Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 8)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. " Le Prophète ". C'est-à-dire le prophète attendu, prédit, annoncé par Moïse. (Deut. XVIII, 15.) 307 par la voix que le Père a fait retentir, par le témoignage de l'Esprit-Saint, par les prophètes qui longtemps auparavant l'avaient annoncé. Sur la terre, tout était bas, tout était vil, afin que sa puissance en éclatât davantage. De plus, il est venu pour nous enseigner que nous devons mépriser les choses présentes, et ne point admirer ce qui paraît brillant en cette vie, mais nous en moquer et n'aimer que les biens à venir. En effet, celui qui admire les choses de ce monde n'admirera point celles du ciel. Voilà pourquoi Jésus-Christ disait à Pilate : " Mon royaume n'est pas de ce monde " (Jean, XVIII , 36), afin qu'il ne parût pas se servir d'une crainte ni d'une puissance humaine pour persuader son innocence. Pourquoi donc le prophète dit-il : " Voici votre roi qui vient à vous plein de douceur; il est monté sur l'ânon de celle qui est sous le joug? " (Zach. IX, 9; Matth. XXI, 5.) Le prophète parle du royaume céleste et non pas de celui de la terre. C'est pourquoi Jésus-Christ disait encore : " Je ne tire point ma gloire d'un homme ". (Jean , V, 41.)

4. Apprenons donc, mes très-chers frères, à mépriser les dignités humaines, bien loin de les désirer. Nous sommes élevés à une grande et haute dignité; c'est un outrage, une moquerie et une vraie comédie que de lui comparer les dignités, les honneurs de ce monde : de même que les richesses de la terre, si vous les comparez à celles du ciel, sont la pauvreté même, et cette vie sans l'autre, une mort : " Laissez aux morts ", dit Jésus-Christ, " le soin d'ensevelir leurs morts" (Matth. VIII, 22) ; de même aussi cette gloire, si on la compare à celle qui nous attend, n'est qu'une honte, une risée, un jeu. Ne la .recherchez donc pas. Si ceux qui la donnent sont plus vils et plus méprisables que l'ombre et qu'un songe, la gloire elle-même l'est bien plus encore. " La gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe ". (I Pierre, I, 24.) Est-il rien de plus vil que la fleur de l'herbe? Mais quand cette gloire serait de longue durée, quel profit, quel avantage l'âme en retirerait-elle ? Aucun : au contraire, elle nuit extrêmement, elle nous asservit, nous rend ses valets et de pire condition que les esclaves, des valets forcés de servir, non un seul maître, mais deux, trois et mille qui commandent tout à la fois des choses différentes. Combien n'est-il pas plus avantageux d'être libre que d'être esclave? d'être libre de la servitude des hommes, et d'obéir aux commandements de Dieu ? Enfin, vous voulez aimer la gloire, aimez-la; mais aimez la gloire immortelle : elle est plus brillante et beaucoup plus utile. C'est au prix de votre salut que le monde vous rend son admiration; mais Jésus-Christ vous donne le centuple de tout ce que vous lui donnez, et encore y ajoute-t-il la vie éternelle. Que vaut-il donc mieux : être l'admiration de la terre on du ciel; des hommes ou de Dieu? Pour votre perte ou pour votre profit? Etre couronné pour un jour ou pour des siècles sans fin ?

Donnez à l'indigent et non à ce baladin, de peur qu'avec votre argent vous ne perdiez aussi son âme. Lorsque vous allez curieusement et fort mal à propos le voir danser, vous êtes responsable de sa perte. Si ces malheureux savaient que leur art ne leur sera d'aucun profit, déjà depuis longtemps ils l'auraient abandonné : mais lorsqu'ils vous voient accourir, applaudir, ouvrir votre bourse et épuiser toutes vos richesses pour les enrichir, encore qu'ils ne voulussent plus s'obstiner dans leur métier, l'appétit du gain les y tient attachés. S'ils savaient que personne ne prendra plaisir à leurs exercices, le profit cessant, vite ils quitteraient le métier; mais comme ils se voient admirés, l'approbation publique est une amorce qui les séduit.

Cessons de faire d'inutiles dépenses : apprenons en quoi et quand il faut dépenser : craignons d'irriter la colère de Dieu;

et en amassant par où il n'est pas permis d'amasser, et en répandant où il ne le faut point. De quelle vengeance n'êtes-vous pas digne lorsque, laissant là le pauvre, vous donnez à une prostituée? Et quand même vous ne lui donneriez qu'un argent bien acquis, récompenser le crime et honorer ce qui mérite punition, n'est-ce pas là un grand péché? Mais si vous dépouillez l'orphelin et frustrez la veuve pour encourager l'incontinence, songez au feu que Dieu allumera pour punir une action si abominable. Ecoutez ce que dit saint Paul: " Ceux qui font ces choses sont dignes de mort; et non-seulement ceux qui les font, mais aussi quiconque approuve ceux qui les font ". (Rom. I, 32.) Peut-être nos réprimandes sont-elles trop dures et trop fortes, mais notre silence même ne vous préserverait pas des supplices préparés pour ceux qui ne se [308] corrigent point. A quoi bon flatter de douces paroles ceux qui sont menacés d'un supplice effectif? Vous louez ce danseur, vous l'applaudissez, vous l'admirez, donc vous êtes pire que lui. Lui, sa pauvreté semble l'excuser, si elle ne le justifie pas; mais vous, vous ne pouvez pas même nous apporter cette excuse. Lui, si je l'interroge et lui dis: Pourquoi avez-vous laissé de côté les autres arts pour en exercer un qui est impur et exécrable, il me répondra : C'est parce que, moyennant un petit travail, je puis beaucoup gagner. Mais vous, si je vous demande pourquoi allez-vous applaudir un homme sans moeurs, qui vit pour la perte d'une infinité de gens? vous ne pourrez pas avoir recours à une pareille excuse vous serez forcé de baisser les yeux, et vous rougirez malgré vous. Que si, même devant nous, vous êtes hors d'état de vous justifier, lorsque le terrible et redoutable Juge paraîtra assis à son tribunal, lorsqu'il nous faudra rendre compte, et de nos pensées et de nos actions, comment pourrons-nous subsister? De quels yeux regarderons-nous notre juge? Que dirons-nous? Quelle défense apporterons-nous? Quelle excuse bonne ou mauvaise aurons-nous à donner? Dirons-nous que nous avons été six spectacle pour y faire de la dépense, pour le plaisir que nous y trouvions, pour la ruine de ceux que nous faisons périr par cet infâme métier? Sûrement nous ne pourrons rien répondre, mais nous serons infailliblement condamnés à un supplice qui ne finira jamais, qui durera éternellement.

Dès maintenant prenons garde de ne pas tomber dans ce malheur, afin que; sortant de cette vie avec une bonne espérance, nous obtenions les biens éternels que je vous souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XLIII.

LORSQUE LE SOIR FUT VENU, SES DISCIPLES DESCENDIRENT AU BORD DE LA MER ET MONTèRENT SUR UNE BARQUE, POUR PASSER AU DELA DE LA MER, VERS CAPHARNAüM. IL éTAIT DéJà NUIT QUE JéSUS N'éTAIT PAS ENCORE VENU A EUX. — CEPENDANT LA MER COMMENçAIT A S'ENFLER A CAUSE DU GRAND VENT QUI SOUFFLAIT. (VERS. 16, 17, 18, JUSQU'AU VERS. 26.)

ANALYSE.

2. Inconstance et légèreté du peuple. — Miracle du passage de la mer Rouge, miracle de Jésus-Christ marchant sur la mer; leur différence. — Dieu veut que nous lui rendions grâces des biens terrestres et des biens spirituels qu'il nous fait. — Ne demander à Dieu que les biens spirituels, comme les seuls nécessaires. — Quelles sont les choses que nous devons principalement demander au Seigneur. — Les pécheurs, les scélérats sont riches, pourquoi ? — Aimer des véritables richesses.

1. Ce n'est pas seulement quand Jésus-Christ est, de corps, auprès de ses disciples, qu'il s'occupe d'eux, c'est encore lorsqu'il est absent et même fort éloigné. Sa toute-puissance lui permet de produire des effets pareils dans les conjonctures les plus différentes. Remarquez, par exemple, ce qu'il fait ici : ayant laissé ses disciples , il gravit la montagne. Le Maître étant absent, les disciples, sur le tard, descendirent au bord de la mer et demeurèrent là [309] jusqu'au soir à attendre qu'il revînt; lorsque le soir fut venu, dans l'inquiétude et l'impatience où ils étaient, ils cherchèrent avec empressement leur cher Maître, tant leur âme était embrasée du feu de son amour. Ils ne disent pas: Le soir est venu, la nuit approche, maintenant où irons-nous? Ce lieu est dangereux, l'heure est périlleuse : inspirés par leur ardente affection, ils montent dans une barque. Et ce n'est pas sans raison que l'évangéliste indique le temps, c'est pour montrer l'ardeur de leur amour. Pourquoi donc Jésus s'était-il éloigné de ses disciples ? ou plutôt pourquoi paraît-il de nouveau tout seul, marchant sur la mer? Premièrement, pour leur apprendre combien il était triste et dangereux pour eux d'être seuls et séparés de lui, et pour enflammer davantage leur coeur; en second lieu; pour leur montrer sa puissance. Comme Jésus-Christ ne les instruisait pas seulement en public avec tout le peuple, mais encore en particulier, de même aussi il faisait pour eux des miracles particuliers que le peuple ne voyait pas, parce qu'il était juste que ceux à qui il devait confier la conversion et le gouvernement de tout le monde, reçussent aussi de plus grandes grâces et de plus grands dons que les autres.

Et quels sont les miracles, direz-vous, que les seuls disciples ont vu ? La transfiguration sur la montagne, le miracle que Jésus fait ici sur la mer, beaucoup de choses admirables et merveilleuses après sa résurrection, et, comme je le crois, bien d'autres encore. Les disciples vinrent donc vers Capharnaüm; véritablement ils ne savaient pas où était allé leur Maître, mais ils espéraient de le rencontrer là ou dans leur navigation.

Saint Jean l'insinue en disant que le soir étant arrivé, Jésus n'était pas encore venu, et que la mer s'était enflée à cause d'un grand vent qui soufflait. Et les disciples? Ils étaient troublés, et certes, il y avait sujet de l'être ; bien des choses étaient capables de les épouvanter : le temps, car il était nuit; la tempête, car la mer s'était enflée; le lieu, car ils n'étaient pas proche de la terre.

Mais " comme ils eurent fait environ vingt-cinq stades (19) ", il leur arrive enfin ce à quoi ils ne s’attendaient pas, " car ils virent Jésus qui marchait sur la mer ", et comme ils étaient fort effrayés, il leur dit : " C'est moi, ne craignez point (20) ". Pourquoi donc leur apparaît-il ? Pour leur faire connaître que c'était lui qui apaiserait la tempête. Ces paroles de l'évangéliste nous le font entendre : " Ils voulurent le prendre dans leur barque ; et la barque se trouva aussitôt au lieu où ils allaient (21)

". Ainsi, non-seulement il les délivra du danger, mais encore il les fit heureusement arriver au port. Il ne se fit pas voir au peuple marchant sur la mer, parce que ce miracle était au-dessus de sa portée, et même il ne s'y fit pas voir longtemps à ses disciples, mais il se montra, il apparut et disparut aussitôt; pour moi, il me semble que c'est ici un autre miracle que celui que saint Matthieu raconte, et même bien des choses prouvent qu'il est différent. Au reste, souvent Jésus-Christ fait les mêmes miracles, afin qu'ils n'étonnent pas seulement ceux qui les voient, mais, qu'étant accoutumés à les voir, ceux-ci les reçoivent avec beaucoup de foi.

" C'est moi, ne craignez point ". Jésus, par sa parole, chasse la crainte de leur coeur; il ne fit pas de même dans une autre occasion où Pierre dit : " Seigneur, si c'est vous, commandez que j'aille à vous ". (Matth. XIV, 28.) Pourquoi donc alors les disciples ne le reconnurent-ils pas aussitôt, tandis qu'à présent ils le reconnaissent et croient en lui ? Parce qu'alors la tempête continuait et tourmentait la barque, et que maintenant sa voix calme la mer. S'il n'en est pas ainsi, c'est sûrement, . comme je viens de le dire, parce que Jésus, faisant souvent les mêmes miracles, les premiers rendaient les seconds plus croyables. Et pourquoi ne monte-t-il pas dans la barque? C'était pour faire un plus grand miracle, et en même temps pour manifester plus clairement sa divinité, et pour montrer que quand il avait rendu grâces, il ne l'avait pas fait par besoin, mais par condescendance. Il permit que la tempête s'élevât, pour les engager à le chercher toujours, et il l'apaisa sur-le-champ, pour manifester sa puissance; enfin , il ne monta point dans la barque pour faire un plus grand miracle.

" Le lendemain le peuple, qui était demeuré à l'autre côté de la mer, ayant vu qu'il n'y avait point là d'autre barque et que Jésus n'y était point entré avec ses disciples (22) ", ils entrèrent aussi eux-mêmes dans d'autres barques, qui étaient arrivées de Tibériade. Pourquoi saint Jean détaille-t-il toutes ces circonstances, ou plutôt pourquoi n'a-t-il pas dit que le lendemain, les gens s'étant embarqués; s'en [310] allèrent? Il veut nous apprendre quelqu'autre. chose. Quoi? Que si Jésus-Christ n'avait pas ouvertement déclaré cela au peuple, il l'avait néanmoins secrètement insinué et donné à penser, car il dit: " Le peuple vit qu'il n'y avait eu là qu'une seule barque ", que Jésus n'y était point entré avec ses disciples; et étant entrés dans des barques. qui étaient arrivées de Tibériade, "ils allèrent à Capharnaüm chercher Jésus ". En effet, que restait-il à penser, sinon que Jésus était allé à Capharnaüm en traversant la mer à pied ? On ne pouvait pas dire qu'il avait passé la mer sur une autre barque, il n'y en avait qu'une, ait saint Jean, celle dans laquelle les disciples sont entrés. Toutefois, après un si grand miracle, ils ne demandèrent pas à Jésus comment il avait fait pour passer la mer, ils ne s'informèrent pas d'un miracle aussi considérable. Que dirent-ils donc ? " Maître, quand êtes-vous venu ici (25) ?

" A moins qu'on ne suppose qu'ici l'évangéliste a mis " quand " pour " comment ", et dans le même sens.

2. Ici encore, mes frères, il est important de faire attention à l'inconstance et à la légèreté de ce peuple. Les mêmes qui avaient dit c'est là le prophète;

les mêmes qui avaient été chercher Jésus pour l'enlever et le faire leur roi, l'ont-ils trouvé, ils n'y pensent plus, et perdant, il faut le croire, le souvenir du miracle, ils cessent d'admirer Jésus-Christ pour ses oeuvres passées. Peut-être aussi le cherchent-ils, à présent, pour l'engager à leur donner encore à manger, comme précédemment.

Les Juifs passèrent la mer Rouge sous la conduite de Moïse, mais ce miracle était bien différent de celui-ci. Ce que fait Moïse, il le fait comme serviteur, il l'obtient par la prière (Exod. XIV, 22), mais Jésus-Christ opère tout par sa suprême autorité et sa souveraine puissance. Là le souille d'un vent du midi dessèche l'eau , et les Juifs passent la mer à sec;

mais ici le miracle est plus grand : l'eau, sans rien perdre de sa nature, porte le Seigneur sur son dos, confirmant cette parole: " Le Seigneur " marche sur la mer comme sur un pavé". (Job, IX, 8, 70.) Au reste, le miracle des pains était bien à sa place au moment où Jésus-Christ allait entrer dans Capharnaüm, au milieu d'un peuple incrédule et endurci: il voulait amollir ces coeurs obstinés; non-seulement par les miracles qu'il opérerait dans la ville, mais encore par ceux qu'il ferait au dehors. Une si grande multitude de gens, entrant dans la ville avec tant d'ardeur et d'empressement, n'était-ce pas un spectacle capable d'émouvoir un rocher? Cependant nul n'en fut ému, nul n'en fut touché ; mais ils ne recherchaient tous que la nourriture corporelle; voilà pourquoi Jésus-Christ " les reprend ".

Instruits par cet exemple, mes très-chers frères, bénissons le Seigneur, rendons-lui grâces, non-seulement pour les biens terrestres qu'il nous accorde, mais beaucoup plus encore pour les biens spirituels. Il veut que nous lui rendions grâces des uns et des autres; et c'est pour répandre sur nous les biens spirituels qu'il nous donne les biens temporels; il prévient, il attire ceux qui sont plus grossiers et plus imparfaits par des bienfaits sensibles, parce qu'ils désirent encore les choses de ce monde. Mais si , après les. avoir reçues, ils s'y renferment, il leur en fait des reproches et des réprimandes. Jésus-Christ voulut première. ment donner au paralytique les biens spirituels ; mais ceux qui étaient présents s'y opposaient et ne pouvaient le souffrir; car Jésus ayant dit: " Vos péchés vous sont remis ", ils disaient: " Cet homme blasphème ". (Matth. IX, 2, 3.) Loin de nous dé tels sentiments, je vous en conjure, mes frères; mais recherchons avant toutes choses les biens spirituels. Pourquoi ? Parce que, si nous avons les biens spirituels, la privation des biens temporels ne nous fera aucun tort, ni préjudice ; et au contraire, si nous ne les possédons pas, quelle espérance, quelle consolation aurons-nous? Prions donc continuellement le Seigneur de nous les accorder, et demandons-les uniquement. Jésus-Christ nous a appris que ce sont là les biens que bous devons demander. Si nous méditons la prière qu'il nous a enseignée, nous n'y trouverons rien de charnel, nous n'y trouverons rien que de spirituel. Car ce peu de bien sensible qu'on y demande devient spirituel par la manière dont on le demande. En effet, ne demander à Dieu rien de, plus que le pain quotidien ou de chaque jour (Matth. VI, 71), c'est d'une âme spirituelle et d'un vrai philosophe. Mais remarquez ce qui précède: " Que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ;

que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ". (Ibid. 9, 10.) Ensuite, après cette demande d'une chose terrestre et sensible , il recommence la suite [311] des demandes spirituelles qu'il nous est prescrit de faire : " Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons " à ceux " qui nous doivent ". ( Ibid. 12.) Dans cette formule de prière que Jésus-Christ, nous a donnée , il n'est question ni de dignités, ni de richesses, ni de gloire, ni de puissance, nous ne demandons que ce qui est utile à l'âme: nous ne demandons rien de terrestre, rien qui ne soit céleste. Puis donc que Dieu nous ordonné de détourner nos yeux des biens de là vie présente, ne serons-nous pas bien malheureux, si nous lui demandons des choses qu'il nous commande de mépriser jusqu'à nous en dépouiller quand nous les avons, afin de nous délivrer de tout soin et de toute inquiétude; et si nous ne demandons pas , si même nous ne désirons point ce qu'il nous prescrit de lui demander? C'est là sûrement parler en pure perte: c'est aussi ce qui rend nos prières vaines et infructueuses.

Comment donc, direz-vous, les méchants s'enrichissent-ils? comment les pécheurs, les scélérats, les voleurs sont-ils dans l'opulence? Ce n'est point Dieu qui leur donne ces richesses: loin de nous cette pensée ! Mais pourquoi le Seigneur le permet-il? Il l'a permis à l'égard du riche, pour le réserver à un plus grand supplice. Ecoutez ce qu'on lui dit: " Mon fils, vous avez reçu vos biens dans votre vie , et Lazare n'y a eu que des maux. C'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et vous dans les tourments ". (Luc, XVI, 25.) Mais, de peur que cette terrible sentence, nous ne l'entendions aussi prononcer contre nous, nous qui perdons notre vie dans les délices, et qui ajoutons péchés sur péchés;

aimons les véritables richesses, appliquons-nous à la vraie philosophie , afin d'obtenir les biens que Dieu nous a promis : puissions-nous y participer tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

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Saint Jean Chrysostome

Commentaire sur l'Evangile selon Saint Jean

.COMMENTAIRE SUR

L'éVANGILE SELON SAINT JEAN.

