Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 7)
3. Ne point demander à Dieu des miracles, ou des gages de sa puissance. — Louer et aimer Dieu dans l'une et l'autre fortune : dans la joie et dans les afflictions ; dans la santé et dans la maladie : et souffrir tout pour son amour.
1. Il n'est rien de pire que l'envie et la jalousie. Rien n'est plus dangereux que la vaine gloire : elle corrompt le plus souvent tout le bien que l'on fait. Les Juifs en sont un exemple. Avec de plus grandes connaissances que les Samaritains, grâce aux prophètes qui les [265] avaient élevés, ils leur furent néanmoins inférieurs.
Les Samaritains crurent au témoignage d'une femme, et sans avoir vu de miracles ils sortirent de leur ville pour venir, prier Jésus-Christ de demeurer chez eux; ruais les Juifs, même après avoir vu des prodiges et des miracles, bien loin de l'engager à demeurer avec eux, le chassèrent et n'omirent rien pour l'éloigner tout à fait de leur pays; eux, pour qui il. était venu, ils le repoussèrent, tandis que d'autres le sollicitaient de demeurer chez eux. Jésus-Christ ne devait-il donc pas aller chez ceux qui l'en priaient, et se donner à ceux qui brûlaient de le posséder? Devait-il s'obstiner à ce point à rester parmi des ennemis, parmi des traîtres? cela n'aurait pas été digne de sa providence. Voilà pourquoi il se rendit à la prière des Samaritains et demeura deux jours chez eux. lis auraient bien voulu 1e retenir et le garder dans leur ville ; l'évangéliste l'insinue par ces paroles : " Ils le prièrent de demeurer chez eux" ; mais il ne le voulut pas, il y demeura seulement deux jours, et dans ce peu de temps un grand nombre crurent en lui ; cependant il n'y avait point d'apparence qu'ils crussent en lui, soit parce qu'ils n'avaient vu aucun miracle, soit à cause de la haine qu'ils portaient aux Juifs. Mais néanmoins, jugeant avec impartialité ses paroles, ils conçurent de si grands sentiments de lui, que tous ces obstacles ne purent les étouffer, et ils l'admirèrent à l'envi : " De sorte qu'ils disaient à cette femme : Ce n'est plus sur ce que vous nous avez dit que nous croyons en lui, car nous l'avons ouï nous-mêmes et nous savons qu'il est vraiment le Christ, sauveur du monde ". Les disciples surpassèrent leur maîtresse; ils auraient pu, avec justice, accuser les Juifs, eux qui avaient cru en Jésus-Christ et qui l'avaient reçu. Ceux-là pour qui il avait entrepris l'oeuvre du salut lui jetèrent souvent des pierres, mais ceux-ci, lorsqu'il n'allait point chez eux, l'engagèrent à y venir; ceux-là, après avoir vu des miracles, persistent dans leur obstination et dans leur incrédulité; mais ceux-ci, sans en avoir vu, font paraître une grande foi , et même ils se glorifient d'avoir cru en Jésus sans le secours des miracles; mais ceux-là ne cessent point de le tenter et de lui demander des miracles. Ainsi, toujours il est nécessaire qu'une âme soit bien disposée; la vérité venant alors à se présenter, entrera facilement en elle et s'en rendra la maîtresse. Que si elle ne se rend pas la maîtresse, cela ne vient point de la faiblesse de la vérité, mais de l'endurcissement de l'âme. En effet, le soleil éclaire facilement les yeux qui sont purs et nets, mais s'il ne les éclaire pas, c'est la maladie des yeux, ce n'est point la faiblesse du soleil qui en est cause. Ecoutez donc ce que disent les Samaritains "Nous savons qu'il est vraiment le CHRIST, Sauveur du monde ". Remarquez-vous en combien peu de temps ils ont connu qu'il attirerait à soi tout le monde, qu'il était venu pour opérer le salut de tous les hommes, que sa providence ne devait point se renfermer et se borner aux Juifs seulement, et que sa parole se ferait entendre et se répandrait partout? Mais les Juifs , bien différents d'eux, " s'efforçant d'établir leur propre justice, ne se sont point soumis à Dieu, pour recevoir cette justice qui vient de lui ". (Rom. X, 3.) Les Samaritains, au contraire, confessent que tous les hommes sont coupables, et publient hautement cet oracle de l'Apôtre: " Tous ont péché et ont " besoin de la gloire de Dieu , étant justifiés " gratuitement par sa grâce ". (Rom. III , 23, 24.) Car en disant qu'il est le Sauveur du monde, ils font voir que le monde était perdu; ils montrent en même temps la puissance d'un tel Sauveur. Plusieurs sont venus pour sauver les hommes, des prophètes, des anges: mais celui-ci est le vrai Sauveur, qui donne le salut véritablement et réellement, et non pas seulement pour un temps limité. Voilà un témoignage évident de la sincérité et de la pureté de leur foi.
En effet, les Samaritains sont doublement admirables: ils le sont et pour avoir cru, et pour avoir cru sans voir de miracles; aussi ce sont eux que Jésus-Christ déclare heureux, eu disant: " Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru " (Jean, XX, 29) : ils sont encore admirables pour avoir cru sincèrement, puisqu'ayant ouï une femme dire, avec quelque sorte de doute: " Ne serait-ce point le CHRIST? Ils ne dirent pas : Nous doutons aussi, nous en jugeons de même; mais: " Nous savons ", non-seulement cela, mais encore " qu'il est vraiment le Sauveur du monde ". Ils ne le regardaient plus comme un homme ordinaire, mais ils le reconnaissaient pour le vrai Sauveur. Cependant, qui avaient-ils vu qu'il eût sauvé? ils n'avaient entendu que des paroles, et toutefois ils parlent, comme ils auraient pu le [266] faire, s'ils avaient vu beaucoup de miracles et des plus grands. Et pourquoi les évangélistes ne rapportent-ils pas ce que Jésus-Christ a dit, et ne font-ils pas mention de ces discours admirables ? C'est afin que vous sachiez que, parmi les grandes choses qu'il a dites et qu'il a faites, ils en passent beaucoup sous silence; mais néanmoins, en rapportant l'issue, ils indiquent suffisamment tout le reste. En effet, Jésus-Christ a converti par sa parole tout le peuple et toute la ville. C'est quand les auditeurs n'ont été ni dociles, ni soumis, qu'ils sont dans la nécessité de rapporter ce qu'a dit Jésus-Christ, de peur qu'on ne rejette sur le prédicateur ce qui n'est imputable qu'à l'aveuglement des auditeurs. " Deux jours après, il sortit de ce lieu, et s'en alla en Galilée.
Car Jésus témoigna lui-même qu'un prophète n'est point honoré dans son pays (44) ". Pourquoi l'évangéliste ajoute-t-il cela? Parce qu'il ne fut pas à Capharnaüm , mais en Galilée , et de là à Cana. Et afin que vous ne demandiez pas pourquoi il ne demeura pas chez les siens, mais chez les Samaritains, il vous en donne la raison, en disant que c'est parce qu'ils ne l'écoutaient point: il n'y alla donc pas, pour ne les pas rendre plus coupables, et dignes d'un jugement plus rigoureux.
2. Au reste, par sa patrie, je crois que l'évangéliste entend ici Capharnaüm: Jésus-Christ nous apprend lui-même qu'il n'y a point été honoré ; écoutez ce qu'il dit: " Et toi, Capharnaüm , qui as été élevée jusqu'au ciel , tu seras précipitée jusque dans le fond des enfers ". (Luc, X, 15.) Il l'appelle sa patrie dans le langage de l'incarnation, comme y résidant habituellement. Quoi donc ! direz-vous, ne voyons-nous pas bien des personnes fort estimées et honorées de leurs compatriotes? D'abord , de ces exceptions, il n'y a rien à conclure. De plus, si quelques-uns se sont fait une réputation dans leur patrie, ils en avaient une bien plus grande au dehors : l'habitude de vivre ensemble engendre souvent le mépris.
" Etant donc revenu en Galilée, les Galiléens le reçurent " avec joie , " ayant vu tout ce qu'il avait fait à Jérusalem au jour de la fête, à laquelle ils avaient été aussi (45) ". Ne remarquez-vous pas que ceux dont on parlait mal sont ceux-là mêmes qui accoururent à lui plus promptement? Qu'on en parlât mal, ce que rapporte l'évangéliste ne nous permet pas d'en douter: " Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? " (Jean, I, 46.) Et d'autres: " Lisez avec soin les Ecritures , et apprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée ". (Jean , VII , 52.) Les Juifs tenaient ce langage pour insulter Jésus-Christ, car plusieurs le croyaient de Nazareth. Ils lui faisaient encore ce reproche, comme s'il eût été samaritain: " Vous êtes un samaritain, et vous êtes possédé du démon " (Jean, VIII, 48) : Mais voilà, dit l'Ecriture, que les Samaritains et les Galiléens croient, pour la honte des Juifs: et même les Samaritains se montrent meilleurs que les Galiléens. En effet, ils ont reçu Jésus-Christ sur le seul témoignage d'une femme, mais les Galiléens n'ont cru en lui qu'après avoir vu les miracles qu'il avait faits.
" Jésus vient donc de nouveau à Cana en Galilée, où il avait changé l'eau en vin (46) ". L'évangéliste rapporte ici le miracle à la louange des Samaritains. Les Galiléens crurent en Jésus-Christ, mais après avoir vu les miracles qu'il avait opérés et à Jérusalem et chez eux ; les Samaritains , au contraire, le reçurent pour sa doctrine seulement. Saint Jean rapporte que Jésus vint en Galilée pour mortifier la jalousie des Juifs; mais pourquoi alla-t-il à Cana? Il y fut la première fois parce qu'il était invité aux noces;
mais, maintenant pourquoi y va-t-il? Pour moi, il me semble véritablement qu'il y fut pour confirmer, par sa présence , la foi au miracle qu'il y avait opéré, et aussi pour s'attacher plus sûrement ces hommes, en allant chez eux de son propre mouvement, sans qu'ils l'en eussent prié, et en quittant même sa patrie pour leur donner la préférence sur les siens.
" Or, il y avait un seigneur de la cour dont le fils était malade à Capharnaüm, lequel ayant appris que Jésus venait de Judée, en Galilée, l'alla trouver, et le pria de vouloir venir chez lui, pour guérir son fils (47) " ainsi qualifié seigneur de la cour (1), ou comme étant de la race royale, ou comme exerçant quelque dignité. Quelques-uns croient que c'est le même que celui dont parle saint Matthieu, mais on prouve visiblement que c'est un autre, et par sa dignité et par sa foi ; celui-là, quoique Jésus-Christ voulût bien aller chez
1. " Seigneur de la cour ". C'est ce que signifie le mot Basilikos dans le grec, et celui de Regulus dans la Vulgate , qui a la même signification que Regius, ou, comme l'explique saint Jérôme, Palatinus.
i. e. un officier de la cour du prince, ou d'Hérode, que les Galiléens appelaient roi, quoique les Romains ne lui donnassent que le nom de Tétrarque. 267 lui, le prie de ne pas se donner cette peine; celui-ci, au contraire, le presse de venir dans sa maison, quoiqu'il ne s'y offre pas; l'un dit " Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison " (Matth. VIII, 8), l'autre fait de grandes instances : " Venez , " dit-il , " avant que mon fils meure (29) ". Celui-là, descendant de la montagne , vint à Capharnaüm; celui-ci fut au-devant de lui, de Samarie, comme il allait non à Capharnaüm, mais à Cana. Le serviteur de celui-là était attaqué d'une paralysie , le fils de celui-ci d'une fièvre. " Et il le pria de vouloir venir chez lui pour guérir son fils qui allait mourir:". Que lui répondit Jésus-Christ? " Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point (48) ". Toutefois, que cet officier vînt le trouver et le priât, c'était une marque de sa foi, de quoi l'évangéliste lui, rend témoignage , en rapportant ensuite que Jésus lui ayant dit : " Allez, votre fils se porte bien, il crut a la parole que Jésus lui avait dite, et s'en alla (50) ".
Que prétend donc ici l'évangéliste ? ou nous faire admirer avec lui les Samaritains pour avoir cru sans voir de miracles, ou pour censurer en passant la ville de Capharnaüm, qu'on regardait comme la patrie de Jésus. Car un autre qui dit, dans saint Luc (1) : " Seigneur, je crois, aidez-moi dans mon incrédulité "
(Marc, IX, 23), s'est servi des mêmes paroles. Au reste, cet officier a cru, mais sa foi n'était point pleine et entière; il le fait voir en s'enquérant de l'heure où la fièvre avait quitté son fils. Car il voulait savoir si la fièvre l'avait quitté d'elle-même, ou si c'était par le commandement de Jésus-Christ. " Et comme il reconnut que c'était la veille à la septième heure " du jour, " il crut en lui, et toute sa famille (53) ". Ne voyez-vous pas qu'il crut, non sur ce qu'avait dit Jésus-Christ, mais sur le témoignage de ses serviteurs? Aussi le Sauveur lui fait un reproche sur l'esprit dans lequel il était venu le trouver, et par là il l'excitait davantage à croire en lui. En effet, avant le miracle, il ne croyait qu'imparfaitement. Que si cet officier est venu trouver Jésus et le prier, il n'est rien en cela de merveilleux; les pères, dans leur tendresse pour leurs enfants, s'ils en ont un de malade, courent précipitamment aux médecins, et non-seulement à ceux en qui ils ont une entière confiance, mais aussi à
1. C'est par erreur que Chrysostome cite saint Luc.
ceux mêmes sur qui ils ne comptent pas entièrement, tant ils craignent de rien négliger. Et toutefois, celui-ci n'est venu trouver Jésus que par occasion, lorsqu'il allait en Galilée;
s'il eût pleinement cru en lui, son fils étant à la dernière extrémité et prêt à mourir, il n'aurait pas manqué de l'aller chercher jusque dans la Judée. Que s'il craignait, c'est aussi en quoi on ne peut l'excuser. Remarquez, je vous prie, mes frères, que ses paroles mêmes montrent sa faiblesse et son peu de foi. Car il est constant qu'il aurait dû avoir une plus grande opinion de Jésus-Christ, sinon avant, du moins après qu'il eut fait connaître les bas sentiments qu'il avait de lui, et qu'il en eut été repris. Cependant écoutez-le parler, vous verrez combien il rampe encore à terre : " Venez, " dit-il, " venez avant que mon, fils meure (49); " comme si Jésus-Christ n'aurait pas pu ressusciter son fils s'il était mort, comme s'il ne savait pas l'état où il était.
Voilà pourquoi il le reprend et parle à sa conscience un langage sévère, lui faisant connaître que les miracles se font principalement pour le salut de l'âme. Ainsi il guérit également et le père qui est malade d'esprit, et le fils qui est malade de corps, pour nous apprendre qu'il ne faut pas tant s'attacher à lui à cause des miracles, que pour la doctrine. Le Seigneur opère les miracles, non pour les fidèles, mais pour les infidèles et les hommes les plus grossiers.
3. Dans sa tristesse et dans sa douleur, cet officier ne faisait pas beaucoup d'attention aux paroles de Jésus-Christ, il n'écoutait guère que celles qui tendaient à la guérison de son fils; mais dans la suite il devait se les rappeler et en faire un grand profit: c'est ce qui arriva. Mais pourquoi Jésus-Christ, sans en être prié, offre-t-il d'aller chez le centenier, et ne fait-il pas la même offre à celui qui le presse et le sollicite vivement? C'est que la foi du centurion étant parfaite, voilà pourquoi Jésus-Christ offre d'aller chez lui, afin de nous faire connaître la vertu de cet homme; mais l'officier n'avait encore qu'une foi imparfaite. Comme donc il le pressait instamment en lui disant : " Venez, " faisant voir par là qu'il ne savait point encore que Jésus pouvait guérir son fils, quoique absent et éloigné, Jésus lui montre qu'il le peut, afin que la connaissance qu'avait le centurion par lui-même, cet officier l'acquît, voyant que Jésus avait guéri [268] son fils sans aller chez lui. Ainsi quand il dit: " Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point ", c'est comme s'il disait: Vous n'avez point encore une foi digne de moi, et vous me regardez encore comme un prophète. Jésus-Christ donc, pour manifester ce qu'il est et montrer qu'il faut croire en lui, même indépendamment des miracles, s'est servi des mêmes paroles par lesquelles il. s'est fait connaître à Philippe " Ne croyez-vous pas que je suis dans mon a Père et que mon Père est en moi ? (Jean, XIV, 10.) Quand vous ne me voudriez pas croire, croyez à mes œuvres ". (Jean, X, 38.)
" Et comme il était en chemin, ses serviteurs vinrent au-devant de lui, et lui dirent: a Votre fils se porte bien (51).
" Et s'étant enquis de l'heure qu'il s'était a trouvé mieux, ils lui répondirent : Hier, environ la septième heure " du jour " la fièvre le quitta (52).
" Son père reconnut que c'était à cette heure-là que Jésus lui avait dit : Votre fils se porte bien ; et il crut, lui et toute sa famille (53) ".
Ne le remarquez-vous pas, mes très-chers frères, que le bruit de ce miracle se répandit aussitôt? En effet, cet enfant ne fut pas délivré d'une manière ordinaire du péril où il était, mais sa guérison eut lieu sur-le-champ;
d'où il est visible qu'elle n'était point naturelle, et que c'est Jésus-Christ qui l'avait opérée par sa vertu et par sa puissance. Déjà il était arrivé aux portes de la mort, comme le déclarent ces paroles du père : " Venez avant que mon fils meure " , lorsque tout à coup il en fut arraché; voilà aussi ce qui étonna les serviteurs.
Peut-être même accoururent-ils non-seulement pour apporter cette bonne nouvelle, mais encore parce qu'ils regardaient comme inutile que Jésus-Christ vînt : ils savaient effectivement que leur maître devait être arrivé; voilà pourquoi ils furent à sa rencontre par le même chemin. Au reste, cet officier cessant de craindre, ouvre son coeur à la foi, pour montrer que c'est son voyage qui lui a procuré le miracle de la guérison de son fils ; il déploie toute sa diligence de peur qu'on ne croie qu'il l'ait fait inutilement; et c'est aussi pour cela qu'il s'informe exactement de tout : " Et il crut, lui et toute sa famille ". Ce témoignage était exempt de tout doute et de tout soupçon. En effet, ses serviteurs, qui n'avaient point été présents au miracle, qui n'avaient point entendu Jésus-Christ, ni su l'heure, ayant appris de leur maître que c'était à cette même heure que lui avait été accordée la guérison de son fils, eurent une preuve très-certaine et très-évidente de la puissance de Jésus-Christ, et voilà pourquoi ils crurent aussi eux-mêmes.
Quel enseignement, mes frères, tirerons-nous de là? Que nous, ne devons point attendre des miracles, ni demander au Seigneur des gages de sa divine puissance. Je vois des gens qui font paraître un plus grand amour de Dieu lorsque leurs fils ou leurs femmes ont reçu quelque soulagement dans leur maladie; mais quand bien même nos voeux et nos désirs ne sont point exaucés, il est juste de persévérer toujours dans la prière, de ne pas cesser de chanter des cantiques d'actions de grâces et de louanges. C'est là le devoir des serviteurs fidèles; c'est là ce que doivent au Seigneur ceux qui l'aiment et le chérissent comme il faut; ils doivent, dans la prospérité et dans l'adversité, dans la paix et dans la guerre, toujours également accourir et s'attacher à lui ! Rien, en effet, n'arrive que par l'ordre de sa divine providence : " Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants ". (Hébr. XII, 6.) Celui qui ne le sert et qui ne l'honore que lorsqu'il vit dans la paix et dans la tranquillité, ne donne pas des marques d'un fort grand amour, et ne montre pas qu'il aime purement et sincèrement Jésus-Christ; mais pourquoi parler de la santé, des richesses, de la pauvreté, de la maladie? Quand même vous seriez menacés du feu, des plus cruels et des plus horribles tourments, vous ne devriez pas pour cela cesser un instant de chanter les louanges du Seigneur; mais il vous faudrait tout souffrir pour son amour : tel doit être le fidèle serviteur, telle est une âme ferme et constante. Avec ces dispositions, vous supporterez facilement, mes chers frères, les afflictions et les calamités de la vie présente, vous acquerrez les biens futurs, et vous vous présenterez avec beaucoup de confiance devant le trône de Dieu. Veuille le ciel nous la départir à tous, cette confiance, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXVI.
CE FUT LA LE SECOND MIRACLE QUE JéSUS FIT, éTANT REVENU DE JUDéE EN GALILéE. (VERS. 54, JUSQU'AU VERS. 5 DU CHAP. V.)
ANALYSE. 269
2. Le paralytique de trente-huit ans, beau modèle de patience.
—Persévérer dans la prière: — Qualités de la prière. — Pour. quoi la vie de l'homme, est pénible et laborieuse. — Pourquoi la loi. — Le travail est nécessaire : l'homme ne peut soutenir la, vie oisive. —Pourquoi le plaisir accompagne le vice, et la peine la vertu. — Vrais chastes, qui? - La chasteté, en quoi elle consiste. — Il faut combattre pour remporter la victoire. — Trois genres d'eunuques, Jésus-Christ n'en récompense qu'un. — Artisans du vice, qui? — On ne fait pas le bien sans peine, pourquoi. — Peines mêlées dans la vertu. — On admire plus ceux qui sont bons par leur volonté que ceux qui le sont par tempérament. — Point de travail, point de modération. — Nager dans les délices, rien de plus méprisable. — Agir ou travailler, la différence. — Dieu ne cesse point d'agir. — Le plaisir que procure le vice est court; la joie que donne la vertu est éternelle. — Nulle volupté dans ce monde : la vraie volupté est dans le ciel.
1. Comme tout homme expert dans l'art d'extraire l'or des mines qui le renferment ne néglige pas la moindre veine, sachant bien qu'il en peut tirer de grandes richesses, de même, dans les divines Ecritures, vous ne sauriez, sans grand dommage, passer un seul " iota " ni un seul point; il faut tout observer, tout examiner : car c'est le Saint-Esprit qui en a dicté toutes les paroles, et elles ne contiennent rien d'inutile. Considérez donc ici ce que dit l'évangéliste : " Ce fut là le second miracle que Jésus fit, étant revenu de Judée en Galilée ". Ce mot de " second ", il ne l'a point ajouté sans sujet; mais il le met là pour célébrer encore la conversion que l'admiration avait opérée chez les Samaritains ; faisant voir que lés Galiléens, même après un second miracle, n'ont point atteint à cette sublime élévation, à laquelle sont arrivés les Samaritains, sans avoir vu aucun miracle.
" Après cela, la fête des Juifs étant arrivée, " Jésus s'en alla à Jérusalem (Chap. V, 1.) ".
" Après cela, c'était la fête des Juifs ". Quelle fête? La Pentecôte, comme il me semble. Et "Jésus s'en alla à Jérusalem ". Souvent Jésus-Christ allaita Jérusalem passer les jours de grandes solennités, et afin que les Juifs l'y vissent célébrer leurs fêtes avec eux, et pour attirer à lui le petit peuple qui est simple. Car à ces fêtes accouraient principalement ceux qui sont les plus simples de coeur et d'esprit. " Or il y avait à Jérusalem la piscine des brebis, qui s'appelle en hébreu Bethsaïda, qui a cinq galeries (2), dans lesquelles étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux et de ceux qui avaient les membres desséchés, qui tous attendaient que l'eau fût remuée (3) ".
Quelle était cette manière de guérir les malades?
Quel mystère nous propose-t-on? Ce n'est pas sans sujet que ces choses sont écrites. Dans cette figure, dans cette image, l'Ecriture peint en quelque sorte et expose à nos yeux ce qui doit arriver, afin que nous y soyons préparés, et que quand il arrivera quelque chose d'étonnant, à quoi l'on ne s'attendait point, la foi de ceux qui le verront n'en soit nullement ébranlée, mais demeure ferme. Qu'est-ce donc qu'elle nous présente, que nous prédit-elle? Le baptême que nous devions recevoir, ce baptême plein de vertu, qui devait apporter et répandre une abondance de grâces, qui devait laver tous les péchés, et rendre la vie aux morts. Ces grands prodiges sont donc peints et représentés comme sur un tableau, et dans la piscine, et dans plusieurs autres figures. [270] Dieu donna d'abord une eau propre à laver les taches et les souillures, non les véritables, mais seulement celles qu'on regardait comme véritables , à savoir , les souillures qu'on contractait par les funérailles, par la lèpre et autres semblables, qu'on peut voir dans l'ancienne loi, et qui étaient purifiées par l'eau.
