Le Soulier de satin (page 11)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je m’évapore à ses pieds dans le respect et l’attendrissement !

Je souffle dessus pour enlever la poussière ! J’y jette un peu d’eau avec le bout des doigts ! Je l’époussète chaque matin avec un petit plumeau fait de duvet de colibri !

Garde l’œil, commère, sur ce chemin qui s’en va tournillant là-bas,

Jusqu’à cette montagne qui a forme d’un lion couché,

Jusqu’à ce qu’y apparaisse cette chose qui d’avance me fait mal au ventre,

Certain nuage de poussière où brille l’éclat des armes et des étriers !

— Ah ! quel beau métier que le mien ! il ne me rapporterait nuls gages que je n’en voudrais point d’autres !

LA NÉGRESSE. ― C’est la corde qui sera ton salaire, ô grand vilain méchant !

LE SERGENT. ― Jamais de corde pour moi ! Je fais retraite dans le décor ! Je ferme les yeux et aussitôt il n’y a plus moyen de me distinguer d’un pied de grenadier.

Rassurez-vous, touchantes jeunes filles ! votre ami, le Sergent doré, est encore là pour aller vous chercher au fond des trous où vous moisissez avec une canne à pêche !

Quand se gonfle votre petit cœur innocent, quand votre âme délicatement frémit au son de l’ami inconnu là-bas,

Quand vous sentez que vous êtes comme ces graines que la nature a pourvues de plumes et de duvets afin qu’elles s’envolent au gré d’avril,

Alors j’apparais sur le rebord de votre fenêtre, battant des ailes et peint en jaune !

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SCÈNE IX DON FERNAND, DON RODRIGUE, DONA ISABEL, LE SERVITEUR CHINOIS

Une autre partie du désert de Castille. Un chemin creux parmi les roseaux et les chênes verts. Il vient d’y avoir une bataille. On voit par terre des cadavres parmi lesquels celui de DON LUIS, masqué. Çà et là des carrosses et voitures de charge, des chevaux que les valets tiennent par la bride. DON RODRIGUE blessé adossé contre le tronc d’un arbre.

DON FERNAND, à Don Rodrigue. — Seigneur cavalier, je vous remercie.

DON RODRIGUE. ― Je suis heureux d’avoir pu sauver Monsieur Saint Jacques.

DON FERNAND, montrant Don Luis. — Ce n’est nullement à Saint Jacques qu’en voulait Monsieur.

DON RODRIGUE. ― Il s’est battu comme un gentilhomme et j’ai cru que je n’en viendrais pas à bout.

LE SERVITEUR CHINOIS. ― Oui, mais notre pourpoint a souffert.

DON FERNAND. ― Vous sentez-vous sérieusement blessé ?

DON RODRIGUE. ― Peu de chose. Donnez-moi l’une de ces voitures. Mon serviteur prendra soin de moi.

DON FERNAND, à Dona Isabel. — Et vous, ma chère sœur, reprenez vos sens. Ne restez pas ainsi toute blanche et interdite. Et remerciez ce cavalier qui nous a sauvés tous.

DONA ISABEL. ― Je vous remercie.

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SCÈNE X DONA PROUHÈZE, DONA MUSIQUE

Le jardin de l’auberge de X…

DONA MUSIQUE. ― Vous qui savez tant de choses, comme je suis contente de causer avec vous !

DONA PROUHÈZE. ― Prenons garde seulement, petite sœur, que Don Balthazar ne nous voie.

DONA MUSIQUE. ― Le jour tombe. C’est l’heure où le bon Seigneur relève ses sentinelles

De peur que sa captive ne s’envole.

DONA PROUHÈZE. ― Je suis contente d’être si bien gardée. J’ai vérifié toutes les sorties. Il n’y a pas moyen d’échapper quand je le voudrais. Quel bonheur !

DONA MUSIQUE. ― Et cependant je suis entrée sans nulle permission ici.

DONA PROUHÈZE. ― Qui aurait été vous chercher, mélangée comme une couleuvre à ce grand tas de roseaux ?

Maintenant c’est moi qui vous tiens et qui vous empêcherai de fuir.

