Le Soulier de satin (page 25)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est vrai, je n’aurais pas cru qu’il me congédierait si aisément.

DON RAMIRE. ― Ce n’est pas à vous qu’il en veut. C’est moi qui l’ai offensé.

DONA ISABEL. ― Toujours cette anxiété maladive !

DON RAMIRE. ― Ah ! je ne puis supporter l’idée de son mépris !

DONA ISABEL. ― Combien de fois vous ai-je entendu l’accuser et le maudire ?

DON RAMIRE. ― Un regard, un sourire de lui me faisaient tout oublier.

DONA ISABEL. ― Croyez-vous qu’il ait aucun souci de vous ou de moi ?

DON RAMIRE. ― Je sais seulement que la vie sans lui est une chose impossible !

Quand il arrête sur moi son œil profond, quand je vois qu’il me voit, il y a quelque chose en moi qui se met au port d’armes.

Dieu lui a donné sur moi une espèce de droit et d’autorité en sorte que ce qu’il demande a cessé de m’appartenir.

DONA ISABEL. ― Que deviez-vous donc faire ?

DON RAMIRE. ― C’est cette place de Directeur des Travaux du Chemin Royal que j’aurais dû demander. C’est cela qui touche à son cœur.

DONA ISABEL. ― Que ne vous l’a-t-il proposée ?

DON RAMIRE. ― C’était à moi de proposer. Il m’attendait.

DONA ISABEL. ― Eh quoi ! cette place où l’on est sûr de mourir en quelques mois, il fallait que vous la sollicitiez comme une faveur ?

DON RAMIRE. ― Ah ! je lui reproche d’avoir pris trop au sérieux ce moment de faiblesse !

DONA ISABEL. ― Quelle faiblesse ?

DON RAMIRE. ― Un moment, un seul moment de faiblesse ! Ah ! je me reproche de vous avoir laissé lui demander le Mexique !

Pourquoi se montre-t-il si soudain et inexorable ? Déjà il aura donné cette place de Panama à un autre.

Pourquoi me méprise-t-il ainsi ? qu’ai-je fait pour qu’il m’ait cru incapable de donner ma vie pour lui ?

DONA ISABEL. ― Devais-je mourir également ?

DON RAMIRE. ― Vous n’aviez qu’à repartir avec les enfants en Espagne.

DONA ISABEL. ― Je vois que je suis peu, auprès de lui, pour vous.

DON RAMIRE. ― J’ai droit sur vous, mais il a droit sur moi.

DONA ISABEL. ― Eh bien, je m’en vais de ce pas lui dire que vous ne voulez pas du Mexique.

DON RAMIRE. ― Cela ne servira de rien. Il ne pardonne pas dans les gens qui le servent l’hésitation.

Les gens qui comme moi ont eu le temps de le connaître. Il m’a rejeté, c’est fini. Il n’aime pas les gens qui se repentent.

DONA ISABEL. ― Il t’a rejeté ? Nous le rejetterons aussi.

Il est temps de vivre par toi-même. Il y a assez longtemps que tu as été fasciné et capté par cet astre malfaisant.

Ramire, je ne vous aime pas, mais je vous suis profondément associée. Nous n’irons pas au Mexique.

Il ne s’agit pas de s’en aller, il faut que lui s’en aille. Il faut que Rodrigue disparaisse, qu’il cesse absolument d’être là.

La place qu’il occupait, il faut que tu la prennes.

DON RAMIRE. ― Eh quoi, lui prendre l’Amérique ? ce serait lui enlever plus que sa femme.

DONA ISABEL. ― Que diriez-vous si lui-même l’abandonnait ?

DON RAMIRE. ― Il ne nous abandonnera pas. Il est avec nous pour toujours. Je crois en lui.

DONA ISABEL. ― Grand Dieu ! que n’ai-je la lettre à Rodrigue ?

DON RAMIRE. ― Cette lettre que votre frère avait apportée d’Espagne ?

DONA ISABEL. ― Et qu’il a remise par superstition à cet imbécile

Qu’un rayon de soleil a ce matin éteint.

DON RAMIRE. ― Il vaut mieux que cette lettre soit perdue.

