Le Soulier de satin (page 12)
— Et moi, est-ce que j’aurais été choisi pour la garder sans une secrète parenté avec elle ?
— Enfin ! elle est tout de même venue à bout de ces ronces et de ces épines charitables qui voulaient la retenir. La voici qui apparaît sur le rebord du fossé. (DONA PROUHÈZE sort du fossé. Elle est en vêtements d’homme, tout déchirés, les mains et la figure meurtries.)
Oui, tu es belle, ma pauvre enfant, avec ces cheveux défaits, dans ce costume indécent,
Ces joues couvertes de terre et de sang, et ce regard dans tes yeux qui me fait mal de résolution et de folie !
Ah ! tu me fais honneur et j’ai plaisir à montrer ainsi ma pauvre petite sœur. Si seulement il n’y avait personne pour nous voir !
DONA PROUHÈZE, regardant autour d’elle comme éperdue. — Je suis seule !
L’ANGE GARDIEN. ― Elle dit qu’elle est seule !
DONA PROUHÈZE. ― Je suis libre !
L’ANGE GARDIEN. ― Hélas !
DONA PROUHÈZE. ― Rien ne m’a retenue.
L’ANGE GARDIEN. ― Nous ne voulions d’autre prison pour toi que l’honneur.
DONA PROUHÈZE. ― Il fallait mieux me garder. J’ai été loyale. J’ai donné avertissement à Don Balthazar.
L’ANGE GARDIEN. ― Il va payer ta fuite de sa vie.
DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue va mourir !
L’ANGE GARDIEN. ― Il est encore temps de perdre son âme.
DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue va mourir !
L’ANGE GARDIEN. ― Il vit.
DONA PROUHÈZE. ― Il vit ! quelqu’un me dit qu’il vit encore ! Il est encore temps que je l’empêche de mourir avec mon visage !
L’ANGE GARDIEN. ― Ce n’est point l’amour de Prouhèze qui l’empêchera de mourir.
DONA PROUHÈZE. ― Du moins je puis mourir avec lui.
L’ANGE GARDIEN. ― Écoutez avec quelle horrible facilité elle parle de déposer cette âme qui ne lui appartient pas et qu’il a coûté tant de peine à faire et à racheter.
DONA PROUHÈZE. ― Il n’y a que Rodrigue au monde.
L’ANGE GARDIEN. ― Essaye donc de le rejoindre. (Elle tombe sur le sol comme défaillante.)
DONA PROUHÈZE, haletante. — Ah ! l’effort a été trop grand ! Je meurs ! Ah ! j’ai cru que je ne réussirais jamais à sortir de cet horrible fossé !
L’ANGE GARDIEN, il lui pose le pied sur le cœur. — Il me serait facile de te maintenir ici si je le voulais.
DONA PROUHÈZE, à voix basse. — Rodrigue m’appelle.
L’ANGE GARDIEN. ― Porte-lui donc ce cœur où mon pied s’est posé.
DONA PROUHÈZE de même. — Il le faut !
L’ANGE GARDIEN, il ôte son pied. — Vois où tu vas m’amener.
DONA PROUHÈZE, à voix basse. — Debout Prouhèze ! (Elle se lève en chancelant.)
L’ANGE GARDIEN. ― Je regarde Dieu.
DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue !
L’ANGE GARDIEN. ― Hélas ! j’entends une autre voix dans le feu qui dit :
Prouhèze !
DONA PROUHÈZE. ― Ah ! que le chemin est long jusqu’au buisson là-bas !
L’ANGE GARDIEN. ― Il était plus long encore jusqu’au Calvaire !
DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue, je suis à toi !
L’ANGE GARDIEN. ― Tu es à lui ? c’est toi qui le rempliras avec ton corps d’excommuniée ?
DONA PROUHÈZE. ― Je sais que je suis un trésor pour lui.
L’ANGE GARDIEN. ― On ne lui ôtera pas cette idée de sa petite tête stupide.
DONA PROUHÈZE, faisant un pas. — En marche !
L’ANGE GARDIEN, faisant un pas de son côté. — En marche !
DONA PROUHÈZE, faisant quelques pas en chancelant. — Rodrigue, je suis à toi ! Tu vois que j’ai rompu ce lien si dur !
