Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 6)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Ne voyez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ, qui a commencé son discours par des choses étonnantes et terribles, y revient encore ici. Au commencement il avait dit : " Si un homme ne naît de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu " ; il dit maintenant: " Celui qui ne croit pas en moi est déjà condamné " ; c'est-à-dire, ne croyez pas que le retardement du supplice soit favorable au pécheur, s'il ne change de vie: car il n'y aura point de différence entre celui qui n'aura pas cru, et ceux qui sont déjà condamnés et punis.

" Et le sujet de cette condamnation est que la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière (19) " ; c'est-à-dire, ils sont punis, parce qu'ils n'ont pas voulu sortir des ténèbres et accourir à la lumière: par ces paroles il leur ôte toute excuse. Si j'étais venu, dit-il, pour leur faire rendre compte et les punir, ils pourraient dire: c'est pour cela même que nous nous sommes éloignés de vous. Mais je suis venu pour les tirer des ténèbres et les amener vers la lumière. Qui donc aura pitié d'un homme qui refuse de passer des ténèbres à la lumière?

En effet, dit-il, ils n'ont aucun reproche à nous faire, ils ont reçu de nous mille bienfaits, et ils nous fuient, et ils s'éloignent de nous. Jésus-Christ, les accusant encore de cette même conduite , disait: " Ils m'ont haï sans aucun sujet" (Ps. XXXXIV, 22); et ailleurs: " Si je n'étais pas venu, et que je ne leur eusse point parlé , ils n'auraient point le péché " (Jean, XV, 22) qu'ils ont:

car celui qui, en l'absence de la lumière , reste dans les ténèbres, est en quelque sorte digne d'excuse et de pardon; mais celui qui , après que la lumière est venue, se tient dans les ténèbres, montre visiblement sa mauvaise volonté et son obstination. Et comme il devait paraître incroyable à plusieurs qu'il y eût des hommes capables de préférer lés ténèbres à la lumière; contre le sentiment général, l'évangéliste nous découvre la raison de cette méchante disposition. Quelle est-elle? C'est, dit-il, "parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière et ne s'approche point de la lumière, de peur que ses oeuvres ne soient condamnées (20) ". Et cependant Jésus-Christ n'est pas venu pour juger ni pour demander compte , mais pour remettre et pardonner les péchés, et pour sauver par la foi.

Pourquoi se sont-ils donc éloignés? Si Jésus-Christ s'était assis dans son tribunal pour les juger, ils auraient eu. une espèce d'excuse celui qui se sent coupable de crimes, fuit ordinairement son juge ; mais si le juge accorde le pardon, tous les criminels s'approchent de lui. Puis donc que Jésus-Christ est venu pardonner les péchés, ceux qui se sentaient le plus coupables étaient aussi ceux qui devaient accourir à lui avec le plus d'empressement; plusieurs même l'ont fait : car les publicains et les pécheurs venant trouver Jésus, mangeaient avec lui. De qui veut donc parler Jésus-Christ? De ceux qui avaient tout à fait résolu de persévérer dans, leur méchanceté. En effet, il est venu pour remettre les péchés passés et pour affermir et fortifier ceux qui prenaient la résolution dé ne plus pécher à l'avenir'; mais comme il y a des hommes assez mous et assez lâches, quand il s'agit de la vertu et des peines qu'elle exige, pour persister obstinément dans leurs péchés jusqu'au dernier soufflé de vie, ce sont ceux-là qu'il veut censurer ici.

Le christianisme demande à ses disciples qu'ils joignent la bonne vie à la pureté de la doctrine. Ces gens craignent de nous approcher, dit Jésus, parce qu'ils ne veulent pas vivre dans la pureté et dans la sainteté. Personne ne reprend', ceux qui vivent dans (erreur des gentils, à cause de leurs excès :

ceux qui adorent les dieux du paganisme, et célèbrent des fêtes aussi, infâmes, aussi ridicules que le sont leurs dieux mêmes, ont une conduite digne de la doctrine qu'ils professent mais ceux qui adorent Dieu, s'ils sont des lâches, s'ils vivent mal ; il n'est personne qui ne leur adresse des réprimandes et des reproches : tant la vérité est en admiration, même parmi ses ennemis.

Considérez donc, mes frères, avec quelle exactitude et quelle précision Jésus-Christ parle : il ne dit pas : celui qui fait le mal ne s'approche point dé la lumière, mais celui qui persévère dans le mal; en d'autres termes, celui qui se plaît à se vautrer toujours dans la boue du péché, ne veut point se soumettre à mes lois : il se tient à l'écart, pour se livrer librement à la volupté et faire toutes les autre choses que je défends; S'il s'approchait de [232] moi, il serait comme un voleur que la lumière découvre aussitôt.

Voilà pourquoi il fuit mon empire. Et véritablement nous entendons dire à bien des gentils, que la raison pour laquelle ils ne peuvent se résoudre à embrasser notre religion, c'est qu'ils ne sauraient s'abstenir de l'ivrognerie, de la fornication et d'autres vices semblables.

Quoi donc ! direz-vous, est-ce qu'il n'y a pas des chrétiens dont la vie n'est pas meilleure que celle des païens? est-ce qu'il n'y a pas des païens qui vivent philosophiquement? Qu'il y ait des chrétiens qui font le mal, je le sais aussi bien que vous ; mais qu'il y ait des gentils qui fassent le bien, c'est ce qui n'est pas également venu à ma connaissance. Et ne me parlez pas de ceux qui sont naturellement modérés, modestes et ornés de belles qualités;

car ce n'est point là en quoi consiste la vertu mais parlez-moi de ceux qui, étant violemment agités par les passions, vivent néanmoins philosophiquement. Certes, vous ne m'en trouverez point. En effet, si la promesse d'un royaume, si la menace d'un enfer et bien d'autres semblables vérités, peuvent à peine retenir les hommes dans l'exercice de la vertu ; combien plus difficilement la pratiqueront-ils, ceux qui ne croient rien de tout cela? Que si quelques-uns contrefont la vertu, c'est par un esprit de vanité : or, ceux qui se contrefont ainsi, et qui exercent la vertu par vaine gloire, ne s'abstiendront pas, s'ils espèrent échapper aux regards, de satisfaire leurs mauvaises inclinations. Mais, toutefois, afin qu'on ne pense pas de nous que nous aimons à contester, nous vous accordons que parmi les gentils il s'en rencontre quelques-uns qui vivent bien ; car cela ne détruit nullement ce que nous avons avancé, puisque nous n'avons entendu parler que de ce qui arrive communément, et non pas de ce qui peut se rencontrer quelquefois.

3. Considérez encore que Jésus-Christ leur ôte d'ailleurs tout prétexte et toute excuse, en disant que la lumière est venue dans le monde : l'ont-ils cherchée, dit-il, cette lumière? Se sont-ils donné quelque peine, quelque mouvement pour la trouver? La lumière s'est elle-même présentée à eux, et. ils n'ont pas même fait un pas vers elle. Mais comme ils peuvent alléguer la mauvaise vie de quelques chrétiens et s'en faire une excuse, nous leur répondrons qu'il n'est pas ici question de ceux qui sont nés chrétiens et qui ont reçu de leurs pères la véritable religion, quoique le plus souvent leur mauvaise vie finisse par les écarter de la vraie foi. Néanmoins je ne crois pas que ce soit d'eux que parle maintenant Jésus-Christ, je pense au contraire qu'il a en vue ces gentils ou ces Juifs qui auraient dû se convertir et embrasser la vraie foi. Car il fait voir. qu'aucun de ceux qui vivent dans l'infidélité, ne peut approcher de la foi, qu'il ne se soit auparavant prescrit une règle de bonne vie, et que personne ne demeurera dans l'in. crédulité, si auparavant il n'a résolu de persévérer dans le mal.

Ne me dites pas : cet homme est chaste, il ne vole pas le bien d'autrui, parce que ce n'est point en ces choses seulement que consiste la vertu. En effet, de quoi lui servira-t-il d'être chaste , de ne point voler, si d'ailleurs il est passionné pour la vaine gloire, ou si, par complaisance pour ses amis, il demeure dans l'infidélité?

ce n'est pas là bien vivre. L'esclave de la gloire ne pèche pas moins que le fornicateur, ou plutôt il commet beaucoup plus de péchés et de beaucoup plus grands.

Mais faites-moi connaître quelqu'un qui soit exempt de tous vices et de tous péchés et qui néanmoins reste païen : je vous en défie: jamais vous ne m'en pourrez trouver un seul. Ceux d'entr'eux qui ont le plus brillé et qu'on dit avoir méprisé les richesses et la bonne chère, ont été, plus que les autres, esclaves de la gloire, qui est la source de toutes sortes de maux. Voilà par où les Juifs ont persévéré dans leur malice et dans leur méchanceté, et c'est aussi la raison pour laquelle Jésus-Christ leur fait ce reproche : "Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire qui vient des hommes? " (Jean, V, 44.) Mais pourquoi n'a-t-il point parlé de cela à Nathanaël, à qui il enseignait la vérité, et ne lui a-t-il pas tenu de longs discours? c'est parce que l'âme de celui-ci n'était point infectée de cette passion, et qu'il était venu le trouver avec un coeur simple, disposé à faire ce qu'il lui ordonnerait : et qu'il employait, à écouter sa doctrine et ses instructions, le temps que les autres donnent au repos et au sommeil. A la vérité il était venu trouver Jésus à la sollicitation de Philippe; cependant le divin Sauveur ne le rebuta pas; en effet, c'est à lui qu'il dit : " Vous verrez un jour les cieux ouverts, et les anges de Dieu monter et descendre", [233] (Jean, 1, 51.) Mais à Nicodème il ne dit rien de cela, il l'entretient de l'incarnation et de la vie éternelle, parlant diversement à chacun selon les dispositions de son coeur : Nathanaël, qui entendait les prophètes, et qui n'était pas si craintif, dut se tenir pour content de ce qu'il lui dit; quant à Nicodème. qui était encore timide et craintif, il ne lui révèle pas tout sur-le-champ, mais il ébranle son âme pour chasser la crainte par la crainte; il lui fait entendre que celui qui ne croit pas est déjà condamné; que ne pas croire, c'est l'effet d'une mauvaise volonté. Et comme il tenait grand compte de la gloire humaine et même plus que des supplices, car, dit l'Ecriture, " Plu" sieurs des sénateurs crurent en lui, mais à " cause des Juifs ils n'osaient le reconnaître a publiquement " (Jean, II, 42), il en tire un argument propre à le toucher, et, par ses paroles, lui fait connaître qu'on ne peut avoir d'autre raison de ne pas croire en lui que de mener une vie déréglée et impie. Il est à remarquer que dans la suite Jésus-Christ dit a Je suis la lumière du monde " (Jean, VIII, 12), et qu'ici il dit seulement : " La lumière est venue dans. le monde ". (Jean, III, 19.) La raison en est qu'au commencement il parlait d'une manière obscure, dans la suite il s'exprime plus clairement. Mais de plus la crainte de l'opinion publique retenait cet homme et l’intimidait. Voilà pourquoi Jésus-Christ ne lui parle qu'avec réserve.

Fuyons donc la vaine gloire: elle est le plus fort et le plus dangereux de tous les vices, c'est d'elle que naissent l'avarice et l'amour des richesses; c'est elle qui enfante les haines, les guerres, les différends. Car celui qui désire d'avoir plus qu'il n'a ne peut jamais se fixer ni demeurer en repos; et l'on n'ambitionne toutes les autres choses que parce qu'on aime la vaine gloire. Pourquoi, je vous prie, cette troupe d'eunuques, cette foule d'esclaves et de serviteurs; pourquoi tout cet étalage, une si grande pompe, un si grand faste? Est-ce pour autre chose que pour s'attirer plus de spectateurs et de témoins de sa folle magnificence? Si donc nous extirpons la vanité en arrachant la racine du mal, nous en emporterons aussi les branches, et rien n'empêchera que nous ne vivions sur la terre comme si déjà nous étions dans le ciel. L'amour de l'ostentation n'entraîne pas seulement au mal ceux qu'il possède; il s'insinue et se glisse encore adroitement jusque dans la vertu, et s'il n'est pas assez fort pour nous en éloigner, il nous persécute jusque dans son sein en nous imposant des labeurs que rien ne vient rémunérer. Car celui qui a en vue la vaine gloire, soit qu'il jeûne, soit qu'il prie, soit qu'il fasse l'aumône, en perd toute la récompensé. Se macérer en vain, s'exposer aux ris et à la moquerie des hommes, et perdre la gloire céleste, la récompense du ciel, est-il rien de plus misérable, est-il une perte qui soit comparable à celle-là? On ne peut acquérir ensemble et la gloire humaine et la gloire du ciel, quand on les recherche toutes deux. Car autrement nous pouvons obtenir l'une et l'autre. Ne les désirons pas toutes les deux, mais ne recherchons que la gloire du ciel; si nous les aimons l'une et l'autre, nous ne les obtiendrons pas à la fois, cela est impossible ; c'est pourquoi, si nous voulons acquérir la gloire, fuyons la gloire du monde, désirons, recherchons celle qui vient de Dieu seul ; de cette sorte nous obtiendrons et la gloire présente et la gloire future. Fasse le ciel que nous jouissions de celle-ci, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXIX.

APRèS CELA JéSUS éTANT VENU EN JUDéE, SUIVI DE SES DISCIPLES, IL Y DEMEURAIT AVEC EUX, ET Y BAPTISAIT. (VERS. 22, JUSQU'AU VERS. 30.)

ANALYSE 234

1. Rien n'est plus grand que la vérité, rien n'est plus bas que le mensonge. — Pourquoi Jésus-Christ ne baptisait pas , mais seulement ses disciples. 2. Les disciples de Jean portaient envie à ceux de Jésus-Christ.

3. Comment l'Eglise devient l'épouse de Jésus-Christ.

— Maux et pertes que cause la vaine gloire : elle renverse les villes et les déserts. — Comment on peut se délivrer de ce vice et le vaincre. — La gloire de ce monde est vaine et fausse : la gloire du ciel est seule réelle et véritable : y élever ses yeux, vrai moyen de mépriser tout ce qui est ici-bas , et toute la gloire des hommes.

1 . Rien n'est plus illustre, rien n'est plus fort et plus puissant que la vérité, comme aussi rien n'est plus bas, rien n'est plus faible que le mensonge : il a beau se déguiser, facilement on le démasque, facilement on le dissipe. La vérité, au contraire, se montre à nu à tous ceux qui veulent contempler sa beauté; elle ne cherche pas à se cacher, elle ne craint point le péril ni les piéges, elle n'ambitionne pas les hommages de la multitude. Rien d'humain n'a d'empire sur elle; mais, supérieure à tous les piéges qu'on lui tend, elle les voit sans s'ébranler; ceux qui se réfugient dans son sein y trouvent un asile assuré, ils y sont gardés comme dans une forteresse imprenable ; telle est la grandeur de sa puissance; les coups cachés qu'on lui porte, elle les détourne; mais ses oeuvres, elle les expose aux yeux de tout le monde; c'est ce que Jésus-Christ déclare à Pilate en lui répondant: "J'ai parlé publiquement à tout le monde, et je n'ai rien dit en secret ". (Jean, XVIII, 20.) Ce que le divin Sauveur dit alors, maintenant il le fait : " Après cela ", dit l'évangéliste, " Jésus étant venu en Judée, suivi de ses disciples, il y demeurait avec eux et y baptisait ". Aux jours de fêtes solennelles, Jésus allait à Jérusalem pour enseigner publiquement sa doctrine à ceux qui s'y assemblaient, et afin que tous profitassent de ses miracles. Mais quand la fête était passée, il s'en allait souvent auprès du Jourdain, parce qu'une multitude de peuple y accourait; car il se rendait toujours aux lieux les plus fréquentés, non par vanité ou par ambition, mais pour faire du bien à plus de monde. D'ailleurs, l'évangéliste dit dans la suite que ce n'était pas Jésus qui baptisait , mais ses disciples (Jean, IV, 2); il est donc évident qu'il faut entendre la même chose ici, à savoir que les disciples baptisaient seuls.

Mais pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ ne baptisait-il pas?

Longtemps auparavant Jean-Baptiste avait dit : " C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu ", (Matth. III, 11.) Or il n'avait pas encore donné le Saint-Esprit; c'est donc pour une bonne raison qu'il ne baptisait pas, mais seulement ses disciples baptisaient parce qu'ils voulaient engager beaucoup de monde à venir écouter la prédication et la doctrine du salut. Et pourquoi les disciples de Jésus baptisant, Jean-Baptiste ne cessa-t-il point de baptiser jusqu'à ce qu'il fût mis en prison? Car quand l'évangéliste dit: "Jean baptisait à Ennon ", il y ajoute: " Alors Jean n'avait pas encore été mis en prison " (Jean, III , 23, 24) ; il montre donc que Jean-Baptiste n'avait pas encore censé de baptiser. Et encore pourquoi a-t-il baptisé jusqu'à ce temps? Cependant, il aurait fait connaître que [235] les disciples de Jésus étaient. plus dignes de baptiser que lui, si, lorsqu'ils commencèrent, il eût lui-même cessé. Pour quelle raison donc baptisait-il?

Ce fut pour ne leur pas attirer plus d'envie et de plis grandes disputes. En effet, si, publiant souvent ce qu'était Jésus-Christ, lui cédant la première place et se déclarant inférieur à lui, il ne persuada pas pour cela les Juifs que c'était à lui qu'ils devaient aller; s'il eût, dis-je, cessé de baptiser, il les aurait encore plus émus et les aurait rendus plus opiniâtres. Voilà pourquoi Jésus-Christ commença principalement à prêcher après la mort de Jean-Baptiste.

Au reste, je crois qu'il ne vécut pas longtemps, afin que les esprits de cette multitude se réunissent et se tournassent tous vers Jésus-Christ, et qu'ils ne fussent plus partagés entre l'un et l'autre. De plus, Jean-Baptiste , pendant qu'il baptisait, ne cessait point de les exhorter à aller trouver Jésus-Christ et de leur rendre de grands témoignages de lui. D'ailleurs il baptisait au nom de celui qui devait venir après lui, afin qu'ils crussent en lui. Si donc celui qui prêchait ainsi Jésus-Christ eût discontinué de baptiser, comment aurait-il fait connaître l'excellence et la supériorité des disciples de Jésus? N'aurait-on pas cru , au contraire, que c'était par jalousie ou par dépit qu'il ne baptisait plus? Mais en continuant il confirme et fortifie ce qu'il a dit. Car il ne cherchait pas à s'acquérir de la gloire, mais il envoyait ses auditeurs à Jésus-Christ. Et il ne le servait pas moins que les disciples, ou plutôt encore plus, attendu que son témoignage était moins suspect et que sa réputation l'emportait dans l'esprit de tout le monde sur celle des disciples. L'évangéliste voulant nous le faire entendre, disait: " Toute la Judée et tout le pays des environs du Jourdain allaient le trouver, et ils étaient baptisés par lui ". (Matth. III, 5.) Quoique les disciples de Jésus baptisassent, le peuple ne cessait pas d'accourir en foule à Jean-Baptiste. Que si quelqu'un demande en quoi le baptême des disciples était supérieur à celui de Jean, nous répondrons en rien , car l'un et l'autre était dénué de la grâce du Saint-Esprit, et les uns et les autres n'avaient tous qu'un seul et même motif : c'était d'envoyer à Jésus-Christ ceux qu'ils baptisaient. En effet, afin de n'être pas obligés de courir de toutes parts, pour chercher et assembler ceux qui devaient croire en Jésus-Christ, comme André qui avait amené Simon, et Philippe Nathanaël , ils résolurent et convinrent de baptiser, afin que par le baptême ils pussent sans peine et sans travail les attirer à Jésus-Christ , et préparer le chemin à la foi qu'il devait prêcher; mais que ces baptêmes n'eussent aucun avantage l'un sur l'autre, les paroles qui suivent le font voir.

