Le Soulier de satin (page 13)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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PERSONNAGES DE LA QUATRIÈME JOURNÉE

ALCOCHETE.

BOGOTILLOS.

MALTROPILLO.

MANGIACAVALLO.

CHARLES FÉLIX.

DON RODRIGUE.

LE JAPONAIS DAIBUTSU.

DON MENDEZ LEAL.

DONA SEPT-ÉPÉES.

LA BOUCHÈRE.

LE ROI D’ESPAGNE.

LE CHAMBELLAN.

L’ACTRICE No 1.

L’ACTRICE No 2.

LE CHANCELIER.

COURTISANS.

LE PROFESSEUR BIDINCE.

LE PROFESSEUR HINNULUS.

LA CAMÉRISTE.

DIÉGO RODRIGUEZ.

LE LIEUTENANT.

DON ALCINDAS.

UN — DEUX — TROIS — QUATRE — CINQ — SIX.

MINISTRES.

SOLDATS.

LE FRÈRE LÉON.

L’HUISSIER.

LA RELIGIEUSE.

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SCÈNE PREMIÈRE Les pêcheurs ALCOCHETE, BOGOTILLOS, MALTROPILLO, MANGIACAVALLO, L’ENFANT CHARLES FÉLIX

Les pêcheurs ALCOCHETE, BOGOTILLOS, MALTROPILLO, MANGIACAVALLO, qui est très poilu et noir et a l’air particulièrement stupide. À l’arrière, l’enfant CHARLES FÉLIX tenant une ligne à la main.

ALCOCHETE, trempant son doigt dans la mer et le suçant avec attention. — C’est sucré !

BOGOTILLOS. Il prend de l’eau dans sa main, la fait passer dans l’autre, les frotte toutes deux avec force et respire l’odeur. — Si ça ne vous a pas un petit goût de vendange, je veux qu’on me fiche dans les Contributions Indirectes.

MALTROPILLO. Il puise de la mer dans une tasse et les yeux blancs, s’étant rincé la bouche avec, la recrache à la manière des tâteurs de vin. ― Je vas vous dire, si ça ressemble à quelque chose, c’est à du malvoisie que le père portier du couvent m’a fait une fois boire un soir.

ALCOCHETE. ― Goûte donc, Mangiacavallo.

MANGIACAVALLO, incertain et déjà penché. — Vous voulez me tirer la jambe.

BOGOTILLOS, lui fourrant la tête dans la mer. — Goûte, que je te dis, artiste !

MANGIACAVALLO, ruisselant et éternuant. — Puah ! Frtt ! Prha !

MALTROPILLO. ― C’est-i du sec ou de l’oloroso ?

MANGIACAVALLO. ― Bougres d’idiots ! j’ai jamais rien goûté de si salé ! pour sûr que c’est ici les entrepôts !

ALCOCHETE. ― Attention ! notre Charles Félix a senti quelque chose.

MANGIACAVALLO. ― Cette idée de faire ainsi tâter le fond de la mer par un gamin de dix ans !

ALCOCHETE. ― Et toi, quoi est-ce que tu sentirais un peu avec tes pattes qui sont plus épaisses que de la peau de requin ? Tu pourrais tenir de la braise chaude avec sans te faire de mal.

BOGOTILLOS. ― Cette affaire-là, c’est fin ! Cette corde-là, mes amis, c’est fait avec du chanvre de Manille, c’est plus fin qu’un nerf ! C’est vivant comme une couleuvre. Une montre, un soulier, un sou plat, ça vous trouverait au fond de l’eau tout trétout. Mais pour s’en servir il faut un petit corps tendre, des mains fraîches comme une feuille de rose. Attention, cuchinillo !

MALTROPILLO. ― Tout ça n’est rien, mais qui est-ce qui a eu l’idée de mettre la main au bout, je vous prie ?

MANGIACAVALLO. ― Quelle main ?

MALTROPILLO. ― I ne sait rien ! i ne voit rien ! I ne regarde rien ! T’as pas vu qu’y avait une main au bout de la corde, enfant de bûche ?

MANGIACAVALLO. ― J’ai vu une espèce de bout jaune.

