Le Soulier de satin (page 4)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vraiment tu n’aurais pas agi autrement et je suis sûr que tu me donnes raison. L’important est qu’ils ne soient pas ensemble. Quand on n’a pas su se faire aimer par ses propres qualités, il n’y a plus qu’à appeler les gendarmes.

J’ai un ordre du Roi qui lui enjoint de revenir. Oui, je la ramènerai avec moi sur ce bateau.

Et ensuite j’ai promis de partir pour toujours. Mais je serai seul avec elle sur ce bateau.

Elle s’est donnée à ce Camille, pourquoi ne se donnerait-elle pas à moi ?

Je me moque de son âme ! C’est son corps qu’il me faut, pas autre chose que son corps, la scélérate complicité de son corps !

En jouir et m’en débarrasser ! Je n’en serai pas débarrassé autrement.

Ensuite la rejeter. Elle se traînera à mes pieds et moi je la foulerai sous mes bottes.

Que dis-tu de l’infâme mari qui l’a livrée ainsi à ce Camille ?

LE CAPITAINE. ― On pense qu’il n’a pas trouvé d’autre personne mieux qu’elle qui le gardât contre ce demi-Maure.

DON RODRIGUE. ― Ah ! c’est un grand politique ! Sa femme l’assure contre Don Camille et Don Camille l’assure contre moi. Lui-même est parti pour les Présides.

J’ai déjoué ses calculs.

LE CAPITAINE. ― Laissez donc là tout ce vieux monde qui ne veut pas de vous, l’Europe, l’Afrique, alors qu’un autre vous appelle.

DON RODRIGUE. ― Non, non, je ne la laisserai point ainsi, tout s’expliquera. Il suffira que je la voie une minute, je ne puis croire qu’elle aime ce fils de chien ! Ah ! je sais que c’est moi qu’elle aime et qu’elle fuit ! Que je puisse lui parler et je sais que tout sera expliqué en une seconde et il n’y aura pas besoin d’explication !

LE CAPITAINE. ― Pourtant, si elle avait voulu, il ne tenait qu’à elle l’autre jour de se laisser capturer.

DON RODRIGUE. — Dis-tu que tu lui as vu lever le bras ?

LE CAPITAINE. ― Vous l’avez vue comme moi, nos bateaux gagnant contre le vent sur des courses opposées n’étaient pas à plus d’une encablure.

DON RODRIGUE. ― C’était elle ! Oui, je lui ai vu lever le bras. Je la regardais et elle me regardait.

LE CAPITAINE. ― Aussitôt une flamme rouge, pan ! et ce boulet qui nous fauche notre grand mât.

DON RODRIGUE. ― Feu ! Feu ! Tirez ! tirez ! tirez ! Pourquoi ne m’avez-vous pas obéi ?

Il fallait l’envoyer par le fond ! Il fallait lui lâcher toute votre bordée comme je vous le commandais.

LE CAPITAINE. ― J’avais assez à faire d’empêcher notre propre bateau de couler. Ce n’est pas une plaisanterie que de recevoir son grand mât par le travers.

DON RODRIGUE. ― Et pendant que vous vous dépêtriez, elle nous échappait. Le lendemain le vent avait changé.

Et depuis trois jours nous nous promenons ainsi sous le balcon de Don Camille. Tous deux sont là qui nous regardent en riant !

LE CAPITAINE. ― Bah ! les courants ont repris et demain même peut-être avec un peu de chance nous mouillerons sous Mogador.

DON RODRIGUE. ― Vous dites que les courants ont repris ?

LE CAPITAINE. ― Oui, et vous pouvez voir dans le ciel que les étoiles ne clignent plus de la même façon. N’avez-vous point remarqué au coucher du soleil ces longs filaments pareils à une poignée de verges ?

C’est le vent du Sud peu à peu qui vient à bout de l’exhalaison de l’Afrique.

Demain vous entendrez nos voiles tirer et travailler parmi la grande émigration de la mer et la volonté de Dieu soufflera sur nous.

De quoi sans doute est le signe avant-coureur cette vieille épave que nous avons repêchée aujourd’hui même.

DON RODRIGUE. ― Une épave ? où est-elle ?

LE CAPITAINE, levant le falot. — Ici. C’est le tableau d’arrière d’une barque qui a péri.