Quelles sont ces paroles? " Il s'excita une dispute entre les disciples de Jean, et un Juif (1), touchant la purification (2) (25) ". Et cela n'est pas surprenant, puisque les disciples de Jean portaient continuellement envie aux disciples de Jésus-Christ, ou plutôt à Jésus-Christ même : lorsqu'ils les virent baptiser , ils commencèrent dès lors à parler à ceux qu'ils baptisaient pour leur insinuer que leur baptême, à eux, avait une supériorité sur celui des disciples de Jésus-Christ, et s'étant approchés de quelqu'un de ceux qui venaient d'être baptisés , ils tâchèrent de le lui persuader et ne le purent pas : mais l'évangéliste fait clairement entendre que ce sont les disciples de Jean, et non pas ce Juif, qui ont excité cette dispute : car il ne dit pas qu'un certain Juif leur avait demandé leur avis; mais il dit que la question touchant la purification d'où vint la dispute, fut agitée par les disciples de Jean avec un Juif.

2. Faites attention, je vous prie, mes frères, à la douceur et à la retenue de l'évangéliste. Il ne prend point de parti, il ne s'emporte ni contre les uns, ni contre les autres ; mais autant qu'il le peut, il diminue la faute, disant seulement qu'il s'éleva une dispute. Toutefois, la suite fait bien voir que c'est par jalousie que ces disciples avaient excité la dispute ; mais il le rapporte encore avec bien de la modération, car il dit : " Ils vinrent trouver Jean, et lui dirent : Maître, celui-là qui était avec " vous au delà du Jourdain, auquel vous avez " rendu témoignage , baptise maintenant et tous vont à lui (26) ". C'est-à-dire celui que vous avez baptisé ; car c'est ce que signifie ce mot : a Celui auquel vous avez rendu

1. " Un Juif ", saint Chrysostome dit : meta ioudaiou, et plusieurs exemplaires lisent de même. Notre Vulgate dit : " Les Juifs ". Au reste, il est facile de concilier cette petite différence ; parce qu'il est assez vraisemblable que la contestation ayant d'abord été commencée par un Juif qui avait reçu le baptême de Jésus-Christ, passa aux autres et devint générale.

2. " La Purification ", autrement " le Baptême ", qui est appelé " Purification ", parce que les Juifs le mettent au nombre des purifications légales, On peut aussi appeler le baptême " purification "parce que le propre effet du baptême est de purifier.

236 témoignage " ; en d'autres termes: celui que vous avez illustré, et que vous avez rendu célèbre, ose imiter ce que vous faites : ils n'eurent garde de dire : celui que vous avez baptisé : ils auraient été forcés de faire mention de cette voix qui s'était fait entendre d'en-haut et aussi de la descente du Saint-Esprit : mais que disent-ils? " Celui qui était avec vous au " delà du Jourdain, auquel vous avez rendu " témoignage ". C'est-à-dire : celui qui était au nombre de vos disciples, qui n'avait rien de plus que nous, s'est séparé de nous et baptise. Mais ce n'est pas seulement par là qu'ils croyaient pouvoir l'animer contre Jésus, c'est encore en lui insinuant que son baptême serait à l'avenir moins illustre et moins célèbre car, ajoutent-ils, " tous vont à lui ". D'où il paraît visiblement qu'ils ne purent même pas amener à leur sentiment le Juif avec qui ils avaient disputé. Ils parlaient ainsi, parce qu'ils étaient incomplètement instruits et encore sensibles à l'ambition.

Que fit donc Jean-Baptiste ? il ne les reprit pas durement, de crainte qu'en le quittant ils ne se portassent à quelque mauvaise action. Mais que leur dit-il? " L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui a été donné du ciel (27)". Que s'il parle de Jésus-Christ dans des termes trop bas, ne vous en étonnez pas; il ne pouvait pas tout d'un coup instruire des hommes si prévenus, et qui étaient dans de si mauvaises dispositions. Mais cependant il tâche de les effrayer, et de leur faire connaître que, de combattre contre. Jésus , c'était combattre ainsi contre Dieu même. Gamaliel fit la même réponse : " Vous ne pourrez détruire cette oeuvre , et vous seriez en danger de combattre contre Dieu même ". (Act. V, 39.) L'évangéliste établit la même vérité d'une manière un peu enveloppée. Il fait répondre à ces disciples : " L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui a été donné, du ciel. " C'est-à-dire, vous tentez l'impossible, et en agissant de la sorte, vous vous mettez en danger de combattre contre Dieu même. Quoi donc? Théodas (Act. V, 36)

n'agissait-il pas par lui-même? J'en conviens : il agissait véritablement par lui-même; mais à peine parut-il, qu'il fut anéanti et toute son oeuvre avec lui. Mais il n'en est pas ainsi de l'oeuvre de Jésus-Christ. Par là, Jean apaise insensiblement ses disciples, en leur faisant voir que ce Jésus, à qui. ils osaient s'opposer, n'est pas un homme, mais un Dieu qui les surpasse en dignité, et en gloire. Qu'ainsi, si ses oeuvres brillaient et éclataient, si tous allaient à lui, il ne fallait pas s'en étonner, car telles sont les oeuvres de Dieu : que celui qui faisait de si grandes choses était un Dieu, autrement ses oeuvres n'auraient pas eu tant de force ni tant de vertu. Qu'au reste, les oeuvres des hommes se découvrent et se détruisent facilement; or, il n'en est pas de mémé pour celles-ci : elles ne sont donc pas des oeuvres humaines. Et remarquez comment il tourne contre eux-mêmes ces paroles : " Celui à qui vous avez rendu témoignage ", par où ils croyaient l'exciter à perdre Jésus-Christ. Car après leur avoir montré que ce n'était pas par son témoignage que Jésus-Christ était devenu illustre, il leur ferme la bouche en disant : " L'homme ne "peut rien recevoir de soi-même, s'il ne lui a été donné du ciel ".

Que veut dire cela? Si vous admettez mon témoignage, et si vous le croyez véritable, apprenez de même , que ce n'est pas moi que vous devez mettre au-dessus de lui , mais lui que vous devez regarder comme au-dessus de moi. Quel est en effet le témoignage que j'ai porté? Je vous en prends à témoin : Voilà pourquoi il ajoute : " Vous me rendez vous-mêmes témoignage que j'ai dit : Je ne suis point le Christ, mais : J'ai été envoyé devant lui (28)". Si donc c'est à cause du témoignage que je lui ai rendu, que vous venez me dire : " Celui à qui vous avez rendu témoignage " ; qu'il vous en souvienne donc de mon témoignage, et vous reconnaîtrez que non-seulement il ne l'a point abaissé, mais encore qu'il l'a beaucoup relevé. Mais d'ailleurs ce témoignage ne venait point de moi, il vient de Dieu même, qui le lui a rendu par ma bouche. C'est pourquoi si je vous parais digne de foi , rappelez-vous qu'entre plusieurs autres choses que j'ai dites , j'ai dit aussi que " j'ai été envoyé devant lui ".

Ne voyez-vous pas que Jean-Baptiste fait insensiblement connaître que cette parole est divine? Car voici ce qu'il veut dire : Je suis un ministre, et je dis ce que n,'â ordonné de dire celui qui m'a envoyé; je ne cherche pas à plaire aux hommes, mais je remplis le ministère que m'a confié son Père en m'envoyant;

ce n'est ni par faveur, ni par complaisance que j'ai rendu ce témoignage; j'ai dit ce que j'avais mission de dire. Ne croyez donc pas que je [237] sois pour cela quelque chose de grand; ma mission, mes paroles, tout ne tend qu'à faire connaître sa grandeur et son excellence. Car il est le Seigneur et le maître de toutes choses; ce qu'il déclare encore par les paroles qu'il ajoute : " L'époux est celui à qui est l'épouse; mais l'ami de l'époux qui se tient debout, et qui l'écoute, est ravi de joie d'entendre la voix de l'époux (29) ". C'est pourquoi celui qui a dit: " Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers ", se dit maintenant son ami, non pour s'élever et se donner des louanges, mais pour montrer combien il a à coeur les intérêts de Jésus-Christ; que ce qui se passe ne se fait point malgré lui, ni contre sa volonté, mais à son grand contentement; et qu'il n'a rien dit, qu'il n'a rien fait qui ne tendît à cette unique fin; voilà ce qu'il fait très-prudemment connaître par le nom d'ami. En effet, dans les mariages les serviteurs de l'époux n'ont ni tant de joie, ni tant de plaisir que ses amis. Jean-Baptiste ne se dit donc pas égal en dignité à l'époux, à Dieu ne plaise 1 mais il se dit son ami, pour marquer l'excès de sa joie et pour se mettre à la portée de ses disciples. Il a déjà fait entendre qu'il n'est qu'un envoyé, qu'un ministre, en se disant envoyé devant lui. C'est pourquoi il se dit l'ami de l'époux, et aussi parce qu'il voyait ses disciples souffrir de ce qu'on allait à Jésus-Christ;

par là il leur fait voir que non-seulement cela ne lui fait aucune peine, mais encore qu'il s'en réjouit extrêmement.

Puis donc que je suis venu, dit-il, pour travailler et contribuer à ce grand ouvrage, bien loin de m'attrister que tous aillent à Jésus-Christ, j'aurais au contraire une douleur extrême, s'il en était autrement. Si l'épouse n'allait pas trouver son époux, c'est alors que je m'affligerais; mais non maintenant que je vois réussir nus efforts. Son oeuvre s'accomplit, c'est un sujet de gloire; pour nous ce que nous désirions avec tant d'ardeur se réalise; l'épouse connaît son époux. Et vous-mêmes, vous m'en rendez témoignage, quand vous me dites : " Tous vont à lui ". Voilà ce que je voulais, et c'est pour cela que j'ai tout fait : aussi, témoin de cet heureux succès, je m'en réjouis, je tressaille, je bondis d'allégresse.

3. Mais que signifient ces paroles : " L'ami de l'époux qui se tient debout, et l'écoute, est ravi de joie " d'entendre " la voix de l'époux? " Jean-Baptiste se sert ici d'une parabole pour arriver à son sujet. Car en parlant d'époux et d'épouse, il montre comment se font les fiançailles, à savoir: par la parole et par la doctrine; c'est ainsi que l'église est fiancée à Dieu. C'est pourquoi saint Paul disait : " La foi vient de ce qu'on a ouï, et on a ouï parce que la parole de Jésus-Christ " (Rom. X, 17) a été prêchée. Cette parole me ravit de joie. Mais à l'égard de ce mot : " Qui se tient debout ", ce n'est pas sans intention qu'il s'exprime ainsi, mais pour montrer que son ministère est fini, qu'il faut maintenant qu'il se tienne debout et qu'il écoute après avoir remis l’épouse à son époux : qu'il est le ministre et le serviteur de l'époux, que ses bonnes espérances, que ses voeux sont comblés; voilà pourquoi il continue ainsi : " Je me vois donc dans l'accomplissement de cette joie " ; c'est-à-dire, j'ai accompli mon oeuvre, nous n'avons plus rien à faire. Ensuite, il retient, il renferme dans son coeur la vive douleur qui le presse, en considérant, non-seulement les maux présents, mais ceux aussi qui doivent arriver encore. Il en prédit quelque chose et le confirme et par ses paroles, et par ses oeuvres, en disant : " Il faut qu'il croisse et que je diminue " ; c'est-à-dire, mon ministère est fini, je dois me retirer et disparaître;

mais pour lui, son temps est arrivé, il doit s'avancer et s'élever; c'est pourquoi, ce que vous craignez, non-seulement va arriver présentement, mais encore s'accroîtra de plus en plus. Et voilà même ce qui illustre le plus notre ministère, et ce qui en fait toute la gloire; c'est pour cela que j'ai été son précurseur, et je suis ravi de joie de voir que l'oeuvre de Jésus-Christ ait un si grand et si heureux succès, et que le but vers lequel ont tendu tous nos efforts, soit désormais atteint.

Ne voyez-vous pas, mes chers frères, avec quelle patience et quelle sagesse Jean-Baptiste apaise la douleur de ses disciples, étouffe leur jalousie et leur fait connaître que s'opposer à l'accroissement de Jésus-Christ, c'est tenter l'impossible? remède propre, entre tous, à guérir leurs mauvaises intentions. Car si la divine Providence a permis que toutes ces choses arrivassent du vivant de ce saint précurseur, et lorsqu'il baptisait encore, c'est afin qu'il rendît témoignage de la supériorité du Sauveur, et que ses disciples fussent sans excuse, s'ils s'obstinaient à ne pas croire en Jésus-Christ. En effet, ce ne fut pas de [238] lui-même qu'il se porta à rendre ces témoignages, ni pour satisfaire la curiosité d'autres personnes; ce fut pour répondre aux demandes de ses disciples, qui seuls l'interrogeaient et entendaient ses réponses. Car, s'il eût parlé de son propre mouvement, ils n’auraient pas cru si facilement, qu'en apprenant ce qu'il pensait, et par la réfutation de leurs objections, et par la réponse à leurs demandes. Ainsi les Juifs, qui lui avaient envoyé des gens, pour l'interroger et savoir son sentiment, ne s'y étant pas rendus, lorsqu'ils le connurent, se sont pour cela même rendus indignes de tout pardon.

Qu'est-ce donc que tout cela nous apprend ? Que la vaine gloire est la source et la cause de tous les maux : c'est elle qui a jeté les Juifs dans une furieuse jalousie; c'est elle qui les a ranimés après une courte trêve, et portés à aller trouver Jésus-Christ pour lui dire : " pourquoi vos disciples ne jeûnent-ils point? " (Matth. IX, 14.) Fuyons donc ce vice, mes bien-aimés. Si nous le fuyons, nous nous préserverons de l'enfer : car c'est principalement ce vice qui en attise le feu, tant sa domination s'étend sur tout, tant il exerce son tyrannique empire sur tout âge et sur tout rang ; c'est lui qui met le trouble dans l'Eglise, qui ruine les républiques, qui ruine les maisons, les villes, les peuples, les provinces. Pourquoi vous en étonner, quand il a bien pu pénétrer jusque dans le désert, où il a fait sentir toute la forte de son pouvoir? Ceux qui s'étaient dépouillés de leurs biens et de leurs richesses, qui avaient renoncé au luxe du monde, à toutes ses pompes et à ses maximes, qui avaient surmonté les désirs de la chair et les violentes passions de la cupidité, ont souvent tout perdu pour s'être laissé vaincre par la vaine gloire. C'est par ce vice que celui qui avait beaucoup travaillé a été vaincu par celui qui, bien loin d'avoir travaillé, avait au contraire commis beaucoup de péchés. Je parle du pharisien et du publicain. Mais prêcher contre ce vice, vous montrer les maux qu'il cause, ce serait peine perdue, car tout le monde est du même avis sur ce point; et ce dont il s'agit, c'est de réprimer en soi cette funeste passion.

Comment donc en viendrons-nous à bout? En opposant la gloire à la gloire. Comme, en effet, nous dédaignons les richesses de la terre, lorsque nous en envisageons d'autres; comme nous méprisons cette vie, lorsque nous pensons à une autre qui est bien préférable, nous pourrons de même rejeter la gloire de ce monde, lorsque nous songerons à une gloire plus belle, à ce qui est proprement la vraie gloire. Celle dont nous parlons n'est qu'une vaine et fausse gloire, un nom sans réalité; mais celle du ciel est une gloire véritable, qui a pour panégyristes, non les hommes, mais les anges, les archanges et le Seigneur des archanges, ou plutôt aussi les hommes mêmes. Si vous jetez les yeux sur ce théâtre, si vous cherchez à connaître le prix de ces couronnes, si vous vous transportez au lieu où retentissent ces applaudissements, les biens de la terre ne seront pas capables de vous toucher et de vous arrêter ; vous ne vous prévaudrez plus de leur possession, vous ne chercherez pas à les acquérir si elles vous manquent. Dans cette cour, on ne voit aucun des satellites du roi, au lieu de rechercher les bonnes grâces de celui qui siège sur le trône et porte le diadème, s'occuper de ces cris d'oiseaux, de ces bourdonnements de moucherons qui s'appellent les éloges des hommes.

Connaissant donc la bassesse des choses humaines, envoyons, plaçons tous nos biens et' toutes nos richesses dans ces inviolables trésors, et cherchons la gloire qui est stable et éternelle. Je prie Dieu de nous l'accorder à tous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, etc.

HOMéLIE XXX.

CELUI QUI EST VENU D'EN-HAUT, EST AU-DESSUS DE TOUS. CELUI QUI TIRE SON ORIGINE DE LA TERRE, EST DE LA TERRE, ET SES PAROLES TIENNENT DE LA TERRE. (VERS. 31, JUSQU'AU VERS. 34)

ANALYSE. 239

1. Efforts de saint Jean-Baptiste pour amener ses disciples à

Jésus-Christ. 2. On ne peut rejeter Jésus-Christ sans accuser de mensonge Dieu qui l'a envoyé.

3. Il ne faut pas lire ou écouter légèrement les paroles de la sainte Ecriture : peser toutes les paroles; et observer toutes les circonstances. — Les paroles de la sainte Ecriture sont des armes , mais il faut savoir les manier et s'en servir. — Quand, on défend mal les vérités de la religion, on est la risée et la fable des païens et des hérétiques. — Pour les affaires de ce monde chacun est adroit et habile ; pour la grande affaire du salut, nous ne sommes que des lâches. — Les Livres saints n'ont pas seulement été écrits pour les anciens, mais encore pour nous.

1. L'amour de la gloire est un vice très-pernicieux; oui, dis-je, très-pernicieux, et la source de toutes sortes de maux l C'est fine épine que difficilement on arrache, une bête qu'on ne peut apprivoiser, une hydre à cent têtes armée contre ceux mêmes qui la nourrissent. Comme les vers rongent le bois qui les nourrit, comme la rouille dévore le fer d'où elle naît, et la teigne mange la laine, ainsi la vaine gloire donne la mort à l'âme sa nourrice. C'est pourquoi il nous faut être bien vigilants et attentifs pour arracher et détruire ce vice. Voyez ici encore tout ce que dit Jean-Baptiste à ses disciples, parce qu'il les voit infectés de cette maladie et qu'il a peine à les calmer.

