu'il est égal en dignité à son Père , et fait connaître la différence qu'il y a entre l'esclave et le Fils. Car voilà ce que signifie cette parabole; elle fait connaître que l'esclave n'a point de pouvoir, ce que déclare ce mot : " Il ne demeure pas ".

2. Mais pourquoi Jésus-Christ, discourant sur les péchés, a-t-il parlé de la maison? C'est pour montrer que, comme le maître a toute l'autorité dans la maison, lui il la possède de même sur toutes choses. Et ce mot " Ne demeure pas ", signifie : n'a pas le pouvoir de donner parce qu'il n'est pas le maître; or, le Fils est le maître; c'est ce que veut dire cet autre mot : " Il demeure toujours ", pris métaphoriquement, et selon [363] l’idée qu'on a des choses humaines, afin qu'ils ne lui disent pas : qui êtes-vous ? Toutes choses sont à moi, car je suis le Fils et je demeure dans la maison de mon, Père; Jésus appelle ici maison l'autorité;

ailleurs il appelle maison le royaume: " Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père " (Jean, XIV, 2.) Comme il parle de la liberté et de l'esclavage, il est naturel qu'il se serve de cette métaphore, pour montrer que ceux dont il parle n'ont point eu le pouvoir de remettre les péchés.

" Si donc le Fils vous met en liberté, vous serez véritablement libres (36) ". Ne remarquez-vous pas, mes frères, que, le Fils est consubstantiel à son Père,, et qu'il a un pouvoir égal au sien? " Si le Fils vous. met en liberté ", personne ne pourra plus vous la contester, votre liberté , mais elle sera ferme et stable : " Car c'est Dieu même qui justifie, qui osera condamner? " (Rom. VIII, 33, 34.) Jésus-Christ se montre ici pur et exempt de péché; il parle et de la liberté que donnent les hommes, et qui n'en a que le nom, et de cette autre liberté que Dieu seul a le pouvoir de donner. C'est pourquoi il les exhorte à ne pas rougir de ce qu'on nomme ici-bas esclavage, mais seulement de l'esclavage du péché. Et voulant leur faire voir que, quoiqu'ils ne soient esclaves de personne, le mépris qu'ils ont fait de l'autre esclavage les a néanmoins rendus encore plus esclaves, il a incontinent ajouté : " Vous serez véritablement libres ". Et par là il déclare que leur liberté n'est point une liberté véritable.

Ensuite, de peur, qu'ils ne disent qu'ils étaient exempts de péché, car il était croyable qu'ils le diraient : voyez de quelle manière il les accuse sur ce point. Il passe surtout ce qu'il y a de répréhensible dans leur vie, et se borne à leur représenter le crime qu'ils méditaient actuellement : " Je sais que vous êtes enfants d'Abraham : mais vous voulez me faire mourir (37) ". Insensiblement il les exclut de la famille d'Abraham, leur apprenant qu'ils ne doivent point se vanter d'en être. Comme ce sont les oeuvres qui rendent l'homme libre ou esclave, ce sont elles aussi qui font la parenté. Il ne leur a pas dit tout d'abord ; Vous n'êtes point les enfants. d'Abraham, cet homme juste, vous qui êtes des homicides; il leur accorde leur filiation et leur dit : " Je sais que vous êtes enfants d'Abraham ", mais ce n'est point là de quoi il est question. Maintenant, il va leur parler avec plus de force et de vigueur. En effet, on peut remarquer en. général que Jésus-Christ, après avoir opéré quelque grande action qu'il avait dessein de faire, parle ensuite avec plus de force et de fermeté, parce qu'alors le témoignage des oeuvres mêmes ferme la bouche aux contradicteurs.

" Mais vous voulez me faire mourir ". Et si c'est justement? Non, certes, c'est pourquoi il en donne la raison : vous voulez me faire mourir, " parce que ma parole ne trouve point d'entrée en vous ". Comment dit-il donc qu'ils ont cru en lui? Oui , ils ont cru, mais, comme j'ai dit, ils n'ont point persévéré : voilà pourquoi il leur fait une vive réprimande. Si vous vous glorifiez, dit-il, de cette filiation, il faut que votre vie y réponde. Et Jésus n'a pas dit : vous ne comprenez point ma parole, mais : " Ma parole ne trouve point d'entrée en vous " ; en quoi il fait connaître l'élévation et la sublimité de sa doctrine. Mais ce n'est point là une raison de me faire mourir, c'en est une plutôt de m'honorer, afin de vous instruire. Mais si vous dites cela ,de vous-même? Pour prévenir cette objection, il ajoute : " Pour moi, je dis ce que j'ai vu dans mon Père, et vous, vous faites ce que vous avez ouï de votre Père (38) ". Comme moi, dit-il, je fais connaître mon Père, et par mes oeuvres et par mes paroles; de même aussi vous, par vos couvres, vous montrez qui est le vôtre. Car non-seulement j'ai la même substance que mon Père, mais encore la même vérité.

" Ils lui répondirent : Nous avons Abraham pour père.

Jésus leur repartit : Si vous aviez Abraham pour père, vous feriez ce qu'a fait Abraham; mais maintenant vous cherchez à me faire mourir (39,40) ". Jésus-Christ leur reproche souvent ici leur humeur sanguinaire, et leur parle d'Abraham : mais c'est pour leur déclarer qu'ils se sont exclus de sa filiation, pour rabaisser leur vanité, leur en marquer l'inutilité et les convaincre qu'ils n'y doivent point mettre l'espérance de leur salut, ni compter sur une alliance charnelle , ruais sur l'alliance spirituelle que produit la bonne volonté. C'était là ce qui les empêchait de s'attacher à Jésus-Christ : ils s'imaginaient qu'une si grande alliance leur suffisait seule pour les sauver.

Quelle est cette vérité dont parle ici [364] Jésus-Christ?

Qu'il est égal à son Père; c'est pour cette vérité que les Juifs cherchaient à le faire mourir, comme il le dit lui-même : " Vous cherchez à me faire mourir, moi qui vous ai dit la vérité que j'ai apprise de mon Père ". Pour vous faire voir que ce qu'il dit n'est point contraire à son Père, il s'en autorise encore. " Ils lui dirent : Nous ne sommes pas des enfants de la fornication ; nous n'avons tous qu'un père qui est Dieu (41) ". Que dites-vous ? Que vous avez Dieu pour père, et vous accusez et vous condamnez Jésus-Christ pour avoir dit la même chose 1 Ne voyez-vous pas que Jésus a dit que Dieu était son Père d'une manière particulière ?

3. Comme donc le Sauveur avait dépossédé les Juifs de leur prétendue filiation d'Abraham, n'ayant rien à répliquer, ils ont la hardiesse de monter plus haut et de s'arroger la qualité d'enfants de Dieu; mais Jésus-Christ les dégrade encore de cette dignité en leur disant " Si Dieu était votre Père,vous m'aimeriez parce que je suis sorti de Dieu, et que je viens " dans le monde, " car je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé (42). Pourquoi ne connaissez-vous point mon langage? Parce que vous ne pouvez ouïr ma parole (43). Vous êtes les enfants du diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été.

homicide dès le commencement, et il n'est point demeuré dans la vérité. Lorsqu'il dit des mensonges, il dit ce qu'il trouve dans lui-même (44) ". Jésus-Christ a dépossédé et exclu les Juifs de la filiation d'Abraham , et comme ils ont osé s'élever à une grande et plus haute dignité, il les abat et leur porte enfin le coup qui les terrasse, en leur disant : Non-seulement vous n'êtes point les enfants d'Abraham, mais vous êtes même les enfants du diable; par là il les frappe aussi durement que le mérite leur impudence, et il ne laisse pas cette accusation sans preuve ; il la démontre, au contraire : tuer, dit-il, c'est le fait d'une méchanceté diabolique. Et il n'a pas simplement dit : Vous faites les oeuvres du diable , mais vous accomplissez ses désirs, montrant que les Juifs, comme le diable, sont portés au meurtre, et cela par envie.

Car le diable a tué Adam, uniquement pour satisfaire son envie. Jésus-Christ l'insinue ici maintenant. " Et il n'est point demeuré dans la vérité ", c'est-à-dire, dons la droiture, dans la probité. Comme les Juifs accusaient souvent Jésus de n'être point envoyé de Dieu, il leur répond que c'est le diable qui leur suggère cette accusation; car c'est lui qui le premier a enfanté et produit le mensonge, lorsqu'il a dit: "Aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts ". (Gen. III, 5.)C'est lui aussi qui le premier l'a mis en oeuvre. En effet, les hommes ne s'en servent pas comme d'une chose qu'ils trouvent en eux-mêmes, mais comme d'une chose empruntée. Le diable en use comme de sa propriété.

" Mais pour moi, quoique je vous dise la vérité, vous ne me croyez pas (45) ". Quelle est la suite des idées? Vous voulez me faire mourir sans me dire de quoi l'on m'accuse. Vous ne me persécutez que parce que vous êtes ennemis de la vérité; si ce n'est pas pour cela, montrez-moi mon péché. Voilà pourquoi il continue ainsi : " Qui de vous me peut, convaincre d'aucun péché (46) ? " Sur cela ils répondent : " Nous ne sommes pas des enfants de la fornication ". Et néanmoins plusieurs l'étaient, puisqu'ils étaient dans la coutume de faire des mariages illicites. Mais ce n'est point là ce qu'il veut leur reprocher, il s'en tient au premier point. Leur ayant fait voir qu'ils n'étaient pas les enfants de Dieu, mais les enfants du diable; il part de tout cela. (Tuer et mentir, leur dit-il, ce sont là des actions dignes du diable et vous faites l'une et l'autre), pour nous apprendre que c'est à l'amour qu'on reconnaît les enfants de Dieu.

" Pourquoi ne connaissez-vous point mon langage? " Comme ils étaient toujours flottants, toujours dans le doute, et qu'ils ne cessaient point de répéter ces paroles : " Que veut-il dire, vous ne sauriez venir où je vais? A Jésus dit : " Vous ne connaissez point mon langage, parce que vous ne pouvez ouïr ma parole. " Et cela vient de ce que vous avez un esprit bas et rampant, et que ma doctrine est trop élevée. Mais s'ils ne pouvaient pas la comprendre, quel blâme, quel reproche leur faire? C'est qu'ici ne pouvoir pas, c'est la même chose que ne vouloir pas; vous ne le pouvez pas, parce que vous êtes habitués à ramper toujours, et que vous n'élevez jamais vos pensées à rien de grand. Et encore, les Juifs voulant faire entendre qu'ils ne le persécutaient que par zèle pour Dieu, Jésus s'attache partout à montrer que le persécuter, c'est haïr Dieu; que l'aimer, au contraire, ce serait connaître Dieu.