DONA MUSIQUE. ― Est-ce vous qui m’empêchez de fuir, ou bien est-ce moi au contraire qui me suis prise à vous d’une manière si gentille

Que vous ne savez plus comment vous dépêtrer ? Oh ! comme vous êtes belle et comme je vous aime ! Si j’étais votre mari, je voudrais toujours vous tenir dans un sac, je serais terrible avec vous !

DONA PROUHÈZE. ― Dès qu’il sera de retour j’arrangerai cette affaire.

DONA MUSIQUE. ― Vous n’arrangerez rien du tout ! car il s’est mis dans la tête de me marier avec le toucheur de bœufs, et moi je m’envole sur le rebord du toit et je me moque de lui !

C’est le gentil Roi de Naples qui sera mon mari !

DONA PROUHÈZE. ― Il n’y a pas de Roi à Naples.

DONA MUSIQUE. ― Il y a un Roi de Naples pour Musique ! N’essayez pas de me faire de la peine ou je vous casserai le petit doigt.

Et ce n’est pas vrai non plus, peut-être, que j’ai cette tache sur l’épaule comme une colombe ? je vous l’ai montrée.

DONA PROUHÈZE. ― C’est toi qui es la colombe.

DONA MUSIQUE. ― Mon Dieu, comme il sera content quand il me tiendra entre ses bras !

« Ah que le temps m’a duré !

« Fallait-il donc m’obliger à te chercher si loin,

« Musique », dira-t-il. Il me semble que je l’entends.

Oh ! comme je serai contente de l’entendre me dire mon nom !

Lui seul le sait désormais.

DONA PROUHÈZE. ― Folle, tu ne l’as jamais vu !

DONA MUSIQUE. ― Je n’ai pas besoin de le voir pour connaître son cœur ! Qui donc m’appelait si fort ? Croyez-vous que ce n’était pas dur de partir ainsi et de fouler aux pieds tous les miens ?

Il m’appelle et je lui réponds aussitôt.

DONA PROUHÈZE. ― Oui, Musique, je le sais, celui que ton cœur attend, je suis sûr qu’il ne peut pas te faire défaut.

DONA MUSIQUE. ― Le vôtre n’attend-il plus personne ? Mais qui oserait en menacer la paix quand il est sous la protection d’une telle beauté ?

Ah ! vous étiez faits pour marcher de compagnie, vous et cet homme terrible qui essayait de m’attraper tout à l’heure et dont la charge est de donner la mort !

DONA PROUHÈZE. ― Cependant vous voyez que le Seigneur Balthazar ne se fie pas à ma beauté seule pour me défendre et qu’il a multiplié les gardes autour de ce vieux château. C’est moi-même qui le lui ai demandé.

DONA MUSIQUE. ― Aimez-vous tellement votre prison que vous vous plaisiez ainsi à la rendre plus sûre ?

DONA PROUHÈZE. ― Il y faut des barreaux bien forts.

DONA MUSIQUE. ― Que peut le monde contre vous ?

DONA PROUHÈZE. ― C’est moi sans doute qui peux beaucoup contre lui.

DONA MUSIQUE. ― Je ne veux d’aucune prison !

DONA PROUHÈZE. ― La prison pour quelqu’un, il dit qu’elle est là où je ne suis pas.

DONA MUSIQUE. ― Il y a une prison pour moi et nul ne pourra m’en arracher.

DONA PROUHÈZE. ― Quelle ? Musique.

DONA MUSIQUE. ― Les bras de celui que j’aime, elle est prise, la folle Musique !

DONA PROUHÈZE. ― Elle échappe !

Elle n’est là que pour un moment ; qui pourrait la retenir pour toujours avec son cœur ?

DONA MUSIQUE. ― Déjà je suis avec lui sans qu’il le sache. C’est à cause de moi avant qu’il m’ait connue,

Qu’il affronte à la tête de ses soldats tant de fatigues, c’est pour moi qu’il nourrit les pauvres et pardonne à ses ennemis.

Ah ! ce ne sera pas long à comprendre que je suis la joie, et que c’est la joie seule et non point l’acceptation de la tristesse qui apporte la paix.