DONA ISABEL. ― Vous redoutez l’épreuve pour votre idole ?

DON RAMIRE. ― Je ne crains rien !

DONA ISABEL. ― Donnez-moi seulement la lettre à Rodrigue. (La lettre tombe. Un machiniste la ramasse et la place devant les yeux de Don Ramire.)

DON RAMIRE. ― Prenez-la, Madame. La voici.

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SCÈNE VII DON CAMILLE, UNE SERVANTE

Mogador. Une tente sur le sable au bord de l’Océan. À l’intérieur une chambre qu’éclaire faiblement une lampe suspendue. Des tapis par terre. Dans le fond une tenture formée d’un voile très léger.

DON CAMILLE, à demi-voix. — Dona Prouhèze est là ?

LA SERVANTE. ― Elle repose et m’a défendu de la réveiller.

DON CAMILLE. ― Ouvrez cette tenture.

Je veux lui rendre ce grain de son chapelet qu’elle avait perdu et que j’ai passé toute la journée à chercher. Le voici. (LA SERVANTE ouvre la tenture. On voit DONA PROUHÈZE étendue sur une couche basse. La lampe éclaire faiblement le bras allongé et la main ouverte.) Elle tend la main comme pour recevoir cette goutte d’eau que je lui rapporte. (Il lui remet le grain de cristal dans la main.)

Comme c’est étrange ! Nous sommes seuls sous cette tente et cependant il me semble qu’elle est remplie d’une assistance innombrable.

Ainsi ce marabout que jadis je suis allé voir dans l’Atlas et qui m’avait reçu dans une chambre sans lumière.

Je croyais être seul avec lui et tout à coup pendant que je parlais je m’aperçus que la pièce était remplie d’une foule invisible et serrée qui m’écoutait sans un son. (Il sort.)

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SCÈNE VIII DONA PROUHEZE, dormant ; L’ANGE GARDIEN

DONA PROUHÈZE. ― J’ai retrouvé le grain perdu ! Un seul grain. Mais pour un grain qui manque le lien de la prière est défait.

J’ai retrouvé mon numéro perdu. Ce petit caillou transparent. Je le tiens fort dans ma main. Cette larme thésaurisée. Ce diamant inaltérable. Cette perle unique.

L’eau retrouvée.

Cette goutte d’eau que convoitait le Mauvais Riche au bout du doigt de Lazare et qui est de tout le centuple. Cette espérance avec moi. La semence du jour futur. (Sur l’écran au fond de la scène apparaît, d’abord vague, puis plus précise, l’image bleuâtre du Globe terrestre.)

Mais ai-je dit que je tenais cette goutte d’eau ? C’est moi qui tiens en elle.

Quelqu’un l’a mise dans ma main, cette perle unique, ce grain essentiel sans quoi tout le chapelet des cieux serait défait !

La Terre qui dit Ave Maria.

Comme elle est petite entre toutes les Cités de Juda ! Si petite, minime. Si petite entre tant de lumières.

Si petite qu’aucun œil sans guide ne saurait trouver Bethléem. Et cependant le Fils de Dieu n’a point désiré d’autre femme pour y naître et c’est à cause d’elle que tout le reste a été fait. (Le Globe tourne lentement et l’on ne voit plus que l’Océan.)

J’ai soif !

Je sais que mon bien-aimé est au delà de la mer. Rodrigue !

Je sais que nous buvons à la même coupe tous les deux. Elle est cet horizon commun de notre exil.

C’est elle que je vois chaque matin apparaître étincelante dans le Soleil levant,

Et quand je l’ai épuisée, c’est de moi dans les ténèbres qu’il la reçoit à son tour. (Le Globe tourne encore et l’on voit à l’horizon sur l’extrême courbure apparaître la longue ligne sinueuse de l’Isthme de Panama derrière lequel commencent à briller les eaux d’un autre Océan.)

Entre les deux Mers, à l’horizon de l’Ouest,

Là où la barrière est plus mince entre ces deux masses d’un Continent par le milieu qui le sépare,

C’est là que tu t’es établi, là est la Porte qu’on t’a donné à ouvrir. (De nouveau il n’y a plus que l’Océan.)