365 "Nous n'avons tous qu'un père qui est Dieu ". C'est toujours d'honneurs, et non d'oeuvres qu'ils se prévalent. Donc votre incrédulité prouve, non que je sois étranger à Dieu, mais que vous ne le connaissez pas, et en voici la cause : c'est que vous mentez et voulez faire ce que fait le diable. Vous mentez parce que vous avez une âme basse et rampante, parce que vous n'avez que des pensées charnelles, comme dit l'apôtre : " Puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n'est-il pas visible que vous êtes charnels ? " (I Cor. III, 3.) Pourquoi ne pouvez-vous pas recevoir ma parole et croire en moi? C'est parce que " vous voulez accomplir les désirs de votre Père ", vous en faites votre étude, vous appliquez tous vos soins. Ne voyez-vous pas que ce mot : " Vous ne pouvez pas ", signifie qu'ils ne veulent pas.

" C'est ce qu'Abraham n'a point fait ". Et quelles sont ses oeuvres? la douceur, la modération, l'obéissance : vous , au contraire, vous êtes inhumains et cruels. Mais d'où se sont-ils portés à se dire enfants de Dieu? Jésus-Christ avait fait voir qu'ils étaient indignes d'être enfants d'Abraham : voulant détourner ce reproche, ils se sont élevés à quelque chose de plus grand. Et comme il leur reprochait leurs meurtres, afin de s'en justifier en quelque sorte, ils disent que c'est pour venger Dieu qu'ils s'y sont portés. Au reste ce mot : " Je suis sorti ", signifie qu'il est venu d'en-haut. Par là il fait allusion à son avènement dans le monde. Et comme vraisemblablement ils devaient répliquer : Vous enseignez une doctrine étrangère et nouvelle ; Jésus dit qu'il est sorti de Dieu. Il est naturel, dit-il, que vous n'écoutiez pas ma parole, parce que vous êtes les enfants du diable : pourquoi voulez-vous me faire mourir? De quel crime pouvez-vous m'accuser? s'il n'en est aucun, pourquoi ne croyez-vous pas en moi ?

Puis, après leur avoir fait connaître ainsi, parleur mensonge et le meurtre qu'ils veulent commettre, qu'ils sont enfants du diable, il leur montre qu'ils sont fort éloignés d'être enfants, et d'Abraham et de Dieu, soit parce qu'ils le haïssent, lui qui ne leur a fait aucun mal, soit parce qu'ils n'écoutent point sa parole. Et en même temps il établit invinciblement cette vérité, qu'il n'est point contraire à Dieu, et que ce n'est point pour cette raison qu'ils ne croient point en lui , mais parce qu'ils sont ennemis de Dieu. Il était, en effet, de toute évidence que, s'ils ne croyaient point en celui qui n'avait commis aucun péché, qui se disait sorti de Dieu et envoyé de Dieu, qui enseignait la vérité et l'enseignait de manière qu'il pouvait défier tout le monde de le convaincre d'aucun péché; il était, dis-je, visible que, s'ils ne croyaient point en Jésus-Christ, c'est qu'ils étaient tout à fait charnels. Car il le savait; oui, certes, il le savait parfaitement, que les péchés rabaissent l'âme. C'est pourquoi saint Paul dit : " Nous aurions beaucoup de choses à dire, qui sont difficiles à expliquer à cause de votre lenteur et de votre peu d'application pour les entendre ". (Héb. V, 11.) Lorsqu'on n'a pas la force de mépriser les choses de la terre, on ne peut ni entendre celles du ciel, ni avoir de goût pour elles.

4. C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, n'oublions rien , faisons tous nos efforts pour bien régler notre vie : purifions notre âme, de peur qu'aucune tache, qu'aucune souillure ne nous empêche de voir la vérité. Allumons en nous la lampe de l'intelligence et ne semons point parmi les épines. Celui qui ne comprend pas que l'avarice est un mal, comment connaîtra-t-il de plus hautes vérités? Celui qui ne s'en abstient pas, comment s'attachera-t-il aux choses du ciel? Il est bon de ravir, non les biens périssables, mais le royaume des cieux; car ce royaume, dit Jésus-Christ, " les violents l'emportent " (Matth. XI, 12); donc les lâches ne peuvent l'emporter : pour l'acquérir, il faut être diligent et plein d'ardeur. Mais que veut dire ce mot : " les violents? " Qu'il faut faire beaucoup d'efforts, parce que la voie est étroite (Matth. VII, 14), qu'il faut du courage et de la fermeté. Ceux qui vont pour emporter veulent devancer tout le monde. Ils ne considèrent rien, ni l'accusation, ni la condamnation, ni le supplice; mais ils n'ont qu'une seule chose en vue, c'est d'emporter ce qu'ils désirent, et ils font tous leurs efforts pour prévenir ceux qui marchent devant. Emportons donc le royaume des cieux l'emporter ce n'est pas un crime, mais c'est s'acquérir de la gloire ; c'est au contraire un crime de ne point le ravir. Dans ce royaume, nos richesses ne tournent point à la ruine des autres : travaillons donc à l'emporter. Si nous sentons la colère et la concupiscence s'allumer dans nous et nous presser de leurs aiguillon, [366] faisons violence à notre nature; soyons plus doux, travaillons un peu pour nous reposer éternellement. Ne ravissez point l'or, mais ravissez ces richesses qui vous apprendront à regarder l'or comme de la boue. Dites-moi : Si vous trouviez sous vos yeux et sous votre main du plomb et de l'or, lequel prendriez-vous ? ne serait-ce pas l'or que vous saisiriez? Eh bien ! là où celui qui emporte est puni, vous vous attachez à ce qui est de plus grande valeur, et là où celui qui emporte est honoré et récompensé, vous livrez, vous abandonnez ce qui est de plus grand prix. Que si de l'un et de l'autre côté il y avait une punition à craindre, ne vous seriez-vous pas plutôt jeté sur ce qui vaut le mieux? mais dans le vol que je vous propose, vous n'avez rien à craindre, une félicité éternelle en est la récompense.

Et comment, direz-vous, peint-on l'emporter, ce royaume? Ce que vous avez dans vos mains, jetez-le; car tant que vous aurez les mains embarrassées, vous ne pourrez conquérir cet autre trésor : représentez-vous un homme qui a les mains pleines d'argent; tant qu'il le serrera dans ses mains, pourra-t-il prendre de l'or? ne faut-il pas qu'auparavant il jette l'argent et qu'il ait les mains libres? En effet, un voleur doit être adroit et alerte pour n'être pas pris. De même, il y a autour de nous des puissances ennemies qui nous guettent, toujours prêtes à se jeter sur nous pour nous enlever notre trésor. Mais évitons-les, fuyons-les et ne laissons au dehors aucune prise sur nous. Coupons, rompons les liens qui nous retiennent , dépouillons-nous des biens de ce monde. Quelle nécessité d'avoir des habits de soie? Jusques à quand nous étalerons-nous ces futilités ridicules? Jusques à quand cacherons-nous notre or dans la terre? Je voudrais de tout mon coeur ne plus vous parler continuellement de ces choses; mais jamais vous ne cessez de me donner sujet de vous en parler. Corrigeons-nous enfin aujourd'hui, afin que, donnant aux autres ce bon exemple, les biens que Dieu nous a promis, nous les obtenions, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LV.

LES JUIFS LUI RéPONDIRENT DONC : N'AVONS-NOUS PAS RAISON DE DIRE QUE VOUS éTES UN SAMARITAIN ET QUE VOUS êTES POSSéDé DU DéMON? — JéSUS LEUR REPARTIT : JE NE SUIS POINT POSSéDé DU DéMON : MAIS J'HONORE MON PèRE. (VERS. 48, 49, JUSQU'A LA FIN DU CHAP. VIII.)

ANALYSE. 1. Venger avec force ce qu'on dit contre Dieu, souffrir patiemment ce qu'on dit contre nous.

3. Profiter du temps, ne point différer sa conversion. — L’âme, qui est devenue insensible, est semblable au pilote qui a abandonné son vaisseau au gré des vents. — Quels efforts doit faire la vertu pour l'emporter sur la violence des passions. — L'envieux, en voulant perdre quelqu'un, se perd lui-même. — Portrait de l'envieux et de l'envie.

1. C'est une chose impudente et insolente que le vice: lorsqu'il devrait rougir de honte, c'est alors qu'il s'emporte et fait plus fortement éclater sa colère; c'est ce qui arriva pour [367] les Juifs. Lorsque leur coeur aurait dû être touché de componction de ce qu'ils venaient d'entendre; lorsqu'ils devaient admirer la force et la justesse des raisonnements du divin Sauveur, ils le chargent d'injures, ils l'appellent samaritain, démoniaque, et répondent : " N'avons-nous pas eu raison de dire que vous êtes un samaritain, et que vous êtes possédé du démon ? " Jésus-Christ disait-il quelque chose de grand et d'élevé, c'était folie aux yeux de ces hommes sans raison. Il est vrai que l'évangéliste n'a point encore dit qu'ils l'aient appelé samaritain, mais toutefois ces paroles donnent bien lieu de croire qu'ils l'avaient souvent apostrophé de ce nom. Vous êtes possédé du démon, dites-vous à Jésus; mais chez qui vraiment habite le démon ?

chez celui qui honore Dieu; ou chez celui qui outrage l'homme qui honore Dieu? Quelle est la réponse du Seigneur? c'est la douceur, c'est la modestie même. " Je ne suis point possédé du démon, mais j’honore mon Père, qui m'a envoyé (49) ". Lorsqu'il fallait les instruire, abattre leur orgueil et leur vanité, et les empêcher de se prévaloir du nom d'Abraham, alors Jésus-Christ parlait avec force et avec vigueur; mais quand il avait à souffrir leurs injures, il répondait avec beaucoup de douceur: Quand ils disaient : Nous avons Dieu pour Père et Abraham aussi, il les réprimandait fortement; mais lorsqu'ils l'appellent démoniaque, il leur répond avec douceur, pour nous apprendre à venger la gloire de Dieu et à souffrir avec patience ce qu'on dit contre nous.

" Pour moi, je ne cherche point ma gloire (50) ". J'ai dit ces choses pour vous montrer qu'il ne vous appartient pas, à vous, qui êtes des homicides, d'appeler Dieu votre Père; ce que j'ai dit, c'est donc pour sa gloire que je l'ai dit, et, pour avoir soutenu sa gloire, je vous entends m'injurier; c'est pour lui que je suis en butte à vos outrages. Mais je n'écoute point vos injures, je ne m'en venge point. Celui pour l'amour de qui je les souffre maintenant, vous en fera rendre compte et vous en punira. " Pour moi, je ne cherche point ma gloire ". C'est pourquoi, au lieu de me venger, je vous invite et vous exhorte à faire ce qui non-seulement vous délivrera du supplice, mais aussi vous procurera la vie éternelle.