MALTROPILLO. ― Une espèce de bout jaune, c’est la main à Lévy le bijoutier, qu’on a pendu le mois dernier parce qu’il faisait de la monnaie fausse qu’était vraie.

C’est le bourreau qui me l’a vendue bien honnêtement pour une livre et demie de poisson frais, il y a longtemps que j’en avais envie.

Une main d’usurier, ça chasse tout seul. Où ce qu’y a de l’or et de l’argent, ça y va raide tout droit. Ça irait vous chercher la bourse dans la poche.

S’y a queq’chose au fond de la mer, la main à Lévy vous le trouvera pour sûr.

ALCOCHETE. ― Puisqu’il s’agit de vin, c’est plutôt le nez d’un ivrogne que la main d’un bijoutier que tu aurais dû mettre au bout de la corde.

MALTROPILLO. ― Pour ça, le mien suffit. Tout le monde sait que la mer par ici a toujours eu une drôle de couleur.

Tournée, comme qui dirait.

Et l’autre jour, quand Bogotillos m’a rapporté une baille de la flotte qu’il avait puisée ici là-même,

Y a pas à dire que ça goûtait tout pareil aussi la même chose que le vin de Canarie comme il y en a en Grèce !

MANGIACAVALLO. ― Ça goûte tout pareil aussi la même chose que de l’eau salée qu’est salée.

BOGOTILLOS. ― Toi, tu n’es pas ici pour causer. On te paye pour ramer, rame. Quand on aura besoin de ton avis on te le dira.

Tout le monde sait qu’il y a ici quelque part une source de vin, une espèce de tonneau débondé.

MALTROPILLO. ― Une source de vin, c’est pas plus étonnant que les sources d’huile qu’on trouve au long du Brésil. Il y a une flamme dessus.

ALCOCHETE. ― Est-ce que c’est par ici que le Malcalzado avait trouvé la Femme-Froide ?

MANGIACAVALLO. ― Qui c’est que le Malcalzado ?

MALTROPILLO. — On voit bien que t’es pas du pays, espèce de sardine de la Sardaigne !

Tout le monde a connu le Malcalzado, ce grand type tout noir mal culotté qu’avait une femme qui le battait,

Et qui avait toujours l’air de rire tout ouvert la gueule fendue comme s’i voulait rattraper sa culotte avec ses dents.

Un jour qu’il était descendu pour dégager son ancre qu’était prise, le voilà qui met le pied sur le pont d’un navire du temps jadis, autrefois coulé par le fond,

Et comme i triboulait là dedans, il se sent tout à coup qui se sent qu’il serrait dans ses bras la Femme-Froide,

Un grand cadavre de femme toute nue aussi dure que de la pierre.

Depuis ce temps-là i ne faisait pus que la chercher, ça lui a tourné les esprits.

BOGOTILLOS. ― C’était ici là-même.

ALCOCHETE. ― Et moi ce qu’i m’a dit, ce n’était pas une femme, c’était une espèce de grosse cruche ou pot, si grosse qu’i n’était pas compétent à la tenir entre ses bras,

Toute vivante et bouillonnante comme le ventre d’une sorcière !

BOGOTILLOS, montrant un bateau qui s’approche. — Attention ! Faites semblant d’autre chose ! Il y a quelqu’un qui vient ! Tâchez tous à voir d’avoir l’air de ne pas avoir l’air ! (Passe au fond de la scène derrière un voile léger le bateau de DON RODRIGUE marchant avec un seul foc. Entre les deux mâts des cordes sont tendues où sont accrochées des rangées de grandes images violemment dessinées et coloriées.)

MALTROPILLO. ― C’est le bateau de Don Rodrigue.

ALCOCHETE. ― Oh là là ! il a mis à l’air tout son magasin d’images ! Tous les saints du paradis y ont passé ! Regardez voir le pavois qu’il a placé ! Un bateau qui revient après une pêche de trois jours n’est pas plus encombré de voiles et de filets qui sèchent.

BOGOTILLOS. ― C’est le moment de faire des affaires. La flotte qui arrive d’Amérique avec l’or et l’argent du Pérou est arrivée. La flotte qui va partir pour taper contre les Turcs avec Jean d’Autriche

Est ici qui va partir. Et le convoi qui va ravitailler notre Armada contre l’Angleterre est là tout de même aussi. Le Roi est là avec toute sa cour.