Saint Jean Chrysostome — OEUVRES COMPLèTES — TRADUITES POUR LA PREMIèRE FOIS EN FRANçAIS SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN

Licencié ès-lettres, professeur de rhétorique au collège de l’Immaculée-Conception de Saint-Dizier, Bar-Le-Duc,

93 à 556,

COMMENTAIRE SUR * L'éVANGILE SELON SAINT JEAN. * HOMéLIE XLIV. * JéSUS LEUR RéPONDIT : EN VéRITé, EN VéRITé JE VOUS LE DIS, VOUS ME CHERCHEZ, NON A CAUSE DES MIRACLES QUE VOUS AVEZ VUS, MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DONNé DU PAIN A MANGER, ET QUE VOUS AVEZ éTé RASSASIéS. — TRAVAILLEZ " POUR AVOIR ", NON LA NOURRITURE QUI PéRIT, MAIS CELLE , QUI DEMEURE POUR LA VIE éTERNELLE. (VERS. 26, 27, JUSQU'AU VERS. 37.) * HOMéLIE XLV. * ILS LUI DIRENT : QUE FERONS-NOUS, POUR FAIRE DES OEUVRES DE DIEU? - JéSUS LEUR RéPONDIT L'ŒUVRE DE DIEU EST QUE VOUS CROYIEZ EN CELUI QU'IL A ENVOYé. — ILS LUI DIRENT : QUEL MIRACLE DONC FAITES-VOUS, AFIN QUE LE VOYANT NOUS VOUS CROYIONS ? QUE FAITES-VOUS D'EXTRAORDINAIRE? " (VERS. 28, 29.) * HOMéLIE XLVI. * LES JUIFS SE MIRENT DONC A MURMURER CONTRE LUI DE CE QU’IL AVAIT DIT : JE SUIS LE PAIN VIVANT, QUI SUIS DESCENDU DU CIEL, ET ILS DISAIENT : N'EST-CE PAS LA JéSUS FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PèRE ET LA MèRE? COMMENT DONC DIT-IL QU'IL EST DESCENDU DU CIEL? (VERS. 41, 42, JUSQU'AU VERSET 53.) * HOMéLIE XLVII. * JéSUS LUI DIT : EN VéRITé, EN VéRITé, JE VOUS LE DIS : SI VOUS NE MANGEZ LA CHAIR DU FILS DE L'HOMME, ET NE BUVEZ SON SANG, VOUS N'AUREZ POINT EN VOUS LA VIE éTERNELLE: — CELUI QUI MANGE MA CHAIR ET BOIT MON SANG, A LA VIE EN LUI-MêME. (VERS. 54, 55, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.) * HOMéLIE XLVIII. * DEPUIS CELA JéSUS VOYAGEAIT EN GALILéE, NE VOULANT POINT VOYAGER EN JUDéE, PARCE QUE LES JUIFS CHERCHAIENT A LE FAIRE MOURIR. — MAIS LA FêTE DES JUIFS, APPELéE DES TABERNACLES, éTAIT * PROCHE. (CHAP. VII, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 8.) * HOMéLIE XLIX. * AYANT DIT CES CHOSES, IL DEMEURA EN GALILéE. — MAIS LORSQUE SES FRèRES FURENT PARTIS, IL ALLA AUSSI LUI-MêME A LA FêTE, NON PAS PUBLIQUEMENT, MAIS COMME S'IL EUT VOULU SE CACHER. (VERS. 9, 1O, JUSQU'AU VERSET 24.) * HOMéLIE L. * ALORS QUELQUES GENS DE JéRUSALEM COMMENCèRENT A DIRE : N'EST-CE PAS LA CELUI QU'ILS CHERCHENT POUR LE FAIRE MOURIR? — ET NéANMOINS LE VOILà QUI PARLE DEVANT TOUT LE MONDE SANS QU'ILS LUI DISENT RIEN. — EST-CE QUE LES SéNATEURS ONT VRAIMENT RECONNU QU'IL EST VéRITABLEMENT LE CHRIST (1) ? — MAIS NOUS SAVONS CEPENDANT D'OU EST CELUI-CI. (VERS. 25, 26, 27, JUSQU'AU VERS. 36.) * HOMéLIE LI. * LE DERNIER JOUR DE LA FêTE, QUI éTAIT LE PLUS SOLENNEL, JéSUS SE TENANT DEBOUT, DISAIT A HAUTE VOIX : SI QUELQU'UN A SOIF, QU'IL VIENNE A MOI, ET QU'IL BOIVE. — SI QUELQU'UN CROIT EN MOI, IL SORTIRA DES FLEUVES, D'EAU VIVE DE SON VENTRE, COMME DIT * L'éCRITURE. (VERSET 37, 38, JUSQU'AU VERS. 44.) * HOMéLIE LII. * LES GARDES RETOURNèRENT DONC VERS LES PRINCES DES PRêTRES ET LES PHARISIENS QUI LUUR DIRENT POURQUOI NE L'AVEZ-VOUS PAS AMENé ? — LES GARDES LEUR RéPONDIRENT : JAMAIS HOMME N'A PARLé COMME CET HOMME-LA. (VERS. 45, 46, JUSQU'AU VERS. 19 DU CHAP. VIII.) * HOMéLIE LIII. * JéSUS DIT CES CHOSES ENSEIGNANT DANS LE TEMPLE, AU LIEU OU éTAIT LE TRéSOR : ET PERSONNE NE SE * SAISIT DE LUI, PARCE QUE SON HEURE N'éTAIT PAS ENCORE VENUE. (VERS. 20, JUSQU'AU VERS. 30.) * HOMéLIE LIV. * JéSUS DISAIT DONC AUX JUIFS QUI AVAIENT CRU EN LUI : SI VOUS PERSéVéREZ DANS MA DOCTRINE, VOUS SEREZ VéRITABLEMENT MES DISCIPLES. — ET VOUS CONNAîTREZ LA VéRITé, ET LA VéRITé VOUS RENDRA LIBRES. (VERS. 31, 32, JUSQU'AU VERS. 47.) * HOMéLIE LV. * LES JUIFS LUI RéPONDIRENT DONC : N'AVONS-NOUS PAS RAISON DE DIRE QUE VOUS éTES UN SAMARITAIN ET QUE VOUS êTES POSSéDé DU DéMON? — JéSUS LEUR REPARTIT : JE NE SUIS POINT POSSéDé DU DéMON : MAIS J'HONORE MON PèRE. (VERS. 48, 49, JUSQU'A LA FIN DU CHAP. VIII.) * HOMéLIE LVI. * COMME JéSUS PASSAIT, IL VIT UN HOMME QUI éTAIT AVEUGLE DéS SA NAISSANCE. — ET SES DISCIPLES LUI FIRENT CETTE DEMANDE : MAITRE, EST-CE LE PéCHé DE CET HOMME, OU LE PéCHé DE CEUX QUI L'ONT MIS AU MONDE, QUI EST CAUSE QU'IL EST Né AVEUGLE ? (CHAP. IX, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 6.) * HOMéLIE LVII. * JéSUS, APRèS LEUR AVOIR DIT CELA, CRACHA A TERRE, ET AYANT FAIT DE LA BOUE AVEC SA SALIVE, IL OIGNIT DE CETTE BOUE LES YEUX DE L'AVEUGLE ; – ET IL LUI DIT : ALLEZ VOUS LAVER DANS LA PISCINE DE SILOé. (VERS. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 16.) * HOMéLIE LVIII. * ILS DIRENT DONC DE NOUVEAU A L'AVEUGLE : ET TOI, QUE DIS-TU DE CET HOMME QUI T'A OUVERT LES YEUX? IL RéPONDIT : C'EST UN PROPHèTE. — MAIS LES JUIFS NE * CRURENT POINT QUE CET HOMME EUT éTé AVEUGLE. (VERS. 17, 18, JUSQU'AU VERS. 34.) * HOMéLIE LIX. * ET ILS LE CHASSèRENT DEHORS. JéSUS APPRIT QU'ILS L'AVAIENT AINSI CHASSé, ET L'AYANT RENCONTRé, IL LUI DIT : CROYEZ-VOUS AU FILS DE DIEU? — IL LUI RéPONDIT : QUI EST-IL, SEIGNEUR, AFIN QUE JE CROIE EN LUI? (VERS. 35, 36, JUSQU'AU VERS. 13 DU CHAP. X.) * HOMéLIE LX. * JE SUIS LE BON PASTEUR, ET JE CONNAIS MES BREBIS, ET MES BREBIS ME CONNAISSENT. — COMME MON PèRE ME CONNAîT, JE CONNAIS MON PèRE : ET JE DONNE MA VIE POUR MES BREBIS. (VERS. 14, 15, JUSQU'AU VERS. 21.) * HOMéLIE LXI. * OR, ON FAISAIT A JéRUSALEM LA FêTE DE LA DéDICACE, ET C'éTAIT L'HIVER. — ET JéSUS SE PRONRNANT * DANS LE TEMPLE, DANS LA GALERIE, DE SALOMON, LES JUIFS S'ASSEMBLèRENT AUTOUR DE LUI ET LUI DIRENT : JUSQUES A QUAND NOUS TIENDREZ-VOUS L'ESPRIT EN SUSPENS ? (VERS. 22, 23, 24, JUSQU'A LA FIN DU CHAP. X.) * HOMéLIE LXII. *

IL Y AVAIT UN HOMME MALADE, NOMMé LAZARE, QUI éTAIT DU

BOURG DE BéTHANIE, OU DEMEURAIT MARIE, ET MARTHE, SA SOEUR. — CETTE MARIE éTAIT CELLE QUI RéPANDIT SUR LE SEIGNEUR UNE HUILE DE PARFUM. (CHAP. XI, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 29.) * HOMéLIE LXIII. * CAR JéSUS N'éTAIT PAS ENCORE ENTRé DANS LE BOURG : MAIS IL éTAIT AU MêME LIEU OU MARTHE L'AVAIT RENCONTRé. — CEPENDANT LES JUIFS QUI éTAIENT AVEC MARIE, ET LE RESTE. VERS. 30, 31, JUSQU'AU VERS. 40.) * HOMéLIE LXIV. * MAIS JéSUS, LEVANT LES YEUX EN HAUT, DIT CES PAROLES : MON PèRE, JE VOUS RENDS GRACES DE CE QUE VOUS M'AVEZ EXAUCé. — POUR MOI, JE SAVAIS QUE VOUS M'EXAUCEZ TOUJOURS : MAIS JE DIS CECI POUR CE PEUPLE QUI M'ENVIRONNE, ETC. (VERS. 41, 42, JUSQU'AU VERS. 48.) *

HOMéLIE XLIV.

JéSUS LEUR RéPONDIT : EN VéRITé, EN VéRITé JE VOUS LE DIS, VOUS ME CHERCHEZ, NON A CAUSE DES MIRACLES QUE VOUS AVEZ VUS, MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DONNé DU PAIN A MANGER, ET QUE VOUS AVEZ éTé RASSASIéS. — TRAVAILLEZ " POUR AVOIR ", NON LA NOURRITURE QUI PéRIT, MAIS CELLE , QUI DEMEURE POUR LA VIE éTERNELLE. (VERS. 26, 27, JUSQU'AU VERS. 37.)

ANALYSE.

1. Ne pas s'inquiéter de la nourriture du corps, mais de celle de l'âme ; d'un autre côté, ne pas abuser de ce précepte pour justifier la paresse.

2. Demander à Dieu ce qui convient de lui demander. — Les plaisirs et les afflictions, les biens et les maux de ce monde n'ont rien de réel. — Il ne faut donc ni désirer les uns, ni craindre les autres. — Dans l'autre monde tout est éternel, les supplices et les récompenses. — Belle peinture des biens de la vie présente et de ceux de la vie future.

1. La douceur et la clémence ne sont pas toujours utiles : souvent un maître a besoin d'user de paroles fortes et menaçantes.

Par exemple, lorsque son disciple est lent et paresseux, il doit se servir de l'aiguillon pour le réveiller de son engourdissement. Le Fils de Dieu le fait ici et souvent ailleurs. Le peuple, s'approchant de Jésus, le flatte et lui dit: " Maître, [312] quand êtes-vous venu ici? " Jésus-Christ, pour montrer qu'il méprise les hommages des hommes, et qu'il n'a en vue que leur salut, leur répond avec sévérité, non-seulement afin de les. corriger, mais aussi pour leur découvrir leur pensée et la produire en public. Et que leur dit-il? " En vérité, en vérité je vous le dis " , termes qu'à coutume d'employer celui qui veut insister fortement sur ce qu'il avance, " vous me cherchez non à cause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vous ai donné du pain à manger, et que vous avez été rassasiés ". S'il les censure , s'il les réprimande, ce n’est pas avec rudesse, mais avec beaucoup de ménagement. Il ne leur dit pas : O gourmands ! hommes esclaves de vos estomacs, j'ai fait . cent miracles et vous ne m’avez pas suivi, et vous n'avez pas admiré les prodiges que j'ai opérés! Il leur dit avec beaucoup de douceur et de bonté : " Vous me cherchez, non à cause des miracles que: vous avez vus, mais parce que je vous ai donné du pain à manger; et que vous avez été rassasiés " ; parlant non-seulement des miracles passés, mais encore de celui qu'il venait de faire. C'est comme s'il disait : le miracle que j'ai fait ne vous a 'point touchés; vous venez parce que vous avez été rassasiés. En effet, ils firent bientôt voir eux-mêmes que Jésus-Christ ne leur disait pas cela par conjecture, puisqu'ils vinrent encore le chercher pour qu'il les rassasiât une seconde fois. C'est pour cette raison qu'ils disaient . "Nos pères ont mangé la manne dans le désert (31) " ; ils redemandent encore la nourriture charnelle , ce qui était certainement très-répréhensible. Mais Jésus-Christ ne s'arrête point à leur faire des réprimandes, il s'attache à les instruire, leur disant : " Travaillez " pour avoir, " non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle, et que le Fils de l'homme vous donne, parce que c'est en lui que Dieu le Père a imprimé son sceau et son caractère ". Ne vous inquiétez pas de cette sorte de nourriture, mais de la nourriture spirituelle.

Quelques-uns, pour vivre mollement dans l'oisiveté, abusent de ces paroles, comme si Jésus-Christ avait interdit le travail des mains l'occasion est bonne pour leur répondre , car ils discréditent pour ainsi dire tout le christianisme, et sont cause qu'on le tourne en ridicule comme encourageant la paresse. Mais écoutons auparavant ce que dit saint Paul. Quoi ? " Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ". (Act. XX, 35.) Or, celui qui n'a rien, comment donnera-t-il? Pourquoi donc Jésus dit-il à Marthe : " Vous vous empressez et vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses : cependant une seule chose est nécessaire : Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée". (Luc, X, 41, 42.) Et encore : " Ne soyez point en inquiétude pour le lendemain ". (Matt. VI, 34.) C'est à quoi, dis-je, il faut absolument répondre , non-seulement pour exciter les paresseux, si toutefois ils veulent bien nous écouter, mais encore de peur que les divines Ecritures ne paraissent se contredire. En effet, l'apôtre dit ailleurs : " Mais je vous exhorte de vous avancer et de vous rendre parfaits, de vous étudier, à vivre en repos, de vous appliquer chacun à ce que vous avez à faire; de travailler de vos propres mains, afin que vous vous conduisiez honnêtement envers ceux qui sont hors de l'Eglise ". — (I Thess. IV, 10, 11, 12.) Et derechef: " Que celui qui dérobait ne dérobe plus, mais qu'il s'occupe, en travaillant des mains, à quelque ouvragé bon et utile, pour avoir de quoi donner à ceux qui sont dans l'indigence ". (Ephés. IV, 28.) Ici saint Paul n'ordonne pas de travailler simplement pour s'occuper, mais de si bien travailler qu'on puisse gagner de quoi donner à ceux qui sont dans l'indigence. Le même apôtre dit encore ailleurs : " Ces mains que vous voyez ont fourni à tout ce qui m'était nécessaire et à ceux qui étaient avec moi ". (Act. XX, 34.) Et aux Corinthiens : " En quoi trouverai je donc un sujet de récompense : en prêchant de telle sorte l'Evangile que je le prêche gratuitement ? " (I Cor. IX , 18.) Et : " Etant arrivé dans cette ville , il demeura chez Aquila et Priscille, et il y travaillait parce que leur " métier était de faire des tentes ". (Act. XVIII, 2, 3:) Ce sont ces dernières paroles du saint apôtre qui paraissent le plus combattre les premières, si l'on s'en tient à la lettre. Il est donc nécessaire de résoudre cette difficulté.

Que répondrons-nous donc? Ne point s'inquiéter ne veut -pas dire qu'il faut cesser de travailler, mais qu'il ne faut point s'attacher aux choses de ce monde, c'est-à-dire n'être point en inquiétude pour le repos du [313] lendemain et regarder ce soin comme superflu ; car celui qui travaille peut fort bien n'amasser pas pour le lendemain , celui qui travaille peut n'être point inquiet. En effet, l'inquiétude et le travail ne sont pas une même chose; Jésus-Christ et l'apôtre parlent ainsi , afin que celui qui travaille ne mette pas sa confiance dans son travail, mais songe seulement à gagner de quoi faire l'aumône. Au surplus, ce que le divin Sauveur dit à Marthe ne regarde pas le travail en lui-même, mais seulement le temps qu'il faut y consacrer. Il veut qu'on y ait égard et qu'on n'emploie pas celui du sermon à des oeuvres terrestres et charnelles. II ne lui dit donc pas cela pour la jeter dans la paresse, mais pour la porter à l'entendre. Je suis venu chez vous, dit-il, pour vous enseigner les choses nécessaires au salut, et vous. vous empressez pour nous donner à manger? Voulez-vous me bien recevoir et me servir un grand festin? Préparez d'autres mets, soyez attentive à ma parole, imitez l'amour et le zèle de votre soeur. Jésus-Christ ne défend donc pas l'hospitalité, Dieu nous garde de le dire;

mais il nous apprend qu'à l'heure du sermon il ne faut point se livrer à d'autres occupations. Enfin quand il dit: " Travaillez pour avoir non la nourriture qui périt ", il ne veut pas dire qu'il faut vivre dans l'oisiveté; car c'est là principalement la nourriture qui périt. En effet, " c'est l'oisiveté qui enseigne tous les maux ". (Ecc. XXXIII, 29.) Mais il déclare qu'il faut travailler et donner à ceux qui sont dans l'indigence : voilà sûrement la nourriture qui ne périt point. Mais celui qui, menant une vie oisive, se livre à la bonne chère et à toute sorte de plaisirs, est véritablement un homme qui travaille pour la nourriture qui périt, et au contraire celui, qui, de,son propre travail, habille Jésus-Christ, lui donne à manger et à boire, personne, s'il n'a perdu l'esprit, ne dira que celui-là travaille pour la nourriture qui périt, lui à qui le royaume est promis, ainsi que les biens qui ne périssent point : voilà la nourriture qui demeure éternellement.

C'est donc avec raison que la nourriture dont ce peuplé se montrait si avide, Jésus-Christ l'appelle une viande qui périt, parce que ces hommes ne se mettaient point en peine d'être instruits des vérités de la foi, parce qu'ils ne s'appliquaient point à connaître qui était celui qui avait opéré le miracle des pains, ni par quelle puissance il l'avait fait, mais qu'ils ne se souciaient que d'une seule chose; de remplir, de rassasier leur ventre sans avoir rien à faire. J'ai nourri vos corps, dit le Sauveur, pour vous engager par là à rechercher une autre viande, une viande solide, qui demeure et qui nourrisse vos âmes ; mais vous courez encore après moi pour avoir la nourriture charnelle. Ainsi, vous ne comprenez point que ce n'est pas pour vous nourrir de cette viande imparfaite que je vous mène avec moi, mais pour vous en donner une qui n'est ni charnelle, ni temporelle, qui vous procurera la vie éternelle, qui ne nourrira pas vos corps, mais vos âmes. Après quoi, comme il avait dit de grandes choses de soi; en promettant de donner cette viande qui ne périt point, de peur que ses auditeurs ne se scandalisent encore de ces paroles, et pour les engager à le croire, il rapporte ce don au Père, car ayant dit : " Que le Fils de l'homme vous donnera ", il a ajouté : "Parce que c'est en lui que Dieu le Père a imprimé son sceau et son caractère ", c'est-à-dire le Père vous l'a envoyé pour cela, pour vous apporter cette viande; on peut expliquer encore cette phrase d'une autre façon, car Jésus-Christ dit aussi ailleurs : " Le Père a attesté que celui dont vous écoutez les paroles est Dieu véritable " (Jean, III, 33), c'est-à-dire il a manifestement fait connaître, et c'est là ce que ces paroles me paraissent insinuer, car ces mots : " Le Père a attesté ", ne veulent dire autre chose, sinon, il a montré, il a révélé par son témoignage.

Car Jésus-Christ s'est fait connaître, il s'est manifesté lui-même, mais comme il parlait aux Juifs, il a produit le témoignage du Père.

2. C'est pourquoi, apprenons, mes très-chers frères, à demander à Dieu ce qu'il convient de lui demander. De quelque manière que tournent les choses temporelles, elles ne nous portent aucun préjudice. Si nous nous enrichissons, ce n'est qu'ici-bas que nous jouirons du plaisir que procurent les richesses. Si nous tombons dans la pauvreté, nous n'en souffrirons rien de fâcheux. Soit qu'il nous arrive du bien, soit qu’il nous arrive du mal , cela n'est nullement digne de nous causer de la joie ou de là tristesse. Ce sont là des choses qui ne méritent que le mépris et qui passent très-promptement.

Et comme elles passent et n'ont qu'une existence éphémère, c'est justement qu'elles sont appelées une voie, un passage.

Mais les peines et les récompenses futures [314] sont également éternelles. C'est à quoi nous (levons donner tous nos soins et toute notre attention, afin d'éviter les unes et d'acquérir les autres. Des biens terrestres, quelle utilité peut-il nous en revenir? Ils sont aujourd'hui, demain ils s'envoleront; aujourd'hui c'est une belle fleur, demain une poussière que le Vent disperse; aujourd'hui un feu allumé, demain une cendre éteinte. Mais les biens spirituels ne sont pas de même nature. Toujours ils sont beaux, toujours ils sont fleuris, et chaque jour ils deviennent plus brillants. Jamais ces richesses ne périssent, jamais elles ne nous sont enlevées, jamais elles ne tarissent, elles ne nous causent point d'inquiétude, elles ne nous attirent jamais l'envie et la calomnie, elles ne ruinent point le corps, elles ne corrompent point l'âme, elles n'excitent point la jalousie ou l'envie : maux qui sont attachés aux richesses temporelles. La gloire spirituelle n'inspire ni orgueil, ni insolence, elle n'enfle point le coeur, jamais elle ne cesse, jamais fille ne s'obscurcit. La paix et les délices du ciel sont éternelles : toujours constantes , toujours immortelles, elles n'ont ni bornés ni fin. Je vous en conjure , mes chers frères, aspirons à cette vie;

si nous la désirons, notes ne ferons aucun cas des choses présentes; au contraire ; nous les mépriserons , nous en rirons. Si quelqu'un nous appelle à fa cour, ce qu'on regarde comme un grand bonheur , soutenus et animés de l'espérance des biens éternels;

nous refuserons d'y aller : car ce prétendu bonheur paraît vil et méprisable à une âme prévenue de l'amour des choses célestes. En effet, tout ce qui doit finir n'est point tant à désirer. Ce qui a une fin, ce qui est aujourd'hui et ne sera plus demain, quelque grand qu'il paraisse, est au fond très-petit et très-méprisable. Ne recherchons donc pas les biens qui périssent et s'évanouissent, mais ceux qui demeurent éternellement, afin que nous puissions les obtenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XLV.