"En vérité, en vérité, je vous le dis :

Si quelqu'un garde ma parole, il ne mourra jamais (51) ". Jésus-Christ ne parle pas seulement ici de la foi, mais encore de la pureté de la vie. Et plus haut il a dit : "Il aura la vie éternelle " ; il dit ici : Il ne mourra point, et en même temps il insinue que ses ennemis ne peuvent rien contre lui. Car si celui qui aura gardé sa parole ne doit pas mourir, à plus forte raison lui-même ne mourra-t-il point. Les Juifs l'ayant compris, lui dirent : " Nous connaissons bien maintenant que vous êtes possédé du démon:

Abraham est mort et les prophètes aussi (52) ", c'est-à-dire ceux qui ont ouï la parole de Dieu sont morts, et ceux qui auront ouï la vôtre ne mourraient point? " Etes-vous plus grand que notre père Abraham (53) ? " O vanité ! de nouveau ils se flattent d'être les enfants d'Abraham. Il eût été plus à propos de répondre : Etes-vous plus grand que Dieu, ou ceux qui vous écoutent sont-ils plus grands qu'Abraham ? mais ils ne le disent point, parce qu'ils croyaient Jésus moins grand qu'Abraham lui-même. Premièrement donc Jésus leur montre qu'ils sont des homicides, et par cette raison il leur prouve qu'ils sont déchus de leur prétendue filiation; et comme ils s'opiniâtraient à la soutenir, il la combat par une autre voie, leur faisant voir qu'ils font d'inutiles efforts pour s'y maintenir.

Au reste, le Sauveur ne découvre et n'explique pas de quelle mort il veut parler présentement; il leur fait entendre qu'il est plus grand qu'Abraham, afin de les confondre encore par ce moyen. Certes, dit-il, quand même je serais un homme ordinaire, vous ne devriez pas me faire mourir injustement; mais puisque je dis la vérité, puisque je n'ai commis aucun péché, puisque je suis envoyé de Dieu et plus grand qu'Abraham, n'est-ce pas follement et vainement que vous cherchez tous les moyens de me faire mourir? Que répondent-ils donc? " Nous connaissons bien maintenant que vous êtes possédé du démon? " La Samaritaine n'avait point parlé de la sorte;

elle n'avait point dit à Jésus : Vous êtes possédé du démon, mais seulement : " Etes-vous plus grand que notre père Jacob? " (Jean, IV, 12.) En effet, les Juifs étaient des insolents et des scélérats , tandis que cette femme ne songeait qu'à s'instruire. Voilà pourquoi elle propose ses. doutes, fait une respectueuse réponse, comme elle le devait, et appelle Jésus Seigneur.

Car celui qui faisait de si grandes promesses, et qui, d'autre part, méritait d'être cru sur sa parole, ne devait point recevoir des [368] injures et des outrages, mais il devait plutôt être admiré et comblé de louanges; et cependant les Juifs l'appellent démoniaque. Les paroles de la Samaritaine marquaient seulement qu'elle était dans le doute, qu'elle n'avait pas encore une foi solide; mais les paroles des Juifs montraient visiblement leur incrédulité et leur méchanceté : " Etes-vous plus grand que notre père Abraham ? " Etre donc envoyé de Dieu, voilà déjà ce qui le rend plus grand qu'Abraham. Mais lorsque vous le verrez élevé en haut, c'est alors que vous le reconnaîtrez pour tel. Voilà pourquoi le Sauveur disait : " Lorsque vous m'aurez élevé en haut, alors vous connaîtrez qui je suis ". (Jean, VIII, 28.) Et vous, mon cher auditeur, remarquez la sagesse de Jésus. Après avoir prouvé aux Juifs qu'ils sont déchus de leur prétendue filiation, il leur fait voir qu'il est plus grand qu'Abraham , afin qu'ils sachent qu'il est bien au-dessus des prophètes. Et il leur disait : " Ma " parole ne trouve point d'entrée en vous " (Jean, VIII, 37), parce que, continuellement, ils l'appelaient prophète. Enfin il disait tantôt: qu'il ressuscitait les morts, tantôt que celui.. qui le trairait ne mourrait point, ce qui est encore bien plus grand que de n'être point laissé dans les liens de la mort.

Voilà pourquoi les Juifs s'irritaient davantage. Que répondent-ils donc? " Qui prétendez-vous être? " et c'est d'un ton de mépris. Vous vous vantez, disent-ils; à quoi Jésus-Christ réplique : " Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rien (54). "

2. Sur cette réponse du Seigneur, que disent les hérétiques?

Ecoutez-les un peu. Les, Juifs ont fait à Jésus-Christ cette question : " Etes-vous plus grand que notre père, Abraham?" et il n'a osé affirmativement répondre : Oui, je le suis; mais il se répand en paroles obscures et enveloppées. Quoi donc?

Sa gloire n'est-elle rien? selon eux, elle n'est rien. Mais sachez, ô hérétiques, que comme, lorsque Jésus-Christ dit :

" Mon témoignage n'est point véritable", il parle selon l'opinion des Juifs; il parle encore de même, quand il dit : " Il y en a un qui me glorifie ". (Jean, V, 32.) Et pourquoi n'a-t-il pas dit, comme plus haut : c'est mon Père qui m'a envoyé ? c'est parce qu'il voulait montrer aux Juifs, que non-seulement ils ne connaissaient pas le Père, mais pas même Dieu. " Mais pour moi je le connais ".

C'est pourquoi, quand il dit : Je le connais, ce n'est point une vanterie : s'il disait qu'il ne le connaît pas, ce serait un mensonge. Pour vous autres, lorsque vous dites que vous le connaissez, vous êtes des menteurs; et comme vous dites faussement que vous le connaissez, moi, de même, je dirais faussement que je ne le connais pas.

" Si je me glorifie moi-même ". Les Juifs disent : " Qui prétendez-vous être? " Jésus leur répond : si je me vante moi-même, si ce que je vous dis, je le dis de moi-même, ma gloire n'est rien. Comme donc je connais parfaitement le Père, vous ne le connaissez point du tout. Ainsi, comme lorsqu'il agitait cette question, savoir : s'ils étaient les enfants d'Abraham, il ne leur a pas tout ôté, mais il a dit : Je sais que vous êtes de la race d'Abraham, pour prendre de là occasion de leur faire un plus grand reproche; de même en cet endroit il ne leur ôte pas tout, mais il leur dit: " Vous dites qu'il est votre Père; " leur laissant cette gloire, il montre qu'ils n'en sont que plus coupables et dignes d'une plus grande condamnation. Au. reste, comment peut-on dire que vous ne connaissez point Dieu? Parce que vous chargea d'injures celui qui fait et dit tout pour. sa gloire, celui même que Dieu a envoyé: ceci est dit sans preuves, mais ce qui suit servira à le prouver.

"Et je garde sa parole (55). ". Si les Juifs avaient eu quelque chose à dire contre Jésus-Christ, ils le pouvaient, ils le devaient; car c'était 1à un puissant témoignage pour prouver qu'il était envoyé de Dieu. " Abraham votre père a désiré avec ardeur de voir mon jour; il l'a vu, et il en a été rempli de joie (56)". Jésus-Christ prouve encore que les Juifs ne sont point les enfants d'Abraham, puisqu'ils s'affligent de ce dont il se réjouissait. Et je pense que par ces paroles il désigne le jour du,sacrifice de la croix, qu'Abraham avait marqué d'avance par celui du bélier et d'Isaac, (Gen. XXII.), Que dirent-ils donc? "Nous n'avez " pas encore quarante ans, et vous avez vu " Abraham (57)?" Jésus-Christ avait donc alors environ quarante ans. Jésus leur répondit: " Je suis avant qu'Abraham fût au monde (58). " Là-dessus ils prirent des pierres pour les lui, jeter (59) ". N'avez-vous pas fait attention à la manière dont il prouve qu'il est plus grand qu'Abraham? Celui qui s'est réjoui devoir ce jour, qui a cru que, c'était là une chose désirable, a sans doute regardé comme un bonheur [369] et une grâce de voir ce jour, parce que Jésus est plus grand que lui. Ainsi comme les Juifs voyaient en lui rien de plus que le fils d'un charpentier, il les élève insensiblement à une plus haute connaissance.

Mais il est surprenant qu'ayant entendu dire à Jésus-Christ qu’ils ne connaissaient point Dieu, ils ne se eut point fâchés contre lui; et que, lorsqu'il dit : je suis avant qu'Abraham fût au monde, comme si cela les eût dégradés de leur noblesse, ils s'emportent et jettent des pierres.

Abraham a vu mon jour, et " il en a été rempli de joie ". Jésus fait voir, par ces paroles, qu'il n'est point allé à la croix et à la mort involontairement et malgré lui, puisqu'il loue celui qui se réjouit de la croix, qui était le salut du monde. Et néanmoins les Juifs le lapidaient : tant ils avaient de penchant pour le sang et le carnage ! Et ils s'y portaient ainsi d'eux-mêmes sans autre attention, sans rien examiner. Mais pourquoi Jésus n'a-t-il pas dit : j'étais avant qu'Abraham fût au monde, mais : " Je suis ? " Comme son Père, pour se faire connaître, s'est servi de cette parole : " Je suis " , Jésus-Christ en use de même. Cette parole marque qu'il est éternel, en tant qu'elle ne fixe aucun temps particulier. Voilà pourquoi les Juifs regardaient cette parole comme un blasphème. S'ils ne pouvaient donc pas souffrir cette comparaison qu'il faisait de lui avec Abraham, quoiqu'elle ne fût pas si grande; ni si avantageuse, n'est-il pas visible que s'il s'était souvent fait égal à son Père, ils n'auraient pas cessé un moment de le persécuter et de le poursuivre ? Ensuite il se retira encore à la manière des hommes, et se cacha, après les avoir assez instruits, et avoir accompli son oeuvre et sa mission. Il sortit du temple, et fut opérer la guérison d'un aveugle, prouvant par ses oeuvres qu'il est avant Abraham.

Mais peut-être quelqu'un dira : pourquoi ne s réduisit-il pas à l'impuissance? De cette lanière peut-être auraient-ils cru en lui. Il a guéri le paralytique, et ils n'ont point cru en lui. II a fait une infinité de miracles jusque dans sa passion, il les renversa par terre, il les rendit aveugles, et ils ne crurent point. Comment donc auraient-ils cru, s'il les avait réduits à l'impuissance? Rien n'est pire qu'un homme dans le désespoir. Qu'il voie des miracles, qu'il voie des prodiges, ces prodiges et ces miracles ne sont nullement capables de triompher de son obstination. Pharaon en est. un exemple : il reçut mille plaies; mais le châtiment seul pouvait le faire rentrer en lui-même : et il persévéra dans son endurcissement jusqu'à son dernier jour, où il poursuivait encore ceux qu'il avait renvoyés. Voilà pourquoi saint Paul dit souvent : "

Que personne ne s'endurcisse par l'illusion du péché ". (Héb. II, 18.) Car de même que les forces s'épuisent à la fin, et que le corps perd tout sentiment, ainsi l'âme, qu'une foule de passions accable, devient comme morte pour la vertu : présentez-lui tout ce qu'il vous plaira, elle ne sent rien : menacez-la du supplice ou de toute autre chose, elle demeure insensible.

3. C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, pendant que nous avons une espérance de salut, pendant que nous pouvons nous convertir, ne négligeons point cette affaire travaillons-y de toutes nos forces. Comme les pilotes qui n'ont plus d'espérance abandonnent leur vaisseau au gré des vents et demeurent les bras croisés , les hommes découragés renoncent de même à tout effort. L'envieux n'a en vue que d'assouvir sa cupidité; qu'on le menace du supplice, de la mort, il cherche uniquement à contenter sa passion tels sont aussi et l'impudique et l'avare. Si donc les passions exercent sur l'âme un si puissant empire, la vertu doit déployer bien plus de force; encore. Puisque , pour satisfaire nos passions, nous méprisons la mort, nous devons bien davantage la mépriser pour la vertu. Si ceux qui sont possédés de quelque passion méprisent la vie, à plus forte raison devons-nous la mépriser pour le salut. Autrement, quelle excuse aurions-nous? Ceux qui périssent se donnent mille peines afin de périr, et nous ne prenons pas même une peine égale pour nous sauver, mais nous séchons toujours d'envie.

