Le Soulier de satin (page 27)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE VICE-ROI. ― Ah ! moi aussi sur la plaine de l’Océan vers les Quatre-vingts Îles

Quand est-ce que je me mettrai en route ?

DONA ISABEL. ― Quoi, Monseigneur, seriez-vous las de votre Amérique ?

LE SECRÉTAIRE. ― Voilà plus d’un jour déjà que Son Altesse et moi nous sommes un peu las de notre Amérique, comme vous dites.

DONA ISABEL. ― Vous ai-je pas entendu répéter souvent, alors que vous bâtissiez ce palais, maintenant si tristement endommagé,

Qu’elle était comme votre propre corps ?

LE SECRÉTAIRE. ― On se lasse de son propre corps.

DONA ISABEL. ― En tout ce que vous entreprenez n’avez-vous pas réussi ?

LE SECRÉTAIRE. ― Nous n’avons que trop réussi. Cet Almagro par exemple sur qui nous fondions tant d’espoir, un vrai mouton bêlant !

DONA ISABEL. ― Cette Amérique que vous avez faite, est-ce qu’elle se passera de vous ?

LE SECRÉTAIRE. ― Fort bien. Elle ne s’en passe que trop.

DONA ISABEL. ― Seigneur, pourquoi vous taisez-vous ainsi sans parler et laissez-vous ce valet répondre à votre place ?

LE VICE-ROI. ― Est-ce que ses réponses n’en valent pas une autre ? J’aime écouter Rodilard.

Tout le jour pendant que je fais le Vice-Roi il se tient à son bureau, écrivant, copiant, reportant d’un papier sur l’autre

Ma destinée sans doute.

Et de temps en temps il me favorise de quelque réflexion et annotation marginale.

DONA ISABEL. ― Vous ne m’aimez pas.

LE SECRÉTAIRE, avec un cri aigu. — Hi ! ma parole, vous allez me faire faire des fautes ! J’allais écrire : Vous ne m’aimez pas, sur l’enveloppe.

Monsieur le Corregidor Ruiz Zeballos, à Vounemémépaz.

Ce n’est pas un pays pour un corregidor.

Je ne sais si Votre Altesse s’est aperçue à quel point cette dame ici présente est éprise de nous. Une complaisance du cœur. Un tendre sentiment.

Est-ce Don Rodrigue qu’elle aime ? est-ce le Vice-Roi ? pas moyen de le savoir.

On intéresse facilement ces dames un peu fortes qui commencent à prendre de l’âge.

Un peu forte, mais encore jolie.

DONA ISABEL, chantant à voix très basse. — Oubliée… (Continué par une flûte aiguë sur une seule note decrescendo ppp.)

LE VICE-ROI, les yeux baissés, presque indistinct. — Non, non, mon cher amour, je ne vous ai pas oubliée !

DONA ISABEL. ― Ah ! je savais bien que je saurais trouver le mot qui fait que votre cœur tressaille !

LE SECRÉTAIRE. ― Vous ne trouverez son cœur que par la porte du souvenir.

DONA ISABEL. ― Pour me faire entendre il suffit que je prenne la voix d’une autre.

LE VICE-ROI. ― Achevez. Je veux entendre la suite.

DONA ISABEL. ― J’ai oublié. (Quelques notes sur la guitare.) (Elle chante :) J’ai oublié ! (Elle parle.) Je ne sais plus. J’ai oublié. Je me suis oubliée moi-même. (Elle chante :) Depuis que tu n’es plus avec moi je me suis oubliée moi-même ! (Musique dans le mur pianissimo et tout à fait cacophonique. Elle se tait, un instrument après l’autre.)

LE VICE-ROI. ― J’aime la manière dont chante notre Isabel, ce ne sont pas des notes sur des lignes, ainsi dans la forêt chante cet oiseau qu’on appelle rialejo !

Et j’aime aussi ce petit tapage dans le mur qui continue une fois qu’elle a fini.

Ainsi quand on lance une pierre dans un fourré on entend les autres pierres qui se mettent en branle et toutes sortes de choses ailées qui s’envolent.