Rodrigue, je suis à toi ! Rodrigue, je vais à toi !
L’ANGE GARDIEN. ― Et moi, je t’accompagne. (Ils sortent.)
SCÈNE XIII DON BALTHAZAR, L’ALFÉRÈS
L’auberge. Dans un coin le porche fortifié avec une lourde porte garnie de clous et de verrous et fermée de barres de fer. Au fond de la scène, encadrée par des pins, la ligne de la mer. Le soir.
DON BALTHAZAR. ― C’est entendu. Dès que ces canailles attaqueront, ordre à tous de rallier aussitôt et de garnir les tambours et chemins couverts que j’ai fait préparer des deux côtés de la porte. Et défense absolue de tirer avant que j’aie levé mon chapeau.
L’ALFÉRÈS. ― Laisserai-je pas quelques sentinelles du côté du ravin ?
DON BALTHAZAR, tirant sur sa barbe. — Ne divisons pas nos forces.
De ce côté l’auberge est défendue assez par ce fossé parfaitement impraticable.
Je m’en suis rendu compte moi-même.
L’ALFÉRÈS, jaugeant de l’œil la corpulence de son chef. — Hum !
DON BALTHAZAR. ― Que dites-vous, Monsieur l’Alférès ?
L’ALFÉRÈS. ― Je dis : croyez-vous tout ce que raconte ce Chinois ?
DON BALTHAZAR. ― Sa présence suffit, je le connais.
Une chance que je faisais ma ronde cette nuit et que j’ai entendu les cris de notre pauvre Jobarbara !
Elle se cramponnait à lui des ongles et des dents, mais si je n’étais pas arrivé, je crois qu’il la fendait comme une figue.
L’ALFÉRÈS. ― Comptez sur moi pour défendre l’argent du Roi contre ces brigands.
DON BALTHAZAR. ― Nous avons plus que de l’argent à défendre.
L’ALFÉRÈS. ― Dona Prouhèze…
DON BALTHAZAR. ― Je n’ai rien dit. Mais le Chinois prétend que c’est le dieu des amours et non celui des voleurs que vous verrez voltiger tout à l’heure à travers la fumée de vos arquebuses.
L’ALFÉRÈS, faisant le geste d’ajuster. — Que ce soit une plume ou l’autre, pan !
DON BALTHAZAR. ― C’est cela, descendez-le, seigneur Alférès, c’est un service que vous nous rendrez à nous tous.
Je ne parle pas pour moi, mais pourquoi faut-il toujours que je sois mêlé aux affaires d’amour des autres quand personne jamais ne s’intéresserait aux miennes ?
Supposons qu’on vous ait chargé de garder quelqu’un, oui, disons un grand criminel,
Et celui qu’elle aime, elle apprend qu’il se meurt et qu’il demande à la voir,
Est-ce que cela vous amuserait d’entendre ses larmes et ses supplications ? à quoi cela sert-il ?
Est-ce que c’est honnête de me tourmenter ainsi ? comme si j’étais libre moi-même de ne pas faire ce qui est écrit et que l’on m’a commandé !
L’ALFÉRÈS. ― Est-ce que vous parlez d’un homme ou d’une femme ?
DON BALTHAZAR. ― Un homme naturellement. Qu’avez-vous en tête, je vous prie ? Un certain prisonnier, vous dis-je, qu’on m’avait remis en garde.
L’ALFÉRÈS. ― Vous êtes rouge et troublé comme si vous sortiez à l’instant d’une terrible dispute.
DON BALTHAZAR. ― Il y a vingt ans de cela, Monsieur l’Alférès ! Il y a vingt ans de cela, c’est comme si c’était tout à l’heure !
Me baiser les mains comme si cela pouvait servir à quelque chose !
— « Quel mal y a-t-il à ce que j’aille la voir », le voir veux-je dire, — « maintenant qu’il va mourir ? » — « Pas un autre si ce n’est que c’est défendu, quoi ? »
— « Mais je vous dis qu’il m’appelle ! » — « Je n’entends pas ».
— « Par la Madone, je jure de revenir ! » — « Non ! »
Qu’auriez-vous fait à ma place ?
L’ALFÉRÈS. ― Pas autre chose que Votre Seigneurie.