La finance, la diplomatie, les tribunaux et tout ce qui s’ensuit.

Toute l’Espagne est là qui danse sur la mer jolie. Les gens s’ont aperçu à la fin qu’on ne pouvait vraiment pas vivre autre part que sur de l’eau.

Et les pêcheurs au milieu de tout ça, mes amis ! les canots pour la ravitaille, les domestiques, les comédiens, les baladins, les prêtres avec le bateau pour dire la messe, sonnant la cloche, la gendarmerie !

On ne voit que des points noirs de tous les côtés comme des mouches sur du papier collant.

MALTROPILLO. ― C’est la nuit surtout que c’est épatant avec toutes les lumières,

Les fusées, les feux des cuisines flambantes et pétillantes,

Et les appels de bord à bord, les danses et concerts, les coups de canon, les chœurs de femmes et d’hommes en une voix seule, c’est pas tous les jours qu’on voit ça,

Ou un beau grand convoi funèbre sur la mer comme celui de Monsieur l’Amiral, l’autre jour,

Tout le grand Ramadan espagnol sur la mer,

La mer, je dis, comme une espèce de grand orchestre impossible à faire taire par là-dessous qui ne cesse de gronder l’air tout bas et de taper la mesure tout bas et de danser sous soi !

Personne ne songe à revenir à terre, les bateaux vont chercher à Majorque ce qu’il faut. (Un fantôme d’orchestre, pendant qu’ils parlent, explique.)

ALCOCHETE. ― Si j’étais le Roi d’Espagne, cela m’ennuierait de voir Don Rodrigue se promener au milieu de tout ça avec sa jambe en moins.

BOGOTILLOS. ― Ce n’est pas la faute au Roi d’Espagne s’il a une jambe en moins.

ALCOCHETE. ― Tout de même il a été dix ans Vice-Roi des Indes, ensuite on l’a envoyé aux Philippines en disgrâce et c’est là en faisant la guerre aux Japonais qu’il s’a fait prendre prisonnier.

Et maintenant, il est obligé de vendre des feuilles de Saints aux pauvres pêcheurs pour gagner sa vie.

BOGOTILLOS. ― La mer est juste l’endroit pour les épaves. Le Roi d’Espagne n’est pas obligé de s’occuper de toutes celles qui achèvent ici de naviguer entre deux eaux.

ALCOCHETE. ― Mais celle-ci lui navigue insolemment sous le nez, aussi fière qu’un bâtiment à trois ponts.

BOGOTILLOS. ― Moi, cela m’amuserait à sa place de faire voir à tous ces courtisans dorés et mistifrisés ce que devient un homme à qui j’ai retiré mon intérêt.

MALTROPILLO. ― Mais c’est lui plutôt qui a l’air d’avoir retiré son intérêt au Roi d’Espagne ! Il faut voir avec quel air i s’établit sur son pilon de bois, comme il frappe, avec, le pont de son bateau,

Sec, dur, c’est moi !

Comme s’i disait comme qui dirait qu’on n’a plus autre chose à dire qu’à ne rien dire ! comme i se rembûche dessus pour vous parler !

BOGOTILLOS. ― J’ai idée que tout ça finira mal pour lui.

ALCOCHETE. ― En attendant, tout le monde lui achète ses feuilles de Saints. Il n’y en a jamais assez. On ne voit que ça aux murs dans les Îles et jusqu’aux bagnes d’Alger. Les Pères de la Merci envoient ça par paquets aux pauvres prisonniers.

MALTROPILLO. ― Ce qu’il y a de plus drôle est qu’il n’a jamais essayé de peindre ou de dessiner, mais il explique son idée et il y a à côté de lui une espèce de Japonais qu’il a ramené du Japon et qui exécute tout pour lui sur une planche de bois. Avec de l’encre et de la couleur et une presse on tire autant de feuilles qu’on veut.

BOGOTILLOS. ― L’autre jour i m’a donné un Saint Jacques magnifique. On le voit qui arrive en Espagne.

Il a des espèces de favoris noirs, pas d’yeux, un grand nez comme un couteau de fer, il est troussé comme un marin jusqu’aux reins et tout ça n’est que membres et muscles.