Parfois même quelque animal bien loin qui se sauve en bondissant.

DONA ISABEL. ― Quand je suis avec d’autres, je ne chante pas de la même manière.

Pourquoi me forcer, Monseigneur, à trébucher sur ces chemins obscurs ?

Quand je suis seule, j’aime plutôt à me répéter un de ces chants de notre vieille Espagne.

Un de ces airs qu’on entend le soir autour de la fontaine sous les grands châtaigniers.

« Muy mas clara che la luna… » « Desde aquel doloroso momento… »

Cette Espagne que ni vous ni moi nous ne reverrons plus.

LE VICE-ROI. ― Ça m’est égal. Qui me parlait de souvenir tout à l’heure ?

J’ai horreur du passé ! J’ai horreur du souvenir ! Cette voix que je croyais entendre tout à l’heure au fond de moi derrière moi,

Elle n’est pas en arrière, c’est en avant qu’elle m’appelle ; si elle était en arrière elle n’aurait pas une telle amertume et une telle douceur !

Perce mon cœur avec cette voix inconnue, avec ce chant qui n’a jamais existé !

J’aime ce rythme blessé et cette note qui s’altère !

Avec ce chant qui dit le contraire des paroles, la même chose et le contraire !

Avec cette voix qui essaye de me faire entendre l’inconnu et qui ne réussit pas à dire en ordre ce qu’elle veut, mais ce qu’elle ne veut pas me plaît aussi !

LE SECRÉTAIRE. ― Je ne saurais exprimer le scandale et la réprobation que me font éprouver les paroles de Votre Altesse. (La musique dans le mur à petit bruit cherchant un air qui se forme peu à peu.)

DONA ISABEL, écoutant la musique :

Oubliée,

Je me suis oubliée moi-même,

Mais qui prendra soin de ton âme…

(La chanteuse et la musique s’interrompent en même temps.)

LE SECRÉTAIRE. ― Il faudrait quelque chose comme : Maintenant que tu m’as laissée sortir. Mais c’est de la fichue prosodie.

DONA ISABEL, chantant seule, la musique se tait :

Mais qui prendra soin de ton âme

Maintenant que je n’y suis plus,

Maintenant que je ne suis plus avec toi !

Mais qui prendra soin de ton âme

Maintenant que je ne suis plus avec toi !

(Parlé.) Pour toujours. (Elle chante :) Pour toujours ! pour toujours ! maintenant que je ne suis plus avec toi pour toujours !

LE VICE-ROI, les yeux baissés. — Il n’y avait qu’un mot à dire pour que je reste pour toujours avec toi.

DONA ISABEL, chantant. — Pour toujours avec toi ! pour toujours avec toi ! (Elle parle.)

Mais ce mot, qui sait si elle ne l’a pas dit ?

LE SECRÉTAIRE. ― Son Altesse probablement n’a jamais entendu parler de la lettre à Rodrigue ?

LE VICE-ROI. ― Il n’y a pas de lettre à Rodrigue.

DONA ISABEL. ― Il y a une lettre à Rodrigue.

Et là-bas derrière nous de l’autre côté de la mer,

Il y a une femme qui attend depuis dix ans la réponse. (Elle chante. Contrariée par l’orchestre dans le mur.)

De la nuit où je repose solitaire

Jusqu’au lever du jour,

Combien le temps est long,

Combien les heures sont longues !

Le sais-tu ? le sais-tu, dis-moi ?

LE SECRÉTAIRE. ― Son Altesse me permettra peut-être de répondre à sa place qu’Elle le sait. (La nuit survient. On a apporté sur la table un candélabre allumé.)

LE VICE-ROI. ― Isabel, où est cette lettre ?

DONA ISABEL. ― Là sur cette table, je l’ai remise à votre Secrétaire.

LE SECRÉTAIRE. ― Votre Altesse m’excusera. Je pensais la lui remettre dans un moment, une fois la signature terminée.

LE VICE-ROI. ― Donne-moi la lettre. (Il regarde la suscription.)

