Le Soulier de satin (page 26)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’ANGE GARDIEN. ― C’est ainsi que le poisson se croit plus sage que le pêcheur.

Il se mutine et se débat sur place, ignorant que chacun de ses soubresauts

Réjouit le vieillard dans les roseaux embusqué

Qui le tient et ne le laissera pas s’enfuir.

DONA PROUHÈZE. ― Pourquoi te joues-tu de lui cruellement et si tu ne l’amènes au bord ne lui rends-tu pas liberté ?

L’ANGE GARDIEN. ― Mais quoi, si tu n’étais pas seulement une prise pour moi, mais une amorce ?

DONA PROUHÈZE. ― Rodrigue, c’est avec moi que tu veux le capturer ?

L’ANGE GARDIEN. ― Cet orgueilleux, il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre le prochain, de le lui entrer dans la chair ;

Il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre la dépendance, la nécessité et le besoin, un autre sur lui,

La loi sur lui de cet être différent pour aucune autre raison si ce n’est qu’il existe.

DONA PROUHÈZE. ― Eh quoi ! Ainsi c’était permis ? cet amour des créatures l’une pour l’autre, il est donc vrai que Dieu n’en est pas jaloux ? l’homme entre les bras de la femme…

L’ANGE GARDIEN. ― Comment serait-Il jaloux de ce qu’Il a fait ? et comme aurait-Il rien fait qui ne lui serve ?

DONA PROUHÈZE. ― L’homme entre les bras de la femme oublie Dieu.

L’ANGE GARDIEN. ― Est-ce l’oublier que d’être avec Lui ? est-ce ailleurs qu’avec Lui d’être associé au mystère de Sa création,

Franchissant de nouveau pour un instant l’Éden par la porte de l’humiliation et de la mort ?

DONA PROUHÈZE. ― L’amour hors du sacrement n’est-il pas le péché ?

L’ANGE GARDIEN. ― Même le péché ! Le péché aussi sert.

DONA PROUHÈZE. ― Ainsi il était bon qu’il m’aime ?

L’ANGE GARDIEN. ― Il était bon que tu lui apprennes le désir.

DONA PROUHÈZE. ― Le désir d’une illusion ? d’une ombre qui pour toujours lui échappe ?

L’ANGE GARDIEN. ― Le désir est de ce qui est, l’illusion est ce qui n’est pas. Le désir au travers de l’illusion

Est de ce qui est au travers de ce qui n’est pas.

DONA PROUHÈZE. ― Mais je ne suis pas une illusion, j’existe ! Le bien que je puis seule lui donner existe.

L’ANGE GARDIEN. ― C’est pourquoi il faut lui donner le bien et aucunement le mal.

DONA PROUHÈZE. ― Mais cruellement entraînée par toi je ne puis lui donner rien du tout.

L’ANGE GARDIEN. ― Voudrais-tu lui donner le mal ?

DONA PROUHÈZE. ― Oui, plutôt que de rester ainsi stérile et inféconde, ce que tu appelles le mal.

L’ANGE GARDIEN. ― Le mal est ce qui n’existe pas.

DONA PROUHÈZE. ― Unissons donc notre double néant !

L’ANGE GARDIEN. ― Prouhèze, ma sœur, l’enfant de Dieu existe.

DONA PROUHÈZE. ― Mais à quoi sert-il d’exister si je n’existe pour Rodrigue ?

L’ANGE GARDIEN. ― Comment Prouhèze existerait-elle jamais autrement que pour Rodrigue, quand c’est par lui qu’elle existe ?

DONA PROUHÈZE. ― Frère, je ne t’entends pas !

L’ANGE GARDIEN. ― C’est en lui que tu étais nécessaire.

DONA PROUHÈZE. ― Ô parole bien douce à entendre ! laisse-moi la répéter après toi ! eh quoi ! je lui étais nécessaire ?

L’ANGE GARDIEN. ― Non point cette vilaine et disgracieuse créature au bout de ma ligne, non point ce triste poisson.

DONA PROUHÈZE. ― Laquelle alors ?

L’ANGE GARDIEN. ― Prouhèze, ma sœur, cette enfant de Dieu dans la lumière que je salue.

Cette Prouhèze que voient les Anges, c’est celle-là sans le savoir qu’il regarde, c’est celle-là que tu as à faire afin de la lui donner.

DONA PROUHÈZE. ― Et ce sera la même Prouhèze ?