A ces premières paroles que vous avez entendues, il ajoute encore celles-ci pour les apaiser : " Celui qui est venu d'en-haut est au-dessus de tous; celui qui tire son origine de la terre est de la terre, et ses paroles tiennent de la terre". Puisque partout, dit-il, vous exaltez mon témoignage, puisque vous publiez que je suis très-digne de foi, vous devez savoir que ce n'est pas à celui qui est de la terre à rendre digne de foi celui qui est venu d'en-haut; mais ce mot : " Il est au-dessus de tous ", que signifie-t-il? Que celui qui est venu du ciel n'a besoin de personne, qu'il se suffit à lui-même, et que saris comparaison il est le plus grand de tous. Au reste, Jean-Baptiste dit de soi qu'il est de la terre et que ses paroles tiennent de la terre, non qu'il parlât de son propre mouvement, mais dans le sens auquel Jésus-Christ dit: " Si vous ne me croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre" (Jean, III, 12), désignant ainsi le baptême, non qu'il soit terrestre, mais parce qu'il le comparait alors à son ineffable génération ; en cet endroit de même, Jean-Baptiste dit qu'il parle en habitant de la terre, par comparaison de sa doctrine à celle de Jésus-Christ; car ces mots : "Ses paroles tiennent de la terre ", signifient seulement que ce qu'il dit est bas et grossier, et pour ainsi dire semblable aux choses de la terre, si on le compare avec la sublimité et l'excellence de la doctrine que Jésus-Christ enseigne : " Puisqu'en lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse ". (Col. II, 3.) Mais encore ces paroles : " Celui qui tire son origine de la terre, est de la terre ", font voir évidemment elles-mêmes qu'il ne veut point parler de pensées humaines; en effet, il n'était pas tout entier de terre; la meilleure partie de son être venait du ciel, car il avait une âme et il participait à l'esprit, et ces choses ne sont pas de la terre: Comment dit-il donc qu'il est de la terre? Cette façon de parler ne signifie rien de plus, que ceci : Je suis peu de chose, puisque je [240] rampe à terre et que je suis né sur la terre. Le Christ, au contraire, nous est venu d'en-haut.

Enfin Jean-Baptiste ayant guéri, par tous ces discours, la maladie de ses disciples, parle ensuite de Jésus-Christ avec plus d'assurance; en parler auparavant, t'eût été jeter ses paroles en l'air et les prodiguer en pure perte, puisqu'elles n'auraient point trouvé d'entrée dans l'esprit de ses disciples. Mais après qu'il a arraché les épines, alors il sème avec confiance en disant : " Celui qui est venu du ciel est au-dessus de tous. Et il rend témoignage de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, et personne ne reçoit son témoignage (32) ". Jean, après avoir parlé de Jésus-Christ en termes sublimes, baisse ensuite le ton ; car ce mot : " Ce qu'il a entendu et ce qu'il a vu ", appartient au langage des hommes. Ce que Jésus-Christ savait, il ne l'avait point appris par la vue ni par l'ouïe, mais il le tenait de sa propre nature; étant sorti parfait du sein de son Père, il n'avait pas besoin de maître ainsi qu'il le dit lui-même: " Comme mon Père me connaît, je connais mon Père ". (Jean, X,15.)

Que signifie donc ceci : " Il dit ce qu'il a entendu, et il rend témoignage de ce qu'il a vu? " Comme c'est par ces sens que nous apprenons parfaitement toutes choses, et qu'on nous regarde comme des maîtres dignes de foi sur les choses,que nous avons ou vues ou entendues, parce qu'alors on est persuadé que nous n'inventons point et que nous ne disons rien de faux; c'est pour se conformer à notre usage que Jean-Baptiste a dit : " Jésus-Christ rend témoignage de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a vu ", pour faire voir qu'il n'y a point en lui de mensonge et qu'il ne dit rien que de vrai. Ainsi, souvent nous-mêmes, nous avons la curiosité d'interroger celui qui nous raconte quelque chose, et de lui dire : l'avez-vous vu, l'avez-vous entendu vous-même? S'il l'assure, nous regardons alors son témoignage comme véritable.

Ainsi Jésus-Christ dit: " Je juge selon ce que j'entends " (Jean, V, 30) ; et : " Je ne dis que ce que j'ai appris de mon Père " (Jean, VIII, 26) ; et : " Nous rendons témoignage de ce que nous avons vu " (Jean, III, 11), et plusieurs autres choses semblables, non pour nous faire entendre que ce qu'il dit il l'a appris (le croire serait le comble de la démence) ; mais de peur que les Juifs n'eussent l'insolence de regarder comme suspect aucune de ses paroles; car, attendu qu'ils n'avaient pas encore de lui l'opinion qu'ils devaient avoir, il s'autorise souvent de son Père pour persuader ce qu'il dit.

2. Mais pourquoi s'étonner qu'il cite le témoignage de son Père, puisque souvent il a recours aux prophètes et aux Ecritures, comme lorsqu'il dit : " Ce sont elles qui rendent témoignage de moi? " (Jean, 10, 39.) Il emprunte le témoignage des prophètes, dirons-nous pour cela qu'il est au-dessous d'eux? A Dieu ne plaise ! Il se proportionne à la faiblesse de ses auditeurs. Il dit qu'il rapporte ce qu'il a appris de son Père, non qu'il ait besoin d'un docteur, mais afin de prouver qu'il ne dit rien de faux. Ainsi ce que dit Jean-Baptiste, vous devez l'expliquer de cette manière : j'ai besoin de ses leçons, puisqu'il est venu du ciel et qu'il nous apporte une doctrine céleste, que lui seul entend parfaitement. Car voilà ce que signifie ce mot : Il a entendu et il a vu. " Et personne ne reçoit son témoignage ". Mais il a eu des disciples, et plusieurs écoutaient assidûment sa parole; pourquoi donc dit-il : " Personne ne reçoit? " c'est-à-dire : Il y en a peu qui le reçoivent. S'il avait voulu dire : " Personne ", pourquoi aurait-il ajouté: " Celui qui a reçu son témoignage a attesté que Dieu est véritable (33)? " Ici Jean-Baptiste reproche à ses disciples leur peu de foi en Jésus-Christ : en effet, par ce qui suit on voit clairement qu'ils ne crurent pas même après ces paroles. Voilà pourquoi étant en prison, il les envoya à Jésus, afin de les lui mieux attacher. Et alors néanmoins ils ne crurent pas encore tout à fait en lui, comme Jésus-Christ le fait connaître par ces paroles:

" Heureux celui qui ne prendra point de moi un sujet de scandale et de chute ! " (Matth. XI, 6.) Jean-Baptiste n'a donc point eu d'autre raison de dire: " Et personne ne reçoit son témoignage ", que dans l'intention d'instruire ses disciples; c'est comme s'il disait quoiqu'il y en ait peu qui doivent croire en lui, ne pensez pas que ce qu'il dit ne soit pas véritable, car il rend témoignage de ce qu'il a vu. Au reste, il le dit aussi pour censurer l'aveuglement des Juifs, de même qu'au commencement de son évangile, saint Jean les réprimande en disant: " Il est venu chez soi, et les siens ne l'ont point reçu " (Jean, I, 11) : par la faute, non de celui qui est venu, mais de ceux qui ne l'ont pas voulu recevoir: " Celui [241] qui a reçu son témoignage, a attesté que a Dieu est véritable (33) "; par ces paroles il les effraie et les épouvante, car il leur fait voir que celui qui rejette le Fils ne le rejette pas lui seul, mais encore son Père; c'est pourquoi il ajoute : " Celui que Dieu a envoyé ne dit a que des paroles de Dieu (34) ". Puis donc qu'il ne dit que des paroles de Dieu, celui qui croit en lui, croit en Dieu, et celui qui ne croit pas en lui, ne croit point en Dieu. Mais ce mot : " Il a scellé ", veut dire : il a fait connaître. Après quoi ayant ainsi augmenté leur crainte, il ajoute : " Que Dieu est véritable ", pour marquer qu'on ne peut rejeter Jésus-Christ, ou ne pas croire en lui, sans accuser de mensonge Dieu qui l'a envoyé. Puis donc que Jésus-Christ ne dit rien qui ne vienne de son Père, celui qui ne l'écoute point, n'écoute point son Père qui l'a envoyé.

Ne voyez-vous pas ici , mes frères, avec quelle force Jean-Baptiste frappe encore sur ses disciples? Jusque-là ils ne croyaient pas qu'il y eût du mal à ne pas croire en Jésus-Christ.

Voilà pourquoi il leur représente vivement l'extrême péril auquel s'exposent les incrédules; afin qu'ils apprennent que n'écouter pas Jésus-Christ, c'est la même chose que de ne pas écouter son Père. Il poursuit, et se proportionnant à leur portée, il leur dit : " Parce que Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure ". Il se sert encore, comme j'ai dit, d'expressions basses et grossières, accommodant ainsi son langage à leur intelligence; autrement il n'aurait pu exciter en eux la crainte. S'il avait dit de Jésus-Christ des choses grandes et élevées, ils ne l'auraient pas cru, ils l'auraient repoussé avec mépris : voilà pourquoi il rapporte tout au Père, parlant quelquefois de Jésus-Christ comme d'un homme.

Mais que signifie ceci : " Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure ? " Nous, dit Jean-Baptiste, nous recevons les dons du Saint-Esprit par mesure: car, par le Saint-Esprit il entend ici les dons. En effet, ce sont les dons qui sont distribués. Mais Jésus-Christ a en lui-même tous les dons, ayant reçu toute la plénitude du Saint-Esprit sans mesure. Or, si ces dons sont immenses, à plus forte raison sa substance est-elle immense. Ne voyez-vous pas aussi que le Saint-Esprit est immense " comme le Père? " Celui donc qui a reçu toute la vertu du Saint-Esprit, qui connaît Dieu, qui dit: " Nous disons ce que nous avons entendu, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu ", comment nous pourrait-il paraître suspect? il ne dit rien qui ne soit de Dieu, rien qui ne soit du Saint-Esprit : mais cependant Jean-Baptiste ne parle point de Dieu le Verbe; l'autorité qu'il donne à sa doctrine, il la tire toute du Père et du Saint-Esprit. Ses disciples connaissaient un Dieu, ils savaient qu'il y a un Saint-Esprit, quoiqu'ils n'en eussent pas une juste idée : mais qu'il y eût un Fils, ils l'ignoraient. C'est pour cela que, voulant donner de l'autorité à ce qu'il dit, et le persuader, il a toujours recours au Père et au Saint-Esprit. Car séparer cette raison " qui oblige Jean-Baptiste d'en user ainsi ", et recevoir la doctrine en soi, comme elle se présente, ce serait se tromper beaucoup et s'écarter extrêmement de l'idée qu'on doit avoir de la dignité de Jésus-Christ.

En effet, le motif de leur foi en Jésus-Christ ne devait pas être qu'il avait la vertu du Saint-Esprit, puisqu'il n'a nullement besoin du secours du Saint-Esprit, et qu'il se suffit à lui-même : Jean-Baptiste se conforme donc ainsi à l'opinion des simples, pour les élever peu à peu à de plus hauts et de plus grands sentiments.

Au reste, je dis ceci, mes chers frères, pour vous faire connaître que nous ne devons pas légèrement passer sur les paroles de la sainte Ecriture, qu'il faut faire attention au but et à l'intention de celui qui parle, à l'esprit et à la faiblesse de ses auditeurs, et examiner bien d'autres choses. Car les docteurs ne découvrent et n'expliquent pas clairement tout, comme ils le voudraient, mais ils tempèrent beaucoup de choses, selon la portée de leurs disciples. C'est pourquoi saint Paul dit : " Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels , mais comme à des personnes encore charnelles : je ne vous ai nourris que de lait, et non de viandes solides "(I Cor. III, 1, 2.) Je voudrais, dit-il, vous parler comme à des hommes spirituels, et je ne l'ai pu, pourquoi? Ce n'est pas qu'il en fût lui-même incapable, c'est qu'ils n'auraient pu l'entendre, s'il leur avait parlé comme à des hommes spirituels. De même Jean-Baptiste voulait enseigner de grandes choses à ses disciples, mais ils ne pouvaient encore les comprendre; voilà pourquoi il s'attache si fort aux expressions les plus simples et les plus basses.

3. Il faut donc observer toutes choses avec [242] soin; car les paroles de l'Ecriture sont des armes spirituelles. Mais si nous n'avons pas l'adresse de les bien manier, ni d'en équiper nos disciples comme il faut, elles ne perdent rien, à la vérité, de leur vertu propre, mais elles nous deviennent inutiles. Supposons qu'il y ait ici une forte cuirasse, un casque, un bouclier, une pique: qu'ensuite quelqu'un les prenne, et qu'il se mette la cuirasse aux pieds, le casque non sur la tête, mais sur les yeux, le. bouclier, non sur la poitrine, mais sur les jambes: pourra-t-il s'en aider? ou plutôt n'en sera-t-il pas embarrassé? Sans aucun doute. Mais ce n'est pas la faute des armes; c'est la sienne, celle de son ignorance, puisqu'il ne sait ni s'en revêtir ni s'en servir. Il en est de même. des saintes Ecritures : si nous en confondons l'ordre , elles n'en auront pas moins en soi leur force et leur vertu, mais elles ne nous serviront de rien. J'ai beau vous répéter ces vérités, et en public et en particulier;

c'est peine perdue : toujours je vous vois attachés aux affaires du siècle, toujours je vous vois mépriser les choses spirituelles : voilà pourquoi nous nous mettons peu en peine de bien vivre, et, lorsque nous combattons pour la vérité, nous sommes sans force et nous devenons la fable et la risée des gentils, des Juifs et des hérétiques. Quand bien même vous seriez aussi négligents dans les autres choses, on ne devrait même pas vous le pardonner. Mais dans les affaires séculières chacun de vous est plus subtil et plus perçant qu'une épée, tant l'artisan que le magistrat mais dans les choses nécessaires et spirituelles nous sommes d'une extrême négligence, traitant les bagatelles comme des affaires sérieuses, et n'attachant pas même une importance secondaire aux plus pressants de nos intérêts. Ignorez-vous que ce qui est écrit dans les livres saints ne l'est pas pour les anciens, , pour nos pères seulement, mais aussi pour nous? La voix de saint Paul qui dit : " Tout ce qui est écrit a été écrit pour nous servir d'instruction, à mous autres qui nous trouvons à la fin des temps, afin que nous concevions une espérance ferme par la patience et par la consolation que les Ecritures nous donnent " (Rom. XV, 4; 1 Cor. X, 11); cette voix, dis-je, n'est-elle pas venue jusqu'à vous?

Je parle inutilement, je le sais bien; mais je ne cesserai point de parler. En le faisant, je me justifierai devant Dieu, quand bien même personne ne m'écouterait. Prêcher devant des gens dociles et attentifs, c'est une peine allégée : mais prêcher souvent sans être écouté, et néanmoins, sans se rebuter, prêcher toujours, c'est se rendre digne d'une plus grande récompense; parce que, quelque dégoût qu'il y ait à n'être point. écouté, on ne laisse pas de remplir son ministère selon la volonté de Dieu. Toutefois , quoique votre négligence doive nous procurer une plus grande récompense, nous aimons mieux l'avoir moindre et être plus sûrs de votre salut : car votre avancement et votre profit est une grande récompense à nos yeux. Au reste, si nous vous représentons maintenant ces choses , mes chers frères, ce n'est pas pour vous chagriner ni pour vous faire de la peine, mais pour vous exposer la vive douleur que votre tiédeur nous cause. Puisse le ciel nous guérir tous de ce vice, afin que nos coeurs étant embrasés de l'amour des choses spirituelles, nous acquérions les biens célestes, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXXI.

LE PèRE AIME LE FILS, ET IL LUI A MIS TOUTES CHOSES ENTRE LES MAINS. — CELUI QUI CROIT AU FILS, A LA VIE éTERNELLE : CELUI QUI NE CROIT PAS AU FILS , NE VERRA POINT LA VIE, MAIS LA COLèRE DE DIEU DEMEURE SUR LUI. (VERS 35, 36 JUSQU'AU VERS. 12 DU CHAP. IV.)

ANALYSE.

5. Bel exemple que donne la Samaritaine de l'amour et du zèle qu'on doit avoir pour la parole de Jésus-Christ : elle invite les autres à venir l'entendre, les Juifs les en détournaient. — Faire ce qui n'est point agréable à Dieu , c'est vivre inutilement et pour la perte. — Nous rendrons compte du temps que nous avons perdu, pour l'avoir employé à des inutilités. — Dieu nous a mis, en ce monde pour y travailler pour l'autre. —L'âme est immortelle : Le corps sera aussi immortel, afin que nous jouissions des biens éternels. — Dieu nous offre lé ciel, et nous lui préférons la terre : outrage que nous faisons à Dieu.

1. L'expérience nous apprend, mes frères, qu'en toutes choses l'esprit de ménagement procure de grands biens et de grands avantages : ainsi l'on devient habile dans les arts, dont on a reçu d'un maître à peine les premiers éléments. Ainsi l'on bâtit les villes, mettant insensiblement et peu à peu une pierre l'une sur l'autre; ainsi nous entretenons, nous conservons notre vie. Et ne vous étonnez pas que cette sage conduite ait tant de vertu et d'efficacité dans tout ce qui concerne . cette vie, lorsqu'elle en a tant dans les choses spirituelles. C'est ainsi qu'on a pu arracher, les Juifs de- leur idolâtrie, en les ramenant et les persuadant peu à peu, eux qui au commencement n'avaient entendu rien de grand, rien de sublime, ni quant à la doctrine, ni quant aux moeurs. C'est ainsi encore, qu'après l'avènement de Jésus-Christ, lorsque le temps d'annoncer la sublime doctrine fut arrivé, les apôtres attiraient à eux tous les hommes, évitant de leur parler tout d'abord des choses grandes et élevées. C'est ainsi qu'en usait au commencement Jésus-Christ à l'égard de plusieurs. C'est ainsi qu'en use maintenant Jean-Baptiste : il parle de Jésus-Christ comme d'un homme admirable, et jette un voile sur ce qui dépasse la portée humaine. Au commencement il disait : " L'homme ne peut rien recevoir de soi-même " ; ensuite, après avoir ajouté quelque chose de grand, et dit : " Celui qui est venu du ciel est au-dessus de tous ", il baisse encore le ton, et dit entre autres choses : " Car Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure " ; et ensuite : " Le Père aime le Fils, et il lui amis toutes choses entre les mains ". De là il arrive aux peines, sachant que la crainte du supplice est d'une grande utilité, et que plusieurs ne sont pas tant touchés dos promesses que des menaces; et c'est enfin par où il finit, disant : " Celui qui croit au Fils, a la vie éternelle ; celui qui ne croit pas au Fils, ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ". Ici encore ce qu'il dit des peines, il le rapporte au Père, car il n'a pas dit la colère du Fils, quoique le Fils soit le juge ; mais il a nommé le Père pour effrayer davantage.

Ne suffit-il pas, direz-vous, de croire au Fils, pour avoir la vie éternelle? Non. Ecoutez ce que dit Jésus-Christ, qui le déclare par ces paroles : " Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux ". (Matth. VII, 21.) Et le blasphème , contre le Saint-Esprit suffit pour nous faire jeter dans l'enfer. Et pourquoi parler d'un [244]

article de doctrine? Quand bien même on croirait parfaitement au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, si l'on ne vit bien, la foi seule ne servira de rien pour le salut. Lors donc que Jésus-Christ dit : " La vie éternelle consiste à " vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu " véritable " (Jean, XVIII, 3)

; ne pensons pas que cette créance nous suffise pour le salut, mais nous avons besoin encore d'une bonne vie et d'une conduite bien réglée. Quoique Jean-Baptiste ait dit ici : " Celui qui croit au Fils, a la vie éternelle ", il insiste davantage sur ce qui suit. Car dans son discours il joint et lie ensemble le bien et le mal, et voyez comment, à sa première proposition, il ajoute celle-ci : " Celui qui ne croit pas au Fils, ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ". Mais néanmoins nous ne concluons pas de là que la foi suffise seule pour le salut; ce qui se prouve par une infinité d'autres endroits de l'évangile, où il est parlé de la bonne vie. Voilà pourquoi Jésus-Christ n'a point dit :

La vie éternelle consiste seulement à vous connaître;

ni : Celui qui croit seulement au Fils, a la vie éternelle; mais il marque, à propos de ces deux choses, que la vie y est attachée : certes, si la bonne vie n'accompagne pas la foi, la foi ne nous sauvera pas d'un grand supplice. Car il n'a pas dit La colère l'attend; mais la colère demeure sur lui; par où il déclare que la colère ne se retirera jamais de lui.