DON RODRIGUE. ― Je ne puis pas lire.

LE CAPITAINE, approchant et épelant. — … T-I-A… Tiago.

DON RODRIGUE. ― Santiago ?

LE CAPITAINE. ― Santiago. Vous paraissez étonné.

DON RODRIGUE. ― C’est le nom d’un bateau qui allait au Brésil et sur lequel mon frère, un père jésuite, s’était embarqué. (Il ôte son chapeau.)

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SCÈNE IX DON CAMILLE, DONA PROUHÈZE

L’intérieur d’une batterie dans la forteresse de Mogador.

DON CAMILLE. ― J’ai achevé de vous montrer ma petite installation. Ceci est une batterie que j’ai construite et qui commande la barre. Armée de quelques bons gros pères que je me suis permis d’emprunter à un bâtiment de Monsieur le Roi,

Malheureusement perdu à la côte. Il s’était mépris sur la signification de mes feux

Par un hasard funeste changés depuis deux jours sans qu’il en fût averti.

DONA PROUHÈZE. ― Je vous ai écouté avec intérêt. J’aime mon nouveau ménage. Mais je dois dire que j’ai déjà tout vu.

DON CAMILLE. ― Et qui s’est permis de vous montrer la maison avant moi ?

DONA PROUHÈZE. ― Votre lieutenant, Don Sébastien, sur mon ordre.

DON CAMILLE. ― Fort bien. Excellente discipline que de s’adresser au lieutenant par-dessus la tête du capitaine.

DONA PROUHÈZE. ― De par le Roi il n’y a céans d’autre capitaine et gouverneur que moi.

DON CAMILLE. ― Cela me chatouille de vous entendre parler ainsi, Monsieur le Gouverneur,

Quand je pense que vous êtes dans le creux de ma main.

DONA PROUHÈZE. ― M’y suis-je pas mise moi-même ? Ai-je montré que j’avais peur de vous ? ai-je amené avec moi un seul mousquet, un seul homme d’armes ? rien que ma camériste.

DON CAMILLE. ― C’est vrai, vous avez été fidèle à notre rendez-vous.

DONA PROUHÈZE. ― Don Pélage et Sa Majesté ont bien montré que pour venir à bout de Don Camille il n’y avait besoin que d’une femme.

DON CAMILLE. ― Toutefois je refermerai ma main quand je voudrai.

DONA PROUHÈZE. ― Vous ne voudrez pas avant que je ne veuille.

DON CAMILLE. ― Je puis vous rembarquer sur votre petit bateau.

DONA PROUHÈZE. ― Et montrer que vous avez peur de moi ?

Vous déclarer contre votre souverain ? Montrer vos cartes et vous priver de tout atout dans les petits trafics et négociations que je connais ?

Me livrer à Don Rodrigue là-bas en mer qui m’attend ?

DON CAMILLE. ― Je puis vous mettre en prison.

DONA PROUHÈZE. ― Vous ne pouvez pas.

DON CAMILLE, violemment. — N’êtes-vous pas en mon pouvoir ?

DONA PROUHÈZE. ― C’est vous qui êtes dans le mien.

DON CAMILLE. ― Quelle est cette plaisanterie ?

DONA PROUHÈZE. ― Je dis qu’il ne tient qu’à moi de vous faire passer la nuit au fond de votre plus profonde citerne.

DON CAMILLE. ― Vous avez acquis ce pouvoir en deux jours ?

DONA PROUHÈZE. ― Deux jours sont beaucoup pour une femme au milieu de tous ces hommes simples.

DON CAMILLE. ― Je vous livrerai à eux.

DONA PROUHÈZE. ― Chacun d’eux me défend contre tous les autres.

DON CAMILLE. ― J’ai des amis hors de cette forteresse.

DONA PROUHÈZE. ― En me livrant c’est vous que vous livreriez.

DON CAMILLE. ― Où est ma citerne ?

DONA PROUHÈZE. ― Patientez. J’ai besoin de vous pour l’instant. Et cela m’amuse de faire de vous ce que je veux.

DON CAMILLE, regardant par une ouverture. — Cela m’amuse aussi. Et pour compléter mon bonheur, je n’ai qu’à regarder le fidèle Rodrigue qui monte sa faction au milieu de la mer.