L’ANGE GARDIEN. ― Une Prouhèze pour toujours que ne détruit pas la mort.

DONA PROUHÈZE. ― Toujours belle ?

L’ANGE GARDIEN. ― Une Prouhèze toujours belle.

DONA PROUHÈZE. ― Il m’aimera toujours ?

L’ANGE GARDIEN. ― Ce qui te rend si belle ne peut mourir. Ce qui fait qu’il t’aime ne peut mourir.

DONA PROUHÈZE. ― Je serai à lui pour toujours dans mon âme et dans mon corps ?

L’ANGE GARDIEN. ― Il nous faut laisser le corps en arrière quelque peu.

DONA PROUHÈZE. ― Eh quoi ! il ne connaîtra point ce goût que j’ai ?

L’ANGE GARDIEN. ― C’est l’âme qui fait le corps.

DONA PROUHÈZE. ― Comment donc l’a-t-elle fait mortel ?

L’ANGE GARDIEN. ― C’est le péché qui l’a fait mortel.

DONA PROUHÈZE. ― C’était beau d’être pour lui une femme.

L’ANGE GARDIEN. ― Et moi je ferai de toi une étoile.

DONA PROUHÈZE. ― Une étoile ! c’est le nom dont il m’appelle toujours dans la nuit

Et mon cœur tressaillait profondément de l’entendre.

L’ANGE GARDIEN. ― N’as-tu donc pas toujours été comme une étoile pour lui ?

DONA PROUHÈZE. ― Séparée !

L’ANGE GARDIEN. ― Conductrice.

DONA PROUHÈZE. ― La voici qui s’éteint sur terre.

L’ANGE GARDIEN. ― Je la rallumerai dans le ciel.

DONA PROUHÈZE. ― Comment brillerai-je qui suis aveugle ?

L’ANGE GARDIEN. ― Dieu soufflera sur toi.

DONA PROUHÈZE. ― Je ne suis qu’un tison sous la cendre.

L’ANGE GARDIEN. ― Mais moi je ferai de toi une étoile flamboyante dans le souffle du Saint-Esprit !

DONA PROUHÈZE. ― Adieu donc ici-bas ! adieu, adieu, mon bien-aimé ! Rodrigue, Rodrigue là-bas, adieu pour toujours !

L’ANGE GARDIEN. ― Pourquoi adieu ? pourquoi là-bas, quand tu seras plus près de lui que tu ne l’es à présent ? Associée de l’autre côté du voile à cette cause qui le fait vivre.

DONA PROUHÈZE. ― Il cherche et ne me trouvera plus.

L’ANGE GARDIEN. ― Comment te trouverait-il au dehors alors que tu n’es plus autre part que dedans son cœur, lui-même ?

DONA PROUHÈZE. ― Tu dis vrai, c’est bien là que je serai ?

L’ANGE GARDIEN. ― Cet hameçon dans son cœur profondément enfoncé.

DONA PROUHÈZE. ― Il me désirera toujours ?

L’ANGE GARDIEN. ― Pour les uns l’intelligence suffit. C’est l’esprit qui parle purement à l’esprit.

Mais pour les autres il faut que la chair aussi peu à peu soit évangélisée et convertie. Et quelle chair pour parler à l’homme plus puissante que celle de la femme ?

Maintenant il ne pourra plus te désirer sans désirer en même temps où tu es.

DONA PROUHÈZE. ― Mais est-ce que le ciel jamais lui sera aussi désirable que moi ?

L’ANGE GARDIEN, comme s’il tirait sur le fil. — D’une pareille sottise tu seras punie à l’instant.

DONA PROUHÈZE, criant. — Ah ! frère, fais-moi durer encore cette seconde !

L’ANGE GARDIEN. ― Salut, ma sœur bien-aimée ! Bienvenue, Prouhèze, dans la flamme !

Les connais-tu à présent, ces eaux où je voulais te conduire ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! je n’en ai pas assez ! encore ! Rends-la moi donc enfin, cette eau où je fus baptisée !

L’ANGE GARDIEN. ― La voici de toutes parts qui te baigne et te pénètre.

DONA PROUHÈZE. ― Elle me baigne et je n’y puis goûter ! c’est un rayon qui me perce, c’est un glaive qui me divise, c’est le fer rouge effroyablement appliqué sur le nerf même de la vie, c’est l’effervescence de la source qui s’empare de tous mes éléments pour les dissoudre et les recomposer, c’est le néant à chaque moment où je sombre et Dieu sur ma bouche qui me ressuscite, et supérieure à toutes les délices, ah ! c’est la traction impitoyable de la soif, l’abomination de cette soif affreuse qui m’ouvre et me crucifie !