La Mer ! La Mer libre ! (On voit l’ombre d’une main derrière l’écran lumineux qui balaye toute l’étendue.)

VOIX DE RODRIGUE, derrière l’écran. — Prouhèze !

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue ! c’est moi ! je suis là ! j’entends ! j’ai entendu !

VOIX DE RODRIGUE, plus basse, presque imperceptible. — Prouhèze !

DONA PROUHÈZE. ― Pourquoi me retenir sur ce seuil à demi rompu ? Pourquoi vouloir m’interdire cette porte que tu as toi-même ouverte ?

Comment empêcher qu’on vienne me prendre de l’autre côté de cette barrière enfoncée ! ce n’est pas la mer dans le brouillard, ce sont les armées de Dieu d’un mouvement innombrable qui s’avancent à ma rencontre !

La limite qui sépare cette mer de l’autre, ces deux Mers qui par delà le rempart interposé demandent à confondre leurs eaux, la croyais-tu donc si forte ?

Pas plus que celle que ce cœur de femme jadis t’a opposée !

Laisse-moi commencer ma pénitence au sein de ces délices éternelles ! Laisse-moi être la goutte d’eau qui les réunit à ton cœur ! laisse-moi n’avoir plus de corps afin que je n’aie plus pour ton désir de paroi ! laisse-moi n’avoir plus de visage pour que je pénètre jusqu’à ton cœur !

Ne retiens plus sur ce seuil entr’ouvert cette femme à demi rompue ! (Elle prête l’oreille.)

Je n’entends plus rien. (Le Globe sur l’écran tourne encore. On voit apparaître à l’horizon le groupe des Îles du Japon.)

Quelles sont ces Îles là-bas pareilles à des nuages immobiles et que leur forme, leurs clefs, leurs entailles, leurs gorges, rendent pareilles à des instruments de musique pour un mystérieux concert à la fois assemblés et disjoints ?

J’entends la Mer sans fin qui brise sur ces rivages éternels !

Près d’un poteau planté dans la grève je vois un escalier de pierre qui monte.

Les nuages lents à s’écarter, le rideau des pluies,

Permettent à peine de distinguer de temps en temps des montagnes atramenteuses, une cascade aux arbres mélancoliques, le repli de noires forêts sur lesquelles tout à coup s’arrête un rayon accusateur !

À la torche de la lune répond le reflet des feux souterrains et le tambour sous un toit de paille s’unit à la flûte perçante.

Que signifient aussi par moments ces nuages de fleurs où tout disparaît ? l’or inouï de cette consommation annuelle avant que la neige descende ?

Par-dessus les montagnes et les forêts il y a un grand Ange blanc qui regarde la mer. (La grande Île du Japon peu à peu s’anime et prend la forme d’un de ces Gardiens en armure sombre que l’on voit à Nara.)

L’ANGE GARDIEN. ― Ne me reconnais-tu pas ?

DONA PROUHÈZE. ― Je ne sais. Je ne vois qu’une forme incertaine comme une ombre dans le brouillard.

L’ANGE GARDIEN. ― C’est moi. J’étais là. Je ne t’ai jamais quittée,

Ton Ange Gardien.

Crois-tu pour de bon que tu étais sans moi jusqu’à présent ? il y avait une continuité entre nous. Tu me touchais.

Ainsi quand vient l’automne comme il fait chaud encore ! l’air est bleu, l’hirondelle partout trouve une pâture abondante,

Et cependant, comment le sait-elle ? le temps est venu, rien ne l’empêchera de partir, il le faut, elle part, bravant la mer.

Elle n’est pas embarrassée de la direction.

Et de même dans la conversation quelqu’un qui est tout entraîné et saisi par la conversation,

S’il entend un violon quelque part ou simplement deux ou trois fois de suite ces coups qu’on tape sur un morceau de bois,

Peu à peu il se tait, il est interrompu, il est ailleurs comme on dit, il prête l’oreille.