ILS LUI DIRENT : QUE FERONS-NOUS, POUR FAIRE DES OEUVRES DE DIEU? - JéSUS LEUR RéPONDIT L'ŒUVRE DE DIEU EST QUE VOUS CROYIEZ EN CELUI QU'IL A ENVOYé. — ILS LUI DIRENT : QUEL MIRACLE DONC FAITES-VOUS, AFIN QUE LE VOYANT NOUS VOUS CROYIONS ? QUE FAITES-VOUS D'EXTRAORDINAIRE? " (VERS. 28, 29.)

ANALYSE.

2. Le pain de vie, ce que c'est.

3. La foi et la grue sont nécessaires pour le salut. — Jésus-Christ parle souvent de résurrection, pourquoi.

4. S'entretenir souvent de la résurrection , pour s'exciter à fuir le mal et à faire le bien. — Combien est salutaire la pensée des jugements de Dieu : l'avoir toujours présente, c'est le frein le plus fort et le plus efficace pour réprimer les passions. — Tous comparaîtront au tribunal de Jésus-Christ, les méchants et les bons, pour y recevoir tous selon leurs oeuvres ; les uns plus de honte, les autres plus de gloire. — Ce qui est visible est passager; ce qui est invisible est éternel. — La résurrection et le jugement détruisent le destin. — Rien n'arrive par une fatale nécessité, rien au hasard. — Ne rien oublier pour expier ici ses fautes et ses péchés. — La résurrection et le jugement sont certains : les gens sans foi, les incrédules seront traités comme ils le furent au, temps du déluge et de Loth. — La fin du monde surprendra les hommes. — Preuves de la résurrection et du jugement dernier.

1. Rien de plus honteux, rien de pire que la gourmandise : elle épaissit, elle hébète l'esprit et rend l'âme charnelle; elle ne lui permet pas de voir, elle; l'aveugle. Remarquer, mes [315] frères, comment tous ces malheurs sont arrivés aux Juifs. Dans leur voracité, ils ne pensent qu'aux biens temporels et nullement aux biens spirituels. Jésus-Christ, par des paroles mêlées de reproche et de douceur, veut les tirer de leur assoupissement, et toutefois ils ne se réveillent point, mais ils restent encore couchés par terre. Faites-y attention, je vous prie, le Sauveur leur avait dit : " Vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vous ai donné du pain à manger et que vous avez été rassasiés ". Par ce reproche, il les aiguillonne, il les piqué ; il leur fait connaître la viande qu'ils doivent chercher, en leur disant : " Travaillez " pour avoir, " non la pourriture qui périt ". A quoi il ajoute la promesse de cette récompense : " Mais celle qui demeure pour la vie éternelle ". Ensuite il prévient leur objection, en disant que le Père l'a envoyé. Que répondent-ils donc? Ils parlent comme s'ils n'avaient rien ouï : " Que ferons-nous " , disent-ils, " pour faire des oeuvres de Dieu ? " Au reste, ils lui font cette demande, non pour apprendre et pour faire ce qu'ils auront appris, comme la suite le fait voir, mais pour l'engager à leur donner encore à manger et à les rassasier de nouveau. Que leur dit Jésus-Christ? " L'oeuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé ". A quoi ils répondent : " Quel miracle faites-vous, afin que le voyant nous vous croyions? Nos pères ont mangé la manne dans le désert ". On ne saurait voir pareille folie, pareille démence. Ils avaient encore devant leurs yeux le miracle des pains, et comme si Jésus n'en avait point fait, ils disaient : " Quel miracle faites-vous? " Ils ne lui laissent même pas le choix du miracle, mais ils prétendent lui imposer la loi de n'en point faire d'autres que celui qui avait été fait au temps de leurs pères. " C'est pourquoi ils disent : " Nos pères ont mangé la manne dans le désert". Par là ils espèrent le porter à faire un de ces miracles qui leur donne de quoi les nourrir charnellement.

En effet, pourquoi, de tous les anciens miracles, ne rappellent-ils que celui-là seul, quoiqu'alors Dieu en eût beaucoup fait dans l'Egypte, dans la mer, dans le désert, et ne font-ils mention que de celui de la manne? N'est-ce point parce qu'ils obéissaient en esclaves à leur gourmandise? Mais pourquoi, vous qui l'avez appelé prophète, qui avez voulu le faire roi pour avoir vu un miracle, maintenant, comme s'il n'avait rien fait pour vous, êtes-vous ingrats et infidèles envers lui et lui demandez-vous un miracle, criant comme des Parasites et hurlant comme des chiens affamés? Quoi ! maintenant que votre âme tombe en défaillance, vous parlez avec admiration du miracle de la manne? Remarquez l'ironie, ils ne disent pas : Moïse a fait ce miracle; vous, que faites-vous? de crainte de l'irriter; mais ils lui adressent la parole avec beaucoup d'honnêteté et de respect, dans l'attente qu'il leur donnera à manger. Ils ne disent pas non plus : Dieu a fait ce miracle, mais vous, que faites-vous? de peur qu'ils ne parussent l'égaler à Dieu; et aussi, ils ne nomment pas Moïse, de peur qu'on ne croie qu'ils le mettent au-dessous de Jésus-Christ, mais ils lui présentent cet exemple : " Nos pères ont mangé la manne dans le désert ". Or Jésus-Christ leur pouvait répondre : Je viens de faire à l'instant un plus grand miracle que celui de Moïse, et je n'ai eu besoin ni d'une verge, ni de prières, mais j'ai tout fait par moi-même. Vous exaltez le miracle de la manne, et moi, je viens de vous donner du pain. Mais il n'était pas alors temps de parler ainsi : Jésus-Christ n'avait en vue que de les attirer et les engager à lui demander la viande spirituelle.

Observez, mes frères, avec quelle prudence Jésus leur répond : " Moïse ne vous a point donné le pain du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel (32). " Pourquoi n'a-t-il pas dit: Ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain, mais c'est moi qui vous l'ai donné? Pourquoi, au lieu de Moïse, a-t-il nommé Dieu, et s'est-il nommé lui-même au lieu de la manne? C'est parce qu'il avait affaire à des auditeurs fort simples et fort grossiers, comme il y paraît par ce qui suit. Car ces paroles qu'il avait dites au commencement.: " Vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vous ai donné du pain à manger et que vous avez été rassasiés ", ne furent pas capables de les retenir et de réprimer leur gourmandise. Comme donc ils ne cherchaient uniquement qu'à manger, il les en reprit, mais ils ne se corrigèrent point et ne cessèrent pas de demander.

Quand Jésus-Christ promit à la Samaritaine de lui donner de l'eau, il ne lui nomma point le Père, mais il lui dit : " Si vous connaissiez [316] qui est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, vous lui en auriez peut-être demandé vous-même, et il vous aurait donné de l'eau vive " ; et encore : L'eau que je vous donnerai " (Jean, IV, 10) ; et il ne la renvoie pas au Père. Mais ici il parle du Père pour vous faire connaître quelle était la foi de la Samaritaine, et aussi quelle était la faiblesse et la grossièreté des Juifs.

La manne n'était donc pas le pain du ciel; pourquoi donc la dit-on un pain du ciel? On l'appelle le pain du ciel dans le même sens que l'Ecriture dit : " Les oiseaux du ciel " (Ps. VIII, 8), et aussi : " Et le Seigneur a tonné du haut du ciel ". (Ps. XVII, 15.) Le pain que le Père donne, Jésus-Christ l'appelle le pain véritable, non que le miracle de la manne fût faux, mais parce qu'il était une figure et non pas la vérité même.. Jésus-Christ, parlant de Moïse, ne s'élève point au-dessus de lui, parce que les Juifs ne lui donnaient pas encore la préférence sur Moïse, et qu'ils croyaient ce législateur plus grand que lui. Voilà pourquoi, ayant dit : " Moïse ne vous a point donné ", il n'a pas ajouté : C'est moi qui donne; mais il dit : C'est mon Père. Alors les Juifs répondirent : " Donnez-nous ce pain à manger " ; ils croyaient encore qu'il s'agissait d'un pain matériel et sensible; ils s'attendaient encore à contenter leur appétit. Voilà pourquoi ils accoururent si promptement. Que fait donc Jésus-Christ? Peu à peu il élève leur esprit, et il ajoute : " Le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde (33) " ;. non-seulement aux Juifs, dit-il, mais aussi à tout le inonde. Il ne dit pas simplement la nourriture, mais une vie différente, de celle-ci : et il dit qu'il donne la vie, parce que ceux qui avaient mangé la manne étaient tous morts; mais les Juifs encore attachés à la terre, disent : " Donnez-nous ce pain (34) ". Sur quoi Jésus-Christ les reprend de ce, que, tant qu'ils ont cru recevoir une viande corporelle, ils sont venus à lui en foule; mais qu'aussitôt qu'ils ont appris que la viande qu'il leur voulait donner était spirituelle, ils ont cessé d'accourir, et il leur dit : " Je suis le pain de vie : celui qui vient à moi n'aura point du faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif (35). Mais je vous l'ai, déjà dit: vous m'avez vu, et vous ne me croyez point (36) ".

2. Jean-Baptiste le leur avait déjà dit d'avance : " Il rend témoignage de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, et personne ne reçoit son témoignage". (Jean, III, 32.) Jésus-Christ, de même : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu; et cependant, vous ne recevez point notre témoignage ". (Jean, II.) C'est pour les avertir et leur montrer qu'il ne s'étonne point de leur incrédulité, qu'il ne recherche point la gloire et qu'il n'ignore point les secrets,. soit présents, soit futurs, de leurs coeurs.

" Je suis le pain de vie ". L'évangéliste commence maintenant d'entrer dans l'exposition des mystères. Et premièrement, il découvre la divinité du Christ, en disant : " Je suis le pain " de vie " ; car il ne dit pas cela de son corps. Il parle de son corps vers la fin de ce chapitre: " Et le pain que je donnerai, c'est ma chair (52) ". Mais ici il parle de sa divinité. Il est le pain parce qu'il est Dieu, le Verbe, de même qu'ici il devient le pain céleste par la descente du Saint-Esprit. Au reste, Jésus-Christ n'apporté point ici de témoignages, comme dans lé sermon qui précède, parce qu'il avait celui des pains, et que les Juifs faisaient encore semblant de le croire. En entendant l'autre prédication, ils murmuraient, ils contestaient; voilà pourquoi il explique ici sa doctrine. Les Juifs, dans l'espérance d'avoir la nourriture corporelle, demeurent à l'écouter et ne se troublent point jusqu'à ce qu'ils se voient déçus dans leur attente. Mais Jésus-Christ ne se tait pas peur cela ; il leur dit, au contraire, bien des choses propres à les faire rentrer en eux-mêmes. Et ces hommes qui, pendant qu'ils mangeaient et se rassasiaient, l'avaient appelé prophète, maintenant se mettent en colère et le disent fils du charpentier. (Matth. XIII, 55.) Ils ne le traitaient pas de même lorsqu'il leur donnait à manger, mais ils disaient : " C'est ici le prophète ", et ils voulaient le faire roi. Au reste, ils paraissaient se fâcher et se mettre en colère lorsqu'il disait qu'il était descendu du ciel ; mais ce n'était point là le vrai sujet de leur colère : ce qui les irritait, c'était de n'avoir plus d'espérance de recevoir la nourriture corporelle. Et certes, si ces paroles les choquaient, que ne s'informaient-ils de Jésus, comment il était le pain de vie, comment il était descendu du ciel? mais au lieu de le faire, ils se mettent à murmurer.

Ce qui prouve manifestement que ce n'était point là de quoi ils s'offensaient, c'est que [317] Jésus-Christ disait: " C'est mon Père " qui vous " donne le pain "; ils ne dirent pas ; Priez-le de nous le donner, mais : Donnez-nous ce pain. Cependant Jésus-Christ n'avait pas dit C'est moi qui le donne, mais : " C'est mon a Père qui le donne ". Toutefois, leur avide gloutonnerie leur fait penser qu'il pouvait leur donner le pain. Dès lors, comment pouvaient-ils encore s'offenser, et cela, en s'entendant dire que c'était son Père qui le donnait? Quelle est donc la cause de leur colère Entendant qu'ils n'auraient plus a manger, ils né le croient plus, et ils couvrent leur incrédulité du prétexte qu'il disait des choses trop élevées. Voilà pourquoi Jésus dit: " Vous m'avez vu, et vous ne me croyez point ", double allusion et aux miracles et au témoignage des Ecritures : " Car, ce sont-elles ", dit-il, " qui rendent témoignage de moi " (Jean V, 39); et : " Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas ". (Ibid. 43); et : " Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire que vous vous donnez les uns aux autres ? " (Ibid. 44.)

" Tous ceux que mon Père me donne viennent à moi : et je ne jetterai point dehors celui qui vient à moi (37) ". Ne voyez-vous pas que le divin Sauveur m'oublie rien pour le salut des hommes? Au reste, il a ajouté cela, de peur qu'il ne parût agiter des questions curieuses et inutiles, et parler témérairement. Et que dit-il ? " Tous ceux que mon Père me donne viendront à moi, et je les ressusciterai au dernier jour (40) ". Pourquoi Jésus parle-t-il de la résurrection, à laquelle participeront les pécheurs et les méchants, et en parle-t-il comme d'un don et d'une grâce qui est proprement pour ceux qui croient? Parce qu'il ne }'entend pas simplement de la résurrection générale, mais spécialement de la résurrection bienheureuse. Car ayant dit auparavant : " Je ne le jetterai point "; et : je n'en perdrai aucun (39) ", il parle ensuite de la résurrection. En effet, dans la résurrection générale, les uns sont rejetés, ainsi qu'il le dit : " Prenez celui-là et jetez-le dans les ténèbres extérieures ". (Matth.

XXII, 13.) Les autres périssent, comme le déclarent ces paroles : " Craignez plutôt celui qui a le pouvoir de jeter dans l'enfer et l'âme et le corps ". (Luc, XII, 5.) C'est pourquoi, voici ce que signifient ces mots : " Je donne la vie éternelle : ceux qui auront fait de mauvaises oeuvres sortiront" des tombeaux pour ressusciter à leur, condamnation ; mais ceux qui en auront fait de bonnes en sortiront pour ressusciter à la vie ". (Jean, V, 29.) Ici donc Jésus-Christ parle de cette résurrection, qui est pour les bons.

Enfin, que veut dire le Sauveur par ces paroles : " Tous ceux que mon Père me donne viendront à moi? " il blâme les Juifs de leur incrédulité : il fait connaître que celui qui ne croit point en lui, désobéit à son Père.

Toutefois, il ne le dit pas ouvertement, mais il le fait assez entendre : on aperçoit même qu'il le fait partout, pour montrer que ceux qui ne croient point , non-seulement l'offensent lui-même , mais encore son Père. Si c'est la volonté du Père que son Fils sauve tout le monde, et si c'est pour cela que son Fils est venu dans le monde, ceux qui. ne croient point sont rebelles à sa volonté. Lors donc que mon Père conduit quelqu'un, dit-il, rien ne l'empêche de venir à moi. Il continue ensuite d'expliquer sa parole, et il dit: " Personne ne peut venir à moi, si mon Père ne l’attire (44) ". Et cependant saint Paul déclare que " c'est lui qui les donne au Père : lorsqu'il aura remis son royaume à son Dieu et au Père ". ( I Cor. XV, 24.) Comme donc le Père, lorsqu'il donne, ne se prive point de ce qu'il donne; de même aussi le Fils, lorsqu'il a remis à son Père, né s'est privé de rien. Au reste, il est dit que le Fils donne au Père, parce que " c'est par lui que nous avons accès vers le Père ". (Ephés.

II, 18.).

3. Ce mot : " Par lequel ", l'Ecriture le dit aussi du Père, comme dans ce passage : " Par " lequel vous avez été appelés à la société de son Fils " (I Cor. I, 9), c'est-à-dire par la volonté du père. Et encore : "Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean, parce que ce n'est point la chair et le sang qui vous ont révélé ceci ". (Matth. II, 17.) En cet endroit, Jésus-Christ insinue à peu près ce que je vais dire : croire en moi ce n'est pas peu de chose, et on a besoin pour cela du secours de la grâce du ciel. Partout le Sauveur établit et confirme cette vérité; enseignant que l'âme courageuse qui est attirée de Dieu, a besoin de la foi.

Mais quelqu'un dira peut-être : Si tous ceux que le Père vous donne vont à vous, si tous ceux aussi qu'il attire vont à vous, et si personne ne peut venir à vous, s'il ne lui a été 318 donné d'en-haut , ceux à qui le Père ne le donne point, sont exempts de tout péché. Ce sont là des paroles et des prétextes; car notre volonté est aussi nécessaire : d'être instruit et de croire cela dépend de la volonté.

Mais ici, par ces paroles : " Ce que le Père me donne ", Jésus-Christ déclare seulement ceci : ce n'est pas une chose commune que de croire en moi, et cela ne dépend point du raisonnement humain, mais il faut la révélation d'en-haut; et une âme pieuse qui la reçoive. Cette parole : " Celui qui vient à moi sera sauvé ", veut dire que la divine Providence en aura grand soin , car c'est pour cela que je suis venu, et que j'ai pris une chair et la forme de serviteur. A quoi il ajoute : " Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé (38) ".

Que dites-vous, divin Sauveur? Est-ce que vous avez une volonté et le Père une autre? De peur donc que quelqu'un ne formât ce doute, sur-le-champ il l'ôte par ce qui suit : "La volonté de mon Père, qui m'a envoyé, est que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle (40) ". N'est-ce pas là votre volonté? Pourquoi dites-vous donc ailleurs : " Je suis venu pour mettre le feu " sur la terre, et que désiré-je, sinon qu'il " s'allume? " (Luc, XII, 49.) Si c'est donc là votre volonté, il est évident que vous n'avez qu'une seule et même volonté avec votre Père; en effet, Jésus-Christ dit encore ailleurs : " Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ". (Jean, V, 21.)

Quelle est donc la volonté du Père? N'est-ce pas qu'il ne périsse aucun de tous ceux qu'il vous donne? Et voilà ce que vous voulez vous-même : votre volonté et la volonté :du Père ne sont donc pas différentes. De même, en un autre endroit, Jésus-Christ établit encore plus fortement son égalité avec le Père en disant : " Mon Père et moi nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure " (Jean, XIV, 23); c'est-à-dire : je ne suis venu que pour faire la volonté de mon Père, et je n'ai point d'autre volonté que celle de mon Père. Car: " Tout ce qui est à mon Père est à moi, et " tout ce qui est à moi est à mon Père ": (Jean, XVII, 10.) Donc si tout ce qui est au Père est également au Fils, si tout est commun entre le Père et le Fils, c'est avec raison que le Fils dit : Je ne suis pas venu pour faire ma volonté. Mais ici Jésus-Christ ne s'explique pas si clairement, il remet à le faire dans la suite. Ces vérités sublimes, comme j'ai dit, il les cache encore et les couvre comme sous une ombre ; il veut montrer que s'il avait dit Telle est ma volonté, les Juifs l'auraient méprisé : il dit donc qu'il coopère à la volonté du Père, afin de les frapper davantage de, crainte et de terreur, de même que s'il disait : Que pensez-vous? Pensez-vous qu'en ne croyant point en moi vous me fâchiez? Vous irritez la colère de mon Père : " Car la volonté de celui qui m'a envoyé est que je ne perde aucun, de tous ceux qu'il m'a donnés (39) ". Le divin Sauveur déclare ici qu'il n'a nullement besoin de leur culte, et qu'il n'est pas venu dans son propre intérêt ou dans celui de sa gloire, mais pour leur salut; il l'a dit aussi dans le discours précédent : "Je ne tire point ma gloire des hommes"; et derechef : " Je dis ceci afin que vous soyez sauvés ". Toujours et partout il s'attache à leur faire connaître qu'il est venu pour leur salut. Au reste, il dit qu'il travailla, pour glorifier son Père, afin qu'ils ne puissent former aucun soupçon contre lui: Il fait voir plus clairement, par la suite, que c'est pour cette raison qu'il a parlé de la sorte: "Celui qui veut faire sa volonté ", dit-il, "cherche sa propre gloire; mais celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé est véritable; et il n'y a point en lui d'injustice ". (Jean, VII, 18.) " La volonté de mon Père est que, quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ". (Jean, VI, 40.) Pourquoi Jésus-Christ parle-t-il si souvent de la résurrection? C'est afin que les Juifs ne jugent pas de la providence de Dieu seulement sur les choses de cette vie, afin que ceux qui ne jouissent pas des biens de ce monde ne se découragent pas, mais se consolent par l'espérance des biens futurs; et que ceux qui méritent le châtiment, s'ils ne le reçoivent pas en cette vie, ne bravent point pour cela la Providence ; mais qu'ils sachent qu'une autre vie les attend.

4. Mais si les Juifs n'ont, en aucune manière, profité de ces vérités, travaillons fortement nous-mêmes; mes frères, à en faire notre profit, en nous entretenant souvent de la résurrection. Si l'envie de nous enrichir, de [319] voler ou de commettre quelque mauvaise action nous agite et nous tourmente , aussitôt pensons à ce jour, et représentons-nous le tribunal auquel nous comparaîtrons; cette pensée réprimera la violence de nos passions et de nos désirs plus efficacement qu'aucun autre frein. Disons-le aux autres, disons-le-nous continuellement à nous-;mêmes : il y a une résurrection , il y a un tribunal redoutable et terrible. Si nous voyons quelqu'un qui se réjouisse et tire vanité de ses richesses, représentons-lui qu'il y a une résurrection et un jugement, et que tout ce qu'il possède de bien restera ici ; si nous trouvons une autre personne dans l'affliction , et gémissant sous le poids de ses calamités , représentons-lui la même chose , faisons-lui savoir que ses peines et ses afflictions finiront ; et si nous rencontrons un paresseux, un homme qui vive,dans la mollesse, crions-lui la même chose, apprenons-lui qu'il sera puni de sa paresse. Cette parole guérira mieux notre âme que tout autre remède que nous lui pourrions appliquer.