DONA PROUHÈZE, regardant aussi. — Comme son bateau paraît petit ! Un tout petit point blanc.

DON CAMILLE, la tirant en arrière. — Venez. On ne peut regarder longtemps sans danger ce gouffre de feu.

DONA PROUHÈZE. ― Un tout petit point blanc !

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SCÈNE X LE VICE-ROI DE NAPLES, DONA MUSIQUE

Une forêt vierge en Sicile. Une grotte haute et profonde par-devant laquelle tombe une épaisse brassée de lianes vertes à fleurs roses. Un ruisseau s’en échappe à travers les pierres. Bruit innombrable d’eaux courantes. Un éclatant clair de lune. À travers les feuilles étincelantes, on devine au loin la mer. Comme ces indications sont impossibles à réaliser, elles seront avantageusement remplacées par DONA MUSIQUE qui en donnera connaissance au public.

DONA MUSIQUE, qui est censée revenir du ruisseau avec un seau plein. — Voilà l’eau ! Vous avez mis toute une brassée de bois vert sur le feu, vous allez complètement le tuer ! Sans parler de la fumée noire que ça fait, on la verra à dix lieues par ce clair de lune !

Moi, je ne fais jamais qu’un tout petit feu. — Vous n’avez pas envie qu’on vous retrouve, je suppose ? (Elle arrange le feu et met une marmite dessus.)

LE VICE-ROI. ― Il n’y a pas besoin de feu du tout.

DONA MUSIQUE. ― Nous ne pouvons pas rester ainsi tous les deux dans la nuit comme des bêtes.

Et vous verrez la tisane que je sais faire avec certaines herbes que je connais et les fleurs de citronnier.

LE VICE-ROI. ― C’est de tisane que vous vivez ?

DONA MUSIQUE. ― Moi ? je ne manque de rien.

LE VICE-ROI. ― Qui donc vous approvisionne ?

DONA MUSIQUE. ― Il y a là-bas sur cette espèce de pointe dans la mer où cette espèce de forêt finit,

Une espèce de toit ou de chapelle à moitié fondue, comme celles dont se servaient jadis les païens, je suppose, avec des colonnes par-devant,

Et dedans, une vieille statue de pierre sans tête, si indécente que j’ose à peine regarder.

C’est là que les gens du pays apportent toute espèce de nourriture en manière d’offrande… vous comprenez, mon petit Roi ?… il ne faut pas me regarder de cette façon…

Des fruits, du pain, des gâteaux, du miel, des œufs, et je ne sais quoi encore, jusqu’à des morceaux de chèvre rôtie

Et tout cela, je le prends sans me gêner.

LE VICE-ROI. ― Personne ne vous empêche ?

DONA MUSIQUE. ― Ils ont bien trop peur ! Aucun d’eux ne voudrait entrer maintenant dans cette forêt pour un empire.

C’est la bonne femme sans tête qui boustife la boustifaille, vous comprenez ? Quoi de plus naturel ? Elle a un rude appétit !

LE VICE-ROI. ― J’enverrai un missionnaire à ces pauvres gens.

DONA MUSIQUE. ― Et des gendarmes pour me fourrer en prison ?

LE VICE-ROI. ― Qu’est-ce que c’est que de pénétrer ainsi sur mes terres sans papiers ?

DONA MUSIQUE. ― Ce n’est pas ma faute ! C’est le bateau qui n’a plus voulu avancer.

Je vous l’ai déjà raconté ! il n’y avait pas un souffle d’air et le bateau est allé tout à coup par le fond comme s’il était arrivé où il voulait.

Quelque chose sans doute s’est ouvert, je n’ai eu que le temps de sauter à l’eau —

Il n’y avait que moi qui savais nager, — avec la marmite et ces autres objets utiles.

Mon pauvre sergent a flotté un petit peu, pas longtemps, de quoi me dire adieu avec la main.

Heureusement que la terre n’était pas loin et le courant me poussait. (Son d’une trompe au loin.)

LE VICE-ROI. ― Encore ces imbéciles qui me cherchent ! C’est mon cheval sans doute qui leur aura parlé de moi.