C’est bien mon nom. C’est bien son écriture. Prouhèze il y a dix ans. (Il ouvre la lettre et essaye de lire. Ses mains tremblent.) Je ne peux pas lire.

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SCÈNE X DON CAMILLE, DONA PROUHÈZE

À Mogador une tente au bord de la mer. Tapis l’un sur l’autre étendus. Impression d’une grande lumière et d’une grande chaleur au dehors. DON CAMILLE en grand burnous arabe tenant à la main le petit chapelet mahométan. DONA PROUHÈZE à demi couchée sur un divan, aussi en vêtements arabes.

DON CAMILLE, les yeux baissés, à demi-voix. — Il ne tiendrait qu’à moi de prendre ce petit pied nu.

DONA PROUHÈZE. ― Il est à vous, comme le reste. N’ai-je pas l’honneur d’être votre épouse ?

DON CAMILLE. ― J’ai juré de ne plus vous toucher. J’ai cédé à votre indifférence insultante.

Il ne manque pas de femmes pour moi là-haut dans ce poulailler que l’Afrique et la mer approvisionnent.

DONA PROUHÈZE. ― Je suis flattée de la préférence pour le moment que vous m’accordez.

DON CAMILLE. ― Avouez que si je n’étais pas là qui vous regarde il vous manquerait quelque chose.

DONA PROUHÈZE. ― Il est vrai que je suis habituée à ces yeux moqueurs et douloureux qui passent de mon visage à mes mains, et à cette question dévorante.

Que d’agréables après-midi nous avons passées ainsi ensemble

Sans aucune parole !

DON CAMILLE. ― Pourquoi m’avoir épousé ?

DONA PROUHÈZE. ― Les troupes m’avaient trahie, n’étais-je pas en votre pouvoir ?

Mon mari était mort. Comment n’aurions-nous pas profité de l’occasion de ce brave petit Franciscain que nous venions de capturer ?

DON CAMILLE, souriant à son chapelet. — C’est moi qui suis en votre pouvoir.

DONA PROUHÈZE. ― Encore ce sourire câlin et faux sur votre visage brun,

Ce sourire que Madame votre mère aimait et détestait, et qui, moi aussi, oui, me fait un peu mal au cœur.

DON CAMILLE. ― Mais c’est vrai que je suis en votre pouvoir.

DONA PROUHÈZE. ― C’est vrai à moitié. Naturellement si je n’avais pas été sûre d’un certain pouvoir sur vous, pourquoi vous aurais-je épousée ?

Le Roi ne m’a pas relevée de cette charge qu’il m’a confiée, Don Camille, sur la côte d’Afrique.

C’est moi ici qui vous empêche de faire tout le mal que vous voudriez.

DON CAMILLE. ― Est-il vrai ? m’arrive-t-il souvent de demander votre précieux conseil, Madame ?

DONA PROUHÈZE. ― Vous l’aurais-je accordé ? Il n’y a pas besoin de paroles entre nous. Vous devinez tout.

Il n’y a pas une de vos actions où je sois absente et qui ne soit faite à dessein

Ou de me plaire à votre manière sournoise, ou de me faire de la peine, et alors comme je suis sûre de vous voir accourir aussitôt et quel regard avide !

Dites si vous me trouvâtes jamais en défaut.

Je lis en vous et vous n’obtenez rien de moi.

DON CAMILLE. ― Il y a une chose du moins que je puis faire qui est de vous faire fouetter.

DONA PROUHÈZE. ― Mon corps est en votre pouvoir mais votre âme est dans le mien !

DON CAMILLE. ― Quand vous me tordez l’âme, n’ai-je pas le droit de torturer un peu votre corps ?

DONA PROUHÈZE. ― L’important est que vous fassiez ce que je veux et depuis dix ans, oui, mis à part de temps en temps ces mouvements ridicules de votre humeur sauvage,

En gros je n’ai pas de reproches à vous faire et je crois que le Roi est content.

DON CAMILLE. ― Quel bonheur ! Ainsi pour lui rendre service il a suffi que je cesse de lui obéir !