L’ANGE GARDIEN. ― Demandes-tu que je te rende à l’ancienne vie ?

DONA PROUHÈZE. ― Non, non, ne me sépare plus à jamais de ces flammes désirées ! Il faut que je leur donne à fondre et à dévorer cette carapace affreuse, il faut que mes liens brûlent, il faut que je leur tienne à détruire toute mon affreuse cuirasse, tout cela que Dieu n’a pas fait, tout ce roide bois d’illusion et de péché, cette idole, cette abominable poupée que j’ai fabriquée à la place de l’image vivante de Dieu dont ma chair portait le sceau empreint !

L’ANGE GARDIEN. ― Et ce Rodrigue, où crois-tu que tu lui sois le plus utile, ici-bas

Ou dans ce lieu maintenant que tu connais ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! laisse-moi ici ! ah ! ne me retire pas encore ! pendant qu’il achève en ce lieu obscur sa course laisse-moi me consumer pour lui comme une cire aux pieds de la Vierge !

Et qu’il sente sur son front de temps en temps tomber une goutte de cette huile ardente !

L’ANGE GARDIEN. ― C’est assez. Le temps n’est pas encore venu tout à fait pour toi de franchir la Sainte Frontière.

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! c’est comme un cercueil où tu me remets ! Voici de nouveau que mes membres reprennent la gaine de l’étroitesse et du poids. De nouveau la tyrannie sur moi du fini et de l’accidentel !

L’ANGE GARDIEN. ― Ce n’est plus que pour un peu de temps.

DONA PROUHÈZE. ― Ces deux êtres qui de loin sans jamais se toucher se font équilibre comme sur les plateaux opposés d’une balance,

Maintenant que l’un a changé de place, est ce que la position de l’autre n’en sera pas altérée ?

L’ANGE GARDIEN. ― Il est vrai. Ce que tu pèses au ciel, il faut pour qu’il l’éprouve que nous le placions sur un autre plateau.

Il faut que sur ce petit globe il achève son étroite orbite à l’imitation de ces distances énormes dans le Ciel qu’immobile nous allons te donner à dévorer.

DONA PROUHÈZE. ― Il ne demandait qu’une goutte d’eau et toi, frère, aide-moi à lui donner l’Océan.

L’ANGE GARDIEN. ― N’est-ce pas lui qui l’attend de l’autre côté de cet horizon mystique si longtemps

Qui fut celui de la vieille humanité ? ces eaux que tu as tellement désirées, ne sont-ce pas elles qui sont en train de te guérir de la terre ?

Ce passage qu’il a ouvert, ne sera-t-il pas le premier à le franchir ?

Au travers de cette suprême barrière d’un pôle à l’autre déjà

Par le soleil couchant en son milieu à demi dévorée.

À travers le nouveau il est en marche pour retrouver l’éternel.

DONA PROUHÈZE. ― À l’autre bout de l’Océan il est des Îles qui l’attendent,

Ces Îles mystérieuses au bout du monde dont je t’ai vu surgir.

Pour l’y tirer, comment faire, maintenant que tu n’as plus mon corps comme amorce ?

L’ANGE GARDIEN. ― Non plus ton corps, mais ton reflet sur les Eaux amères de l’exil,

Ton reflet sur les eaux mouvantes de l’exil sans cesse évanoui et reformé.

DONA PROUHÈZE. ― Maintenant je vois ton visage. Ah ! qu’il est sévère et menaçant !

L’ANGE GARDIEN. ― Tu en connaîtras un autre plus tard. Celui-ci convient à ce lieu de justice et de pénitence.

DONA PROUHÈZE. ― C’est pénitence qu’il va faire, lui aussi ?

L’ANGE GARDIEN. ― Les voies directes de Dieu, le temps est venu pour lui qu’il commence à les fouler.

DONA PROUHÈZE. — C’est moi qui dois lui en ouvrir le seuil ?

L’ANGE GARDIEN. ― Ce qu’il désire ne peut être à la fois au Ciel et sur la terre.

DONA PROUHÈZE. ― Qu’attends-tu pour me faire mourir ?

L’ANGE GARDIEN. ― J’attends que tu consentes.