Quelle bonne idée j’ai eue tout à coup de les quitter tous ! Je ne savais pas ce que je trouverais au bout de ce petit chemin engageant. (Encore la trompe.)

DONA MUSIQUE. ― Silence, Monsieur le Roi !… C’est cela, prenez ma main et pensez si fort à moi que personne ne saura plus vous retrouver.

LE VICE-ROI. ― Comment vous permettez-vous de savoir que je suis le Roi, ou le Vice-Roi à sa place ?

DONA MUSIQUE. ― N’aviez-vous pas envoyé vos serviteurs pour me chercher ? ce sergent qui était votre sergent ? Et moi, puisque j’étais arrivée, je n’avais plus qu’à vous attendre

Ici. Pourquoi vous étonner que je vous aie reconnu aussitôt ?

LE VICE-ROI. ― Tout cela est vrai. Je l’avais oublié. À force de l’avoir oublié, je m’aperçois que je n’ai jamais cessé de le savoir.

DONA MUSIQUE. ― Avez-vous oublié aussi cette tache sur mon épaule en forme de colombe, — je vous la montrerai une autre fois, — à quoi vous deviez me reconnaître ?

LE VICE-ROI. ― Je n’ai jamais pensé à autre chose.

DONA MUSIQUE. ― C’est un mensonge que vous dites. Je sens tout ce qui se passe dans votre esprit, oui, je remue avec lui,

Et je sais que mon visage ne fait qu’y paraître un moment comme une vague petite lune au creux d’une mer agitée.

Tenez, précisément, maintenant à quoi pensez-vous ? Feu ! répondez-moi sans réfléchir.

LE VICE-ROI. ― Je pense à ce feu qui brûle, à ce ruisseau intarissable qui fuit,

Se répondant, plus loin et encore plus loin, avec trois ou quatre voix, à lui-même.

Ce ne serait pas difficile de savoir ce qu’il raconte, de mettre des mots sur ce long récit. Ah ! que d’amers souvenirs !

DONA MUSIQUE, lui serrant la main. — Où sont-ils, ces amers souvenirs ?

LE VICE-ROI. ― J’essaye en vain de me les rappeler, c’est comme le ruisseau, je ne sais plus s’ils sont en avant ou en arrière.

DONA MUSIQUE. ― Et qui donc vous empêche de vous les rappeler, Monsieur le Roi ?

LE VICE-ROI. ― Cette petite main dans la mienne.

DONA MUSIQUE. ― Ce n’est pas vrai, car à l’instant je sens de nouveau quelqu’un qui plonge et qui s’échappe. Où êtes-vous ? et à quoi pensez-vous ?

LE VICE-ROI. ― À ce vent qui souffle,

À tous ces solliciteurs qui m’assiègent, la justice à rendre contre des femmes qui pleurent,

Tout le mal que j’ai fait sans le vouloir ou le voulant à moitié.

DONA MUSIQUE. ― À quoi encore ?

LE VICE-ROI. ― À cette expédition qu’on m’a dit de préparer contre les Turcs.

DONA MUSIQUE. ― À quoi encore ?

LE VICE-ROI. ― Les Français, les pirates, le Pape à Rome, ces galons qu’on n’a jamais pu me trouver pour mon habit de cérémonie,

Ces mesures de bienfaisance pour la famine en Calabre qui ont si mal tourné, les usuriers à qui j’ai dû emprunter, mes ennemis à Madrid.

DONA MUSIQUE. ― Et tout cela, est-ce que cela vous fait de la peine à présent ?

LE VICE-ROI. ― Aucune. Du bruit seulement.

DONA MUSIQUE. ― Cela vous empêche-t-il de faire attention à autre chose ?

LE VICE-ROI. ― En effet il y a autre chose…

DONA MUSIQUE. ― Quelle chose ?

LE VICE-ROI. ― Autre chose au-dessous par moments que je voudrais entendre.

DONA MUSIQUE. ― Quand je vous ordonne de faire silence, qu’est-ce qui arrive ? alors vous entendez.

Je ne parle pas du vent ni de la mer ni de ce ruisseau qui fuit. Qu’est-ce que vous entendez ?

LE VICE-ROI. ― Une faible musique.

DONA MUSIQUE. ― Chante un peu cette musique, mon cœur, pour voir si je la reconnaîtrai !