Rien n'est pire, en effet, que l'envie : en voulant perdre autrui, l'envieux se perd lui-même. L'oeil de l'envieux sèche de dépit, sa vie n'est qu'une mort continuelle : il regarde tous les hommes comme ses ennemis, et ceux même qui ne lui ont fait aucun mal. Il s'attriste que Dieu soit honoré ; ce dont le démon se réjouit, il s'en réjouit aussi. Cet homme est honoré des hommes, mais ce n'est point là un honneur, ne lui portez point envie. Il est honoré de Dieu; imitez-le, mais c'est là ce [370] que vous ne voulez point faire. Pourquoi donc vous perdez-vous vous-même? pourquoi jetez-vous ce que vous avez entre les mains? vous ne pouvez l'égaler ni faire quelque profit? pourquoi, de plus, vous faire du mal? Il faudrait vous réjouir avec lui, afin que si vous ne pouvez pas participer à ses travaux, vous en tiriez du moins quelque profit par votre congratulation : souvent la bonne volonté suffit pour nous faire un grand bien. Ezéchiel dit que les Moabites ont été punis pour avoir insulté les Israélites et s'être réjouis de leurs calamités, et que ceux qui gémissent sur les maux d'autrui, obtiennent le salut. Que si ceux qui pleurent sur les maux de leurs frères y gagnent des consolations, à plus forte raison en recevront-ils ceux qui se réjouissent des honneurs qu'on leur fait : le prophète reprochait aux Moabites de s'être réjouis des maux qui étaient arrivés aux Israélites : et cependant c'était Dieu même qui châtiait ces derniers. Mais Dieu ne veut pas même que nous ayons de la joie des châtiments qu'il inflige, et lui-même ne prend point plaisir à se venger. Que s’il faut s'affliger avec ceux qui souffrent, à plus forte raison ne faut-il pas porter envie à ceux qui sont honorés. C'est ainsi qu'ont péri et Coré et Dathan (Nomb. XVI) qui, d'une part, ont attiré sur eux-mêmes la vengeance divine, et de l'autre, ont rendu par là plus illustres ceux à qui ils portaient envie. Car l'envie est une bête venimeuse, un animal impur, une malice volontaire, qui ne mérite point de pardon, une méchanceté qu'on ne peut excuser, la racine et la mère de tous les maux. Arrachons-le donc de nos âmes, afin que nous soyons délivrés des maux présents, et que nous acquérions les biens à venir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père, et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE LVI.

COMME JéSUS PASSAIT, IL VIT UN HOMME QUI éTAIT AVEUGLE DéS SA NAISSANCE. — ET SES DISCIPLES LUI FIRENT CETTE DEMANDE : MAITRE, EST-CE LE PéCHé DE CET HOMME, OU LE PéCHé DE CEUX QUI L'ONT MIS AU MONDE, QUI EST CAUSE QU'IL EST Né AVEUGLE ? (CHAP. IX, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 6.)

ANALYSE

2. Jésus-Christ, en rendant la vue à l'aveugle-né, prouvait aux Juifs qu'il est le Créateur. 3. Contradiction apparente; expliquée. — Saint Paul appelle nuit ce que Jésus-Christ appelle jour, et jour ce qu'il appelle nuit. Félicité de la céleste patrie. — Ce qu'il faut faire pour y parvenir. — Les pauvres nous bâtissent des maisons dans le ciel. Répandre ses biens sur eux.

1. " Comme Jésus passait, il vit un homme qui était aveugle dès sa naissance (1) ". Jésus-Christ, dans son humanité, son zèle pour notre salut, et sa volonté de fermer la bouche aux méchants, ne négligeait rien de ce qu'il lui appartenait de faire, même quand il ne rencontrait qu'indifférence autour de lui. C'est parce que le prophète savait cela qu'il a dit: " Afin que vous soyez reconnu juste et véritable dans vos paroles; et que vous demeuriez victorieux , lorsqu'on jugera de votre conduite " . (Ps. L, 5.) Voilà pourquoi maintenant les Juifs ne pouvaient atteindre à la sublimité de ses paroles, que dis-je? lorsqu'ils [371]

l'appelaient démoniaque, et qu'ils cherchaient à le faire mourir; étant sorti du temple, il guérit un aveugle, afin d'apaiser leur fureur même par son absence, afin d'amollir la dureté de leur coeur, et d'adoucir leur inhumanité par un miracle, et aussi de persuader sa doctrine, de lui donner plus de foi et de créance : et le miracle qu'il fait n'est ni commun ni ordinaire, mais tel que jusqu'alors on n'en avait point vu de pareil. " Depuis que le monde est", dit l'aveugle, " on n'a jamais ouï dire que personne ait ouvert les yeux à un aveugle-né ". Car peut-être quelqu'un a ouvert les yeux, d'un aveugle, mais non pas d'un aveugle-né.

Or, que Jésus, étant sorti du temple, soit venu exprès et dans l'intention d'opérer le miracle, ce qui le prouve manifestement, le voici : Il est allé chercher l'aveugle, et l'aveugle ne l'est point venu chercher. Et encore : Il l'a regardé avec tant d'attention, que ses disciples l'ayant aperçu, se portèrent à lui faire cette demande : " Maître, est-ce le péché de cet homme, ou le péché de ceux qui l'ont " mis au monde, qui est cause qu'il est né aveugle? " Question fondée sur une fausse supposition : car, avant de naître, comment cet homme aurait-il pu commettre quelque péché? Pourquoi aurait-il été puni pour le péché de ses pères?

Sur quoi donc les disciples se sont-ils portés à faire cette question? Jésus-Christ, ayant auparavant guéri le paralytique, lui dit : " Vous voyez que vous êtes guéri, ne péchez plus à l'avenir ". (Jean, V, 14.) De là les disciples connurent que cet homme était devenu paralytique en punition de son péché, et ils raisonnèrent entre eux de la sorte. Que cet homme soit tombé dans la paralysie à cause de ses péchés, soit, cela peut être; mais que direz-vous de celui-ci? est-ce pour ses péchés qu'il est ainsi frappé d'aveuglement? C'est ce qu'on ne peut dire, car il est né aveugle. Peut-être ce sont les, péchés de ses parents qui lui ont attiré cette disgrâce? Mais c'est encore là ce qu'on ne peut dire : car le fils n'est point puni pour les fautes de son père. Si nous voyons maltraiter un enfant,. nous disons : Qu'est-ce que cela signifie? Qu'a donc fait cet enfant? Ce n'est pas là interroger, mais seulement manifester de l'étonnement et du doute. De même les disciples parlaient, de la sorte, non tant pour interroger que pour exposer leur doute. Que répondit donc Jésus-Christ? " Ce n'est point qu'il ait péché, ni ceux qui l'ont mis au monde (33) ". Et il ne dit pas cela pour marquer qu'ils soient tout à fait exempts de péché; car il n'a pas seulement dit : " Ce n'est point qu'il ait péché, ni ceux qui l'ont mis au monde ", mais il a ajouté . " Ce qui est cause qu'il est né aveugle, c'est afin que le Fils de Dieu soit glorifié ". Cet homme-ci a péché, et ses parents ont péché aussi, mais ce n'est point là ce qui est cause de son aveuglement.

Enfin Jésus-Christ, parlant en ces termes, n'a pas .voulu nous faire entendre que véritablement celui-ci n'était point aveugle pour cette cause, mais que d'autres l'étaient, à savoir, pour le péché de leurs parents; car il n'est pas permis de punir l'un pour le péché de l'autre. En effet, si nous l'accordions, il faudrait convenir aussi que cet homme avait péché avant de naître. De même donc que le Sauveur disant : " Ce n'est point qu'il ait péché ", n'entend pas qu'il y ait des hommes qui pèchent dès leur naissance, et qui soient punis pour cela; ainsi lorsqu'il dit : " Ni ceux qui l'ont mis au monde", il ne veut pas dire qu'il y ait quelqu'un de puni pour les péchés de ses pères. Il ôte ce soupçon par la bouche d'Ezéchiel : " Je jure par moi-même, dit le Seigneur, qu'on n'entendra point dire cette parabole : Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en sont agacées ". (Ezéch. XVIII, 34.) Moïse dit aussi " On ne fera point mourir le père pour l'enfant". (Deut. XXIV, 16.) De plus, l'Ecriture Ait d'un certain roi, qu'il ne fit point mourir les enfants pour les pères, afin de se conformer à la loi de Moïse.

Que si quelqu'un me fait cette objection pourquoi donc l'Ecriture dit-elle : " Dieu punit les crimes des pères sur les enfants, jusqu'à la troisième et quatrième génération ? " (Exod.

XX, 5; Deut. V, 9) ; nous répondrons que cette sentence n'est point générale, et qu'elle est prononcée contre quelques-uns des Juifs qui étaient sortis de l'Egypte, et en voici le sens : Comme ceux que j'ai tirés de la captivité de l'Egypte sont devenus, même après avoir vu tant de miracles et de prodiges, plus méchants encore que leurs pères, qui toutefois n'avaient rien vu de si grand ni de si admirable, ils seront punis de même qu'eux, dit le Seigneur, parce qu'ils ont commis les mêmes crimes. Et si l'on examine ce passage avec [372] soin et avec attention, on connaîtra fort bien que c'est ainsi qu'il le faut entendre. Pourquoi cet homme est-il donc né aveugle? " Afin ", dit l'Ecriture, " que la gloire de Dieu éclatât ". —D'où naît encore une autre question, savoir : si la gloire de Dieu ne pouvait se manifester que par l'aveuglement de cet homme? Certes, l'Ecriture ne dit point que la puissance de Dieu n'a pu autrement se montrer, car sûrement elle le pouvait; mais c'est afin qu'elle se manifestât encore dans ce miracle. Quoi ! direz-vous, cet homme a donc reçu cette disgrâce pour faire éclater la gloire de Dieu ? Mais quel mal, je vous prie, lui en est-il arrivé? Et si le Seigneur n'avait point voulu qu'il vint au monde, qu'auriez-vous à répliquer?

Mais moi, je dis que de cet aveuglement même, est résulté pour lui un bien : car il a vu des yeux de l'âme. De quoi a-t-il servi aux Juifs d'avoir des yeux? En voyant ils ont été comme des aveugles qui ne voient point, et ils se sont attiré un plus grand supplice. Mais la cécité, quel tort a-t-elle fait à celui-ci? pour avoir été aveugle, il a reçu la vue.

Comme donc les maux de cette vie ne sont point de vrais maux, de même les biens ne sont pas de vrais biens. Mais le péché seul est un mal, la cécité, au contraire, n'est point un mal.