DONA PROUHÈZE. ― Moi, il n’était pas aussi facile de cesser de m’obéir. Quelqu’un toujours présent, il n’est pas si facile de l’oublier.

DON CAMILLE, avec douceur. — Mais qui sait si bientôt cette grossière présence corporelle vous sera encore possible ?

DONA PROUHÈZE. ― Si c’est la mort que vous m’annoncez en ces termes élégants, il n’y a pas besoin de périphrases. Je suis prête.

L’idée, grâce à vous, n’est jamais tant éloignée de mon esprit qu’un cri d’oiseau, le bruit d’une pièce d’argenterie qui tombe, un mot blanc que l’on écrit par terre avec le doigt, un grain d’encens qui se consume

Ne suffisent à me donner avertissement.

DON CAMILLE. ― Recevez-le de ma bouche.

DONA PROUHÈZE. ― Je l’ai reçu déjà cette nuit d’un autre.

DON CAMILLE. ― Votre visiteur habituel sans doute et le père de mon enfant ?

DONA PROUHÈZE. ― Qui viendrait me visiter solitaire au fond de ma prison ?

DON CAMILLE. ― Rodrigue la nuit, chaque nuit, que ni les murs ni la mer ne suffisent à empêcher.

DONA PROUHÈZE. ― Vous seul, Ochiali, vous le savez, m’avez infligé votre grossière présence corporelle.

DON CAMILLE. ― Mais je sais que lui seul est le père de cette fille que je vous ai faite et qui ne ressemble qu’à lui.

DONA PROUHÈZE. ― Est-il vrai ? que sur ta tête, enfant chérie, descende donc notre triple héritage !

DON CAMILLE. ― Le mien également ? Vous ne doutez pas, Prouhèze, que je ne vous accompagne où vous allez ?

DONA PROUHÈZE. ― Que pensez-vous, vous-même ?

DON CAMILLE. ― Je pense que la lettre à Rodrigue ne va pas errer éternellement sans qu’un jour elle touche son destinataire.

DONA PROUHÈZE. ― Cet appel, qu’en un moment de désespoir j’ai jeté les yeux fermés dans la mer ?

DON CAMILLE. ― Il y a dix ans qu’elle court des Flandres à la Chine et de la Pologne à l’Éthiopie.

Plusieurs fois même je sais qu’elle est repassée à Mogador.

Mais à la fin j’ai lieu de croire que Rodrigue enfin l’a reçue et qu’il se prépare à y répondre.

DONA PROUHÈZE. ― Fin de Cacha-diablo et de son petit royaume en Afrique !

DON CAMILLE. ― Fin de Prouhèze et de sa petite capitainerie en enfer !

DONA PROUHÈZE. ― C’est fini de cet arbitrage subtil et de cet équilibre délicat

Entre le Roi et le Sultan, entre la chrétienté et l’Afrique,

Et en Afrique même tous ces princes, caïds, marabouts, roguis, bâtards et renégats,

Vous au milieu faisant la banque et vendant de la poudre, ressource à tous les partis aléatoire et commune, de tous crainte et ménagée,

Et tout à coup au point choisi intervenant comme la foudre.

Ces grands plans que vous m’expliquiez.

DON CAMILLE. ― Déjà avant que vous m’ayez accordé l’honneur de cet entretien ils commençaient à perdre leur intérêt.

Et que je ne reçoive des nouvelles de cette ligne de cocotiers, de sable blanc et d’écume qui au delà de la mer fait à l’Espagne une frontière invisible,

Déjà cette sensibilité à l’équilibre qui toujours fit ma petite spécialité,

Cette espèce de compensation à la Cardan comme pour les compas de navires qui est une tête bien faite,

L’œil qui voit de haut en bas et les oreilles qui à droite et à gauche entendent,

Elle ne sert plus à la seconde critique en moi à déclencher l’imperceptible dent de l’acte, cette décision entre des forces opposées où la rapidité doit suppléer à la masse.

Le désir en moi peu à peu cède la place à la curiosité,

Et cette curiosité elle-même est sourdement compromise. Les gens se défient de moi. Ils ont cessé de me comprendre.