LE VICE-ROI. ― Je ne puis quand je voudrais.

DONA MUSIQUE. ― Et moi, veux-tu que je chante ?

J’ai pu sauver ma guitare, mais elle n’a plus de cordes.

LE VICE-ROI. ― Il n’y a pas besoin de cordes.

DONA MUSIQUE. ― Alors regarde-moi un peu pour que je sache à quel endroit je dois prendre. (Avec un faible cri.) Ah !

LE VICE-ROI. ― Vous ai-je fait mal ?

DONA MUSIQUE. ― Mon cœur s’arrête !

LE VICE-ROI. — C’est défendu de regarder où tu es ?

DONA MUSIQUE. ― Fais-moi le même mal encore !

LE VICE-ROI. ― Quel est ce visage effrayé que je vois dans la lumière de la lune ?

DONA MUSIQUE. ― C’est mon âme qui essaie de se défendre et qui fuit en poussant des cris entrecoupés !

LE VICE-ROI. ― Est-ce là tout ce chant où tu te disais prête ?

DONA MUSIQUE. ― Mon chant est celui que je fais naître.

LE VICE-ROI. ― Ce n’est pas un chant, c’est une tempête qui prend avec elle et le ciel et les eaux et les bois et toute la terre !

DONA MUSIQUE. ― De tout cela est-ce que la musique est absente ?

LE VICE-ROI. ― Regarde-moi avant que je ne réponde.

DONA MUSIQUE. ― Je suis absente !

LE VICE-ROI. ― La divine musique est en moi.

DONA MUSIQUE. ― Promets qu’elle ne cessera plus !

LE VICE-ROI. ― Que puis-je promettre ? ce n’est pas moi qui chante, ce sont mes oreilles tout à coup qui se sont ouvertes !

Et qui sait si demain je ne serai pas redevenu sourd ?

DONA MUSIQUE. ― Il est vrai. Pauvre Musique !

Demain ce ne sera plus la forêt et le clair de lune. Demain ce sera ce terrible procès à juger, ce solliciteur à remplir, ces méchants à Madrid qui te calomnient,

Ces troupes à réunir, cet argent à rendre, cet habit qui ne va pas.

LE VICE-ROI. ― Écoute, Musique, je suis en train de comprendre quelque chose.

Sais-tu ?

Oui, si je n’étais pas sourd, même ces choses que tu dis,

Cela serait capable de s’arranger avec cette poussée divine de paroles composées que j’entends un moment et puis un autre moment, par intervalles ;

Non point paroles, mais leur pulpe délicieuse !

C’est cet ordre ineffable qui est la vérité, c’est ce flot tout-puissant contre quoi rien ne saurait prévaloir,

Et je sais que tous ces grincements affreux, tout ce désordre discordant, c’est ma faute parce que je n’ai point l’oreille docile.

DONA MUSIQUE. ― Et si j’existe avec toi, quoi, est-ce que tu seras jamais assez sourd pour ne point m’ouïr ?

LE VICE-ROI. ― Tu chantais sous une pierre en Espagne et déjà je t’écoutais du fond de mon jardin de Palerme.

Oui, c’est toi que j’écoutais et non pas une autre,

Pas ce jeu d’eau, pas cet oiseau qu’on entend quand il s’est tu !

DONA MUSIQUE. ― Dis-moi cela encore ! Ce vaste concert qui te donne tant de joie, dis que c’est tout de même moi qui le commence.

C’est moi au fond de ton cœur cette note unique, si pure, si touchante.

LE VICE-ROI. ― Toi.

DONA MUSIQUE. ― Dis que tu y seras toujours attentif. Ne mets pas entre toi et moi quelque chose. N’empêche pas que j’existe.

LE VICE-ROI. ― Dis plutôt, comment faisais-tu pour exister avant que je ne t’aie connue ?

DONA MUSIQUE. ― Peut-être que tu me connaissais déjà sans le savoir.

LE VICE-ROI. ― Non, je sais que ce n’est pas pour moi que tu existes, pas plus que cet oiseau que je surprends, le cœur battant, dans la nuit,

Pour moi et non pas pour moi.

DONA MUSIQUE. ― Sans toi, l’oiseau serait mort, la tête sous l’aile, dans sa cage.

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