DONA PROUHÈZE. ― Je consens, j’ai consenti !

L’ANGE GARDIEN. ― Mais comment peux-tu consentir à me donner ce qui n’est pas à toi ?

DONA PROUHÈZE. ― Mon âme n’est plus à moi ?

L’ANGE GARDIEN. ― Ne l’as-tu pas donnée à Rodrigue dans la nuit ?

DONA PROUHÈZE. ― Il faut donc lui dire de me la rapporter.

L’ANGE GARDIEN. ― C’est de lui que tu dois recevoir permission.

DONA PROUHÈZE. ― Laisse-moi, mon bien-aimé ! laisse-moi partir !

Laisse-moi devenir une étoile !

L’ANGE GARDIEN. ― Cette mort qui fera de toi une étoile, consens-tu à la recevoir de sa main ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! je remercie Dieu ! Viens, cher Rodrigue ! je suis prête ! sur cette chose qui est à toi lève ta main meurtrière ! sacrifie cette chose qui est à toi ! Mourir, mourir par toi m’est doux !

L’ANGE GARDIEN. ― Maintenant je n’ai plus rien à te dire sinon au revoir adieu ! J’ai fini ma tâche avec toi. Au revoir, sœur chérie, dans la lumière éternelle !

DONA PROUHÈZE. ― Ne me laisse pas encore ! Aigle divin, prends-moi pour un moment dans tes serres. Élève-moi le temps de compter un ! Le rond complet autour de nos deux existences laisse-moi le voir !

Le chemin qu’il a à suivre, laisse-moi le rouler autour de mon bras afin qu’il n’y fasse pas un pas auquel je ne sois attachée,

Et que je ne sois au bout, et qu’il ne le conduise vers moi.

— Quelle est cette pierre que tu me montres dans ta main ?

L’ANGE GARDIEN. ― La pierre sur laquelle tout à l’heure son bateau va s’ouvrir, il échappe seul, la tête blanche d’écume il aborde à cette terre inconnue.

Mais qu’importe le naufrage, il est arrivé ! ce n’est pas un monde nouveau qu’il s’agissait de découvrir, c’est l’ancien qui était perdu qu’il s’agissait de retrouver.

Il a mis dessus l’empreinte de son pied et de sa main, il a achevé l’entreprise de Colomb, il a exécuté la grande promesse de Colomb.

Car ce que Colomb avait promis au Roi d’Espagne, ce n’est pas un quartier nouveau de l’Univers, c’est la réunion de la terre, c’est l’ambassade vers ces peuples que vous sentiez dans votre dos, c’est le bruit des pieds de l’homme dans la région antérieure au matin, ce sont les passages du Soleil !

Il a rejoint le Commencement de tout par la route du Soleil levant.

Le voici qui rejoint ces peuples obscurs et attendants, ces compartiments en deçà de l’aurore où piétinent des multitudes enfermées ! (Le Globe a tourné, montrant tout le continent d’Asie, depuis l’Inde jusqu’à la Chine.)

Crois-tu que Dieu ait abandonné sa création au hasard ? crois-tu que la forme de cette terre qu’Il a faite soit privée de signification ?

Pendant que tu vas au Purgatoire, lui aussi sur terre va reconnaître cette image du Purgatoire.

Lui aussi, la barrière traversée,

Cette double bourse de l’Amérique après qu’il l’a prise dans sa main et rejetée, cette double mamelle à l’heure de votre après-midi présentée à votre convoitise matérielle,

Il rejoint l’autre monde, le même, l’ayant pris à revers. Ici l’on souffre et attend. Et derrière cette paroi aussi haute que le ciel, là-haut, là-bas, commence l’autre versant, le monde d’où il vient, l’Église militante.

Il va reconnaître ces populations agenouillées, ces portions cloisonnées et comprimées qui recherchent non pas une issue mais leur centre.

L’une a la forme d’un triangle et l’autre d’un cercle,

Et l’autre, ce sont ces îles déchirées que tourmentent sans fin la tempête et le feu.

L’Inde pendue cuit sur place dans une vapeur brûlante, la Chine éternellement dans ce laboratoire intérieur où l’eau devient de la boue piétine ce limon mélangé à sa propre ordure.

Et le troisième se déchire lui-même avec rage.

Tels sont ces peuples qui gémissent et attendent, le visage tourné vers le Soleil levant.

C’est à eux qu’il est envoyé comme ambassadeur.