Or, celui qui tire toutes choses du néant, " est le maître ", il a pu laisser cet aveugle en cet état. Toutefois quelques-uns disent que ce mot " afin que b, n'est point ici une particule causale, et qu'il marque seulement l'événement qui suivit : comme lorsque Jésus-Christ dit : " Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement, afin que ceux qui ne voient point, voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles ". (Jean, IX, 39.) Car le Sauveur n'est pas venu, afin que ceux qui voyaient devinssent aveugles. Et encore: " Car ils ont connu ", dit saint Paul, " ce qui se peut découvrir de Dieu; et ainsi ces personnes sont inexcusables ". (Rom. I, 19, 20.) Néanmoins, Dieu ne leur a pas découvert ses perfections, pour les rendre inexcusables, mais pour leur donner un moyen de se justifier. Et derechef, en un autre endroit : " Or, la loi est survenue, afin que le péché abondât ". (Rom. V, 20.) Et cependant la loi n'est pas survenue pour porter l'homme au péché, mais, au contraire, pour le retenir et l'empêcher d'y tomber.

2. Vous voyez, mes frères, que partout la particule: " Afin que

" , n'est que pour marquer l'événement, ou ce qui est arrivé en conséquence. Tel qu'un habile architecte, Dieu a d'abord achevé une partie de la maison qu'il a voulu construire, il a laissé l'autre imparfaite, afin qu'en la finissant ensuite, il fermât la bouche aux incrédules relativement à l'origine de tout l'ouvrage.

Ainsi il joint en. semble les différentes parties de notre corps, il achève ce qui y manquait, et il y travaille comme à une maison qui serait prête à tom. ber, lorsqu'il rend saine la main qui est desséchée, lorsqu'il affermit les membres du paralytique, qu'il fait marcher les boiteux, qu'il guérit les lépreux, qu'il rend la santé aux malades, qu'il fortifie les jambes faibles, qu'il ressuscite les morts , qu'il ouvre les yeux qui étaient fermés, qu'il en donne à ceux qui n'en avaient point. Il répare donc tous les défauts de notre faible nature , et c'est par où il découvre, il manifeste sa puissance. Au reste, quand Jésus dit: Afin que la puissance de. Dieu éclate, c'est de lui qu'il parle, et non du Père. Car la puissance du Père était parfaitement connue.

Or, comme les Juifs avaient ouï dire que Dieu, pour former l'homme, avait pris du limon de la terre; pour cette même raison, Jésus-Christ se servit aussi de boue. S'il eût dit: C'est moi qui ai pris de la boue, et qui en ai formé l'homme, cette parole aurait choqué ses auditeurs. Mais en le faisant voir par l'oeuvre même qu'il opère, il a réfuté toutes les objections. Le Sauveur, donc, ayant pris de la poussière, la délaya avec sa salive, et par là il découvrit sa puissance , qui était cachée, et la fit éclater. En effet, il n'y avait pas peu de gloire à se faire connaître pour le Créateur. Car de là s'ensuivait tout le reste, une partie faisant croire le tout. La créance ne faisait ainsi que descendre du plus au moins. En effet, de toutes les choses créées, l'homme est ce qu'il y a de plus éminent, et l'oeil est le plus précieux de tous ses organes: voilà pour. quoi, dans la miraculeuse guérison dont nous parlons, le Sauveur ne créa pas simplement l'oeil, mais le créa de la manière que nous venons de rapporter. Car, quoique l'œil soit un fort petit organe, néanmoins il est nécessaire au corps. Saint Paul le déclare par ces paroles : " Et si l'oreille disait: Puisque je ne suis pas oeil, je ne suis pas du corps; ne [373] serait-elle point pour cela du corps? " (I. Cor. III,16.) Tout ce qui est en nous manifeste la divine puissance de celui qui l'a formé; mais 1'œil la fait beaucoup plus éclater, puisque c'est lui qui gouverne tout le corps , qui en fait la beauté , qui est le bel ornement du visage, et la lampe qui éclaire tous les membres. L’oeil est au corps ce qu'est le soleil au monde. Si vous éteignez la lumière du soleil, vous mettez tout dans le trouble et la confusion , vous perdez tout. Si vous éteignez les yeux, les pieds et les mains sont inutiles, l'âme l'est aussi. La perte des yeux entraîne avec soi la ruine de la raison. En effet, c'est par eux que nous sommes parvenus à la connaissante de Dieu. " Car les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance que ses créatures nous en donnent ". (Rom. I, 20.) L'oeil n'est donc pas seulement la lampe du corps (Matth. VI, 22 et suiv.) mais il l'est plus encore de l'âme gaie du corps. C'est pourquoi il est placé en haut comme sur un trône royal, et il est élevé au-dessus des autres sens. Jésus-Christ forme donc l'oeil. Ensuite, afin que vous ne croyiez point qu'il ait eu besoin de la matière pour faire l'oeuvre qu'il voulait opérer, et que vous appreniez qu'au commencement, quand il a créé toutes choses, la boue dont il s'est servi ne lui était point nécessaire : car celui qui de rien a produit les substances les plus grandes et les plus excellentes pouvait , à plus forte raison, former celle-ci sans faire usage d'aucune matière, s'il l'avait voulu. Pour vous apprendre, dis-je , qu'il n'en a nullement eu, besoin, et vous montrer que c'est lui qui , au commencement , a créé toutes choses , ayant appliqué la boue sur la place de l'œil, il dit: Allez, " lavez-vous (7) ", afin que vous sachiez que, pour former des yeux, il ne m'est pas nécessaire d'avoir en main de la boue , et que je ne m'en sers que pour faire éclater ma gloire et ma puissance.

Le Sauveur donc, pour montrer qu'il parle de sa propre personne , lorsqu'il dit: " Afin que la gloire de Dieu éclate ", a ajouté: " Il faut que je fasse les oeuvres de celui qui m'a envoyé (4) " ; c'est-à-dire , il faut que je me fasse connaître moi-même, et que je produise tout ce qui est capable de prouver que je fais les mêmes couvres que mon Père fait: non de semblables, mais les mêmes; ce qui marque une plus grande égalité, et ne se peut dire que de ceux qui n'ont pas même entre eux la moindre inégalité.

Qui donc osera maintenant combattre cette égalité du Fils, voyant qu'il est capable des mêmes oeuvres que le Père a le pouvoir de faire? En effet, non-seulement il a formé des yeux, non-seulement il en a ouvert, mais il a donné la faculté de voir, ce qui.

prouve manifestement qu'il a aussi inspiré l'âme. Car si l'âme n'agit, quelque sain, quelque entier que l'oeil soit, jamais il ne verra rien. C'est pourquoi il a aussi communiqué à l'âme la faculté d'agir, et il a donné à cet homme un oeil composé d'artères, de nerfs , de veines , de sang , et de toutes les autres choses dont notre corps est construit.

" Il faut que je fasse des couvres pendant qu'il est jour ". Que signifient ces paroles? Quelle suite ont-elles ? Elles en ont une véritable. Car Jésus-Christ veut dire ceci : Pendant qu'il est jour, pendant que les hommes peuvent croire en moi, et que je vis, il faut que je fasse dés oeuvres. " La nuit vient ", c'est-à-dire le temps approche " où l'on ne pourra rien faire ". Le Seigneur n'a point dit: Dans lequel je ne pourrai point agir, mais : " Où l'on ne pourra rien faire ", c'est-à-dire dans lequel il n'y aura plus ni foi, ni couvre, ni pénitence. Et comme Jésus appelle la foi une couvre, ils lui disent : " Que ferons-nous pour faire des couvres de Dieu ? " (Jean, VI, 28.) Il répond : " L'oeuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé ". (Ibid. 29.) Pourquoi donc personne alors ne pourra-t-il faire cette oeuvre ? Parce qu'alors la foi ne subsistera plus, et que tous écouteront, soit qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas.

Et afin que les Juifs ne pussent pas dire que Jésus-Christ agissait par un mouvement d'ambition et de vanité, il leur montre que tout ce qu'il fait c'est pour eux, c'est pour leur salut qu'il le fait; puisque c'est seulement en ce monde qu'on peut croire et opérer des couvres, et qu'en l'autre la foi ne leur servira de rien, qu'ils ne pourront plus ni travailler ni mériter. Voilà pourquoi le divin Sauveur guérit l'aveugle, sans même que celui-ci vînt le chercher ni l'en prier. Mais toutefois ce qui a suivi sa guérison, je veux dire sa foi et sa fermeté, prouvent manifestement qu'il était digne de cette grâce; que s'il avait vu, il serait venu trouver Jésus et aurait cru en lui ; [374] et que s'il avait ouï dire à quelqu'un qu'il était présent, il n'eût pas manqué d'accourir.

Il pouvait, en effet, penser et dire en lui-même : Qu'est-ce que cela signifie? Jésus a fait de la boue, il en a oint mes yeux et m'a dit : " Allez, lavez-vous? " Est-ce qu'il ne pouvait pas me guérir en m'envoyant alors à la piscine de Siloé? Souvent je m'y suis lavé avec les autres et cela ne m'a servi de rien. Si véritablement il avait le pouvoir de me rendre la vue, il m'aurait guéri sur-le-champ, sans m'envoyer courir. C'est ce que Naaman disait aussi à Elisée (IV Rois, V, 11) : le prophète lui ayant ordonné de se laver dans le Jourdain, il n'y avait point de foi. Et cependant Elisée jouissait d'une très-grande réputation. Mais cet aveugle ne fut pas incrédule, il ne disputa point, il ne dit point en lui-même : Que veut dire cela ? Fallait-il qu'il mît de la boue sur mes yeux? C'est plutôt là de quoi m'aveugler. Qui a jamais recouvré la vue de cette manière ? Mais il n'eut aucune de ces pensées. Maintenant, mes frères, remarquez-vous cette foi et cette fermeté d'âme?

" La nuit vient " : Par là Jésus-Christ fait connaître qu'après même qu'il aura été élevé sur une croix, qu'après sa mort il aura soin encore des pécheurs, et qu'il en attirera plusieurs. " Il est encore jour ", mais après que le jour sera passé, il retranchera, 'il rejettera absolument les méchants; c'est ce qu'il déclare formellement en ces termes : " Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde (5) ". Et il le dit aussi ailleurs : " Croyez, pendant que vous avez la lumière ". 3. Pourquoi saint Paul a-t-il donc appelé nuit la vie présente, et jour celle qui la suivra? Néanmoins il n'avance rien de contraire aux paroles de Jésus-Christ; loin de là, il dit les mêmes choses, non selon la terre, mais selon le sens, savoir : " La nuit est passée, il fait jour ". (Rom. XIII, 12.) Car le temps présent il l'appelle nuit, à cause de ceux qui sont assis dans les ténèbres, ou par comparaison de cette vie pleine de ténèbres à la vie lumineuse, dont on jouira dans le ciel; mais Jésus-Christ appelle le temps futur une nuit, parce qu'alors (1) on ne péchera plus.