Mais de peur que ce mot : " Il ne verra point la vie ", ne vous induisît en erreur, et ne vous donnât lieu de penser qu'il ne s'agit que de cette vie présente ; et afin que d'autre part vous soyiez persuadé que le supplice est éternel, il a dit : " La colère demeure ", pour montrer qu'elle demeure éternellement, et qu'elle séjourne sur l'incrédule. Au reste, l'intention de Jean-Baptiste est d'exciter ses disciples par toutes ces paroles, et de les pousser vers Jésus-Christ. C'est pourquoi il ne leur adresse pas la parole à eux seuls et en particulier; mais il l'adresse à tous en général, et de la manière qui pouvait mieux les attirer et les gagner. Car il n'a point dit : Si vous croyez, si vous ne croyez pas; mais il parle en général, pour ne leur pas donner de la défiance, et il le fait avec plus de force que Jésus-Christ. Le Sauveur dit : " Celui qui ne croit pas est déjà condamné " ; mais Jean-Baptiste s'exprime ainsi " Il ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ". Et certes il a raison. Jésus-Christ ne pouvait parler de soi comme un autre en pouvait parler. S'il avait parlé de même, on aurait cru que souvent il revenait sur ce sujet par amour-propre et par vanité; mais Jean n'était pas exposé à ce soupçon. Que si, dans la suite, Jésus-Christ s'est lui-même servi d'expressions plus fortes, c'est lorsque sa réputation s'étant établie, on avait de lui une grande opinion.

" Jésus ayant donc su que les pharisiens avaient appris qu'il faisait plus de disciples et baptisait plus de personnes que Jean, quoique Jésus ne baptisât pas lui-même, mais ses disciples, il quitta la Judée et s'en alla en Galilée ". (Chap. IV, 1, 2, 3.)

Véritablement Jésus ne baptisait pas lui-même, mais, pour exciter plus d'envie contre lui, on le rapportait ainsi. Pourquoi, direz-vous, se retira-t-il? ce ne fut pas par crainte, mais pour ôter tout sujet d'envie et adoucir la jalousie. Il pouvait contenir ceux qui l'attaquaient, mais il ne voulait pas trop souvent le faire, de peur de détruire la foi à l'incarnation. Si étant pris, il se fût souvent échappé miraculeusement de leurs mains, plusieurs auraient tenu cette vérité pour suspecte. Voilà pourquoi il faisait bien des choses humainement : voulant qu'on le crût Dieu, il voulait aussi qu'on crût qu'il s'était revêtu de notre chair. Voilà pourquoi, après sa résurrection, il disait à un de ses disciples : " Touchez et considérez qu'un esprit n'a ni chair ni os ". (Luc, XXIV, 39.) Voilà pourquoi il reprit Pierre, qui lui disait: " Ayez soin de vous, cela ne vous arrivera point ". (Matth. XVI, 22.) Tant il a pris soin d'établir cette créance.

2. En effet, entre les dogmes de l'église, celui de l'incarnation n'est pas le moins important, ou plutôt il est le principal; puisque l'incarnation est l'origine et le principe de notre salut, puisque c'est par elle que tout a été fait, que tout a été consommé. C'est elle qui a détruit la mort, qui a ôté le péché, qui a annulé la malédiction, qui nous a apporté une infinité de grâces. Voilà pourquoi Jésus-Christ voulait qu'on crût principalement à l’incarnation, qui a été pour nous la racine et la source de toutes sortes de biens. Mais tout en agissant comme un homme, il ne laissait pas la divinité s'obscurcir en lui. Ayant donc quitté la Judée, il continuait de faire ce qu'il avait fait auparavant. Car ce n'était pas sans [245] sujet qu'il s'en était allé en Galilée, il préparait les grandes oeuvres qu'il voulait opérer parmi les Samaritains, et il ne les dispensait pas indifféremment, mais avec cette sagesse qui lui était convenable; afin de ne pas laisser le moindre sujet d'excuse au juif le plus impudent. L'évangéliste nous l'insinue par ce qu'il ajoute : " Et comme il fallait qu'il passât par la Samarie (4) " , en quoi il montre que c'était comme en passant qu'il avait été dans la Samarie. Les apôtres faisaient de même lorsque les Juifs les persécutaient, ils s'en allaient vers les gentils; Jésus-Christ, de même (Marc, VII, 26), chassé par les uns, s'en allait vers les autres, comme il le fit à l'égard de la Syrophénicienne.

Or cela s'est fait ainsi pour ôter aux Juifs tout prétexte, tout sujet de dire : il nous a quittés pour passer vers les incirconcis. C'est pour cette raison que les apôtres, voulant se justifier, disaient : " Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer la parole de Dieu; " mais puisque vous vous en jugez vous-mêmes indignes, nous nous en allons présentement vers les gentils ". (Act. XVII, 46.) Et Jésus-Christ : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues ". (Matth. XV, 24.) Et : " Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et de le donner aux chiens ". (Ibid. 26.) Mais lorsque les Juifs le rejetèrent, ils ouvrirent dès lors la porte aux gentils. Et néanmoins il n'allait pas exprès chez eux, mais seulement en passant c'est donc en passant, et " qu'il vint en une ville de la Samarie, nommée Sichar, près de l'héritage que Jacob donna à son fils Joseph (5). Or il y avait là un puits ", qu'on appelait la fontaine de Jacob (6) ". Pourquoi l'évangéliste parle-t-il du lieu avec tant d'exactitude? C'est afin qu'en entendant une femme dire : " Notre père Jacob nous a donné ce " puits "; vous ne vous en étonniez pas. C'était la ville où Lévi et Siméon, transportés de colère, pour l'outrage fait à Dina leur soeur, firent ce cruel massacre que vous savez.

Mais il ne sera pas hors de propos de rapporter ici l'origine des Samaritains. Car tout ce pays s'appelait Samarie. D'où ont-ils donc pris ce nom ? La montagne qui était auprès s'appelait Somor, d'un homme de ce nom qui l'avait possédée, comme dit Isaïe : "

Ephraïm sera la capitale de Somoron " (Isaïe, VII, 9) ; ceux qui l'habitaient alors ne s'appelaient pas Samaritains, mais Israélites. Dans la suite des temps ces hommes offensèrent le Seigneur. Phaceïa régnait, lorsque Theglathphalassar entra dans le royaume , se rendit maître de plusieurs places, attaqua Ela, le tua, et donna le royaume à Osée. (IV Rois, XV.) Salmanasar fit la guerre à ce dernier, prit d'autres villes et se les rendit tributaires. Osée se soumit au commencement, il se révolta ensuite et envoya chercher du secours dans l'Ethiopie (1). Le roi d'Assyrie, l'ayant appris, marcha contre lui, et enleva Samarie, où il ne laissa aucun des précédents habitants, de peur qu'ils ne se révoltassent une seconde fois. II les transféra à Babylone et dans la Médie; il envoya d'autres peuples tirés de différents endroits de ces pays, habiter Samarie, afin d'y affermir pour toujours son empire, en donnant tout le pays à des nations dévouées. (IV Rois, XVII.)

Les choses s'étant ainsi passées, Dieu, pour manifester sa puissance et faire voir que ce n'était pas par faiblesse qu'il avait livré les Juifs, mais pour les punir de leurs péchés, envoya contre ces barbares des lions qui exercèrent partout les plus grands ravages : on en porta la nouvelle au roi : il fit retourner à Samarie un des prêtres qu'on avait emmené captif, avec ordre d'apprendre à ces peuples le culte qui doit être rendu à Dieu. (IV Rois, XVII, 26, 27.) Mais ils ne renoncèrent qu'à moitié à leur impiété. Cependant, ayant dans la suite rejeté le culte des idoles, ils adorèrent le vrai Dieu. Tel était l'état de ce pays, lorsque les Juifs y revinrent : ils eurent une grande aversion contre les habitants, qu'ils regardaient comme des étrangers et des ennemis, et ils les appelaient Samaritains, du nom du mont Somorou. Les Samaritains ne recevaient pas toutes les Ecritures, ce qui donnait lieu à de nouvelles contestations entre eux et les Juifs. Ils ne recevaient que les livres de Moïse, et faisaient peu de cas des prophètes. Au reste, ils prétendaient s'arroger la noblesse des Juifs et faisaient remonter leur origine jusqu'à Abraham, qu'ils disaient être le chef de leur race, en tant que Chaldéen; ils appelaient Jacob leur père, comme descendant d'Abraham. Mais les Juifs les avaient autant en horreur et en abomination que tous les autres peuples. Voilà pourquoi, voulant injurier et outrager Jésus-Christ, ils lui disaient : " Vous êtes un samaritain, vous êtes possédé du démon ". (Jean, VIII, 48)

1. " Dans l’Ethiopie ", c’est une méprise, il faut dire l’Egypte. 246 C'est aussi pour cette même raison que Jésus-Christ, faisant l'histoire d'un homme qui était descendu de Jérusalem à Jéricho, introduit un samaritain ." qui exerça la miséricorde envers lui " (Luc, X 30 et suiv.), à savoir, une personne vile, méprisable et abominable selon eux : que des dix lépreux qu'il guérit, il n'en appelle qu'un seul étranger, parce qu'il était samaritain (Luc, XVII, 18) et qu'instruisant, ses disciples, il leur disait : N'allez point vers les gentils' (Matth. X, 5 ), et n'entrez point dans les villes des Samaritains.

3. Ce n'est pas seulement pour composer son histoire et en suivre le fil, que l'évangéliste a nommé Jacob ; mais c'est aussi pour faire connaître que les Juifs étaient depuis longtemps rejetés. En effet, déjà depuis longtemps et du vivant de leurs pères, les Samaritains habitaient ces pays : car la terre qu'habitaient leurs pères, sans qu'elle leur appartînt, les Juifs, après en être devenus les maîtres, l'avaient perdue par leur négligence et leur méchanceté. Ainsi il ne sert de rien aux enfants d'être sortis de pères vertueux et gens de bien , s'ils dégénèrent eux-mêmes de leur vertu. Ces barbares n'eurent pas plutôt été en butté aux ravages des lions, qu'ils revinrent à la loi et au culte des Juifs; mais les Juifs, après avoir été châtiés par tant dé fléaux et de calamités, n'en devinrent pas pour cela meilleurs. Voilà donc le pays où alla Jésus-Christ; voilà le peuple qu'il fut visiter, faisant une guerre continuelle à la vie molle et voluptueuse, et montrant par son exemple qu'il faut vivre dans l'austérité et dans le travail. Car dans ce voyage. il ne se servit point de bêtes de somme, il le fit à pied, et si vite, qu'il en fut fatigué.

Jésus-Christ nous apprend partout, que chacun doit travailler, et tâcher de se suffire à soi-même ; il veut enfin que nous soyions si éloignés du superflu, que nous nous retranchions même beaucoup de choses nécessaires. C'est pourquoi il disait : " Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ".

(Matth. VIII, 20.) C'est aussi pourquoi souvent il demeure sur les montagnes et dans le désert, et non-seulement le jour, mais encore. la nuit. David parlant de lui par une inspiration prophétique, disait : " Il boira de " l'eau du torrent dans le chemin " (Ps. CIX, 8), pour montrer son grand détachement. Saint Jean marque ici la même chose : " Jésus étant fatigué du chemin, s'assit sur cette fontaine" pour se reposer. " Il était environ la sixième heure du jour. Il vint alors une femme de la Samarie pour tirer de l'eau (7); Jésus lui dit : Donnez-moi à boire. Car ses disciples " étaient allés au marché pour acheter à manger (8) " : par où nous voyons sa patience dans les fatigues de ses voyages, le peu de soin qu'il avait de sa nourriture, le peu d'attention qu'il y donnait. Ses disciples avaient appris à l'imiter en cela : ils ne portaient point de provisions avec eux. C'est ce qu'un autre évangéliste nous fait remarquer à cette occasion Jésus leur ayant dit de se garder du levain des pharisiens (Matth. XVI, 6), ils pensèrent qu'il leur parlait ainsi, parce qu'ils n'avaient point pris de pains. De même, lorsqu'il est question de la faim qui les obligea de rompre des épis (Matth. XII, 1) , pour manger, et encore en rapportant que Jésus-Christ lui-même s'approcha d'un figuier, parce qu'il avait faim. (Matth. XXI, 18.) Par tous ces exemples, il nous apprend qu'il faut mépriser son ventre, et n'en avoir point tant de soin.

Observez encore ici, mes frères, que les disciples n'avaient rien apporté avec eux, et qu'ils ne s'empressaient pas de faire des provisions dès le matin, mais qu'ils allaient acheter à manger à l'heure du dîner. Nous, au contraire, à peine sommes-nous sortis du lit, qu'avant toute autre chose nous songeons à manger; nous appelons vite nos cuisiniers, et nos sommeliers , et leur faisons mille recommandations : après quoi, nous pensons à nos affaires, donnant toujours aux choses charnelles la préférence sur les choses spirituelles, et considérant comme nécessaire ce qui est fort accessoire. Ainsi nous faisons tout à contre-temps. C'est tout autrement que nous devrions agir nous devrions nous attacher avec grand soin aux choses spirituelles; et après y avoir donné tout le temps requis, passer à nos autres affaires.

Enfin, observez encore dans Jésus-Christ, outre sa patience dans les fatigues et dans les travaux , son extrême éloignement pour le faste : remarquez, non-seulement qu'il était fatigué, qu'il s'assit le long du chemin, mais aussi qu'on l'avait laissé seul, et que ses disciples s'en étaient allés. Toutefois, s'il l'avait voulu, il pouvait, ou ne les pas envoyer tous à la fois, ou bien, eux partis, se donner d'autres serviteurs : mais il ne le voulut pas, parce que [247] de cette manière il accoutumait ses disciples à mépriser le faste. Et qu'y a-t-il là de merveilleux, dira peut-être quelqu'un ? s'ils étaient humbles et modestes, ce n'étaient que des pêcheurs et des faiseurs de tentes? Mais ces pêcheurs se sont tout à coup élevés au ciel, ils se sont rendus plus illustres que les rois, puisqu'ils sont devenus les amis du Seigneur de tout l'univers, et les compagnons de ce Maître admirable. Or, vous le savez, ceux qui d'une basse condition s'élèvent aux dignités, en deviennent plus facilement orgueilleux et insolents, pour cela seul qu'auparavant ils n'étaient pas accoutumés à de tels honneurs. Jésus-Christ, en les retenant dans leur simplicité primitive, leur apprenait à être humbles et modestes en tout, et à n'avoir jamais besoin de serviteurs.

Jésus, dit l'évangéliste, étant fatigué du chemin, s'assit sur cette fontaine pour se reposer. Ne voyez-vous pas que la fatigue et la chaleur l'obligèrent de s'asseoir pour attendre ses disciples? car il savait bien ce qui devait arriver des Samaritains. Mais ce n'était point là le principal sujet qui l'avait attiré ; néanmoins, une femme qui faisait paraître tant d'envie et de désir de s'instruire , n'était point à rejeter.

En effet, il était venu vers les Juifs, et lés Juifs ne voulaient pas le recevoir. Les gentils, au contraire, l'appelaient et le pressaient de venir chez eux, quand il voulait aller ailleurs: ceux-là lui portaient envie, ceux-ci croyaient en lui : les Juifs concevaient de l'indignation contre lui , les gentils l'admiraient et l'adoraient. Quoi donc 1 fallait-il négliger le salut de tant d'hommes et abandonner des gens qui étaient dans de si bonnes et si heureuses dispositions?Certes cela était indigne de la bonté du divin Sauveur: c'est pourquoi il conduisait toutes choses avec la sagesse qui lui est propre et convenable. Il était assis, il reposait son corps et se rafraîchissait auprès de cette fontaine. C'était alors l'heure de midi , l'évangéliste le déclare : " Il était environ ", dit-il, " la " sixième heure " du jour, " et il s'assit ". Que veut dire ce mot: " Assis? " Non sur un trône, non sur un coussin, mais simplement à terre.

" Il vint alors une femme de la Samarie a pour tirer de l'eau ".

4. Voyez la précaution que prend Jésus-Christ de faire connaître que cette femme était sortie de la ville pour un tout autre motif, et comme partout il réprime les impudentes chicanes des Juifs, comme il leur ôte tout sujet de dire qu'il avait lui-même violé sa défense, d'entrer dans les villes des Samaritains (Matth. X, 5), lui qui parlait avec eux. C'est pourquoi l'évangéliste dit que ses disciples étaient allés à la ville pour acheter à manger, insinuant que Jésus-Christ avait eu bien des raisons de s'entretenir avec cette femme. Que fit-elle donc? Ayant. entendu ces paroles: " Donnez-moi à boire ", elle en prit occasion, avec beaucoup de prudence, de lui proposer quelques questions , et elle lui dit: " Comment vous, qui êtes juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis samaritaine ? car les Juifs n'ont point de commerce avec les Samaritains (9) ". Mais qu'est-ce qui lui fit penser qu'il était juif? Peut-être son habit ou son langage. Pour vous, remarquez combien cette femme est avisée et prudente. En effet, s'il y avait à prendre garde à quelque chose, c'était plutôt à Jésus-Christ à user de précaution qu'à elle. Car elle n'a pas dit: Les Samaritains n'ont point de commerce avec les Juifs; mais : les Juifs n'ont point de commerce avec les Samaritains. Cependant cette femme, quoiqu'elle fût exempte de reproche, croyant qu'un autre était en faute, ne se tut pas, mais elle releva ce qu'elle regardait comme une transgression de la loi. Mais quelqu'un pourrait bien demander pourquoi Jésus lui demanda à boire, la loi ne le permettant pas? Si l'on dit qu'il prévoyait qu'elle ne lui donnerait point d'eau, il devait encore moins lui en demander. Que faut-il donc répondre? Que dès lors il était indifférent pour lui de s'affranchir de ces sortes d'observances. Car celui qui portait les autres à les transgresser devait bien , à plus forte raison , les transgresser lui-même. " Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche", dit Jésus-Christ, " qui souille l'homme, mais c'est ce qui en sort ". (Matth. XV, 11.) Au reste, cet entretien avec cette femme n'est pas un faible sujet de reproche et d'accusation contre les Juifs, car il les avait souvent invités, et par ses paroles, et par ses oeuvres, à s'approcher de lui , sans réussir à les gagner. Voyez au contraire la docilité de cette femme ; sur une courte demande que lui fait Jésus-Christ, aussitôt elle accourt. Or Jésus ne pressait encore personne d'entrer dans cette voie , mais il n'empêchait pas de venir à lui ceux qui le voulaient (1). Car il a simplement dit à ses disciples : N'entrez pas dans les villes des

1. C'est-à-dire, il ne forçait pas les gens à venir écouter ses instructions et sa doctrine, mais aussi il ne les empêchait pas, il ne rejetait pas ceux qui voulaient venir à lui 248 Samaritains, mais il ne leur a pas dit de repousser, de rejeter ceux qui s'approcheraient d'eux : t'eût été là une recommandation indigne de sa bonté. Voilà pourquoi il répondit ainsi à cette femme. " Si vous connaissiez le don de Dieu, et qui est celui qui vous dit: " Donnez-moi à boire, vous lui auriez peut-être demandé vous-même, et il vous aurait donné de l'eau vive (10) ". Premièrement Jésus lui fait entendre qu'elle mérite d'être écoutée, et de n'être point rejetée, et ensuite il lui découvre qui il est: car tout en apprenant qui est celui qui lui parle, elle sera docile et obéissante, ce que personne ne peut dire des Juifs. En effet, les Juifs ayant appris qui il était, ne lui ont proposé aucune question, ne lui ont fait aucune demande, et ils n'ont point voulu apprendre de lui ce qui leur aurait été utile pour le salut; au contraire ils le chargeaient d'injures et le chassaient.