Mais reprenons notre sujet. Premièrement donc, comme nous l'avons dit, l'eau lavait les taches du corps, et en second lieu, elle guérissait plusieurs maladies différentes. Dieu, pour nous approcher de la grâce du baptême et nous la faire voir de plus près, a voulu que la piscine ne lavât pas seulement alors les taches, mais qu'elle guérît aussi les maladies. En effet, les figures les plus voisines en date de la vérité, ou du temps du baptême, de la passion et des autres mystères , sont plus claires et plus lumineuses que les plus anciennes. Et comme les gardes qui approchent de près la personne du roi, sont plus élevés en dignité que ceux qui en sont plus éloignés, ainsi les figures qui sont venues dans un temps plus proche et plus voisin des choses qu'elles marquaient, sont plus claires et plus brillantes.
" Et l'ange descendant dans cette piscine, en remuait l'eau (4) ", et lui communiquait 1a vertu de guérir les malades; afin que les Juifs apprissent qu'à plus forte raison le Seigneur des anges peut guérir toutes. les maladies de l'âme. Mais comme l'eau de cette piscine n'avait pas en elle-même et par sa nature la vertu de guérir simplement les maladies, car alors elle les aurait toujours et continuellement guéries, mais l'acquérait par l'opération de fange;
de même, en nous l'eau n'opère pas simplement et par sa propre vertu, mais après qu'elle a reçu la grâce du Saint-Esprit, elle lave, elle efface alors tous les péchés.
" Autour de cette piscine étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux et de ceux qui avaient les membres " desséchés, qui tous attendaient que l'eau fût remuée (3) ". Alors la maladie était elle-même un obstacle à la guérison du malade, elle empêchait,de se guérir celui qui le voulait mais maintenant chacun a le pouvoir d'approcher et de venir à la piscine. Ce n'est point un ange qui en remue l'eau; c'est le Seigneur des anges qui opère tout. qui fait tout. Et nous ne pouvons pas dire : " Pendant le temps que je mets à y aller, un autre descend avant moi (7) ". Quand même tout le monde entier y viendrait, la grâce ne s'épuise. point, ni sa vertu; elle demeure toujours la même. Et:de même que les rayons du soleil éclairent tous les jours le monde sans s'épuiser, et ne perdent rien de leur lumière pour se répandre en plusieurs endroits de la terre; ainsi, à plus forte raison, la grâce du Saint-Esprit ne diminue point par la multitude de ceux qui la reçoivent. Or Dieu a opéré ce prodige afin que ceux qui apprendraient que l'eau a le pouvoir de guérir les maladies du corps, et qui en auraient eux-mêmes fait l'épreuve depuis longtemps, eussent plus de facilité à croire que les maladies de l'âme pouvaient aussi se guérir.
Mais pourquoi donc Jésus-Christ, laissant tous les autres malades, s'approcha-t-il de celui qui l'était depuis trente-huit ans? Pourquoi lui fait-il cette question : " Voulez-vous être guéri (5, 6)? " Ce n'était pas pour l'apprendre qu'il lui fit cette demande, elle aurait été inutile; mais c'était pour faire connaître la persévérance de cet homme, et pour nous montrer que c'était là la raison pour laquelle, préférablement aux autres, il était venu à celui-là. Que dit donc le malade?
" Il lui répondit : Seigneur, je n'ai personne pour me jeter dans la piscine après que l'eau a été troublée :
et pendant le temps que je mets, à y aller, un autre y descend avant moi (7) ". Jésus l'interrogea donc, et lui dit : " Voulez-vous être guéri? " Afin que nous apprissions ces circonstances. Et il ne lui dit pas : Voulez-vous que je vous guérisse ? parce qu'on n'avait pas encore de lui une si grande opinion, mais: " Voulez-vous être guéri ? " Certes, elle est tout à fait admirable la persévérance de ce paralytique : depuis trente-huit ans, espérant chaque année d'être délivré de sa maladie, il demeura dans ce lieu et n'en sortit point. Mais s'il n'eût été très-patient, quand même des années d'attente ne l'auraient point lassé, la perspective d'une attente nouvelle ne l'aurait-elle pas rebuté ? Pensez avec quel soin veillaient les autres malades; car on ne savait pas le temps où l'eau serait troublée. Les boiteux et les estropiés pouvaient observer le moment; quant aux aveugles, ils en étaient peut-être informés par l'agitation générale.
2. Rougissons donc, mes très-chers frères, rougissons et répandons des larmes sur notre prodigieuse lâcheté.
Cet homme a persévéré [271] pendant trente-huit ans, sans obtenir la guérison qu'il désirait, il ne l'obtenait point, et toutefois il ne renonçait point, et s'il n'obtenait point cette grâce, ce n'était point faute de soin ou de bonne volonté : mais c'est parce que d'autres l'en empêchaient, et usaient de violence à son égard : cependant il ne s'est point découragé.
Nous, au contraire, si nous .persévérons dix jours à prier pour obtenir quelque grâce, et que nous ne l'obtenions pas, nous nous engourdissons, nous nous décourageons aussitôt, nous n'avons plus ni la même ardeur ni le même zèle.
Nous qui passons tant d'années à capter la faveur d'un homme, qui ne craignons point, pour cela, d'aller à la guerre exposer notre vie, de passer nos jours dans l'affliction et dans la misère, de nous appliquer à des couvres basses;et serviles, et qui souvent à la fin sommes frustrés de nos belles espérances, nous n'avons ni la force, ni le courage de persévérer auprès de Notre-Seigneur avec tout le zèle et toute l'ardeur que nous devrions avoir; quoique la récompense promise soit beaucoup plus grande que ne le sont les travaux eux-mêmes; car " cette espérance ", dit l'Ecriture, " n'est point trompeuse ". (Rom. V, 5.) Et de quel supplice ne nous rendons-nous pas dignes par une telle conduite? En effet, n'eussions-nous rien à attendre, nulle récompense à recevoir, le bonheur de s'entretenir souvent avec Dieu n'en est-il pas une qui égale, qui surpasse tous les biens imaginables?
Mais, direz-vous, la prière continuelle n'est-elle pas une chose pénible ? Et quoi ! dans l'exercice de la vertu tout n'est-il pas pénible? Que la volupté accompagne le vice, et la peine la vertu, voilà, direz-vous encore, qui m'inspire mille doutes. C'est là de quoi, si je ne me trompe, plusieurs recherchent la cause. Quelle en est donc la cause ? En nous créant , Dieu nous a donné une vie exempte d'inquiétudes et de peines : nous avons abusé de ce don, et nous étant privés d'un si grand bien par notre lâcheté, nous avons perdu le paradis. Voilà pourquoi le Seigneur a rendu la vie de l'homme pénible et laborieuse, et on peut dire qu'il se justifie auprès du genre humain de cette manière : Au commencement je vous ai donné les délices, mais vous êtes devenus plus méchants par la bonté que j'ai eue pour vous ; voilà pourquoi je vous ai condamné à vivre dans le travail et dans les sueurs. (Gen. III, 19.) Et comme ce travail ne vous empêchait pas de faire le mal, il vous a encore donné la loi, qui contient beaucoup de préceptes , comme on met un frein et des entraves à un cheval fougueux et indomptable qu'on ne peut manier ; car c'est ainsi qu'en usent les écuyers pour retenir et dresser les chevaux. Il nous est donc ordonné de mener une vie laborieuse; parce que l'oisiveté a coutume de nous corrompre. En effet, notre nature ne peut soutenir une vie oisive, mais aisément elle tombe de l'inaction dans le vice. Supposons qu'un homme tempérant et vertueux n'ait pas besoin de travailler, et que tout lui arrive en dormant , cette vie aisée, à quoi aboutira-t-elle? ne nous rendra-t-elle pas vains et insolents?
Mais pourquoi, direz-vous, tant de plaisirs accompagnent-ils le vice, tant de peines et de sueurs suivent-elles la vertu ? Et quel mérite auriez-vous, à quelle récompense auriez-vous droit, si la vertu n'était pas pénible et laborieuse? Que de gens je pourrais citer, qui naturellement haïssent les femmes et fuient leur commerce comme quelque chose de détestable ! dites, je vous prie, sont-ce là ceux que nous appellerons chastes, ou à qui nous donnerons des louanges et des couronnes? Non sûrement; car la chasteté est une continence, une victoire sur la volupté, remportée à la suite d'un combat. A la guerre, là où le combat est le plus animé, là sont aussi les plus glorieux trophées ; mais quand personne ne résiste, c'est tout le contraire. Il est bien des hommes qui sont par nature lâches et indolents : dirons-nous que ces sortes de gens sont doux ?.Nullement: c'est pourquoi Jésus-Christ ayant distingué trois sortes d'eunuques, en laisse deux sans couronnes, sans récompenses, et fait entrer l'autre dans son royaume. (Matth. XIX, 12.)
Mais, direz-vous, à quoi le vice est-il bon? Et moi je dis :
Qui en est l'artisan? En est-il un autre que la paresse, qui part de la volonté? Mais, direz-vous, il faudrait qu'il n'y eût que des gens de bien. Et qu'est-ce qui lui est propre, à l'homme de bien? N'est-ce pas de veiller constamment sur soi-même, ou est-ce de dormir et de ronfler dans son lit ? Et pourquoi, direz-vous, n'a-t-il pas ainsi été établi dans la nature, que nous fissions tous le bien sans peine et sans travail? paroles vraiment dignes des bêtes et de tous ceux qui font leur Dieu de leur ventre. Mais, afin que vous sachiez [272] que ce sont là les discours des lâches et des paresseux, répondez-moi : Supposons ici un roi et un général d'armée, et que, tandis que le roi est à boire, à s'enivrer, à dormir, le général se soit élevé des trophées par un grand travail, à qui attribuerons-nous la victoire? Qui des deux recevra les éloges de cette belle action, qui en goûtera les fruits? Ne le remarquez-vous pas, que le coeur s'attache davantage à ce qui a coûté plus de sueurs et, de peines? Le Seigneur a mêlé des peines à la vertu, à laquelle il veut accoutumer l'âme. C'est pour cette raison que nous admirons la vertu, encore que nous ne la suivions pas; et le vice, quoique très-doux, nous le condamnons.
Que si vous dites : Pourquoi n'admirons-nous pas plutôt ceux qui sont naturellement bons que ceux qui le sont par leur volonté ? Parce qu'il est juste de préférer celui qui travaille à celui qui ne travaille point. Et pourquoi, dites-vous, travaillons-nous maintenant? C'est que vous n'avez point su résister aux tentations du repos. De plus, si on l'examine de près, on trouvera que la paresse nous perd d'une autre manière, et nous cause bien des peines et du travail. Si vous le voulez, tenons un homme enfermé, nourrissons-le seul, engraissons-le, ne lui permettons pas de se promener, ni de rien faire; mais faisons-le jouir des plaisirs de la table et du lit; faisons-le nager dans,les délices sans interruption : y aurait-il une vie plus misérable? Mais autre chose est d'agir, direz-vous, autre de travailler : et au commencement, sans 'travailler, l'homme pouvait agir. Le pouvait-il? Sûrement, il le pouvait, et Dieu le voulait ainsi. Mais c'est vous qui avez troublé cet ordre, car. Dieu vous avait établi pour cultiver le paradis, il vous avait donné votre tâche; mais saris y mêler le travail. Si au commencement l'homme avait travaillé, Dieu ne lui aurait pas, dans la suite, imposé cette peine : l'homme, de même que les anges, peut en même temps et agir et ne point travailler. En effet,, que les anges agissent, le prophète vous l'apprend, écoutez-le: " Anges du Seigneur, qui êtes puissants et remplis de force, qui faites ce qu'il vous dit " (Ps. CII, 20) : certes, maintenant la diminution des,forces rend l'activité pénible, Mais alors nous étions dans un état bien différent : " Car celui qui est entré dans son repos ", dit l'écriture, " s'est reposé de ses oeuvres, comme Dieu s'est reposé après ses ouvrages ". (Héb. IV, 4, 10.) Par ce repos, l’Ecriture n'entend pas l'inaction, mais l'absence de travail. En effet, encore maintenant . Dieu agit, comme dit Jésus-Christ: " Mon Père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi incessamment ".
C'est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, chassant toute paresse, suivons, embrassons la vertu. Le plaisir que procure le vice est court, mais la douleur qu'il cause est éternelle : au contraire, la joie que donne la vertu est immortelle, et le travail passager. La vertu, avant de distribuer ses couronnes à son disciple, le soulage et le nourrit par l'espérance : le vice, au contraire, avant même la condamnation au supplice , tourmente son sectateur, bourrelle sa conscience de remords, de craintes, de mille inquiétudes. Or, ces peines ne sont-elles pas pires que tous les travaux et toutes les sueurs ensemble? Et quand même on pourrait s'en délivrer et ne sentir que la volupté seule, est-il rien de plus vil et de plus méprisable que cette volupté? Elle paraît et disparaît aussitôt;
elle se flétrit; avant qu'on la tienne, elle s'enfuit : vantez, exaltez tant qu'il vous plaira la volupté du corps, la volupté de la table, la volupté des richesses, chaque jour, à chaque instant elle s'use et se perd. Et comme à toutes ces choses doit s'ajouter le supplice et les tourments, est-il quelqu'un de plus malheureux et de plus misérable que celui qui recherché ces plaisirs?
Instruits de ces vérités, souffrons tout pour la vertu; c'est ainsi que nous jouirons de la vraie volupté, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXVII.
JéSUS LUI DIT : VOULEZ-VOUS êTRE GUéRI ? — LE MALADE LUI RéPONDIT : OUI, SEIGNEUR : MAIS JE N'AI PERSONNE POUR ME JETER DANS LA PISCINE APRèS QUE L'EAU A éTé TROUBLéE. (VERS. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 13.)
ANALYSE. 273 1. Combien est grand le profit qu'on tire des saintes Ecritures. — Résignation du paralytique de saint Jean, différent de celui de saint Matthieu.
3. Combien est grand le mal que produit le vice : parallèle des hommes furieux et des envieux : leur misérable condition. — Belle peinture de l'envie. — Les envieux sont sans excuse, leur péché est impardonnable.
1. L'utilité qu'on tire des saintes Ecritures est grande, le profit en est impérissable, comme le déclare saint Paul en disant : " Car tout ce qui est écrit a été écrit pour nous servir d'instruction, à nous autres, qui nous trouvons à la fin des temps : afin que nous concevions une espérance ferme par la patience et par la consolation que les Ecritures nous donnent " (Rom. XV, 4; I Cor. X, 11) : ces divins livres sont un trésor de toutes sortes de remèdes. Faut-il réprimer l'orgueil, éteindre la concupiscence, fouler aux pieds les richesses, mépriser la douleur, élever le coeur, lui donner du courage et de la fermeté, fortifier la patience? c'est là que chacun trouve de prompts et de puissants secours. Quel homme, en effet, parmi ceux qui depuis longtemps luttent contre la pauvreté, ou qu'une dangereuse maladie retient dans leur lit, ayant lu ces belles paroles de l'apôtre, ne se sentira pas pénétré d'une vive consolation?
Ce paralytique de trente-huit ans voit chaque année les autres malades recouvrer la santé; il se voit lui-même toujours dans son infirmité, et il ne se laisse point abattre, et il ne se décourage point, encore que le chagrin d'avoir vu faut d'années s'écouler inutilement, et l'attente d'un avenir incertain, où ne se montrait nulle lueur d'espérance, pussent bien le mettre au supplice. Ecoutez donc sa réponse, considérez toute l'horreur de son infortune. Jésus-Christ lui ayant dit : " Voulez-vous être guéri?
" il répondit : " Oui, Seigneur; mais je n'ai personne pour me jeter dans la piscine après que l'eau a été agitée ". Quoi de plus triste que ces paroles? Quoi de plus malheureux qu'un tel sort? Voyez-vous ce coeur brisé par une si longue misère?
Ne remarquez-vous pas comme il retient et étouffe son chagrin ? De sa bouche il ne sort aucun blasphème, aucun murmure; tels que dans la calamité et dans l'affliction nous entendons souvent plusieurs en prononcer. Il ne maudit point le jour de sa naissance, il ne se fâcha point de la question qui lui était faite, et il ne dit pas : Vous me demandez si je veux être guéri, n'est-ce pas pour m'insulter et vous moquer de moi? mais il répondit avec beaucoup de douceur et de calme : " Oui, Seigneur ". Il ne connaît pas celui qui l'interroge, il ne sait pas que c'est lui qui le doit guérir, et cependant il raconte tout sans aigreur, et il ne demande rien, comme le font ceux qui parlent à leur médecin; mais il expose simplement son état.
Peut-être s'attendait-il que Jésus-Christ l'aiderait, et lui prêterait la main pour le jeter dans l'eau, peut-être aussi voulait-il par ces paroles le toucher et l'y engager. Que dit donc le Sauveur? [274] Voulant montrer qu'il pouvait tout faire par sa parole : " Levez-vous ", lui dit-il, " emportez votre lit et marchez (8) ".
Quelques-uns croient que ce paralytique est le même que celui dont parle saint Matthieu mais il n'en est rien, comme le démontrent un grand nombre de preuves. Premièrement celui-ci n'avait personne qui eût soin de lui ; mais celui-là avait bien des, gens qui le soignaient et le portaient. L'autre dit: " Je n'ai personne ". La réponse fait une seconde différence : celui-là ne parle point, celui-ci raconte tout ce qui le regarde. Une troisième preuve se tire du temps: l'un fut guéri un jour de fête, et le jour même du sabbat, l'autre en un autre jour. Il y a aussi une différence, de lieux: celui-là est guéri dans une maison, celui-ci auprès de la piscine. Le mode de guérison est aussi différent: là Jésus-Christ dit : " Vos péchés vous sont remis "
(Ibid.), ici il guérit premièrement le corps, et l'âme ensuite: là il donne la rémission, car il dit: " Vos péchés vous sont remis " ; ici il invite, il exhorte à se tenir sur ses gardes pour l'avenir " Ne péchez plus à l'avenir ", dit-il, " de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire ".. (Jean, V, 14.) Les accusations des Juifs ne diffèrent pas moins : ici ils blâment Jésus-Christ d'avoir fait la guérison le jour du sabbat, là ils l'accusent d'avoir blasphémé.
Pour vous, mon cher frère, considérez l'immense sagesse de Dieu. Il ne fit pas sur-le-champ sortir le paralytique,de son lit; mais premièrement, discourant avec lui et l'interrogeant, il gagne son affection et sa confiance, afin d'ouvrir dans son coeur un chemin à la foi. Et non-seulement il le fait lever et le guérit, mais encore il lui commande de porter son lit, afin d'établir la réalité du miracle, et que personne ne pût y soupçonner de prestige ou d'illusion. En effet, si les membres n'avaient pas repris leur, force et leur vigueur, il n'aurait pas pu porter son lit.
Souvent Jésus-Christ en use de la sorte, pour mieux clore la bouche à l'impudence des incrédules. Dans le miracle des pains (Matth. XIV, 1-14) , de peur que quelqu'un ne dît que le peuple avait seulement été rassasié , et que la multiplication des pains n'était qu'une pure imagination, il eut soin qu'il restât une grande quantité de morceaux. Quand il eut guéri le lépreux, il lui dit: " Allez vous montrer aux prêtres " (Matth. VIII, 4) ; afin de rendre manifeste cette guérison, et de réprimer l'insolence de ceux qui l'accusaient d'aller contre les préceptes de Dieu. Le Sauveur a fait la même chose, lorsqu'il changea l'eau en vin (Jean, II, 8) : car il ne fit pas seulement voir le vin, mais il en fit porter au maître d'hôtel, afin que celui qui pouvait assurer qu'il ne savait pas comment la chose s'était passée rendît un témoignage qui ne fût point suspect. C'est pourquoi l'évangéliste a dit: Le maître d'hôtel ne savait pas d'où venait ce vin(Ibid. 9); par:là il a fait connaître que le témoignage de cet homme était tout à fait certain. Et ailleurs, après avoir ressuscité un mort , Jésus dit: " Donnez-lui à manger " (Matth. V, 43), pour rendre indubitable le miracle de cette résurrection, C'est par toutes ces choses que Jésus-Christ persuade , même les plus insensés, qu'il n'est point un fourbe, ou un enchanteur, et qu'il est venu pour le salut de tous les hommes.
Mais pourquoi, à ce paralytique, Jésus-Christ ne demande-t-il pas la foi, comme à ces aveugles à qui il dit: " Croyez-vous que je puisse faire ce que vous me demandez? " (Marc, VI, 35; Luc, IX, 12 ; Matth. IX, 28.) Parce que cet, homme ne savait pas encore qui il était: Jésus-Christ n'a pas coutume de demander la foi avant, mais après les miracles. Et c'est avec justice qu'il l'exigeait de ceux qui avaient vu dans les autres des effets de sa puissance; mais à l’égard de ceux qui ne le connaissaient point encore, et qui devaient le connaître par les miracles., il ne les invite à croire qu'après les avoir opérés. C'est pourquoi saint Matthieu ne marque pas, dans son évangile, que Jésus-Christ ait demandé la foi, quand il commença de faite des miracles; mais qu'il l'exigea de ces deux aveugles seulement après qu'il eût guéri bien des malades.
Ici, mon cher auditeur, remarquez la foi de ce paralytique. Entendant ces paroles: " Emportez votre lit, et marchez " , il ne rit pas, il ne dit pas : Qu'est-ce que cela veut dire? l'ange descend et trouble l'eau , et il ne guérit qu'un seul malade : et vous, qui êtes un homme , vous espérez faire, par votre seul commandement, plus qu'un ange? Il y a là un orgueil et une présomption tout à fait risible. Mais il ne dit rien, de cela, ou même il n'en eut pas la pensée;-et aussitôt qu'il eut entendu cette parole: " Levez-vous" , il se leva et fut guéri; il obéit sur-le-champ à celui qui lui fit [275] ce commandement: " Levez-vous, emportez votre lit, et marchez ". Certes, cela est admirable ! mais ce qui suit l'est beaucoup plus: ou plutôt qu'il ait cru au commencement, quand personne ne murmurait, cela n'est pas si merveilleux; mais que dans la suite il soit demeuré ferme dans sa foi , lorsque les Juifs , comme des furieux et des enragés, se jetaient sur lui , le chargeaient de reproches, l'assiégeaient dé toutes parts et lui disaient: " Il ne vous est pas permis d'emporter votre lit " ; qu'alors non-seulement il ait méprisé leur furie et leur rage, mais qu'il ait hautement et publiquement proclamé , avec une fermeté pleine et entière, le bienfait qu'il avait reçu, et réprimé leur insolence ; c'est là, selon moi, la marque d'une âme vraiment forte et généreuse.
En effet, les Juifs se jettent sur lui, l'accablent d'injures et d'outrages , lui disent avec insolente: " C'est aujourd'hui le sabbat, il ne vous " est pas permis d'emporter votre lit " , et il leur répond froidement: " Celui qui m'a guéri m'a dit: Emportez votre lit, et marchez (11) ". Seulement il s'abstient de leur dire: Vous êtes des fous et des insensés de vouloir que je ne regarde pas comme mon Maître celui qui m'a délivré d'une si longue et si cruelle maladie, et que je n'exécute pas tout ce qu'il m'a ordonné. Au reste, s'il eût voulu user d'artifice, il pouvait se tirer d'affaire d'une autre manière, en disant: Je ne fais pas ceci volontairement , mais pour obéir au commandement qu'on m'en a fait; s'il y a du mal , rejetez-le sur cette personne, et je vais laisser là mon lit, ou peut-être aurait-il caché le bienfait de sa guérison : car il savait fort bien que ce n'était point tant la violation du sabbat qui leur tenait au coeur, que de voir qu'un malade eût été guéri. Mais il n'a point télé le miracle, ne s'est point excusé: il a nettement confessé le bienfait de sa guérison , et l'a hautement publié. Voilà ce qu'a fait le paralytique.