DON BALTHAZAR. ― Je sais que vous êtes un homme discret et de bon jugement. Vous avez tort seulement de porter la moustache de cette façon qui n’est pas à l’ordonnance.
Celui qui à ma place aurait agi autrement, celui qui par une faiblesse de cœur idiote se serait laissé fléchir, ou qui aurait rusé sournoisement avec le devoir,
Je dis que ce serait un homme sans honneur. Il n’a plus qu’à se faire tuer, la vie n’est plus si agréable pour un vieil homme, quoi ?
L’ALFÉRÈS. ― Je dis que vous n’êtes pas un vieil homme.
DON BALTHAZAR. ― Ce qui m’a fait mal surtout, ce ne sont pas ces plaintes et ces prières, il n’y avait pas de cris,
Mais ces mots qu’on vous dit d’une voix basse et mesurée et qui vous percent le cœur.
— Non ! quand on vit que tout était inutile, ce fut ce silence ensuite et cette espèce de sourire.
Vous connaissez cette espèce d’allègement, quand nous savons qu’il n’y a plus rien à faire, il y a des mères alors qui se mettent à chanter près du corps de leur enfant.
Toutefois je ne me serais pas attendu à cette bouche sur ma main et cette voix qui me remerciait. (Entre UN SOLDAT.)
LE SOLDAT. ― Capitaine, il y a un groupe de cavaliers là-bas qui s’est arrêté près de la grosse pierre. L’un d’eux s’est détaché et se dirige vers nous, agitant un mouchoir.
DON BALTHAZAR. ― Très bien, faites rallier tout le monde vers le pont.
L’ALFÉRÈS. ― Même la sentinelle qui garde le ravin ?
DON BALTHAZAR. ― Aussi. Et qu’on aille me chercher le Chinois.
SCÈNE XIV DON BALTHAZAR, L’ALFÉRÈS, LE CHINOIS, UN SERGENT, SOLDATS, SERVITEURS
Le même lieu.
UN SOLDAT, amenant LE CHINOIS avec lui. — Voici l’homme.
DON BALTHAZAR. ― Bonjour, Monsieur le Chinois, je suis fâché des nouvelles que vous nous apportez de Don Rodrigue.
LE CHINOIS. ― Il n’y a rien à faire ici de Don Rodrigue !
DON BALTHAZAR. ― N’étiez-vous pas Monsieur son serviteur ?
LE CHINOIS. ― Je suis l’homme que la Providence a placé près de lui pour lui donner l’occasion de faire son salut.
DON BALTHAZAR. ― Comment ?
LE CHINOIS. ― S’il me procure le saint baptême, ne sera-ce pas une joie immense au Ciel, à qui un Chinois catéchisé
Fait plus d’honneur que quatre-vingt-dix-neuf Espagnols qui persévèrent ?
DON BALTHAZAR. ― Sans doute.
LE CHINOIS. ― Un tel mérite qu’il ne dépend que de moi de lui acquérir quand il me plaira
Vaut beaucoup de soin et sédulosité de sa part, je ne lui céderai pas mon âme si facilement et pour une chanson.
De sorte qu’à proprement parler, c’est plutôt lui mon serviteur que moi le sien.
DON BALTHAZAR. ― Il me semble cependant, mon fils, que vous lui rendez de fort bons services.
Mais il ne s’agit pas de cela pour le moment, et puisque vous parlez de chanson, précisément tout mon désir est de savoir si vous savez chanter.
LE CHINOIS, éperdu. — Chanter ? comment ! chanter ?
DON BALTHAZAR. ― Eh bien, oui. (Il module d’un air engageant.) Ah ! ah ! ah ! Chanter, quoi ! Je n’ai pas de guitare. Mais vous n’avez qu’à prendre cette assiette et à taper dessus en mesure avec un couteau, ce que vous voudrez. Quelque chose de joli !
LE CHINOIS tout tremblant. — Et vous ne voulez pas savoir ce que je faisais la nuit dernière à causer avec cette négresse du diable ?
DON BALTHAZAR. ― Je n’ai qu’un désir au monde qui est d’entendre ta jolie voix.
LE CHINOIS, se jetant à genoux. — Seigneur, épargnez-moi ! je vous dirai tout !