Oui, je veux me mêler à chacun de ses sentiments comme un sel étincelant et délectable qui les transforme et les rince ! Je veux savoir comment il s’y prendra désormais pour être triste et pour faire le mal quand il le voudrait.

Je veux être rare et commune pour lui comme l’eau, comme le soleil, l’eau pour la bouche altérée qui n’est jamais la même quand on y fait attention. Je veux le remplir tout à coup et le quitter instantanément, et je veux qu’il n’ait alors aucun moyen de me retrouver, et pas les yeux ni les mains, mais le centre seul et ce sens en nous de l’ouïe qui s’ouvre,

Rare et commune pour lui comme la rose qu’on respire tous les jours tant que dure l’été et une fois seulement !

Ce cœur qui m’attendait, ah ! quelle joie pour moi de le remplir !

Et si parfois le matin le chant d’un seul oiseau suffit à éteindre en nous les feux de la vengeance et de la jalousie,

Que sera-ce de mon âme dans mon corps, mon âme à ces cordes ineffables unie en un concert que nul autre que lui n’a respiré ? Il lui suffit de se taire pour que je chante !

Où il est je ne cesse d’être avec lui. C’est moi pendant qu’il travaille, le murmure de cette pieuse fontaine !

C’est moi le paisible tumulte du grand port dans la lumière de midi,

C’est moi mille villages de toutes parts dans les fruits qui n’ont plus rien à redouter du brigand et de l’exacteur,

C’est moi, petite, oui, cette joie stupide sur son vilain visage,

La justice dans son cœur, ce réjouissement sur sa face !

DONA PROUHÈZE. ― Il n’y a rien pour quoi l’homme soit moins fait que le bonheur et dont il se lasse aussi vite.

DONA MUSIQUE. ― Est-il fait pour la souffrance ?

DONA PROUHÈZE. ― S’il la demande, pourquoi la lui refuser ?

DONA MUSIQUE. ― Comment souffrir quand vous êtes là ? Qui vous regarde oublie de vivre et de mourir.

DONA PROUHÈZE. ― Il n’est pas là.

DONA MUSIQUE. ― Donc il y a quelqu’un, sœur chérie, dont l’absence ne cesse de vous accompagner ?

DONA PROUHÈZE. ― Petite sœur, vous êtes trop hardie, silence ! Qui oserait lever les yeux sur Prouhèze ?

DONA MUSIQUE. ― Qui saurait les en arracher ?

DONA PROUHÈZE. ― Qui troublerait son cœur ?

DONA MUSIQUE. ― Une voix seule au monde, une voix seule et qui parle tout bas.

DONA PROUHÈZE, comme se parlant à elle-même. — … intérieure à ce sacrement insoluble.

DONA MUSIQUE. ― Voudriez-vous qu’elle se tût ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! je ne vis que par elle !

DONA MUSIQUE. ― L’aimez-vous à ce point ?

DONA PROUHÈZE. ― Qu’oses-tu dire ? non, je ne l’aime aucunement.

DONA MUSIQUE. ― Regrettez-vous ce temps où vous ne le connaissiez point ?

DONA PROUHÈZE. ― Maintenant je vis pour lui !

DONA MUSIQUE. ― Comment, quand votre visage lui est pour toujours interdit ?

DONA PROUHÈZE. ― Ma souffrance ne l’est pas.

DONA MUSIQUE. ― Ne voulez-vous pas son bonheur ?

DONA PROUHÈZE. ― Je veux qu’il souffre aussi.

DONA MUSIQUE. ― Il souffre en effet.

DONA PROUHÈZE. ― Jamais assez.

DONA MUSIQUE. ― Il appelle, ne lui répondrez-vous pas ?

DONA PROUHÈZE. ― Je ne suis pas une voix pour lui.

DONA MUSIQUE. ― Qu’êtes-vous donc ?

DONA PROUHÈZE. ― Une Épée au travers de son cœur.

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SCÈNE XI LA NÉGRESSE, puis LE CHINOIS

Près de l’auberge. Une région de rochers fantastiques et de sable blanc. LA NÉGRESSE nue danse et tourne dans le clair de lune.