Mais maintenant considérez, je vous prie, avec quelle malignité les Juifs se conduisirent. Ils ne dirent pas : Qui est-ce qui vous a guéri? mais laissant cela, ils relevaient avec grand bruit cette violation du sabbat. " Qui est donc cet homme-là qui vous a dit : Emportez votre lit, et marchez (12) ? Mais celui qui avait été guéri, ne savait pas lui-même qui il était car Jésus s'était retiré de la foule du peuple qui était là (13) ".
Et pourquoi Jésus-Christ se cacha-t-il? Premièrement, afin que par son absence il rendît le témoignage exempt de tout soupçon : car celui qui avait en lui-même le sentiment et la preuve du rétablissement de sa santé, était un témoin du bienfait tout à fait digne de foi : en second lieu, pour n'allumer pas davantage dans leur coeur le feu de leur colère; il savait que la seule présence de celui qui est en butte à l'envie est capable d'en attiser le feu. C'est pourquoi il se retire et leur laisse toute liberté de discuter entre eux cette affaire, ne disant rien lui-même pour sa justification, mais voulant que ceux qui avaient été guéris, parlassent seuls avec les accusateurs. Et ces accusateurs eux-mêmes rendent aussi témoignage du miracle; en effet, ils ne disent pas : Pourquoi avez-vous commandé que cela se fît le jour du sabbat? ruais : pourquoi faites-vous cela le jour du sabbat? où l'on voit que ce n'est pas la transgression de la loi qui anime, mais la jalousie qu'ils ont de la guérison du paralytique. Et toutefois, à considérer les choses humainement, il fallait bien plutôt accuser d'avoir travaillé le paralytique, que Jésus-Christ, qui avait seulement prononcé une parole.
Ici c'est par un autre que Jésus-Christ fait violer le sabbat, ailleurs c'est lui-même qui le viole, savoir, lorsqu'il fait de la boue avec sa salive (Jean, IX, 6), et qu'il en oint les yeux. Au reste, Jésus-Christ opérant ces guérisons, ne transgresse point la loi, mais il passe et s'élève au-dessus de la loi. Nous reviendrons sur ce sujet dans la suite car étant accusé de ne pas garder le sabbat, il ne se justifie pas partout de la même manière;
c'est ce qu'on doit exactement observer.
3. Mais en attendant, voyons, mes frères, combien est grand le mal que produit l'envie voyons de quelle manière elle aveugle les yeux de l'âme pour la ruine de celui qui l'éprouve. Comme souvent ceux qui sont transportés de fureur se plongent le poignard dans le sein; de même aussi les envieux, ne regardant qu'à la perte de celui à qui ils portent envie, se précipitent avec une brutale impétuosité à la leur propre. Ces hommes sont pires que les bêtes mêmes : car si les bêtes s'arment contre nous, c'est, ou parce qu'elles n'ont point à -manger, ou parce que nous les avons provoquées; mais ceux-ci , après avoir reçu des bienfaits, traitent souvent comme ennemis leurs propres bienfaiteurs. Sûrement, ils sont pires que les bêtes, pareils aux démons; ou plutôt, peut-être sont-ils plus méchants [276] qu'eux. En effet, les démons ont contre nous une haine implacable, mais du moins ils ne dressent pas de piéges aux autres démons, leurs semblables. Et même Jésus-Christ se servit de cet exemple pour réfuter les Juifs, lorsqu'ils disaient qu'il chassait les démons par Béelzébuth. (Matth. XII, 24.) Les envieux au contraire ne respectent même pas lés êtres de leur nature; ils ne s'épargnent pas eux-mêmes; car avant de nuire à ceux à qui ils portent envie, ils nuisent à leur âme, en la remplissant vainement de trouble et de tristesse.
O homme, pourquoi vous tourmentez-vous du bien qui arrive à votre frère? vous devriez vous affliger du mal qui vous arrive, et non du bonheur de votre prochain. Voilà pourquoi votre péché est tout à fait indigne de pardon. L'impudique peut s'excuser sur la concupiscence, un voleur sur la pauvreté, un homicide sur la colère; excuses à la vérité frivoles et insensées , mais pourtant concevables. Pour vous, quel prétexte, je vous prie, quelle excuse donnerez-vous? Absolument aucune, si ce n'est votre extrême malignité. L'évangéliste nous commande d'aimer nos ennemis(Matth. V, 44) ; à quels supplices serons-nous condamnés, si nous haïssons nos amis? Et si celai qui aime ses amis, n'a rien fait de plus que ce que font les païens (Ibid. 46, 47); celui qui fait du mal à ceux qui ne l'offensent point, quel pardon, quelle consolation peut-il espérer? Ecoutez saint Paul qui dit: " Quand j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, tout cela ne sert de rien ". (I Cor. XIII, 3.) Or, que là où est la jalousie et l'envie, là il n'y ait absolument point de charité; c'est ce qu'on ne peut ignorer. Cette passion est pire que la fornication et l'adultère ; car ces derniers vices s'arrêtent dans celui qui les commet; mais l'envie étend son tyrannique empire sur tout : elle a renversé des églises entières ; elle a désolé tout l'univers : elle est la mère des meurtres. C'est elle qui a excité Caïn à tuer son frère l'envie a animé Esaü contre Jacob, ses frères contre Joseph, le diable contre tout le genre humain. Mais vous ne tuez point? ah ! vous commettez de bien plus grands crimes que le meurtre, lorsque vous priez pour que votre frère soit couvert d'ignominie, lorsque vous lui tendez des piéges de tous côtés, lorsque vous rendez inutiles tous les travaux qu'il a entrepris pour la vertu, lorsque vous ne pouvez souffrir qu'il soit agréable au Maître du monde. Ce n'est donc pas lui que vous attaquez, mais c'est celui qu'il adore et qu'il sert: voilà celui à qui vous faites un outrage, lorsque vous voulez qu'on vous honore préférablement à lui. Et, ce qui est pire que tout le reste, ce crime énorme, vous n'y voyez qu'une chose indifférente. Que vous fassiez l'aumône, que vous veilliez, que vous jeûniez, vous êtes le plus méchant de tous les hommes, si vous portez envie à votre frère. Les exemples le prouvent : Un Corinthien tomba dans la fornication (I Cor. V, 1), mais il en fut repris et se convertit promptement : Caïn porta envie à Abel, et jamais il ne se guérit; mais quoique Dieu prodiguât les remèdes à la plaie de son coeur, il s'aigrissait davantage et se hâtait encore plus de commettre le meurtre qu'il avait médité; d'où vous voyez que cette passion est plus forte et plus violente que l'autre, et que difficilement on s'en délivre, si l'on n'y fait une grande attention. Arrachons-la donc jusqu'à la racine, cette misérable passion ; considérant que, autant nous offensons Dieu lorsque nous envions la prospérité de notre frère, autant nous lui sommes agréables, lorsque nous nous réjouissons avec le prochain du, bien qui lui arrive; et que par là nous nous assurons une part des récompenses préparées pour celui qui fait le bien.
C'est pourquoi saint Paul nous exhorte à être dans la joie, avec ceux qui sont dans la joie, et à pleurer avec ceux qui pleurent (Rom. XII, 15), afin qu'à ces deux titres nous retirions un grand profit. Considérant donc que quoique nous ne travaillions pas nous-mêmes, si nous avons de bons sentiments pour celui qui travaille, nous nous assurons une part de ses couronnes : chassons toute envie et allumons dans nos cœurs le feu de la charité, afin que, par les louanges et les applaudissements que nous donnerons aux belles actions de nos fières, nous acquérions et les biens présents ,et les biens futurs, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXVIII.
DEPUIS, JéSUS TROUVA CET HOMME DANS LE TEMPLE, ET IL LUI DIT : VOUS VOYEZ QUE VOUS AVEZ éT1 GUéRI, NE PéCHEZ PLUS A L'AVENIR, DE PEUR QU'IL NE VOUS ARRIVE QUELQUE CHOSE DE PIRE. (VERS. 14, JUSQU'AU VERS. 21.)
ANALYSE. 277
2 et 3. Reconnaissance du paralytique. — Jésus se compare à
Dieu son Père, et se déclare son égal. 4. Cette parole : Le Fils ne peut rien faire de lui-même , marque la parfaite égalité et la parfaite union du Père et du Fils. — Contre l’ambition et la passion de s'élever sur les autres. — Fuir la vaine gloire, maux qu'elle produit : chercher la gloire qui vient de Dieu. — Gloire qui vient des hommes, gloire qui vient de Dieu ; leur différence.
1. Le péché est un grand mal, oui, un grand mal, et la perte de l'âme; mais, de plus, il peut arriver que ce mal déborde jusque sur le corps. Comme, pour l'ordinaire, quand l'âme est malade, nous ne sentons aucune douleur, et, au contraire, si le corps est un peu incommodé, nous apportons tous nos soins pour le délivrer de son incommodité, Dieu pour cela même châtie le corps à cause des péchés de Pâme, afin de rendre la santé à la plus noble portion de l'homme par le châtiment de la moins noble. C'est ainsi que saint Paul corrigea l'incestueux de Corinthe (I Cor. V), il mortifia sa chair pour guérir son âme; l'incision qu'il fit à son corps le guérit de son vice. En quoi il imita l'habite médecin qui, voyant que l'hydropisie ou le mal de rate ne cède point aux remèdes intérieurs, applique au dehors et le fer et le feu. C'est ainsi qu'en usa Jésus-Christ à l'égard du paralytique, il le déclare lui-même, écoutez ce qu'il dit: " Vous voyez que vous avez été guéri, ne péchez plus à l'avenir, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire. Que nous apprend-il donc par là ? Premièrement, que c'est du péché qu'était venue sa maladie; secondement, qu'il faut véritablement croire qu'il y a un enfer; troisièmement, que le supplice de l'enfer est éternel. Qu'ils paraissent donc ici ceux qui disent Dans l'espace d'une heure j'ai tué, en un instant j'ai commis un adultère. Quoi ! pour un péché si court, je souffrirai une éternité de peines? Mais voilà un homme dont le péché n'a pas duré aussi longtemps que la punition et qui a passé presque tout le cours d'une vie humaine dans la peine de son péché.
En effet, les péchés ne sont pas mesurés au temps, mais à la nature même des crimes. De plus, vous avez à remarquer que, quoique nous soyions sévèrement punis des premiers péchés, nous le serons encore avec beaucoup plus de rigueur dans la suite, si nous retombons à l'avenir dans les mêmes fautes, et cela est très-juste. Car celui que le châtiment ne corrige pas sera désormais plus rigoureusement puni, comme titi homme incorrigible et endurci. Car le premier châtiment aurait dû suffire pour le rendre meilleur et l'empêcher de retomber. Si cette première punition ne le rend ni plus modéré, ni plus sage, et qu'il ne craigne pas de commettre les mêmes fautes, il mérite le supplice, il se l'est lui-même attiré. Or si, même ici-bas, les péchés de rechutes sont plus sévèrement punis que les autres, quand ici nous n'en recevons aucun châtiment, n'avons-nous pas extrêmement à craindre et à trembler qu'en l'autre monde nous n'ayions à souffrir des tourments insupportables? Et pourquoi, direz-vous, tous ne sont-ils pas punis de même? Nous voyons beaucoup de scélérats dont l'embonpoint annonce la bonne [278] santé, et qui jouissent d'une heureuse fortune. Je le crois, mais ne nous y fions pas, et plaignons-les comme étant les plus à plaindre de tous les hommes. S'ils ne souffrent rien ici, c'est pour eux un gage et des arrhes d'un plus rigoureux supplice qui leur est réservé. Saint Paul l'a déclaré par ces paroles : " Mais maintenant lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'est le Seigneur qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde. " (I Cor. XI, 32.) Ici, c'est le lieu de l'avertissement, là du supplice.
Quoi donc ! direz-vous, est-ce que toutes les maladies viennent des péchés? Non toutes, mais plusieurs. Il y en a qui tirent leur origine de la paresse ; l'intempérance , l'ivrognerie, l'oisiveté, engendrent des maladies corporelles. Au reste, dans tout ce qui nous arrive, nous avons une chose à observer, c'est de souffrir toutes sortes de plaies et d'afflictions avec actions de grâces. Le Seigneur nous envoie aussi des maladies pour nous punir de nos péchés.
Nous lisons dans les livres des Rois qu'un homme fut attaqué de la goutte en punition de ses fautes (1). Il nous en envoie encore pour nous éprouver et nous rendre plus illustres; c'est pourquoi Dieu dit à Job : "Ne croyez pas que je vous aie traité de cette manière à autre intention que de faire connaître et de publier votre justice? " (Job, XI, 3, LXX.) Mais pourquoi, quand il s'agit de la guérison de ces paralytiques, Jésus-Christ publie-t-il leurs péchés ? Car à celui dont parle saint Matthieu, il dit : " Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sont remis "; et à celui-ci: "Voyez, vous avez été guéri, ne péchez plus à l'avenir ". (Matth. IX, 2.) Je sais que quelques-uns accusent ce paralytique d'avoir mal parlé de Jésus-Christ, et qu'ils disent que c'est pour cela que le Sauveur lui dit : " Ne péchez plus ". Mais que répondrons-nous sur l'autre dont saint Matthieu fait mention ? Jésus; Christ lui a dit aussi : " Vos péchés vous sont remis ". D'où l'on voit clairement que ce n'est point là la raison pour laquelle il lui a fait cette remontrance. Et ce qui suit le fait même plus clairement connaître. " Depuis ", dit l'évangéliste, " Jésus trouve cet homme dans le temple " ; c'était là sûrement une marque de piété;
il n'allait pas à la place publique, ni aux lieux de promenade, il ne se livrait pas aux plaisirs de la table, ni à la paresse, mais il se tenait au temple : encore qu'il dût prévoir que tout le monde l'en chasserait, rien pourtant ne fut capable de l'en faire sortir. Jésus-Christ l'ayant donc rencontré après s'être entretenu avec les Juifs, ne fit pourtant aucune allusion de ce genre; or, s'il eût voulu lui faire des reproches à ce sujet, il lui aurait dit : Quoi, vous persistez encore dans les mêmes fautes, et après avoir recouvré la santé, vous n'avez point changé de conduite, vous n'êtes pas devenu meilleur?
Mais il ne lui dit rien de semblable, seulement il le confirme pour l'avenir.
2. Mais pourquoi, quand il guérit les boiteux et les estropiés, ne leur dit-il rien de la rémission des péchés ? Pour moi, il me semble que chez ceux-là la maladie était la peine du péché, et chez ceux-ci une simple infirmité corporelle.
Si cela n'était pas, Jésus-Christ leur aurait fait une pareille remontrance. Et de plus, de toutes les maladies, la paralysie étant la plus grande et la plus fâcheuse, en y apportant le remède, il l'applique également aux moindres. De même qu'en guérissant un autre lé. preux, il lui ordonna d'aller rendre gloire à Dieu (Matth. VIII, 4), et ne donna pas cet avertissement à lui seul, mais par lui à tous ceux qui seraient guéris de leurs infirmités; ainsi par ceux-là il exhorte tous les autres, et il donne à chacun ces salutaires avis. A quoi il faut ajouter encore que Jésus-Christ avait vu sa grande persévérance; c'est pourquoi il l'avertit d'observer ce qu'il lui prescrit comme le pouvant, bien, et tant par le bienfait de sa guérison que par la crainte des maux à venir, il le retient et l'engage à être sage.
Remarquez , mes frères, combien Jésus-Christ est éloigné de toute vanité. Il n'a point dit : Vous voyez que je vous ai guéri, mais: " Vous voyez que vous êtes guéri, ne péchez plus a l'avenir ". Il n'a pas dit non plus : De peur que je ne vous punisse, mais : " De peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire ", Nulle part il ne fait mention de sa personne; il lui montre aussi que s'il a recouvré la santé
1. L'exemple que rapporte le saint Docteur ne se trouve point dans la sainte Ecriture, où il n’est nulle part fait mention de goutte, mais la vérité qu'il avance n'en est pas moins constante : Dieu a quelquefois visiblement frappé de maladie le pécheur en punition de son péché. Entre une infinité d'autres exemples qu'on pourrait facilement tirer des Livres saints, celui d'Ozias est bien mémorable Ce prince a la témérité de mettre la main à l'encensoir, et, sur-le-champ, il est frappé de lèpre. (II Paral. XXVI.) L'avarice et le mensonge de Giezi sont punis de la même maladie. (IV Rois, V, 26, 27, etc.)
279 c'est plutôt une grâce que l'effet de son mérite.
Car il n'a pas dit qu'il a été délivré de ses peines pour son mérite, mais qu'il a été sauvé et guéri par la miséricorde de Dieu. Si cela n'était pas ainsi, il aurait dit : Vous voyez que vous avez été puni de vos péchés comme vous le deviez, prenez garde à vous à l'avenir. Or il ne lui parle point de la sorte, mais comment :
" Vous voyez que vous avez été guéri, ne péchez plus à l'avenir ". Disons-le-nous souvent, mes frères, et quoique châtiés, quoique dans l'affliction, que chacun de nous se dise à soi-même : " Vous voyez que vous avez été e guéri, désormais ne péchez plus ". Que si, persévérant dans les mêmes fautes, nous n'en sommes point châtiés, répétons-nous ces paroles de l'apôtre : " La bonté de Dieu vous a invite à la pénitence. Et cependant, par notre "dureté et par l'impénitence de notre coeur, a nous nous amassons un trésor de colère ". (Rom. II, 4, 5.) Et non-seulement en rétablissant son corps, mais encore autrement, Jésus-Christ donna au paralytique un grand témoignage de sa divinité.
Car, en lui disant : " Ne péchez plus à l'avenir "; il lui fit voir qu'il connaissait tous les péchés qu'il avait commis auparavant, et par conséquent qu'il devait désormais le juger digne de foi et croire en lui. " Cet homme s'en alla donc trouver les Juifs et leur dit que c'était Jésus qui l'avait guéri (15)
". Observez cette nouvelle marque de la reconnaissance de ce paralytique. Car il n'a point dit : C'est Jésus qui m'a dit : " Emportez votre lit ". En effet, comme les Juifs lui objectaient continuellement ce qui paraissait blâmable, lui, toujours il leur répond ce qui relevait la gloire de son médecin, et devait les gagner et les attirer. Il n'était ni assez stupide, ni assez ingrat pour trahir son bienfaiteur et parler malignement contre lui, après en avoir reçu une si grande grâce, et une grâce jointe à un avis si salutaire.
Eût-il été barbare et inhumain comme une bête féroce, eût-il eu un coeur de pierre, le bienfait et la crainte auraient retenu sa langue. La menace que lui avait faite Jésus-Christ lui aurait encore fait craindre qu'il ne lui arrivât quelque chose de pire, ayant surtout éprouvé par lui-même jusqu'où pouvait aller le pouvoir d'un si grand médecin. D'ailleurs , s'il eût voulu le charger, le rendre blâmable, il aurait tu et caché sa guérison et il n'aurait parlé que de la violation du sabbat; mais, au contraire, avec beaucoup de fermeté et d'assurance, avec un coeur reconnaissant, il célèbre la gloire de son bienfaiteur, en quoi il ne diffère point de l'aveugle qui disait: " Il a fait de la boue avec sa salive et il en a oint mes yeux " (Jean, IX, 6) ; celui-ci dit tout de même : " C'est Jésus qui m'a guéri ".
" Et c'est pour cela que les Juifs persécutaient Jésus et. voulaient le faire mourir, parce qu'il faisait ces choses le jour du sabbat (16) ". Que répondit donc Jésus-Christ? Mon Père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi incessamment". (Jean, V, 17.) Quand il s'agissait de défendre ses disciples, Jésus produisait aux Juifs le témoignage de David, leur compagnon : " N'avez-vous point lu ", leur disait-il, " ce que fit David, se voyant pressé de la faim?" (Matth. XII, 3.) Mais quand il parle pour lui-même, il cite l'exemple de son Père, montrant par l'un et par l'autre qu'il est égal à son Père, et lorsqu'il le nomme son propre Père, et lorsqu'il fait voir qu'il opère les mêmes oeuvres que lui. Et pourquoi Jésus ne rapporte-t-il pas les miracles qu'il a faits auprès de Jéricho ? (Matth. XII, 29.) Il les voulait tirer de leurs idées charnelles et grossières, et faire qu'ils ne le regardassent plus comme " purement " homme, mais qu'ils vinssent et recourussent à lui comme à Dieu et à leur Législateur. Car s'il n'était pas Fils de Dieu et de la même substance, la défense qu'il, produisait était pire que l'accusation.. En effet, si un magistrat, accusé d'avoir transgressé la loi de son roi, s'excusait sur ce que le roi l'aurait lui-même transgressée, il ne serait pas pour cela absous de son crime, mais au contraire il serait regardé comme plus coupable et plus digne de châtiment ; mais ici, où la dignité est égale, la défense est tout à fait juste et légitime : pour la même raison que vous justifiez Dieu, justifiez-moi. Voilà pourquoi, avant toutes choses, le Sauveur dit: " Mon Père, " afin de les forcer malgré eux de reconnaître en lui une même autorité et une même puissance, en l'honorant comme vrai Fils de Dieu.
Que si quelqu'un dit : Et où est-ce que le Père agit, lui qui s'est reposé le septième jour (Gen. II, 2) après ses ouvrages? Qu'il apprenne de quelle manière Dieu agit. Comment donc agit-il? Il gouverne et conserve ses ouvrages par sa providence. Lors donc que vous voyez le lever du soleil, le cours de la lune, les [280] étangs, les fontaines, les fleuves, les pluies et le mouvement de la nature, soit dans les semences, soit dans nos corps, soit dans ceux ,des bêtes, et de toutes les autres choses qui composent ce monde, reconnaissez-y l’action continuelle du Père, " qui fait lever son soleil ", dit l'écriture, " sur les bonnes sur les " méchants ". (Matth. V, 45.) Et encore : " Si donc Dieu a soin de vêtir de cette sorte une herbe des champs, qui est aujourd'hui et qui sera demain jetée au feu ". (Matth. VI, 30.) Et derechef, sur les oiseaux : " Votre Père céleste les nourrit ". (Matth. VI, 29.)
3. Ainsi, tout ce qu'a fait Jésus-Christ le jour du sabbat, il l'a fait par sa parole, sans rien de plus. Quant au crime dont on l'accusait, il s'en est justifié par ce qui se faisait dans le temple (Matth. XII, 5), et par l'exemple même de ses accusateurs; mais quand il commande de travailler, comme d'emporter le lit (ce qui, sûrement, n'est pas un travail bien considérable, mais tel néanmoins qu'il marque clairement l'inobservance du sabbat), alors il parle plus haut, il leur apporte des preuves plus relevées, pour les confondue et leur imposer silence par la dignité de son Père, et les élever à de plus grands sentiments. C'est pourquoi, lorsqu'il s'agit du sabbat, il ne se justifie pas comme homme seulement, ni comme Dieu seulement, mais tantôt d'une façon, tantôt de l'autre.
Car il voulait qu'on crût à la fois, et à l'abaissement de son incarnation, et à la dignité, à la majesté de sa divinité. Voilà pourquoi maintenant il se justifie comme Dieu. En effet, s'il leur eût toujours parié humainement, toujours ils auraient eu de lui des sentiments bas et grossiers ; c'est donc pour les tirer dé leur opinion et les éclairer, qu'il nomme sou Père.