Après ces paroles, voyez avec quelle modestie répond cette femme : " Seigneur, vous n'avez point de quoi en puiser, et le puits est profond : d'où auriez-vous donc de l'eau vive (11) ? " Déjà Jésus l'a tirée de la basse opinion qu'elle avait de lui, en sorte qu'elle ne le regardait plus comme un homme du commun. Non-seulement elle l'appelle Seigneur, mais aussi elle lui parle d'une manière honnête et respectueuse. La suite même fait voir que c'est pour l'honorer qu'elle lui parle ainsi. Car elle ne se moqua point de lui, elle ne lui dit rien de désobligeant, mais seulement elle hésitait encore. Que si d'abord elle n'a pas tout compris, ne vous en étonnez pas. Nicodème lui-même ne comprenait pas ce que lui disait Jésus-Christ. Pourquoi dit-il : " Comment cela se peut-il faire? " Et encore : " Comment peut naître un homme qui est déjà vieux? " Et derechef : " Peut-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère pour naître encore? " Mais cette femme répond avec plus de retenue : " Seigneur, vous n'avez point de quoi en puiser, et le puits est profond : d'où auriez-vous donc de l'eau vive ? " Jésus-Christ disait une chose, elle en pensait une autre, n'entendant que la lettre des paroles, peu capable encore d'en comprendre l'esprit et la sublimité.

Et certes, elle aurait pu répondre avec vivacité: Si vous l'aviez, cette eau vive, vous ne me demanderiez point à boire, vous seriez le premier à boire l'eau que vous avez : vainement donc vous vous vantez. Mais elle ne parle point de la sorte, elle répond avec modestie et au commencement et dans la suite. Au commencement elle dit . " Comment, vous qui êtes juif, me demandez-vous à boire?

" Elle n'a point dit, comme si elle eût parlé à un étranger et à un ennemi : Dieu me garde de vous donner à boire, à vous qui êtes un ennemi de notre nation, un étranger ! Ensuite, l'entendant parler de lui dans ces termes magnifiques qu'irritent pardessus tout la malveillance, au lieu de se moquer de lui, elle lui dit simplement : " Etes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous adonné ce puits et en a bu lui-même, aussi bien que ses enfants et ses troupeaux? (12) " Ne voyez-vous pas avec quelle adresse elle s'arroge la noble extraction des Juifs? Mais voici ce qu'elle a voulu dire. Jacob s'est servi de cette eau, il n'a rien eu de meilleur à nous donner. Par là elle fait connaître qu'elle a attaché à la première réponse un sens élevé et sublime;

car quand elle dit: " Il en a bu lui-même, aussi bien que ses enfants et ses troupeaux ", elle ne fait entendre autre chose sinon qu'elle a quelque idée, quelque sentiment d'une eau meilleure, que d'ailleurs elle ne tonnait pas bien.

Au reste, ce qu'elle entend, je vais plus clairement vous le développer : vous ne pouvez pas dire que Jacob nous a donné ce puits, mais qu'il s'est servi d'un autre; car lui et ses enfants en buvaient, et certes ils n'auraient pas bu de cette eau s'ils en avaient eu une meilleure. Or vous-même vous ne sauriez donner de cette eau, et vous ne pouvez en avoir une meilleure, à moins que vous ne vous déclariez plus grand que Jacob. D'où pouvez-vous donc avoir l'eau que vous promettez de nous donner? Les Juifs au contraire n'usent pas avec lui de si douces paroles, lorsque, les entretenant sur le même sujet, il leur .parle de cette eau; mais aussi ils n'en tirent aucun profit. Quand il fait mention d'Abraham, ils cherchent à le lapider. Cette femme ne se conduisait pas de même à son égard; mais patiente malgré la chaleur du milieu du jour, elle dit, elle écoute tout avec une très-grande douceur, et elle n'éprouve aucun de ces sentiments que vraisemblablement les Juifs auraient fait éclater, savoir, qu'il était un insensé, un homme hors de son bon sens, qui avait des visions, qui parlait sans cesse d'une fontaine et d'un puits [249] qu'il ne montrait point, mais qu'il promettait avec beaucoup de vanité et d'ostentation. La Samaritaine au contraire écoute avec persévérance, jusqu'à ce qu'elle trouve ce qu'elle cherche.

5. Mais si cette femme samaritaine a du zèle et de l'empressement pour s'instruire, si elle s'assied auprès de Jésus-Christ qu'elle ne tonnait pas, quel pardon espérons-nous, nous qui le connaissons, qui ne sommes pas assis sur un puits, ni dans un lieu désert, ni exposés aux chaleurs du midi et aux brûlants rayons du soleil, mais qui, à la fraîcheur du matin, à l'ombre de ce toit, étant fort commodément et à notre aise, écoutons impatiemment ta parole de Dieu et languissons dans notre lâcheté et notre paresse? Non, la Samaritaine ne fait pas de même, elle est si attentive à ce que lui dit Jésus, qu'elle appelle, qu'elle invite même les autres à venir l'entendre. Mais les Juifs, non-seulement n'appelaient pas les autres, mais même, s'ils voulaient venir à Jésus, ils les en détournaient; c'est pourquoi ils disaient : " Y a-t-il quelqu'un des sénateurs qui croie en a lui? Car pour cette populace qui ne sait ce a que c'est que la loi, ce sont des gens maudits de Dieu ". (Jean, VII, 38,49.)

Imitons donc la Samaritaine : entretenons-nous avec Jésus-Christ; maintenant encore il est au milieu de nous, il nous parle par les prophètes et par ses disciples. Ecoutons-le donc etsoyons obéissants à sa voix. Jusques à quand mènerons-nous une vie oisive et inutile ?,Car. faire ce qui n'est point agréable à Dieu, c'est vivre inutilement, ou plutôt ce n'est pas seulement vivre inutilement, mais c'est encore vivre pour sa perte. En effet, si nous perdons le temps qui nous a été donné en l'employant à des choses tout à fait inutiles, nous sortirons de ce monde pour être punis de l'avoir mal et inutilement employé. Puisque celui qui a consommé et dévoré l'argent qui lui avait été donné pour le faire profiter, en rendra compte à son maître qui le lui avait confié (Matth. XXV;

Luc, XIX) ; sûrement celui qui passe sa vie à des inutilités, ne sera pas exempt du supplice. Non certes, Dieu ne nous a pas fait naître, ne nous a pas mis en ce monde et ne nous a pas donné une âme seulement pour jouir de cette vie, mais afin d'y travailler et d'y faire du profit pour la vie future. Les bêtes n'ont que l’usage de la vie présente, mais nous, nous n'avons une âme immortelle qu'afin que nous fassions tous nos efforts pour acquérir cette vie future. Si quelqu'un demande à quel usage sont destinés les chevaux, les ânes, les boeufs et les autres animaux de la même espèce?

A nul autre, dirons-nous, qu'à nous servir en cette vie ; mais à notre égard il n'en est pas de même : nous attendons un sort plus heureux, nous serons dans une meilleure vie quand nous serons sortis de celle-ci; et il n'est rien que nous ne devions faire pour nous y rendre illustres et nous mêler au choeur des anges, pour "être éternellement et dans tous les siècles des siècles en la présence du Roi. C'est pourquoi notre âme est immortelle et nos corps seront immortels, afin que nous jouissions des. biens éternels. Mais si les cieux, vous étant destinés et préparés pour vous, vous vous attachez à la terre, quelle injure, quel outrage ne faites-vous pas à celui qui vous les veut donner? C'est à quoi vous devez penser. Dieu vous présente les cieux, et vous, n'en faisant pas un grand cas, vous leur préférez la terre. Voilà pourquoi, méprisé par vous, il vous a menacés de l'enfer;

il veut vous apprendre combien sont grands les biens dont vous vous privez. Mais à Dieu ne plaise que nous tombions dans ce lieu de supplice l que plutôt, nous rendant agréables au Seigneur, nous possédions les biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècle, des siècles. Ainsi soit-il.

HOMELIE XXXII.

JéSUS LUI RéPONDIT : QUICONQUE BOIT DE CETTE EAU, AURA, ENCORE SOIF : — AU LIEU QUE CELUI QUI BOIRA DE L'EAU QUE JE LUI DONNERAI, N'AURA JAMAIS SOIF : MAIS L'EAU QUE JE LUI DONNERAI DEVIENDRA DANS LUI UNE FONTAINE D'EAU QUI REJAILLIRA JUSQUE DANS LA VIE éTERNELLE, (VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 20)

ANALYSE. 250

1. L'Ecriture appelle le Saint-Esprit tantôt un feu, tantôt une eau : termes qui expriment, non la substance, mais l'opération. Suite de l'histoire de la Samaritaine.

3. Sagesse de Jésus-Christ; avec quelle bonté il ménage les moments de notre conversion. — L'empressement qu'a la Samaritaine de s'instruire des vérités du salut, est un grand sujet de confusion pour les chrétiens. — Le saint-Docteur recommande la lecture et la méditation des saintes Ecritures. — On se pique plus d'avoir de beaux livres bien conditionnés que d'en faire un bon usage. — On en fait parade dans de magnifiques bibliothèques; et c'est tout le fruit qu'on en retire. — Livres en lettres d'or : c'est une vanité juive. — Le démon n'ose entrer dans la maison où est le livre des Evangiles. — La lecture spirituelle sanctifie. —

1. L'Ecriture appelle la grâce du Saint-Esprit tantôt un feu, tantôt une eau; faisant voir que ces noms marquent, non la substance, mais l'opération. Car le Saint-Esprit ne peut être composé de différentes substances, puisqu'il est indivisible , et d'une seule nature. Jean-Baptiste désigne l'une de ces choses quand il dit : " C'est celui qui vous " baptisera dans le Saint-Esprit et dans le " feu ". (Matth. III, 11.) L'autre est désignée par Jésus-Christ lui-même : " Il sortira ", dit-il, " des fleuves d'eau vive de son coeur. Ce qu'il entendait de l'Esprit que devaient recevoir " ceux qui croiraient en lui ". (Jean, VII, 38.) C'est pourquoi, dans l'entretien qu'il a avec la Samaritaine, il appelle eau le Saint-Esprit : " Celui ", dit-il, " qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif ". L'Ecriture appelle ainsi l'Esprit-Saint un full, pour montrer la force et l'ardeur de la grâce, et la destruction des péchés ; elle l'appelle une eau, pour marquer qu'elle purifie et rafraîchit l'âme de ceux qui la reçoivent. Et c'est avec raison : car tel est un jardin planté d'arbres chargés de fruits, et toujours verts, telle est une âme vigilante et soigneuse qu'embellit la grâce de l'Esprit-Saint. Elle ne permet pas, cette grâce, que la tristesse et la douleur, ni les ruses et les artifices de Satan lui portent la moindre atteinte, elle qui repousse facilement les traits enflammés de l'esprit malin.

Pour vous, mon cher auditeur, considérez, je vous prie, la sagesse de Jésus-Christ, et avec quelle douceur il encourage cette femme et élève son coeur. Car il ne lui a point dit au commencement: " Si vous saviez qui est celui qui vous a dit : Donnez-moi à boire "; ce n'est qu'après lui avoir donné lieu de le regarder comme juif et de l'accuser à ce titre que, pour se justifier, il lui parle ainsi; mais aussi par ces paroles : " Si vous saviez qui est celui qui vous a dit: Donnez-moi à boire, vous lui en auriez peut-être demandé vous-même ", et par ses grandes promesses qui la portèrent à rappeler la mémoire du patriarche, il ouvrit les yeux de son esprit. Ensuite, à sa réplique : " Etes-vous plus grand que notre père Jacob? " il ne répondit pas : Oui, je le suis.

Il aurait paru le dire par ostentation, faute de preuve suffisante. Toutefois, par ce qu'il dit il l'y prépare. Car il ne dit pas simplement : Je vous donnerai de l'eau; mais ayant gardé le silence sur Jacob, il releva ce qu'il était, faisant [251] connaître, par la nature du don et par la différence des biens qu'il apportait; la différence des personnes, et sa prééminence, sa supériorité sur le patriarche. Si vous admirez, dit-il, que Jacob vous ait donné cette eau, que direz-vous si je vous en donne de beaucoup meilleure? Déjà vous avez presque reconnu que je suis plus grand que Jacob, lorsque vous m'avez demandé : Etes-vous plus grand. que notre père Jacob, pour promettre une eau meilleure? Si je vous la donne, cette eau, vous conviendrez donc alors que je suis plus grand que lui? Voyez-vous l'équité de cette femme, qui sans faire acception de personnes, juge par les oeuvres mêmes et du patriarche et de Jésus-Christ?

Mais les Juifs n'ont pas fait de même : ils ont vu Jésus-Christ chasser les démons, et ils l'ont appelé démoniaque;

bien loin de le dire plus grand que le patriarche. La Samaritaine au contraire juge par où Jésus-Christ voulait qu'elle jugeât, à savoir, par cette évidence qui vient des oeuvres : car c'est là sur quoi il juge lui-même, en disant : " Si je ne fais pas les oeuvres de mou Père, ne me croyez pas mais si je les fais, quand vous ne me voudriez pas croire, croyez à mes oeuvres ". (Jean, X, 37.) C'est aussi par là qu'il persuade cette femme et, l'amène à la foi. Elle a dit : " Etes-vous plus grand que notre père Jacob? " Jésus-Christ laisse Jacob, mais il parle de l'eau et dit : " Quiconque boit de cette eau, aura encore soif ". Et sans s'arrêter à dépriser l'eau du patriarche, il passe tout à coup à l'excellence et à la supériorité de la sienne propre;

il ne dit point : cette eau n'est rien ou peu de chose, il se borne à produire le témoignage qui résulte de sa nature même : " Quiconque boira de cette eau aura encore soif: au lieu que celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif ": Cette femme avait déjà entendu parler d'une eau vive, mais elle n'avait pas compris quelle était cette eau : comme on appelle eau vive celle qui coule continuellement de source et ne tarit jamais, elle croyait que c'était celle-là qu'il fallait entendre. C'est pourquoi Jésus-Christ, dans la suite, lui fait plus clairement connaître l'eau dont il s'agit, et lui en montrant l'excellence par la comparaison qu'il en fait avec l'autre, il continue ainsi : " Celui qui boit de l'eau que je lui donnerai , n'aura jamais soif ", lui montrant par là, comme j'ai dit, son excellence, et encore par ce qui suit : en effet, l'eau matérielle n'a aucune des qualités qu'il attribue à la sienne. Qu'est-ce donc qui vient ensuite? " L'eau que je donnerai deviendra dans lui une fontaine d'eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle ". Car de même que l'homme qui a chez lui une fontaine, n'aura jamais soif, il en est de même de celui qui aura cette eau.

Cette femme crut aussitôt, en quoi elle se montra beaucoup plus sage que Nicodème, et non-seulement plus sage , mais aussi plus forte. Nicodème, en effet, ayant ouï une foule de semblables choses, ne fut appeler ni inviter personne, il ne crut même pas et n'eut point confiance : la Samaritaine, au contraire, annonçant à tout le monde ce qu'elle a appris, fait la fonction d'apôtre. Nicodème, à ce qu'a dit Jésus-Christ, réplique : " Comment cela se peut-il faire? " (Jean. III, 9.) Et Jésus ayant apporté un exemple clair et sensible, l'exemple du vent, il ne crut pas encore : mais la Samaritaine se conduit bien autrement: elle doutait au commencement; ensuite, sur un simple énoncé sans preuves, elle se rend et croit aussitôt. Car après que Jésus eut dit: " L'eau que je lui donnerai deviendra dans lui une fontaine d'eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle " ; elle réplique sur-le-champ : " Donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus ici pour en tirer (15) ".

2. Ne voyez-vous pas, mes frères, comment insensiblement Jésus-Christ l'élève à la plus haute doctrine et à la perfection de la foi? D'abord elle le regardait comme un juif schismatique et violateur de la loi: ensuite, lorsque Jésus eut éloigné cette accusation (car il ne convenait pas que celui qui devait l'instruire fût suspect), ayant entendu parler d'une eau vive, elle pensa que c'était de l'eau naturelle et sensible qu'il parlait; comprenant enfin que l'eau qu'il promettait était spirituelle, elle crut que ce breuvage avait la vertu de désaltérer, et toutefois elle ne savait pas ce que c'était que cette eau; mais elle doutait encore : comprenant déjà qu'il s'agissait d'une chose dépassant la portée des sens, mais n'en ayant pas encore une entière connaissance. Enfin elle voit plus clair, et néanmoins elle ne comprend pas tout, puisqu'elle dit : " Donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus en tirer ". Ainsi déjà elle préférait [252] Jésus à Jacob. Non, je n'ai pas besoin de cette fontaine, disait-elle en elle-même, si vous me donnez l'eau que vous me faites espérer : en quoi vous voyez bien qu'elle le,préfère au patriarche. Voilà la marque d'un bon esprit. Elle a fait paraître qu'elle avait une grande opinion de Jacob : elle vit un homme plus grand que Jacob, son premier sentiment ne fut pas capable de l'arrêter. Cette femme ne crut donc pas facilement, et elle ne reçut pas inconsidérément ce qu'on lui disait, puisqu'elle chercha avec tant de soin à s'éclaircir et à découvrir la vérité, mais aussi elle ne fut ni indocile, ni opiniâtre : sa demande le fait bien voir.

Au reste, quand Jésus-Christ a dit aux Juifs a Celui qui mangera de ma chair, n'aura " point de faim : et celui qui croit en moi, n'aura jamais soif " (Jean, VI, 35); non-seulement ils ne l'ont point cru, mais encore ils s'en sont choqués et scandalisés. Cette femme, au contraire, attend et demande; le Sauveur disait aux Juifs: " Celui qui croit en moi n'aura jamais soif " ; mais à la Samaritaine il ne parle pas de même, il se sert d'une expression plus basse et plus grossière : " Celui qui boira de cette eau n'aura jamais soif ". — Comme cette promesse tombait uniquement sur des choses spirituelles, et non pas sur des choses charnelles et sensibles, Jésus-Christ, élevant l'esprit de la Samaritaine par des promesses, continue à lui proposer des choses sensibles, parce qu'elle ne pouvait pas comprendre encore ce qui était purement spirituel. S'il eût dit : Si vous croyez en moi, vous n'aurez jamais soif; ne sachant pas qui était celui qui lui parlait, ni de quelle soif il s'agissait, elle ne l'aurait pas compris. Mais pourquoi n'a-t-il pas parlé de même aux Juifs? parce qu'ils avaient vu beaucoup de miracles, tandis que cette femme n'en avait vu aucun, et que c'était la première fois qu'elle entendait la parole. Voilà pourquoi il va désormais lui révéler prophétiquement sa vertu et sa puissance. Voilà aussi pourquoi il ne la reprend pas d'abord de ses dérèglements. Mais que lui dit-il? " Allez, appelez votre mari et venez ici (16) ". Cette femme lui répondit : " Je n'ai point de mari". Jésus lui dit :

" Vous avez raison de dire que vous n'avez point de mari (17). Car vous avez eu cinq maris, et maintenant " celui que vous avez n'est pas votre mari vous avez dit vrai en cela (18) ". Cette femme lui dit : " Seigneur, je vois bien que vous êtes prophète (19) ".