Et toi-même, dis-moi s’il est bien vrai que tu ne l’aies jamais ressenti au fond de toi-même entre le cœur et le foie, ce coup sourd, cet arrêt net, cette touchée urgente ?

DONA PROUHÈZE. ― Je ne les connais que trop.

L’ANGE GARDIEN. ― C’était mon hameçon au fond de tes entrailles et moi je réglais le fil comme un pêcheur longanime. Vois-le autour de mon poignet enroulé. Il n’en reste plus que quelques brasses.

DONA PROUHÈZE. ― Il est donc vrai que je vais mourir ?

L’ANGE GARDIEN. ― Et qui sait si tu n’es pas morte déjà ? D’où te viendraient autrement cette indifférence au lieu, cette impuissance au poids ?

Si près de la frontière, qui sait de quel côté il est en mon pouvoir de te faire à mon gré par jeu passer et repasser ?

DONA PROUHÈZE. ― Où suis-je et où es-tu ?

L’ANGE GARDIEN. ― Ensemble et séparés. Loin de toi avec toi.

Mais pour te faire pénétrer cette union du temps avec ce qui n’est pas le temps, de la distance avec ce qui n’est pas l’espace, d’un mouvement avec un autre mouvement, il me faudrait cette musique que tes oreilles encore ne sont pas capables de supporter.

Où dis-tu qu’est le parfum ? où diras-tu qu’est le son ? Entre le parfum et le son quelle est la frontière commune ? Ils existent en même temps. Et moi j’existe avec toi.

Écoute-moi qui existe. Laisse-toi persuader par ces eaux peu à peu qui te délient. Abandonne cette terre que tu crois solide et qui n’est que captive.

Un mélange fragile à chaque seconde palpité de l’être avec le néant.

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! quand tu parles, de nouveau je ressens au fond de moi le fil ! la traction de ce désir rectiligne au rebours du flot dont j’ai tant de fois éprouvé la reprise et la détente.

L’ANGE GARDIEN. ― Le pêcheur amène sa prise du fleuve vers la terre. Mais moi, c’est vers ces eaux que j’habite que métier m’est de ramener ce poisson qui leur appartient.

DONA PROUHÈZE. ― Comment y passerai-je avec ce corps pesant épais ?

L’ANGE GARDIEN. ― Il te faudra le laisser par derrière un peu.

DONA PROUHÈZE. ― Ou comment me passerai-je de lui ?

L’ANGE GARDIEN. ― N’est-il pas déjà un peu tard pour me le demander ?

DONA PROUHÈZE. ― Moi-même, cette dépouille que je vois là-bas abandonnée sur le sable, c’est ça ?

L’ANGE GARDIEN. ― Essaye si tu pourrais encore t’y accommoder.

DONA PROUHÈZE. ― La cire ne prend pas plus exactement une empreinte, l’eau un vase,

Que je ne remplis ce corps dans toutes ses parties ; est-ce remplir ou comprendre ? Veuve désormais,

Cette société qui l’animerait impuissante à y prêter mes lèvres.

Le corps, suis-je dehors ou dedans ce corps ? Je le vis en même temps je le vois. Tous les moments de sa vie je les vis ensemble d’un seul coup.

Ah ! pauvre Dona Prouhèze, quelle pitié tu m’inspires ! je vois, je comprends tout !

L’ANGE GARDIEN. ― Est-ce qu’elle est seule ?

DONA PROUHÈZE. ― Non. À travers elle j’aperçois une autre ombre, un homme dans la nuit qui marche.

L’ANGE GARDIEN. ― Regarde mieux. Que vois-tu ?

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue, je suis à toi !

L’ANGE GARDIEN. ― De nouveau le fil à mon poignet s’est déroulé.

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue, je suis à toi !

L’ANGE GARDIEN. ― Il entend, il s’arrête, il écoute. Il y a ce silence, il y a ce faible passage dans les palmes, il y a une âme du Purgatoire qui monte au Ciel.

Il y a cet énorme nuage au milieu de l’air arrêté, il y a ce soleil incertain qui éclaire les flots sans nombre, ce soleil dont on voit bien que ce n’est pas celui du jour, la lune sur l’Océanie !