Au reste, les créatures elles-mêmes agissent au jour du sabbat : le soleil poursuit son cours, les fleuves roulent leurs eaux, les fontaines coulent, les femmes accouchent; mais afin que vous sachiez que le Fils de Dieu n'est pas du nombre des créatures; il n'a point dit J'agis aussi, car les créatures agissent, mais quoi ? J'agis aussi, car mon Père agit : " Mais les Juifs cherchaient encore avec plus d'ardeur à le Maire mourir, parce que non-seulement il ne gardait pas le sabbat, mais qu'il " disait même que Dieu était son Père, se faisant ainsi égal à Dieu (18) ". Et il ne le démontra pas seulement par ses paroles, mais encore plus par ses oeuvres. Pourquoi par ses oeuvres? Parce que, de ses paroles, ils pouvaient prendre texte pour lui faire des reproches, pour l'accuser d'orgueil et de vanité; mais en voyant la vérité et la réalité des choses et des oeuvres, qui manifestaient et publiaient sa puissance, alors ils ne pouvaient même pas ouvrir la bouche contre lui. Ceux qui ne veulent pas croire pieusement ces vérités, disent :Jésus-Christ ne s'est pas fait égal à Dieu, mais seulement les Juifs l'en soupçonnaient : c'est pourquoi, revenons sur ce qui a été dit plus haut. Dites-moi : les Juifs persécutaient-ils Jésus-Christ; ou ne le persécutaient-ils pas? Certainement ils le persécutaient; personne ne l'ignore. Le persécutaient-ils pour cette raison qu'il se faisait égal à Dieu, ou pour une autre? c'était sûrement pour cette raison, comme tous le reconnaissent. Gardait-il le sabbat, ou non? il ne le gardait pas, nul n'osera le nier. Disait-il que Dieu était son Père, ou ne le disait-il pas?
certes, il le disait. Donc tout le reste s'ensuit de même : comme les faits d'appeler Dieu son Père, de ne pas garder le sabbat, d'être persécuté des Juifs pour la première de ces raisons;
et encore plus pour l'autre., sont des vérités parfaitement établies; quand il s'égalait à Dieu, il ne faisait que parler encore dans le même esprit : et ceci est encore plus évident par ce qui est rapporté ci-dessus; car dire ces paroles. " Mon Père agit, et j'agis aussi ", c'était la même chose que de se faire égal à Dieu. Jésus-Christ ne montre aucune différence entre ces paroles. Il n'a point dit : Il agit, et moi je le sers, je l'aide; mais : comme il agit, j'agis aussi moi-même; et il fait voir une grande égalité.
Que si, cette égalité, Jésus-Christ n'avait pas voulu la montrer, et si les Juifs l'en avaient vainement soupçonné, il n'aurait pas permis qu'ils gardassent cette fausse opinion de lui, mais il l'aurait corrigée. Et l'évangéliste ne l'aurait point passée sous silence, mais il aurait publiquement déclaré que les Juifs avaient eu ce soupçon, mais que Jésus-Christ ne s'était pas fait égal à Dieu; c'est ainsi qu'il en use ailleurs, lorsqu'il voit que ce qui a été dit dans un sens, on le prend dans un autre; par exemple, à propos de cette phrase : " Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois jours " (Jean, II, 19), qui concernait sa chair. Mais les Juifs, ne comprenant pas ce qu'avait dit [281] Jésus-Christ, et croyant qu'il parlait de leur temple, disaient: " Ce temple a été quarante-six ans à bâtir, et vous le rétablirez en trois jours?
" (Jean, II, 20.) Comme donc Jésus-Christ avait dit une chose, et que les Juifs en avaient pensé une autre, que ce qu'il avait dit de sa chair, ils l'avaient entendu de leur temple, l'évangéliste, pour le taire remarquer, ou plutôt pour corriger cette fausse opinion, a ajouté : " Mais il entendait parler du temple de son corps". (Jean, II, 21.) De même, si en cet endroit Jésus-Christ ne s'était pas fait égal à son Père, sûrement l'évangéliste aurait redressé la pensée des Juifs qui le croyaient, et il aurait dit : Les Juifs croyaient que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu, mais il ne parlait pas de cette égalité.
Et non-seulement notre évangéliste en use ainsi dans l'endroit que nous avons cité, mais un autre aussi fait de même ailleurs. Jésus-Christ ayant dit à ses disciples : " Ayez soin de vous garder du levain des Pharisiens et des Saducéens ",. et les disciples ayant pensé et dit entre eux : " Nous n'avons point pris de pain " (Matth. XVI, 6); comme le Sauveur voulait dire une chose, appelant levain leur doctrine, et les disciples en entendaient une autre, pensant que c'était du pain que Jésus parlait, il rectifie cette pensée : et même ici ce n'est pas l'évangéliste, c'est Jésus-Christ lui-même qui la corrige, en disant : " Comment ne comprenez-vous point que ce n'est pas du pain que je vous ai parlé? " (Matth. XVI, 11.) Mais dans le passage sur lequel roule la dispute, on ne voit nulle correction.
Mais, dira quelqu'un, Jésus-Christ ruine cette interprétation, en ajoutant : " Le Fils ne peut rien faire de lui-même ". Que dites-vous? c'est tout le contraire : loin de nier l'égalité par ces mêmes paroles que vous alléguez, il l'établit et la confirme. Renouvelez votre attention, mes frères, la question est très-considérable et très-importante. Cette expression : " De lui-même ", se rencontre souvent dans l'écriture, où elle s'applique, et à Jésus-Christ, et au Saint-Esprit; il en faut donc connaître la valeur et la force, pour ne pas tomber dans de très-grandes et de très-grossières erreurs.
En effet, si vous la prenez dans le premier sens qu'elle présente, quelles absurdités ne s'en suivra-t-il pas? Faites-y attention. L'écriture n'a point dit que Jésus-Christ pouvait faire certaines choses de lui-même, et qu'il n'en pouvait pas faire d'autres; mais elle dit en général : " Le Fils ne peut rien faire de lui-même (19) ".
4. Nous ferons donc cette demande à notre contradicteur : Jésus-Christ, selon vous, ne peut donc rien faire de lui-même? S'il répond Non, nous repartirons : Mais il a fait le plus grand de tous les biens par lui-même; saint Paul le crie et le publie hautement : " Qui étant l'image de Dieu ", c'est de Jésus-Christ qu'il parle, " n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu : mais il s'est anéanti lui-même , en prenant la " forme de serviteur ". (Phil. II, 6, 7.) Et encore : Jésus-Christ lui-même dit ailleurs : " J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre, et personne ne me la ravit : c'est de moi-même que je la quitte ", (Jean, X, 18.) Ne voyez-vous pas que celui qui s'est anéanti lui-même, en prenant de lui-même notre chair, a en son pouvoir et la mort et la vie? Et que dis-je de Jésus-Christ? Nous qui sommes ce qu'il .y a de plus vil et de plus abject, nous faisons toutefois bien des choses de nous-mêmes; de nous-mêmes nous choisissons le vice, de nous-mêmes nous pratiquons la vertu. Que si nous ne faisons pas ce choix de nous-mêmes, et si nous n'en avons pas le pouvoir, le péché ne saurait nous précipiter dans l'enfer;
ni les bonnes oeuvres nous ouvrir le royaume des cieux. Donc, cette parole : " Jésus-Christ ne peut rien faire de lui-même ", ne signifie autre chose, sillon qu'il ne peut rien faire de contraire à son Père, rien d'opposé , rien d'étranger: ce qui marque justement l'égalité et une parfaite union.
Et pourquoi Jésus-Christ n'a-t-il pas dit le Fils ne fait rien de contraire, mais: il ne peut pas faire? c'est encore pour montrer par là une parfaite égalité. Car par cette expression l'écriture ne désigne pas une faiblesse, mais elle fait voir sa grande puissance. En effet, saint Paul aussi parle ailleurs du Père en ces mêmes termes : " Afin qu'étant appuyés sur ces deux choses inébranlables, par lesquelles il est impossible que Dieu nous trompe ". (Héb. VI, 18.) Et derechef : " Si nous le renonçons (1), il demeure fidèle; car il ne peut pas se
1. " Si nous le renonçons ". Mon texte le porte de même.
Saint Chrysostome le prend du verset précédent. Ainsi que nous lisons dans les textes grec et latin du Nouveau Testament , il faudrait dire : Si nous sommes infidèles. Mais la pensée est toujours le même.
282 contredire lui-même". (II Tim. II, 13.) Ce mot : " Il est impossible ", ne marque nullement une faiblesse, mais un pouvoir et une puissance ineffable. Et voici ce que cela signifie. Cette substance n'admet et ne souffre aucune de ces sortes de choses, aucune de ces imperfections. Comme lorsque nous disons : Il est impossible que Dieu pèche, nous ne lui attribuons pas un défaut, ou une faiblesse, mais nous témoignons, au contraire, de sa puissance ineffable; de même aussi, lorsque Jésus-Christ dit : " Je ne puis rien faire de moi-même ", cela signifie : il est absolument impossible que je fasse rien de contraire à mon Père. Mais, afin que vous puissiez vous convaincre que c'est ainsi qu'il faut entendre ce, passage, examinons ce qui suit et voyons de quel côté est Jésus-Christ, ou du vôtre, ou du nôtre. Vous dites que ces paroles marquent un défaut de pouvoir, une limitation d'autorité et de puissance : et moi je soutiens, au contraire, qu'elles montrent évidemment une égalité entière et parfaite, et que tout se fait comme par une même volonté et une même puissance. Interrogeons Jésus-Christ lui-même, et par ses réponses nous jugerons si. les paroles sur lesquelles nous disputons, il les explique selon votre opinion ou selon la nôtre. Que dit-il donc? " Tout ce que le Père fait, le Fils aussi le fait comme lui". Ne voyez-vous pas qu'il renverse et détruit absolument votre opinion , au lieu qu'il établit et confirme la nôtre? En effet, si le Fils ne fait rien de lui-même, le Père aussi ne fera rien de lui-même, puisque tout ce que fait le Père, le Fils le fait également. Et s'il n'en était pas ainsi, il s'ensuivrait une autre absurdité. Car Jésus-Christ n'a point dit : Le Fils fait ce qu'il a vu faire au Père, mais : il ne fait rien, s'il ne le voit faire au Père; comprenant ainsi tous les temps dans son affirmation : or, selon vous, il apprendra toujours à, faire les mêmes choses. Sentez-vous combien est élevée et sublime cette pensée qui, quoiqu'enveloppée d'expressions basses et grossières, force pourtant, malgré eux, les hommes les plus impudents et les plus téméraires , d'éloigner de leur esprit toutes basses idées, tous sentiments indignes d'une si grande majesté? Et qui serait assez misérable et assez malheureux pour dire que le Fils apprend chaque jour ce qu'il doit faire? Alors, comment serait vrai ce que dit le prophète-roi : " Mais pour vous, vous êtes toujours le même, et vos années ne passeront point?" (Ps. CI, 28.) Et comment ceci le sera-t-il? "Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui " (Jean, I, 3), si ce que fait le Père, le Fils l'imite en le voyant? Ne remarquez-vous pas comme son autorité et sa puissance se découvrent et se manifestent, et par ce qu'on a dit ci-dessus, et par ce qu'on va dire encore ? Que si Jésus-Christ emploie quelquefois des expressions tout humaines, ne vous en étonnez pas. Comme les Juifs, pour l'avoir entendu parler en des termes plus élevés, le persécutaient et le prenaient pour un, ennemi de Dieu, il commence par s'exprimer d'une manière un peu basse et grossière, seulement quant aux expressions; puis il s'élève, il parle d'une manière plus sublime, ensuite il redescend, baisse le ton; variant. ainsi son discours et ses instructions, afin que les plus endurcis puissent aisément croire en lui. Voyez; après avoir dit : " Mon Père agit, et j'agis aussi ", et s'être montré égal à Dieu, il dit encore: " Le Fils ne peut rien faire de lui-même, il ne fait que ce qu'il voit faire au Père ".Ensuite, il s'énonce en des termes plus élevés, et il dit : " Tout ce que le Père fait, le Fils aussi le fait comme lui ". Après quoi, il s'abaisse de nouveau : " Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait; et il lui montrera des oeuvres encore plus grandes que celles-là (20) ". Peut-on voir un plus grand abaissement? Non, certes, car ce que j'ai dit, et ce que je ne cesserai point de dire, je vais le répéter maintenant. Lorsque Jésus-Christ veut dire quelque chose d'une manière basse et humble, il ne craint point l'excès, de telle sorte que la grossièreté des paroles persuade même les plus méchants de recevoir avec piété ce qu'ils entendent. En effet, si ce n'était point là l'intention du divin Sauveur, considérez combien seraient absurdes ses paroles; pour s'en convaincre, il suffit de les examiner. Quand il dit : " Il lui montrera des oeuvres encore plus grandes que celles-ci ", il paraît n'avoir pas encore appris beaucoup de choses, ce qu'on ne peut pas même dire. des apôtres ; car dès que les apôtres eurent reçu la grâce du Saint-Esprit, ils reçurent aussitôt toutes les connaissances et tous les pouvoirs qui leur étaient nécessaires; mais, de cette manière, il se trouverait que le Fils n'avait pas encore appris bien des choses qu'il [283] lui était nécessaire de savoir. Que pourrait-on imaginer de plus absurde qu'une pareille idée? Que veulent donc. dire ces paroles? Le voici : Comme, après avoir guéri le paralytique d'une manière si éclatante, il devait ressusciter un mort, il use de ces expressions comme pour dire : Vous êtes remplis d'admiration :de m'avoir vu guérir sur-le-champ un paralytique, vous verrez des œuvres encore plus grandes que celles-ci. Néanmoins, il n'a pas si clairement expliqué sa pensée , mais il l'a enveloppée d'expressions plus simples et plus grossières, pour apaiser la fureur des Juifs.
Mais, pour connaître que ce mot : " Il lui montrera ", ne doit pas se prendre à la lettre, voyez ce qui suit : " Car, comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut ". Or ces paroles : " il ne peut rien faire de lui-même ", sont contraires à celles-ci : " A qui il veut ". Car, s'il donne la vie à qui il veut, il peut faire quelque chose de lui-même. En effet, le vouloir suppose le pouvoir. Et s'il né peut rien faire de lui-même, il ne donne donc pas la vie à qui il lui plaît; ce mot : " Comme le Père ressuscite ", prouve une égale vertu; et celui-ci : " A qui il veut ", montre un pouvoir égal. Par où vous voyez que ces paroles : " Il ne peut rien faire de lui-même ", loin de rien ôter à son pouvoir, marquent, au contraire, une puissance égale et une même volonté. Ce mot : " Il lui montrera ", entendez-le de même. Car le Fils dit ailleurs : " Je le ressusciterai au dernier jour. " (Jean, VI, 40.) Et encore, pour montrer que cette vertu, que ce pouvoir d'agir, il ne l'a pas reçu , il dit: " Je suis la résurrection et la vie ".
(Jean, XI, 25.) Ensuite, afin que vous ne disiez pas qu'il ressuscite les morts et qu'il donne la vie à qui il lui plaît, mais que les autres choses, il ne les fait pas de même, il prévient l'objection et la résout par ces paroles: "Tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi comme lui ", déclarant que tout ce que le Père fait, il le fait aussi comme lui, savoir, qu'il ressuscite les morts, qu'il forme les corps, leur rend la vie, qu'il remet les péchés, et qu'il fait toutes les autres choses de même que le Père les fait.
5. Mais ceux qui négligent leur salut ne font nulle attention à ces choses, tant est grand le marque produit l'amour de la domination. C'est lui qui a enfanté les hérésies; c'est lui qui a établi l'idolâtrie des gentils. Dieu voulait que ses perfections invisibles devinssent visibles par la création du monde (Rom. I, 20); mais les gentils ont fermé les yeux à la lumière, ils ont rejeté cette doctrine et se sont eux-mêmes frayé un autre chemin ; voilà pourquoi ils se sont égarés de la droite voie. Les Juifs n'ont point cru, parce qu'ils ont, aspiré à la gloire qui dent des hommes, et qu'ils n'ont point recherché celle qui vient de Dieu. (Jean, V, 44.) Mais nous, mes très-chers frères, fuyons cette passion avec un très-grand soin, et de toutes nos forces. Eussions-nous fait une infinité de belles actions et de bonnes oeuvres, le venin de la vaine gloire les gâtera toutes. Si nous avons donc en vue les louanges, recherchons celles qui viennent de Dieu. La louange des hommes, de quelque nature qu'elle soit, s'évanouit aussitôt. qu'elle paraît; et quand même elle ne s'évanouirait pas, sûrement elle ne nous procurerait aucun avantage; d'ailleurs, souvent elle vient d'un jugement corrompu. Qu'a-t-elle de si admirable, la gloire humaine, cette gloire dont jouissent de jeunes danseurs, des femmes impudiques, des avares, des voleurs? Mais celui que Dieu loue est admiré, non avec ces sortes de gens, mais avec les saints ; savoir avec les prophètes et les apôtres, avec les hommes qui ont mené une vie angélique. Que si nous aimons à amasser la. foule autour de nous et à nous faire regarder, examinons bien ce que c'est que cela, et nous trouverons que rien n'est plus vil ni plus méprisable. En un mot, si vous,aimez la foule, attirez à vous une grande troupe d'anges, rendez-vous redoutables aux démons; par là , vous ne ferez nul cas des hommes; par là, vous foulerez même aux pieds, comme de la fange et de la boue, tout ce qui paraît briller, et vous connaîtrez clairement alors que rien n'avilit tant l'âme que l'amour de la gloire. Non, certes, non, il ne se peut pas -que l'amateur de la vaine gloire ne traîne une vie pleine d'amertumes, de même qu'il est impossible que celui qui la méprise, ne foule aux pieds une infinité de vices. Celui qui est victorieux de la vaine gloire, vaincra aussi l'envie, l'amour des richesses et les autres maladies les plus cruelles. Et comment, direz-vous, la vaincrons-nous? Nous en triompherons si , dans tout ce que nous faisons, nous avons l'autre gloire en vue , je veux dire la gloire céleste , dont celle-ci s'efforce de nous chasser. C'est [284] elle qui, dans cette vie, nous rend illustres, et qui nous suit dans l'autre; c'est elle qui nous délivre de toute servitude charnelle.
Attachés à la terre et aux choses terrestres, maintenant nous sommes misérablement esclaves de la chair. Soit que vous alliez vous promener sur la place publique, soit que vous entriez dans votre maison, soit que vous alliez dans les rues, dans les lieux d'assemblées, dans les hôtelleries; si vous montez sur un vaisseau pour naviguer, si vous allez dans une île, ou dans les palais des rois, si vous suivez le barreau, ou si vous allez au sénat, partout vous trouverez les sollicitudes de ce siècle , et vous verrez s'occuper, avec mille fatigues, des choses de ce monde, les voyageurs, les citoyens, les navigateurs , les laboureurs, ceux qui demeurent à la campagne , ceux qui habitent la ville; en un mot, tous les hommes.
Quelle espérance pouvons-nous avoir de notre salut, nous qui, habitant la terre de Dieu, ne songeons nullement aux choses de Dieu? La Loi nous commande de vivre ici en étrangers, et nous sommes étrangers à l'égard du ciel, et habitants du monde. N'est-ce pas là une stupidité monstrueuse ? Tous les jours on nous parle du jugement et du royaume des cieux, et nous ne craignons pas d'imiter ceux qui vivaient au temps de Noé, et les habitants de Sodome (Matth. XXIV, 37; Gen. XIIII, 13, et XVIII, 19) ; nous attendons l'expérience pour nous instruire. Mais si toutes ces choses sont écrites, c'est afin que celui qui ne croit pas ce qui doit arriver apprenne du passé à lire dans l'avenir. Méditons donc ces vérités, mes frères, tant celles qui ont eu leur accomplissement, que celles qui s'accompliront infailliblement un jour, et secouons un peu le joug rigoureux de, notre servitude : ayons quelque soin de notre âme, afin que nous acquérions les biens présents et les biens futurs, par la grâce et la bonté. de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'empire, dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXIX.
LE PèRE NE JUGE PERSONNE, MAIS IL A DONNé AU FILS TOUT POUVOIR DE JUGER. — AFIN QUE TOUS HONORENT LE FILS, COMME ILS HONORENT LE PèRE. (VERS. 22, 23, JUSQU'AU VERS. 30.)
ANALYSE.
2. Pourquoi Jésus-Christ use de paroles simples. — Sabellien enseignait qu'il n'y a qu'une seule personne en Dieu. 3. Jésus-Christ parle souvent du jugement de la vie, de la résurrection, pourquoi ?
5. Dans l'étude de l'Ecriture sainte ne rien passer, examiner les circonstances, sonder, peser tout, ne pas s'excuser sur son ignorance, sur sa simplicité. — Il est ordonné d'être prudent. — Pardonner aux autres, afin que le Seigneur nous pardonne : refuser le pardon aux autres, c'est se le refuser à soi-même. — Pardonner de. môme que Jésus-Christ nous a pardonné. —Ce qu'il faut faire pour acquérir la vie éternelle. — Recommandation de l'aumône.
1. Il faut, mes très-chers frères, il faut en toutes choses user d'une grande attention; car nous rendrons un compte exact, et de nos paroles et de nos oeuvres. Nos affaires ne sont pas limitées dans tes bornes étroites de cette vie , mais une autre vie nous attend, et nous comparaîtrons tous au redoutable jugement du Seigneur. "Nous devons tous comparaître", dit saint Paul, " devant le tribunal de Jésus-Christ , afin que chacun reçoive ce qui est [285] "
dû aux bonnes ou aux mauvaises oeuvres " qu'il aura faites, pendant qu'il était revêtu " de son corps ". (I Cor. V, 10.) Pensons toujours à ce tribunal; c'est là le vrai moyen de nous appliquer toujours à la vertu. Comme celui qui écarte ce jour de son esprit, semblable à un cheval qui a pris le mors aux dents, se jette dans les précipices (le Psalmiste dit: " Ses voies sont souillées en tout temps ", et il en donne la raison : " Vos jugements ne se présentent point devant sa vue") (Ps. IX, 26); de même, celui qui craint le jugement, marchera avec modestie et sera retenu dans toutes ses actions : " Souvenez-vous de votre dernière fin ", dit le Sage, " et vous ne pècherez point". (Eccli. VII, 40.) Celui qui à présent nous remet nos péchés, alors sera notre juge; celui qui est mort pour nous viendra juger ici tout te genre humain. Jésus-Christ " apparaîtra ", dit encore saint Paul, " non pour expier le péché, " mais pour le salut de ceux qui l'attendent ". (Héb. IX, 28.) C'est pourquoi le Sauveur dit ici : " Mon Père ne juge personne, mais il a donné au Fils tout pouvoir de juger, afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père ". Quoi donc ! direz-vous, l'appellerons-nous le Père ? Dieu nous en garde ! Car il dit le Fils, afin que demeurant le Fils, nous l'honorions comme nous honorons le Père: celui au contraire qui l'appelle le Père , n'honore pas le Fils comme il honore le Père; mais il confond tout. Comme donc les châtiments rappellent plutôt les hommes à leurs devoirs que les bienfaits, Jésus-Christ nous fait de terribles menaces, afin que du moins la crainte nous porte à l'honorer.
Lorsque Jésus-Christ dit : " Tout " , il nous fait entendre qu'il a le pouvoir de punir et de récompenser, et de faire l'un et l'autre selon qu'il lui plaît. Il dit: " Il a donné " , afin que vous ne pensiez pas qu'il n'est point engendré, et que vous ne croyiez pas qu'il y a deux Pères: car tout ce qu'est le Père, le Fils l'est aussi, demeurant engendré et Fils. Mais, pour ne vous laisser aucun, doute que ce mot: " Il a donné " signifie la même chose que : " il a engendré " , il le déclaré expressément ailleurs , en disant: " Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même (26) ". Quoi donc ! le Père a-t-il premièrement engendré le Fils, et n'est-ce qu'ensuite qu'il lui a donné la vie? Celui qui donne, donne à quelqu'un qui est: le Fils était-il donc engendré sans avoir là vie? Mais les démons mêmes, tout démons qu'ils sont, ne sont point capables d'une pensée si abominable, où éclatent également et l'extravagance et l'impiété.
Disons donc que, comme ce mot: " Il a donné la vie ", est la même chose que: il l'a engendré vivant ; de même . " Il a donné le pouvoir de juger " , signifie: il l'a engendré juge. Et de peur qu'entendant ces mots , qui marquent que le Père est le principe du Fils, vous ne pensiez qu'il y a une inégalité de substance entre l'un et l'autre, et une moindre dignité dans celui-ci, il vient lui-même vous juger , pour vous montrer son égalité.
Car celui qui a le pouvoir de punir et de récompenser ceux qu'il veut, peut faire les mêmes choses que le Père. En effet, s'il n'avait pas un égal pouvoir, s'il n'avait reçu cet honneur que dans la suite, après avoir été engendré, quelle aurait été l'origine de cette élévation ? par quels degrés serait-il parvenu dans la suite à une si éminente dignité ? Ne rougissez-vous pas d'avoir des sentiments si bas et si charnels de cette nature immortelle qui ne peut recevoir aucun accroissement ?