L'apôtre appelle au contraire une nuit la vie présente, parce que ceux qui vivent dans l'iniquité et l'incrédulité sont dans les ténèbres. Adressant donc la parole aux fidèles; il

1. Alors, c. à d. dans ce temps futur.

dit : " La nuit est passée, il fait jour ". Parce qu'ils sont destinés à jouir un jour de cette lumière : mais leur première vie, il l'appelle une nuit; c'est pourquoi il leur dit : " Quittons donc les oeuvres de ténèbres ". (Ibid.) Remarquez qu'il leur déclare qu'ils étaient dans la nuit; pour cette raison il ajoute " Marchons avec bienséance et avec honnêteté, comme on marche durant le jour ", afin que nous puissions jouir de la lumière " qui nous est annoncée ". Car si la lumière, "que nous présente maintenant la prédication de l'évangile ", est si lumineuse et si éclatante, songez à ce que sera celle dont vous jouirez dans le ciel ? Soyez-en persuadés : autant les rayons du soleil éclipsent la lumière des lampes, autant, ou plutôt beaucoup plus, la lumière céleste que nous vous annonçons surpassera celle-ci. Et c'est là ce que voulait dire le Sauveur par ces paroles : " le soleil s'obscurcira " (Matth. XXIV, 29) : c'est-à-dire, il sera éclipsé par la splendeur de la lumière nouvelle.

Que si maintenant, pour avoir des maisons bien éclairées, bien aérées, nous dépensons notre argent et nos peines à bâtir ; ne pensez. vous pas que nous devions épuiser jusqu'à nos dernières forces, pour nous édifier dans le ciel de splendides demeures, là où habite l'ineffable lumière? En bâtissant ici-bas, nous nous exposons à des querelles et à des procès pour des bornes et des cloisons, au lieu que là-haut il ne nous peut rien arriver de semblable : l'envie et la jalousie n'y étant point à craindre, personne ne nous fera de procès pour les limites. Mais, de plus, cette maison que nous construisons ici-bas, nécessairement il faudra la quitter; et l'autre, nous l'habiterons éternellement : l'une dépérit et le temps la dévore, elle est sujette à bien des accidents; l'autre est stable et demeure toujours dans son premier état : le pauvre ne peut bâtir celle-ci; l'autre, pour deux oboles même on la construit, comme fit la veuve que vous connaissez tous. (Marc , XII, 12.) C'est pourquoi je sèche, je meurs de tristesse et de douleur, de voir qu'ayant à espérer de grands biens, nous soyons si lâches et si négligents à nous les procurer, et que nous n'omettions rien pour nous établir ici dans de belles maisons, tandis que nous ne nous soucions point de nous préparer dans le ciel le moindre logement.

375 Dites-moi, je vous prie : dans ce monde, où voudriez-vous avoir votre maison? Est-ce au désert, ou en quelque petit bourg? Non, mais, je pense, dans une grande capitale, là où se fait un plus grand commerce, où éclate une plus grande splendeur.

Et moi, je vous mène dans une ville dont Dieu est l'architecte et l'ouvrier. Je vous en conjure, mes chers frères, bâtissons-y; bâtissons où il en coûte et moins de dépense et moins de travail. Ce sont les mains des pauvres qui construisent ces maisons, et voilà la vraie manière de bâtir : ce qui se fait en ce monde n'est bon qu'à attester notre extrême folie. Si quelqu'un vous engageait à faire un voyage en Perse, pour voir le pays et vous en revenir aussitôt après; et s'il vous conseillait en même temps d'y bâtir des maisons, ne le jugeriez-vous pas bien fou de vous porter à une vaine et inutile dépense? Pourquoi bâtissez-vous donc sur cette terre, d'où vous devez sortir sous peu de jours?

Mais, direz-vous, ces maisons que je fais bâtir, je les laisserai à mes enfants. Eh ! vos enfants doivent bientôt vous suivre, s'ils ne vous devancent pas : et il en sera de même de leur postérité, et en ce monde même, c'est un sujet de chagrin et d'affliction que de se trouver sans héritier. Mais dans le royaume céleste vous n'avez rien de pareil à craindre : l'héritage que vous y posséderez ne sera sujet à aucun changement, il vous demeurera entier à vous, à vos enfants et à vos petits-fils, s'ils imitent votre vertu. C'est Jésus-Christ qui construit l'édifice; avec un si habile architecte, on n'a nullement besoin d'inspecteurs; on est exempt de toute inquiétude. Dieu se charge lui-même de tout; de quoi auriez-vous à vous mettre en peine? C'est lui qui assemble les matériaux, qui élève la maison. Et ce n'est point là seulement ce qui est admirable, mais c'est qu'il la construit selon vos désirs, ou plutôt, beaucoup mieux encore que vous ne le pourriez désirer. Car il est excellent architecte, et il s'attache à vous procurer toutes sortes de commodités et d'avantages. Si, étant pauvre, vous voulez bâtir cette maison, ne craignez point, elle ne vous suscitera ni envie, ni jalousie; l'envieux ne 1a voit point, mais seulement les anges qui se réjouissent de vos félicités. Personne ne pourra anticiper sur les bornes de votre héritage, parce gaie vous n'aurez point de voisin qui soit attaqué de cette maladie. Là, vos voisins, ce seront les saints, Pierre, Paul, tous les patriarches, les martyrs, la compagnie des anges et des archanges. C'est pourquoi, mes très-chers frères, répandons nos biens et nos richesses sur les pauvres, afin d'acquérir ces demeures. Plaise à Dieu que nous les obtenions tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LVII.

JéSUS, APRèS LEUR AVOIR DIT CELA, CRACHA A TERRE, ET AYANT FAIT DE LA BOUE AVEC SA SALIVE, IL OIGNIT DE CETTE BOUE LES YEUX DE L'AVEUGLE ; – ET IL LUI DIT : ALLEZ VOUS LAVER DANS LA PISCINE DE SILOé. (VERS. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 16.)

ANALYSE. 376

3. Fuir les méchants, s'attacher aux gens de bien. — Retrancher les membres gangrenés, se séparer des amis dangereux. — En s'en éloignant souvent on les gagne, on les fait rentrer en eux-mêmes. — La société des méchants plus pernicieuse que la peste. — On déshérite les méchants enfants, on doit à plus forte raison fuir les amis qui sont corrompus. — On n'examine pas notre vie, mais on juge de nous par ceux que nous fréquentons. — La compagnie des méchants, dangereuse pour soi, scandaleuse à l'égard des autres.

1. Ceux qui veulent tirer quelque fruit de nos lectures ne doivent pas laisser passer la moindre chose. La raison pour laquelle il nous est ordonné de lire avec soin les Ecritures, c'est que, la plupart du temps, ce qui paraît d'abord d'une facile intelligence renferme un sens caché, qui est d'une grande profondeur. Remarquez, en effet, ce que nous présente la lecture que nous venons de faire : " Après avoir dit cela, il cracha à terre ". Pourquoi Jésus crache-t-il ainsi ? Afin que la gloire de Dieu éclate, et parce qu'il faut qu'il fasse les oeuvres de celui qui l'a envoyé. En effet, ce n'est pas sans raison que l'évangéliste a rapporté ces choses et qu'il a marqué que Jésus avait craché ; mais c'est pour faire connaître qu'il confirmait sa parole par ses oeuvres. Et pourquoi le Sauveur ne s'est-il pas servi de l'eau pour faire la boue, mais de sa salive? Il devait envoyer l'aveugle à la piscine de Siloé : il a donc craché à terre, de peur qu'on n'attribuât une partie de la guérison à l'eau de cette fontaine, et aussi pour nous apprendre que la vertu qui a formé et ouvert les yeux de cet aveugle, était sortie de sa bouche. C'est dans cette vue que l'évangéliste a dit : " Et il a fait de la boue de sa salive ". Ensuite il ordonna à l'aveugle de se laver, afin qu'on ne crût pas que c'était la terre qui avait opéré la guérison.

Pourquoi donc Jésus-Christ ne l'a-t-il pas faite sur-le-champ et a-t-il envoyé l'aveugle à Siloé? C'est pour confondre l'opiniâtreté des Juifs et pour vous faire connaître la foi de l'aveugle. Car il est à croire qu'ils le virent tous aller à la fontaine, ayant les yeux oints de boue; une action si extraordinaire et si inouïe dut attirer sur lui les regards de tout le monde: tous, soit qu'ils le connussent ou non, devaient l'observer avec une attentive curiosité. Comme il n'était pas trop croyable qu'un aveugle-né recouvrât la vue, le Sauveur, en lui faisant faire un long voyage, réunit autour de lui beaucoup de témoins sûrs et irrécusables d'un prodige si nouveau, afin qu'y ayant donné toute leur attention, les Juifs ne pussent pas chanceler ensuite et dire: c'est lui, ce n'est pas lui. De plus, il leur fait voir qu'il n'est pas contraire à la loi, puisqu'il envoie cet homme à la piscine de Siloé.

Et il n'était point à craindre qu'on. n'attribuât la gloire de cette guérison à la fontaine, plusieurs y ayant lavé leurs yeux, sans en retirer aucune utilité.

Mais ici, c'est la vertu de Jésus-Christ qui opère tout.

Voilà pourquoi saint Jean a marqué la signification de Siloé ; car ayant dit : Jésus [377] l'envoya à Siloé, il a ajouté : " qui signifie envoyé ", pour vous faire entendre que c'est là que Jésus guérit l'aveugle; ainsi nous lisons chez saint Paul: " Car ils buvaient de l'eau de la pierre spirituelle qui les suivait, et Jésus-Christ était cette pierre ". (I Cor. X, 4.) Comme donc Jésus-Christ était la pierre spirituelle, il était aussi la Siloé spirituelle. Au reste, il me semble que cette eau, qui se présente ainsi tout à coup, signifie un grand et profond mystère. Quel est ce mystère ? L'avènement de Jésus-Christ au monde qui est arrivé contre toute espérance. Considérons ensemble, mes frères, la docilité d'esprit de cet aveugle et son obéissance en tout. Il n'a point dit : si la boue ou la salive me doivent rendre la vue, quel besoin ai-je d'aller courir à Siloé? Mais si c'est Siloé qui me doit guérir, à quoi bon cette salive? Pourquoi a-t-il oint mes yeux ? pourquoi m'a-t-il ordonné d'aller me laver? Il n'a même pas eu la pensée d'aucune de ces objections, mais il n'a eu d'autre vue que d'obéir aux commandements de Jésus. Rien n'a été capable de l'arrêter, ni de le choquer.

Mais si quelqu'un nous fait cette question : Comment cet aveugle, pour avoir retiré la boue qui était sur ses yeux, a-t-il recouvré la vue? Nous ne lui ferons que cette seule réponse, que nous n'en savons rien. Et qu'y a-t-il d'étonnant que nous l'ignorions, puisque ni l'évangéliste, ni celui qui a été guéri, ne l'ont pas su eux-mêmes? Véritablement, l'aveugle savait ce que Jésus avait fait, mais la manière dont il avait recouvré la vue, il n'a pu la comprendre, ni la découvrir. Quand on l'a interrogé, il a répondu : " Cet homme a mis de la boue sur mes yeux, et je me suis lavé, et je vois ". Mais comment cela s'est fait, c'est là ce qu'il ne peut expliquer. Quand on lui ferait là-dessus mille questions, il ne saurait rien répondre de plus.