Il a le pied droit posé sur la proue de son bateau, le genou à la hauteur du sein,

Et il jette sur l’Espagne une espèce d’amarre en spirale qui n’en finit plus dans le ciel de tourner et de se dévider,

Vers une espèce de pilier qu’on aperçoit,

La colonne d’Hercule, le pieu qui traverse l’Espagne par le milieu, le boulon final vissé dur qui empêche toute l’Europe de décaler.

MALTROPILLO. ― Et moi, j’ai un autre Saint Jacques. Il est aussi grand que toute la distance qu’il y a entre le ciel et la terre.

Il sort de la mer, il a encore un pied dedans jusqu’à la cheville et il est si grand qu’il est forcé de se courber sous le plafond de nuages.

Et il a un immense bras qui lui pend de l’épaule droite avec une main au bout qui se balance comme un grappin,

Et au-dessous sur le rivage, avec ses magasins et ses clochers, on voit une petite ville toute blanche comme une traînée de farine.

ALCOCHETE. ― Il y a aussi Saint Joseph sur le Mont Ararat à qui l’on a concédé l’Arche de Noé. Mais celui que j’ai acheté est Saint Jude, le patron des causes désespérées.

On voit une espèce de carrefour dans une mine où se rencontrent trois ou quatre galeries à plusieurs milles sous terre.

Il y a un homme tout seul qui est assis et prosterné la tête dans ses bras sur une table.

Et de l’une des galeries sort un faisceau de lumière comme une lanterne qui approche.

BOGOTILLOS. ― Il y en a bien d’autres ! On n’en finit pas de tout regarder quand on est chez lui. On dirait que quelqu’un lui fournit des images et il jette ça au Japonais qui est là, toujours près de lui, comme un cuisinier avec sa poêle sur le feu toute pleine de friture.

MANGIACAVALLO. ― Tout cela ne dit pas qu’est-ce que nous ferons de ce grand pot à vin sous la vague, une fois que nous l’aurons repêché.

ALCOCHETE. ― Il n’y aura plus qu’à nous faire aubergistes et à donner à boire à toute l’Espagne.

BOGOTILLOS. ― Et que dirait la Sainte Inquisition aussi bien que l’Administration des Douanes et Régies ? Je suis d’avis qu’il faut l’offrir au Roi d’Espagne et que Sa Majesté nous fera tous gentilshommes. (À ce moment la corde se tend violemment et se déroule aux mains de CHARLES FÉLIX.)

CHARLES FÉLIX. ― Au secours ! au secours ! j’ai pris quelque chose ! j’ai pris quelque chose !

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SCÈNE II DON RODRIGUE, LE JAPONAIS DAIBUTSU, DON MENDEZ LEAL

Une cabine dans le bateau de DON RODRIGUE. Il est debout, vieilli et grisonnant ; il a une jambe de bois. Près de lui, devant une table chargée de papiers, de pinceaux et de couleurs, le JAPONAIS DAIBUTSU est en train de dessiner. Dans un coin, une presse de graveur. Dans un autre coin, DON MENDEZ LEAL, la tête en bas. C’est une simple silhouette découpée dans de l’étoffe noire.

Il y aura, si l’on veut, au fond de la scène, un écran où l’on pourra projeter des scènes et peintures appropriées de manière que le public puisse passer le temps pendant que les acteurs racontent leurs petites histoires.

DON RODRIGUE, décrivant. — Tout en haut, deux gros piliers largement jaspés avec des chapiteaux jaune d’œuf très massifs, historiés à la romane.

La Vierge, appuyée, assise contre celui de droite, habillée de vêtements bleu foncé. Sur toute la poitrine pas de couleur, on ne voit qu’une grosse petite main d’enfant, bien dessinée.

Sous ses pieds un escalier qui descend jusqu’au bas de l’image. En haut les deux Rois Mages, fais-moi un seigneur quelconque de ton pays en costume de cérémonie avec le kammori démesuré sur la tête, le corps et les membres enserrés dans douze couches de soie, et dans lui dans son dos ne faisant qu’un seul tas avec,

Fous-moi une espèce de grand dépendeur d’andouilles d’Européen, tout noir, roide comme la justice, avec un chapeau pointu, un énorme nez et des mollets de bois, et la Toison d’or au col.