Pourquoi, direz-vous, parle-t-il donc de la sorte? Afin que les hommes croient plus facilement ce qu'il dit, et pour les préparer à entendre des choses plus élevées; de là ce mélange des deux langages. Mais voyez et examinez bien comment il opère ce mélange, et pour cela il ne sera pas hors de propos de reprendre les choses dès le commencement. Il a dit " Mon Père agit, et j'agis aussi " ; et par là, il montre qu'il est égal à son Père et qu'il doit être également honoré : " Et les Juifs cherchaient à le faire mourir ". Que fait-il ensuite? Il tempère, il adoucit ses paroles, mais il leur conserve le même sens, en disant: " Le Fils ne peut rien faire de lui-même ". Après, il parle encore d'une façon plus élevée, et dit : " Tout ce que le Père fait, le Fils aussi le fait comme lui ". Puis il baisse le ton : " Parce que le Père ", dit-il, " aime le Fils et il lui montre tout ce qu'il fait, et il lui montrera des oeuvres encore plus grandes que celles-ci ". Après quoi, il remonte : " Car comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". Puis viennent des paroles basses mêlées avec des paroles élevées : " Le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils tout a pouvoir de juger ". Ensuite le langage se [286] relève: "Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père".
Ne remarquez-vous pas de quelle manière il varie son discours, par, l'admirable mélange des paroles et des idées élevées, avec des expressions et des choses plus basses et plus grossières, afin que les hommes d'alors les reçussent plus-facilement, et que ceux qui viendraient dans la suite des temps ne perdissent pas le fruit et l'avantage qu'ils en devaient retirer, mais qu'interprétant les expressions tout humaines au moyen de celles qui sont plus élevées et plus sublimes, ils eussent de Jésus-Christ l'opinion qu'on en doit avoir? En effet, s'il n'en est pas ainsi; si ce n'est point par condescendance que Jésus-Christ a parlé comme il l'a fait, comment expliquer les choses sublimes qui se trouvent mêlées à son langage?
Si celui qui doit parler de soi d'une manière grande et élevée reste au-dessous de ce qu'il pourrait dire, il donne lieu de croire que c'est par une sorte de ménagement qu'il en use ainsi. Mais si un homme qui doit parler de soi en des termes humbles et modestes, s'exprime avec pompe : pourquoi s'attribue-t-il, dira-t-on de lui, ce qui est au-dessus de sa nature et de sa condition? Ce n'est plus esprit de ménagement, mais extrême impiété.
2. Si donc Jésus-Christ s'exprime quelquefois dans un langage si humble,. nous pouvons en donner la juste raison , une raison convenable à sa divinité : nous dirons qu'il agit ainsi par condescendance , qu'il nous apprend de cette manière à être humbles et modestes, et que par là il pourvoit à notre salut; il le déclare ailleurs par ces paroles : " Mais je dis ceci afin que vous soyez sauvés". (Jean, V, 34.) Comme ne voulant point s'appuyer de son propre témoignage, ce qui eût été indigne, de sa grandeur et de sa dignité, il rapporte celui de Jean-Baptiste, il explique en même temps la raison pour laquelle il se sert de termes pareils, en disant.: " Mais je dis ceci afin que vous soyez sauvés". Mais vous, qui prétendez qu'il n'a pas un pouvoir égal à celui du Père, que répondrez-vous quand vous lui entendrez dire qu'il aune, vertu, une puissance, une gloire égales à celles du Père ? Si, comme vous le soutenez, il est beaucoup inférieur au Père, pourquoi- veut-il être honoré comme lui ? Car il ne se contente pas de dire ce que nous venons de rapporter ci-dessus ; et il ajoute : " Celui qui n'honore point le Fils, n'honore point le Père qui l'a envoyé ". (Jean, V, 23.) Remarquez-vous comment il joint l'honneur qui doit être rendu au Fils avec celui qu'on doit rendre au Père? Et qu'est-ce que cela prouve, dira quelqu'un, nous voyons qu'il en fait autant à l'égard des apôtres : " Celui qui vous reçoit", dit-il, "me reçoit ? " (Matth.
X, 40.) Mais là, il parle de la sorte pour montrer qu'il regarde comme fait pour lui ce qu'on fait pour ses serviteurs; ici, il veut dire que la substance est la même et la gloire égale. De plus, il n'a point dit des apôtres qu'il faut les honorer; mais, parlant de soi, il a dit formellement : " Celui qui n'ho" more point le Fils, n'honore point le Père ". Si de deux monarques régnant ensemble on en offense un, l'offense rejaillit aussi sur l'antre, et surtout si celui qui est offense est son fils; que dis-je ? C'est outrager le roi que d'outrager un de ses soldats; mais c'est l'outrager indirectement et non de la même manière. Ici, au contraire, tout est personnel. Si donc Jésus-Christ a pris soin de dire : " Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père"; c'est pour que, lorsqu'il dira ensuite : " Celui qui n'honore point le Fils n'honore point le Père ", vous compreniez qu'il s'agit d'un même honneur, d'un culte égal Car il n’a pas dit simplement : Celai qui n'honore point; mais: celui qui n'honore point en la manière que j'ai dit, n'honore point le Père.
Et comment, direz-vous, celui qui envoie et celui qui est envoyé sont-ils de -la même substance ? Quoi 1 vous revenez encore aux idées humaines et terrestres, et vous né faites pas attention que Jésus-Christ n'a dit toutes ces choses que pour nous faire connaître le principe, pour nous empêcher de tomber dans l'erreur de Sabellius, et pour guérir, par ce remède, la maladie des Juifs, qui étaient tentés de voir en lui un ennemi de Dieu; car ils disaient de lui : " Cet homme n'est point de Dieu; cet homme n'est pas venu de Dieu ? " C'est donc pour leur ôter ce soupçon qu'il ne se servait point tant de paroles élevées que de paroles humaines et grossières. S'il disait souvent qu'il avait été envoyé; ce n'était pas pour vous donner lieu de croire qu'il est inférieur au Père ; mais pour fermer la bouche aux Juifs. Voilà pourquoi souvent il s'autorise de son Père, tout en mêlant à ce témoignage sa propre autorité. S'il eût toujours parlé d'une [287]
manière conforme à sa dignité, les Juifs n'auraient point reçu sa parole,- puisque souvent même, pour quelques paroles plus dignes de sa grandeur, ils le persécutaient et jetaient des pierres sur lui. Que si, en vue d'eux, il eût toujours dit des choses grossières et humiliantes, plusieurs, dans la suite, s'en seraient scandalisés, et cela aurait été préjudiciable à leur salut; c'est pour cette raison que le Sauveur mêle dans sa doctrine du grand et du simple: du simple, comme j'ai dit, pour imposer silence aux Juifs; du grand, pour dévoiler la dignité de sa personne et retirer de la basse idée qu'on avait de lui, ceux qui avaient du sens et de la raison, faisant assez connaître que les choses humaines et grossières qu'il disait, ne lui convenaient nullement : car être envoyé marque un. passage d'un lieu à un autre. ET DIEU EST PARTOUT.
Pourquoi dit-il donc qu'il a été envoyé ? Jésus-Christ use de paroles plus grossières lorsqu'il veut montrer sors unité de sentiment et de volonté avec le Père. Et c'est pour la même raison qu'il tempère ce qui suit : " En vérité, en vérité je vous dis que celui qui entend ma parole et croit à celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle (24) ".
Ne remarquez-vous pas que, pour détruire entièrement ce soupçon des Juifs, qu'il était contraire à Dieu, il répète très-souvent la même chose qu'ici, et dans ce qui suit, et par les menaces, et par les promesses , il leur ôte tout lieu de contester et de chicaner; et qu'encore ici il se rabaisse extrêmement par la simplicité et la grossièreté des expressions dont il se sert? Il n'a point dit : Celui qui entend ma parole et qui croit en moi ; ils auraient regardé ces paroles comme fastueuses et dictées par une vaine jactance. En effet, si, après leur avoir donné tout le temps de le connaître, après avoir opéré tant de miracles, il s'exposait, en usant de paroles élevées, à se faire accuser par eux d'orgueil et de vanité, à combien plus forte raison en eût-il été de même alors. C'est pourquoi ils lui disaient : " Abraham est mort et les prophètes aussi; comment dites-vous : " Celui qui gardera ma parole ne mourra jamais? " (Jean, VIII, 51.) Ecoutez donc ce qu'il dit pour les empêcher de se laisser emporter à la colère : " Celui qui entend ma parole et qui croit à celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle ". Ils devaient être plus disposés à écouter, en l'entendant dire que ceux qui l'écoutaient croyaient au Père : admettant cela volontiers , ils devaient être plus portés dès lors à croire tout le reste. C'est ainsi qu'en disant quelque chose de simple et d'aisé à comprendre, Jésus préparait le chemin aux vérités plus élevées et plus sublimes.
Jésus-Christ dit : " Il a la vie éternelle "; à quoi il ajoute aussitôt : " Et il ne vient point en jugement, mais il est déjà passé de la mort à la vie ". Joignant ainsi ces deux choses ensemble, il gagne la confiance, il persuade, et parce qu'il disait qu'il fallait croire au Père, et parce qu'à celui qui croirait il lui promettait de grands biens. Au reste, ces paroles : " Il ne vient point en jugement ", signifient: il n'est point condamné, il n'est point puni; la " mort" ne doit point s'entendre de la mort naturelle, mais de la mort éternelle; et de même pour la vie, il ne s'agit point de la vie terrestre, mais de la vie immortelle.
" En vérité, en vérité, je vous dis que l'heure vient et qu'elle est déjà venue, que les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l'entendront vivront (2) ". Jésus-Christ prouve ce qu'il dit par les oeuvres mêmes, car ayant dit : " Comme le Père ressuscite les morts et leur rend là vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît " ; afin qu'on ne pense pas que c'est par orgueil et par vanité qu'il parle de la sorte ; ce qu'il avance, il le prouve par les oeuvres en disant : " L'heure vient". Ensuite, pour que vous ne croyiez pas qu'il y aura beaucoup à attendre, il ajoute : " Et elle est déjà venue, que les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l'entendront vivront ". Ne voyez-vous pas ici, mes frères, cette autorité et cette puissance ineffable? Ce qui arrivera dans la résurrection, dit-il, arrivé de même dès maintenant. Alors la voix éclatante de celui qui commande s'étant fait entendre, tous ressusciteront. " Au signal que Dieu aura donné", dit l'Ecriture, " les morts ressusciteront ". (I Thess. IV, 46.) Et qu'est-ce qui prouve, direz-vous, que ce ne sont point là de vaines et de fastueuses paroles? Ce qui suit : " L'heure est déjà venue ". Si Jésus-Christ n'avait prédit que des choses éloignées, on aurait été dans le doute et dans la défiance;.mais il fournit le moyen de vérifier ce qu'il avance. Moi demeurant, vivant avec vous, dit-il, cela arrivera. S'il n'eût pas eu le pouvoir de réaliser sa promesse, il n'aurait pas promis, de peur de paraître ridicule à [288] tout le monde. Ensuite, ce qu'il a dit, il l'explique par ces paroles : " Car, comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même (26) "
3. Faites bien attention à ceci, mes frères, que Jésus-Christ établit l'égalité et met cette seule différence entre le Père et le Fils, que l'un est le Père, l'autre le Fils; car ce mot : " Il a donné ", met seul cette différence; mais il montre que tout le reste est égal et pareil. D'où il est visible que Jésus-Christ fait tout avec la même puissance et par la même vertu que le Père, et qu'il n'emprunte point d'ailleurs cette vertu. En effet, la vie, qu'il a, il l'a de même que le Père. Voilà pourquoi il ajoute encore ce qui suit, pour nous le faire comprendre. Quoi? " Et il lui a donné le pouvoir de juger (27) ".
Et pourquoi Jésus-Christ parle-t-il si fréquemment de la résurrection et du jugement? " Car "; dit-il, " comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". Et, encore : " Le Père ne juge personne : mais il a donné au Fils tout pouvoir de juger ". Et derechef " Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même ". Et : " Ceux qui entendront la voix du Fils de Dieu, vivront". Et en cet endroit-ci : " Il lui a donné même le pouvoir de juger ". Pourquoi donc parle-t-il si souvent de ces choses, à savoir, du jugement, de la vie, de la résurrection? Parce que c'est là principalement ce qui peut toucher et amollir le coeur le plus dur et le plus obstiné. Celui, en effet, qui croit qu'il doit ressusciter, et qu'il sera puni de ses crimes, cette foi seule à la résurrection et au jugement, à défaut de tout témoignage visible, suffira sans doute pour qu'il accourre à Jésus-Christ, afin de se rendre son juge propice et favorable.
" Ne vous étonnez point que ce soit le Fils de l'homme (27) ". Paul de Samosate ne lit pas de même; voici comme il lit : " Il lui a donné le pouvoir de juger, parce qu'il est le Fils de l'homme ". Mais le texte, lu de cette façon, n'a ni suite ni sens., Jésus-Christ n'a pas reçu ce pouvoir de juger, parce qu'il. est homme. Autrement, qu'est-ce qui empêcherait que tous les hommes ne fussent juges? Mais le Fils est engendré de l'ineffable substance du Père; voilà pourquoi,il est juge. Voici donc comment il faut lire : " Ne vous étonnez point que ce soit le Fils de l'homme ". Jésus-Christ paraissait à ses auditeurs dire des choses qui se contredisaient, et ils ne le regardaient que comme un homme;, toutefois, ses paroles leur semblaient être au-dessus de l'homme, ou plutôt au-dessus des anges, et ne pouvoir venir que d'un Dieu; pour résoudre donc l'objection et la détruire, il a ajouté : " Ne vous étonnez point que ce soit le Fils de l'homme, car le temps vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du, Fils de Dieu (28) : Et " ceux qui auront fait de bonnes oeuvres sortiront des tombeaux pour ressusciter à la vie; mais ceux qui en auront fait de mauvaises en sortiront pour ressusciter à leur condamnation ".
Et pourquoi n'a-t-il pas dit: Ne vous étonnez point que ce soit le Fils de l'homme, car il est, aussi le Fils de Dieu ; et n'a-t-il parlé que de la résurrection ? La qualité de Fils de Dieu, il, l'avait déjà établie plus haut en disant : " Il entendront la voix du Fils de Dieu ". S'il; l'omet; ici, n'en soyez pas surpris. Ayant parlé d'une couvre qui et propre à Dieu, il a laissé à ses auditeurs à inférer de là qu'il est et Dieu et Fils de bien. S'il t'eût souvent répété, il les aurait rebutés et rendus plus opiniâtres; mais confirmant ainsi sa doctrine par ses miracles, il amenait les Juifs à la recevoir avec moins de peine. C'est ainsi que souvent, dans le raisonnement, lorsqu'il suffit de poser les prémisses pour convaincre, on ne tire pas soi-même la conclusion, on dispose mieux l'auditeur, on remporte une plus glorieuse victoire, en forçant l'adversaire à tirer lui-même la conséquence : de cette Façon, ceux qui soutenaient l'opinion opposée ont moins de peine à donner raison à leur contradicteur.
Lorsque Jésus-Christ a parlé de la résurrection de Lazare, il n'a point fait mention du jugement, parce que ce n'est point pour ce sujet qu'il l'a ressuscité. Au contraire, lorsqu'il a parlé de la résurrection générale des morts, il a ajouté ceci : que ceux qui auront fait de bonnes oeuvres, ressusciteront pour vivre éternellement ; mais que ceux qui en auront fait de mauvaises, ressusciteront pour être condamnés. Saint Jean a stimulé de même son auditeur; soit en lui rappelant le jugement dernier, soit en disant que celui qui ne croit pas au Fils, ne verra point la vie, mais que la colère de Dieu demeurera sur lui. [289] (Jean, III, 26) De même Jésus-Christ a dit à Nicodème "
Celui qui croit au Fils n'est pas condamné : mais celui qui ne croit pas est déjà condamné ". (Ibid. 18.) De même, ici encore, il fait mention et du jugement et du supplice auquel seront condamnés ceux qui auront fait le mal. Comme il avait dit auparavant : " Celui qui écoute ma parole, et qui croit à celui qui m'a envoyé, n'est point jugé (1)", de peur qu'on ne crût qu'il suffisait de croire pour être sauvé, il ajoute qu'on rendra compte de la vie : ceux qui auront fait de bonnes oeuvres; ressusciteront pour la vie : ceux qui en auront fait de mauvaises, ressusciteront pour, être condamnés. Comme donc il avait dit que tout le monde lui rendrait compte, et qu'à sa voix tous ressusciteraient, vérité .jusqu'alors certainement inconnue, à laquelle on ne s'attendait, pas, à laquelle encore aujourd'hui plusieurs ne croient point, même parmi ceux qui semblent y croire, et à plus forte raison les Juifs de ce temps : comme donc Jésus-Christ avait dit que tous lui rendraient compte, que, tous ressusciteraient, écoutez et observez de quelle manière il l'annonce pour s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs: " Je ne puis ", dit-il, " rien faire de moi-même, je juge selon ce que j'entends, et mon jugement est juste, parce que. je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé (30) ". Toutefois il n'avait pas donné une faible preuve de la résurrection, lorsqu'il guérit le paralytique.
C'est pourquoi il n'en, a parlé qu'après avoir opéré cette guérison, qui ne différait pas beaucoup d'une résurrection : Quant au jugement, il y a fait allusion après avoir rétabli le corps du paralytique, en disant : " Vous voyez que vous êtes guéri, ne, péchez plus à l'avenir, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire ". (Jean, V, 14.) Cependant il prédit, et la résurrection particulière de Lazare, et la résurrection générale. Et ayant prédit ces deux résurrections, celle de Lazare qui devait bientôt arriver, et celle de tous les hommes qui ne devait arriver que très-longtemps après, il confirme la proximité de la première par la guérison du paralytique, en disant: " L'heure vient, et elle est déjà venue", et il annonce la résurrection générale par celle de Lazare, exposant aux yeux des hommes une image des choses à venir dans celles qui se sont déjà passées. Nous le voyons
1. i.e. Condamné.
agir ainsi constamment : lorsqu'il fait deux ou trois prédictions; celle dont l'événement est le plus éloigné, il la persuade par ce qui est déjà arrivé.
4. Jésus-Christ, connaissant donc que les Juifs étaient extrêmement faibles et grossiers, ne s'est point contenté.
des premières instructions qu'il leur avait déjà données, ni des premières œuvres qu'il avait opérées devant eux; mais, pour vaincre leur obstination et leur dureté, il ajoute à cela de nouvelles paroles, et dit : " Je ne puis rien faire de moi-même : Je juge selon ce que j'entends, et mon jugement est juste ; parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé ". Mais sa doctrine devait paraître nouvelle, étrangère, différente de celle que les prophètes avaient enseignée; car les prophètes disaient que c'est Dieu qui juge toute la terre, c'est-à-dire le genre humain: David le publie partout : " Il jugera ", dit-il, " les peuples dans l'équité " (Ps. XCV, 12) ; et " Dieu est un juge " également "juste, fort et patient" (Ps. VII, 12) ; tous les prophètes et Moïse le déclarent de même. Jésus-Christ, au contraire, disait:
" Le Père ne juge personne mais il a donné au Fils tout pouvoir de juger". Comme donc cette doctrine pouvait troubler le Juif qui l'entendait, et le porter à soupçonner Jésus d'être contraire à Dieu, voilà, dis-je, pourquoi il se rabaisse si fort, c'est-à-dire autant que le demandait leur faiblesse, afin d'arracher jusqu'à la racine ce pernicieux soupçon de leur esprit; voilà pourquoi il dit : " Je ne puis, rien, faire de moi-même " ; c'est-à-dire, vous ne me verrez rien faire, ou vous ne m'entendrez rien dire qui soit contraire à la volonté du Père, qui soit différent de ce qu'il veut. De plus, comme il a dit auparavant qu'il était le Fils de l'homme et montré que les Juifs le prenaient pour un homme pur et simple, il fait de même en cet endroit. Comme donc encore, lorsqu'il dit ci-dessus : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu " (Jean, III, 11) ; et saint Jean : " Il rend témoignage de ce qu'il a vu, et personne ne reçoit son témoignage " (Ibid. 32); il parle d'une connaissance certaine et 'intime du Père à l'égard du Fils, et du Fils à l'égard du Père, et non pas simplement de celle qu'on acquiert par l'ouïe et par la vue; de même ici, par l'ouïe il n'entend autre chose, sinon qu'il ne peut faire [290] que ce que veut le Père. Mais il ne l'a pas expliqué si clairement, parce que s'il l'avait ouvertement déclaré, les Juifs auraient été incapables encore d'ajouter foi à ses paroles.
Mais de quelle manière s'énonce-t-il? En des termes très-simples et très-humains : " Je juge selon ce que j'entends ", il ne fait pas mention d'enseignement de la doctrine; il ne dit pas : selon ce qu'on m'enseigne, mais: " selon ce que j'entends ". Et encore ce n'est pas qu'il ait besoin d'entendre; car non-seulement il n'avait pas besoin d'être instruit, mais pas même d'entendre. Par ces paroles donc, il ne montre autre chose, sinon la parfaite union qui est entre le Père et le Fils, et l'identité de leur jugement ; c'est comme s'il disait : je juge de même que si c'était le Père qui jugeât.
Après quoi Jésus-Christ ajoute : " Et je sais que mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé (30) ". Que dites-vous, Seigneur? Avez-vous une autre volonté que la volonté du Père?, Ailleurs, vous avez dit : " Comme vous et moi nous sommes un ". (Jean, XVII, 21, 22.) Et encore, parlant de la volonté et de l'union : " Comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous; qu'ils soient de même un en nous (Ibid.) ", c'est-à-dire, par la foi en nous.
Ne remarquez-vous pas, mes frères, que ce qui paraît le plus simple, renferme sous cette écorce un sens sublime et très-élevé? Voici ce que Jésus-Christ nous apprend : il nous fait connaître que la volonté du Père n'est point différente de la sienne : la volonté du Père; dit-il, et la mienne sont aussi bien une que celle d'une seule âme est une. Et ne vous étonnez pas s'il dit que cette union est étroite à ce point, puisque saint Paul, parlant On Saint-Esprit, se sert du même exemple, et dit: " Qui des hommes connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui? Ainsi nul ne tonnait ce qui est en Dieu, que l'Esprit de Dieu". ( I Cor. II, 11.) Jésus-Christ ne veut donc dire autre chose, sinon ceci : Je n'ai point de volonté propre, ni d'autre volonté que la volonté du Père mais s'il veut quelque chose , je le veux aussi, et si je veux quelque chose, il le veut de même. Comme donc personne ne peut blâmer le Père dans ses jugements, personne ne peut me blâmer dans les miens : la même pensée forme et produit l'un et l'autre jugement. Que si, en disant ces choses , Jésus-Christ emprunte la manière de parler des hommes, n'en soyez pas surpris; c'est parce que les Juifs le prenaient pour un homme ordinaire. C'est pourquoi, dans ces endroits, il ne faut pas seulement faire attention aux paroles, mais encore à l'opinion des hommes , et regarder la réponse comme étant donnée en conformité de cette opinion : autrement il s'ensuivrait bien des absurdités. Observez ceci, je vous prie. Le Sauveur a dit: " Je ne cherche point ma volonté ". Il a donc une autre volonté , et de beaucoup inférieure; et non-seulement inférieure, mais aussi moins utile. Si cette volonté est salutaire et conforme à celle du Père, pourquoi ne la cherchez-vous pas? Les hommes peuvent dire cela avec justice, eux qui ont plusieurs volontés contraires à la volonté de Dieu : mais vous, pourquoi parlez-vous de la sorte, vous qui êtes en tout égal et semblable au Père? Ce langage ne convient pas même à un homme parfait, à un crucifié. Saint Paul se lie et s'unit si étroitement à la volonté de Dieu, qu'il dit: " Je vis, " ou plutôt ce n'est plus moi qui vis ; mais " c'est Jésus-Christ qui vit en moi ".(Gal. II, 20); comment le Maître de tout le monde a-t-il pu dire: " Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé ", comme s'il s'agissait d'une autre volonté ? Quelle explication donc faut-il donner à ces paroles? Celle-ci: Jésus-Christ parle comme homme, et selon l'opinion de ses auditeurs. Comme il a parlé ci-dessus tantôt comme Dieu , et tantôt comme homme, il dit encore ici, comme homme: " Mon jugement est juste ". Et d'où cela parait-il ? De ce qu'il dit: " Parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé ". En effet, comme on ne peut justement accuser un homme qui est exempt de passion d'avoir jugé contre les règles de. la justice; de même à présent vous ne pouvez nie faire aucun reproche. Que celui qui veut établir sa fortune, on le soupçonne d'avoir foulé aux pieds la justice, peut-être y a-t-il quelque raison , quelque fondement? mais celui qui ne cherche pas ses propres intérêts, quelle raison mirait-il de juger injustement ? Servez-vous donc de ce raisonnement pour juger de ma doctrine et de mes oeuvres. Encore si je disais que je n'ai pas été envoyé par le Père, et si je ne lui rapportais pas la gloire de mes actions, peut-être quelqu'un de [291] vous pourrait-il penser que je me vante, et que je ne dis pas la vérité? Mais si tout ce que je fais, je le rapporte à un autre, pourquoi ma parole vous serait-elle suspecte? Ne voyez-vous pas où en vient Jésus-Christ, et comment il prouve que son jugement est juste par un argument d'un usage vulgaire et général ? Ne voyez-vous pas avec quelle clarté et quelle lumière se montre ce que j'ai souvent dit? Et qu'est-ce que j'ai dit ? Que l'excès même de grossièreté qu'il y a souvent dans les paroles du Sauveur est justement ce qui porte les . hommes de sens à ne point s'arrêter aux basses idées qu'elles présentent d'abord, et à les expliquer dans un sens plus élevé et plus sublime; par là, ceux qui maintenant rampent à terre, sont amenés peu à peu, et sans peine, à s'élever plus haut.