Sûrement il y a une résurrection , et cette résurrection n'est point éloignée, déjà elle est à la porte. " Encore un peu de temps ", dit saint Paul, " et celui qui doit venir viendra, et ne tardera pas " .(Héb, X, 37) ; et encore : " Nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ " (II Cor. V, 10), c'est-à-dire et les méchants et les bons;

ceux-là pour être couverts de honte et de confusion devant tout le monde, ceux-ci pour recevoir une plus grande gloire en présence de tons les hommes. Comme ici les juges punissent publiquement les méchants et comblent les bons de louanges et d'honneurs en présence de tout le monde, il en sera de même à ce jugement, afin que les uns aient plus de confusion, les autres plus de gloire.

C'est pourquoi, faisons tous les jours de ces vérités le sujet de nos méditations. Si elles nous sont toujours présentes , rien de ce monde, rien de ce qui passe ne sera capable de nous attacher. En effet, ce qui est visible est passager, ce qui est invisible est éternel. Disons-nous donc souvent et réciproquement les uns aux autres : il y a une résurrection , il y a un jugement où il nous faudra rendre compte de nos oeuvres. Tous ceux qui croient au destin, qu'ils se le disent, et bientôt ils seront délivrés de cette horrible maladie. Car s'il y a une résurrection et un ,jugement, il n'y a point de destin, en dépit de l'acharnement des impies obstinés à le soutenir. Mais j'ai honte d'enseigner à des chrétiens qu'il y a une résurrection; être encore à apprendre qu'il y en a une, sûrement c'est n'être pas chrétien;

c'est n'être pas chrétien que de n'être pas persuade:

qu'il n'y a point de fatale nécessité, que rien ne se fait au hasard ni à l'aventure; c'est pourquoi je vous prie et je vous conjure, mes frères, de vous délivrer et de vous purifier de toutes vos fautes et de tous vos péchés, et de faire tous vos efforts pour en obtenir le pardon et la rémission au jour du jugement.

Mais quelqu'un dira peut-être : Quand la consommation viendra-t-elle, quand arrivera la résurrection? Combien déjà s'est-il passé de temps. sans qu'il arrivât rien de pareil? Mais sûrement ce temps viendra, croyez-le. Avant le déluge les hommes parlaient de même et se moquaient de Noé; mais le déluge arriva, et il engloutit dans ses eaux tous ces incrédules; celui-là seul qui avait cru fut sauvé. Et au temps de Loth les hommes ne s'attendaient pas que Dieu leur enverrait cette plaie terrible, jusqu'à ce que le feu et la foudre tombant du ciel les consumèrent tous. Or, ni alors, ni au temps. de Noé, il n'y eut aucun signal pour avertir de ce qui devait arriver ; mais lorsque tous étaient occupés à faire des festins, à boire, à s'enivrer, ce fut alors que tout à coup ces horribles maux fondirent sur eux; il en sera de même de la résurrection, rien ne l'annoncera; quand nous serons en pleine allégresse, elle arrivera. Voilà pourquoi saint Paul dit : " Lorsqu'ils diront : Nous voici en paix et en sûreté, ils se trouveront surpris tout d'un coup d'une ruine imprévue, comme l'est une femme grosse des douleurs de l'enfantement, sans qu'il leur reste aucun moyen de se sauver ". (I Thess. V, 3.) Au reste, la divine Providence l'a ainsi ordonné, afin que nous nous tenions toujours prêts et que nous ne nous croyions pas en sûreté, même lorsque nous ne voyons rien à craindre.

Que répondez-vous ? Vous ne croyez pas qu'il y aura une, résurrection et un jugement? Les démons mêmes le croient et le confessent hautement, et vous ne le croyez pas? " Etes-vous venu ici ", disent-ils, " pour nous tourmenter avant le temps? " (Matth. VIII, 29.) Or, ceux qui disent qu'il y aura des tourments reconnaissent sans doute qu'il y a un [320] jugement, qu'il faudra rendre compte, de ses oeuvres et qu'il y a un enfer. Par nos folies, par. nos extravagances, par nos incrédulités, n'attirons donc point sur nous la colère de Dieu. Comme Jésus-Christ nous a précédés dans les autres choses, en ceci encore il nous précédera. En effet, c'est pour cela qu'il est appelé " le premier né d'entre les morts ". (Col. I,18.) Que s'il n'y avait point de résurrection, comment pourrait-il être le premier né d'entre les morts, aucun d'entre les morts ne marchant à sa suite? S'il n'y a point de résurrection, comment sauvera-t-on la justice de Dieu, lorsque tant de méchants vivent dans la prospérité, et que tant de justes passent leur vie dans la, peine et les afflictions ? Où chacun d'eux recevra-t-il selon ses oeuvres et ses mérites, s'il n'y a point de résurrection? Cette résurrection; nul de ceux qui vivent bien ne refuse d'y croire ; les: gens de bien soupirent sans cesse après cet heureux jour, répétant cette seule parole . " Que votre règne arrive ". (Matth. VI, 10.) Qui sont donc ceux qui n'y croient point? Ce sont ceux qui marchent dans les voies de l'iniquité et qui vivent, dans l'impureté du péché, comme dit le prophète : Ses voies sont souillées en tout temps " vos jugements ne se présentent point devant sa vue. ". (Ps. IX, 26, 27.) Non, il n'est point, d'homme, il n'en est point, qui, menant une vie pure et sainte, ne croie la résurrection: Et tous ceux quine se sentent coupables d'aucun mal, disent, espèrent et croient qu'ils recevront une récompense.

N'irritons donc point la colère de Dieu, mais écoutons ce qu’il dit : " Craignez celui qui peut perdre et l'âme et le corps dans l'enfer " (Matth. X, 28), afin que, corrigés par la crainte et préservés de cette perdition, nous soyions jugés, dignes d'entrer dans le royaume des cieux, que je vous souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et à soi, adorable, très-saint et vivifiant Esprit, maintenant et toujours,, et dans les siècles éternels ! Ainsi soit-il. .

HOMéLIE XLVI.

LES JUIFS SE MIRENT DONC A MURMURER CONTRE LUI DE CE QU’IL AVAIT DIT : JE SUIS LE PAIN VIVANT, QUI SUIS DESCENDU DU CIEL, ET ILS DISAIENT : N'EST-CE PAS LA JéSUS FILS DE JOSEPH, DONT NOUS CONNAISSONS LE PèRE ET LA MèRE? COMMENT DONC DIT-IL QU'IL EST DESCENDU DU CIEL? (VERS. 41, 42, JUSQU'AU VERSET 53.)

ANALYSE.

3 et 4. Grandeur et excès de l'amour de Jésus-Christ dans, la divine Eucharistie. — Quel amour nous-mêmes ne devons-nous pas avoir pour lui. — Effets admirables de cet auguste, sacrement ; Jésus-Christ, de lui et de nous, ne fait qu'un seul, corps, dont il est le Chef, et nous les membres. — Il a pris notre chair pour être de même nature que nous. — vertu du sang de Jésus-Christ. — Economie et dispensation de ce précieux sang. — Les mystères que Jésus-Christ à confiés à son église, l’autel sur lequel il est immolé, sont véritablement terribles et redoutables. — De la sainte Table sortent des sources d'eau et de lumière : leurs effets.— Ceux qui participent aux saints mystères deviennent tout d'or. — Le sang de Jésus-Christ est le prix de la rédemption de tout le monde : c'est avec quoi il a acheté et embelli l’église son épouse. — Selon les dispositions avec lesquelles on approche de la sainte Table, on y reçoit ou la vie ou la mort : Quiconque reçoit indignement le corps de Jésus-Christ, sera puni comme ceux qui l'out crucifié. — Veiller, être attentif sur soi, penser aux biens dont le Seigneur nous a comblés : cette pensée calme les passions et les réprime.

1. Saint Paul, écrivant aux Philippiens, dit de quelques-uns d'entre eux, " qu'ils font leur Dieu de leur ventre, et qu'ils mettent leur gloire dans leur propre honte " ( III, 19) : [321] Que la même chose pouvait se dire aussi des Juifs, ce qui précède le fait voir, et aussi ce que disaient ceux qui venaient trouver Jésus-Christ. Car quand il leur donnait à manger et qu'il les rassasiait, ils l'appelaient prophète et le voulaient faire roi; mais lorsqu'il leur fait connaître la nourriture spirituelle et la vie éternelle; lorsqu'il les détourne des choses terrestres, lorsqu'il leur parle de la résurrection et qu'il élève leur esprit, lorsqu'enfin ils devaient le plus l'admirer; c'est alors qu'ils se mettent à murmurer, et qu'ils se retirent. Cependant s'il était le prophète, comme auparavant ils l'avaient reconnu en disant : " Voici celui de qui Moïse a parlé : Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète comme moi, d'entre vos frères, c'est lui que vous écouterez " (Deut. XVIII, 15); ils devaient donc l'écouter quand il disait : " Je suis descendu du ciel ". Mais ils ne l'écoutaient point, et au contraire ils se mettaient à murmurer, gardant néanmoins encore quelque respect pour lui, à cause du miracle qu'il venait de faire pour eux : c'est aussi pour cette raison qu'ils ne le contredisaient pas ouvertement, quoique par leurs murmures ils fissent assez éclater leur dépit et leur colère, de ce qu'il ne leur donnait pas la nourriture qu'ils désiraient. Et en murmurant ils lui faisaient ce reproche : " N'est-ce pas là le fils de Joseph? " ce qui montre qu'ils n'avaient nulle connaissance de son admirable génération; c'est pour cela qu'ils l'appelaient encore fils de Joseph. Et toutefois le divin Sauveur ne les reprend point, il ne leur dit pas : Je ne suis point le fils de Joseph : non qu'il fût le fils de Joseph, mais parce qu'ils n'étaient pas encore capables d'entendre parler de son admirable génération. Que s'ils ne pouvaient point encore comprendre sa naissance charnelle, bien moins auraient-ils compris sa génération ineffable et céleste. S'il ne leur découvrit pas le secret de sa naissance terrestre, à plus forte raison n'aurait-il pas entrepris de leur révéler un mystère aussi sublime. Cependant c'était pour eux un sujet de scandale que de le croire de naissance vulgaire: néanmoins, il ne leur découvre pas la vérité, de peur qu'en étant une pierre d'achoppement, il ne fît qu'en mettre une autre à la place.

A ces murmures, que répond donc Jésus-Christ? " Personne ne peint venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire (44) ".

Les manichéens s'emparent de ces paroles malentendues pour s'élever contre la liberté de l'homme, et dire que nous ne pouvons rien faire de nous-mêmes, et toutefois ces paroles prouvent invinciblement que notre volonté est libre et qu'il dépend de nous de vouloir.

Eh quoi ! si l'on peut venir à lui, dit le manichéen, quel besoin a-t-on d'être attiré? Mais que le Père nous attire, cela ne détruit pas notre libre arbitre, cela fait seulement connaître que nous avons besoin d'aide et de secours : le Sauveur ne dit point que, pour venir, on a besoin d'un grand secours. Il montre ensuite de quelle manière le Père attire. Car, de peur que les Juifs ne se figurent ici encore une action sensible, il ajoute : " Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père, si ce n'est celui gui est né de Dieu, c'est celui-là qui a vu le Père (46)

". Comment attire-t-il ? dit le manichéen. Déjà depuis longtemps un prophète l'a expliqué par ces paroles : " Ils seront tous enseignés de Dieu (45) ". Remarquez ici, mes frères, quelle est la dignité et l'excellence de la foi : Ceux que le Père attire, ne sont point instruits par les hommes, ni par le ministère d'un homme, mais par Dieu même. C'est pourquoi, afin de persuader ce qu'il dit, il les renvoie aux prophètes. Et s'il est dit que tous seront enseignés de Dieu, objecte encore le manichéen, pourquoi en est-il qui ne croient pas ? parce que ce que dit là le prophète, il le dit seulement de la plupart : à le bien prendre, il ne parle pas absolument de tous, mais de tous ceux qui voudront " croire". En effet, le Maître se présente à tous, prêt à les enseigner tous, à leur donner sa doctrine qu'il répand sur tous.

" Et je le ressusciterai au dernier jour ". Dans ces paroles la dignité du Fils éclate merveilleusement. Le Père attire, et le Fils ressuscite. L'Ecriture ne divise point les oeuvres du Père et du Fils : et comment le pourrait-elle? mais elle montre une égalité de puissance, de même qu'en cet endroit : " Et mon Père qui m'a envoyé rend témoignage de moi ". Après, de peur que quelques-uns ne cherchassent avec trop de curiosité à sonder ces paroles, il les a renvoyés aux Ecritures; ici de même il les renvoie aux prophètes, il les leur cite fréquemment, pour leur faire voir qu'il n'est pas contraire au Père.

Mais, direz-vous, auparavant par qui les hommes ont-ils été enseignés ? est-ce qu'ils [322] n'ont pas été enseignés de Dieu? qu'est-il en ceci de si extraordinaire et de si admirable? C'est qu'alors des hommes servaient de ministres pour instruire les hommes des choses divines, et que maintenant c'est Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui les instruisent. Jésus-Christ conclut ensuite par ces paroles : " Ce n'est pas qu'aucun homme ait vu le Père; si ce n'est celui qui est né de Dieu " : où il ne parle pas de ceux qui sont nés de Dieu en tant que cause, mais de celui qui est engendré de sa substance. S'il disait : Nous sommes tous nés de Dieu, on dirait: En quoi donc le Fils l’emporte-t-il sur les autres, en quoi diffère-t-il d'eux?

Et pourquoi, dira-t-on encore, ne l'a-t-il pas plus clairement expliqué ? c'est à cause de la faiblesse et de la grossièreté des Juifs. Si, lorsqu'il a dit : " Je suis descendu du ciel ", ils s'en sont si fort scandalisés, ne se seraient-ils pas encore beaucoup plus scandalisés et irrités, s'il avait dit: Je suis engendré de la propre substance du Père? Il se dit le pain de Dieu, parce que c'est lui qui nous donne cette vie et la vie future. Voilà pourquoi il ajoute: " Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement (52) ". Mais ici Jésus-Christ appelle pain la doctrine du salut et la foi en lui, ou bien son corps; car l'une et l'autre chose fortifie et vivifie l'âme. Cependant il a dit ailleurs " Celui qui écoutera ma parole, ne mourra jamais " (Jean, VIII, 52), et ils s'en sont scandalisés. Maintenant ils ne se scandalisent point, peut-être, parce qu'ils le considéraient et le respectaient encore à cause des pains qu'il leur avait donnés à manger.

2. Remarquez, mes frères, la différence que met le divin

Sauveur entre ce pain et la manne, différence qu'il tire de l'effet que produisent l'un et l'autre. Premièrement, il montre que la manne n'a rien produit de nouveau, en disant : " Vos pères ont mangé la manne dans le désert; et ils sont morts (49) ". En second lieu, il s'attache principalement à les convaincre qu'ils ont reçu de beaucoup plus grands biens que leurs pères, faisant allusion par là à Moïse même et aux hommes admirables de ce temps. C'est pourquoi, ayant dit que ceux qui avaient mangé la manne étaient morts, il a incontinent ajouté : " Celui qui mange de ce pain, vivra éternellement ". Or, ce n'est pas sans raison qu'il a mis ce mot: " Dans le désert ". C'est pour leur faire entendre que la manne n'a pas duré longtemps et qu'elle n'est pas venue jusque dans la terre promise, mais ce pain n'est pas de même nature. " Et le pain que je donnerai, c'est ma chair que je dois livrer pour la vie du monde (52) ".

Il est probable que quelqu'un demandera ici avec étonnement quelle était l'opportunité d'un langage qui, loin d'être utile ou édifiant, ne pouvait que nuire à ceux qui étaient déjà édifiés. " Dès lors ", dit l'évangéliste, " plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite (Jean, VI, 67) et dirent : Ces paroles sont bien dures, et qui peut les écouter? " (Ibid. 61.) En effet, Jésus-Christ aurait pu ne découvrir et ne communiquer ces mystères qu'à ses disciples seuls, comme dit saint Matthieu : " Etant en particulier, il expliquait tout à ses disciples". (Matth. XIII, 36.) Que répondrons-nous à cela ? Nous répondrons qu'aujourd'hui encore de telles paroles sont très-utiles et très-nécessaires. Comme les Juifs pressaient instamment Jésus-Christ de leur donner des viandes à manger, mais des viandes corporelles et sensibles; et que, rappelant la nourriture qui avait été donnée à leurs pères, ils vantaient la manne comme quelque chose de grand, il voulut leur faire connaître que ces choses n'étaient que des ombres et des figures, et que la nourriture qu'il leur promettait était seule la vérité : voilà pourquoi Jésus leur parle de cet aliment spirituel.

Mais, repartirez-vous, il fallait dire : Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et moi je vous ai donné du pain.

Mais la différence était grande : les Juifs regardaient le pain comme inférieur à la manne, parce que celle-ci était tombée du ciel, et que le miracle des pains avait été fait sur la terre. Comme donc ils demandaient une nourriture qui leur fût envoyée du ciel, c'est pour cela même que le divin Sauveur leur disait souvent : " Je suis descendu du ciel ". Que si quelqu'un demande pourquoi il leur a parlé des mystères, nous répondrons que c'était là , un temps propre. à les en entretenir.

L'obscurité des paroles excite et réveille toujours l'auditeur et le rend plus attentif. Ils né devaient donc pas se,choquer, ni s'en scandaliser; mais plutôt il fallait interroger, chercher à s'éclaircir et à s'instruire; loin de là, ils se retirent.

Ils l'appelaient prophète : s'ils le croyaient tel, il fallait donc ajouter foi à ce qu'il disait. C'est pourquoi, qu'ils se soient choqués et scandalisés, [323] cela vient uniquement de leur folie et non de l'obscurité des paroles. Considérez ici, je vous prie, mes frères, de quelle manière le Sauveur gagne le coeur de ses disciples et se les attache; car ce sont eux qui lui disent . " Vous avez les paroles de la vie éternelle : à qui irions-nous, Seigneur (69)? "

Au reste, Jésus-Christ dit ici que c'est lui-même qui donnera; il ne dit pas que c'est son Père : " Le pain que je donnerai " , dit-il, " c'est ma chair " que je dois livrer " pour la vie du monde ". Mais le peuple ne parle pas de même; il dit au contraire : " Ces paroles sont bien dures ". Et voilà pourquoi ils se retirent. Cependant cette doctrine n'était point nouvelle, elle n'était point différente de celle qu'on leur avait enseignée. Déjà auparavant Jean-Baptiste leur avait insinué la même vérité, lorsqu'il appela Jésus agneau. Mais, direz-vous, ils n'avaient point compris ce que cela voulait dire. Je le sais : les disciples eux-mêmes ne l'avaient pas entendu. S'ils n'avaient pas encore une trop claire connaissance de la résurrection, puisqu'ils ignoraient ce qu'avait voulu dire Jésus par ces paroles : " Détruisez ce temple et je le rétablirai en trois jours " (Jean, XI, 19), ils comprenaient bien moins les paroles de Jean-Baptiste, qui étaient plus obscures. En effet, ils avaient appris que les prophètes étaient ressuscités, quoique l'Ecriture ne le dise pas clairement : mais que quelqu'un eût mangé de la chair " d'un homme ", c'est ce qu'aucun d'eux n'avait dit : toutefois, ils étaient dociles et soumis à Jésus-Christ. Ils le suivaient, et ils confessaient qu'il avait les paroles de la vie éternelle. Car c'est le devoir d'un disciple de ne pas examiner avec trop de curiosité les paroles de son maître, mais d'écouter, d'obéir et d'attendre une occasion pour demander ensuite l'explication de ce qu'il n'a point compris. Pourquoi donc en est-il autrement arrivé, dira-t-on, et pourquoi les Juifs rebroussèrent-ils chemin? Ce fut là un pur effet de leur folie. Lorsque cette douteuse et dangereuse question : " Comment ", entre dans l'esprit, l'incrédulité y entre alors avec elle. Ainsi, Nicodème se trouble et s'embarrasse ; ainsi il dit : " Comment un homme peut-il "entrer une seconde fois dans le sein de sa mère? " (Jean, III, 4.) Ainsi se troublent ceux-ci, et ils disent : " Comment celui-ci nous peut-il donner sa chair à manger? (53) "

Si vous demandez comment cela se peut faire, pourquoi ne dites -vous pas de même des pains : Comment Jésus a-t-il multiplié cinq pains en tant d'autres ? c'est qu'alors ils ne se mettaient en peine que de se rassasier, et qu'ils ne faisaient point d'attention au miracle. Mais ici, direz-vous, l'expérience les a instruits. Donc aussi, vu l'expérience qu'ils avaient déjà faite, ils auraient dû croire plus facilement. Le Sauveur a fait précéder le grand miracle des pains, afin qu'ayant reconnu sa puissance et l'efficacité de sa parole, ils n'y fussent plus incrédules dans la suite. Que si les Juifs, en ce temps-là, n'ont point profité de sa doctrine , ni de sa parole , nous , aujourd'hui , nous en retirons réellement tout le fruit et tout l'avantage. C'est pourquoi il faut apprendre quel est le miracle qui s'opère dans nos mystères, pourquoi ils nous ont été donnés, quel profit, quel avantage il nous en doit revenir. " Nous ne sommes tous qu'un seul corps ", dit l’Ecriture, " et les membres de sa chair et de ses os ". Que ceux qui sont initiés à nos saints mystères écoutent attentivement ce que je vais dire.