" Ses voisins", dit l'évangéliste, " et ceux qui l'avaient vu auparavant demander l'aumône disaient (8) : N'est-ce pas là celui qui était assis et qui demandait l'aumône? Les uns ré"

pondaient: C'est lui (9) ". La nouveauté du fait les jetait dans l'incrédulité, en dépit de toutes les précautions prises contre le doute. Les uns disaient : " N'est-ce pas là celui qui était assis et qui demandait l'aumône? " Ah! combien est grande l'humanité de Dieu ! Jusqu'où descend-elle? Elle guérit avec une infinie bonté de pauvres mendiants , et par là elle impose silence aux Juifs; elle n'honore pas seulement de ses soins et de sa providence les hommes illustres et les grands, mais ceux aussi qui sont de basse extraction et sans nom dans le monde. CAR DIEU EST VENU POUR LE SALUT DE TOUS LES HOMMES.

Au reste, le paralytique et l'aveugle-né eurent le même sort: ni l'un ni l'autre né connut celui qui venait de le guérir, parce qu'aussitôt après leur guérison Jésus-Christ s'était retiré; le Sauveur avait coutume d'en user de la sorte pour lever tout soupçon sur les miracles qu'il faisait. Comment, en effet, des gens qui ne connaissaient même pas qui était celui qui les avait guéris, se seraient-ils portés à déguiser le fait et altérer la vérité en sa faveur? De plus, cet aveugle n'était pas un inconnu, un vagabond, c'était un homme que tous les jours on voyait assis a, la porte du temple. Comme donc les Juifs étaient tous en doute si c'était lui, que répond-il? " -C'est moi-même ". Il ne rougit pas de son infirmité passée, il ne redoute point la fureur du peuple, et il ne craint pas de se faire connaître pour exalter la gloire de son bienfaiteur. " Ils lui demandent : Comment " est-ce que vos yeux ont été ouverts (10)? Il leur répondit : Cet homme qu'on appelle Jésus (11) ". Que dites-vous là? Un homme peut-il rendre la vue à un aveugle-né? C'est qu'il n'avait pas encore une juste idée de Jésus. " Cet homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue et en a oint mes yeux ".

2. Remarquez, mon cher auditeur, combien cet homme est véridique : il ne dit point de quoi Jésus a fait la boue, car il ne dit pas ce qu'il ignore. En effet, il n'avait pas vu que Jésus avait craché à terre, mais par l'attouchement et la sensation il s'était aperçu qu'il l'avait oint. Et il m'a dit : " Allez vous laver à la piscine de Siloé ". Il assurait cela pour l'avoir ouï. Et d'où connaissait-il la voix de Jésus-Christ? Par son entretien avec ses disciples. Toutes ces choses, il les raconte sur le témoignage des oeuvres, rapportant ce qui s'est fait; la manière, il ne la peut dire. Que si dans les choses qu'on aperçoit par les sens et par l'attouchement, la foi est nécessaire, elle l'est beaucoup plus encore dans celles qu'on ne peut voir. " Ils lui dirent : Où est-il? Il leur répondit : Je ne sais (12) ". S'ils demandaient : " Où est-il ? " c'était déjà dans le dessein de le faire mourir.

378 Ici, mes frères, considérez combien Jésus-Christ est éloigné de toute ostentation et de toute vanité, comment il s'absente et se cache après avoir opéré une guérison, comment il ne cherchait point la gloire ni les applaudissements du peuple. Observez avec quelle vérité l'aveugle répond à toutes les questions qu'on lui fait. Les Juifs cherchaient donc Jésus-Christ pour l'amener aux prêtres, et, ne le trouvant point, ils conduisirent l'aveugle aux pharisiens , afin qu'ils l'interrogeassent plus rigoureusement. L'évangéliste marque que c'était le jour du sabbat; pour faire connaître leur méchant esprit, et qu'ils saisissaient l'occasion et le vain prétexte de le calomnier, parce qu'il semblait avoir transgressé la loi. Cela résulte de ce qu'au moment où ils virent l'aveugle, ils ne lui firent que cette seule question : " Comment a-t-il ouvert vos yeux ? " Et remarquez qu'ils ne dirent point : comment avez-vous recouvré la vue, mais : " Comment a-t-il ouvert vos yeux? " afin de lui donner occasion de calomnier Jésus, pour l'oeuvre qu'il venait de faire. Mais l'aveugle leur répond en peu de mots, comme à des gens qui n'ignoraient pas ce qui s'était passé : il ne nomme point Jésus, il ne dit pas : il m'a dit " Allez vous laver "; mais sans biaiser, il répond sur-le-champ : " Il a oint de boue mes yeux, et je me suis lavé, et je vois (15)". Les pharisiens savaient parfaitement ce qui s'était passé, puisqu'ils l'avaient déjà vivement accusé , et qu'ils avaient dit : Voyez quelles oeuvres fait Jésus le jour du sabbat, il oint avec de la boue. Mais pour vous, mon cher auditeur, observez que l'aveugle ne se trouble point; qu'à la première interrogation il ait confessé la vérité, alors qu'il n'avait rien à craindre, cela se conçoit plus aisément , mais ce qui est admirable, ce qui est étonnant, c'est que les pharisiens l'ayant intimidé, lui ayant donné lieu de tout craindre, il persiste à soutenir cette vérité, et qu'il ne se dédit pas de ce qu'il a d'abord avancé. Que firent donc les pharisiens, ou même les autres aussi qui se trouvèrent là?

Ils l'amenèrent avec eux, espérant lui faire rétracter ce qu'il avait dit; mais vainement ils s'en étaient flattés, il en fut tout autrement. Ils apprirent encore d'une manière plus exacte comme la chose s'était passée, et c'est ce qui leur est toujours arrivé dans les miracles. Nous le ferons plus clairement voir par la suite.

Que dirent donc les pharisiens ? " Quelques-uns ", non tous, mais les plus insolents, dirent : " Cet homme n'est point " envoyé " de Dieu, puisqu'il ne garde point le sabbat ; d'autres disaient : Comment un méchant homme pourrait-il faire de tels prodiges (16) ? " Remarquez-vous que ces Juifs étaient attirés et gagnés par les miracles?

Faites attention à ce que répondent maintenant ceux qui avaient envoyé chercher l'aveugle, du moins quelques-uns d'eux; en tant que sénateurs, le désir de la gloire avait fait tomber les autres dans l'incrédulité. Néanmoins la plupart des sénateurs mêmes crurent en lui, mais ils n'osaient le reconnaître publiquement. (Jean, XII, 42.) Le peuple était dans le mépris pour lui, parce qu'il ne contribuait pas beaucoup à la gloire de la synagogue. Les sénateurs, qui étaient plus en vue, avaient plus de peine à se déclarer ouvertement; retenus, les uns, par l'amour de l'autorité, les autres, par la crainte de l'opinion générale. C'est pourquoi Jésus-Christ leur disait:

" Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire des hommes? " (Jean, V, 44.)

Eux qui cherchaient injustement à faire mourir Jésus-Christ, ils se vantaient d'agir pour la gloire de Dieu; et ils disaient que celui qui guérissait les aveugles ne pouvait pas être envoyé de Dieu, parce qu'il ne gardait pas le sabbat : à quoi d'autres opposaient qu'un méchant homme n'aurait pas su faire de tels prodiges. Ceux-là, cachant perfidement le miracle, publiaient ce qu'ils appelaient une transgression de la loi. Ils ne disaient pas : Il guérit le jour du sabbat; mais il ne garde pas le sabbat. Ceux-ci montrent encore une grande faiblesse d'esprit; lorsqu'il fallait montrer que le sabbat n'était nullement violé, ils n'objectent que les miracles, et cela se conçoit, car ils le prenaient encore pour un homme, autrement ils auraient pu le défendre d'une autre manière, et répondre que celui qui a fait le sabbat est maître du sabbat (Marc, II, 28); mais ils n'avaient pas encore cette juste opinion de lui. D'ailleurs aucun d'eux n'osait ouvertement déclarer sa pensée ; mais ils s'exprimaient tous sous forme de doute, les uns étant arrêtés par la crainte, les autres par l'amour des dignités. " Il y avait donc de la division entre eux " : et cette division, qui s'était premièrement élevée parmi le peuple, se répandit ensuite parmi les sénateurs. " Les [379] uns disaient : c'est un homme de bien; les "autres disaient : non, mais il séduit le peuple ", (Jean, VII , 12.) Remarquez-vous que les sénateurs, dont la division suivit celle du peuple, montrèrent plus de déraison que lui? Mais, ce qu'il y a d'étonnant, c'est, qu'après s'être ainsi partagés, ils ne firent paraître ni fermeté, ni courage, en présence de l'acharnement des pharisiens. Si leur division avait été parfaite, ils auraient aussitôt connu la vérité : car il y a une division juste et salutaire. C'est pourquoi Jésus-Christ disait: " Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l'épée ". (Matth. X, 34.) En effet, il y a une paix mauvaise et une guerre qui est bonne et avantageuse. Par exemple, les enfants d'Adam qui bâtissaient une tour, s'étaient unis ensemble pour leur perte, et ils furent divisés, quoique malgré eux, pour leur bien et leur avantage. (Gen. XI.) Coré et sa troupe s'étaient unis pour le mal :

leur division fut donc heureuse. (Exod. XIII.) Judas aussi fit très-mal de s'accorder avec les Juifs. (Matth. XXVI.) Il peut donc y avoir une guerre bonne et une paix mauvaise. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit : " Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le; et si votre pied vous est un sujet de scandale, coupez-le ". (Matth. V, 29 ; et XVIII, 9.) S'il faut retrancher les membres funestes au corps dont ils font partie, à plus forte raison faut-il se séparer des amis dont la société peut perdre l'âme? La paix n'est donc pas toujours bonne; de même que la guerre n'est pas toujours mauvaise.

3. Je dis ces choses, mon cher auditeur, afin que vous fuyiez les méchants et que vous vous attachiez aux gens de bien. Si nous coupons les membres gangrenés qui sont incurables , de peur qu'ils ne gâtent le reste du corps, si nous retranchons quelques-uns de nos membres, non par mépris, mais dans l'intérêt des autres, à combien plus forte raison devons-nous en user de même à l'égard de ceux dont la société nous est nuisible ? Que si nous les pouvons corriger sans courir aucun risque, nous devons faire tous nos efforts pour cela. Mais s'ils sont incorrigibles , et s'ils nous sont une occasion de chute , il faut les retrancher et les jeter loin de nous. Souvent ce sera tout profit. C'est pour cette raison que saint Paul donne cet avis aux Corinthiens : " Otez le mal du milieu de vous " . (1 Cor. V, 13.) Et encore : "Pour faire retrancher du milieu de vous celui qui a commis une action si honteuse ". (Ibid. 2.) Car la compagnie des méchants est dangereuse et fatale. La peste ne fait pas de si grands ravages, et la gale ne corrompt pas si promptement ceux qui en sont infectés, que l'iniquité des méchants ne devient promptement funeste à leurs amis : en effet, " les mauvais entretiens gâtent les bonnes moeurs ". (I Cor. XV, 33.) Un prophète dit encore : " Fuyez du milieu d'eux et éloignez-vous-en ". (Jérém. LI, 6.) Que personne donc ne se fasse un ami de celui qui est méchant. Si, lorsque nos enfants sont méchants, nous les déshéritons, sans avoir alors égard ni à la nature, ni à ses lois, ni au lien qu'elle forme; nous devons bien, à plus forte raison, fuir nos connaissances et nos amis, s'ils sont vicieux; car, quand même ils ne nous feraient aucun préjudice , néanmoins nous ne pourrons éviter qu'ils ne nous donnent une mauvaise réputation , parce que les étrangers n'examinent pas notre vie , mais jugent de nous par ceux que nous fréquentons.