5. Faisons attention à toutes ces choses, je vous prie, et, dans la lecture de l'Ecriture sainte, n'omettons rien, ne passons pas la moindre parole ; mais examinons tout avec soin, et considérons bien la raison de chaque parole. Ne croyons pas pouvoir nous excuser sur notre ignorance ou sur notre simplicité. Jésus-Christ ne nous a pas seulement ordonné d'être simples , mais encore d'être prudents (Matth. X, 16.) Usons donc de simplicité, mais joignons à cela la prudence, soit dans l'étude de la doctrine, soit dans nôs actions, et jugeons-nous nous-mêmes, afin qu'au jour du jugement nous ne soyons pas condamnés avec ce monde (I Cor. XI, 31, 32). Tels que nous désirons que Notre-Seigneur soit à notre égard , tels soyons nous-mêmes à l'égard de nos serviteurs.
" Remettez-nous nos dettes " , dit l'Ecriture , " comme nous les remettons à ceux qui nous doivent". (Matth. VI,12.) Je le sais fort bien, que le coeur ne souffre pas volontiers les injures; mais si nous faisons réflexion qu'en les supportant courageusement, ce n'est pas pour celui qui nous offense que nous agissons, mais pour nous-mêmes, promptement nous chasserons le poison de la colère. En voici un exemple: Celui qui ne remit pas à son débiteur sa dette de cent deniers (Matth. XVIII , 24) , ne fit pas tort au prochain, niais il se rendit lui-même débiteur de cent mille talents dont on venait de lui remettre la dette.
Ainsi, lorsque nous ne pardonnons pas aux autres, c'est à nous-mêmes que nous refusons le pardon. Ne disons donc pas seulement à Dieu: Seigneur, ne vous souvenez point de nos offenses; mais disons-nous aussi chacun de nous à nous-mêmes: Ne nous souvenons pas des offenses de nos compagnons. Vous êtes votre premier juge , Dieu ne l'est qu'après vous. Vous-même vous écrivez la loi qui vous absout ou qui vous condamne: vous-même vous prononcez la sentence d'absolution ou de condamnation; il dépend donc de vous que Dieu se souvienne de vos péchés, ou qu'il ne s'en souvienne pas. Voilà pourquoi saint Paul commande de remettre et de pardonner, si l'on a quelque grief contre quelqu'un (I Cor. VI) ; et non-seulement de tout remettre , de tout oublier, mais encore d'étouffer tout ressentiment, en sorte qu'il n'en reste pas la moindre étincelle. Jésus-Christ non-seulement n'a pas publié nos péchés, mais il ne nous en a même pas rappelé le souvenir; il ne nous a pas dit: Vous avez péché en cela et en cela; mais il nous à pardonné, il a effacé la cédule qui nous était contraire (Col. II, 14), il n'a pas même tenu compte de nos péchés, comme le déclare saint Paul.
Faisons de même, mes frères; effaçons tout de notre esprit. Si celui qui nous a offensés nous a fait quelque bien , n'ayons égard qu'à ce bienfait; s'il nous a fait du mal, éloignons-en le pénible souvenir, effaçons-le, qu'il n'en reste pas la moindre trace dans notre mémoire. S'il ne nous a jamais fait aucun bien , et que nous lui pardonnions alors généreusement son offense, la récompense et la louange que nous obtiendrons en retour en seront d'autant plus grandes. D'autres expient leurs péchés par les veilles, en couchant sur la dure, et par mille autres macérations; pour vous, vous pouvez laver tous vos crimes par une voie plus aisée , à savoir., par l'oubli des injures. Pourquoi, comme un furieux et un insensé , vous plongez-vous le poignard dans le sein, et vous excluez-vous vous-même de la vie éternelle, au lieu de faire tous vos efforts pour l'acquérir? Si la vie actuelle vous paraît si désirable , que direz-vous donc de celle d'où sont bannies là douleur, la tristesse, les larmes (Apoc. XX, 4)? où l'on n'a point à craindre la mort , ni la perte des biens que l'on possède? Heureux, et trois fois heureux ceux qui jouissent de ce bienheureux partage ! Malheureux, et mille fois malheureux ceux qui se privent eux-mêmes de ce bonheur!
Et qu'est-ce qui nous procurera cette vie? demanderez-vous. Ecoutez ce que répondit [292] notre juge à un jeune homme qui lui faisait cette question : " Quel bien faut-il que je fasse " pour acquérir la vie éternelle? " (Matth. XIX, 16.) Jésus-Christ, après lui avoir énuméré les autres commandements, finit par celui de l'amour du prochain. Peut-être quelqu'un de mes auditeurs me répondra comme cet homme riche : Nous avons gardé tous ces commandements, nous n'avons point dérobé, nous n'avons point tué, nous n'avons point commis d'adultère : mais vous ne pourrez pas dire que vous ayez aimé votre prochain, comme vous le deviez; car, ou vous lui avez porté envie, ou vous l'avez outragé, ou vous ne l'avez pas secouru quand on l'a maltraité, ou vous ne lui avez pas fait part de vos biens : vous ne l'avez pas aimé. Au reste, ce n'est point là seulement ce que Jésus-Christ commande; il y a une autre chose encore, et quoi? " Vendez tout ce que vous avez et le donnez aux pauvres : puis venez et suivez-moi ". (Matth. XIX, 21.) C'est-à-dire : Imitez-moi dans votre conduite.
Qu'apprenons-nous de là? Premièrement, que celui qui n'a pas toutes ces qualités et ne possède pas toutes ces vertus, ne pourra point être placé dans le royaume des cieux au rang des premiers. Ce jeune homme ayant répondu : J'ai gardé tous ces commandements, comme s'il lui manquait encore quelque chose de grand pour atteindre à la perfection, Jésus lui dit : " Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres : puis venez et suivez-moi ". Voilà donc ce qu'il faut premièrement, apprendre; secondement, que Jésus le reprit de s'être donné de vaines louanges. En effet, cet homme qui avait de grands biens, et qui laissait les pauvres dans la détresse, comment aurait-il aimé son prochain ? Il ne disait donc pas vrai.
Mais nous, sachons remplir toutes nos obligations , et répandons tous nos biens pour acquérir le ciel. Si quelques-uns prodiguent tous leurs biens pour se procurer une dignité séculière, une dignité, dis-je qu'on ne peut posséder que dans cette vie, et encore fort peu de temps: car longtemps avant leur mort plusieurs ont été dépouillés de leur magistrature; d'autres, à l'occasion de cette charge, ont même perdu la vie; on le sait, et toutefois on emploie tout pour s'y élever: si donc il n'est rien, qu'on ne tente pour acquérir ces sortes de dignités, quoi de plus misérable que nous, qui ne voulons pas faire la moindre dépense, ni donner ce que nous allons perdre dans peu et laisser ici-bas, pour acquérir une dignité permanente, éternelle, et qu'on ne pourra jamais nous ravir? Quelle étrange manie ! ce qu'on va nous arracher malgré nous, nous ne voulons pas le donner de bon gré, et l'emporter avec nous? Ah ! certes, si quelqu'un, nous conduisant à la mort, nous proposait de racheter notre vie pour tous nos biens, nous l'accepterions bien vite, et nous ferions encore de grands remerciements. Et maintenant que, près d'être plongés dans les abîmes de l'enfer, on nous propose de nous en racheter, en donnant seulement la moitié de nos biens, nous aimons mieux être ensevelis dans ce lieu de supplices, et garder inutilement ce qui ne nous appartient pas, pour perdre ce qui est véritablement à nous.
Quelle excuse aurons-nous à donner? Quelle pitié, quelle compassion mériterons-nous, si, ayant négligé d'entrer dans ce chemin aisé et facile; qui se présentait si heureusement à nous, nous aimons mieux nous précipiter dans la fatale route qui conduit à l'abîme, et nous priver nous-mêmes de tous les biens de cette vie et de tous ceux de la vie future, lorsque nous aurions pu. librement jouir et des uns et des autres? Mais si, jusqu'à présent, nous n'avons point réfléchi sur ces importantes vérités, rentrons du moins maintenant en nous-mêmes, et faisons sagement une juste dispensation des biens présents, afin que nous puissions facilement acquérir les biens à venir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XL.
SI JE RENDS TéMOIGNAGE DE MOI, MON TéMOIGNAGE N'EST PAS VéRITABLE. — IL Y EN A UN AUTRE QUI REND TéMOIGNAGE DE MOI : ET JE SAIS QUE SON TéMOIGNAGE EST VéRITABLE. (VERS. 31, 32, JUSQU'AU VERS. 38.)
ANALYSE. 293
4. Combattre les hérétiques par les saintes Ecritures.
— L'avarice est la racine de tous les maux : belle peinture des maux que cause ce vice. — Nul ne peut servir deux maîtres : Dieu et les richesses. — De quelle manière il faut faire l'aumône. — Combien le jugement dernier sera rigoureux pour ceux qui ont été inhumains et cruels envers les pauvres.
1. Si un homme ignorant dans l'art de fouiller dans les mines, s'avise d'en ouvrir une et d'y vouloir travailler, au lieu de s'enrichir, il ne fera que tout brouiller au hasard, et son travail sera infructueux, ou plutôt très-nuisible : de même, ceux qui ne connaissent pas l'enchaînement des choses que contiennent les livres sacrés, qui n'examinent point la propriété des paroles et du langage, et n'observent pas les règles, mais qui se contentent de tout parcourir uniformément, ceux-là mêlent l'or avec la terre, et ne trouveront jamais le trésor qu'elle garde en dépôt dans son sein.
Je dis ceci, mes frères, parce que le texte qu'on nous propose est à la vérité tout d'or; mais cet or, loin d'être apparent, est, au contraire, caché à de grandes profondeurs. C'est pourquoi il faut, en fouillant et en déblayant, tâcher de pénétrer jusqu'au vrai sens. Qui est-ce, en effet, qui ne sera pas sur-le-champ saisi et tout troublé en entendant Jésus-Christ dire : " Si je rends témoignage de moi, mon " témoignage n'est pas véritable? " En effet, il rend souvent témoignage de lui-même : il a dit à la Samaritaine : " C'est moi-même qui vous parle " (Jean, VI, 26); il a dit à l'aveugle-né : " C'est celui-là même qui parle à vous " (Jean, IX, 37) ; et faisant une réprimande aux Juifs, il leur dit : " Pourquoi dites-vous que je blasphème, parce que j'ai dit que je suis Fils de Dieu ? " (Jean, X, 36), et de même en plusieurs autres endroits. Or, si toutes ces choses étaient des mensonges, quelle espérance pourrions-nous avoir de nous sauver? où donc trouverons-nous la vérité, puisque celui qui est 1a vérité même, dit " Mon témoignage n'est pas véritable ? " Et ce n'est pas seulement ce texte qui semble en contradiction avec le précédent; il y en a un autre encore qui ne le paraît pas moins. Jésus-Christ dit, dans la suite : " Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est véritable ". (Jean, VIII, 24.) Lequel donc de ces deux textes recevrai-je ? Lequel des deux croirai-je aux? Si nous les admettons indifféremment sans examiner quelle est la personne qui parle, quel est le sujet, et toutes les autres circonstances, ils se trouveront faux l'un et l'autre. Si le témoignage de Jésus-Christ n'est pas véritable, ceci ne l'est pas non plus; et le premier texte, pas plus que le second.
Quel est donc ici le sens? Nous avons besoin de beaucoup de vigilance et d'attention, ou plutôt de la grâce de Dieu, pour ne pas nous arrêter à l'écorce et à la lettre toute nue. C'est ainsi que se trompent les hérétiques, faute d'examiner quel est le but, quelle est l'intention de celui qui parle; et aussi quel est l'esprit, quelles sont les dispositions de ceux à qui [294] l'on adresse la parole. Si nous ne faisons donc attention à ces deux choses, à la personne qui parle et à ceux à qui on parle, et même à d'autres encore, comme au temps, au lieu, à l'esprit et aux dispositions des auditeurs, il s'ensuivra bien des absurdités. Que signifient donc ces paroles qu'on vient d'exposer? Les Juifs ne pouvaient manquer de dire : " Si vous rendez témoignage de vous-même, votre témoignage n'est pas véritable ". Voilà pourquoi Jésus-Christ les arrête tout court et les prévient, en leur disant, à peu de choses près Vous me direz sans doute, nous ne vous croyons point : car parmi les hommes nul ne croit celui qui se rend témoignage à lui-même.
Il ne faut donc pas passer légèrement sur ce mot : " Il n'est pas véritable ", mais il faut sous-entendre : selon leur opinion ; c'est comme s'il disait : selon vous, il n'est pas véritable. Jésus-Christ ne dit donc rien de contraire à sa dignité, mais il parle selon leur opinion. Et quand il dit : " Mon témoignage n'est pas véritable ", il leur reproche leur sentiment, et prévient l'objection qu'ils lui allaient faire. Mais lorsqu'il dit : " Quoique je me rende témoignage à moi-même, mon témoignage est véritable ", il découvre la vérité, telle qu'elle est, à savoir, qu'étant Dieu, il faut le croire digne de foi, lors même qu'il se rend témoignage à lui-même.
Ayant prédit la résurrection des morts et le jugement, ayant dit que celui qui croit en lui n'est pas condamné, mais qu'il est déjà passé de la mort à la vie, qu'assis à son tribunal il fera rendre compte à tous les hommes de toutes leurs oeuvres, et qu'il a la même puissance et la même vertu que le Père, pour confirmer toutes ces vérités par de nouveaux arguments, il est dans l'obligation d'exposer premièrement l'objection des Juifs.
Et voici comment il le fait : j'ai dit que " comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Jean, V, 21.) J'ai dit que " le Père ne juge personne; mais qu'il a donné au Fils tout pouvoir de juger ". (Jean, V, 22.) J'ai dit qu' " il faut honorer le Fils comme on honore le Père ". (Jean, V, 23.) J'ai dit que " celui qui n'honore point le Fils, n'honore " point le Père ". (Jean, V, 23.) J'ai dit que " celui qui entend ma parole, et qui y croit, ne mourra point, mais qu'il est déjà passé de la mort à la vie ". (Jean, V, 24.) J'ai dit que ma voix ressuscitera les morts, dès maintenant et dans la suite (Jean, V, 25). J'ai dit que je ferai rendre compte de tous les péchés (Jean, V, 28, 29). J'ai dit que je jugerai justement, et que je récompenserai ceux qui auront fait de bonnes oeuvres (Jean, V, 30): Comme donc Jésus-Christ avait dit tout ce que nous venons d'exposer; comme tout ce qu'il avait dit était certainement grand et important, et qu'il n'en avait néanmoins point encore donné de preuves claires et évidentes, mais qu'il avait tout laissé dans l'obscurité; il propose d'abord ce qu'on objectait, pour venir ensuite à la véritable preuve de ce qu'il a avancé; c'est comme s'il parlait ainsi, quoiqu'en d'autres termes : Peut-être direz-vous vous dites toutes ces choses, mais vous n'êtes pas un témoin digne de foi, vous qui vous rendez témoignage à vous-même.
Voilà donc comment Jésus-Christ résout d'abord la difficulté que faisaient les Juifs: il la résout en leur découvrant ce qu'ils voulaient opposer, en leur faisant connaître qu'il voit ce qu'il y a de plus caché dans leur coeur, et en leur donnant cette première preuve de sa vertu et de sa puissance; enfin, après avoir exposé leur objection et y avoir satisfait, il leur apporte d'autres preuves claires, évidentes et invincibles; c'est en leur présentant trois témoins : ses oeuvres, le témoignage du Père et la prédication de Jean-Baptiste.
De ces trois témoignages, il leur présente le plus faible le premier, savoir: celui de Jean-Baptiste. Il avait dit : " Il y en a un. autre qui rend témoignage de moi : et je sais que son témoignage est véritable (31) " ; il ajoute : " Vous avez envoyé vers Jean; et il a rendu témoignage à la vérité (33) ". Mais si votre témoignage n'est pas véritable, comment dites-vous vous-même : le témoignage de Jean est véritable : " Et il a rendu témoignage à la vérité? "
Cela seul, mes frères, ne vous fait-il pas clairement voir que Jésus-Christ a dit : " Mon témoignage n'est pas véritable ", en se plaçant au point de vue des Juifs ?
2. Mais, direz-vous, n'est-ce point par complaisance que Jean a rendu témoignage? Jésus-Christ ôte ce soupçon, et il empêche les Juifs de tenir ce langage. Voyez comment : il n'a point dit d'abord : Jean a rendu témoignage de moi; mais auparavant il a dit : Vous avez envoyé à Jean; or, vous n'auriez pas député vers lui, si vous ne l'eussiez jugé digne [295]
de foi. Et ce qui est encore plus grand et plus considérable, c'est qu'ils ne l'envoyèrent pas questionner sur Jésus-Christ, mais sur lui-même; or, celui qu'ils regardaient comme un homme digne de foi, dans le témoignage qu'il porterait de lui-même, à plus forte raison le tenaient-ils pour tel dans celui qu'il rendrait d'un autre. Il est de coutume, parmi nous autres mortels, de ne pas croire autant ceux qui parlent d'eux-mêmes, que ceux qui parlent d'autrui. Mais pour Jean-Baptiste, ils le croyaient si sincère et si digne de créance, que lors même qu'il parlait de foi, il n'avait besoin d'aucun autre témoignage. Et en effet, les députés ne lui firent pas cette demande Que dites-vous de Jésus-Christ? Mais . " Qui êtes-vous? Que dites-vous de vous-même? " Tant était grande leur considération et leur admiration pour lui ! Jésus-Christ donc fait allusion à tout cela, en disant : " Vous avez envoyé à Jean ". Voilà pourquoi aussi l'évangéliste ne dit pas seulement que les Juifs avaient envoyé à Jean ; mais encore il marque, en termes exprès, que les députés étaient des prêtres et des pharisiens, des hommes considérables, incapables de se laisser corrompre ou tromper, et parfaitement en état de bien entendre sa réponse.
" Pour moi ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage (34) ". Pourquoi recevez-vous donc le témoignage de Jean? C'est que sûrement son témoignage n'était pas. le témoignage d'un homme. " Celui ", dit Jean-Baptiste, " qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, m'a dit ". (Jean, I, 33.) Ainsi le témoignage de Jean était le témoignage de Dieu : ce qu'il disait, il l'avait appris de Dieu. Mais afin que les Juifs ne disent pas : où est la preuve que ce que Jean a dit? il l'a appris de Dieu, et que de là ils ne prissent occasion d'une nouvelle dispute, Jésus-Christ leur ferme absolument la bouche, en se plaçant encore au point de vue de leur opinion. Car il n'y avait nulle apparence que bien des gens connussent que Jean était l'organe de Dieu; mais ils l'écoutaient comme parlant de lui-même sans autre impulsion. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit : " Pour moi, ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage ".
Mais si vous ne deviez pas recevoir le témoignage d'un homme, et si vous ne vouliez pas vous en servir, pourquoi avez-vous produit ce témoignage? De peur donc que les Juifs ne lui fissent cette objection, il la prévient, voyez comment : Après avoir dit : " Ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage ", il ajoute :
" Mais je dis ceci afin que vous soyez sauvés ". C'est-à-dire : Je. n'avais pas besoin du témoignage d'un homme, étant Dieu; mais comme vous n'avez des yeux et des oreilles que pour Jean, que vous le croyez le plus digne de foi de tous les hommes ; que vous accourez à lui comme à un prophète (toute la ville allait en foule le trouver auprès du Jourdain), et que moi, vous ne m'avez pas cru, lors même que j'ai opéré des miracles : voilà pourquoi je vous apporte ce témoignage.
" Jean était une lampe ardente et luisante, et vous avez voulu vous réjouir pour un peu de temps à la lueur de sa lumière(35)".De peur que les Juifs ne répliquassent : Et bien, Jean a rendu témoignage de vous, mais nous n'avons pas reçu son témoignage; Jésus-Christ fait voir qu'ils l'ont reçu. Car il n'avait pas député à Jean des hommes du commun, mais des prêtres et des pharisiens; tant ils admiraient cet homme, et étaient incapables de résister à ses paroles ! Ce mot : " Pour un peu de temps", marque leur légèreté et leur extrême inconstance, en ce qu'ils l’avaient si tôt quitté et si promptement oublié.
" Mais pour moi, j'ai un témoignage plus grand que celui de Jean (36) ". Si vous vouliez recevoir la foi en considérant l'admirable enchaînement des choses qui se passent devant vous, je vous y aurais bien mieux et plus facilement amenés par mes oeuvres ; mais comme vous ne le voulez pas, je vous renvoie à Jean, non que j'aie besoin de son témoignage,. mais parce que je fais tout pour procurer votre salut : J'ai dans mes oeuvres un témoignage plus grand que celui de Jean. Mais je ne cherche pas seulement, pour me recommander à vous, des témoins dignes de foi, mais encore des témoins connus et vénérés parmi vous. Ainsi, après les avoir repris par ces paroles : " Vous avez voulu vous réjouir pour un peu de temps à la lueur de sa lumière ", et leur avoir fait connaître que leur zèle n'avait été qu'un feu volage et passager, il appelle Jean une lampe, pour leur montrer que la lumière qu'il avait ne venait pas de lui, mais de la grâce du Saint-Esprit. Toutefois, il n'a pas encore marqué en quoi il différait de Jean, à savoir qu'il était lui-même le soleil de justice ; mais l'ayant seulement [296] insinué, il les réprimande vivement et fait voir que s'ils n'avaient pas su croire en-lui, cela provenait de la même disposition d'esprit et de coeur, qui les avait portés à mépriser Jean. Car ils n'avaient admiré Jean que " pour un peu de temps " : s'ils n'avaient pas été si légers et si inconstants, Jean les aurait bientôt amenés à Jésus-Christ.
Après avoir ainsi montré que les Juifs sont tout à fait indignes de pardon, Jésus-Christ ajoute : " Mais pour moi, j'ai un témoignage plus grand que celui de Jean ". Lequel? Celui des oeuvres. " Car les oeuvres ", dit-il, " que mon Père m'a donné pouvoir de faire, les oeuvres ", dis-je, " que je fais, rendent témoignage de moi que c'est mon Père qui m'a envoyé ". Par là, il rappelle la guérison du paralytique et de plusieurs autres. A l'égard du témoignage de Jean, peut-être quelqu'un aurait-il pu le soupçonner d'emphase et de complaisance, bien qu'il ne convînt guère de parler ainsi de Jean, de cet homme si sage, si appliqué à la philosophie, qui excitait parmi eux tant d'admiration? mais les oeuvres ne pouvaient donner prise aux mêmes soupçons, même de la part des hommes les plus insensés.