3. Afin donc que nous devenions tels non-seulement par l'amour, mais encore réellement, mêlons-nous à cette chair divine.

C'est l'effet que produit l'aliment que le Sauveur nous a octroyé pour nous faire connaître l'ardeur et l'excès de son amour.

Voilà pourquoi il a uni, confondu son corps avec le nôtre, afin que nous soyons tous comme un même corps, joint à un seul chef. En effet, c'est là le témoignage et la marque d'un ardent amour. Job insinue cette vérité, quand il dit de ses serviteurs qu'ils l'aimaient si fort, qu'ils auraient souhaité de le manger. Car pour marquer leur vif et tendre attachement, ils disaient : " Qui nous donnera de sa chair pour nous en rassasier? " (Job. XXXI , 31.) Voilà ce que Jésus-Christ a fait pour nous; il nous a donné sa chair à manger pour nous engager à avoir pour lui un plus grand amour, et nous montrer celui qu'il a pour nous; il ne s'est pas seulement fait voir à ceux qui ont désiré le contempler, mais encore il s'est donné à toucher, à manier, à manger, à broyer avec les dents, à absorber de manière à contenter le plus ardent amour.

Sortons donc de cette table, mes frères, comme des lions remplis d'ardeur et de feu, terribles au démon, pleins du souvenir de [324] notre chef, et de cet ardent amour dont il nous a donné de si vives marques. Souvent les parents confient à des nourrices leurs enfants; moi, au contraire, je les nourris de ma chair, je me donne moi-même à manger. Je veux tous vous annoblir et vous donner à tous une bonne espérance des biens à venir. Celui qui s'est livré pour vous dans ce monde vous fera dans l'autre beaucoup plus de bien encore. J'ai voulu être votre frère pour l'amour de vous; j'ai pris votre chair et votre sang afin que l'un et l'autre fût commun entre nous : je vous rends cette chair et ce sang, par lesquels je suis devenu de même nature que vous. Ce sang forme en nous une brillante et royale image : il produit une incroyable beauté, il ne laisse pas la noblesse de l'âme se flétrir, lorsqu'il l'arrose souvent et la nourrit. Les aliments ne se tournent pas d'abord en sang, mais auparavant ils se convertissent en quelqu'autre chose. Mais ce sang se répand dans l'âme aussitôt qu'on l'a bu , il l'arrose et la nourrit. Ce sang, quand on le reçoit dignement, met en fuite les démons, il appelle et fait venir à nous les anges, et même le Seigneur des anges. Car, aussitôt que les démons voient le sang du Seigneur, ils fuient, mais les anges accourent. Ce sang, par son effusion, a lavé et purifié tout le monde.

Saint Paul, dans son Epître aux Hébreux, dit sur ce sang bien des choses qui sont pleines d'une admirable sagesse. C'est ce sang qui a purifié l'intérieur du temple et le Saint des saints.

(Héb. IX.) Que si le symbole de ce sang, et dans le temple des Hébreux, et dans la ville capitale de l'Egypte, seulement jeté par aspersion sur les jambages des portes, a eu tant de puissance et de vertu, la vérité en a bien une plus grande et plus efficace. C'est ce sang qui a consacré l'autel d'or : le grand prêtre n'osait entrer dans le sanctuaire sans en avoir auparavant été arrosé. C'est avec ce sang que se faisait la consécration des prêtres : ce sang figuratif lavait les péchés; si donc la figure a eu tant de vertu et de puissance , si la mort a eu tant de frayeur de l'ombre, combien, je vous prie, craindra-t-elle la vérité? Ce sang est la sanctification et le salut de l'âme. C'est lui qui la lave, la purifie, l'orne, l'enflamme c'est lui qui rend notre intelligence plus brillante que le feu, notre âme plus resplendissante que l'or. C'est ce sang qui, ayant été répandu, a ouvert le ciel.

4. Les mystères que Jésus-Christ a confiés à son Eglise sont véritablement terribles : l'autel, sur lequel est immolée cette divine -victime, est véritablement redoutable.

(Gen. II, 10.) Du Paradis sortait une source qui se partageait de tous côtés en des fleuves d'eau sensible : de cette table rejaillit une source qui répand des fleuves d'eau spirituelle. Ce ne sont pas des saules stériles qui s'élèvent autour de cette fontaine, mais des arbres dont la hauteur atteint jusqu'au ciel, qui portent toujours du fruit dans la saison, qui jamais ne se flétrissent. Si quelqu'un est échauffé, qu'il aille à cette fontaine, il y tempérera sa fièvre car elle dissipe la chaleur et rafraîchit tout ce qui est brûlé et en feu, non ce qui est échauffé par l'ardeur du soleil, mais ce que des flèches de feu ont enflammé. C'est d'en-haut, c'est du ciel que cette fontaine prend sa source et qu'elle tire son origine; c'est là qu'elle se renouvelle. Elle donne naissance à plusieurs ruisseaux que l'Esprit-Saint fait couler, et dont le Fils fait la distribution : Ce n'est pas avec le hoyau qu'il leur trace leur route, mais il ouvre notre coeur et nous dispose à les recevoir. Cette source est une source de lumière qui répand les rayons de la vérité.

Là se trouvent les vertus célestes, qui contemplent la beauté des sources et des canaux, parce qu'ils en connaissent la vertu mieux que nous, et qu'ils voient plus clairement cette lumière inaccessible. Et comme s'il pouvait se faire que quelqu'un mit sa main ou sa langue dans de l'or fondu, il la retirerait toute dorée, de même ceux qui participent aux saints mystères dont nous parlons, changent plus véritablement leur âme en or. Ce fleuve fait bouillonner l'eau à plus gros bouillons et avec plus de véhémence que le feu , mais il ne brûle pas; seulement il lave, il purifie. Les autels, les cérémonies et les sacrifices de l'ancienne loi étaient des figures qui nous annonçaient d'avance ce précieux sang. Voilà le prix de la rédemption de tout le monde; voilà avec quoi Jésus-Christ a acheté son Eglise, c'est par ce sang qu'il l'orne et l'embellit tout entière. De même que celui qui achète des esclaves donne de l'or et les habille d'une étoffe d'or, s'il veut les orner et les parer, ainsi Jésus-Christ nous a achetés et ornés par son sang. Ceux qui participent à ce sang vivent dans la société des anges, des archanges et des puissances des cieux; ils sont revêtus de la robe royale de [325] Jésus-Christ et équipés des armes spirituelles. Mais c'est trop peu dire; ils sont revêtus du roi même.

Or, comme c'est là quelque chose de grand et d'admirable, si vous approchez de cette table avec une véritable pureté de coeur, vous vous approchez du salut; mais si votre conscience est impure, vous vous précipitez au supplice et vous avez attiré sur vous la vengeance du Seigneur : car, dit saint Paul, " quiconque en mange et en boit d'une manière indigne du Seigneur, mange et boit sa propre condamnation ". (I Cor. XI, 29.) S'il est vrai que ceux qui souillent la pourpre royale sont punis comme s'ils l'avaient mise en pièces, doit-on s'étonner que ceux qui reçoivent le corps de Jésus-Christ avec une âme impure, soient condamnés au même supplice que ceux qui le percèrent de clous? Remarquez combien est terrible le supplice que l'apôtre expose à nos yeux ! " Celui qui a violé la loi de Moïse ", dit-il, " est condamné à mort sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins. Combien donc croyez-vous que méritera de plus grands supplices celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour une chose vile et profané le sang de l'alliance, par lequel il avait été sanctifié ". (Héb. X, 28, 29.)

Veillons donc sur nous-mêmes, mes très-chers frères, puisque nous avons eu le bonheur de recevoir de si grands biens, et lorsqu'il nous vient dans l'esprit quelque mauvaise pensée, lorsque nous nous sentons portés à dire quelque parole honteuse, ou lorsque nous nous apercevons qu'il s'élève en nous quelque mouvement de colère ou quelqu'autre mauvais sentiment, pensons alors en nous-mêmes aux bienfaits dont le Seigneur nous a honorés, représentons-nous combien grand et excellent est l'esprit que nous avons reçu. Cette pensée réprimera et calmera nos passions. Jusqu'à quand nous attacherons-nous aux choses présentes? Quand nous réveillerons-nous? Jusqu'à quand serons-nous nonchalants, indifférents pour notre salut? Considérons la grandeur et la magnificence des dons de Dieu, rendons-lui des actions de grâces, glorifions-le, non-seulement par la foi, mais encore par les oeuvres, afin que nous obtenions les biens futurs, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire appartient, et au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi-soit-il.

HOMéLIE XLVII.

JéSUS LUI DIT : EN VéRITé, EN VéRITé, JE VOUS LE DIS : SI VOUS NE MANGEZ LA CHAIR DU FILS DE L'HOMME, ET NE BUVEZ SON SANG, VOUS N'AUREZ POINT EN VOUS LA VIE éTERNELLE: — CELUI QUI MANGE MA CHAIR ET BOIT MON SANG, A LA VIE EN LUI-MêME. (VERS. 54, 55, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE 326 1. Suite des admirables effets de la divine Eucharistie. — Jésus-Christ parle souvent de vie, pourquoi ?

4. Jésus prédit à Judas sa trahison. — Notre salut comme notre perte dépend de notre libre arbitre.

5. L'exemple de Judas doit faire trembler ceux mêmes dont la vocation est plus visible et plus certaine. — L'avarice, cause de la trahison de Judas, le sera aussi de notre perte. — Mépriser le pauvre dans sa misère, c'est trahir Jésus-Christ. — Celui qui communie indignement, sera puni comme ceux qui ont fait mourir Jésus-Christ. — Les richesses superflues et inutiles. Mépris des choses de la terre. — Contre ceux qui, non-seulement nourrissent des chiens, des ânes sauvages , des ours, et d'autres bêtes. — Le ciel est un plus beau toit que tous nos plafonds dorés, il est plus à nous que ceux-là : le regarder, il nous appelle, il nous invite d'aller au Créateur. — Jésus-Christ est nu, nos plafonds sont dorés, quelle honte pour nous, quelle folie! -Mépriser toutes les choses passagères, ne rechercher que celles qui sont permanentes.

1. Quand nous parlons des choses spirituelles, qu'il ne reste dans nos âmes aucune pensée charnelle ou terrestre; chassons, éloignons de nous toute idée semblable, pour nous attacher uniquement et tout entier à la divine parole. Si lorsque le roi vient dans la ville, on écarte de sa personne tout ce qui peut faire de l'embarras et du tumulte, n'est-il pas beaucoup plus juste que, lorsque le Saint-Esprit nous parle, nous l'écoutions dans une grande paix et une grande tranquillité, et avec beaucoup de crainte et de respect? Et véritablement elles sont effrayantes, les paroles qu'on nous a lues aujourd'hui. Ecoutez ce que dit Jésus-Christ : " En vérité, je vous le dis , quiconque ne mange pas ma chair et ne boit pas mon sang " n'aura point la vie en soi ". Auparavant les Juifs avaient dit que cela était impossible, le divin Sauveur leur montre que non-seulement cela n'est point impossible, mais que c'est encore très-nécessaire. C'est pourquoi il ajoute : " Celui qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour ". Comme il disait : " Si quelqu'un mange de ce pain, il ne mourra jamais ", et qu'il y avait toute apparence qu'ils s'en scandaliseraient de même qu'auparavant, lorsqu'ils avaient fait paraître leur scandale par ces paroles: " Abraham est mort, et les prophètes aussi, comment donc pouvez-vous dire : il ne mourra jamais? " (Jean, VIII, 52.) Il leur présente la résurrection, par laquelle il résout la difficulté, et leur fait voir que celui qui mange de ce pain ne mourra pas pour toujours. Au reste, Jésus-Christ revient souvent sur ces mystères, pour faire connaître aux Juifs que la vérité, qu'il leur annonce, est très-importante et très-nécessaire , et qu'absolument il faut manger sa chair et boire son sang. Car il ajoute encore: " Ma chair est véritablement viande, et mon sang est véritablement breuvage (56) ". Que signifie cela? Ou que la viande véritable est celle qui nourrit l'âme, ou qu'il veut confirmer et persuader ce qu'il dit; afin qu'ils ne croient pas que ce soit là une énigme ou une parabole, et qu'ils sachent qu'il faut nécessairement manger son corps. Il dit ensuite: " Celui qui mange ma chair demeure en moi (57) ", pour marquer qu'il s'incorpore en lui. Mais ce qui suit ne nous paraîtra pas se lier avec ce qui précède, [327] si nous n'y faisons beaucoup d'attention. En effet, après avoir dit : " Celui qui mange ma " chair demeure en moi ", ajouter : "Comme mon Père qui m'a envoyé est vivant, moi aussi je vis par mon Père (58) " ; où est la suite, où est le rapport? Ces choses ont une étroite liaison et un parfait rapport entre elles. Car le Sauveur ayant souvent promis la vie éternelle , pour confirmer sa promesse , il ajoute: " Il demeure en moi ". Or, s'il demeure en moi, comme je vis, il est visible qu'il vivra aussi. Il dit ensuite: " Comme mon Père qui m'a envoyé est vivant ", ce qui est une similitude, et revient à dire : Je vis comme mon Père vit. Et de peur que vous ne le crussiez " non engendré ", il a incontinent ajouté : " par le Père ", non que pour vivre il ait besoin d'aucune opération : car, afin d'en ôter la pensée, il a déjà dit : " Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même ". (Jean, V, 26.) Que si pour vivre il a besoin d'opération et de secours, il s'ensuivra ou que le Père n'a pas donné au Fils d'avoir la vie, et que cette proposition est fausse; ou, s'il la lui a donnée, qu'il n'a plus besoin dans la suite d'autre aide ni de secours. Que veut dire ce mot : " Par le Père? " Il insinue seulement la cause, le principe. Au reste, il veut dire ceci : Comme mon Père vit, moi je vis aussi : " De même, celui qui me mange, vivra aussi par moi ". Ici Jésus-Christ appelle vie, non toutes sortes de vies, mais la vie glorieuse : que le divin Sauveur n'entende point parler ici de la vie simple et commune, mais de cette vie glorieuse et ineffable, cela se voit manifestement, puisque tous les infidèles et les catéchumènes qui ne sont point initiés aux saints mystères vivent, quoiqu'ils n'aient point goûté à cette chair divine. Voyez-vous que Jésus-Christ ne parle point de cette vie, mais de celle du ciel? Voici ce que signifie ce qu'il dit : Celui qui mange ma chair, quoiqu'il meure et disparaisse à nos yeux, ne périra point et ne tombera point dans le lieu des supplices. D'ailleurs, il ne parle point de la résurrection qui est commune à tous les hommes, car tous ressusciteront pareillement; mais de cette adorable et glorieuse résurrection, qui sera suivie de la récompense.

" C'est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce n'est pas comme la manne que vos pères ont mangée, et qui ne les a pas empêchés de mourir. Celui qui mange ce pain, vivra éternellement (59) ". Jésus-Christ parle souvent de la résurrection, pour imprimer cette vérité dans l'esprit de ses auditeurs. Car c'était là le point le plus important de sa doctrine, d'établir et d'affermir la foi en ces choses, la résurrection et la vie éternelle. Et voilà pourquoi il ajoute la résurrection; soit parce qu'il a parlé de la vie éternelle, soit pour montrer que la vie qu'il promet n'est pas pour le temps présent, mais pour celui qui suivra la résurrection. Et par où, direz-vous, le prouvera-t-on? Par les Ecritures. Jésus-Christ y renvoie incessamment les Juifs, afin que par elles ils s'instruisent de ces vérités. Il a dit que " ce pain donne la vie au monde " (Jean, VI, 33), pour les exciter à en manger et leur donner de l'émulation et même du dépit, en voyant les autres jouir d'un si grand bien, de telle sorte qu'ils s'efforcent d'y participer eux-mêmes : et il fait souvent mention de la manne, tant pour leur en faire connaître la différence, que pour les attirer à la foi. Si effectivement, sans moisson, sans blé, sans aucun préparatif, Dieu a pu les nourrir pendant quarante ans, maintenant il le pourra bien mieux, puisqu'il est venu pour opérer de plus grandes merveilles. Et d'ailleurs, si ces choses étaient des figures, et si, sans sueurs et sans travail, ils ramassaient alors de quoi se nourrir, à plus forte raison aurons-nous toutes choses avec abondance, maintenant qu'il y a une si grande différence, qu'il n'y a véritablement point de mort, et que nous jouissons d'une véritable vie.

Au reste, c'est très à propos que le divin Sauveur parle souvent de la vie : la vie est ce que les hommes désirent le plus; rien aussi n'est plus doux ni plus agréable que de ne point mourir. Dans l'Ancien Testament Dieu promettait aux hommes une longue vie, maintenant non-seulement il nous promet une vie longue, mais aussi il nous en fait attendre une qui n'aura point de fin. De plus, Jésus-Christ veut en même temps nous faire connaître que la peine à laquelle le péché nous avait assujettis, est maintenant révoquée, et qu'il. a aboli notre sentence de mort par l'institution non d'une vie ordinaire, mais d'une vie éternelle, contrairement au régime antérieur. " Ce fut en enseignant dans la synagogue de Capharnaüm, que Jésus dit ces choses (60) "; il a fait dans ce lieu un [328] très-grand nombre de miracles; ainsi on ne devait être nulle part plus attentif à sa parole.

2. Mais pourquoi Jésus enseignait-il dans la synagogue et dans le temple? C'était pour attirer le peuple et pour montrer qu'il n'était pas contraire au Père. " Plusieurs donc de ses disciples, qui l'avaient ouï, disaient : Ces paroles sont bien dures (61) ". Que veut dire cela : " ces paroles sont dures? " Elles sont rebutantes et fâcheuses, elles ordonnent des choses trop difficiles et trop pénibles. Mais Jésus-Christ ne disait rien de rebutant, ni de pénible : rien qui prescrivît des règles de vie;

seulement il enseignait ce qu'il fallait croire, parlant de temps en temps de la foi qu'on devait avoir en lui. Comment donc ces paroles sont-elles dures? Est-ce parce que le Sauveur promettait la résurrection et la vie éternelle? Est-ce parce qu'il disait qu'il était descendu du ciel ? Est-ce parce qu'il enseignait que personne ne peut être sauvé, s'il ne mange sa chair? Ces choses, je vous prie, sont-elles dures? Qui le peut dire? Que signifie donc ce mot, " dur?" Une chose difficile à entendre, qui surpassait leur force et leur intelligence, qui les épouvantait et les effrayait. Ils croyaient que Jésus-Christ leur parlait de lui-même en termes trop magnifiques. Voilà pourquoi ils disaient : " Qui peut les écouter? " Et peut-être aussi parlaient-ils de la sorte pour excuser leur prochaine retraite. " Mais Jésus connaissant en lui-même que ses disciples murmuraient sur ce sujet (62) ", il était de sa divinité de révéler publiquement ce qu'il v avait de plus caché dans leur coeur. C'est pourquoi il leur dit aussitôt: " Cela vous a scandalise-t-il? " Que sera-ce donc " si vous voyez le Fils de l'homme monter où il était auparavant? (63) " Jésus-Christ avait dit la même chose à Nathanaël : " Parce que je vous ai dit que je vous ai vu sous le figuier, vous croyez ". (Jean, 1, 50.) Et à Nicodème : " Personne n'est monté au ciel, sinon le Fils de l'homme qui est dans le ciel ". (Jean, III, 13.) Quoi donc? le Sauveur ajoute-t-il difficulté à difficulté?

Non, loin de nous cette pensée; mais il tâche d'attirer ses auditeurs et de les gagner par la grandeur et l'excellence de sa doctrine. Si, ayant dit : " Je suis descendu du ciel " , il n'avait rien ajouté de plus, il leur eût donné un plus grand sujet de scandale et de chute; mais quand il dit : " Mon corps donne la vie au monde ", et : " Comme mon Père qui est vivant, m'a envoyé, je vis a aussi par mon Père " ; et : " Je suis descendu du ciel ", il aplanit, il résout la difficulté. Celui qui dit de soi quelque chose de grand se rend suspect de mensonge; mais celui qui y joint ensuite de telles choses, ôte tout soupçon. Au reste, il n'omet rien pour les empêcher de croire qu'il soit le fils de Joseph. Jésus-Christ n'a donc pas dit ces choses pour augmenter le scandale, mais pour l'ôter. En effet, le regarder comme fils de Joseph, c'était montrer qu'on n'avait pas compris ce qu'il avait dit. Mais être persuadé qu'il était descendu du ciel, et qu'il y devait monter, c'était le vrai moyen d'entendre plus aisément et plus facilement ses paroles. Après cela il apporte une autre solution de la difficulté : " C'est l'esprit ", dit-il, " qui vivifie; la chair ne sert de rien (64) " ; c'est-à-dire, ce que je dis de moi, il faut l'entendre spirituellement; celui qui l'écoute avec un esprit charnel et terrestre n'y comprend rien et n'en retire aucun fruit. Or, c'était être charnel que de douter que Jésus-Christ fût descendu du ciel, et de le croire fils de Joseph, et de dire : " Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? " Toutes ces pensées sont charnelles, et ce que disait Jésus-Christ, il fallait le prendre dans un sens mystique et spirituel. Et comment, repartirez-vous, pouvaient-ils entendre ce que cela voulait dire : " Mangez ma chair? " Certes, il fallait attendre un temps propre et favorable, il fallait interroger, et ne point cesser de faire des questions.