DON BALTHAZAR, à L’ALFÉRÈS. — Il n’y a rien qui effraye plus les gens que les choses qu’ils ne comprennent pas. (Au CHINOIS.) Allons !
Un chant qui monte à la bouche
Est comme une goutte de miel
Qui déborde du cœur.
LE CHINOIS. ― La vérité est que circonvolant autour de ce château dans l’intérêt de Don Rodrigue,
Je suis tombé sur un parti de cavaliers en armes qui m’ont demandé si j’avais entendu parler d’une certaine Dona Musique…
DON BALTHAZAR. ― Musique, dis-tu ?
LE CHINOIS. ― Ils m’ont dit que vous la connaissiez.
… D’une certaine Dona Musique qui se serait enfuie avec un sergent italien et qu’ils recherchent.
C’est alors que j’ai eu l’idée de leur indiquer ce château rempli de pirates, pour, à la faveur de l’attaque et du bruit, moi-même
Enlever les personnes que vous gardez.
DON BALTHAZAR. ― Tu ferais mieux de ne pas parler de Musique et de chanter comme je te le demande ! (Il tire son épée.)
LE CHINOIS. ― Pitié, Seigneur ! (Entre UN SERGENT.)
LE SERGENT. ― Seigneur, il y a à la porte un homme qui sans ôter son chapeau et en termes fort courts demande que nous lui laissions rechercher incontinent Dona Musique que nous gardons en ces lieux.
DON BALTHAZAR. ― Dis-lui sans ôter ton chapeau et en termes fort courts que nous gardons notre musique pour nous.
LE CHINOIS. ― Vous voyez que je n’ai pas menti.
DON BALTHAZAR. ― Dona Musique n’aura jamais été si bien gardée, où elle est, que Dona Prouhèze le sera par moi aujourd’hui.
LE CHINOIS. ― Je le vois ! vous croyez que nous sommes tous d’accord et que c’est à Dona Prouhèze que nous en voulons. Oh ! oh !
DON BALTHAZAR chantant. — Oh ! oh !
J’ai rêvé que j’étais au ciel,
Et en m’éveillant dans tes bras…
(Il pique le Chinois qui se lève en criant.)
Allons, je t’en prie, continue ! (Entrent les serviteurs qui apportent des plateaux couverts de tout ce qu’il faut pour la collation.)
DON BALTHAZAR. ― Qu’est-ce que cela ?
LES SERVITEURS. ― C’est votre collation que nous vous apportons ici comme vous l’avez commandé.
DON BALTHAZAR. ― Fort bien, nous allons être fort bien ici pour goûter à l’ombre, tandis que ces messieurs pourvoiront à nous fournir spectacle.
L’ALFÉRÈS. ― Vous serez fort mal. Tous les coups de feu qu’on tirera à travers cette porte seront pour vous.
DON BALTHAZAR. ― Point, c’est le Chinois qui les empochera. Regarde, Chinois, si tes amis tirent c’est toi qui seras tué.
LE CHINOIS. ― Je ne crains rien du tout. Tant que je ne suis pas baptisé une balle ne peut pas me faire de mal.
DON BALTHAZAR. ― En attendant regarde cette table qu’on a recouverte pour nous des plus beaux fruits de la terre et des flots,
Le doux et le salé, ces coquillages bleus comme la nuit, cette belle truite rose sous sa peau d’argent comme une nymphe comestible, cette langouste écarlate,
Ce rayon de miel, ces grappes translucides, ces figues trop sucrées qui s’entr’ouvrent, ces pêches comme des globes de nectar… (Entre UN SOLDAT.)
LE SOLDAT. ― Capitaine, il y a un groupe d’hommes armés qui se dirigent vers la porte avec une échelle et des haches. Que faut-il faire ?
DON BALTHAZAR. ― Eh bien, laissez-les s’approcher. J’ai donné mes ordres. (Sort LE SOLDAT.)
Où en étais-je ?… ces pêches comme des globes de nectar… (Apparaît au-dessus de la porte un homme en cape noire et grand chapeau de feutre à plume qui couche en joue DON BALTHAZAR avec une escopette. DON BALTHAZAR lui lance une pêche qui l’atteint en pleine figure, il dégringole)… ce jambon tout coupé, ce vin à l’arome délicieux dans une étincelante carafe, ce pâté comme un sépulcre de chairs embaumées sous de puissantes épices pour ressusciter dans l’estomac avec une chaleur bienfaisante !