Voilà pourquoi Jésus-Christ apporté un autre témoignage en disant : " Les oeuvres que mon Père m'a donné pouvoir de faire, les oeuvres ", dis-je, " que je fais, rendent témoignage de moi que c'est mon Père qui m'a envoyé ". Ici Jésus-Christ repousse et anéantit l'accusation de n'avoir pas gardé le sabbat. (Jean, IX, 16.) Les Juifs disaient: Comment cet homme serait-il de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat? Voilà pourquoi il dit : "Les oeuvres que mon Père m'a donné pouvoir de faire ", quoiqu'il agît par sa propre autorité; mais il voulait prouver plus fortement qu'il ne faisait rien de contraire au Père; c'est pourquoi il ne craint point d'employer ce langage qui le rabaisse.
3. Et pourquoi, direz-vous, n'a-t-il pas dit : Les oeuvres que mon Père m'a donné pouvoir de faire rendent témoignage que je suis égal au Père? Certainement par les oeuvres on pouvait facilement connaître ces deux vérités, et qu'il ne faisait rien de contraire à son Père, et qu'il était égal à son Père; ce qu'il prouve ailleurs quand il dit : " Si vous ne me croyez pas, croyez à mes œuvres, afin que vous sachiez et que vous croyiez que je suis dans mon Père et que mon Père est en moi " (Jean, X, 38) ; ses oeuvres donc rendaient. témoignage de ces deux choses, et qu'il était égal à son Père, et qu'il ne faisait rien de contraire à son Père. Pourquoi donc n'a-t-il pas ouvertement déclaré tout ce qu'il est, et a-t-il omis ce qu'il y a de plus grand en lui pour ne découvrir que ce qui l'est moins? Parce que c'était premièrement là de quoi il s'agissait. Quoiqu'il fût beaucoup moins grand pour lui qu'on le crût envoyé de Dieu, qu'égal à Dieu (les prophètes, en effet, avaient prédit sa mission, mais non son égalité), toutefois il a grand soin d'insister sur ce titre inférieur, sachant bien que ce point, une fois accordé, le reste sera désormais admis sans difficulté; il omet donc ce qu'il y a da plus grand, et parle seulement de ce qui l'est moins, afin que la première de ces choses passât à l'a faveur de l'autre. Après quoi, il ajoute encore : " Mon Père qui m'a envoyé a rendu lui-même témoignage de moi (37) ". Où l'a-t-il rendu, ce témoignage ? Sur le Jourdain, lorsqu'il a dit : " C'est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ". (Matth. III, 17.) Mais ce témoignage n'était pas bien clair, il avait besoin de quelque explication ; celui de Jean, au contraire, était manifeste : les Juifs avaient eux-mêmes député vers lui, et ils ne pouvaient le nier; les miracles aussi étaient évidents : ils les avaient eux-mêmes vu opérer; ils avaient ouï parler de la guérison du paralytique, et ils y avaient cru; c'est même pour cela qu'ils accusaient Jésus-Christ de n'avoir pas gardé le sabbat. Enfin il ne manquait plus que d'apporter le témoignage du Père; pour le produire Jésus-Christ a ajouté :
" Vous n'avez jamais ouï sa voix ". Comment donc Moïse dit-il.: Dieu parlait, Moïse a répondu? ( Exod. XX, 19.) Comment David dit-il: " Il entendit une voix qui lui était inconnue?" (Ps. LXXX, 6.) Moïse dit encore : S'il y a un " peuple qui ait entendu la voix de Dieu ". (Deut. IV, 33.)
" Ni vu sa figure ". Et toutefois il est écrit d'Isaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel et de plusieurs autres qu'ils ont vu Dieu. Que fait donc maintenant Jésus-Christ? Il élève ses disciples à la plus haute et à la plus sublime philosophie, leur montrant insensiblement que dans Dieu il n'y a ni voix, ni figure, et qu'il est au-dessus et des sons, et de ces sortes de figures qu'ils imaginaient; comme en disant: "Vous n'avez jamais ouï sa voix ", il ne veut pas dire que le Père parle et qu'on ne l'entend pas; de [297] même, lorsqu'il dit: "Vous n'avez point vu sa a figure", il ne veut pas dire qu'ira une figure, et que néanmoins on ne la voit pas, tuais il entend que Dieu n'a pas plus de figure que de voix, ni quoi que ce soit de pareil. Afin donc que les Juifs ne disent pas : C'est vainement que vous vous vantez, Dieu n'a parlé qu'à Moïse seul (ils disaient en effet : " Nous savons que Dieu a parlé à Moïse, mais pour celui-ci nous ne savons d'où il est " (Jean, IX,. 29) ; Jésus-Christ dit ces choses pour leur apprendre qu'en Dieu il n'y a ni voix, ni figure. Mais que dis-je? Non-seulement vous n'avez point entendu sa voix, ni vu sa figure,. mais encore ce dont vous vous glorifiez tant, ce dont vous êtes si fiers, à savoir, d'avoir reçu ses commandements, et, de les observer, vous ne pouvez pas même vous en prévaloir, et voilà pourquoi il ajoute : " Et sa parole ne demeure point en vous (38)"; c'est-à-dire, ses commandements, ses préceptes, sa loi, ses prophètes. Véritablement Dieu a donné ces choses, mais elles ne demeurent point en vous, puisque vous ne croyez pas en moi. Partout et à tous moments les Ecritures répètent qu'il faut croire en moi, et vous, cependant, vous n'en faites rien; il est donc évident que sa parole s'est retirée de vous; aussi, Jésus-Christ ajoute encore : " Parce que vous ne croyez point à celui qu'il a envoyé " .
Ensuite, de peur que les Juifs ne répliquent Si nous n'avons pas entendu sa voix, comment a-t-il rendu témoignage de vous? Jésus-Christ dit : " Lisez avec soin les Ecritures, car ce sont " elles qui rendent témoignage de moi. (39) " ; par où il leur insinue que c'est dans lés Ecritures que Dieu a rendu témoignage de lui. En effet, et sur le Jourdain, et sur là montagne, ce témoignage avait été rendu; mais Jésus-Christ ne rapporte point les paroles que le Père fit entendre, peut-être ne l'auraient-ils pas cru. Car la voix que le Père avait fait entendre sur la montagne, ils ne l'avaient pas ouïe, et celle qu'il avait fait entendre sur le Jourdain, s'ils l'avaient ouïe, ils n'y avaient point fait d'attention. Voilà pourquoi il les renvoie aux Ecritures, leur faisant connaître que c'est là qu'ils trouveront le témoignage du Père.
Mais auparavant il détruit leurs anciennes prétentions, comme d'avoir vu Dieu, ou d'avoir entendu sa voix. Jésus-Christ donc renvoie les Juifs au témoignage des Ecritures, parce qu'il était vraisemblable qu'ils ne croiraient pas à la voix du Père qu'il leur citait, et qu'ils s'imagineraient qu'il voulait parler de ce qui était arrivé sur le mont Sina. Mais auparavant il corrige le sentiment qu'ils pouvaient s'être formé à ce sujet, en leur faisant connaître que Dieu en avait usé de la sorte par condescendance et par bonté.
4. Nous aussi, mes frères, lorsque nous avons à combattre les hérétiques et à nous armer pour défendre la vérité contre eux, prenons nos armes dans les saintes Ecritures. " Car ", dit l'apôtre, " toute Ecriture qui est inspirée de Dieu est utile, pour instruire, pour reprendre, pour corriger et pour conduire à la piété et à la justice, afin que l'homme de Dieu soit parfait; étant propre et parfaitement préparé à tout bien ". (II Tim. III, 16, 17.) Mais il ne faut pas que l'athlète qui doit entrer en lice n'ait qu'une seule partie des armes, et soit dépourvu de l'autre; il ne serait pas alors parfaitement préparé.
De quelle utilité serait-il, je vous le demande, de prier assidûment et de ne pas donner largement l'aumône ? ou de répandre libéralement ses biens, et de ravir et voler le bien d'autrui, même de faire l'aumône par ostentation et par vaine gloire ? ou de distribuer véritablement ses aumônes avec les dispositions requises, et selon la volonté de Dieu, mais de s'en prévaloir ensuite et de s'en vanter? ou d'être à la vérité humble et de jeûner, mais d'être néanmoins avare, usurier, attaché aux choses terrestres, et d'introduire dans son âme la mère de tous les maux? car " l'avarice est la racine de tous les maux ". Ayons-la en horreur, fuyons ce vice.
C'est l'avarice qui renverse tout le monde c'est elle qui trouble tout et met tout en confusion : c'est elle qui nous fait sortir de l'aimable et très-heureuse servitude de Jésus-Christ. " Vous ne pouvez ", est-il écrit, " servir Dieu et les richesses " (Matth. VI, 24), qui ordonnent le contraire de ce que Jésus-Christ commande. Jésus-Christ dit : donnez aux pauvres ; les richesses disent : ravissez le bien des pauvres. Jésus-Christ dit: pardonnez à ceux qui vous dressent des embûches et à ceux qui vous offensent; les richesses disent au contraire : à ceux qui ne vous ont nullement offensés, tendez-leur des piéges. Jésus-Christ dit : soyez doux, soyez bons; celles-ci disent au contraire : soyez inhumains, soyez cruels, ne faites aucune attention aux larmes des pauvres, pour nous rendre [298] notre Juge sévère au grand jour de son jugement. En effet, alors toutes nos oeuvres se présenteront à nous, et ces malheureux que nous aurons outragés, dépouillés et mis à nu, nous fermeront la bouche et nous ôteront toute défense.
Si Lazare, à qui le riche n'avait fait aucun tort, mais aussi qu'il n'avait point secouru, fut pour lui, au grand jour, un terrible accusateur, et l'empêcha d'obtenir le pardon de sa dureté, quelle excuse, je vous prie, apporteront ceux qui ravissent le bien d'autrui, au lieu de distribuer le leur aux pauvres, et qui renversent la maison de l'orphelin? Si ceux qui ne donnent pas à manger à Jésus-Christ lorsqu'il a faim (Matth. XXV, 42), amassent tant de charbons de feu sur leurs têtes, ceux qui volent le bien . de leur prochain, qui suscitent mille procès et qui envahissent les richesses de tout le monde, quelle consolation, quelle commisération peuvent-ils espérer? Chassons donc, mes frères, chassons cette passion. Nous l'arracherons de nos coeurs, si nous pensons au sort qu'ont eu les hommes avares et injustes qui ont été avant nous et qui sont morts. D'autres ne jouissent-ils pas de leurs richesses, du fruit de leurs travaux, et eux-mêmes ne sont-ils pas condamnés à un supplice, à un tourment, à des maux insupportables ? Ne serait-il pas d'une extrême folie de se tourmenter pour se charger, dans cette vie, de soins et de peines, et quand nous en sortirons être ensuite livrés à des supplices, à des tourments insupportables, lors même qu'il ne tient qu'à nous de vivre, même ici-bas, dans les délices?
Rien en effet ne procure une si grande joie que l'aumône, qu'une conscience pure et nette, que de se voir à la mort délivrés de tous maux, et d'acquérir des biens ineffables et infinis. Comme le vice, avant même de précipiter dans l'enfer ceux qui s'y livrent, a coutume de les accabler dès à présent de mille peines et de mille travaux; la vertu, de même, avant d'ouvrir la porte du royaume des cieux à ceux qui l'exercent, remplit leur âme de mille délices par la bonne espérance et la joie continuelle . qu'elle répand sur toute la vie. Afin donc de nous procurer cette joie, et dans cette vie, et dans la vie future, exerçons-nous aux bonnes oeuvres ; c'est de cette manière que nous obtiendrons ces couronnes immortelles que je vous souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE XLI.
LISEZ AVEC SOIN LES éCRITURES , PUISQUE. VOUS CROYEZ Y TROUVER LA VIE éTERNELLE : ET CE SONT ELLES QUI RENDENT TéMOIGNAGE DE MOI. — MAIS VOUS NE VOULEZ PAS VENIR A MOI POUR AVOIR LA VIE éTERNELLE. (VERS. 39, JUSQU'à LA FIN DU CHAP.)
ANALYSE. 1. Il ne faut pas lire l'Ecriture sainte seulement en courant et à la légère.
3. Réfutation des prétextes et vaines excuses des Juifs
: leur malice et leur méchanceté. — Description d'un fourbe et de la malignité. — La vertu produit la prudence. — Description de la vertu. — Le péché naît de la folie. — Celui quia la crainte de Dieu est très-sage : celui qui ne l'a pas est un insensé.
1. Ayons grand soin, mes très-chers frères, de rechercher les choses spirituelles, et ne croyons pas qu'il nous suffise, pour le salut, d'y donner une part quelconque de notre [299] application. Si, dans les affaires terrestres de ce monde, nul ne fait de grands profits, lorsqu'il s'y applique mollement et légèrement, à plus forte raison en sera-t-il ainsi dans les choses spirituelles et célestes, parce que celles-ci requièrent et plus de soin et plus de vigilance. Voilà pourquoi Jésus-Christ, quand il renvoie les Juifs aux Ecritures, ne les y renvoie pas pour en faire une simple lecture, mais pour les étudier avec soin et avec attention. Car il n'a point dit : lisez les Ecritures, mais approfondissez les Ecritures. Pour y découvrir le témoignage qu'elles rendent de lui, il fallait beaucoup chercher, beaucoup travailler. En effet, à l'égard des Juifs, ces témoignages étaient cachés sous des ombres et des figures. C'est pour cette raison que Jésus-Christ leur commande de fouiller et de creuser dans les Ecritures , afin qu'ils puissent trouver ce qu'elles recèlent dans leur profondeur. Ces témoignages ne sont pas à la surface ni apparents, ils sont très-profondément cachés comme un trésor. Or, celui qui veut découvrir un trésor profondément enfoui, ne le trouvera jamais sans beaucoup de soin et de peine. Voilà pourquoi Jésus-Christ, après avoir dit : "Lisez avec soin les Ecritures ", a ajouté : " puisque vous croyez y trouver la vie éternelle ". Il n'a point dit : vous pouvez, mais, vous croyez y trouver. Par où il leur montre qu'ils ne feront pas un grand profit, tant qu'ils croiront pouvoir acquérir le salut par la seule lecture; sans la foi. C'est comme s'il disait : N'admirez-vous pas les Ecritures, ne les regardez-vous pas comme des sources de vie? C'est sur elles maintenant que je me fonde moi-même.;. car ce sont elles qui rendent témoignage de moi; mais vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie éternelle.
Jésus-Christ avait donc raison de dire: " Vous croyez " ; puisqu'ils ne voulaient pas écouter sa doctrine, et qu'ils tiraient vanité de la lecture simple qu'ils faisaient des Ecritures. Ensuite, de peur qu'on ne le soupçonnât de vaine gloire, à cause du grand soin qu'il avait de se faire connaître, et qu'on ne pensât que, dans son désir d'inspirer. la foi en lui , il avait en vue ses propres intérêts (car il avait cité le témoignage de Jean et celui de Dieu le Père, il avait fait mention de ses oeuvres ; et il avait promis la vie éternelle , se servant de toutes ces choses pour les attirer et les gagner) comme, dis-je, il était croyable que plusieurs le soupçonneraient de rechercher la gloire , voici ce qu'il a ajouté, faites-y attention: " Je ne tire point ma gloire des hommes (41) " ; c'est-à-dire, je n'en ai point besoin ; je ne suis pas de nature à avoir besoin de la gloire qui vient des hommes. Si la lumière du soleil ne reçoit point d'accroissement de celle d'une lampe, moi , je dois avoir bien moins besoin de la gloire humaine. Mais si vous n'en avez point besoin, pourquoi avez-vous apporté ces témoignages? " Afin que vous soyez- sauvés ". Jésus-Christ l'avait déclaré ci-dessus, ici encore il l'indique par ces paroles: " Afin que vous ayez la vie éternelle ". Il apporte même une autre raison , que voici: " Mais je vous connais : je sais que vous n'avez point en vous l'amour de Dieu (42) ". Comme , sous prétexte de zèle et d'amour de Dieu, souvent ils le persécutaient, parce qu'il se prétendait égal à Dieu; comme il savait aussi qu'ils ne croiraient point en lui, il a voulu les prévenir et les empêcher de dire : Pourquoi parlez-vous de la sorte? Je le fais, leur dit-il, pour vous reprendre, parce que ce n'est pas l'amour de Dieu qui vous porte à me persécuter. Car Dieu rend témoignage de moi, et par les oeuvres et par les Ecritures. Si donc, dans la pensée que j'étais contraire à Dieu, auparavant vous me chassiez, vous me persécutiez, maintenant que je vous ai fait connaître la vérité, vous devriez vous empresser de venir à moi, pour peu que vous eussiez d'amour pour Dieu; mais vous ne l'aimez pas véritablement. J'ai dit ces choses pour vous prouver que l'orgueil et la vanité vous animent, et que vous ne. cherchez qu'à couvrir l'envie que vous me portez. Voilà ce que Jésus-Christ démontre, non-seulement par ce qu'il vient de dire, mais encore par ce qu'il ajoute ensuite, car il dit: " Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas : si un " autre vient en son propre nom, vous le recevrez (43) ". Vous voyez, mes frères, que si partout Jésus-Christ dit qu'il a été envoyé, qu'il a reçu du Père le pouvoir de juger, et qu'il ne peut rien faire de lui-même, c'est pour ôter tout prétexte à l'endurcissement des Juifs.
Mais de qui dit-il qu'il viendra en son propre nom? De l'Antéchrist, et il démontre la malice et la méchanceté des Juifs par des preuves incontestables. Si c'est effectivement l'amour de Dieu qui vous porte à me persécuter, vous devrez donc, à plus forte raison, [300] persécuter l'Antéchrist. L'Antéchrist ne vous prêchera pas une doctrine semblable à la mienne; il ne dira pas que: le Père l'a envoyé, ni qu'il vient de sa part et par son ordre. Mais, au contraire, il exercera un empire tyrannique, usurpant ce qui ne lui appartient pas, et s'annonçant comme le Dieu de tout l’univers, selon les paroles de saint Paul : " il s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré, voulant lui-même passer pour Dieu ". (II Thess. II, 4.) Car c'est là venir en son propre nom. Pour moi, je ne parle pas de même; mais je déclare que je suis venu au nom de mon Père. Or, qu'après un tel aveu, qu'après avoir si manifestement déclaré qu'il était envoyé du Père, ils ne le reçussent pas, cette obstination suffisait seule pour faire voir à tout le monde qu'ils n'aimaient point Dieu. Et maintenant, par le contraste de l'accueil qu'ils devaient faire à l'Antéchrist, il met au jour leur impudente malignité. Car, puisqu'ils ne recevaient pas celui qui se déclarait envoyé de Dieu, et qu'ils devaient adorer celui qui ne connaîtrait point Dieu, mais qui se vanterait d'être le Dieu de tout l'univers, il était visible que leurs persécutions contre Jésus-Christ partaient de leur envie et dé la haine contre Dieu. C'est pourquoi Jésus-Christ donne deux raisons de ce qu'il a dit; d'abord, la meilleure : "Afin que vous soyez sauvés, afin que, vous ayez la vie "; mais, sachant qu'ils riraient et se moqueraient de lui, il leur en expose une seconde, plus forte que celle-là, à savoir, que s'ils ne se soumettent pas et s'ils n'obéissent pas à sa parole, Dieu ne cessera point pour cela d'agir en toutes choses selon sa coutume.
2. Saint Paul, parlant prophétiquement de l'Antéchrist
, dit : " Dieu leur enverra une opération d'erreur, afin que ceux qui, au lieu d'ajouter foi à la vérité, ont consenti à l'iniquité,soient tous condamnés ".(II Thess. II, 11, 12.) Le Sauveur ne dit pas que l'Antéchrist viendra; mais " s'il vient ", s'abaissant ainsi à la portée de ses auditeurs; leur iniquité n'était pas encore arrivée à son comble; c'est pourquoi il a tu la raison de cet avènement.. Mais saint Paul l'a ouvertement déclarée polir ceux qui sont intelligents : c'est l'Antéchrist qui ôte aux Juifs toute excuse. Jésus-Christ découvre ensuite la cause de leur incrédulité, en disant : "Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire que vous vous donnez les uns aux autres, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul ? (44) " Par où il montre encore qu'ils n'avaient pas en vue les intérêts de Dieu, mais qu'ils couvraient de ce prétexte leurs propres passions. Ils étaient, en effet, si éloignés de faire ce qu'ils faisaient pour la gloire de Dieu, qu'ils recherchaient moins sa gloire que celle des hommes: Comment auraient-ils donc conçu un si grand zèle pour la gloire de Dieu, eux qui la méprisaient si fort; qu'ils lui préféraient même la gloire humaine? Puis, après avoir dit que les Juifs n'avaient point d'amour de Dieu, et le leur avoir prouvé par deux raisons: l'une, par ce qu'ils avaient fait contre lui; l'autre, par ce qu'ils feraient pour l'Antéchrist, et leur avoir démontré clairement qu'ils étaient indignes de tout pardon, Jésus-Christ fait comparaître Moïse pour prononcer contre eux une nouvelle accusation.
" Ne pensez pas que ce soit moi qui vous doive accuser devant le Père : vous avez un accusateur, qui est Moïse, en qui vous espérez (45).
" Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, parce que c'est de moi qu'il a écrit (46).
" Que si vous ne croyez pas ce qu'il a écrit; comment croirez-vous ce que je vous dis? (47) ". C'est-à-dire, dans ce que vous faites contre moi, c'est Moïse que vous outragez avant moi : le refus que vous faites de croire atteint Moïse plus que moi-même. Vous voyez de quelle manière il les pousse jusque dans leurs retranchements; et leur ôte tout moyen de justification. Lorsque vous me persécutiez, vous alléguiez l'amour que vous avez pour Dieu? Or, j'ai fait voir que c'est la haine de Dieu qui vous a poussés à agir de la sorte. Vous m'accusez de ne point garder le sabbat et de violer la loi ? Je me sais justifié de cette accusation. Vous assurez que vous marquez votre fidélité à Moïse dans ce que vous avez la hardiesse de faire contre moi? Et moi je montre que c'est là principalement en quoi vous désobéissez à Moïse.
Et tant s'en faut que je m'oppose à la loi ; que vous n'aurez point d'autre accusateur que celui-là même qui vous a donné la loi. Comme donc, parlant des Ecritures , Jésus-Christ disait : " Vous croyez y trouver la vie éternelle " ; maintenant de même, parlant de Moïse, il dit : "En qui vous espérez " : où l'on voit que le Sauveur les [301] prend en tout par leurs propres paroles. Et par où saurons-nous, diront les Juifs, que Moïse doit être notre accusateur, et que vous ne parlez pas en l'air? Qu'y a-t-il de commun entre vous et Moïse? vous n'avez point gardé le sabbat qu'il a ordonné de garder: comment donc se portera-t-il pour accusateur contre nous? Et comment, prouverez-vous que nous croirons en un autre qui viendra en son propre nom? Toutes ces choses. vous les dites sans témoins et sans preuves. Bien au contraire, elles trouvent toutes leurs preuves dans ce que j'ai dit ci-dessus : puisque, par mes oeuvres, par le témoignage de Jean, par celui du Père, il est évident et certain que c'est Dieu qui m'a envoyé, sûrement il l'est aussi que Moïse sera votre accusateur. En effet, qu'a dit Moïse? " S'il vient quelqu'un qui fasse des prodiges et des miracles, qui amène à Dieu, et qui prédise véritablement l'avenir, ne faudra-t-il pas le croire? (Deut. XIII, 1.) Jésus-Christ n'a-t-il pas fait toutes ces choses? Il a opéré de vrais miracles dont on ne peut contester la vérité, il a attiré tous les hommes à Dieu, il a confirmé ses prédictions par l'accomplissement des choses qu'il a prédites. Mais où est la preuve que les Juifs croiront à un autre? En ce qu'ils ont haï et persécuté Jésus-Christ. Ceux qui. se déclarent contre celui qui vient avec l'aveu de Dieu recevront sans doute celui qui est son ennemi. Au reste, si le Sauveur, après avoir dit : " Ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage ", cite maintenant Moïse, ne. vous en étonnez pas, ce n'est point à Moïse qu'il renvoie les Juifs,, mais à la sainte et divine Ecriture : et parce qu'ils la craignaient moins que leur législateur, il le leur présente en personne comme leur accusateur, pour leur inspirer plus de crainte et d'effroi. Après quoi il réfute un à un tous leurs discours.