LA NÉGRESSE. ― Vive Maman jolie qui m’a faite si noire et si polie !

C’est moi le petit poisson de la nuit, c’est moi le petit tonton qui tourne, c’est moi le chaudron qui ballotte et qui bondit dans l’eau froide qui bouge et qui bout. (Se dressant violemment sur la pointe des pieds.)

Hi pour toi, papa maman codile ! — hi pour toi papa cheval potame ! —

Pendant que tout le fleuve tourne vers moi, pendant que la forêt tourne vers moi, pendant que tous les villages tournent, tournent, tournent vers moi, pendant que tous les bateaux tournent vers moi,

À cause du trou que je fais, à cause du bouillon que je fais,

À cause du nœud que je fais dans cette eau qui mousse et qui remoue !

J’ai de l’eau pour me rincer, j’ai de l’huile pour me graisser, j’ai de l’herbe pour me frotter !

Je ne suis pas noire, je brille comme un miroir, je bondis comme un cochon, je claque comme un poisson, je tourne comme un petit canon !

Hi ! hi ! hi ! je suis ici ! je suis ici !

Viens ! viens ! viens ! viens ! mon petit Monsiou Italien !

Oui ! oui ! oui ! oui ! mon petit canari jaune !

J’ai mis un sou dans ta poche.

Tout ce qui t’empêchait de m’aimer, je l’ai tué, je l’ai cassé avec le sang d’une poule coupée !

Je n’ai qu’à tourner, tourner ! viens vers moi, tu ne peux me résister (Entre LE CHINOIS.)

Tous les fils qui me rattachent à toi, je les enroule en tournant sur moi comme sur une bobine, tu viens, je te rapproche, je te raccourcis en tournant sur moi comme un petit canon, en tournant comme la corde sur le treuil qui arrache l’ancre d’entre les racines ;

Hi ! hi ! hi ! hi ! ici ! ici ! ici ! ici ! (Elle tombe pâmée entre les bras du CHINOIS qui l’a saisie par derrière. Elle le regarde d’un œil blanc, puis poussant un cri, elle bondit et se roule dans ses vêtements.)

LE CHINOIS. ― Imberbe créature, tu as beau ajouter à ta couenne noire ce tégument varié, je te perce jusqu’à l’âme.

LA NÉGRESSE. ― Hé !

LE CHINOIS. ― Je vois le cœur tout étouffé par le téton comme une pelote sombre, jetant un rayon maléfique.

LA NÉGRESSE. ― Hi !

LE CHINOIS. ― Je vois le foie comme une enclume où les démons viennent forger le mensonge et les deux poumons au-dessus comme d’affreux soufflets.

LA NÉGRESSE. ― Ho !

LE CHINOIS. ― Je vois les entrailles comme un paquet de reptiles d’où s’échappe une vapeur infecte et balsamique !

LA NÉGRESSE. ― Et que vois-tu encore ?

LE CHINOIS, grinçant des dents. Je vois mon argent tout empilé de chaque côté de la colonne vertébrale, comme les grains dans un épi de maïs !

Je m’en vais le reprendre sur-le-champ ! (Il tire son couteau.)

LA NÉGRESSE, poussant un cri aigu. ― Arrête, mon amour chéri ! si tu me tues, je ne pourrai pas te faire voir le diable !

LE CHINOIS. ― Tu me l’avais déjà promis et c’est ainsi que tu m’as extorqué cet argent.

LA NÉGRESSE. ― Et jamais plus ton maître ne remettra les yeux sur Dona Prouhèze.

LE CHINOIS. ― Impur alligator ! enfant musqué de la boue et gros ver de marée basse !

Nous reprendrons adultérieurement cette conversation, je te tiens !

LA NÉGRESSE. ― Dona Merveille est dans cette forteresse et Don Balthazar la défend et Don Pélage revient demain ou après-demain et il enlève Dona Merveille en Afrique et Don Rodrigue ne la reverra plus, tu tu tu ! Il ne la reverra pas, tralala !

LE CHINOIS. ― Écoute ! le Seigneur Rodrigue a été navré et jeté par terre cependant que l’épée au poing il s’efforçait de défendre Jacques contre les brigands.