" Les paroles que je vous dis sont esprit et vie " ; c'est-à-dire, ce que je dis est tout divin et spirituel : je ne parle point de choses charnelles et qui soient soumises à la nature, mais de choses qui sont exemptes de ces sortes de nécessités et des lois de cette vie : ce que je dis a un sens tout autre et tout différent de celui que vous lui donnez. Comme donc ici le Sauveur a dit : Les paroles que je vous dis sont esprit, au lieu de dire, sont des choses spirituelles; de même lorsqu'il dit : La chair ne sert de rien, il ne l'entend pas de la chair en elle-même, mais il insinue qu'ils prenaient dans un sens charnel ce qu'il disait, eux qui n'avaient de goût et de désir que pour les choses charnelles, en un temps où tout les invitait à rechercher celles qui sont spirituelles. Prendre dans un sens charnel ce que dit Jésus-Christ, c'est en perdre tout le fruit et [329] le profit. Quoi donc? Est-ce que sa chair n'est pas chair? Elle l'est, sûrement. Pourquoi donc a-t-il dit: " La chair ne sert de rien?" Le divin Sauveur ne l'entend pas de sa chair, Dieu nous garde d'une telle pensée, mais de ceux qui recevaient charnellement ce qu'il disait ; et qu'est-ce qu'entendre charnellement? C'est prendre tout simplement et à la lettre ce qu'on dit, et ne rien penser, et ne rien imaginer de plus; c'est là voir les choses avec des yeux charnels. Or il n'en faut pas juger selon ce qu'elles paraissent aux yeux du corps, mais, tout ce qui est mystère, il faut Je voir et le considérer avec les yeux de l'âme, c'est-à-dire spirituellement. N'est-il pas vrai, n'est-il pas certain, que celui qui ne mange point la chair de Jésus-Christ et ne boit point son sang, n'a pas la vie en lui-même ? Comment donc la chair ne sert-elle de rien, cette chair sans laquelle nous ne pouvons pas vivre? Vous voyez bien que le Sauveur, ne parle point là de sa chair, mais de ce qu'on entend ses paroles d'une manière charnelle.

" Mais il y en a quelques-uns d'entre vous a qui ne croient pas (65) ". Jésus-Christ, selon sa coutume, relève ce qu'il dit; et lui donne de la dignité; il prédit ce qui doit arriver et fait voir que c'est pour le salut de ses auditeurs qu'il leur parle de ces choses, et non pour s'attirer de la gloire. Au reste, en disant : " Quelques-uns ", il sépare ses disciples de ce nombre. Au commencement, il avait dit " Vous m'avez vu et vous ne m'avez point cru". (Jean, VI, 36.) Mais il dit ici : " Il y en a quelques-uns d'entre vous qui ne croient pas ". En effet, il savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croiraient point, et qui était celui qui devait le trahir. " Et il leur disait : C'est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père (66) ". L'évangéliste insinue ici que la dispensation des dons et des grâces du Père se fait librement et volontairement. Et il montre la patience de Jésus-Christ. Et ce n'est pas sans raison qu'il met ici ce mot: " Dès le commencement " ; c'est pour vous faire connaître la prescience de Jésus-Christ, et qu'il avait connu leur incrédulité et la trahison de Judas avant qu'ils eussent ouvert la bouche et qu'ils se fussent déclarés parleurs murmures; ce qui était une preuve bien évidente de sa divinité. Il ajoute ensuite : " S’il ne lui est donné par mon Père ", pour les persuader et les engager à croire que Dieu était son Père et non pas Joseph, et leur faire connaître que ce n'était pas une chose commune que de croire en lui; comme s'il disait Qu'il y en ait qui ne croient pas en moi, je n'en suis nullement troublé, ni étonné; car longtemps auparavant que cela arrivât, je l'ai su, j'ai connu qui sont ceux à qui mon Père a donné.

3. Lorsque vous entendez ce mot : " Il a donné ", ne pensez pas que le Père donne au hasard ou à l'aventure, mais croyez que celui qui s'est rendu digne de ce don, le reçoit. " Dès lors, plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite et n'allaient plus avec lui (67) ". C'est avec juste raison que l'évangéliste n'a pas dit : Ils s'en allèrent, mais : " Ils se retirèrent de sa suite " ; pour montrer qu'ils avaient abandonné le chemin de la vertu, et qu'en se séparant de Jésus ils avaient quitté la foi dont jusqu'alors ils avaient fait profession ; mais les douze disciples ne firent pas de même. C'est pourquoi Jésus leur dit : " Et vous, voulez-vous aussi vous en aller? (68) ". Par où il leur fait connaître qu'il n'a pas besoin de leur ministère, ni de leur service, et que ce n'est pas pour cela qu'il les mène avec lui. Celui qui leur parle de cette manière, quel besoin aurait-il pu avoir d'eux?

Pourquoi ne les a-t-il pas loués, pourquoi n'a-t-il pas exalté leur vertu ? Premièrement, pour conserver sa dignité de maître; en second lieu, pour montrer que c'est de cette manière qu'ils devaient être attirés et engagés à sa suite. Si Jésus les eût loués croyant qu'ils l'avaient obligé, ils en auraient conçu quelques sentiments humains , quelque amour propre. Mais leur ayant fait connaître qu'il n'avait point besoin de leur compagnie, il les a mieux retenus dans leur devoir, et se les est encore plus fortement attachés.

Remarquez aussi, mes frères, avec quelle prudence il leur parle. Il ne leur a pas dit Allez-vous-en, car ç'aurait été là leur donner leur congé et les renvoyer. Mais il les interroge et leur dit : " Et vous, voulez-vous aussi vous en aller? " Par là il ôte toute contrainte et toute nécessité; il les prévient, leur donne la liberté de faire ce qu'ils voudront, afin ;que ce ne soit pas la honte qui les retienne, et qu'au contraire, ils lui soient obligés de la bonté qu'il a de les garder.

Et encore, en évitant de leur faire ce reproche publiquement, [330] en les sondant sur leur volonté avec douceur et avec bonté, le divin Sauveur nous apprend comment nous devons raisonner et nous conduire en ces sortes de rencontres. Pour nous, qui faisons tout par vanité et avec hauteur, et qui croyons perdre de notre gloire si ceux qui nous honoraient nous délaissent, nous méritons par cela même qu'ils nous quittent. En un mot, Jésus-Christ n'a point flatté ses disciples : il ne les a pas congédiés, mais il leur a demandé ce qu'ils voulaient faire, en quoi il ne leur marque aucun mépris, mais seulement il leur témoigne qu'il ne veut pas qu'ils restent avec lui par contrainte et par force, car, autant vaudrait s'en aller que demeurer de cette manière.

Mais Pierre, que répondit-il donc à Jésus-Christ?

" A qui irions-nous, Seigneur? vous avez les paroles de la vie éternelle (68). Nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ Fils de Dieu (70) ". Ne voyez-vous pas dans cette réponse que ce n'étaient point les paroles de Jésus-Christ qui scandalisaient ses auditeurs, mais bien leur propre étourderie, leur paresse, leur corruption et leur méchanceté? Quand il aurait gardé le silence ils n'auraient pas cessé de se scandaliser, eux qui ne lui demandaient que la nourriture corporelle, et qui étaient uniquement attachés à la terre. Les uns et les autres ont tous ensemble entendu ce qu'a dit Jésus-Christ; mais les vrais disciples, étant dans des dispositions toutes contraires, ont dit : " A qui irions-nous?" Paroles qui marquent une grande affection et un véritable attachement. Elles font connaître que leur Maître leur était plus cher que toute autre chose, que leurs pères, que leurs mères, que leurs biens; et que ceux qui se séparent de Jésus n'ont plus de refuge. Ensuite, de peur qu'on ne crût que Pierre avait dit : " A qui irions-nous? " parce que ni lui, ni ses compagnons, ne savaient chez qui se retirer désormais, il ajoute aussitôt la raison pour laquelle ils veulent demeurer : " Vous avez les paroles de la vie éternelle ". Car les uns écoutaient la divine parole avec un esprit charnel et terrestre, mais les autres l'écoutaient spirituellement , mettant toute leur confiance dans la foi.

Voilà pourquoi Jésus-Christ disait : " Les paroles que je vous dis sont esprit "; c'est-à-dire : Ne pensez pas que ce que je vous dis soit sujet à l'enchaînement et à la dépendance des choses de ce monde : les choses spirituelles ne sont pas de cette nature, elles ne sont pas soumises aux lois de la terre. C'est aussi là ce que déclare saint Paul par ces paroles : " Ne dites point en votre coeur : Qui pourra monter au ciel ? c'est-à-dire pour en faire descendre Jésus-Christ. Ou qui pourra descendre au fond de la terre? c'est-à-dire pour appeler Jésus-Christ d'entre les morts ". (Rom. X, 6 et 7.) Déjà les disciples avaient reçu la doctrine de la résurrection et du partage céleste. Considérez, je vous prie, de quelle manière celui qui aime ses frères prend leur défense et répond pour tous. Pierre n’a point dit : Je sais, mais " nous savons ". Ou plutôt remarquez de quelle manière il suit et il imite les propres paroles de son Maître, et s'éloigne du langage des Juifs. Les Juifs disaient : Celui-là est le fils de Joseph ; mais Pierre répond : " Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant "; et : " Vous avez les paroles de la vie éternelle "; peut-être parce qu'il lui avait souvent entendu dire : " Celui qui croit en moi a la vie éternelle ". Car, se servant des mêmes paroles, il fait voir qu'il les a toutes retenues. Et Jésus-Christ, que répond-il? Il ne loue point Pierre, ne le vante point, ce que toutefois il fait ailleurs. Mais que dit-il donc? " Ne vous ai-je point choisi au nombre de douze? et néanmoins un de vous autres est un démon (71)". Comme Pierre avait dit : " Et nous savons ", Jésus, comme de juste, exempte Judas de ce nombre. Il ne parla point des disciples, lorsqu'en une autre occasion, sur cette demande du Christ : " Et vous autres, qui dites-vous que je suis? " Pierre lui répondit : " Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ". (Matth, X, 15, 16.) Mais ici, attendu qu'il avait dit: " Nous croyons ", il retranche justement Judas du nombre, et il le fait longtemps auparavant pour détourner ce traître de sa perfidie, sachant que c'était peine perdue, mais voulant faire tout ce qui était en lui.

4. Admirez la sagesse du divin Sauveur: Il ne fit pas connaître

Judas, et aussi il ne permit pas qu'il fût tout à fait inconnu ; d'une part, afin qu'il ne devînt pas plus impudent, et qu'il ne s'obstinât pas dans son crime; d'autre part, afin que, ne se croyant pas connu, il ne s'y portât pas avec plus de hardiesse et d'insolence. Voilà pourquoi il le reprit dans la suite plus ouvertement. Et certes, la première [331] fois il le comprit parmi les autres incrédules, en disant : " Il y en a quelques-uns d'entre vous qui ne croient pas ". C'est ce que l'évangéliste déclare par ces paroles : " Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient point, et qui serait celui qui le trahirait ". (Jean, VI, 65.) Mais comme il persévérait dans son malheureux dessein, il lui en fait un reproche plus fort et plus piquant : " Un d'entre vous ", dit-il, " est un démon ". Il parle à tous en commun, pour leur inspirer de la crainte à tous et pour couvrir encore Judas. Sur quoi il y a lieu de demander pour quelle raison les disciples ne répondent point -à une accusation si terrible, mais ils doutent, ils s'attristent, ils se regardent l'un l'autre et chacun d'eux dit : " Se"rait-ce moi, Seigneur?" (Matth. XXVI, 22.) Et Pierre fit signe à Jean de s'enquérir du Maître qui était le traître. (Jean, XIII, 24.) Quelle en est donc la raison? Avant que Pierre eut entendu cette foudroyante parole : " Retirez-vous de moi, Satan " (Matth. XVII, 23), il ne, craignait point ; mais après que son Maître l'eût si amèrement repris, et qu'ayant parlé avec beaucoup d'affection , il n'en fut point loué, mais il s'entendit même appeler Satan, il eut sujet de craindre pour lui, lorsque Jésus dit : " L'un de vous me trahira ". De plus, maintenant Jésus-Christ ne dit pas : " L'un de vous me trahira "; mais : " Un de vous autres est un démon ". (Matth. XXVI, 21.) Voilà pourquoi les disciples ne comprenaient pas ce qu'avait voulu dire leur Maître, et ils pensaient qu'il leur reprochait seulement leur peu de foi et leur imperfection.

Mais pourquoi le divin Sauveur a-t-il dit : " Ne vous ai je point choisi au nombre de douze, et néanmoins un de vous est un démon (71) ? " C'était pour leur faire connaître que sa doctrine était éloignée de toute flatterie, que ce n'était point par l'adulation qu'il voulait se les attacher et les persuader. Lorsque tous se retiraient, qu'ils demeuraient seuls et qu'ils confessaient hautement le Christ par la bouche de Pierre; ne voulant même pas alors qu'ils s'attendissent qu'il les flatterait, il leur en ôte toute la pensée; c'est comme s'il leur disait : Rien n'est capable de m'empêcher de reprendre les méchants : ne croyez pas que, parce que vous demeurez arec moi, je vous flatte et je vous donne des louanges, ou que parce que vous me suivez, je m'abstienne de reprendre les méchants. Ce qui peut le plus flatter un maître ne me touche point, moi ; celui qui demeure donne une marque de son amour. Il arrivera que celui que le maître a choisi sera outragé et chassé par les insensés, comme s'il était lui-même insensé. Mais toutefois rien de tout cela ne m'empêche de reprendre ceux qui font le mal. Voilà sur quoi les gentils reprennent, aujourd'hui encore, Jésus-Christ de la manière la plus ridicule. Dieu n'a pas coutume de contraindre ni de forcer personne à devenir homme de bien; son élection et sa vocation ne contraignent point, mais il opère par la persuasion. Voulez-vous savoir et vous convaincre que la vocation ne force et ne contraint personne? voyez, examinez combien il y en a parmi ceux qui ont été appelés qui se sont perdus. Par là vous verrez manifestement que le salut et la perte dépendent de notre libre arbitre et de notre volonté.

5. Que ces vérités, mes frères, nous rendent donc extrêmement attentifs et toujours vigilants. Si celui qui était agrégé au sacré collège des apôtres, qui avait reçu un si grand don, qui avait fait des miracles; car il avait été envoyé avec les autres pour ressusciter les morts et guérir les lépreux; si, dis-je, un disciple, pour s'être laissé infecter de la cruelle et très-dangereuse maladie, de l'avarice, a trahi son Maître; si tant de bienfaits et de grâces; si, ni le commerce, ni la familiarité avec Jésus-Christ, ni le lavement des pieds, ni la société de table, ni la garde de la bourse, ne lui ont servi de rien, ou plutôt si toutes ces choses lui ont ouvert le précipice où il s'est jeté; tremblons et craignons nous-mêmes d'imiter un jour ce perfide par notre avarice.. Vous ne trahissez pas Jésus-Christ? Mais lorsque vous méprisez le pauvre qui sèche de faim, ou qui transit de froid, vous méritez le sort de Judas et la même condamnation. Et lorsque nous participons indignement aux saints mystères, nous tombons dans le même abîme, où se sont précipités ceux qui ont fait mourir Jésus-Christ. Lorsque nous volons, lorsque nous opprimons le pauvre et l'indigent, nous nous attirons une terrible vengeance : et certes nous la méritons bien. Jusques à quand serons-nous donc possédés de l'amour des biens de ce monde, de ces choses superflues et inutiles? car les richesses sont des choses vaines et sans utilité. Jusques à quand notre coeur [332] s'attachera-t-il à des vanités, à des bagatelles Jusques à quand différerons-nous de lever les yeux au ciel? de veiller, de mépriser les biens de la terre, les choses qui passent? Notre propre expérience ne nous apprend-elle pas combien toutes ces choses sont viles et abjectes? Pensons à ces riches qui ont été avant nous tout ce que la mémoire nous rappelle d'eux, ne nous semble-t-il pas un songe? N'est-ce pas comme une ombre, une fleur, une eau qui coule, un conte et une fable? Cet homme était riche : mais ses richesses, que sont-elles devenues? Elles ont péri, elles se sont évanouies. Mais les péchés que ces richesses lui ont fait commettre demeurent, et le supplice qui lui est préparé l'attend à cause de ses péchés. Ou plutôt, quand même vous n'auriez point de supplice à craindre et de royaume à espérer, il vous faudrait avoir égard au sort de vos semblables qui ne diffèrent pas du vôtre.

Voyez plutôt : on nourrit des chiens; plusieurs même nourrissent des ânes sauvages, des ours et divers animaux; et l'homme que la faim dévore, nous l'abandonnons ! Nous faisons plus de cas d'une nature qui nous est étrangère que de notre propre nature.

N'est-ce pas quelque chose de beau, direz-vous, que de bâtir de brillantes maisons, d'avoir un grand nombre de domestiques; et quand nous sommes couchés dans nos appartements, de voir des lambris tout éclatants d'or? C'est là un luxe superflu et inutile. Il y a d'autres édifices beaucoup plus brillants et plus imposants que ceux-là, dont vous devez vous réjouir la vue, et que personne ne peut vous empêcher de contempler. Voulez-vous voir un beau plafond? sur le soir regardez le ciel orné d'étoiles. Mais, direz-vous, ce plafond n'est point à moi : c'est tout le contraire, il est plus à vous que l'autre. Car c'est pour vous qu'il a été fait, et il vous est commun avec vos frères. Mais celui que vous dites à vous, n'est point à vous, il est à ceux qui hériteront de vous après votre mort. Celui-là peut vous être très-utile puisqu'il vous annonce le Créateur et vous invite à vous élever jusqu'à lui; mais celui-ci vous nuira beaucoup et il sera votre plus sévère et plus dangereux accusateur au jour du jugement, lorsqu'il paraîtra devant vous tout brillant d'or, Jésus-Christ n'ayant pas un seul habit pour se couvrir.

C'est pourquoi, gardons-nous, mes chers frères, de tomber dans un si grand excès de folie. Ne courons pas après ce qui passe, ne fuyons pas ce qui demeure, ne perdons pas notre salut; mais attachons-nous tous à l'espérance des biens futurs : les vieux, parce qu'ils savent qu'il leur reste peu de temps à vivre; les jeunes, parce qu'ils doivent être persuadés que la vie est courte : le jour du jugement arrivera, comme un voleur qui vient dans la nuit. (Luc, XII, 39.) Puis donc que ces vérités nous sont parfaitement connues; que les femmes avertissent leurs maris, et les maris leurs femmes. Apprenons-les aux jeunes garçons et aux jeunes filles, et exhortons-nous tous mutuellement les uns les autres à fuir les choses présentes et à ne rechercher et n'aimer que les biens de la vie future ; afin que nous puissions les acquérir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XLVIII.

DEPUIS CELA JéSUS VOYAGEAIT EN GALILéE, NE VOULANT POINT VOYAGER EN JUDéE, PARCE QUE LES JUIFS CHERCHAIENT A LE FAIRE MOURIR. — MAIS LA FêTE DES JUIFS, APPELéE DES TABERNACLES, éTAIT PROCHE. (CHAP. VII, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 8.)

ANALYSE. 333 1. Jalousie des Juifs et incrédulité des parents de Jésus-Christ.

3. Imiter la douceur et la bonté de Jésus-Christ. — Souffrir patiemment les railleries, les injures, les outrages. — La colère est une bête féroce et furieuse. — Honte et chagrin qu'elle produit : remèdes pour se guérir de cette maladie. — Raisons qu'on allègue pour se venger. — Gens colères : leur image, leur supplice en ce monde et en l'autre.

1. Rien n'est plus mauvais que la jalousie; rien n'est pire que l'envie : c'est par elles que la mort est entrée dans le monde. Le diable voyant que l'homme était en honneur, et ne pouvant souffrir la félicité dont il jouissait, n'omit rien pour le perdre. Et nous voyons tous les jours le même arbre produire le même fruit. C'est l'envie qui a tué Abel : c'est elle quia attenté aux jours de David;

c'est elle qui a fait souffrir tant de justes; c'est elle qui a poussé les Juifs à faire mourir Jésus-Christ. L’évangéliste le déclare en disant : " Depuis cela Jésus voyageait en Galilée. Car il n'avait pas le pouvoir de voyager en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir". Que dites-vous, bienheureux Jean ? Celui qui peut tout ce qu'il veut, ne pouvait pas ! Celui qui ayant dit : " Qui cherchez-vous ", a renversé par terre tous ceux qui l'étaient venus chercher? Celui qui étant devant nous, n'est point vu quand il lui plaît : quoi ! celui-là n'a pas eu tout pouvoir? Comment dans la suite, au milieu d'eux, dans le temple, un jour de fête solennelle où tous les Juifs étaient assemblés, où étaient présents ceux qui le voulaient faire mourir, a-t-il dit ce qui les piquait et les irritait le plus ? Les Juifs en étant étonnés eux-mêmes, disaient : " N'est-ce pas là celui qu'ils cherchent pour le faire mourir? Et néanmoins le voilà qui parle devant tout le monde, sans qu'ils lui disent rien ". (Jean, VII, 25, 26.)

Quelle est cette énigme? Ah ! loin de nous ces paroles : l'évangéliste n'a point dit ces choses pour qu'on les regarde comme une énigme, mais pour déclarer que Jésus-Christ a fait des oeuvres qui découvrent sa divinité, et qu'il en a fait aussi qui ont fait connaître son humanité. Quand il dit : " Il n'avait pas le pouvoir", il a parlé de Jésus comme d'un homme qui fait bien des choses à la manière humaine; mais lorsqu'il dit qu'étant au milieu d'eux, personne n'osa mettre la main sur lui pour l'arrêter, il montre la puissance de sa divinité. Car il se retirait comme homme ; il apparaissait comme Dieu; représentant l'un et l'autre véritablement. En effet, lorsqu'étant au milieu de ceux mêmes qui tendaient des piéges pour le prendre, il n'était point arrêté, il faisait alors connaître son invincible puissance; mais lorsqu'il se retirait, il établissait la vérité de son incarnation, afin que ni Paul de Samosate, ni Marcion, ni ceux qui sont attaqués de leur même maladie, ne pussent y contredire. Par cette conduite donc il ferme la bouche à tous ces hérétiques.