J'y invite également et les femmes et les filles, et je vous dis à tous avec l'apôtre : " Ayez soin de faire le bien , non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes ". (Rom. XII,17.) Faisons donc tout notre possible pour n'être pas un sujet de scandale et de chute à notre prochain. Quelque pure et sainte que soit notre vie, si nous scandalisons les autres, tout est perdu pour nous. Et comment, en vivant saintement, pouvons-nous être une occasion de scandale? C'est lorsque la fréquentation des méchants nous donne une mauvaise réputation. En effet, si l'on nous voit sûrs de nous, au point de ne pas craindre leur commerce, encore qu'il ne nous en arrive à nous nul dommage, nous sommes alors aux autres une pierre d'achoppement. Mon discours vous regarde tous , hommes, femmes et filles, et je laisse à votre conscience à examiner combien de maux naissent de ces sociétés. Pour aloi, à la vérité, je ne soupçonne aucun mal, peut-être aussi les personne, tes plus éclairées : mais votre perfection même peut blesser la conscience de votre frère qui est plus simple et plus faible, et vous êtes obligés d'avoir égard à sa faiblesse.

Et quand il n'en serait point blessé , ce gentil qui vous voit s'en scandalisera (1). Or, saint Paul

1. Voyez de chap. VIII de saint Paul, de la première aux Corinthiens, il est aisé d'en faire l'application.

380 ordonne " de ne donner occasion de scandale ni aux Juifs, ni aux gentils, ni à l'Eglise de Dieu ". (I Cor. X, 32.) Pour moi, encore une fois, je ne soupçonne aucun mai d'une vierge, car j'aime la virginité, et la charité n'a point de mauvais soupçons (1 Cor. XIII, 5). J'aime fort cet état, et je n'en puis rien penser de mauvais. Mais ces mêmes sentiments, comment les persuaderons-nous aux étrangers? car il faut aussi avoir égard à eux.

Réglons donc si bien notre conduite, que l'infidèle ne trouve rien en nous qu'il puisse nous reprocher. Comme ceux qui vivent bien glorifient Dieu, de même ceux qui vivent mal sont cause qu'on blasphème contre lui. Mais, à Dieu ne plaise qu'il y ait de telles gens parmi vous! que plutôt. nos oeuvres brillent de manière que notre Père qui est dans les cieux, soit glorifié (Matth.

V, 16), et que nous jouissions de sa gloire, que je vous souhaite, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles. Ainsi soit-il,

HOMéLIE LVIII.

ILS DIRENT DONC DE NOUVEAU A L'AVEUGLE : ET TOI, QUE DIS-TU DE CET HOMME QUI T'A OUVERT LES YEUX? IL RéPONDIT : C'EST UN PROPHèTE. — MAIS LES JUIFS NE CRURENT POINT QUE CET HOMME EUT éTé AVEUGLE. (VERS. 17, 18, JUSQU'AU VERS. 34.)

ANALYSE.

4 et 5. Ce qui est écrit dans les Ecritures nous doit servir d'exemple et de modèle. — L'aveugle-né guéri est un grand modèle des vertus chrétiennes. — Fermeté que doivent avoir les fidèles à soutenir la religion et la vérité. — Courage avec quoi ils doivent défendre et soutenir leurs frères. — C'est dans la lecture et la méditation des livres saints que nous trouverons des armes pour combattre nos adversaires. — Avec quelle attention il faut écouter la parole de Dieu. — Contre les spectacles : on y court plus volontiers et avec plus d'empressement qu'à l'Eglise, où l'on apprend les vérités du salut. — On est savant dans ce qui regarde le théâtre, et ce qui est nécessaire à savoir on l'ignore. — On ignore sa religion, on ne connaît point les livres de l'Ecriture sainte et le nom de leurs auteurs, mais on sait faire de grands discours sur ce qui concerne les spectacles: maux, pertes qu'ils causent. — Dieu nous a donné le temps pour le servir : l'employer à des inutilités, c'est faire une grande perte. — Ce que c'est que la perte du temps : c'est de quoi on doit être le plus avare.

1. Il ne faut pas se borner à lire les Ecritures en courant :

vous devez les méditer avec beaucoup de soin et d'attention, de peur que vous ne vous trouviez tout à coup arrêtés.

Par exemple, on peut ici justement soulever cette question : comment les Juifs, après avoir dit : " Cet homme n'est point " envoyé " de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat ", disent-ils maintenant : " Et toi, que dis-tu de cet homme qui t'a ouvert les yeux? " Ils ne dirent pas : et toi, que dis-tu de cet homme qui viole le sabbat, mais ils mettent maintenant la justification à la place de l'accusation. Que faut-il donc répondre? Ce ne sont pas ici les mêmes qui disaient :

cet homme n'est point envoyé de Dieu, mais ce sont ceux qui, étant d'un sentiment contraire, avaient dit : un méchant homme ne peut pas faire de tels prodiges. Ceux-ci voulant fermer la bouche aux autres, sans paraître néanmoins prendre la défense de Jésus-Christ, font amener l'homme qui portait sur son visage les marques de la [381] vertu et de la puissance de son médecin, et l'interrogent.

Remarquez donc, mon cher auditeur, la sagesse de ce pauvre mendiant, qui parla avec plus de prudence qu'eux tous. Tout d'abord, il dit: " C'est un prophète ", sans s'effrayer du mauvais jugement que portaient de lui les Juifs, qui, s'opposant de toutes leurs forces et au miracle et à sa réputation, disaient : " Comment cet homme peut-il être " envoyé " de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat?

" Mais il a dit : " C'est un prophète. Mais les Juifs ne crurent point que cet homme eût été aveugle et eût recouvré la vue, jusqu'à ce qu'ils eussent fait venir son père et sa mère ". Faites attention à tous les artifices dont ils usent pour couvrir et faire disparaître le miracle. Mais la vérité est de telle nature qu'elle se fortifie et s'affermit par les mêmes armes avec lesquelles ses adversaires la combattent; et que les vains efforts qu'ils font pour l'obscurcir, ne servent qu'à la faire briller davantage. Si les Juifs n'avaient pas fait toutes ces choses, beaucoup auraient pu douter du miracle : mais, voici qu'ils agissent comme s'ils n'avaient d'autre but que de dévoiler la vérité : ils ne s'y seraient pas pris autrement, s'ils avaient effectivement travaillé pour Jésus-Christ. En effet, dans l'intention de le perdre, ils demandent : " Comment t'a-t-il ouvert les yeux? " C'est-à-dire, sans doute, c'est par des prestiges et des enchantements? En effet, dans une autre occasion où ils n'ont rien à objecter, ils s'efforcent de calomnier dans leur principe les guérisons et les miracles, en disant : " Cet homme ne chasse les démons que par la vertu de Belzébuth ". (Matth. XII, 24.) Ici, de même, n'ayant rien à objecter, ils se retranchent sur le temps et sur la violation du sabbat; ils disent encore : Cet homme est un pécheur.

Mais cet homme, que votre envie ne peut souffrir et dont vous déchirez la réputation, cet homme vous a défiés de la manière la plus nette, en vous disant : " Qui de vous me peut convaincre d'aucun péché? " (Jean, VIII, 46.) Et personne n'a répondu, personne n'a dit : Vous vous dites impeccable, vous blasphémez : or, s'ils avaient eu de quoi lui faire le moindre reproche, sûrement ils n'auraient point gardé le silence. En effet, des gens qui furent capables de jeter des pierres sur lui, lorsqu'il dit qu'il était avant qu'Abraham fût au monde (Ibid. 58), qui niaient qu'il était le Fils de Dieu, lorsqu'eux-mêmes se vantaient d'être enfants de Dieu, quoiqu'ils fussent des homicides, et qui disaient que celui qui faisait de si grands miracles, n'était pas envoyé de Dieu, parce qu'il ne gardait pas le sabbat, et cela à la suite d'une guérison : ces gens-là, s'il y avait eu le moindre reproche à lui faire, certainement n'y auraient pas manqué. Au reste, s'ils l'appelaient pécheur, parce qu'il semblait ne pas garder le sabbat, leur accusation était ridicule et frivole au jugement même de leurs compagnons qui l'imputaient eux-mêmes à la malignité.

Les Juifs, se voyant donc pressés de toutes parts, tentent quelque chose de plus impudent et de plus insolent encore que tout ce qu'ils avaient fait jusqu'alors. Et quoi? " Les Juifs ne crurent point ", dit l'évangéliste, " que cet homme eût été aveugle, et eût recouvré la vue ". S'ils ne l'ont pas cru, pourquoi donc ont-ils accusé Jésus-Christ de n'avoir pas gardé le sabbat? Pourquoi n'ajoutez-vous pas foi à ce que dit un si grand peuple, à ce que disent les voisins de cet homme, qui le connaissent? Mais, comme je l'ai dit, le mensonge se contredit en tout, et par les mêmes armes par lesquelles il combat la vérité, il périt et se détruit : et la vérité même n'en devient que plus brillante et plus lumineuse. C'est ce qui advint alors. Il fallait qu'on ne pût pas dire que les voisins et les témoins n'avaient rien rapporté d'exact, et qu'ils avaient seulement parlé d'un homme qui ressemblait à cet aveugle : les Juifs font venir son père et sa mère, et par là ils font éclater la vérité malgré eux : car le père et la mère connaissaient mieux leur propre fils que tous les autres. Comme ils n'avaient pu intimider le fils, qui publiait hardiment la gloire de son bienfaiteur, ils se flattaient d'affaiblir le miracle par les réponses qu'ils tireraient de ses parents.

Remarquez la malignité avec laquelle ils les interrogent, car que font-ils? Les ayant fait entrer au milieu de l'assemblée pour les effrayer, ils les interrogent, en disant d'un ton furieux et emporté : " Est-ce là votre fils (19)? " Et ils n'ajoutent pas : Qui était auparavant aveugle; mais que disent-ils? " Que vous nous dites être né aveugle? " Comme s'ils l'avaient habilement feint, pour confirmer l'oeuvre de Jésus-Christ. O hommes exécrables, et [382]

382 plus qu'exécrables Quel est le père capable de feindre que son fils est né aveugle ? C'est comme s'ils disaient : Vous l'avez dit né aveugle, et non-seulement contents de cela, vous l'avez dit, mais vous l'avez même répandu partout. " Comment est-ce donc qu'il voit " maintenant? " O folie ! c'est vous, disent-ils, qui avez forgé ce mensonge; c'est vous qui avez fabriqué cette imposture. Ils les portent de deux manières à nier le fait, et par ces paroles : " Que vous dites, " et par celles-ci : " Comment est-ce donc qu'il voit maintenant ? "

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