Ah ! quelle philosophie dans une femme ! avec quelle douceur ne reçoit-elle pas la réprimande ! Et pourquoi, direz-vous, ne l'aurait-elle pas reçue ? Jésus-Christ n'a-t-il pas souvent repris les Juifs avec plus de force et de sévérité ? car il y a bien plus de vertu et de puissance à pénétrer dans ce qu'il y a de plus caché dans le coeur, qu'à découvrir une action secrète qui s'est passée au dehors. L'une de ces choses n'appartient qu'à Dieu seul et à celui qui a conçu la pensée dans son esprit; l'autre est possible à quiconque vit avec nous. Cependant les Juifs s'irritent des réprimandes et des reproches que leur fait Jésus-Christ. Quand il leur dit.: " Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ? " (Jean, VII, 20), non-seulement ils n'en sont pas surpris, comme cette femme, mais ils le chargent d'injures et d'outrages, bien qu'ils eussent devant leurs yeux des preuves et des exemples de beaucoup d'autres miracles, et que la Samaritaine n'eût entendu que cette seule parole. Et non-seulement, dis-je, ils n'ont point été étonnés, mais ils l'ont chargé d'outrages, lui disant: " Vous êtes possédé du démon. Qui est-ce qui cherche à vous faire mourir? " (Ibid.) Celle-ci, au contraire, non-seulement elle n'injurie, elle n'outrage point, mais elle est dans l'étonnement et dans l'admiration; elle honore Jésus-Christ comme un prophète; quoiqu'il la réprimande plus sévèrement qu'il n'a repris les Juifs. Car enfin, son péché lui était particulier à elle seule, elle seule en était coupable; au lieu que celui des Juifs était public, et commun à tous.

Or nous avons, coutume de n'être pas si humiliés des. péchés qui nous sont communs avec bien d'autres, que de ceux qui nous sont propres et particuliers. Et véritablement les Juifs croyaient faire quelque chose de grand en faisant mourir Jésus-Christ; mais l'action de cette femme, généralement tout le monde la regardait comme mauvaise. Néanmoins, elle ne se fâcha point, elle ne s'emporta point; au contraire, elle fut dans l'étonnement et dans l'admiration. Jésus-Christ se conduisit de la même manière à l'égard de Nathanaël. D'abord il ne prophétisa pas, il ne dit pas : " Je vous ai vu " sous le figuier " (Jean, I, 48) ; mais il ne lui fit cette réponse, qu'après qu'il eût dit . " D'où me connaissez-vous? " Il voulait que ceux [253] qui venaient le trouver, donnassent eux-mêmes occasion aux miracles et aux prophéties, afin de se les attacher davantage et d'échapper à tout soupçon de vaine gloire. La conduite qu'il tient envers la Samaritaine est tout à fait pareille. Il jugeait qu'il lui serait désagréable, et même inutile, d'entendre au premier abord ce reproche : " Vous n'avez point de mari " mais le placer après qu'elle en avait donné l'occasion, c'était alors le faire à propos et d'une manière convenable; par là, il la rend et plus docile et plus attentive. Et à propos de quoi, demandez-vous, Jésus-Christ lui dit-il : " Appelez votre mari ? " Il s'agissait d'une grâce et d'un don qui surpasse la nature humaine : cette femme le lui demandait avec instance. Jésus a dit : " Appelez votre mari", pour lui faire entendre que son mari y devait aussi participer. Elle cache son déshonneur par le désir qu'elle a de recevoir ce don, et croyant parler à un homme, elle répond : " Je n'ai point de mari ". La voilà l'occasion, elle est belle, Jésus-Christ la saisit et lui parle, sur les deux points, avec une grande précision : car il énumère tous les maris qu'elle a eus auparavant, et déclare celui qu'elle cachait. Que fit-elle donc? Elle ne s'en offensa point, elle ne s'éloigna point pour aller se cacher; elle ne prit pas le reproche en mauvaise part, au contraire elle en fut dans une plus grande admiration, et n'en devint que plus ferme et plus persévérante; elle dit : " Je vois bien que vous êtes un prophète ". Au reste, faites attention à sa prudence : elle ne court pas aussitôt à la ville, mais elle s'arrête encore à réfléchir sur ce qu'elle vient d'entendre, et elle en est toute surprise. Car ce mot : " Je vois ", veut dire Vous me paraissez un prophète. Puis, une fois qu'elle a conçu ce soupçon, elle ne propose à Jésus-Christ aucune question sur les choses terrestres, ni sur la santé du corps, ni sur les biens de ce monde, ni sur les richesses; mais promptement elle l'interroge sur la doctrine, sur la religion. Et que dit-elle ? " Nos pères ont adoré sur cette montagne ", parlant d'Abraham, parce que les Samaritains disaient qu'il y avait amené son fils. " Et vous autres, comment pouvez-vous dire que c'est dans Jérusalem qu'est le lieu où il faut adorer? (20) "

3. Ne voyez-vous pas, mes frères, combien l'esprit de cette femme s'est élevé ? Auparavant elle ne pensait qu'à apaiser sa soif, elle ne pense plus maintenant qu'à s'instruire. Que fait donc Jésus-Christ ? Il ne résout pas la question proposée;

car il ne s'attachait pas à répondre exactement à tout, t'eût été une chose inutile. Mais il élève toujours de plus en plus son esprit, et il ne commence à entrer en matière qu'après qu'elle l'a reconnu pour prophète, afin qu'elle ajoute plus de foi à ses paroles. En effet, regardant Jésus-Christ comme un prophète, elle ne doutera point de ce qu'il lui dira.

Quelle honte, quelle confusion pour nous, mon cher auditeur ! cette femme, qui avait eu cinq maris, cette samaritaine, a un si grand désir de s'instruire et de connaître la vraie religion , que ni l'heure, ni aucune affaire ne peuvent la distraire .ni la détourner de cette occupation. Et nous, non-seulement nous ne faisons point de questions sur des dogmes, mais nous sommes en tout lâches et paresseux. Aussi tout est négligé.

Qui de vous, je vous prie, lorsqu'il est dans sa maison, prend entre ses mains le livre chrétien, en examine les paroles, les lit et les médite avec soin? Personne; mais chez plusieurs, nous trouverons des osselets et des dés; des livres chez personne ou chez un bien petit nombre. Encore ceux-ci n'en font-ils pas plus d'usage que ceux qui n'en ont point : ils les gardent précieusement dans leurs cabinets, bien roulés, ou serrés dans des coffrets, et ne sont curieux que de la finesse du parchemin ou de la beauté du caractère ; car de les lire, c'est de quoi ils ne se mettent nullement en peine. En effet, s'ils achètent des livres, ce n'est pas pour les lire et en profiter, mais pour faire orgueilleusement parade de leurs richesses. Tant est grand le faste que produit la vaine gloire ! Je n'entends pas dire que personne tire vanité de bien comprendre ce que contiennent ses livres, mais plutôt, on se glorifie et on se vante d'avoir des livres écrits en lettres d'or. Et quel avantage, je vous prie, en revient-il ? Les saintes Ecritures ne nous ont pas été données pour que nous les laissions dans les livres, mais afin que, par la lecture et la méditation, nous les gravions dans nos coeurs. Certes, il y a une ostentation juive à garder ainsi les livres, à se contenter d'avoir les préceptes écrits sur beau parchemin ; mais sûrement la loi ne nous a pas ainsi été donnée au commencement : elle a été écrite sur des tablettes de chair qui sont nos coeurs. (II Cor. III, 3.) [254] Au reste, je ne dis pas ceci pour vous détourner d'acheter des livres; au contraire, je vous en loue, et je souhaite que vous en ayez; mais je voudrais que vous en eussiez assez présents dans votre esprit , et le texte et le sens, pour en être purifiés. Car si le diable n'est pas assez hardi pour entrer dans une maison où l'on garde le livre des saints évangiles , le démon ou le péché oseront beaucoup moins approcher d'une âme instruite et remplie de ces divins oracles.

Sanctifiez donc votre âme, sanctifiez votre corps :ayez les paroles de l'Ecriture continuellement à la bouche et dans le coeur. Si les paroles déshonnêtes souillent et appellent les démons, certes, il est visible que la lecture spirituelle sanctifie et attire la grâce spirituelle. Les Ecritures sont comme des enchantements divins : chantons-les donc en nous-mêmes, et appliquons ces remèdes aux maladies de notre âme. Si nous. comprenions bien ce qu'on nous lit, nous l'écouterions avec beaucoup de soin et d'attention. Toujours je vous le dis et je ne cesserai point de vous le dire. N'est-il pas honteux que; pendant qu'on voit sur la place publique des gens rapporter avec une étonnante mémoire les noms des cochers (1) et des danseurs, leur extraction, leur patrie, leurs talents et même les bonnes et les mauvaises qualités des chevaux ; ceux qui s'assemblent dans ce temple ne sachent rien de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait, et ignorent même le nombre des livres de la sainte Ecriture? Si c'est le plaisir que vous y trouvez qui vous engage à apprendre les choses que j'ai dites, je vous ferai voir qu'on en goûte ici un plus grand. Car lequel, je vous prie, est le plus réjouissant, lequel est le plus admirable, ou de voir un homme lutter contre un homme, ou de voir un homme combattre contre le diable, et un corps disputer la victoire à une puissance incorporelle, et la remporter? Contemplons ces sortes de combats, ces combats, dis-je, qu'il est beau et utile d'imiter, et dont l'imitation nous procure une couronne; mais fuyons ces combats qui rendent infâmes ceux qui s'y exercent; vous la verrez, cette lutte contre les démons : vous la verrez avec les anges et le Seigneur des anges, si vous daignez y porter vos regards.

Dites-moi, mon cher auditeur, si les rois et les princes vous faisaient asseoir auprès d'eux pour vous faire mieux jouir du spectacle, ne regarderiez-vous pas cela comme un très-grand honneur? Ici donc, où l'on voit, avec le Roi des anges, le diable lié et garrotté, se débattre et s'efforcer vainement de rompre ses liens, pourquoi n'accourez-vous pas à ce spectacle? " Vous vaincrez, vous lierez le diable ", si vous avez entre vos mains le livre dé l'Ecriture. Palestres, courses, côtés faibles de l'ennemi, artifices du juste, ce livre vous enseignera tout cela. Si vous savez contempler ces spectacles, vous apprendrez vous-mêmes l'art de combattre, et vous vaincrez, et vous terrasserez les démons. Au reste, ces autres spectacles que vous fréquentez, sont des fêtes et des assemblées de démons, et non des théâtres à l'usage des hommes. S'il n'est pas permis d'entrer dans le temple des idoles, il l'est encore moins d'assister aux assemblées de Satan. Voilà ce que je ne cesserai point de redire, au risque de vous importuner, jusqu'à ce que je voie du changement en vous. Car " il ne m'est pas pénible ", dit l'Apôtre, " et il et vous est avantageux que je vous prêche les mêmes choses ". (Phil. III, 1.) Ne trouvez donc pas mauvais que je vous aie fait cette réprimande; et certes, si quelqu'un devrait s'en chagriner et se fâcher, ce serait bien plutôt moi, qui ne suis point écouté, que vous qui m'entendez toujours et ne faites rien de ce que je dis; mais à Dieu ne plaise que je sois toujours obligé de vous faire des reproches ! Fasse le ciel que, vous étant délivrés de ce vice honteux, vous noyiez jugés clignes d'assister au spectacle céleste, et de jouir de la gloire future que je vous souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. COCHERS. Noua avons déjà observé ailleurs que ces cochers dont parle quelquefois saint Chrysostome sont eaux qui servaient aux jeux publics, et qui menaient leurs chariots avec beaucoup d'adresse et de rapidité, etc.

HOMéLIE XXXIII.

JéSUS LUI DIT : FEMME, CROYEZ-MOI, LE TEMPS EST VENU QUE VOUS N'ADOREREZ PLUS LE PèRE, NI SUR CETTE MONTAGNE, NI DANS JéRUSALEM. — VOUS ADOREZ CE QUE VOUS NE CONNAISSEZ POINT : POUR NOUS, NOUS ADORONS CE QUE NOUS CONNAISSONS : CAR LE SALUT VIENT DES JUIFS. (VERS. 21, 22, JUSQU'AU VERS. 27.)

ANALYSE. 255 1. L'homme a toujours besoin de foi. — La foi est comme le vaisseau. qui nous porte sur la mer de ce monde.

2. De la véritable adoration. — Humilité, abaissement de Jésus-Christ de ne pas dédaigner de s'entretenir avec une simple femme. — Respect et vénération de ses disciples.

— Rien n'est égal à être aimé de Jésus-Christ.

— Ce qui a attiré à saint Jean le grand amour du Sauveur : son humilité et sa grande douceur. — Saint Pierre Coryphée, ou chef et prince des apôtres. — L'humilité est le fondement de la vertu. — Vanité des richesses. — Le saint Docteur recommande l’aumône.

1. Partout, mes chers frères, partout la foi nous est nécessaire, cette foi qui est la source de toutes sortes de biens, qui opère le salut (1), sans laquelle nous ne pouvons comprendre les dogmes ni les grandes vérités de notre religion : sans la foi nous sommes semblables à des gens qui tâchent de passer la mer sans navire; ils nagent un peu de temps avec leurs mains et leurs pieds, mais aussitôt qu'ils se sont avancés, les flots les submergent : de même ceux qui se livrent à leurs. propres raisonnements, font naufrage avant d'avoir rien appris, comme le dit saint Paul : " Ils ont fait naufrage en la foi ". (I Tim. I, 19.) Pour nous, de peur qu'un pareil malheur ne nous arrive, attachons-nous fortement à cette ancre sacrée dont aujourd'hui Jésus-Christ se sert pour attirer à lui la Samaritaine. Elle disait : " Comment, vous autres, dites-vous que c'est dans Jérusalem qu'est le lieu qu'il faut adorer? " Et Jésus-Christ répondit . " Femme, croyez-moi, le temps est venu que vous n'adorerez plus le Père, ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem ".

Il lui révéla une très-grande vérité, qu'il n'a point découverte ni à Nicodème, ni à Nathanaël. La Samaritaine soutient que son culte vaut mieux que celui des Juifs, et s'efforce de le confirmer par

1. " Qui opère le salut ". Litt. La médecine du salut.

l'autorité des anciens. Jésus-Christ ne répondit rien à cela. En effet, il eût été inutile alors de faire voir pourquoi les anciens avaient adoré sur la montagne, pourquoi les Juifs adoraient dans Jérusalem. C'est pour cette raison qu'il passe ce point sous silence , et laissant de côté les titres qui pouvaient être produits des deux parts, il élève son âme, montrant que ni les Juifs, ni les Samaritains n'ont rien de grand à donner à l'avenir; et alors il marque la différence qu'il y a entre les deux cultes : d'ailleurs il déclare que les Juifs sont au-dessus des Samaritains, non qu'il préfère un des lieux à l'autre; mais il leur accorde la primauté, pour une seule raison, qui est la suivante : Il ne s'agit pas maintenant, dit-il, de disputer sur la prééminence du lieu : quant à la manière de rendre le culte, certainement les Juifs sont préférables aux Samaritains : Car " vous adorez ce que vous ne connaissez point : pour nous, nous adorons ce que nous connaissons ".

Comment donc les Samaritains ne connaissaient-ils point ce qu'ils adoraient? c'est qu'ils croyaient à un Dieu local et partiel. Telle est donc l'idée qu'ils avaient de Dieu, tel est le culte qu'ils lui rendaient; c'est dans cet esprit qu'ils déclarèrent aux Perses, que le Dieu de ce lieu était en colère contre eux, ne donnant [256] rien de plus à Dieu qu'à une idole. C'est pourquoi ils adoraient également et Dieu et les démons, confondant ainsi ce qui ne peut s'allier ensemble. Mais les Juifs, exempts de cette superstitieuse opinion, éloignés de cette erreur, regardaient celui qu'ils adoraient comme le Dieu de tout l'univers, quoique tous n'eussent pas la même foi et la même créance. Voilà pourquoi Jésus dit : " Vous adorez ce que vous ne connaissez point pour nous, nous adorons ce que nous connaissons ". Au reste, ne vous étonnez pas qu'il s'associe aux Juifs : il parle selon l'opinion de cette femme, et comme prophète des Juifs. C'est pour cela qu'il se sert de cette expression : " Nous adorons ". Car que Jésus-Christ soit adoré, c'est ce que personne n'ignore. En effet, il est de la créature d'adorer, mais il n'appartient qu'au Seigneur des créatures d'être adoré. Néanmoins il parle ici comme juif. Ce mot donc : "

Nous ", veut dire : nous Juifs.

Jésus-Christ relevant ainsi le culte des Juifs, se rend digne de foi; et en écartant tout ce qui peut paraître suspect, en ôtant tout soupçon, en montrant qu'il ne donne pas la préférence aux Juifs par faveur, à cause de l'alliance qu'il a avec eux, il persuade ce qu'il dit. En effet, le jugement qu'il porte sur le lieu, dont les Juifs se glorifiaient le plus, comme d'un avantage incomparable; cette prééminence qu'il leur ôte; tout cela, dis-je, fait bien voir qu'il n'avait point d'égard aux personnes, mais qu'il jugeait suivant la vérité et par cette vertu prophétique qui était en lui. Après donc qu'il a tiré la Samaritaine de son, erreur et de sa fausse créance, en lui disant : " Femme, croyez-moi ", et le reste, il ajoute : " Car le salut vient des Juifs ", c'est-à-dire, ou parce que c'est de là que sont venus tant de biens au monde (car c'est de là que sont sorties la connaissance de Dieu, la réprobation des idoles, et aussi toutes les autres vérités : votre culte même, quoiqu'il ne soit pas pur, vous le tenez des Juifs) : ou bien c'est son avènement que Jésus-Christ appelle le salut; mais plutôt l'on ne se tromperait point, en voyant dans l'une et l'autre chose ce salut que Jésus-Christ dit venir des Juifs. Saint Paul l'insinue même par ces paroles : " Desquels est sorti, selon la chair, Jésus-Christ même, qui est Dieu au" dessus de tout ". (Rom. IX, 5.) Ne remarquez-vous pas l'éloge que fait Jésus-Christ de l'Ancien Testament, et comment il déclare : qu'il est la racine et la source de tous biens, et qu'il n'est nullement contraire à la loi? puisqu'il publie que la source de tous les biens sort des Juifs. " Mais le temps vient, et il est déjà venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père (23) ". Femme, dit-il, dans la manière d'adorer, nous sommes préférables à vous, mais désormais ce culte va finir; il y aura un changement, non-seulement de lieu, mais encore dans la manière de rendre le culte. Et en voici le commencement : Car " le temps vient, et il est déjà venu ".