Il y a même un tas d’imbéciles qui ont commencé à comploter grossièrement contre moi,

Ici même et hors des portes. On m’en donne des nouvelles de temps en temps.

Mais rien ne peut rompre le charme de cette demi-heure d’attente. Tous ces Turcs le sabre levé et moi à vos pieds égrenant mon chapelet sous les palmes,

Cela constitue une espèce de tableau vivant pour le plaisir des spectateurs arrêté par la baguette d’un magicien.

DONA PROUHÈZE. ― Ainsi toutes ces choses autour de nous qui font semblant d’être présentes, à dire vrai elles sont passées ?

DON CAMILLE. ― Ne sens-tu pas à quel point toi et moi déjà nous en sommes mystérieusement disjoints ?

DONA PROUHÈZE. ― Je n’aime pas beaucoup toi et moi.

DON CAMILLE. ― Une ride nous est communiquée sur la mer qui bientôt va me guérir de ce « toi, ma rose ! » pour toujours.

DONA PROUHÈZE. ― Si vous leviez les yeux sur moi, j’y lirais d’autres paroles.

DON CAMILLE. ― Pourquoi lever les yeux quand je sais d’avance ce que je lirais dans les vôtres ?

DONA PROUHÈZE. ― Cela vaut la peine de regarder cette unique portion de l’univers encore qui soit capable de vous intéresser.

DON CAMILLE. ― Ce petit pied nu me suffit.

DONA PROUHÈZE. ― Adieu, Senor ! je retire mon pied, quelqu’un est venu me chercher et je suis libre.

DON CAMILLE. ― Moi, je suis libre aussi.

DONA PROUHÈZE. ― Je suis contente d’être libre mais je n’aime pas cette idée que vous le soyez également. Tant que j’étais vivante, j’ai toujours senti que vous n’aviez pas le droit d’être libre.

DON CAMILLE. ― La mort est venue vous relever.

DONA PROUHÈZE. ― Je ne sais pas. Je suis inquiète de vous laisser. Et qui sait si mon corps ne vous a pas communiqué de moi un tel secret que mon âme elle-même ignore ?

DON CAMILLE. ― Il est vrai. Vous n’avez pas pu empêcher que nous fassions une certaine alliance ensemble

Et que nous continuions malgré vous sourdement à correspondre.

DONA PROUHÈZE. ― Bientôt je n’aurai plus de corps.

DON CAMILLE. ― Mais votre religion dit que vous conservez avec vous tout ce qu’il faut pour le revégéter.

DONA PROUHÈZE. ― Là votre pouvoir s’arrête.

DON CAMILLE. ― En êtes-vous si sûre ? est-ce en vain que depuis dix ans je vous oblige à vivre dans l’habitude que mon opposition vous imposait ?

DONA PROUHÈZE. ― Avez-vous l’impertinence de penser qu’il y avait en moi quelque chose qui fût fait spécialement pour vous ?

DON CAMILLE. ― Où serait autrement le pouvoir qui me retient à vos pieds

Et qui depuis dix ans m’oblige à écouter ce cœur en vous qui bat ?

DONA PROUHÈZE. ― Un autre l’occupe.

DON CAMILLE. ― Il occupe votre pensée, mais non point ce cœur occupé à chaque seconde à vous faire.

Ce cœur qui vous fait, ce n’est point Rodrigue qui l’a fait.

DONA PROUHÈZE. ― Il était fait pour lui.

DON CAMILLE. ― J’écoute bien, mais ce n’est point ce que me dit cette chose en vous plus ancienne que vous qui bat, ce battement depuis la création du monde que vous avez hérité d’un autre.

Il ne prononce aucun nom mortel.

DONA PROUHÈZE. ― Je sais qu’il commence en moi un Nom

Que Rodrigue avec moi de l’autre côté de la mer achève.

DON CAMILLE. ― Je dis plutôt qu’il vous aide à étouffer cet esprit en vous qui soupire.

DONA PROUHÈZE. ― N’est-ce pas Rodrigue par qui je suis ici avec vous et qui m’a appris à sacrifier le monde entier ?

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