" Après cela vint la fête des Juifs ", appelée "

des tabernacles ".(Jean, VI, 3.) Cette particule, " après cela " , ne signifie autre chose, sinon qu'après le dernier sermon que Jésus avait [334] prêché, l'évangéliste omet un long intervalle de temps; en voici la preuve : Lorsque Jésus-Christ gravit la montagne et s'y assit avec ses disciples, c'était la fête de Pâques. Mais l'évangéliste parle ici de la fête appelée des tabernacles. Quant aux cinq mois intermédiaires, saint Jean ne nous offre aucun régit; aucune instruction qui s'y rapporte, sinon le miracle des pains et le sermon prêché à ceux qui les mangèrent : d'ailleurs, Jésus-Christ n'avait pas cessé de faire des miracles et de prêcher non-seulement le jour ou le soir, mais encore la nuit, car c'est de nuit que Jésus vint à ses disciples, comme le rapportent tous les évangélistes. Pourquoi ont-ils donc négligé cette période? Parce qu'ils ne pouvaient pas tout raconter. Au reste, ils se sont attachés à rapporter les choses qui devaient dans la suite attirer les reproches ou les murmures des Juifs, et ces choses revenaient souvent. Ils ont souvent, en effet, répété dans leur histoire que Jésus guérissait les malades, qu'il rendait la vie aux morts, ce qui avait excité l'admiration et l'étonnement du peuple. D'ailleurs, lorsqu'il se présente quelque chose de grand et d'extraordinaire, ou quelque accusation dirigée contre Jésus-Christ, ils en font le récit, comme on le voit maintenant. qu'ils disent que ses frères ne croyaient point en lui : ce qui pouvait devenir un grave sujet d'accusation. Et certes, il est admirable de voir combien les disciples ont été fidèles et véridiques dans ce qu'ils ont écrit, eux qui n'ont pas craint de transmettre à la postérité des choses qui semblaient être à la honte de leur Maître et paraissent même raconter ces sortes de faits de préférence aux autres.

C'est pourquoi saint Jean passe ici rapidement sur un nombre de miracles, de prodiges, de sermons, pour arriver à ceci : " Ses frères lui dirent : Quittez ce lieu, et vous en allez en Judée, afin que vos disciples voient aussi les oeuvres que vous faites (3). Car personne n'agit en secret lorsqu'il veut être connu dans le public. Faites-vous connaître au monde (4). Car ses frères ne croyaient point en lui (5) ". Et en quoi, direz-vous, sont-ils incrédules, puisqu'ils le prient de faire des miracles? Oui, certes, ils le sont, et beaucoup; leurs paroles, leur hardiesse, cette liberté prise à contre-temps, marquent leur incrédulité. Car ils croyaient que la parenté leur donnait droit de parler et de demander hardiment. Et si, en apparence, ils lui font une remontrance d'ami, leurs paroles n'en sont pas moins très-piquantes et très-amères : ils l'accusent de timidité et de vaine gloire. En effet, quand ils disent : " Personne n'agit en secret ", ils font l'office d'accusateurs, puisqu'ils lui reprochent sa timidité, et que ses oeuvres leur sont suspectes ; et quand ils disent : " Il veut être connu dans le public ", ils soupçonnent qu'il y a de la vaine gloire en ce qu'il fait.

2. Pour vous, mon frère, admirez la vertu de Jésus-Christ.

Car des rangs de ceux qui parlaient de la sorte sortit le premier évêque de Jérusalem, savoir, le bienheureux Jacques, dont saint Paul dit : " Je ne vis aucun des autres apôtres, sinon Jacques, frère du Seigneur ". (Gal. 1, 49.) Il est dit aussi que Judas avait été un homme admirable. Cependant ces frères de Jésus étaient à Cana, lorsque Jésus changea l'eau en vin, mais ce miracle ne fit point alors d'impression sur leur esprit. D'où leur venait donc une si grande incrédulité? De leur mauvaise volonté et de leur envie. Car les parents ont coutume de porter envie à ceux de, leurs parents qu'ils voient dans une plus haute réputation et dans une plus grande estime qu'eux. Qui sont ceux qu'on appelle ici disciples de Jésus-Christ? Le peuple qui le suivait et non les douze qu'il avait choisis. Que répondit donc le divin Sauveur? Remarquez avec quelle douceur il répond. Il n'a point dit : Qui êtes-vous, pour m'oser donner des avis, et m'instruire sur ce que je dois faire? Mais qu'a-t-il dit? " Mon temps n'est pas encore venu (6) ". Il me semble que l'évangéliste veut nous insinuer ici quelque autre chose : que peut-être leur envie les poussait à le livrer aux Juifs, et qu'ils méditaient ce dessein; c'est pour le faire connaître qu'il dit : " Mon temps n'est pas " encore venu ", c'est-à-dire le temps de ma croix et de ma mort. Pourquoi vous hâtez-vous de me faire mourir avant le temps? " Mais pour le vôtre, il est toujours prêt ". C'est-à-dire, les Juifs, encore que vous soyez toujours parmi eux, ne vous feront point mourir, vous qui êtes dans leurs sentiments; mais moi, aussitôt qu'ils m'auront entre leurs mains, ils chercheront à me faire mourir. De sorte que c'est toujours pour vous le temps d'être avec eux : vous n'avez point à craindre qu'ils vous fassent aucun mal : pour moi, ce sera mon temps, lorsque le temps sera venu pour moi d'être crucifié et de mourir. Ce qui suit fait [335] manifestement voir que c'est là ce qu'a voulu dire Jésus-Christ.

" Le monde ne saurait vous haïr (7) ". Et, comment vous haïrait-il, puisque vous êtes dans ses sentiments et dans ses intérêts, et que vous recherchez ce qu'il recherche? " Mais pour moi, il, me hait, parce que je lui fais des reproches de ce que ses oeuvres sont mauvaises " ; c'est-à-dire, je lui suis odieux, parce que je lui fais des reproches et des réprimandes. Une réponse si douce et si modeste doit nous apprendre que, quelque vils et méprisables que soient ceux qui se mêlent de nous donner des conseils, nous devons retenir notre colère et notre indignation. Si Jésus-Christ a souffert avec douceur et avec patience les conseils de gens qui ne croyaient point en lui, lors même que, par malignité et avec une mauvaise intention, ils lui conseillaient ce qui ne convenait point, quel pardon obtiendrons-nous, nous qui, n'étant que terre et que cendre, ne pouvons supporter ceux qui nous donnent des avis et des conseils, et qui nous regardons comme offensés pour peu que ceux qui nous reprennent soient inférieurs à nous? Considérez donc avec quelle douceur Jésus-Christ repousse le reproche qu'on lui fait. Ses frères lui disaient : "Faites-vous connaître au monde " ; il leur répond : " Le monde ne saurait vous haïr : mais pour moi, il me hait ", détournant ainsi leur accusation tant s'en faut, dit-il, que je cherche les hommages des hommes, qu'au contraire je ne cesse point de les reprendre, quoique je sache bien que par là je m'attire leur haine et la mort.

Et quand, direz-vous, les a-t-il repris? Mais plutôt, quand a-t-il cessé de les reprendre ? Ne disait-il pas: " Ne pensez pas que ce soit moi qui vous doive accuser devant le Père : vous avez un accusateur qui est Moïse ". (Jean, V, 45.) Et: " Je vous connais : je sais que vous " n'avez point en vous l'amour de Dieu ". (Jean, V, 42.) Et : " Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire que vous vous donnez les uns aux autres, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? " (Jean, V, 44.) Ne voyez-vous pas que, par toutes ces choses, le divin Sauveur fait connaître que la haine qu'ils avaient conçue contre lui venait de ce qu'il les reprenait librement, et non de n'avoir pas gardé le sabbat?

Mais pourquoi les envoie-t-il à la fête, leur disant :

" Allez, vous autres, à cette fête : pour moi, je n'y vais point encore?" Par là, il fait voir qu'il ne le dit point pour s'excuser,ou pour leur complaire, mais pour permettre l'observance du culte judaïque. Pourquoi donc Jésus est-il allé à la fête, après avoir dit: " Je n'irai pas? " Il n'a point dit simplement : Je n'irai pas, mais il ajoute : Maintenant ", c'est-à-dire avec vous, " parce que mon temps n'est pas encore accompli ". Cependant il ne devait être crucifié qu'à la Pâque prochaine. Pourquoi donc :n'y alla-t-il pas avec eux? car s'il n'y fut pas avec eux, parce que son temps n'était pas encore venu, alors il n'y devait point aller du tout? Mais il n'y fut point pour souffrir la mort, seulement il y fut pour les instruire. Pourquoi y alla-t-il secrètement; car il pouvait y aller publiquement, se présenter au milieu d'eux, et réprimer leur fureur et leur violence comme il l'a souvent fait ? C'est parce qu'il ne le voulait pas faire trop souvent. S'il y eût été publiquement, et s'il les eût encore frappés d'une sorte de paralysie, il aurait découvert sa divinité avant le temps d'une manière trop claire, et l'aurait trop fait éclater par ce nouveau miracle. Mais comme ils croyaient que la crainte le retenait et l'empêchait d'aller à la fête, il leur fait voir au contraire qu'il n'a nulle crainte; que ce qu'il fait, c'est par prudence, et qu'il sait le temps auquel il doit souffrir : quand ce temps sera venu, il ira alors librement et volontairement à Jérusalem. Pour moi, il me semble que ces paroles: " Allez, vous autres ", signifient ceci : Ne croyez pas que je veuille vous contraindre de demeurer avec moi malgré vous. Et quand il ajoute : " Mon temps n'est pas encore accompli ", il veut dire qu'il faut qu'il fasse des miracles, qu'il prêche et qu'il enseigne le peuple, afin qu'un plus grand nombre croie, et que les disciples, voyant la constance et l'assurance de leur Maître, et aussi les tourments qu'il a endurés , en deviennent plus fermes dans la foi.

3. Enfin, que ce que nous venons d'entendre nous apprenne, mes chers frères, à avoir de la bonté et de la douceur : " Apprenez de moi ", dit Jésus-Christ, " que je suis doux et humble de coeur ". (Matth. XI, 29.) Et chassons toute aigreur. On nous insulte, donnons des marques de notre humilité; on s'emporte de colère et de fureur, adoucissons, apaisons cette fureur et cette colère; on nous chagrine, on nous [336] calomnie, on nous déshonore, on se rit, on se moque de nous; ne nous troublons point, ne nous abattons pas, et pour vouloir nous venger ne nous perdons pas nous-mêmes. La colère est une bête, et une bête furieuse et cruelle. C'est pourquoi chantons-nous à nous-mêmes les cantiques des divines Ecritures, et disons-nous : " Tu n'es que terre et que cendre " (Gen. III, 19) : pourquoi la, terre et la cendre " s'élèvent-elles d'orgueil ? " (Eccli. X, 9.) Et : " L'émotion de la colère qu'il a dans le coeur est sa ruine ". (Eccli. I , 28.) Et : " L'homme colère n'est point agréable ".(Prov. XI, 25, LXX.) En effet, rien n'est plus laid, rien n'est plus affreux que l'aspect d'un homme en colère. Que si son aspect est hideux et horrible, son âme l'est bien plus. Car comme d'un bourbier qu'on remue, il sort et se répand une odeur empestée, de même l'âme que la colère agite sera difforme et infecte.

Mais, direz-vous, je ne puis souffrir les injures que me dit mon ennemi. Pourquoi, je vous prie? Si ce qu'il dit de vous est vrai, vous devez en sa présence même donner des marques de votre componction, et lui être obligé; mais si ce qu'il dit est faux, méprisez ses discours. Dit-il que vous êtes pauvre? riez-en; que vous êtes de basse naissance, ou que vous avez perdu la raison? gémissez pour lui. " Celui qui dit à son frère : Vous êtes un fou, méritera d'être condamné au feu de l'enfer ". (Matth.

V, 22.) S'il vous outrage; pensez au supplice qui l'attend, et non-seulement vous retiendrez votre colère, mais encore vous répandrez des larmes. Personne ne se fâche contre un homme qui a la fièvre ou qu'une maladie aiguë transporte de fureur; au contraire, on en a pitié, on pleure sur lui. Or, voilà l'image d'une âme en colère. Mais si vous voulez vous venger, gardez le silence; cela mortifiera plus votre ennemi que tout ce que vous lui pourriez dire. Si, au contraire, vous repoussez l'injure par l'injure, vous attisez le feu. Mais, direz-vous encore, si nous ne répliquons pas, on nous accusera de faiblesse. Non, on ne vous accusera pas de faiblesse, mais on admirera votre sagesse, votre philosophie. Que si l'injure qu'on vous dit allume votre colère, vous donnerez lieu de croire que ce qu'on vous reproche est véritable. Pourquoi, je vous prie, le riche, qui s'entend dire pauvre, en rit-il? N'est-ce pas parce qu'il sait bien qu'il n'est pas pauvre? Nous, de même, si nous rions quand on nous accuse, nous donnerons une très-grande preuve que nous ne sommes nullement coupables. Mais de plus, jusques à quand craindrons-nous les accusations des hommes? Jusques à quand mépriserons-nous notre commun Maître, et serons-nous attachés à la chair? " Car, puisqu'il y a parmi vous des jalousies ", dit l'apôtre, " n'est-il pas visible que vous êtes charnels? " (I Cor. III, 3.)

Soyons donc spirituels, domptons cette méchante et cruelle bête ; entre la colère et la folie, il n'y a aucune différence:

la colère est une espèce de démon passager, ou plutôt elle est pire qu'un démoniaque. On excuse un démoniaque, mais l'homme colère se rend digne de mille supplices; volontairement il court à sa perte et se jette dans l'abîme; perpétuellement agité de pensées tumultueuses, nuit et jour dans le trouble et dans les angoisses de l'âme, il souffre ici-bas même des tourments avant-coureurs de l'enfer. C'est pourquoi travaillons à nous délivrer et de ce supplice présent, et de la vengeance future. Chassons loin de nous cette maladie, et comportons-nous en toutes choses avec beaucoup de douceur, afin que nous procurions à nos âmes le repos et la tranquillité, et en ce monde et dans le royaume des cieux, que je vous souhaite, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XLIX.

AYANT DIT CES CHOSES, IL DEMEURA EN GALILéE. — MAIS LORSQUE SES FRèRES FURENT PARTIS, IL ALLA AUSSI LUI-MêME A LA FêTE, NON PAS PUBLIQUEMENT, MAIS COMME S'IL EUT VOULU SE CACHER. (VERS. 9, 1O, JUSQU'AU VERSET 24.)

ANALYSE. 337 1. Jésus-Christ n'agit pas toujours en, Dieu, mais souvent aussi en homme, afin de nous laisser des exemptes à suivre.

3. Jésus-Christ réfute l’accusation de violation du sabbat portée contre lui. — Les instructions que Jésus-Christ a données aux Juifs, S'adressent à tous les hommes. — Dans l'exercice de la charité du prochain, ne pas faire acception de personne. — Etre incorruptible dans ses jugements. — Exercer la justice sans respect humain. — Vivre avec une mauvaise conscience, c'est vivre dans les tourments: — Point d'autre ami dans l'autre monde que la vertu : elle seule délivre de l'enfer, et fait entrer dans le paradis.

1. Les choses que, par une sage dispensation, Jésus-Christ a faites à la manière des hommes, non-seulement il les a faites pour confirmer le mystère de son incarnation, mais encore pour nous instruire et nous former à la vertu. Si en toute occasion il eût agi en Dieu, où aurions-nous pu apprendre la conduite que nous devons garder dans les rencontres épineuses et difficiles; comme ici, par exemple, s'il s'était présenté au milieu des Juifs qui né respiraient que sa mort, arrêtant tout à coup leur violence et leur fureur? Si donc Jésus-Christ n'avait point cessé de faire des miracles et des prodiges, si toujours il avait agi en Dieu, nous, venant à tomber dans les mêmes périls, et ne pouvant nous en tirer de même que lui, comment saurions-nous ce qu'il faut faire ; s'il faut nous livrer à la mort ou nous cacher et pourvoir à notre sûreté, afin de prêcher et de répandre la parole de Dieu ? Comme donc, faute d'avoir la même puissance, nous n'aurions pas su la conduite à tenir en pareil cas ; c'est pour cela même que Jésus-Christ nous l'a appris par son exemple. Car l'évangéliste rapporte que " Jésus, ayant dit ces choses, demeura en Galilée. Mais que, lorsque ses frères furent partis, il alla aussi lui-même à la fête, non pas publiquement, mais comme s'il eût voulu se cacher ". Ces paroles : " Lorsque ses frères furent partis ", marquent qu'il ne voulut pas aller à la fête avec eux. Voilà pourquoi il demeura en Galilée et ne se fit point connaître, quoiqu'ils le lui conseillassent.

Mais pourquoi Jésus-Christ, qui parlait toujours publiquement, se conduit-il maintenant comme s'il eût voulu se cacher? L'évangéliste ne dit point qu'il se soit caché, mais, comme s'il eût voulu se cacher. Car il fallait, comme j'ai dit, qu'il nous apprît les ménagements que nous devons, garder en pareil cas. Et d'ailleurs, ce n'était pas la mmême chose de se faire voir à des gens en colère et en fureur contre lui, ou de se montrer plus tard, après la fête.

" Les Juifs donc cherchaient , et ils disaient : Où est-il (11) ? " Voilà, certes, une belle action pour solenniser la fête ! Ils cherchent Jésus avec empressement dans le dessein de le faire mourir; un jour de fête ils délibèrent sur les moyens de le prendre. En un atome endroit de même, ils disent : " Que pensez-vous de ce qu'il n'est point venu ce jour de fête? " (Jean , XI , 56.) Et ici ils disaient : " Où est-il? " Par un excès de haine ils ne daignent même pas le nommer. Sûrement, c'est là bien célébrer, bien sanctifier la fête : c'est là montrer une grande piété. Ils voulaient profiter de la fête même pour [338] s'emparer de Jésus. " Et on faisait plusieurs discours de lui en secret parmi le peuple ". Au reste, je crois qu'ils étaient entrés en fureur à cause du lieu où avait été opéré le miracle, et qu'ils n'en étaient point tant irrités par indignation de l'oeuvre qu'il avait faite; que par crainte qu'il n'en fît d'autres semblables. Mais il arriva tout le contraire de ce qu'ils méditaient Malgré eux-mêmes, ils relevèrent sa gloire et le rendirent illustre; n car les uns disaient " C'est un homme de bien; les autres disaient : Non, mais il séduit le peuple ". La première opinion, je là crois du peuple; l'autre, des sénateurs et des prêtres.

Car c'est à ces hommes méchants et jaloux qu'il appartenait de calomnier Jésus. Il séduit le peuple, disent-ils : En quoi , je vous prie? Est-ce en feignant d'opérer des miracles qu'il ne fait point? Mais vous savez le contraire par expérience. " Personne néanmoins n'osait en parler avec liberté, par la crainte qu'on avait des Juifs (13) ". Vous voyez partout que les grands , montrent un coeur corrompu, et que le peuple a de bons sentiments, mais manque du courage qui lui était si nécessaire.

" Or, vers le milieu de la fête, Jésus monta au temple où il se, mit à enseigner (14) ". L'attente où ils avaient été les rendit plus attentifs à sa parole.

Remarquez, en effet, avec quel empressement ceux qui,les premiers jours le cherchaient, et disaient : " Où est-il? " s'approchent de lui, et l'écoutent parler, tant ceux qui disaient: c'est un homme de bien, que les autres qui disaient c'est un méchant homme. Mais les uns l'écoutaient pour profiter, de sa doctrine., l'admirer, et l'applaudit; les autres, pour le surprendre dans ses paroles et l'arrêter. Au reste, cette accusation : " Il séduit le peuple ", était fondée sur sa doctrine, car ils ne la comprenaient pas. Et ces mots: " C'est un homme de bien", sur ses miracles. Jésus-Christ ayant donc apaisé leur fureur, leur parla avec tant de fermeté et d'assurance, qu'ils écoutaient avec attention, la colère ne leur bouchant plus les oreilles. L'évangéliste ne nous apprend point ce qu'il enseigna, seulement il rapporte qu'il disait des choses admirables, qu'il les adoucit, et changea leurs dispositions, tant sa parole avait de vertu et d'efficace ! Ceux même qui disaient : " Il séduit le peuple ", étant tout changés, s'étonnaient alors et l'admiraient, c'est pourquoi ils parlaient de lui en ces termes : " Comment cet homme sait-il les lettres, lui qui ne les a point étudiées (15)? " Ne voyez-vous pas que , par ces paroles, l'évangéliste veut nous faire connaître que leur admiration était pleine de malignité? Il ne dit pas qu'ils avaient admiré sa doctrine et reçu sa parole; mais seulement qu'ils admiraient, c'est-à-dire qu'ils s'étonnaient, disant : " D'où lui vient cette science," quand ce doute aurait dû leur faire. apercevoir qu'il n'y avait rien d'humain chez lui.