2. Or comme les prophètes ont annoncé les choses futures longtemps avant qu'elles dussent arriver, ici Jésus-Christ prend la précaution de dire : " Le temps est déjà venu".

Ne croyez pas, dit-il, que cette prédiction ne doive s'accomplir qu'après une longue suite d'années : son accomplissement est présent, le salut est à la porte, et " déjà le temps est venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ". Quand il a dit : " Les vrais ", dès lors il a également exclu et les Juifs et les Samaritains : quoique ceux-là valussent mieux que ceux-ci, ils sont pourtant très-inférieurs aux adorateurs qui leur devaient succéder; ils le sont autant que la figure est au-dessous de la vérité. Par ce nom de " vrais adorateurs ", Jésus-Christ entend l'Eglise, qui est elle-même une vraie adoration, et un culte digne de Dieu. " Car ce sont là les adorateurs que le Père cherche ". (Jean, IV, 23.) Si donc ce sont là les adorateurs que le Père cherchait, ce n'est point par sa propre volonté qu'autrefois les Juifs l'ont adoré de la manière qu'ils faisaient, mais c'est par condescendance qu'il l'a permis, afin de former et d'introduire dans la suite les vrais adorateurs. Qui sont-ils donc, les vrais adorateurs? Ce sont ceux qui n'enferment point le culte dans un lieu, et qui adorent Dieu en esprit, comme dit saint Paul Dieu " que je sers par le culte intérieur de mon esprit dans l'Evangile de son Fils " (Rom. I, 9) ; et encore : " Je vous conjure de lui offrir vos corps ", comme " une hostie vivante et agréable à ses yeux ", pour lui rendre " un culte raisonnable et spirituel ". (Rom. XII, 1.)

Quand Jésus-Christ dit: " Dieu est esprit (24)", il ne veut marquer autre chose, sinon qu'il est incorporel ; il faut donc que le culte que nous rendons à un Dieu incorporel soit incorporel lui-même, et que nous lui offrions nos [257] adorations par ce qu'il y a dans nous d'incorporel, je veux dire par l'âme et par l'esprit pur. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit: " Et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité ". Comme les Samaritains et les Juifs négligeaient leur âme, et avaient au contraire un grand soin de leur corps, qu'ils purifiaient soigneusement en toutes manières, il leur apprend que ce n'est point par la pureté du corps qu'il faut honorer l'incorporel, mais par ce qu'il y a d'incorporel en nous , c'est-à-dire par l'esprit. N'offrez donc pas à Dieu des brebis et des veaux , mais offrez-vous vous-mêmes à lui en holocauste : c'est là lui offrir une hostie vivante. Il faut adorer en vérité.

Dans l'ancienne loi, toutes choses étaient des figures, savoir, la circoncision, les holocaustes, les sacrifices, l'encens. Dans la nouvelle, il n'en est pas de même : tout est vérité. En effet, ce n'est point la chair qu'on doit circoncire, mais les mauvaises pensées: il faut se crucifier soi-même, et retrancher, immoler les désirs honteux de la concupiscence. Voilà ce qui parut obscur à la Samaritaine : son esprit n'ayant pu atteindre à la sublimité de ces paroles, elle hésite, elle doute, elle dit: " Je sais que le Messie, c'est-à-dire, le CHRIST, doit venir (25) ". Jésus lui dit: " C'est moi-même qui vous parle (26) ". Comment les Samaritains pouvaient-ils attendre le CHRIST, eux qui ne recevaient que Moïse ? Grâce aux livres mêmes de Moïse. Au commencement de ses livres, Moïse annonce et fait connaître le Fils. En effet, cette parole : " Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance " (Gen. I, 26), s'adresse au Fils; c'est le Fils qui parle à Abraham dans sa tente (Gen. XVIII) : Jacob l'annonce prophétiquement en ces termes : " Le sceptre ne sera point ôté de Juda; ni le Prince qui est de sa race, jusqu'à la venue a de celui à qui il est réservé (1), et il est l'attente des nations ".

(Gen. XL. 9, 10.) Moïse aussi lui-même le prédit: " Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un Prophète comme moi, d'entre vos frères: c'est lui que vous écouterez ". (Deut. XVIII, 15.) Et encore ce qui est écrit du serpent, de la verge de Moïse, d'Isaac, du bélier, et plusieurs autres choses qu'on peut voir et recueillir dans l'Ancien Testament, prédisaient toutes l'avènement du CHRIST.

Et pourquoi , direz-vous , Jésus-Christ ne

1. C’est-à-dire : " De celui à qui le sceptre est réservé

", c'est la leçon des Septante, et celle de notre texte.

s'est-il pas servi de ces figures et de ces preuves pour persuader cette femme? Il a cité le serpent à Nicodème, à Nathanaël il a rapporté les prophéties, et à .celle-ci il n'a fait aucune mention de toutes ces choses ? Pourquoi cela , et quelle en est la raison? C'est que ceux-là étaient des hommes versés dans les saintes Ecritures, et que celle-ci n'était .qu'une pauvre femme, simple et grossière, sans connaissance de ces Livres saints. Voilà pourquoi, dans l'entretien que Jésus a avec elle , il n'emploie pas ces figures, mais par l'eau, et par la prophétie, il l'attire à lui : c'est par là qu'il rappelle dans sa mémoire le CHRIST, et enfin il se fait connaître. Que si tout d'abord il eût discouru de ces choses avec cette femme, qui ne l'interrogeait pas, elle l'aurait pris pour un homme insensé, qui parlait sans savoir ce qu'il disait mais, en réveillant peu à peu ses souvenirs, il trouve l'occasion de se découvrir à elle fort à propos. Les Juifs s'étaient souvent assemblés autour de lui , pour lui dire: " Jusqu'à quand nous tiendrez-vous l'esprit en suspens ? Si vous êtes le CHRIST, dites-le-nous " (Jean, X, 24); sans qu'il leur répondît clairement: mais à cette femme il déclare ouvertement qu'il est le CHRIST, parce qu'elle était dans de meilleures dispositions que les Juifs: les Juifs ne l'interrogeaient pas pour s'instruire , mais toujours ils l'épiaient malignement pour le surprendre. S'ils eussent voulu s'instruire, ils en trouvaient assez le moyen dans sa doctrine, dans ses paroles, ses miracles , et les Ecritures. La Samaritaine, au contraire, parlait avec simplicité et sincérité; comme le fait voir la conduite qu'elle tint ensuite. Car elle écouta, elle crut, elle engagea les autres à croire, et en tout on voit son attention, sa fidélité et sa foi. " En même temps a ses disciples arrivèrent (27) ".

Ils arrivèrent à propos, dans lé temps qu'il fallait, lorsque Jésus-Christ l'avait parfaitement instruite. " Et, ils s'étonnaient de ce qu'il parlait avec une femme. Néanmoins nul ne lui dit: Que lui demandez-vous, ou, d'où vient que vous parlez avec elle?

3. De quoi les disciples s'étonnaient-ils? qu'admiraient-ils?

Un accès si facile, tant d'humilité dans une si grande et si illustre personne; qu'il ne dédaignât point de parler à une pauvre femme; qu'il se rabaissât jusqu'à s'entretenir avec une samaritaine. Néanmoins, dans leur étonnement, ils ne demandèrent point à Jésus pourquoi il s'arrêtait à parler [258] avec cette femme: tant ils savaient bien garder le rang de disciples; tant était grande et profonde la vénération qu'ils avaient pour leur Maître ! S'ils n'avaient pas encore de lui l'opinion qu'ils devaient avoir, ils le regardaient pourtant, et ils l'honoraient comme un homme admirable. Souvent néanmoins ils ont paru plus hardis. nomme lorsque Jean se reposa sur son sein (Jean, XIII, 23) ; lorsqu'ils s'approchèrent de lui et lui dirent: " Qui est le plus grand dans le royaume des cieux? " (Matth. XXVIII, 1); lorsque les enfants de Zébédée demandent d'être assis dans son royaume, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche (Matth. XX, 21). Pourquoi donc ici les disciples ne demandent-ils point à Jésus la raison de cet entretien?

Parce que, quand il s'agissait de leur propre intérêt, alors ils étaient dans la nécessité de demander; mais ici rien ne les regardait. Au reste, ce n'est que longtemps après que Jean se reposa sur le sein de Jésus; c'est lorsque , s'appuyant sur l'amour que Jésus lui portait, cet amour même lui inspira plus de hardiesse et de confiance. Car, parlant de soi, il dit: " C'était là le disciple que Jésus aimait ". (Jean, XIX, 26.) Est-il rien d'égal à ce bonheur?

Mais n'en demeurons point là, mes chers frères, ne nous contentons pas d'exalter cet apôtre et de le nommer bienheureux: faisons nous-mêmes tous nos efforts pour atteindre à la félicité (les bienheureux; imitons l'évangéliste et cherchons à connaître ce qui lui a attiré ce grand amour de Jésus-Christ. Quelle en est la cause? Il a quitté son père, et sa barque, et ses filets, et il a suivi Jésus-Christ: mais cela lui était commun avec son frère, et aussi avec Pierre, et avec André, et avec les autres apôtres. Qu'y a-t-il donc eu en lui de si grand, de si excellent pour lui mériter un si grand amour? Saint Jean n'a rien dit de soi , sinon qu'il était aimé; la raison de cet amour, il l'a cachée par modestie. Qu'il fût extrêmement aimé de Jésus-Christ, cela était visible pour tout le monde : cependant nous ne voyons pas qu'il eût des entretiens avec lui, ni qu'il l'interrogeât en particulier, comme souvent le firent Pierre et Philippe, et Judas, et Thomas (Jean , XIII , 24) ; si ce n'est une seule fois, et encore par amitié pour un de ses confrères dans l'apostolat, qui l'en avait prié. Le CORYPHéE des apôtres lui ayant fait signe d'adresser une question, il le fit. car ils avaient une vive affection fun pour l'autre. Ainsi l'on rapporte d'eux qu'ils étaient montés ensemble au Temple, qu'ils avaient prêché ensemble (Act. III, 1). D'ailleurs Pierre montre souvent plus d'ardeur e de feu que les autres, et enfin c'est à lui que Jésus-Christ dit:

" Pierre, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci? " (Jean, XXI, 15.) Or, celui qui aimait plus que les autres, était sûrement aimé.

Mais à l'égard de l'un on voyait éclater son amour pour Jésus, à l'égard de l'autre , c'était l'amour de Jésus qui paraissait visiblement. Qu'est-ce donc qui a fait aimer Jean d'un amour singulier? Pour moi, il me semble que c'est son humilité et sa grande douceur: c'est pourquoi on remarque souvent une certaine crainte dans sa conduite.

Moïse nous l'apprend , combien est grande cette vertu de l'humilité: car c'est elle qui l'a rendu si grand. Rien, en effet, ne lui est comparable : voilà pourquoi c'est par elle que Jésus-Christ commence les béatitudes (Matth. V, 3); voulant jeter le fondement d'un grand édifice, il a placé l’humilité la première.

En effet, sans elle personne ne peut obtenir la grâce du salut: qu'on jeûne, qu'on prie, qu'on donne l'aumône , si c'est par vanité et par ostentation, tout est abominable; comme au cou. traire avec elle tout est agréable, tout est doux et aimable, tout est paix et sûreté. Conduisons-nous donc humblement, mes chers frères, conduisons-nous humblement: certes il nous sera aisé et facile de pratiquer cette vertu, si nous veillons sur nous-mêmes. O homme, qu'avez-vous enfin qui puisse vous enorgueillir? Ignorez-vous la bassesse de votre nature? Ne savez. vous pas que votre volonté est portée au mal? Pensez à la mort, pensez à la multitude de vos péchés.

Peut-être vos belles actions vous inspirent de hauts sentiments et vous enflent le coeur? mais cela même vous en fera perdre tout le fruit. Voilà pourquoi ce n'est point tant le pécheur, que l'homme de bien et de vertu, qui doit s'attacher à l'humilité. Pour quelle raison? Parce que celui-là, sa conscience l'y force; mais celui-ci, s'il rie veille extrêmement, bientôt un vent impétueux l'emporte, et toute sa vertu s'évanouit, comme celle du pharisien dont parle l'évangéliste (Luc, XVIII, 10). Vous faites l'aumône aux pauvres ? ruais ce n'est point de votre bien ; c'est de celui qui appartient au Seigneur : c'est de ce qui vous est commun avec vos compagnons. Voilà justement pourquoi vous devez être et plus humbles et [259] plus modestes; prévoyant par les calamités de vos frères celles qui pendent sur vos têtes , et retrouvant en eux votre propre nature.

Peut-être ne sommes- nous pas sortis de parents si misérables? Je le veux; mais si les richesses sont entrées dans nos maisons, sans doute elles nous quitteront bientôt. Et encore, ces richesses, que sont-elles? Une vaine ombre, une fumée qui s'exhale, la fleur de l'herbe, ou plutôt elles sont plus viles que la fleur de l'herbe. Pourquoi donc vous glorifier d'un peu d'herbe? Les richesses ne viennent-elles pas, et aux voleurs, et aux impudiques, et aux femmes prostituées, et aux profanateurs des sépulcres? Est-ce donc d'avoir de tels compagnons de richesses que vous vous glorifiez? Vous êtes avides d'honneur? Mais rien n'est plus propre à vous attirer de grands honneurs que l'aumône. Ceux que procurent les richesses et les dignités sont accompagnés de haine; mais les honneurs que produit l'aumône sont libres et volontaires; ils partent du coeur et de la conscience de ceux qui les rendent, qui ne peuvent nous les ravir. Que si les hommes ont tant de vénération et de respect pour ceux qui font l'aumône, et s'ils leur souhaitent toutes sortes de biens et de prospérités, songez à la rétribution, à la récompense que le Dieu des miséricordes leur octroiera. Travaillons donc à les acquérir, ces richesses qui demeurent toujours et que jamais on ne peut perdre, afin que, et en cette vie et en l'autre, nous soyons grands et illustres, et que nous jouissions un jour des biens éternels, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXXIV.

CETTE FEMME CEPENDANT LAISSANT LA SA CRUCHE, S'EN RETOURNA A LA VILLE, ET COMMENçA A DIRE: A TOUT LE MONDE : — VENEZ VOIR UN HOMME QUI M'A DIT TOUT. CE QUE J'AI JAMAIS FAIT : NE SERAIT-CE POINT LE CHRIST? (VERS. 28, 29, JUSQU'AU VERS. 39.)

ANALYSE.

2. Pour quelle raison Jésus-Christ, ainsi que les prophètes, exprime souvent sa pensée par des comparaisons, des métaphores, des allégories. — Les prophètes ont semé, les apôtres ont moissonné.

3. Suivre l'exemple de la samaritaine; confesser soi-même ses péchés pour en faire pénitence. — On craint les hommes, on ne craint pas Dieu : on craint d'être déshonoré devant les hommes, et on ne craint pas de l'être devant Dieu. — On cache ses péchés aux hommes, et on ne s'efforce pas de les effacer devant Dieu par la pénitence. — Vraie pénitence, en quoi elle consiste. — Retourner au péché, c'est être semblable au chien qui retourne à ce qu'il a vomi. — Excellents moyens pour se corriger de ses vices : examiner ses péchés chacun en particulier, n'en passer aucun. — Saint Chrysostome a cru que la fin du monde était proche. — Le Seigneur arrivera subitement : se tenir toujours prêt à son avènement.

1. Il nous faut beaucoup de ferveur, il faut qu'un grand zèle nous anime, sans quoi nous ne pourrons acquérir les biens que Jésus-Christ nous a promis. Et certes, il le déclare lui-même, tantôt en disant : " Si quelqu'un ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas, il n'est pas digne de moi ". (Matth. X, 38.) Et tantôt : " Je suis venu pour mettre le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu'il s'allume ? " (Luc, XII, 49.) Par ces paroles , Jésus-Christ nous apprend que son disciple doit être fervent, tout de feu et [260] toujours prêt à s'exposer à toutes sortes de périls.

Telle était la Samaritaine : son coeur était si brûlant de la parole de Jésus-Christ qu'elle venait d'entendre, que laissant là sa cruche et l'eau pour laquelle elle est allée à ce puits, elle court à la ville inviter tout le peuple à venir voir Jésus. " Venez ", dit-elle, venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai jamais fait ". Remarquez son zèle, remarquez sa prudence: elle était venue puiser de l'eau, et ayant trouvé la véritable source, elle quitte, elle méprise la fontaine terrestre, pour nous apprendre, quoique par un exemple bien humble, que si nous voulons soigneusement nous appliquer à l'étude de la céleste doctrine , nous devons mépriser toutes les choses du siècle et n'en faire aucun cas. Ce qu'ont fait les apôtres, cette femme l'a fait aussi, et même avec plus d'ardeur dans la proportion de son pouvoir. Ceux-là étant appelés, ont abandonné leurs filets, mais celle-ci, volontairement, et sans que personne le lui commande, laisse sa cruche et fait l'office d'évangéliste;

sa joie lui prête des ailes, et elle n'amène pas à Jésus-Christ une ou deux personnes, comme André et Philippe, mais elle met toute la ville en mouvement et lui attire tout le peuple. Observez avec quelle prudence elle parle. Elle n'a point dit : venez voir le Christ; mais avec ces mêmes ménagements par lesquels Jésus-Christ avait gagné son coeur, elle attire, elle engage les autres. " Venez", dit-elle, " venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai jamais fait " ; elle n'eut point de honte de dire: " Il m'a dit tout ce que j'ai jamais fait ", quoiqu'elle eût pu dire : venez voir le Prophète. Mais quand une âme est embrasée du feu divin, rien de terrestre ne la touche plus, elle est insensible à la bonne et à la mauvaise réputation, elle va où l'emporte l'ardeur de sa flamme. " Ne serait-ce point le Christ? " Remarquez encore la grande sagesse de cette femme : elle n'assure rien, mais elle ne garde pas non plus le silence. Car elle ne voulait pas les attirer à son opinion par son propre témoignage, mais elle voulait qu'ils vinssent entendre Jésus-Christ, afin qu'ils partageassent tous son sentiment, jugeant bien que, par là, ce qu'elle avait dit acquerrait et plus dé force, et plus de vraisemblance. Toutefois Jésus-Christ ne lui avait pas découvert toute sa vie, mais ce qu'elle en venait d'entendre lui fit juger qu'il avait aussi la connaissance de tout le reste. Elle n'a point dit: venez, croyez; mais, " venez, voyez " ; ce qui, certainement, était moins fort et plus propre à les attirer. L'avez-vous bien remarquée, la sagesse de cette femme? Elle savait, oui, elle savait à n'en point douter, qu'aussitôt qu'ils auraient goûté de cette eau, il leur arriverait ce qui lui était arrivé à elle-même. Au reste, une personne d'un esprit plus grossier aurait parlé du reproche qu'on lui avait fait dans des termes plus enveloppés; mais cette femme déclare ouvertement sa vie, et en fait une confession publique pour attirer et gagner tout le monde à Jésus-Christ.