Et de nouveau comme une bête captive par le taon pourchassée, je le vois entre les deux murs qui reprend sa course furieuse, son amère faction.

Ne s’arrêtera-t-il jamais ? Ah quelle route désespérée il a déjà piétinée entre ces deux murs !

DONA PROUHÈZE. ― Je le sais. Nuit et jour je ne cesse d’entendre ce pas.

L’ANGE GARDIEN. ― Es-tu contente qu’il souffre ?

DONA PROUHÈZE. ― Arrête, dur pêcheur ! Ne tire pas ainsi ce fil ! Oui, je suis contente qu’il souffre pour moi.

L’ANGE GARDIEN. ― Crois-tu que c’est pour toi qu’il a été créé et mis au monde ?

DONA PROUHÈZE. ― Oui, oui ! Oui, je crois du fond de mon cœur que c’est pour moi qu’il a été créé et mis au monde.

L’ANGE GARDIEN. ― Es-tu pour une âme d’homme assez grande ?

DONA PROUHÈZE. ― Oui, je suis assez grande pour lui.

L’ANGE GARDIEN. ― Est-ce ainsi que tu me réponds au seuil de la mort ?

DONA PROUHÈZE. ― Frère, il faut faire mourir cette pauvre créature vite et ne pas souffrir qu’elle soit si bête davantage.

L’ANGE GARDIEN. ― Qui te retient d’aller vers lui ?

DONA PROUHÈZE. ― C’est ce fil qui me retient.

L’ANGE GARDIEN. ― De sorte que si je te lâchais…

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! ce n’est plus un poisson, c’est un oiseau que tu verrais à tire d’ailes ! La pensée n’est pas si prompte, la flèche ne fend pas l’air si vite,

Que de l’autre côté de la mer je ne serais cette épouse riante et sanglotante entre ses bras !

L’ANGE GARDIEN. ― N’as-tu point appris que c’est le cœur qui doit obéir et non pas matériellement la volonté par un obstacle astreinte ?

DONA PROUHÈZE. ― J’obéis comme je peux.

L’ANGE GARDIEN. ― Il est donc temps que je tire sur le fil.

DONA PROUHÈZE. ― Mais moi je peux tirer si fort en arrière qu’il rompe !

L’ANGE GARDIEN. ― Que dirais-tu si je te demandais entre Dieu et Rodrigue de choisir ?

DONA PROUHÈZE. ― Tu es, tu es un pêcheur trop habile.

L’ANGE GARDIEN. ― Trop habile pour quoi ?

DONA PROUHÈZE. ― Pour faire sentir la question avant que la réponse soit prête. Où serait l’art de la pêche ?

L’ANGE GARDIEN. ― Si je la posais cependant ?

DONA PROUHÈZE. ― Je suis sourde ! je suis sourde ! Un poisson sourd ! Je suis sourde et n’ai pas entendu !

L’ANGE GARDIEN. ― Mais quoi, ce Rodrigue, mon ennemi, qui me retient que je ne le frappe ? Ce n’est point le fil seulement que ma main sait manier, mais le trident.

DONA PROUHÈZE. ― Et moi je le cacherai si fort entre mes bras que tu ne le verras plus.

L’ANGE GARDIEN. ― Tu ne lui fais que du mal.

DONA PROUHÈZE. ― Mais lui me dit chaque nuit autre chose.

L’ANGE GARDIEN. ― Qu’est-ce qu’il dit ?

DONA PROUHÈZE. ― C’est un secret entre nous.

L’ANGE GARDIEN. ― Tes larmes suffisent à le révéler.

DONA PROUHÈZE. ― Je suis Agar dans le désert ! Sans mains, sans yeux, il y a quelqu’un qui m’a rejoint amèrement dans le désert !

C’est le désir qui étreint le désespoir ! C’est l’Afrique par-dessus la mer qui épouse les terres empoisonnées du Mexique !

L’ANGE GARDIEN. ― Sœur, il nous faut apprendre passage vers des climats plus heureux.

DONA PROUHÈZE. ― Ce que ma main chaque nuit lui jure, il n’est pas en mon pouvoir de le démentir.

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