La terre sur cette nappe ne pouvait réunir pour nous rien de plus agréable.
Promenons-y une dernière fois les yeux, car nous ne goûterons plus jamais à tout cela, mon camarade ! (On frappe violemment à la porte.)
DON BALTHAZAR. ― Que voulez-vous ?
VOIX AU DEHORS. ― Nous demandons Dona Musique !
DON BALTHAZAR. ― Vous voulez de la musique ? Chante, Chinois !
LE CHINOIS. ― Je ne sais pas chanter.
DON BALTHAZAR le menaçant. — Chante, te dis-je !
LE CHINOIS chantant :
Celui qui m’entendrait chanter,
Penserait que je suis joyeux !
Je suis comme le petit oiseau
Qui chante lorsqu’il se meurt.
VOIX AU DEHORS. ― Nous demandons Dona Musique !
DON BALTHAZAR. ― Pas moyen ! elle vient de s’embarquer pour la Barbarie. Chante, Chinois, cela les consolera !
LE CHINOIS chantant :
J’ai monté dans une noisette
Pour aller en Barbarie-i-i
Chercher du poil de grenouille
Parce qu’il n’y a en a pas en Espagne.
VOIX AU DEHORS. ― Si vous ne nous ouvrez pas, nous allons tirer.
DON BALTHAZAR. ― Chante, Chinois !
LE CHINOIS chantant :
Je suis allé aux champs
Demander à la violette
Si pour le mal d’amour
Il y avait un remède
Elle m’a répondu…
(Par une fissure de la porte, on voit passer un canon de mousquet qui se promène à droite et à gauche.)
LE CHINOIS, sautant à droite et à gauche pour éviter le mousquet :
Elle m’a répondu…
Elle m’a répondu…
DON BALTHAZAR. ― Eh bien, qu’est-ce qu’elle a répondu ? (Apparaît en mer sur le derrière de la scène une barque à voile rouge où se trouvent MUSIQUE, LA NÉGRESSE et LE SERGENT NAPOLITAIN ; le mousquet s’est retiré.)
LA NÉGRESSE, chantant d’une voix aiguë :
Que pour le mal d’amour
N’y en a jamais eu !
LE CHINOIS regardant vers la mer. — Ciel ! que vois-je ?
DON BALTHAZAR. ― Que vois-tu ?
LE CHINOIS. ― Regardez vous-même !
DON BALTHAZAR, chantant :
Ne me regarde pas ! On regarde
Que nous nous regardons !
(Coups de hache sur la porte.)
UN SOLDAT. ― Capitaine ! capitaine ! faut-il tirer ?
DON BALTHAZAR. ― Pas avant que je l’aie commandé ! Que vois-tu, Chinois ?
LE CHINOIS. ― Je vois un bateau qui prend la mer.
Et dedans, il y a cette négresse de malheur avec son diable jaune ! Mais regardez vous-même !
DON BALTHAZAR. ― C’est trop fatigant de se retourner.
LE CHINOIS. ― Seigneur, retirez-vous ! ces gens se préparent à tirer.
DON BALTHAZAR. ― Non. (Le canon d’un mousquet passe de nouveau par le trou de la porte dirigé vers Don Balthazar. La barque a disparu.)
VOIX DE MUSIQUE au dehors :
Une larme de tes yeux,
Une larme de tes yeux…
DON BALTHAZAR. ― Ah ! quelle voix charmante ! Je n’en ai jamais entendu de plus belle.
LA VOIX, soutenue par celles de la NÉGRESSE et du SERGENT en parties…
Et courir sur ton visage
Et tomber au fond de ton cœur !
Et tomber au fond de cœur !
(Coups de feu.)
DON BALTHAZAR tombe mort, la face au milieu des fruits, tenant la table dans ses bras.
LA VOIX, de plus en plus lointaine :
Une larme de tes yeux,
Une larme de tes yeux…
fin de la première journée
QUATRIÈME JOURNÉE Sous le vent des Îles Baléares.
Toute cette journée se passe sur la mer en vue des Îles Baléares. L’orchestre en douze mesures établit l’horizon une fois pour toutes.