" Cependant ses disciples le priaient de prendre quelque chose, en lui disant: Maître, mangez (31) ". Ces mots: " ils le priaient", signifient dans leur langage : " Ils l'exhortaient ". Voyant qu'il était accablé de chaud et de lassitude, ils l'exhortaient : ce n'était point une liberté trop familière qui les portait à le presser de prendre quelque chose, mais l'amour qu'ils avaient pour leur. Maître. Que leur répondit donc Jésus-Christ? " J'ai une viande à manger que vous ne connaissez pas (32). Ils se disaient donc l'un à l'autre : " Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger? (33)

" Pourquoi donc vous étonnez. vous qu'une femme, entendant nommer l'eau, ait cru qu'il s'agissait d'eau naturelle, lorsque les disciples eux-mêmes n'ont pas d'autres sentiments et ne s'élèvent à rien de spirituel; ils doutent, tout en montrant, selon leur coutume, la vénération,et le profond respect qu'ils ont pour leur Maître, et discourent ensemble sans oser l'interroger. Ils font de même dans une autre occasion, où, souhaitant de lui demander la raison d'une chose, ils s'en abstiennent pourtant. Que dit encore Jésus-Christ? " Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son oeuvre, (34) ". Ici Jésus-Christ appelle sa nourriture le salut des hommes, en quoi il nous montre le soin extrême qu'il a de nous, et la grandeur de sa divine Providence. Car cet ardent désir que nous avons des, choses nécessaires à la vie, Dieu l'éprouve à l'égard de notre salut.

Mais faites attention à ceci : d'abord, Jésus-Christ ne découvre pas tout, mais premièrement il met l'auditeur en suspens, il le jette dans le doute, afin qu'après avoir commencé [261] à chercher le sens de ce qu'il a entendu, tourmenté par l'incertitude, il reçoive ensuite avec plus d'empressement et de joie l'explication qu'il cherchait, et redouble d'empressement à écouter. Pourquoi donc le Sauveur n'a-t-il pas d'abord dit : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père? quoique cela ne fût pas tout à fait clair, ce l'était pourtant plus que ce qu'il avait déjà dit; mais que dit-il ? " J'ai une viande à manger que vous ne connaissez pas ". Premièrement donc, comme j'ai dit, par le doute même où il les met, il les rend plus attentifs, et il les accoutume à comprendre ce qu'il dit énigmatiquement et par figures. Au resté, Jésus-Christ déclare dans la suite quelle est la volonté de son Père.

2. " Ne dites-vous pas vous-mêmes que dans "quatre mors la moisson viendra? mais moi je vous dis: Levez vos yeux et considérez les campagnes qui sont déjà blanches et prêtes à moissonner (35) ". Voilà encore que Jésus-Christ, par des paroles simples, par une comparaison familière, élève l'esprit de ses disciples à la contemplation des choses les plus grandes et les plus sublimes : sous le nom de viande, il n'a voulu leur faire connaître autre chose, sinon que le salut futur et prochain des hommes ! Par ceux de champ et de moisson il exprime encore la même chose, c'est-à-dire cette multitude d'âmes qui était prête à recevoir la prédication. Par les yeux, il entend ici et ceux de l'âme et ceux du corps. Ils voyaient effectivement alors les Samaritains accourir en foule vers lui; leur volonté ainsi disposée et soumise, c'est ce qu'il appelle les campagnes blanches. Comme les épis, lorsqu'ils sont blancs, sont tout prêts à moissonner, ainsi ceux-ci sont tout préparés et disposés pour le salut. Mais pourquoi Jésus-Christ n'a-t-il pas dit clairement : Les Samaritains viennent pour croire en moi; déjà instruits par les prophètes, ils sont disposés et tout prêts à recevoir la parole et à porter du fruit? et pourquoi les a-t-il désignés sous les noms de campagne et de moisson?

ces figures, que signifient-elles? En effet, ce n'est pas ici seulement, mais c'est encore dans tout l'Evangile qu'il en use de la sorte : les prophètes font de même, et prédisent bien des choses sous l'enveloppe des métaphores et des figures. Quelle en est donc la raison? l'Esprit-Saint n'a pas vainement établi cette coutume. Mais enfin pourquoi? Pour deux raisons : la première, pour donner au discours plus de force et d'énergie, pour l'animer et le rendre plus sensible, car l'objet que représente une image naturelle excite et réveille davantage, et l'esprit qui le voit comme peint sur un tableau en est plus vivement frappé : voilà la première raison. La seconde, afin que la narration soit plus agréable et que le souvenir s'en conserve plus longtemps. En effet, rien ne se fait mieux écouter de la plupart des auditeurs, rien aussi ne les persuade davantage, qu'un discours qui nous présente les choses mêmes dont nous avons l'expérience. Cette parabole en fournit un exemple admirable.

" Et celui qui moissonne reçoit la récompense, et amasse les fruits pour la vie éternelle (36) ". Les fruits qu'on recueille de la moisson des biens de la terre ne servent point pour la vie éternelle, mais pour cette vie présente et passagère ; au contraire, ceux qui proviennent de la moisson spirituelle, sont réservés pour la vie immortelle. Voyez-vous comment, si la lettre est grossière, le sens est spirituel, et comment les paroles elles-mêmes distinguent et séparent les choses terrestres des choses du ciel? Comme, à l'égard de l'eau, Jésus-Christ en a marqué la qualité propre par ces paroles : " Celui qui boira de cette eau n'aura jamais soif "; de même ici, à l'égard de la moisson, il déclare que le moissonneur récolte pour la vie éternelle : " Afin que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble ".

Qui est-ce qui sème?qui est-ce qui moissonne? les prophètes ont semé, mais ce sont les apôtres qui ont moissonné (Jean, IV, 28). Ceux-là néanmoins n'ont pas été privés de la joie, ni de la récompense de leurs travaux, et quoiqu'ils ne moissonnent pas avec nous, ils partagent notre allégresse : car le travail de la moisson n'est pas le même que celui des semailles : là donc où il y a moins de travail, il y a aussi plus de joie : je vous ai réservés pour moissonner et non pour semer, en quoi il y a beaucoup à travailler. En effet, dans la moisson le profit est considérable et le travail n'est pas si grand, il est au contraire aisé et facile'. Au reste, par ces paroles, Jésus-Christ veut dire : la volonté des prophètes mêmes est que tous les hommes viennent à moi, la loi a proposé la voie;

ils ont semé pour produire ce fruit : le Sauveur montre aussi que c'est lui qui les a

1. En effet, il est toujours plus doux de recueillir que de semer. 262 envoyés, et qu'il y a beaucoup d'affinité entre l'ancienne et la nouvelle loi; et tout cela il le fait par cette parabole. Il cite encore ce proverbe qui était dans la bouche de tout le monde : " Car ", dit-il, " ce que l'on dit d'ordinaire est vrai en cette rencontre : que l'un sème et l'autre moissonne (37) ". En effet, plusieurs disaient : Quoi ! les uns ont eu toute la peine, et les autres ont recueilli tout le fruit? Et Jésus-Christ dit que cette parole trouve ici sa juste application : les prophètes ont travaillé, et vous, vous recueillez le fruit de leurs travaux. Il n'a point dit la récompense, car ils n'ont pas accompli gratuitement un si grand travail; il dit seulement: le fruit.

Daniel s'est vu dans le même cas; il cite ce proverbe : " C'est aux méchants à faire le mal (1). David aussi, en répandant des larmes, rappelle le même proverbe (2). (I Rois, XXIV, 14.) Jésus-Christ avait déjà dit auparavant: " Ainsi que celui qui sème soit dans la joie, aussi bien que celui qui moissonne ". Comme il devait dire que l'un sèmerait et l'autre moissonnerait, afin qu'on ne crût pas, comme j'ai dit, que les prophètes seraient privés de leur récompense, il ajoute quelque thèse de tout nouveau et à quoi on ne pouvait pas s'attendre, quelque chose qui n'arrive point dans les choses sensibles, irais qui distingue les choses spirituelles. Car s'il arrive dans les choses sensibles que l'un sème et que l'autre moissonne, le semeur et le moissonneur ne sont pas ensemble dans la joie; mais l'un est dans la tristesse d'avoir travaillé pour l'autre, et celui-ci est seul dans la joie. Or, ici il n'en est pas de même: ceux qui ne moissonnent pas ce qu'ils ont semé sont dans la joie comme ceux qui moissonnent; d'où il est visible qu'ils participent tous à la récompense. " Je vous ai envoyé moissonner ce qui n'est pas venu par votre travail : d'autres ont .travaillé, et vous êtes entrés dans leurs travaux (38) ". Par ces paroles Jésus-Christ les excite et les encourage davantage. S'il paraissait dur et pénible de parcourir toute la terre et de prêcher, il fait voir au contraire que cela leur serait facile. En effet, ce qui était laborieux et causait de grandes sueurs , c'était d'ensemencer et d'amener à la connaissance de Dieu une âme qui n'en avait nulle idée.

2. En disant: " Les impies agiront avec impiété ". Dan.

XII, 10.

Mais à quelle fin Jésus-Christ dit-il ceci? Afin que, quand il les enverrait prêcher, ils ne se troublassent et ne se décourageassent point, comme s'ils étaient envoyés à une oeuvre laborieuse et bien difficile. La fonction des prophètes était effectivement pénible, leur dit-il; et les faits confirment ce que je dis, que votre tâche, à vous, est facile. Ainsi que dans la moisson il est facile d'amasser des fruits, et qu'en peu de temps on remplit l'aire de gerbes, sans attendre la saison, ni l'hiver, ni le printemps, ni les pluies; c'est la même chose ici: les faits l'attestent assez haut. Pendant que Jésus-Christ discourait ainsi avec ses disciples, les Samaritains sortirent de leur ville et arrivèrent; et le fruit fut amassé sur-le-champ, Voilà pourquoi il disait: " Levez vos yeux et considérez les campagnes qui sont déjà blanches ". Le Sauveur dit ces choses, et l'effet suit aussitôt, la parole. " Il y eut beaucoup de Samaritains de cette ville-là qui crurent en lui sur le rapport de cette femme, qui les assurait qu'il lui avait dit tout ce qu'elle avait jamais fait (39) ". Car ils voyaient bien que ce n'était ni par faveur, ni par complaisance, qu'elle avait loué Jésus, puisqu'il l'avait reprise de ses péchés et qu'elle n'aurait pas découvert ainsi à tout le monde la honte de sa vie pour faire plaisir à quelqu'un.

3. Suivons donc l'exemple de la Samaritaine, et que la crainte des hommes ne nous empêche pas de confesser publiquement nos péchés;

mais craignons Dieu comme il est juste de le craindre : Dieu qui à présent voit nos oeuvres, Dieu qui punira un jour ceux qui maintenant ne font pas pénitence. Mais, hélas ! nous faisons tout le contraire: nous ne craignons pas celui qui nous doit juger ; et ceux dont nous n'avons rien à craindre, qui ne nous peuvent faire, aucun mal, nous les redoutons, nous ne craignons rien tant que d'être flétris par eux. Voilà pourquoi nous serons punis en cela même en quoi nous craignons de l'être (1) : car celui qui ne prend garde qu'à n'être point déshonora devant les hommes, et qui ne rougit point de commettre le mal devant Dieu, s'il ne fait pénitence, sera diffamé au jour du jugement, non devant une ou deux personnes, mais aux yeux de tout le monde entier. En effet, que là il se doive trouver une grande assemblée, pour voir

1. Je rirai à mon tour à votre mort, dit le Seigneur, et je me raillerai lorsque ce que vous craignez sera arrivé, lorsque le malheur un. prévu tombera sur vous, etc. Prov. I, 16.

263 vos bonnes et vos mauvaises oeuvres, c'est ce que vous apprend la parabole des brebis et des boucs. (Matth. XXV, 34.) Saint Paul vous en avertit aussi : " Car nous devons tous ", dit-il, " comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ; afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était revêtu de son corps ". (II Cor. V, 40.) Et encore : " Il découvrira les plus secrètes pensées du " cœur ". (I Cor. IV, 5.)

Vous avez commis un péché, ou vous avez eu la pensée de le commettre, cela, à l'insu des hommes? mais ce ne sera point à l'insu de Dieu : et cependant vous n'en êtes nullement en peine, et vous ne craignez que les yeux des hommes. Pensez donc que, dans ce jour, il ne vous sera pas possible de vous cacher aux hommes, et qu'alors tout sera exposé à nos yeux comme dans un tableau, afin que chacun prononce la sentence contre soi-même. C'est là de quoi. l'exemple du riche ne nous permet pas de douter. Il vit debout devant ses yeux le pauvre qu'il avait méprisé, je veux dire Lazare, et celui qu'il avait rejeté avec horreur: maintenant il le prie de soulager sa soif d'une goutte d'eau sur le bout de son doigt. (Luc, XVI, 49.) Je vous en conjure donc, mes frères, encore que personne ne voie ce que nous faisons, que chacun de vous entre dans sa conscience, qu'il prenne la raison pour juge, et qu'à ce tribunal il fasse comparaître ses péchés. Et s'il ne veut pas qu'ils soient divulgués au jour terrible du jugement, qu'il y applique les remèdes de la pénitence et qu'il guérisse ses plaies. Car chacun peut, quoique chargé de mille plaies, chacun peut s'en aller guéri.

" Si vous pardonnez ", dit Jésus-Christ, " vos fautes vous seront pardonnées; mais si vous ne pardonnez point, elles ne vous seront point pardonnées ". (Matth. VI, 14, 15.) En effet, comme les péchés noyés dans le baptême ne reparaissent plus, ainsi les autres seront effacés, si nous faisons pénitence.

Or, la pénitence consiste à ne plus commettre les mêmes péchés. " Car celui qui y retourne est semblable à un chien qui retourne à ce qu'il avait vomi " (II Pierre, 11, 21, 22), et à celui aussi qui, comme dit le proverbe, bat le feu (1), et qui tire de l'eau dans un

1. Qui bat le feu a. Ou qui remué, qui agite, qui souffle le leu celui qui retombe dans les mêmes péchés, lui est semblable.; parce qu'au lieu d'éteindre sa passion et sa concupiscence, il l'allume, de même que celui qui bat, ou souffle le feu, le ranime et l'enflamme davantage, bien loin de l'éteindre. Vid. Adag. Erasm. vase percé (1). Il faut donc s'abstenir du vice, et de fait et de coeur, et appliquer à chaque péché le remède qui lui est contraire. Par exemple : avez-vous ravi le bien d'autrui ? avez-vous été avare? abstenez-vous de voler, et appliquez à votre plaie le remède de l'aumône. Vous avez commis le péché de fornication? cessez de le commettre et appliquez à cette plaie la chasteté. Vous avez terni la réputation de votre frère par votre langue ? cessez de médire et appliquez le remède de la charité. Faisons ainsi la revue de chacun de nos péchés en particulier, et n'en passons aucun; car le temps de rendre compte est proche, certainement il est proche : c'est pourquoi saint Paul disait. " Le Seigneur est proche: Ne vous inquiétez de rien ". (Phil. IV, 5, 6.) Mais à nous, au contraire, peut-être faut-il nous dire : le Seigneur est proche, soyez dans l'inquiétude. Ces fidèles avaient de la joie d'entendre ces paroles: " Ne vous inquiétez de rien ", eux qui passaient leur vie dans les calamités, dans les travaux, dans les combats. Mais à ceux qui, vivant dans les rapines et dans les voluptés, ont un terrible compte à rendre, ce n'est point cela qu'il leur faut dire, mais: le Seigneur est proche, inquiétez-vous!

Et certes la consommation du siècle n'est point éloignée, déjà le monde se hâte vers sa fin. Les guerres, la misère, les tremblements de terre, le refroidissement de la charité, la prédisent et l'annoncent. Comme le corps qui expire et qui est près de mourir est accablé de mille douleurs; comme aussi d'une maison qui va s'écrouler se détachent du toit et des murailles bien des morceaux qui tombent à terre, de même la fin du monde est proche, et voilà pourquoi toutes sortes de maux l'attaquent de toutes parts. Si alors le Seigneur était proche, il l'est bien plus à présent; si plus de quatre cents ans se sont écoutés depuis que saint Paul à dit : le Seigneur est proche ; s'il appelait son époque l'accomplissement des temps, à plus forte raison, du temps présent, doit-on dire qu'il est la fin du monde. Mais peut-être c'est pour cela que quelques-uns ne le croient pas. Eh ! n'est-ce pas, au contraire, une nouvelle raison de le croire? D'où le savez

1. On sait que tirer de l'eau dans un vaisseau percé, ou dans un crible, c'est perdre son temps et sa peine ; c'est ne rien faire. Il en est de menue de celui qui retombe toujours dans les mêmes péchés qu'il a pleurés, et dont il a fait pénitence, etc.

264 vous, ô homme, que la fin n'est pas proche, que cette prédiction de saint Paul est encore loin de son accomplissement? Comme ce n'est pas le dernier jour que nous disons être la fin de l'année, mais aussi le dernier mois, quoiqu'il soit de trente jours; de même, quand il s'agit d'un si grand nombre d'années , un espace de quatre cents années peut être appelé la fin. Quoi qu'il en soit, dès lors l'apôtre a prédit la fin du monde.

Modérons-nous donc , changeons de vie , complaisons-nous dans la crainte de Dieu. Car dans le temps même où nous aurons le plus de confiance, lorsque nous y penserons le moins et que nous ne nous y attendrons pas, c'est alors que tout à coup le Seigneur arrivera. Voilà de quoi Jésus-Christ nous avertit, en disant : " Il arrivera , à la consommation de ce siècle, ce qui arriva au temps de Noé et au temps de Loth ". (Matth. XXIV, 37.) Saint Paul nous le prédit de même: " Lorsqu'ils diront " : Nous voici en " paix " et en " sûreté, ils se trouveront surpris tout d'un coup d'une ruine imprévue , comme l'est une femme grosse des douleurs de l'enfantement ". (I Thess. V, 3.) Qu'est-ce que cela veut dire, des douleurs d'une femme grosse? Souvent les femmes grosses, au moment où elles jouent, dînent, sont au bain, se promènent sur la place publique, né pensent à rien moins qu'à ce qui va leur arriver, se trouvent subitement attaquées des douleurs de l'enfantement : puis donc que nous sommes également menacés d'être surpris, tenons-nous toujours prêts. On ne nous dira pas toujours ces choses, nous n'aurons pas toujours la même faculté, "Qui est celui ", dit l'Ecriture, " qui vous louera dans l'enfer? " (Ps. VI, 5.) Faisons donc pénitence en ce monde, afin que Dieu ait, pitié de nous au jour futur, et que nous obtenions le pardon entier de nos péchés. Je le demande pour nous tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire et l'empire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXXV.

LES SAMARITAINS éTANT DONC VENUS LE TROUVER , LE PRIèRENT DE DEMEURER CHEZ EUX, ET IL Y DEMEURA DEUX JOURS. — ET IL Y EN EUT BEAUCOUP, PLUS QUI CRURENT EN LUI , POUR L'AVOIR ENTENDU PARLER. — DE SORTE QU'ILS DISAIENT A CETTE FEMME : CE N'EST PLUS SUR CE QUE VOUS NOUS EN AVEZ DIT QUE NOUS CROYONS EN LUI, CAR NOUS L'AVONS OUï NOUS-MêMES, ET NOUS SAVONS QU'IL EST VRAIMENT LE CHRIST, SAUVEUR DU MONDE. — DEUX JOURS APRèS IL SORTIT DE CE LIEU, ET S'EN ALLA EN GALILéE. (VERS. 40, 41, 42, 43, JUSQU'AU VERS. 53.)

ANALYSE.

1. Plus docile à la grâce que les Juifs, les Samaritains confessent, après avoir seulement vu et entendu Jésus-Christ, qu'il est le sauveur du monde.

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