Plus bas, à gauche, le Roi nègre, vu de dos, avec un diadème de poils de lion à l’abyssine et un collier de griffes, accoudé sur quelque chose, et l’autre bras tendu de toute sa longueur tenant une sagaie.

Le bas est formé par un chameau coupé à moitié corps formant une ligne bossue. Selle, harnachement, un panache rouge sur la tête, une cloche sous le menton.

Derrière les piliers, en haut, les montagnes comme celles qu’on voit au delà de Pékin, avec leurs tours et leurs murailles crénelées, jetées au hasard sur les collines comme des colliers. On sent qu’il y a la Mongolie par derrière.

Wakarimaska ?

LE JAPONAIS. ― Wakarimass.

DON RODRIGUE. ― Tout cela n’occupe que la partie gauche d’une longue banderole de papier. À droite et en dessous il y a place pour une ribambelle de petits vers espagnols, avec leurs y et leurs points d’interrogation à l’envers. Il faut que ça soit pieux, plein de crochets et de fautes d’orthographe.

J’avais un secrétaire autrefois qui abhorrait ce genre de poésie bon-enfant. Ça me donne envie de faire des vers quand je pense à ce pauvre Rodilard.

LE JAPONAIS, montrant DON MENDEZ LEAL. — Ce bon seigneur ici ne va-t-il pas se lasser de nous attendre dans cette position incommode ?

DON RODRIGUE. ― Achève ton travail pendant que nous sommes chauds tous les deux ! Je sens que ça va marcher ! Je sens l’inspiration qui me sort jusqu’à l’extrémité de tes dix doigts !

LE JAPONAIS. ― Comment Votre Excellence jamais a-t-elle pu faire autre chose que du dessin ?

DON RODRIGUE. ― C’est ce que je me demande souvent. Que de temps perdu ! Et comment aussi ai-je pu m’accommoder si longtemps de ces deux jambes à la pataude quand c’est déjà bien trop que de tenir à la terre par une seule ?

Maintenant c’est amusant de clopiner ainsi entre ciel et terre avec une jambe et une aile !

LE JAPONAIS. ― L’autre jambe, par mes soins, sur le champ de bataille de Sendigahara est à jamais honorée par un petit monument.

DON RODRIGUE. ― Je ne la regrette pas ! Japonais, je vous aimais trop ! Cela valait la peine de perdre une jambe pour entrer dans votre pays !

LE JAPONAIS. ― C’est à coups de canon que vous teniez à nous exprimer votre sympathie ?

DON RODRIGUE. ― On se sert de ce qu’on a et je n’ai jamais eu de fleurs et de caresses à ma disposition.

Vous étiez trop heureux dans votre petit trou au sec au milieu de la mer, dans votre petit jardin bien fermé, buvant à petits coups votre thé dans de petites tasses.

Cela m’ennuie de voir des gens heureux, c’est immoral, cela me démangeait de m’introduire au milieu de vos cérémonies.

LE JAPONAIS. ― Bon gré mal gré, parmi nous il vous a fallu quelque temps apprendre le repos et l’immobilité.

DON RODRIGUE. ― Je me vois encore à ce dernier étage du château de Nagoya que l’on m’avait donné comme prison ! Quelle prison ! C’est plutôt moi qui tenais le Japon tout entier, en travers dans le joint de son articulation maîtresse, c’est le Japon tout entier que je possédais au travers de mes soixante-dix fenêtres !

Bon Dieu, qu’il faisait froid !

D’un côté il y avait la campagne, c’était l’hiver, la campagne toute craquelée, la terre rose, les petits bois noirs, et le moindre détail délicatement dessiné comme avec un poil de sanglier sur la plus fine porcelaine,

De l’autre, la ville remplissait jusqu’à moitié la rangée de mes fenêtres vers l’ouest et je me souviens de cette unique tache bleu sombre que faisait l’installation d’un teinturier sur l’écaille grise des toits.

C’est là que j’ai fait ta connaissance, mon vieux Daibutsu ! Que de saintes peintures nous avons ensemble déroulées ! Que de longues bandes m’ont passé lentement entre les doigts comme un fleuve d’images et de caractères !

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