Il apporte avec lui assez de péché pour comprendre leurs ténèbres.

Dieu lui a montré assez de joie pour qu’il comprenne leur désespoir.

Ce Néant au bord duquel ils sont depuis si longtemps assis, ce Vide laissé par l’absence de l’Être, où se joue le reflet du Ciel, il fallait leur apporter Dieu pour qu’ils le comprennent tout à fait.

Ce n’est pas Rodrigue qui apporte Dieu, mais il faut qu’il vienne pour que le manque de Dieu où sont assises ces multitudes soit regardé.

— Ô Marie, Reine du Ciel, autour de qui s’enroule tout le chapelet des Cieux, ayez pitié de ces peuples qui attendent ! (Il rentre dans la Terre qui se rétrécit et devient pas plus grosse qu’une tête d’épingle. Tout l’écran est rempli par le Ciel fourmillant au travers duquel se dessine l’image gigantesque de l’Immaculée Conception.)

‌

SCÈNE IX LE VICE-ROI, LE SECRÉTAIRE, DONA ISABEL

Une chambre dans le palais du Vice-Roi à Panama. C’est une vaste pièce aux murs un peu moisis. Une partie du plafond est tombée et laisse voir les lattes, il y a encore du plâtre par terre. Meubles en désordre, les uns magnifiques, les autres d’un luxe criard ou tout éclopés. Par une porte ouverte dans un angle on voit une chapelle garnie de porcelaine bleue et de bois doré et sculpté dans le goût emphatique et chargé de l’époque. Une lampe brûle. L’après-midi. Il fait humide et chaud. Ciel pluvieux. Par les fenêtres on voit le Pacifique couleur d’écaille de moule. LE VICE-ROI dans un fauteuil. LE SECRÉTAIRE près de lui devant une table chargée de papiers, minutant avec application. Sur un tabouret DONA ISABEL en costume assez négligé, tenant une guitare et assise sur son pied. Derrière la scène un petit orchestre, assez mauvais, exécute une espèce d’allemande ou de pavane.

LE SECRÉTAIRE, sans lever la tête. — Cet orchestre est bien mauvais. Je ne comprends pas que Votre Altesse puisse le tolérer.

LE VICE-ROI. ― S’il était meilleur j’entendrais ce qu’il joue et ce serait tellement ennuyeux.

LE SECRÉTAIRE. ― Quant à moi en toute chose je ne prise que la perfection.

DONA ISABEL, accompagnant chaque syllabe d’une note sur la guitare en forme de gamme ascendante qui se termine par une altération. — Don Rodilard !…

LE SECRÉTAIRE. ― Madame ?

DONA ISABEL. ― Ah ! que vous seriez gentil de nous donner connaissance de ces poésies de votre façon dont vous faites quelquefois, m’a-t-on dit, lecture à vos amis !

LE SECRÉTAIRE, modeste et résolu, continuant à écrire. — … « six-vingt fardes de quinquina, deux cents de bois de campêche ».

DONA ISABEL, à moitié chantant. — Les syllabes en sont comptées si juste, les rimes si exactement pesées, mesurées et ajustées, qu’un seul grain de tabac ferait chavirer la fragile merveille.

LE VICE-ROI. ― Pour moi un poème parfait est comme un vase bouché.

LE SECRÉTAIRE, lui tendant une lettre à signer. — Je sais que Votre Altesse adore les comparaisons.

LE VICE-ROI, il signe en bâillant. — Qui me suggère cette autre ? Un morceau de jade cassé vaut mieux qu’une tuile entière.

LE SECRÉTAIRE. ― C’est une sentence chinoise.

DONA ISABEL. ― Je suppose que ce sont ces pêcheurs que notre galère de police a ramassés l’autre jour près de l’Île aux Tortues qui vous l’ont apportée.

LE VICE-ROI. ― Non pas Chinois, ce sont des Japonais.

Rappelez-moi donc cette chanson qu’ils chantaient tous ensemble et que j’aimais tant.

DONA ISABEL, chantant :

Sur la plaine de l’Océan

Vers les Quatre-vingts Î-les

Je m’avance en ramant

Ta ra ra ta ta ta ! Ta ra ta ra ta ta ta !

(Frappant sur le bois de la guitare avec le poing. L’orchestre qui s’était mis à accompagner en sourdine continue tout seul quelques moments puis s’arrête tout à coup.)

Tous les livres