Donnez à ceci, mes frères, toute votre attention : les Juifs disaient qu'ils persécutaient Jésus pour l'amour de Dieu; et Jésus-Christ leur montre que c'est par haine de Dieu qu'ils le persécutent. Les Juifs se vantaient d'être attachés à Moïse, et le Sauveur leur prouve que leur persécution venait de ce qu'ils ne croyaient point à Moïse;, car s'ils étaient zélés pour la loi, ils devaient recevoir celui qui accomplissait la loi. S'ils aimaient Dieu, ils auraient dû croire à celui qui attirait à Dieu; s'ils croyaient à Moïse;
il fallait qu'ils adorassent celui qu'il a lui-même prédit.
Puisqu'avant de refuser de me croire, vous avez refusé de croire à Moïse; que maintenant vous me chassiez, moi qu'il vous a annoncé; c'est de quoi on ne doit nullement s'étonner. Comme donc Jésus-Christ fait voir que ceux qui admiraient Jean le méprisaient eux-mêmes en se déclarant contre lui, Jésus, et le persécutant; de même, il prouve que ces mêmes Juifs, lorsqu'ils s'imaginaient croire Moïse, ne le croyaient point; et il retorque contre eux tout ce qu'ils alléguaient pour se justifier. Je suis si éloigné, dit-il, de vous détourner de la loi; que j'appelle à témoin contre vous votre législateur même. Jésus-Christ déclare donc que les Ecritures rendent ce témoignage : mais où? il ne le marque pas, et c'est pour leur inspirer plus de crainte et de terreur, et les engager à chercher, à examiner et à l'interroger. S'il leur avait marqué les endroits, sans qu'ils l'eussent demandé, ils auraient rejeté le témoignage. Mais pour peu qu'ils fissent attention à ce que leur disait Jésus-Christ, avant toutes choses -ils l'interrogeraient et s'instruiraient auprès de lui. Voilà pourquoi, non-seulement il leur donne des preuves et des témoignages clairs et évidents, mais souvent aussi il leur fait des reproches et des menaces, pour les ramener du moins par la crainte : et cependant ils gardent le silence. Telle, en effet, est la malice.: quoi qu'on dise ou qu'on fasse, elle ne change point, elle conserve toujours son venin.
3. C'est pourquoi il faut, mes frères, se dépouiller de toute malice et se garder d'user d'artifice et de déguisement. " Car Dieu en" voie ", dit l'Ecriture, " des voies perverses " aux pervers ". (Prov. XXI, 8, LXX.) Et : " L'Esprit-Saint, qui est le maître de la science, fuit le déguisement, et il se retire des pensées qui sont sans intelligence ". (Sag. I, 5.) Rien ne rend l'homme si fou que la malice. Un fourbe, un homme pervers, ingrat (car tout cela tient à la malice), un homme qui persécute ceux qui ne l'offensent pas, qui emploie contre eux l'artifice et le déguisement, ne donne-t-il pas les marques d'une extrême folie.
Rien, au contraire, n'inspire plus de prudence que la vertu : elle rend l'homme reconnaissant , honnête , miséricordieux , doux , humble , modeste : c'est elle qui produit toutes les sortes de biens. Et qu'est-il de plus [302] sage que celui dont l'âme est dans de si heureuses dispositions? En .effet, la vertu est véritablement la source et la racine de la prudence : la malice au contraire est la fille de la folie. L'homme superbe, arrogant et colère, n'est infecté de tous ces maux que parce que la prudence lui manque. C'est pourquoi le prophète disait : " Ma chair est toute malade.... mes plaies ont été remplies de corruption et de pourriture, à cause de mon extrême folie " (Ps. XXXVII, 3, 5) : par où il montre que le péché, de quelque nature qu'il soit, naît de da folie ; et que celui qui est doué de vertu et qui craint Dieu , est le plus sage de tous les hommes. Voilà pourquoi le Sage dit : " La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ". (Prov. 1, 7.) Or, si celui qui craint Dieu possède la sagesse, le méchant, qui ne le craint point, en est donc absolument. dépourvu : et puisqu'il est privé de la vraie sagesse, il est le plus fou de tous les hommes. Cependant, plusieurs respectent les méchants comme pouvant leur nuire et leur faire du mal, et ils ne voient pas, ils ne comprennent pas, qu'il. les faut regarder comme les plus malheureux de tous les hommes, parce que c'est dans leur propre sein qu'ils plongent leur épée, lorsqu'ils croient en frapper les autres : signe visible d'une étrange folie, que de se percer soi-même, sans le savoir, et dé se tuer, en pensant faire du mal à autrui.
Voilà pourquoi saint Paul. qui savait parfaitement que lorsque nous voulons frapper les autres, nous nous tuons nous-mêmes, disait: " Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt les injustices? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu'on vous trompe? " (1 Cor. VI, 7.) Car celui qui n'offense personne n'est point offensé, et celui qui ne fait point de mal n'en reçoit point : je :d soutiens , quoique cela puisse paraître une énigme et un paradoxe à la foule incapable de raisonner: Sachant cela, mes frères, disons malheureux, et plaignons, non ceux qui sont offensés et outragés, mais ceux qui offensent et qui outragent. C'est véritablement se faire tort à soi-même que d'attaquer Dieu et lui déclarer la guerre, d'ouvrir la bouche à mille accusateurs, et de se faire une mauvaise réputation en ce monde, en se préparant dés supplices immenses dans l'autre : comme, au contraire, souffrir courageusement les injures et les outrages , c'est de quoi se rendre Dieu propice et favorable, et s'attirer la pitié, l'approbation et les louanges de tout lé monde : ceux donc qui donnent un si grand et si bel exemple de philosophie chrétienne , seront illustres et célèbres en cette vie, et ;en l'autre ils jouiront des biens éternels, que je prie Dieu de nous accorder à tous; par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE XLII.
JéSUS S'EN ALLA ENSUITE AU DELà DE LA MER DE GALILéE, QUI EST LE LAC DE TIBéRIADE. — ET UNE FOULE DE PEUPLE LE SUIVAIT, PARCE QU'ILS VOYAIENT LES MIRACLES QU'IL FAISAIT SUR LES MALADES. — JéSUS MONTA DONC SUR UNE MONTAGNE , ET S'Y ASSIT AVEC SES DISCIPLES. — OR, LA PâQUE DES JUIFS APPROCHAIT. VERS. 1, 2, 3, 4, DU CHAP. VI, JUSQU'AU VERS. 15.)
ANALYSE. 303
4 Mépriser les dignités humaines et les richesses de la terre. — Les honneurs et les richesses de ce monde n'ont rien de comparable aux honneurs et aux biens que Dieu nous a promis.- La gloire des hommes est servile, pernicieuse, et de peu de durée. — Aimer, non cette gloire passagère, mais la gloire immortelle. — Différence de la servitude du monde et de celle de Jésus-Christ. — Contre les spectacles. — L'argent qu'on y dépense est criminellement employé : de quelle supplice n'est-on pas digne, lorsqu'on donne à des femmes de mauvaise vie et à des abominables l'argent qu'on doit distribuer aux pauvres?
1. Ne tenons point tête aux méchants, mes très-chers frères, mais apprenons à laisser le champ libre à leurs attaques contre nous, autant du moins que nous le pourrons sans compromettre notre vertu; c'est ainsi qu'on arrête et qu'on rend inutile toute leur fureur. Et comme un dard, s'il choque contre un corps dur et solide, revient avec une grande impétuosité sur celui qui l'a décoché ; et, comme il perd aussitôt sa violence et toute sa force, si, quoique violemment lancé , il ne rencontre rien qui ait de la fermeté et de la résistance : de même les hommes colères et emportés deviennent plus furieux, lorsque nous leur résistons; et si nous cédons, aussitôt leur fureur s'apaise. Voilà pourquoi Jésus-Christ, lorsque les pharisiens eurent appris qu'il avait à sa suite plus de disciples que Jean, et qu'il baptisait plus que lui, s'en alla en Galilée pour étouffer leur jalousie, et par sa retraite il calma la fureur qu'avait sans doute allumée dans leur coeur l'envie qu'ils lui portaient. De retour en Galilée, il ne va point aux mêmes lieux où il avait été auparavant. Il ne vint point à Cana, mais il fut au-delà de la mer. Une grande foule de peuple le suivait pour contempler ses miracles. Quels miracles? Pourquoi saint Jean ne les raconte-t-il pas? Parce que cet évangéliste a rempli la plus grande partie de son livre des prédications de Jésus-Christ. En effet, dans l'histoire d'une année entière et même de la fête dé Pâques, il ne fait mention d'aucun autre miracle que de la guérison du paralytique et du fils de l'officier ; parce qu'il n'a pas voulu tout rapporter, et certainement il ne l'aurait pas pu; il s'est donc contenté de rapporter une faible partie des grandes oeuvres que Jésus-Christ a opérées.
" Et une grande foule de peuple le suivait ", dit-il, " parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait ". Ce peuple ne suivait pas Jésus par une foi pure et ferme : il se laissait plutôt entraîner par la curiosité de voir des miracles que par amour pour l'admirable doctrine qu'ils avaient entendu prêcher: ce qui montre une âme grossière; car, dit l'apôtre : " Les " miracles sont, non pour les fidèles, mais pour les infidèles ". (I Cor. XIV, 22.) Mais le peuple, dont parle saint Matthieu, n'était pas de même, écoutez ce qu'il en dit : " Ils étaient " tous dans l'admiration de sa doctrine, parce " qu'il les instruisait comme ayant autorité ". (Matth. XVII, 28, 29.) Pourquoi Jésus monta-t-il sur une montagne et s'y assit-il avec ses [304] disciples? C'est à cause du miracle qu'il allait faire. Mais que les disciples y soient montés seuls, c'est la faute du peuple qui ne l'avait pas suivi. Au reste, Jésus-Christ n'est pas monté sur une montagne pour cette unique raison, mais encore pour nous apprendre à fuir la foule et le tumulte, et montrer que la solitude est propre à l'étude de la sagesse. Souvent aussi Jésus se retirait seul sur une montagne, et y passait toute la nuit en oraison (Luc, VI, 12) , pour nous enseigner que celui qui veut s'approcher de Dieu, doit avoir l'esprit libre, exempt de tout trouble et de toute dissipation; et chercher un lieu paisible et tranquille. " Or, le jour de Pâques, qui est là grande fête des Juifs, était proche ". Pourquoi, direz-vous, Jésus ne se rendit-il pas à cette fête, et lorsque tous allaient à Jérusalem, pourquoi fut-il en Galilée, non seul, mais accompagné de ses disciples; et de là à Capharnaüm? C'est qu'il prenait l'occasion de la méchanceté des Juifs, pour abolir peu à peu la loi.
" Jésus ayant levé les yeux, vit une grande foule de peuple (5) ". Ici Jésus-Christ nous fait connaître qu'il ne ;s'est jamais assis avec ses disciples, sans une raison particulière; comme de leur parler, de les instruire avec plus d'attention, et de se les attacher: en,quoi nous voyons le grand ,soin que sa divine Providence en avait, et combien il s'abaissait pour: se proportionner à leur faiblesse. Ils étaient assis tous ensemble, saris doute les yeux fixés les uns sur lés autres. Ensuite " Jésus regardant, vit une grande foule de peuple qui, venait à lui ". Les autres évangélistes, marquent que les disciples, s'approchant de Jésus, l'avaient prié et conjuré de ne les, pas renvoyer, à jeun. Saint Jean dit que Jésus-Christ s'adressa à Philippe. Je tiens pour vrais l'un et l'autre rapport, mais ces choses ne sont point arrivées dans le même temps; l'une a précédé l'autre, et les faits relatés sont différents. Pourquoi donc s'est-il adressé à Philippe? Jésus-Christ savait qui, de ses disciples avait lé plus besoin d'instruction: et c'est Philippe qui dit à Jésus: " Montrez-nous votre Père, et il nous suffit ". (Jean, XIV, 8.) C'est pourquoi il l'instruit auparavant de ce qu'il va faire : s'il eût tout simplement opéré le miracle, et sans l'y préparer, il ne lui aurait pas paru si grand. Il a donc sain de lui faire d'abord avouer sa disette, afin qu'il connaisse mieux la grandeur du miracle. Faites attention à sa réponse:
" Où trouverons-nous tout le pain qu’il faut pour donner à manger à tout ce monde? " Le Seigneur fit de même, dans l'ancienne loi, à l'égard de Moïse, et,cela avant d'opérer le miracle qu'il voulait faire : " Que tenez-vous à la main? :" (Exod. IV, 2), lui dit-il. Comme les miracles qui arrivent inopinément et tout à coup, font facilement oublier ce qui s'est passé auparavant, Jésus-Christ rend Philippe attentif en lui faisant premièrement sentir et confesser sa disette; afin qu'ensuite son étonnement ne lui fasse pas perdre le souvenir de ce qu'ira lui-même reconnu et déclaré, et que la comparaison qu il fera lui montre toute la grandeur du miracle. Voilà aussi ce qui arriva en cette occasion. Philippe, à la question que lui fait Jésus-Christ, répond : " Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour en donner à chacun tant soit peu (7). Mais Jésus disait ceci pour le tenter, car il savait bien ce qu'il devait faire (6)". Que signifie cette parole : " Pour le tenter? Jésus-Christ ignorait-il ce que répondrait Philippe? Non, c'est ne qu'on ne peut dire.
2. Quel est donc le sens de cette parole? Nous pouvons l'apprendre des livres de l'Ancien Testament, où on lit: "Après cela Dieu tenta Abraham, et lui dit : Prenez Isaac, votre fils unique, pour qui vous avez tant d'affection ", (Gen. XXII,1, 2.) Car Dieu ne dit point cela pour savoir si Abraham obéirait ou s'il n'obéirait pas, " lui qui connaît toutes choses avant.
même qu'elles soient faites ". (Dan. XIII, 42.), Mais, en l'un et l'autre endroit, Dieu parle à la manière des hommes, comme lorsque l'Ecriture dit,: " Dieu pénètre. le fond du coeur.
". (Rom. VIII, 27), elle n'attribue pas à Dieu une ignorance, mais une exacte et parfaite connaissance ; ainsi, lorsqu'elle dit : " Dieu tendre " ; cela ne signifie autre chose, sinon que le Seigneur connut exactement, ou bien on peut encore dire que Dieu les rendit plus fermes dans la foi, en donnant alors à Abraham , et maintenant à Philippe, une plus grande connaissance du miracle par la demande même qu'il leur fit. C'est pourquoi l'évangéliste, de crainte que, la simplicité de, ces paroles ne vous inspirât d'absurdes sentiments, a ajouté : " Car il savait bien ce qu'il " devait faire ". D'ailleurs , il faut partout remarquer le soin que prend l'évangéliste de. réprimer tous les mauvais soupçons. De même qu'en cet endroit il a soin de prévenir- la fausse [305] opinion que les Juifs pouvaient concevoir, en disant : " Car il savait bien ce qu'il devait faire," ; de même, lorsqu'il dit plus haut les Juifs le persécutaient "
parce que non seulement il ne gardait pas le sabbat, mais qu'il disait même que Dieu était son Père, se faisant ainsi égal à Dieu " (Jean, V, 18); si ce n'eût été là le sentiment que Jésus-Christ lui-même voulait qu'on eût de lui et qu'il avait établi et confirmé par ses oeuvres, il n' aurait pas manqué de relever l'erreur. En effet, si dans ce que Jésus-Christ dit de lui-même, l'évangéliste craint les mauvaises interprétations et va au-devant des fausses idées qu'on pouvait se former; à plus forte raison, dans ce que les autres disaient de lui, a-t-il dû craindre de laisser passer des erreurs sans les signaler. Si donc, en cet endroit, il n'a rien dit, c'est qu'il savait que ces paroles exprimaient la pensée de Jésus-Christ et sa volonté éternelle. Voilà pourquoi saint Jean ayant dit " Se faisant égal à Dieu ", n'a point ajouté de correctif, parce que l'opinion des Juifs n'était point fausse, et qu'en cela ils avaient de Jésus-Christ le vrai sentiment qu'ils en devaient avoir, ses oeuvres établissant et démontrant cette égalité.
Lors donc que Jésus eût interrogé Philippe, " André, frère de Simon Pierre, dit (8) : Il y a ici un petit garçon qui a cinq pains d'orge et " deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour "tant de gens? (9) ". André a de plus grands sentiments que Philippe, et cependant il n'a pas tout à fait compris l'intention de Jésus-Christ. D'ailleurs , je crois qu'il n'a point parlé ainsi au hasard, mais qu'avant appris les miracles des prophètes, comme celui d'Elisée dans la multiplication des pains (IV Rois, IV, 42), il conçut quelques sentiments plus élevés, sans atteindre toutefois le sommet. Pour nous, mes frères, qui aimons la bonne chère, remarquons ici quelle était la nourriture de ces hommes admirables, combien elle était simple par la qualité et le nombre des mets, et tâchons de les imiter en cela. Ce qu'André dit ensuite marque beaucoup de grossièreté, car à ces paroles : Un petit garçon a cinq pains d'orge, il ajouta: " Mais qu'est-ce "que cela pour tant de gens? " Il pensait apparemment que celui qui opérait des miracles ferait peu de choses de peu et beaucoup de beaucoup. Mais c'est en quoi il se trompait, car il était aussi facile à Jésus de produire une grande abondance avec beaucoup qu'avec peu, car il n'avait nullement besoin d'avoir la matière entre ses mains. Mais de peur qu'on ne crie qu'il n'était pas convenable à sa sagesse de faire usage des créatures, comme l'ont follement enseigné les marcionites, il s'est expressément servi des choses créées pour opérer des miracles. Lors donc que ces deux disciples avaient perdu toute espérance, Jésus-Christ fait le miracle. De cette manière , après qu'ils eurent reconnu et confessé la difficulté de trouver la quantité de pains qu'il fallait pour donner à manger à cette foule de peuple, le miracle, leur fut plus avantageux et plus profitable, en leur faisant connaître la vertu et la puissance de Dieu. Et comme ce miracle était de la nature de ceux que les prophètes avaient opéré, quoique Jésus-Christ ne le produisît pas de même qu'eux et qu'il fît précéder l'action de grâces, de peur toutefois que ces personnes simples et faibles ne tombassent dans quelque soupçon et dans quelque doute, voyez, mes frères, comment il prend tous les moyens pour élever leur esprit et leur faire sentir la différence. Lorsque les pains ne paraissaient point encore , c'est alors même qu'il fait le miracle, afin que vous sachiez que ce qui n'est point, comme ce qui est, lui est également soumis, ainsi que :le déclare saint Paul : " Dieu appelle ce qui n'est point comme ce qui est ". (Rom. IV, 17.) Comme si déjà la table était préparée et le repas servi, Jésus-Christ ordonne sur-le-champ qu'on les fasse asseoir et voilà par où il élève l'esprit de ses disciples. Mais la preuve que la demande qu'il leur avait faite leur avait été utile, c'est qu'aussitôt ils obéirent; ils ne furent point troublés, ils ne dirent pas : Qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi commandez-vous qu'on les fasse asseoir, lorsqu'on ne voit rien à manger ? Ainsi, les disciples, avant de voir le miracle, commencèrent à croire, eux qui au commencement ne croyaient pas de même et qui disaient: " Où achèterons-nous des pains? " Ou plutôt même ils firent asseoir le peuple avec joie.
Mais d'où vient que Jésus-Christ, avant de guérir le paralytique, de ressusciter un mort, de calmer la mer, ne prie point, et qu'ici il prie lorsqu'il va multiplier les pains? C'est pour nous apprendre qu'avant de manger, il faut rendre grâces à Dieu. Au reste, c'est dans les plus petites choses que Jésus-Christ a [306] coutume de rendre ainsi grâces à Dieu, afin de vous apprendre que ce n'est pas par nécessité qu'il le fait, car s'il avait eu besoin de le faire, il l'aurait plutôt fait dans les grandes oeuvres qu'il a opérées. Mais celui qui les a produites avec cette suprême autorité, on ne peut douter que, dans les autres, il n'agit ainsi par condescendance.
3. De plus, ici était présente une grande foule de peuple à qui il fallait persuader qu'il était envoyé de Dieu.
Voilà pourquoi, lorsque Jésus-Christ opère quelque miracle en particulier, il ne fait point d'action de grâces; mais s'il le produit en présence -de plusieurs, il en fait pour ôter le soupçon qu'il était ennemi dé Dieu et contraire au Père. " Et il distribua les pains et les poissons à ceux qui étaient assis, et ils furent rassasiés (11) ". Remarquez la différence qu'il y a entre le serviteur et le maître :
les serviteurs, recevant la grâce avec mesure, faisaient aussi leurs miracles; mais Dieu, agissant avec un pouvoir absolu, opère toutes choses avec un luxe de puissance.
" Il dit à ses disciples : Amassez les morceaux qui sont restés. Ils les ramassèrent et " remplirent douze paniers (12 et 13) ". Jésus-Christ ne fit pas amasser les morceaux par affectation et par vanité, mais afin qu on ne regardât pas le miracle comme une illusion et un prestige, et c'est aussi pour cela qu'il crée de nouveau, en se servant de la matière qu'il à sous sa main. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il fait distribuer le pain par ses disciples, et non par le peuple? Parce que ce sont principalement eux qu'il voulait instruire, eux qui devaient être les docteurs de tout le monde. Le peuple ne devait pas encore tirer un grand fruit des miracles; en effet, ils oublièrent aussitôt celui-ci, et ils en demandèrent un autre. Mais les disciples en devaient beaucoup profiter, et aussi ce ne fut point là un faible sujet de condamnation pour Judas, qui avait porté un panier comme les autres. Or, que, ce soit pour leur instruction que Jésus-Christ ait fait cela, l'allusion qu'il y fit ensuite le montre clairement; car il leur dit : " Ne vous souvient-il point encore du nombre des paniers que vous avez emportés ? " (Matth. XVI, 9.) Et c'est aussi pour la même raison que le nombre des paniers fut égal à celui des disciples. Mais dans le second miracle, comme ils étaient déjà instruits, il ne resta que sept corbeilles. Pour moi, dans ce miracle, je n'admire pas seulement la multiplication des pains, mais, avec cette quantité de morceaux, j'admire ce juste nombre de paniers, et le soin qu'eut Jésus-Christ qu'il n'en restât ni plus ni moins, mais précisément ce qu'il voulut, prévoyant la consommation qui serait faite, signe visible d'une puissance ineffable. Ces morceaux confirmèrent donc-le miracle, en prouvant, et qu'il n'y avait point là de prestige ni d'illusion, et que le repas avait laissé des restes. Le miracle des poissons, Jésus-Christ le fit alors des poissons mêmes qu'on lui avait présentés; mais. après sa résurrection, il n'employa plus de matière. Pourquoi? pour nous apprendre que s'il s'était servi dans cette occasion d'une chose déjà créée, ce n'était pas qu'il eût besoin de matière ni d'éléments, mais que c'était uniquement pour fermer la bouche aux hérétiques (1).
" Le peuple disait : C'est là vraiment le prophète (14)
". O prodige de la gourmandise ! Jésus-Christ avait fait une infinité de miracles plus admirables que ceux-ci, et ils n'ont reconnu et confessé qu'il était le prophète (2), qu'après qu'ils eurent été rassasiés. Mais notre récit prouve évidemment qu'ils étaient dans l'attente de quelque grand et excellent prophète. En effet, les uns disaient : " N'êtes-vous pas le prophète?
" les autres: " Il est le prophète. Mais Jésus sachant qu'ils devaient ".venir l'enlever pour le faire roi, s'enfuit encore sur la montagne (15) ". Ah ! qu'il est grand le tyrannique empire de la gourmandise! Quelle légèreté d'esprit1 ils ne vengent plus la loi, ils ne se mettent plus en peine de la violation du sabbat. Ils ne sont plus emportés du zèle de l'amour de Dieu; leur ventre est plein, ils ont tout oublié ; le voilà maintenant, leur prophète, et ils vont le couronner roi : mais Jésus-Christ s'enfuit. Pourquoi? Pour nous apprendre à mépriser les dignités, et nous faire connaître qu'il n'a nul besoin des choses terrestres: Celui qui, venant au monde, a cherché la simplicité en tout, dans le choix d'une mère, d'une maison, d'une patrie, dans son éducation, dans ses habits, ne devait pas se rendre illustré par les choses de la terre : il était grand et illustre par les choses qu'il a, apportées du ciel, par les anges, par l'étoile,