LA NÉGRESSE. ― Quel Jacques ?

LE CHINOIS. ― Saint Jacques en argent. Nous l’avons transporté ici (Rodrigue je dis) dans le château de Madame sa mère qui est à quatre lieues de cette auberge.

LA NÉGRESSE. ― Madone !

LE CHINOIS. ― Dis-lui qu’il va crever, dis-lui qu’il veut la voir, dis-lui qu’elle aille le rejoindre aussitôt, foulant aux pieds le bon usage.

Quant à moi, puisque mes exhortations accompagnées de profonds soupirs n’ont pu le réincorporer,

Il ne me reste plus qu’à me retirer en silence, après l’avoir installé au sein de son vomissement, donnant libre cours à la pudeur.

Quant à toi je ne te lâcherai pas jusqu’à ce que tu m’aies montré le diable.

LA NÉGRESSE. ― Et pourquoi tiens-tu tellement à voir le maudit ?

LE CHINOIS. ― Plus j’aurai de belles relations de ce côté et plus mon âme aura de prix aux yeux de ceux qui veulent m’arroser.

LA NÉGRESSE. ― Mais comment veux-tu que Dona Prouhèze quitte cette auberge qui est de toutes parts gardée ?

LE CHINOIS. ― Écoute, j’ai rencontré ce matin une bande de cavaliers. Ils cherchent une demoiselle appelée Musique qu’un certain sacripant de Naples a enlevée.

LA NÉGRESSE. ― Musique ? Ciel !

LE CHINOIS. ― Tu la connais ?

LA NÉGRESSE. ― Poursuis.

LE CHINOIS. ― Aussitôt par force et par menace ils m’ont arraché l’aveu que ladite Musique se trouve dans cette auberge au bord de la mer qu’occupent d’affreux pirates.

LA NÉGRESSE. ― Mais ce n’est pas vrai !

LE CHINOIS. ― Je le sais, qu’importe !

Demain soir on attaque Balthazar et ses troupes.

LA NÉGRESSE. ― Mais ils ne trouveront rien.

LE CHINOIS. ― Ils trouveront du moins une certaine sorcière que j’ai dépeinte

Qui est la plus dangereuse complice du voleur aux yeux de velours.

LA NÉGRESSE. ― Je ne rentre pas à l’auberge !

LE CHINOIS. ― Alors, je te tue sur la place.

LA NÉGRESSE. ― Dona Prouhèze est là qui saura tout arranger.

LE CHINOIS. ― Dis lui que, profitant du tumulte, elle fuie, avec toi.

LA NÉGRESSE. ― Comment ?

LE CHINOIS. ― À cent pas de l’auberge là-bas derrière les figuiers de Barbarie, je l’attends avec mon valet et des chevaux pour elle et pour toi.

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SCÈNE XII L’ANGE GARDIEN, DONA PROUHÉZE

Le ravin profond qui entoure l’auberge, plein de ronces, de lianes et d’arbustes entremêlés. Sur le bord se tient l’ANGE GARDIEN en costume de l’époque et l’épée au côté.

L’ANGE GARDIEN. ― Regardez-la qui se démène au milieu des épines et des lianes entremêlées, glissant, rampant, se rattrapant, des ongles et des genoux essayant de gravir cette pente abrupte ! et ce qu’il y a dans ce cœur désespéré !

Qui prétend que les Anges ne peuvent pas pleurer ?

Est-ce que je ne suis pas une créature comme elle ? est-ce que les créatures de Dieu ne sont rattachées par aucun lien ?

Ce qu’ils appellent la souffrance, est-ce que cela se passe dans un monde à part et de tout le reste exclu ? est-ce qu’elle échappe à notre vision ? est-ce qu’elle est une chose agréable à contenir pour cet être qui embrasse son objet ?

Est-ce qu’elle est étrangère à cet amour et à cette justice dont nous sommes les ministres ? À quoi servirait-il d’être un Ange Gardien si nous ne la comprenions pas ?

Qui pleinement voit le bien, celui-là seul pleinement comprend ce qu’est le mal. Eux ne savent ce qu’ils font.

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