Mais, comme ils ne voulaient pas reconnaître cela ni le confesser, et qu'ils se bornaient au simple étonnement, voici ce que leur répond le divin Sauveur; écoutez-le : " Ma doctrine n'est pas ma doctrine (16) ". Par là il répond encore à leur soupçon;

les renvoyant au Père; pour leur fermer la bouche. " Si quelqu'un ", dit-il, " veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma,doctrine est de lui , ou si je parle de moi-même (17) ". C'est-à-dire, défaites-vous de votre méchanceté, chassez la colère, l'envie, et cette, haine que vous avez conçue contre moi sans raison,, et alors rien ne vous empêchera de: connaître que ma parole est véritablement celle de Dieu : voilà ce qui maintenant couvre votre esprit de ténèbres, voilà ce qui pervertit votre jugement et né vous permet pas de voir, la Vérité : si vous ôtez ces obstacles vos soupçons et vos doutes tomberont, et disparaîtront. Mais Jésus ne leur parla point ainsi,. pour ne leur pas faire un reproche trop dur et trop piquant ; cependant il leur insinue tout cela par ces paroles : " Celui qui fait, la volonté de Dieu, reconnaîtra si ma doctrine est de lui, ou si je parle de moi-même " , c'est-à-dire, si j'enseigne une doctrine étrangère ou nouvelle, ou contraire à côté de Dieu. Car, en employant ce mot " de moi-même " , Jésus-Christ veut toujours dire ceci ; Je ne dis rien de contraire à la volonté de Dieu : tout ce que veut le Père, je le veux. aussi. " Si quelqu'un fait la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine "... Que signifié cela? " Si quelqu'un fait la, volonté de Dieu? " Si quelqu'un aime la vertu, il sentira bientôt la force de mes paroles. Si quel. qu'un. veut lire avec soin les prophéties, il connaîtra si ce que j'enseigne y est conforme ou non.

2. Comment sa doctrine peut-elle être sa doctrine, et ne l'être pas? Car il n'a point dit : Cette doctrine n'est pas ma doctrine; mais [339] après avoir dit ma doctrine, et se l’être appropriée, il ajoute incontinent: ce n'est pas ma doctrine. Comment la même chose peut-elle être et n'être pas à lui,? Elle est sa doctrine, parce que là doctrine qu'il enseignait, il ne Pavait pas apprise: elle n'est pas sa doctrine, parce que c'est la doctrine de son Père. Pourquoi dit-il donc : " Tout ce qui est à mon Père est à moi, et tout ce qui est à moi est à mon Père? " (Jean, XVII, 10.) Car si la doctrine, pour être de votre Père, n'est point- à .vous, ce que vous venez de dire se contredit, puisque c'est pour cela même qu'elle doit être à vous. Mais cette parole : " N'est pas ma doctrine ", déclare d'une manière très-forte et très-expresse, que la volonté du Fils et celle du Père ne sont qu'une seule et même volonté; c'est comme s'il disait: " Ma doctrine ne "

diffère nullement de celle du l'ère ", comme si elle était d'un autre. Car, quoique autre soit la personne du Père , autre la mienne, néanmoins je parle et j'agis de manière qu'on ne doit point croire que ce que le Père fait et ce qu'il dit soit différent de ce que je dis et de ce que je fais, et qu'au contraire ce que je fais et ce que je dis est absolument la même chose que ce que dit et ce que fait le Père. Jésus-Christ emploie ensuite un autre argument auquel on ne peut répondre, et qui est fondé sur l'usage et la pratique des hommes. Quel est-il, cet argument ? " Celui qui parle de son propre mouvement, cherche sa propre gloire (18) ". C'est-à-dire celui qui se veut faire une doctrine propre et particulière, ne cherche autre chose en cela que de s'acquérir de la gloire. Or, moi, si je ne cherche pas à m'attirer de la gloire, pourquoi voudrais je me faire une doctrine propre? Celui qui parle de son propre mouvement, c'est-à-dire , celui qui enseigne une doctrine différente et qui lui est propre, ne l'enseigne que pour se faire un nom, pour se faire valoir et pour en tirer vanité; mais si je n'agis, si je ne parle que pour la gloire de celui qui m'a envoyé, pourquoi voudrais-je enseigner une autre doctrine?

Ne remarquez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ a une raison pour dire qu'il ne kit rien de lui-même? Quelle est-elle, cette raison? C'est de convaincre les Juifs qu'il ne cherche point à se faire honorer du peuple. C’est pourquoi, quand il se sert d'expressions grossières comme : " Je cherche la gloire de mon Père"; c'est pour leur montrer partout qu'il ne cherche point sa propre gloire. Au reste, pour user ainsi de ces sortes d'expressions simples et grossières, le Sauveur avait plusieurs raisons , savoir : afin qu'on ne le crût pas non engendré, et contraire à Dieu; afin qu'on crût qu'il s'était revêtu de la chair, pour s'accommoder à la faiblesse et à la portée de ses auditeurs; afin de nous apprendre à rechercher l'humilité et à fuir l'ostentation.

Mais il n'en avait qu'une seule pour parler d'une manière élevée, c'était la grandeur et la dignité de sa nature. En effet, si, pour l'avoir entendu dire qu'il était avant qu'Abraham fût au monde (Jean, VIII, 58), les Juifs se choquèrent et se mirent en colère, à quel excès de fureur ne se seraient-ils pas portés, s'ils ne lui avaient jamais ouï dire que des choses sublimes et élevées?

" Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi (19) ? Et néanmoins nul de vous n'accomplit la loi. Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir (20) ? " Quel rapport ces paroles ont-elles à celles qui précèdent? Les Juifs imputaient deux crimes à Jésus-Christ : l'un, qu'il ne gardait point le sabbat; l'autre, qu'il appelait Dieu son Père, et qu'il se faisait égal à Dieu. Il est même visible que réellement et de fait Jésus-Christ se disait Fils de Dieu et égal à Dieu, et que ce n'était pas là un vain soupçon des Juifs : il est également certain qu'il ne se disait pas Fils de Dieu, comme sont les hommes en général, mais qu'il s'attribuait cette qualité comme lui étant propre et particulière à lui seul. Plusieurs, souvent, ont appelé Dieu leur Père ; en voici un exemple " Un même Dieu ne nous a-t-il pas tous créés? N'avons-nous pas tous un même Père? " (Malach. II, 10.) Mais ce n'était pas à dire que le peuple fût égal à Dieu. C'est pourquoi ceux qui l'entendaient dire ne se choquaient et ne se scandalisaient point.. Comme donc Jésus-Christ a souvent repris les Juifs, pour avoir dit qu'il n'était pas envoyé de Dieu, comme il s'est défendu de n'avoir pas gardé le sabbat; de même si ce n'eût été que sur un simple soupçon, sur une opinion qui se serait élevée parmi eux, qu'on l'accusât de se faire égal à Dieu, et non parce qu'il l'entendait lui-même ainsi, sans doute il les aurait repris et leur aurait dit : Pourquoi me croyez-vous égal à Dieu? je ne le suis point. Mais il ne leur a rien dit de semblable; au contraire, dans les [340] paroles suivantes, il montre qu'il est égal à Dieu. Ces paroles : " Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, 1e Fils le fait de même " (Jean, V, 21); et : " Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père " (Ibid. 23); et : " Les oeuvres que le Père fait, le Fils les fait aussi comme lui ". (Ibid. 19.) Toutes ces choses, dis-je, établissent et confirment son égalité. Parlant de la loi, il dit : " Ne pensez pas que je sois venu " détruire la loi ou les prophètes ". (Matth. V, 17.) C'est de cette manière qu'il a coutume d'arracher les mauvais soupçons. Mais ici, l'opinion de l'égalité à l'égard du Père, non-seulement il ne l’ôte pas, mais il l' appuie et l'affermit.

C'est pourquoi, lorsque les Juifs lui dirent " Vous vous faites vous-même Dieu ", il ne les détourna point de ce sentiment; au contraire, il le confirma en disant : " Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : Levez-vous, dit-il alors au paralytique , emportez votre lit et marchez ". (Matth. IX, 6.) Donc, la première accusation de se faire égal à Dieu, loin de la détruire, il la confirme; il montre aussi qu'il n'est pas contraire à Dieu, mais qu'il dit et qu'il enseigne les mêmes choses que le Père. Enfin, la seconde, de ne point garder le sabbat, il la repousse par ces paroles : " Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi? Et néanmoins nul de vous n'accomplit la loi ". Comme, s'il disait : La loi défend de tuer; mais vous, vous tuez; et toutefois vous in' accusez d'être un violateur de la loi. Mais pourquoi a-t-il dit : " Nul de vous? " Parce que tous cherchaient à le faire mourir. Pour moi, dit-il, si j'ai violé la loi, je l'ai violée pour sauver la vie à un homme; mais vous, vous la violez pour faire du mal. Quand même je la violerais, je serais excusable, le faisant pour sauver; et ce ne serait point à vous de me le reprocher, à vous qui violez la loi dans les choses graves et importantes : car, ce que vous faites renverse entièrement la loi.

Il dispute ensuite contre eux : il l'avait déjà fait autrefois,.et plus au long; mais alors d'une manière plus élevée et conforme a sa dignité, maintenant plus simple et plus grossières Pourquoi? Parce qu'il ne voulait pas si souvent les irriter; car cette fois, dans le transport de, leur colère, ils n'auraient pas reculé devant un meurtre. Voilà pourquoi il persiste à apaiser leur esprit, employant ces deux moyens et le reproche de leur crime : " Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir? " et une remontrance pleine de modestie et de douceur : " Moi qui vous ai dit la vérité " (Jean, VIII, 40); et en leur faisant connaître qu'eux, qui ne respirent que le sang et le carnage, ils ne doivent pas juger les autres. Pour vous, mon cher auditeur, considérez, je vous prie, combien est humble l'interrogation de Jésus-Christ, combien est insolente et cruelle la réponse des Juifs : " Vous êtes possédé du démon. Qui est-ce qui cherche à " vous faire mourir (20)

? " Parole de colère et de fureur, d'impudence ; et cela parce qu'on leur fait un reproche auquel ils ne s'attendaient pas et qu'ils se croyaient insultés. Car, ainsi que les voleurs chantent lorsqu'ils se mettent en embuscade, et qu'ensuite, pour surprendre celui qu'ils veulent attaquer, ils se tiennent dans le silence; les Juifs agissent de même. Au reste, Jésus-Christ renonçant à les confondre, de peur de les rendre plus impudents, se justifie de nouveau sur la violation du sabbat, et dispute avec eux sur la loi.

3. Mais voyez avec quelle prudence. Il n'est pas surprenant, dit-il, que vous ne me croyiez point, que vous ne vous soumettiez pas à moi, vous qui n'écoute même pas la loi que vous paraissez suivre, et qui la violez, cette loi que vous prétendez tenir de Moïse. Il n'est donc pas extraordinaire que vous ne soyiez pas attentifs à ma parole. Comme ils avaient dit " Dieu a parlé à Moïse : mais pour celui-ci, nous ne savons d'où il est " (Jean, IX, 99); Jésus leur montre qu'ils font une injure à Moïse, en ne se soumettant pas à la loi qu'il leur a donnée.

J'ai fait une seule action et vous en êtes " tout surpris (21) ". Sur quoi remarquez, mon cher auditeur, que quand Jésus veut se justifier et réfuter le crime dont on l'accuse, il ne fait pas mention de son Père, mais il présente sa personne seule : " J'ai fait une seule action "; il veut faire voir que s'il ne l'avait point faite, ce serait alors qu'on pourrait dire que la loi aurait été violée , et qu'il y a des choses qu'il est plus nécessaire d'observer que la loi même, et que Moïse avait reçu contre la loi un ,commandement d'un ordre plus élevé que n'était la loi. Car la circoncision était [341] au-dessus du sabbat, quoiqu'elle vînt des patriarches et non de la loi. Or, moi j'ai fait une action meilleure et plus grande que la circoncision même. Il aurait pu arriver ensuite aux préceptes de la loi et montrer, par exemple, que les prêtres violaient le sabbat, comme il l'avait déjà dit; mais il parle d'une manière plus générale; au reste, ce mot : " Vous êtes surpris ", signifie : vous êtes troublés.

Or, si la loi avait dû rester immuable, la circoncision ne serait pas au-dessus d'elle; au reste, Jésus-Christ ne dit pas avoir fait une action plus grande que la circoncision, mais ses paroles en impliquent la preuve lorsqu'il dit : " Si un homme reçoit la circoncision le jour du sabbat (23) ". Remarquez-vous, mes frères, que lorsque le Sauveur détruit la loi, c'est alors qu'elle demeure plus ferme? Remarquez-vous que la violation du sabbat est l'observance de la loi, en sorte que, si le sabbat n'avait pas été violé, nécessairement la loi l'eût été? Par conséquent, dit-il,-j'ai affermi la loi. Jésus n'a point dit : Vous vous mettez en colère contre moi , parce que j'ai fait une action plus grande que- la circoncision : mais seulement il expose le fait et leur laisse à juger ensuite, si l'entière guérison d'un homme n'est pas plus nécessaire que la circoncision. On viole la loi, dit-il, pour faire à un homme une marque qui ne lui sert de rien pour la santé, et, pour l'avoir guéri d'une si grande maladie, on excite votre colère ?

" Ne jugez point selon l'apparence (24) ". Que veut dire cela, " selon l'apparence ? " Quoique Moïse: soit parmi vous en plus grande réputation que moi, ne jugez pas pour cela sur la dignité des personnes, mais sur la nature des choses; c'est là en effet juger, selon la justice. Pourquoi personne n'a-t-il blâmé Moïse? Pourquoi personne ne s'est-il opposé à lui, quand il a ordonné de violer le sabbat par un précepte étranger à la loi? Mais il souffre que ce précepte, on le regarde comme supérieur à sa loi; ce précepte, dis-je, que la loi n'a point établi, mais. qui vient d'ailleurs véritablement il y a là de quoi s'étonner. Vous cependant, qui n'êtes pas des législateurs, vous vengez la loi d'une manière outrée, mais Moïse, qui ordonne de violer la loi par un précepte qui n'est point de la loi, est plus digne de toi que vous. Lors donc que Jésus-Christ dit: J'ai guéri un homme dans tout son corps, il fait entendre que la circoncision ne guérit qu'une partie du corps. Et quelle est cette guérison que procure la circoncision ? " Tout homme ", dit Moïse, " qui ne sera point circoncis, sera exterminé ". (Gen. XVII, 14.) Pour moi , je n’ai pas guéri une maladie partielle, mais j'ai entièrement rétabli un corps qui était tout corrompu.

" Ne jugez donc pas selon l'apparence ".

Pensons, mes frères, que ces paroles du divin Sauveur ne s'adressent pas seulement aux Juifs, mais à nous encore. Ne manquons en rien à la justice, mais faisons tous nos efforts poux y rester fidèles. Ne regardons pas si celui qui se présente à nous est pauvre ou riche.; n'examinons pas les personnes, mais l'affaire que nous avons à juger. " Vous n'aurez point de pitié du pauvre en jugement ". (Exod. XXIII, 3.) Que veut dire cela? Si c'est un pauvre qui a commis une injustice et qui a fait du tort, que votre coeur ne s'amollisse point, ne vous laissez point fléchir. Mais s'il ne faut point avoir de compassion du pauvre, bien moins en faut-il avoir du riche. Au reste, ce n'est pas seulement aux juges, mais à tous que je m'adresse ici ; il ne faut jamais blesser la justice, mais toujours inviolablement la garder. " Le Seigneur aime la justice ", dit encore l'Ecriture, " mais celui qui aime l'iniquité, hait son âme ". (Ps. X, 6, 8.)

Ne haïssons pas notre âme, je vous en conjure, mes chers frères, :et n'aimons pas l'iniquité. Ici-bas, nous n'en retirerions que peu ou point de profit, et en l'autre monde elle nous serait fatale. Disons mieux , nous ne jouirons point, même ici-bas de notre iniquité. Vivre dans les délices avec une mauvaise conscience, n'est-ce pas un tourment et un supplice? Aimons donc la justice et ne violons jamais cette loi. Et,quel fruit emporterons-nous de cette vie, si nous n'en sortons avec la vertu? Qui nous protégera en l'autre monde? Sera-ce l'amitié, sera-ce la parenté, sera-ce la faveur ? Que dis-je, la faveur? Quand bien même nous aurions Noé pour père, ou Job, ou Daniel, tout cela ne nous servira de rien si nos oeuvres nous accusent; pour tout aide et pour tout secours nous n'avons besoin que de la vertu. Elle seule nous pourra garantir de tous périls et nous délivrer du feu éternel; elle nous fera entrer dans le royaume des cieux, que je vous souhaite, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint- Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE L.

ALORS QUELQUES GENS DE JéRUSALEM COMMENCèRENT A DIRE : N'EST-CE PAS LA CELUI QU'ILS CHERCHENT POUR LE FAIRE MOURIR? — ET NéANMOINS LE VOILà QUI PARLE DEVANT TOUT LE MONDE SANS QU'ILS LUI DISENT RIEN. — EST-CE QUE LES SéNATEURS ONT VRAIMENT RECONNU QU'IL EST VéRITABLEMENT LE CHRIST (1) ? — MAIS NOUS SAVONS CEPENDANT D'OU EST CELUI-CI. (VERS. 25, 26, 27, JUSQU'AU VERS. 36.)

ANALYSE.

3. Jésus prédit sa mort, ce qui est au-dessus de l'homme.

— Nous devons craindre, que nos péchés ne nous empêchent d'aller où est Jésus-Christ : c'est de ses disciples que le Sauveur dit : Je désire que là où je suis , ils y soient aussi avec moi. — Si l'huile de la charité nous manque, il nous en arrivera de même qu'aux vierges folles. — Ce qui resserre et ce qui éteint le Saint-Esprit dans les âmes. — L'inhumanité, la cruauté, la rapine, l'avarice éteignent l'Esprit-Saint dans les âmes par les chagrins et la tristesse que lui causent ces vices. — Ceux qui n'auront pas exercé la charité envers les pauvres, entendront cette terrible parole : Je ne vous connais point.

1. Dans les divines Ecritures, rien n'est inutile, tout a été dicté par le Saint-Esprit; c'est pourquoi examinons-en avec soin toutes les paroles: souvent l'intelligence dé tout un passage dépend d'un seul mot, comme il arrive maintenant ici. " Plusieurs personnes de Jérusalem disaient: N'est-ce pas là celui qu'ils a cherchent pour le faire mourir? Et néanmoins, le voilà qui parle devant tout le monde, sans qu'ils lui disent rien ". Pourquoi nommer les gens de Jérusalem? L'évangéliste montre en cela que ceux pour qui Jésus-Christ avait principalement fait tant de miracles, étaient les plus misérables de tous les hommes, puisqu'ayant vu de leurs propres yeux le plus grand témoignage de sa divinité, ils renvoyaient tout au jugement partial de leurs princes. N'était-ce pas là, en effet, la plus grande marque de sa divinité ? Ces hommes furieux et enragés, qui ne respiraient que le meurtre, courent de toutes parts et cherchent

1. Le texte grec et saint Chrysostome lisent ainsi.

Jésus pour le faire mourir; ils l'ont entre leurs mains , et aussitôt ils s'arrêtent. Qui en aurait pu faire autant? qui, sur-le-champ, aurait pu réprimer une pareille fureur?

Néanmoins, après tant de miracles, volez leur folie, voyez leur rage: " N'est-ce pas là ",disent-ils encore, " celui qu'ils cherchent pour " le faire mourir ? " Remarquez de quelle manière ils se condamnent eux-mêmes: " Qu'ils cherchent pour le faire mourir, et ils ne lui disent rien". Et non-seulement ils ne disent rien , mais, lors même qu'il parle devant tout le monde, .qu'il dit librement ce qu'il veut, qu'il les pique et les irrite , ils ne l'en empêchent point, ils ne l'arrêtent pas. " Ont-ils vraiment reconnu qu'il est le Christ? " Mais vous-mêmes, qu'en pensez-vous? quel jugement portez-vous de lui? Le jugement contraire, répondent-ils; voilà pourquoi ils disaient: " Mais nous savons cependant d'où est celui-ci ". O méchanceté ! ô contradiction ! Ils n'en jugent pas comme les princes, mais 343] ils en portent un autre, jugement injuste et digne de leur folie. " Nous savons ", disent-ils, " d'où il est " : ou, " que quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il est ". (Matth. II, 4, 5.) Mais vos princes des prêtres, interrogés sur le lieu de sa naissance , répondirent que c'était dans.

Bethléem qu'il devait naître.

D'autres encore viennent dire: " Nous savons que Dieu a parlé à Moïse : mais , pour celui-ci, nous né savons d'où il est ". (Jean, IX, 29.) Voyez ces paroles de gens ivres. Et derechef: " Le Christ viendra-t-il de Galilée? (Jean, VII, 41). " Ne viendra-t-il pas de la petite ville de Bethléem ? " (Ibid. 42.) Ne remarquez-vous pas le jugement de ces insensés. Nous savons, nous ne savons pas: Il viendra de la petite ville de Bethléem : " Mais quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il est ". Est-il rien de plus visible que la contradiction de ces paroles? La seule chose qu'ils avaient en vue, c'était de ne point croire.

Mais, à tous ces discours, que répond Jésus-Christ?

" Vous me connaissez, et vous savez d'où je suis : et je ne suis pas venu de moi-même; mais celui qui m'a envoyé est véritable, et vous ne le connaissez point.

Et encore : " Si vous me connaissiez , vous connaîtriez aussi mon Père ". (Jean, VIII, 19.) Comment donc Jésus-Christ .dit-il ici qu'ils le connaissent et qu'ils savent d'où il est; et ailleurs, qu'ils ne connaissent ni lui, ni son Père? Le divin Sauveur ne. se contredit point, loin de nous une telle pensée ! Il est parfaitement d'accord avec lui-même : il parle d'une autre connaissance, quand il dit: Vous ne me connaissez pas. Comme lorsque l'Ecriture dit " Les enfants d'Héli étaient des enfants impies (1), "qui ne connaissaient point le Seigneur". (I Rois, I, 12:) Et encore: " Mais Israël ne m'a point connu ". (Isaïe, I, 3.) De même que saint Paul dit: "

Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renoncent par leurs oeuvres " . (Tit. I, 16.) On peut donc connaître et ne pas connaître. Voici ce que veut dire Jésus-Christ: Si vous me connaissiez, vous saviez que je suis le Fils de Dieu. Ce mot: " D'où je suis ", ne désigne point ici le lieu , comme le démontre ce qui suit: " Et je ne suis pas venu de moi-même, mais celui qui m'a envoyé est véritable, et vous ne le connaissez point ". Il parle ici de cette ignorance que

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